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Ethnologie française

2007/3 (Vol. 37)


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Depuis l’an 2000, une remise en question du passé secoue l’Espagne concernant la guerre civile, un sujet demeuré tabou bien après la mort de Franco en 1975. Des débats inédits, qui touchent non seulement l’histoire, l’historiographie et la construction de la mémoire collective et individuelle, mais aussi le rôle du politique dans l’Espagne contemporaine, ont émergé suite à l’exhumation des corps de personnes exécutées pour la plupart extrajudiciairement pendant la guerre et même après. Dans un élan que nul ne pouvait prévoir dix ans auparavant, la guerre d’Espagne, aussi communément appelée « la guerre de 36 », reste d’actualité.

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Ce regard rétrospectif sur le passé récent est nouveau, nécessaire et, pour beaucoup, inquiétant. Il engage le rappel d’une mémoire jusqu’à présent verrouillée et passée sous silence et oblige à regarder en face des pans entiers de l’histoire récente, largement méconnus d’une grande partie de la société espagnole. Il invite à s’interroger sur la pertinence d’un retour sur le passé, ainsi que sur la tournure et les décisions politiques d’une transition que beaucoup considèrent encore comme étant déficitaire. Au cœur de ces débats idéologiques, politiques, éthiques et moraux autour de la mémoire et de l’oubli, émergent des questions sur la place du passé dans la formation des identités collectives, lesquelles s’articulent avec des interrogations plus larges quant à la nature de la démocratie et la définition de la nation.

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Cet article s’appuie sur un travail de réflexion entamé en 2003 et sur une recherche de terrain menée entre 2004 et 2006, dans une perspective de recherche multi-site. Pendant ce temps, j’ai suivi de près les travaux de la Société de sciences Aranzadi, commissionnée par les familles des victimes pour les exhumations de personnes fusillées et portées disparues pendant la guerre d’Espagne. J’ai participé, à titre de membre de l’équipe technique, à deux fouilles donnant lieu à l’exhumation de corps de personnes exécutées à Fustiñana (Navarre) et Altable (Burgos) [1]  L’exhumation de Fustiñana en octobre 2005 a donné lieu... [1] . J’ai également assisté à la remise des restes aux familles, ainsi qu’à divers hommages et actes de commémoration des victimes de la guerre civile espagnole. Outre les données de terrain recueillies in situ pendant l’exhumation, au pied de la fosse, pour reprendre l’expression de Francisco Ferrándiz [Leizaola, 2006], des entretiens semi-directifs auprès des familles ainsi qu’auprès des membres de l’équipe chargée des fouilles complètent les sources primaires sur lesquelles s’appuie cette recherche.

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Cet exercice du retour sur le passé, alors que la majorité des acteurs a disparu à jamais, cède le pas au devoir de mémoire. Il s’agit là d’un phénomène que les historiens et journalistes ont désigné, suivant un modèle de filiation qui compte déjà des « fils et filles de la guerre » et des « enfants de la guerre » [2]  Issus de familles de différents penchants idéologiques... [2] , comme « une affaire des petits-fils et des petites-filles de la guerre ». C’est en effet la génération des petits-fils et des petites-filles qui a entrepris ce retour en arrière et qui revendique la nécessité d’un devoir de mémoire pour beaucoup incontournable et nécessaire. Une génération dont fait partie le président actuel du gouvernement espagnol, José Luis Rodríguez Zapatero, qui n’a jamais caché le destin dramatique de son grand-père, fusillé pendant la guerre, et le rôle déterminant de cet événement dans sa carrière politique [3]  Rodríguez Zapatero a souligné à maintes reprises l’importance... [3] . Dans cette perspective, les petits-enfants des fusillés et des disparus, qui souvent n’ont pas connu leurs grands-parents, ont adopté une position vis-à-vis du passé que leurs parents, grandis dans l’après-guerre et la dictature, ne purent alors défendre et que par la suite ils n’osèrent entreprendre ou préférèrent « oublier ». Aux côtés de ces petits-fils, des personnes âgées, des fils et filles des vaincus, qui n’étaient à l’époque que des enfants, s’adonnent corps et âme pour récupérer et transmettre une partie importante de leur vécu, avant de disparaître à jamais.

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Ce retour sur le passé porte donc également sur la manière dont ce dernier a été transmis de génération en génération. On assiste dès lors à une réécriture des événements qui secouèrent l’Espagne à partir de 1936 et de ses conséquences. La guerre d’Espagne fut dans de nombreux aspects un prélude aux développements de la Seconde Guerre mondiale et aux actions du nazisme, en ce qui concerne des questions d’ordre militaire aussi bien que politique. Dans ce sens, la guerre civile espagnole fut une sorte de camp d’entraînement pour nombre de tactiques désormais banalisées, comme les bombardements non discriminés contre la population civile, les camps de concentration ou l’utilisation des prisonniers de guerre comme main-d’œuvre. Mais c’est surtout la mise en place d’une répression ciblée, fondée sur l’instauration de la terreur et sur la persécution sélective de civils, caractérisée par une réelle cruauté, y compris envers les femmes [4]  Parmi celles-ci, la tonte fut l’un des châtiments préférés... [4] , qui spécifie la guerre civile espagnole dans ses aspects les plus méconnus. Car comme le souligne l’une des consignes lancées à Pampelune le lendemain de l’alzamiento, ainsi que les franquistes dénommaient le coup d’État, par le général Mola [5]  Idéologue du coup d’État et un de ses principaux p... [5] , connu pour son acharnement contre la population civile, « il faut semer la terreur… il faut laisser une sensation de domination en éliminant sans scrupules ni vacillation tous ceux qui ne pensent pas comme nous » [cf. la publication d’Altafaylla, 2004 : 833]. Les exécutions extrajudiciaires constituent sans doute l’élément le plus saillant et le plus connu de cette politique de la terreur.

Une mémoire enfouie, des silences qui pèsent lourd

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Les monuments commémoratifs et les actes de commémoration, tout comme les champs de bataille et les cimetières, ont suscité nombre d’études sur la mémoire et la guerre. Les analyses centrées sur l’Holocauste [Young, 1993, 2000] ont établi un axe de recherche fondamental sur la mémoire, la manière dont elle se construit autour d’événements dramatiques et les problématiques qu’elle pose quant à l’élaboration des récits, l’adéquation aux faits – posée en termes de véracité, question particulièrement délicate qui ne manque pas d’éveiller les débats révisionnistes. Elles ont engagé de nombreuses interrogations sur la place de la mémoire par rapport à l’histoire et au devoir de mémoire comme élément clé pour assurer sa transmission aux générations futures, questions qui commencent maintenant à se profiler autour de la guerre d’Espagne [6]  À ce titre, l’expression Holocauste espagnol, avancée... [6] .

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Parmi ces lieux de mémoire, les lieux des exhumations sont des « espaces sociaux ayant une forte charge émotive » [voir le site de Ferrándiz et Elguezabal]. Les fosses communes sont en effet non seulement des lieux propices pour le rappel des souvenirs, mais aussi des espaces de parole où l’on assiste, par le biais des témoignages, à de multiples interactions entre des personnes proches ou inconnues. Ces interactions liées aux effets cathartiques de la découverte des restes donnent lieu à l’élaboration de discours et de narrations plus ou moins articulés, discours qui sont à leur tour partagés par cette audience improvisée, composée par des individus très divers : des membres des familles des disparus et des associations, des témoins directs de l’une ou l’autre faction, des archéologues, des médecins légistes, des ethnologues, des journalistes, des photographes, des voisins et des gens de passage, curieux de voir un tel mouvement qui se concentre autour des fosses. L’exhumation constitue un moment clé qui permet d’appréhender la mise en place des mécanismes de la mémoire et donne lieu à la mise en public d’« une mémoire traumatique, une mémoire distante, une mémoire souvent floue à cause du passage du temps et de l’usure du silence » (voir le site de Ferrándiz et Elguezabal).

Entre passé et présent : des restes au statut incertain

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Le temps, qui a pendant si longtemps joué contre le souvenir de ceux ayant subi la répression franquiste, s’avère à présent un allié que nul n’aurait pu prévoir. En effet, la chronologie des événements situe ces derniers dans un vide légal du point de vue des exhumations des restes humains. Trop récents pour être considérés comme historiques – la législation espagnole en matière de fouilles archéologiques définit comme restes archéologiques tout élément ayant au moins cent ans –, ils sont trop anciens pour relever de l’investigation policière. C’est ce vide légal qui a permis aux familles et aux associations constituées pour la récupération de la mémoire de la guerre civile d’entreprendre très rapidement des actions concernant l’exhumation des fosses, une fois que celles-ci purent être identifiées. Les équipes techniques, conscientes des nécessités de la mise en place d’une méthodologie scientifique, ont entrepris d’établir des protocoles visant d’une part, dans l’attente d’une réglementation, à combler le vide légal, et d’autre part à instaurer des procédés de travail communs pour toutes les exhumations [Etxeberria, 2004] tout comme des indications pour le recueil des témoignages [voir le site de Ferrándiz et Elguezabal], en vue de la constitution d’une vidéothèque de la mémoire sous les auspices de la Asociación para la Recuperación de la memoria histórica, la armh.

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Si les exhumations des fosses du franquisme, pour reprendre l’expression d’Emilio Silva, l’un des fondateurs de la armh, ne sont pas nouvelles, elles répondent à une demande sociale qui n’a pas été réglée de manière satisfaisante. En effet, au lendemain de la mort du dictateur, les familles des fusillés ont entrepris dans certaines régions, dans un élan d’émotion et de rage contenues, d’exhumer les restes de leurs parents des fosses communes où ils avaient été enterrés. C’étaient les tout premiers essais de dénonciation des atrocités de la guerre, longtemps niées par les politiciens et les historiens liés au régime. Cette tentative n’a néanmoins jamais atteint le retentissement social des exhumations actuelles qui bénéficient d’une couverture médiatique exceptionnelle. Les exhumations menées depuis l’an 2000 se déroulent avec davantage de distance, soulignant dès lors avec plus d’acuité encore la teneur de l’injustice. Pourtant, ces premières tentatives, menées alors qu’une grande partie de la population espagnole avait vécu la guerre, nous parlent de la nécessité de fermer un cycle, celui du deuil, qui dans nombre de cas est loin d’être clos, et de répondre à la demande d’une restauration publique, qui émerge avec force au cours de ces cinq dernières années. Les documents photographiques de la fin des années soixante-dix et du début des années quatre-vingt montrent des images qui parlent d’elles-mêmes. Ces tentatives visent à briser, ne serait-ce que timidement, le pacte de silence établi et signé par la démocratie espagnole à peine instaurée et déjà marquée par le signe de la continuité [7]  Rappelons à ce titre que la monarchie parlementaire... [7] .

Fouiller le passé : une ethnographie des fosses communes

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Le cierzo, ce vent fin qui souffle avec force et perce les vêtements jusqu’à la moelle, nous épargne par à-coups. Il fait néanmoins froid et gris à Fustiñana, ce samedi d’octobre 2005. Nous nous sommes trompés de chemin, suivant le vol de charognards que nous avons pris comme repère, presque d’instinct, comme si la mort appelait la mort. Les Bardenas, vastes champs céréaliers, nous accueillent avec leur paysage automnal et âpre. Cette terre, riche et dure à la fois, du sud de la Navarre devient aux bordures de l’Èbre une terre fertile de cultures maraîchères et de vergers. Non loin de là, les Bardenas Reales accueillent, comme chaque hiver, les troupeaux de moutons venus en transhumance des terres du nord. Pour qui ne connaît pas l’environnement, il est facile de se perdre dans ce paysage où les chemins de terre battue semblent ne mener nulle part. Une longue caravane de voitures garées, à laquelle nous nous joignons, signale que nous sommes finalement arrivés. Une trentaine de personnes, tous âges confondus, se tiennent debout autour d’une portion de terre déblayée par un bulldozer quelques jours auparavant (photo 1). Il s’agit des membres des familles des disparus. Car c’est dans cette portion de terre, que rien ne distingue de la terre environnante, que pendant près de soixante-dix ans les corps de six hommes de Murchante, arrêtés le 20 novembre 1936, conduits à la mairie puis portés disparus, ont été enfouis.

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Aucun repère, aucun signe visible ne permet d’identifier le lieu de l’enterrement qui a beaucoup changé en ces trois quarts de siècle. Jadis, un chemin vicinal pour les chars de tir passait par ici, comme le signale un léger enfoncement du terrain (Fustiñana, 2005, photo de l’auteure).

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L’équipe pluridisciplinaire de la Société de sciences Aranzadi, dont je fais partie et à laquelle se sont joints plusieurs étudiants en médecine, est chargée de mener l’exhumation des corps sous la direction de Francisco Etxeberria, anthropologue physique et professeur de médecine légale à l’université du Pays basque. Celui-ci s’apprête à commencer les travaux d’exhumation sous le regard attentif des familles. Tel un rituel impromptu, à la fois nouveau et solennel, Etxeberria explique brièvement le plan de la journée puis cède la parole aux familles ainsi qu’aux voisins de Fustiñana où se trouve la fosse commune. Antonio est le premier qui parle. Il cherche depuis presque quarante ans les restes des membres de sa famille. Il est le fils et le neveu de deux des six hommes censés être enterrés ici. À ses côtés, Natalia et Lara, ses filles, accompagnées de leur mère et de leurs tantes, attendent aussi. Puis c’est le tour des voisins de Fustiñana, venus montrer leur solidarité. Un homme grand, sérieux, prend la parole. C’est Santiago Iñiguez, le fils aîné d’une famille de cinq enfants venu tôt ce matin avec ses sœurs, Gloria et Felicidad. Suivant un schéma qui se répète pour nombre de fosses, leur père fut fusillé et enterré à Valtierra, un village proche de Fustiñana. Il parle brièvement, visiblement ému lui aussi. Comme d’autres familles du village qui souffrirent de la répression durant la guerre et des représailles bien plus tard, les Iñiguez essayèrent de récupérer les restes de leur père dès la fin de la dictature.

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Rassemblées autour du périmètre que le docteur Etxeberria a délimité promptement à l’aide de tiges de fer et d’un ruban en plastique, plusieurs générations attendent la suite des événements (photo 2). Car il s’agit de mettre fin, ce week-end d’octobre 2005, à presque soixante-dix ans d’attente, l’espace de toute une vie pour ceux qui ont connu de près les événements de la guerre et la violence de la répression. En général méconnue par leurs propres descendants, l’histoire des fusillés et des disparus [8]  L’emploi de ce terme, qui rappelle automatiquement... [8] de la guerre civile, comme on les nomme depuis voici une vingtaine d’années, est non seulement un signe de rupture dans la transmission de la mémoire intergénérationnelle au sein des familles – ce qui la rapproche du secret de famille – mais aussi un cas exemplaire de la fracture sociale instaurant, au lendemain du soulèvement militaire du 18 juillet de 1936, l’image des « deux Espagnes », une image qui ne cesse de hanter le présent et à laquelle s’accroche avec force la droite espagnole, le Parti populaire en tête. Cette image de l’Espagne partagée marque une division autour de la mémoire qui perdure bien après la fin de la guerre, entre ceux qui ont le droit d’honorer les morts et ceux qui ne peuvent le faire. Cette ligne de partage, dans laquelle le devoir de mémoire n’était concevable que comme un exercice au service de l’idéologie franquiste, condamnait systématiquement au silence et, avec le temps, à l’oubli la mémoire des vaincus.

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Au premier plan Antonio Bartos suit attentivement les travaux des archéologues d’Aranzadi dans la fosse commune de Fustiñana, où furent enterrés son père et son oncle (Fustiñana, 2005, photo de l’auteure).

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« Ce ne sont pas les morts, mais les vivants qui souffrent », répète inlassablement Paco Etxeberria au cours des innombrables conférences et présentations auxquelles il est invité depuis l’automne 2000, date de l’exhumation des Treize de Priaranza, à Priaranza del Bierzo (petit village de la province de León en Castille), à laquelle il a participé. Car c’est bien des vivants qu’il faut s’occuper, des familles de ces hommes et femmes enterrés n’importe comment dans les centaines, voire les milliers de fosses qui parsèment la géographie de l’Espagne. Certaines de ces fosses gardent un nombre réduit de corps. D’autres, par contre, comme celles de Valence et Barcelone, en abritent des milliers. Face à ces fosses, dont on découvre aujourd’hui l’existence et la localisation, des plans d’action sont nécessaires, même s’ils s’avèrent difficiles. Nombre d’entre elles ont disparu à jamais avec la mort ou le silence de ceux qui en connaissaient l’emplacement, d’autres ont été détruites par l’effet de grands travaux, le réaménagement de voiries ou la construction de bâtiments. À ce titre, le débat sur la convenance des exhumations partage et divise deux des principales associations impliquées dans la récupération de la mémoire historique, la armh et le Foro por la memoria, plus enclin à ne pas intervenir et à les conserver comme un lieu de mémoire, témoignage des actions des franquistes [9]  Pour une analyse de ces débats, voir les travaux de... [9] .

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La première exhumation, engagée à l’initiative d’Emilio Silva, parti à la recherche des restes de son grand-père paternel dont il porte le nom et le prénom, a donc déclenché un mouvement général plus large [10]  Cette exhumation constitue un moment fondateur de ce... [10] . À partir de là, les demandes d’exhumations ont jailli partout en Espagne et se sont succédé tout au long de ces six dernières années. Réalisées par des experts (archéologues, anthropologues physiques et médecins légistes) et des bénévoles, auxquels se sont joints des ethnologues, ces exhumations participent de la mise en place d’un discours où l’histoire passe par des preuves validées scientifiquement. Suivant les méthodes de l’archéologie classique adaptées aux particularités du milieu et pourvues de moyens techniques avancés, ayant recours dans certains cas aux preuves d’identification par adn, les exhumations apportent des détails sur les exécutions aussi précis que précieux pour identifier les corps et pouvoir les remettre aux familles (photo 3). Aussi, dans une perspective comparative, des liens avec des équipes similaires ayant travaillé sur des exhumations dans d’autres contextes où les exécutions de masse ont été à l’ordre du jour, comme en Argentine, au Chili ou au Guatemala, ont été établis [11]  À cet égard, comme nombre d’activistes et de politiciens... [11] .

Por la paz un avemaria. L’amnésie officialisée de la transition

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Des milliers de personnes de toutes conditions, hommes et femmes, jeunes et vieux, mariés et célibataires, soldats et civils, appartenant à un large éventail idéologique, des anarchistes aux très catholiques nationalistes basques en passant par les communistes et les républicains, furent fusillées pendant les trois ans que dura la guerre et même après. « Assassinées », corrige un homme dans la foule, lors d’une conférence à Donostia sur les exécutions de masse. La mise en mots montre les implications de ce sujet dans le débat politique. Ce furent en effet des exécutions de masse, la plupart du temps sans jugement ni procès, souvent effectuées au bord des chemins. On donna d’ailleurs aux phalangistes et aux requetés [12]  Déjà organisées lors de la Deuxième République (1931),... [12] qui s’appliquèrent avec acharnement à cette besogne le nom de cuneteros, de cuneta, « le fossé en bordure des routes ».

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Enterrement des fusillés de la fosse de Fustiñana à Murchante (2005, photo de l’auteure). Soixante-neuf ans plus tard, les corps retournent à leur village d’origine et les familles reçoivent les condoléances de leurs voisins. Les obsèques permettent de mettre fin au deuil et de rendre hommage publiquement à la mémoire des morts. Chaque famille, chaque fosse est différente. Ici, les familles ont choisi un mausolée unique pour l’ensemble des corps exhumés.

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La répression fut implacable et les exécutés, « los fusilados » comme on les nomme, n’en sont que la face la plus visible. Derrière ces exécutions de masse, orchestrées et systématiques, y compris dans les régions où il n’y eut pas de front [13]  Citons le cas de la Navarre, où il n’y eut pas de front... [13] , une réalité terrible apparaît : celle de la répression au quotidien, du silence forcé, des insultes, des coups et des humiliations continues qui se poursuivirent bien après la fin de la guerre, pendant des décennies. Une face bien plus perverse apparaît alors, celle des familles, de ces milliers de veuves et d’orphelins que les terreurs de la guerre condamnaient à une mort plus lente, une mort civile et sociale. Les descendants des fusilados furent marqués pour toujours. Leurs veuves aussi. Faute d’un acte de décès, il était impossible de recevoir la pension de veuve ni de se remarier. Or, dans une société comme celle que le régime de Franco instaura au lendemain de la guerre et qui se maintint pendant les quarante années suivantes, où la femme dépendait d’un homme – généralement son mari – pour tous les aspects de la vie civile, une veuve qui n’en était pas officiellement une, même si l’ensemble de la communauté villageoise la reconnaissait comme telle, était une sorte de morte vivante. Car, tant que la mort de son mari n’était pas attestée, elle demeurait une femme mariée.

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Celles qui purent obtenir un acte de décès eurent plus de « chance », comme la mère d’Esperanza qui se remaria sitôt que le temps officiel de deuil prit fin. « Que pouvait-elle faire d’autre, avec trois enfants à charge, avec quoi allait-elle nous nourrir sinon ! », déplore Esperanza. Cette femme de soixante-douze ans attend, au pied de la fosse commune du cimetière d’Altable, de retrouver les restes d’un père qu’elle ne connut quasiment pas et dont sa mère, remariée à un adepte du régime, ne parlait jamais. Elle n’avait que deux ans lorsqu’il fut arrêté, mené à la mairie de son village natal, Sajazarra, et fusillé dans Altable, un village voisin d’à peine une quinzaine de kilomètres à pied. Son père, journalier et berger selon le besoin, ainsi que le père et le frère de son mari, Félix, sont parmi les huit hommes enterrés dans la fosse commune d’Altable (photo 4).

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Ce furent souvent des civils, voire des voisins qui participèrent directement aux massacres ou qui, adhérant à la politique de délation promue par les rebelles, désignèrent d’un doigt accusateur les futures victimes [14]  Bien que dans nombre de cas bourreaux et victimes étaient... [14] . Les familles de ces dernières furent ainsi contraintes de partager leur vie au quotidien avec ceux qui avaient participé à l’exécution de leurs êtres chers. Car si l’exil fut important, il n’en est pas moins vrai que nombre de ceux qui souffrirent des représailles ne quittèrent jamais leur village natal. Des villages où la ligne entre victimes et bourreaux était connue de tous. C’était un secret à haute voix, comme signale Ferrándiz [Leizaola, 2006], scellé par l’impossibilité de parler. L’officialisation du pacte de silence, institué au lendemain de la mort de Franco et visé par la loi d’amnistie de 1977, empêchait toute remise en cause de la guerre ainsi que toute demande de réparation. Les exhumations constituent en cela un moment cathartique où une partie de la population se décide, souvent pour la première fois, à prendre la parole en public et à parler librement. Elles marquent en cela une rupture significative vis-à-vis de l’amnésie officielle [15]  La question de l’amnésie officielle n’a été abordée... [15] approuvée par l’État, et une libération aux effets thérapeutiques de la peur qui, comme le soulignent les témoignages, continuait de tenailler les plus âgés.

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Les morts deviennent ainsi des intermédiaires pour comprendre ce qui s’est passé. Récupérer les restes, ou tenter de les récupérer, fait l’effet d’un baume. C’est de cette vertu thérapeutique dont parlent nombre de ceux qui ont finalement réussi à mettre un terme au deuil, en procédant – souvent bien au-delà de leurs moyens économiques – à un enterrement digne pour leur père, leur oncle, leur frère ou leur grand-père.

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Visiblement ému, Félix Herrán – soixante-dix-huit ans – embrasse les corps des fusillés, enterrés sans aucun ordre, les mains ligotées dans la fosse où se trouvent son père, son frère et son beau-père. En guise d’hommage improvisé, un drapeau républicain rappelle la filiation des morts (cimetière d’Altable, 2006, photo de l’auteure).

Mémoire hégémonique, mémoires plurielles

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L’année 2006 a été désignée officiellement par le gouvernement espagnol comme l’année de la Mémoire historique. Cette désignation, qui coïncide avec le soixante-dixième anniversaire du début de la guerre civile espagnole le 18 juillet 1936, distingue cet anniversaire de ceux qui l’ont précédé. En effet, ni le cinquantième anniversaire du début de la guerre, alors que le Parti socialiste espagnol entamait sa deuxième législation, ni le soixantième anniversaire, tandis que le Parti populaire venait d’accéder au pouvoir, n’ont reçu l’appui de l’exécutif espagnol. 2006 marque donc un double tournant dans l’histoire contemporaine, puisque l’anniversaire du début de la guerre coïncide en arrière-plan avec un autre anniversaire, celui des vingt-cinq ans de la tentative de coup d’État de la main du colonel Tejero en 1981.

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La guerre civile espagnole constitue un exemple hors du commun quant à la manière dont se construit une mémoire hégémonique, articulée et véhiculée par un État franquiste qui interdit toute autre forme de commémoration du passé en dehors de celle cautionnée par le régime. Comme dans bien d’autres dictatures, le franquisme instaure une interprétation du passé biaisée et univoque qui sert d’appui au mythe fondateur du régime, en même temps qu’il en chante les louanges et définit l’ennemi à combattre. Dans le cas de la guerre d’Espagne, cet ennemi n’est jamais bien loin et même si la Cruzada, comme aimait à la désigner Franco, s’achève avec la victoire militaire, celle-ci ne fut pas suffisante. Outre les relectures intéressées du passé, la diffusion de mensonges à des fins de propagande – l’affirmation, entre autres, que « les rouges séparatistes bombardèrent Guernica », qui faisait partie des leçons d’histoire que les générations de l’après-guerre durent apprendre par cœur à l’école – et l’impossibilité pour les vaincus de pleurer leurs morts infligent un double châtiment et une souffrance difficile à quantifier.

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Natalia Bartos, petite-fille d’un des fusillés à Fustiñana, écoute les explications de Francisco Etxeberria. Elle tient quelques monnaies trouvées dans l’un des corps de la fosse, tel un morceau de passé dans la main (Fustiñana, 2005, photo de l’auteure).

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La mémoire de la guerre civile, en tant que processus de mémoire, demeure toujours un sujet délicat qui soulève bien des débats, y compris celui de la pertinence de la transmission. Une transmission qui, lorsqu’elle a eu lieu, s’est faite au sein de la famille. Encore aujourd’hui, la guerre civile reste une affaire en suspens dans les cursus scolaires. Alors que pour les générations de l’après-guerre la guerre et le franquisme faisaient l’objet d’une glorification à outrance du régime dont témoignent les livres et les textes de l’époque, ils furent un thème tabou pour les individus nés entre 1970 et 1980. Bien qu’incluse dans les cursus scolaires sous l’égide du gouvernement socialiste, la guerre était rarement abordée dans les écoles, qu’elles soient religieuses ou publiques. Ce silence se poursuit encore à l’heure actuelle [16]  Un sondage d’opinion, publié symboliquement le 18 juillet... [16] . Pourtant, le phénomène des exhumations, avec ses images de squelettes mutilés, jetés dans les fosses et enterrés dans des endroits anonymes et inconnus, remue les consciences et fait se délier les langues.

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Les exhumations des fosses communes mettent en relief le caractère processuel de la mémoire où le présent, le moment à partir duquel on parle, est tout aussi important que les faits du passé dont on parle (photo 5). Sans cela, il ne serait pas possible de comprendre pourquoi la mémoire de la guerre civile revient au centre des débats de la politique espagnole. Formulées au singulier pour essayer de faire face à la mémoire officielle et univoque du franquisme, les tentatives impulsées par les associations et prises en charge par des organismes non gouvernementaux pour « récupérer la mémoire historique » témoignent de l’implication de la société civile. Elles rendent aussi compte d’une volonté de dépasser le cadre des mémoires individuelles sans pour autant les négliger. Surgit alors un tableau, un puzzle de mémoires plurielles, nuancées, distinctes et nécessaires, où chaque récit est pensé comme une contribution à la mémoire collective.

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Comme dans tout événement traumatique, les narrations qui surgissent autour des exhumations nous parlent d’une mémoire incomplète, fragmentée, accrue ici par la peur des représailles et la longue occultation du passé durant près de sept décennies. Comme le signale Emilio Silva, l’histoire de ce que devint son grand-père depuis le moment de la détention jusqu’à l’exécution ne sera jamais complète. Le récit qu’il a pu en constituer est formé de bribes et de fragments épars, recueillis au fil des années, et « il est possible qu’une part de ce récit ait été déformée par la peur, par le désir et la nécessité d’obtenir des réponses » [Silva, 2005 : 49]. C’est sans doute cette conscience de la fragmentation des récits, de l’occultation d’une partie des événements de la guerre et de l’après-guerre, d’une mémoire interdite, forcée au silence et toujours en attente d’une réhabilitation publique, qui constitue à tous les égards le caractère le plus saillant de la mémoire de la guerre civile espagnole. Car, comme le montre l’histoire, la lutte pour le pouvoir est aussi la lutte pour le contrôle de la mémoire, un contrôle qui, jusqu’au xxie siècle, n’a pas été formellement remis en question en Espagne. ■


Références bibliographiques

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    • Ferrándiz Francisco, 2005, « La memoria de los vencidos de la guerra civil. El impacto de las exhumaciones de fosas comunes en la España contemporánea », in José Maria Valcuende del Río, Susana Narotzky y Molleda (dir.) Las políticas de la memoria en los sistemas democráticos : poder, cultura y mercado, Sevilla, faaee, Fundación el Monte, asana : 109-132.
      – 2006, « The return of Civil War ghosts. The ethnography of exhumations in contemporary Spain », Anthropology Today, 22, 3 : 7-12.
    • Leizaola Aitzpea, 2006, « La antropología a pie de fosa. Diálogo con Francisco Etxeberria y Francisco Ferrándiz sobre la memoria de la guerra civil », Ankulegi. Revista de Antropologia Social, 10 : 33-46.
    • Richards Michael, 2006, « El régimen de Franco y la política de memoria de la guerra civil española », in Julio Godicheau et François Aróstegui (dir.), Guerra Civil. Mito y memoria, Madrid, Casa de Velázquez, Marcial Pons, Ediciones de Historia : 167-200.
    • Sartorius Nicolás et Javier Alfaya, 1999, La memoria insumisa. Sobre la dictadura de Franco, Madrid, Espasa Hoy.
    • Silva Emilio, 2005, Las fosas de Franco. Crónica de un desagravio, Madrid, Temas de Hoy.
    • Young James E., 1993, The Texture of Memory, New Haven and London, New Haven University Press.
      – 2000, At Memory’s Edge, New Haven University Press.
  • Sites à consulter

Notes

[1]

L’exhumation de Fustiñana en octobre 2005 a donné lieu à la récupération d’un total de cinq hommes, âgés de 28 à 71 ans, originaires de Murchante, Navarre, et exécutés le 20 novembre 1936. L’exhumation d’Altable (Burgos) en mars 2006 a permis de retrouver huit cadavres, dont sept étaient originaires du village de Sajazarra et un de Cuzcurrita (Logroño). Je tiens à remercier les familles ainsi que les membres de l’équipe d’Aranzadi qui participe à la récupération de la mémoire de la guerre d’Espagne, Jimi Jiménez, Sabin Egileor, Iñaki Egaña, Mikel Errazkin, Javier Ortiz et en particulier Francisco Etxeberria et Lourdes Herrasti, pour leur aide précieuse.

[2]

Issus de familles de différents penchants idéologiques ayant pris fait et cause pour la République, les « enfants de la guerre » furent évacués au début de la guerre. Une partie d’entre eux furent envoyés en urss et en conséquence coupés de tout lien avec leur famille d’origine pendant plus de quatre décennies.

[3]

Rodríguez Zapatero a souligné à maintes reprises l’importance du testament de son grand-père, militaire fidèle à la République, fusillé un mois après le coup d’État. Ce document, dont il eut connaissance à quatorze ans, devint un élément déterminant pour son entrée en politique. C’est avec les paroles de son grand-père, désormais transformées en son « credo personnel », qu’il a clos son discours d’investiture au Congrès des députés, le 15 avril 2004. En 2006, déclarée année de la Mémoire, la mémoire du grand-père du président a déclenché une bataille médiatique dans la presse espagnole, baptisée sous le nom de guerra de las esquelas, la « guerre des faire-part de décès ».

[4]

Parmi celles-ci, la tonte fut l’un des châtiments préférés des factions franquistes contre les femmes, touchant en particulier celles qui avaient eu un rôle politique ou social actif, ainsi que celles qui, n’ayant jamais eu une participation politique active, étaient persécutées parce qu’elles étaient la femme, la fille ou la sœur d’un rouge. Beaucoup de ces femmes étaient, une fois tondues, obligées d’ingérer de l’huile de ricin et de défiler dans l’espace public en portant des pancartes insultantes.

[5]

Idéologue du coup d’État et un de ses principaux praticiens.

[6]

À ce titre, l’expression Holocauste espagnol, avancée par Paul Preston – c’est d’ailleurs le titre de son prochain ouvrage encore en presse –, jouant sur le parallélisme avec le nazisme, souligne l’importance du devoir de mémoire.

[7]

Rappelons à ce titre que la monarchie parlementaire espagnole est en partie héritière du franquisme puisque Franco désigna et reconnut comme son successeur en tant que chef d’État le roi d’Espagne, Juan Carlos Ier de Bourbon.

[8]

L’emploi de ce terme, qui rappelle automatiquement les dictatures d’Amérique du Sud, est plus récent que celui de fusilados.

[9]

Pour une analyse de ces débats, voir les travaux de Ferrándiz [2005, 2006]. Pour des détails supplémentaires sur ces associations, consulter leur site web.

[10]

Cette exhumation constitue un moment fondateur de ce qui a été dénommé le mouvement pour la « récupération de la mémoire historique ».

[11]

À cet égard, comme nombre d’activistes et de politiciens l’ont signalé, la bonne disposition de la justice espagnole à collaborer dans la persécution de golpistas et militaires d’autres pays contraste avec l’apathie vis-à-vis des atrocités commises en Espagne.

[12]

Déjà organisées lors de la Deuxième République (1931), ces unités paramilitaires carlistes réunissaient en Navarre, lors du coup d’État, près de huit mille hommes armés et formés au combat qui rallièrent immédiatement les troupes franquistes.

[13]

Citons le cas de la Navarre, où il n’y eut pas de front mais où la répression fut néanmoins terrible. Même s’il est difficile de connaître le nombre exact, les estimations calculent plus de trois mille personnes exécutées dans cette province dont la plupart n’ont jamais été retrouvées. Pour plus de détails, voir le travail minutieux entrepris par l’équipe d’Altafaylla et publié lors du cinquantième anniversaire du début de la guerre [2004].

[14]

Bien que dans nombre de cas bourreaux et victimes étaient voisins, avec les exhumations, des formes de procéder plus subtiles apparaissent. Ce modus operandi que l’on retrouve aussi bien dans le cas de Fustiñana que dans celui d’Altable, où les victimes sont fusillées et enterrées dans un village voisin, rend compte du degré d’organisation de la répression, y compris dans les zones où il n’y eut pas de front et qui auraient pu être épargnées par la guerre.

[15]

La question de l’amnésie officielle n’a été abordée par les historiens que très récemment. Depuis voici cinq ans, les travaux se multiplient. Sans prétendre à l’exhaustivité, voir entre autres : [Aguilar Fernández, 1996, 2006], [Alted Vigil, 1996], [Armengou et Belis, 2004], [Aróstegui et Godicheau, 2006], [Blanco Rodríguez, 2006], [Casanova et al., 2002], [Richards, 2006], [Sartorius et Alfaya, 1999] et [Silva, 2005].

[16]

Un sondage d’opinion, publié symboliquement le 18 juillet 2006, soixante-dixième anniversaire du début de la guerre, dans El País, l’un des journaux espagnols les plus diffusés, souligne qu’encore aujourd’hui 36 % des enquêtés n’ont reçu à l’école aucune explication sur la guerre et ses conséquences.

Résumé

Français

En Espagne, les exhumations des personnes exécutées sommairement pendant la guerre civile espagnole ont déclenché un débat sur la mémoire de la guerre civile et la dictature franquiste. Pour la première fois en soixante-dix ans, le pacte du silence a été brisé. À partir de données ethnographiques portant sur les exhumations de fosses communes, cet article questionne la manière dont l’oubli et la mémoire ont été utilisés comme instrument politique en Espagne tout au long du xxe siècle.

Mots-clés

  • mémoire
  • oubli
  • silence
  • guerre civile espagnole
  • exhumation de fosses communes

English

The exhumation of corpses of people executed during the Spanish civil war has opened an interesting debate on the memory of the civil war and Franco’s dictatorship, breaking for the first time in seventy years the pact of silence that made of the wartime a taboo. Drawing from ethnographic data and fieldwork conducted during the exhumation of different communal graves, this paper aims at exploring the implications of bringing to light a memory kept in silence for decades. It questions too the way oblivion and memory have been used as political tools in Spain all through the 20th century.

Keywords

  • memory
  • oblivion
  • silence
  • Spanish civil war
  • exhumation of communal graves

Deutsch

Die Exhumierung von Personen, die während des spanischen Bürgerkriegs hingerichtet wurden, hat in Spanien eine Debatte über die Erinnerung an der Bürgerkrieg und die Diktatur unter Franko ausgelöst. Zum ersten Mal seit siebzig Jahren wurde der Pakt des Schweigens gebrochen. Ausgehend von ethnographischen Daten über Exhumierungen von Massengräbern hinterfragt dieser Artikel die Art und Weise wie im Spanien des 20. Jahrhunderts Vergessen und Erinnerung als politisches Instrument genutzt wurden.

Schlagwörter

  • Erinnerung
  • Vergessen. Schweigen
  • Spanischer Bürgerkrieg
  • Exhumierung von Massengräbern

Plan de l'article

  1. Une mémoire enfouie, des silences qui pèsent lourd
  2. Entre passé et présent : des restes au statut incertain
  3. Fouiller le passé : une ethnographie des fosses communes
  4. Por la paz un avemaria. L’amnésie officialisée de la transition
  5. Mémoire hégémonique, mémoires plurielles

Pour citer cet article

Leizaola Aitzpea, « La mémoire de la guerre civile espagnole : le poids du silence. », Ethnologie française 3/2007 (Vol. 37) , p. 483-491
URL : www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2007-3-page-483.htm.
DOI : 10.3917/ethn.073.0483.


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