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Ethnologie française

2010/3 (Vol. 40)


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« On va survivre, parce que c’est ce qu’on est “des survivors”. On va y arriver. C’est dur. […] On se met en colère, on est triste, puis on est dans le déni de ce qui s’est passé. C’est presque comme un décès, parce que tu dois passer par une phase de deuil. Il y a tellement d’émotions différentes. On est passé par tous les stades, mais comme je dis, ça va aller. » [1][1] Les entretiens cités ont tous été conduits en anglais....

Doly Foreman, 42 ans, qui a perdu son « mobil-home » après le passage de Rita à Mouton Cove, au sud de la paroisse Vermilion (entretien du 6 novembre 2005).

« [Ma grand-mère] est la raison principale de ma capacité à aller de l’avant, à cause de son attitude. […] Quand cette femme a pu me dire, après avoir tout fait pour sauver sa [maison] qui lui tenait tellement à cœur : “C’est du matériel, c’est fini. Il n’y a rien à faire. C’est fini.” Elle m’a dit : “Ma chérie, si je m’assois ici et que je ne fais que penser à cette maison et à ce que je n’ai plus, je vais devenir sénile […]. Il faut aller de l’avant […]”. C’est une “survivor”. Elle comprend ce qu’il faut faire pour survivre et c’est comme ça qu’elle a survécu tout au long de sa vie. »

Tanya Harris, 30 ans, qui a perdu sa maisondans le Lower Ninth à La Nouvelle-Orléans, après l’inondation qui a suivi Katrina (entretien du 4 mai 2006).
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Le risque d’ouragan est inhérent à la vie en Louisiane et la menace constante. Le premier ouragan identifié comme tel, depuis l’établissement des Français dans cette colonie, date de 1717. La topographie de la ville, située en dessous du niveau de la mer et encerclée par le lac Pontchartrain au nord, le Mississippi qui la traverse et le golfe du Mexique à l’est, la rend particulièrement vulnérable aux inondations. Les ouragans et leurs conséquences jalonnent l’histoire louisianaise et le risque est inscrit dans la mémoire collective régionale. Un ordre d’évacuation constitue de nos jours une routine annuelle au cours de la saison des ouragans qui s’étend du 1er juin au 1er octobre – la période la plus active se situant entre août et septembre. C’est notamment la raison pour laquelle, en dépit des alertes avertissant de la puissance de l’ouragan Katrina qui avait atteint le 28 août la catégorie 5, la plus haute de l’échelle, la plupart des évacués n’emportèrent avec eux qu’un minimum d’effets personnels, pensant qu’ils reviendraient au bout de quelques jours comme de coutume.

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À l’aube du 29 août 2005, Katrina, qui s’est affaibli mais se situe au plus haut de la catégorie 3 avec des vents de 230 km/h, frappe l’extrême est de la Louisiane puis s’abat sur l’agglomération de La Nouvelle-Orléans, poursuivant sa route vers les côtes du Mississippi et de l’Alabama. Plus d’1,3 million de personnes sont évacuées. Mal conçu, mal entretenu, le système de « levées » (digues) et de canaux qui protège la ville des inondations ne résiste pas à la force de l’onde de tempête et se rompt à plusieurs endroits, si bien que 80 % de la ville est inondée. Dans certains quartiers, l’eau monte à 6 mètres, submergeant les habitations jusqu’à la toiture [2][2] Voir l’excellente carte interactive du Times-Picayune.... Moins d’un mois plus tard, le 24 septembre, c’est au tour du sud-ouest de la Louisiane d’être frappé de plein fouet par Rita, de catégorie 3. L’ouragan s’accompagne d’une onde de tempête de plus de 5 mètres de haut, qui pénètre jusqu’à 30 km à l’intérieur des terres. Là encore, la plupart de l’infrastructure est détruite et des localités entières du golfe du Mexique sont anéanties.

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Considérée comme la plus grave catastrophe dite naturelle des États-Unis en dépit de sa prévisibilité, Katrina, puis Rita, sont aussitôt parées d’un statut qui les distingue du risque ordinaire et les transforme en événements exceptionnels. Les ravages sans précédents qu’ils provoquent semblent conférer d’autant plus de force à ceux qui leur ont survécu. Au fil des entretiens menés avec les évacués, une figure récurrente émerge par-delà la désolation, le fatalisme et le deuil : celle du « survivor ». Depuis les habitants des marécages côtiers jusqu’à ceux de La Nouvelle-Orléans, quels que soient les dommages subis et les souffrances endurées, qu’il soit explicitement revendiqué ou simplement suggéré, le thème de la survie est omniprésent. Néanmoins, la figure du survivor se trouve appropriée par les Cadiens du sud-ouest de la Louisiane. Elle est construite sur une série d’oppositions qui la distingue de la figure du « vulnérable », assignée à la population noire pauvre de La Nouvelle-Orléans.

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Ces oppositions, sans doute exacerbées par des couvertures médiatique et scientifique qui se focalisent sur Katrina et laissent bien souvent les ravages de Rita sombrer dans l’oubli, révèlent des fractures et des représentations stéréotypées qui précèdent les ouragans et sont mises au jour dans le contexte de la catastrophe. Tandis que jusque dans les années 1970 les études sur les catastrophes se concentraient sur la capacité de mobilisation de la population affectée, les chercheurs tant américains que français soulignent par la suite un « principe de continuité » selon lequel les catastrophes ne se contentent pas de bouleverser l’organisation sociale mais viennent révéler une vulnérabilité latente et des clivages sociaux préexistants. Selon C. Gilbert [1992 : 247], « … la différence entre l’état normal et les situations de crise n’est peut-être pas aussi grande qu’il n’y paraît puisqu’il y a moins rupture que continuité entre le “désordre organisé” du premier état et le “désordre désorganisé” du second. La crise post-accidentelle, par ses caractéristiques mêmes, se présente en effet comme un “excès” de l’état normal, ce glissement suffisant à provoquer d’importantes perturbations ».

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La catastrophe apparaît ainsi davantage comme un facteur cathartique que comme un facteur déstabilisateur de l’ordre social. Ces analyses amènent à la considérer en tant que construction sociale, comme une « crise révélatrice » [Oliver-Smith, 1996 : 304]. Cette approche théorique a des conséquences décisives sur la méthode d’investigation, puisqu’on s’attache désormais non pas tant à étudier un événement qu’à mettre au jour les conditions de production des désastres et la « création sociale de la vulnérabilité » [Oliver-Smith, op. cit. : 314 ; Revet, 2009].

À ce titre, la construction de l’opposition entre survivor et vulnérable est ancrée dans des stéréotypes sociaux qui reposent sur des oppositions stigmatisantes entre urbains et ruraux, et notamment entre Cadiens, qui se définissent comme blancs, et « Néo-Orléanais » noirs pauvres. Les premiers vantent leurs réseaux d’entraide par contraste avec la violence des Noirs de la ville, et opposent leur autonomie à la dépendance aux pouvoirs publics, érigeant ainsi la figure du survivor en une spécificité de la Louisiane rurale. Ces oppositions sont d’autant plus remarquables qu’elles mobilisent des notions (survivor, communauté, solidarité, autonomie…) en réalité revendiquées par l’ensemble des sinistrés louisianais, mais réappropriées par les Cadiens. Il s’agira de décliner ces oppositions, d’en expliciter les fondements et d’explorer les usages politiques de la catastrophe : comment cette figure du survivor est-elle incorporée dans une mémoire historique contestée et déniée à la population noire ? Quels enjeux recouvre cette figure dans la gestion de la catastrophe ? Cet article s’appuie sur trois enquêtes de terrain menées à l’automne 2005 et en 2006 [3][3] Une cinquantaine d’entretiens ont été conduits avec....

L’entraide de la « communauté »

Une solidarité exemplaire

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« On vit comme tout le monde, au jour le jour, mais c’est comme ça qu’on réalise combien on est redevable à la famille et aux amis. Parce que sans eux, on ne sait pas où on serait. On serait comme les autres, dans des refuges, ou dans des hôtels… » Résidente de Mouton Cove, à une trentaine de kilomètres du golfe, Doly Foreman exprime bien le rôle ainsi assigné aux réseaux d’entraide. Tandis que les abris sont associés à la déchéance, exacerbant la détresse, l’entraide permet d’échapper au statut d’évacué et de préserver ainsi sa dignité. C’est la force de ces liens, la solidarité et le soutien moral attribués à la « communauté » qui, aux yeux de ceux qui l’invoquent, permettent de panser les plaies de la catastrophe et donnent l’énergie de reconstruire.

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Une opération collective de la part des résidents du Sud-Ouest louisianais apporte une illustration particulièrement révélatrice de la solidarité associée aux habitants de cette région, et plus particulièrement aux Cadiens. Deux jours après l’inondation qui dévaste La Nouvelle-Orléans, Nick Gautreaux, résident d’Abbeville (au sud de Lafayette) et sénateur, mobilise les médias locaux pour appeler des volontaires propriétaires de bateaux à secourir les milliers de personnes piégées sur le toit de leur maison. Le lendemain, plusieurs centaines de bateaux venus de toute la région répondent à l’appel et la flotte, baptisée « The Cajun Navy », se rend à La Nouvelle-Orléans, à quelque 250 km de là, secourant des milliers de personnes.

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« Ce qui était formidable c’est que c’était typiquement louisianais, déclare Gautreaux. Il y avait des médecins, des avocats, des étudiants, des infirmières, des ouvriers, des travailleurs dans l’industrie pétrolière offshore qui ne travaillaient pas à cause de l’ouragan. On a même eu une personne qui avait acheté un bateau et un moteur tout neufs pour pouvoir venir avec nous. J’ai trouvé ça super. C’est une partie de notre héritage cadien d’aider nos voisins. Quand La Nouvelle-Orléans a eu besoin d’aide, nous étions là pour les aider », rapporte le journaliste qui rend hommage à ces héros anonymes [Hennessy, 2007 : 31].

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Une solidarité spontanée et inconditionnelle est ainsi mise en avant comme critère distinctif de l’identité régionale. Wayne, qui a procédé en tant que pompier à l’évacuation du village d’Erath après Rita, insiste sur cette dimension : on lui proposait des bateaux, on lui apportait de la nourriture pour le remercier de son dévouement. « Les gens prennent soin les uns des autres », résume-t-il pour définir un comportement jugé caractéristique. Exacerbée dans l’urgence de la catastrophe, cette solidarité est également revendiquée comme une spécificité qui contribue à la production de la localité. Incarnée par la notion de « communauté », elle incite à revenir coûte que coûte, et à reconstruire ce qui a été anéanti.

Cette spécificité est construite par opposition à l’environnement urbain. Lorsque Wayne fait l’éloge de l’entraide des habitants d’Erath, il ajoute en contrepoint : « Ça ne s’est pas passé comme ça à La Nouvelle-Orléans », comme si le contraste était si évident qu’il ne méritait aucune explication.

Le 20 septembre 2009, à Lafayette, un concert célèbre le 100e anniversaire d’un chêne déraciné par un ouragan, qui développa ensuite un deuxième tronc. « Cet arbre est une inspiration et un symbole de la résilience de notre communauté », explique l’organisateur de l’événement.

La violence des Noirs pauvres de La Nouvelle-Orléans

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L’ampleur de la médiatisation de la violence qui aurait régné à La Nouvelle-Orléans, au lendemain de Katrina, fut telle qu’il était difficile de ne pas avoir immédiatement à l’esprit les atroces récits – diffusés à travers le monde – de fusillades, de pillages et de viols attribués à la population noire de la ville, qui semblait avoir sombré dans la barbarie. Deux lieux furent particulièrement emblématiques de ces rumeurs : le Superdome (grand stade municipal) et le Ernest N. Morial Convention Center (centre de conférences), transformés en refuges pour plus de 40 000 personnes sur les 70 000 qui, pour la plupart, n’avaient pas les moyens d’évacuer la ville. Alors que le maire lui-même relayait l’annonce de centaines de morts [4][4] Le médecin de la fema, responsable de la gestion des... causées par une violence barbare (on parlait notamment de viols d’enfants et de bébés), on identifie six morts au Superdome, dont quatre de mort naturelle (overdose et suicide). Au Convention Center, quatre corps sont découverts dont un seul aurait été victime d’un meurtre [Thévenot & Russell, 2005]. L’absence d’eau, de nourriture et de soins cinq jours durant avait indéniablement rendu l’atmosphère chaotique et l’hygiène innommable. Mais les rumeurs de meurtres et de violence, elles, furent toutes démenties.

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D’autres informations erronées furent largement diffusées, prenant toujours la même cible. C’est ainsi que Yahoo News publie deux images juxtaposées, apparemment similaires, de personnes avançant dans l’eau jusqu’à la taille, chargées de provisions. Mais dans un cas, la légende décrit un couple qui a « trouvé de la nourriture », tandis que dans l’autre, il s’agit d’un jeune « pilleur ». La force de ces rumeurs transforme les Noirs des quartiers défavorisés de la ville en une menace contre laquelle il faut se protéger à tout prix. Des habitants de la paroisse St Bernard, limitrophe du quartier du Ninth Ward, prennent ainsi l’initiative de construire une barricade à la frontière entre ces deux territoires en empilant sur deux rangées de haut des voitures inondées récupérées chez un concessionnaire.

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À Algiers, c’est une véritable milice qui est mise en place [Thompson, 2008]. Situé sur la rive gauche du Mississippi, ce quartier est épargné par l’inondation et désigné comme un lieu d’évacuation par les National Guards. Des résidents blancs entreprennent de bloquer les voies d’accès au quartier avec des arbres abattus et patrouillent les environs munis d’un stock d’armes à feu, abattant ceux qui leur paraissent « suspects », tous noirs. Aucune investigation policière n’a été menée sur les agresseurs, responsables de la mort d’au moins onze personnes [5][5] A.C. Thompson a mené une enquête de dix-huit mois sur....

Ce sont pourtant les rumeurs sur la violence des Noirs qui laissent des traces indélébiles et nourrissent des stéréotypes déjà bien ancrés, en dépit de rapports officiels et de témoignages amplement diffusés qui les démentent moins d’un mois après l’ouragan. D’autres rumeurs se greffent d’ailleurs sur celles-ci, plus lentes à être démenties. Plusieurs quotidiens nationaux entretiennent l’idée que le taux de criminalité de Houston avait considérablement augmenté à la suite de l’établissement de quelque 150 000 évacués, stigmatisant une fois encore la population pauvre de La Nouvelle-Orléans. Des enquêtes tempèrent largement ces accusations, montrant que le taux de crimes avait attaint un record à Houston dès le début de l’année 2005 et qu’ils étaient perpétrés par un certain nombres de criminels déjà identifiés [Moreno, 2006].

Barricade de voitures entre la paroisse St Bernard et le quartier du Ninth Ward, après Katrina (cliché de l’auteur).

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Cette stigmatisation de La Nouvelle-Orléans est ancrée en partie dans l’image de débauche, d’excès et de vices qui lui est associée, image héritée de la période coloniale qui a perduré jusqu’à nos jours [Sparks, 2007]. La droite fondamentaliste chrétienne y puise ses arguments contre la reconstruction de la ville, et se félicite des vertus régénératrices de l’ouragan. Le représentant Richard H. Baker, républicain de Baton Rouge, attribue cette dévastation à la main divine : « Nous avons enfin nettoyé les logements sociaux à La Nouvelle-Orléans. Nous ne pouvions pas le faire nous-mêmes. Mais Dieu l’a fait » déclare-t-il [Babington, 2005]. Plusieurs membres de l’administration républicaine de l’époque contestent ainsi l’existence même de la ville [6][6] Voir Randy Sparks [2006 : 8-10] et l’article de Farge....

Le Lower Ninth Ward

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Ces accusations de violence et la stigmatisation de la population noire pauvre de La Nouvelle-Orléans qu’elles nourrissent font écho à l’image négative non seulement de la ville dans son ensemble, mais plus spécifiquement d’un quartier, celui du Lower Ninth Ward – souvent appelé le Lower Nine. Cette image prend sa source dès la fondation de ce quartier en 1852, sur un ancien marais où s’installèrent des travailleurs libres de couleur et des immigrés blancs qui n’avaient pas les moyens de s’établir dans des quartiers plus en hauteur [Landphair, 2007 : 839]. De la vulnérabilité de cet environnement malsain, que renforce la négligence de la municipalité, émerge l’image d’un espace sauvage et isolé, qui va perdurer jusqu’à nos jours, avec tous les stéréotypes sociaux négatifs que cette marginalisation implique. Aux côtés d’autres quartiers marécageux éloignés de l’espace urbanisé, dépourvu d’infrastructures et infesté par les nuisances des marais, le Lower Ninth faisait partie de ce que l’on désignait sous le nom de « back-of-town ». L’Industrial Canal, construit pour relier le Mississippi au lac Ponchartrain, fut achevé en 1923, isolant d’autant plus le quartier du reste de la ville, et dressant une frontière entre le Upper Ninth, à l’ouest du canal et donc plus proche du centre-ville, et le Lower Ninth.

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Ses habitants dénoncent l’absence d’intervention de la police qui les persuade d’être les laissés-pour-compte de la ville. Des associations militantes du quartier se mobilisent ainsi pour obtenir des terrains de jeux, des écoles publiques, des cliniques et une protection des pouvoirs publics [Landphair, op. cit. : 843 ; 1999]. Ce sentiment d’abandon atteint son paroxysme en 1927, lors de l’inondation du Mississippi qui dévaste plusieurs États du Sud et menace La Nouvelle-Orléans. Pour épargner les beaux quartiers de la ville, le gouvernement procède au dynamitage d’une « levée » située à une vingtaine de kilomètres au sud de la ville, qui libère la pression sur les digues de l’intérieur de la ville au prix de l’inondation du Ninth Ward et de la paroisse St Bernard. La mémoire de cet événement est profondément ancrée dans les esprits des résidents du Lower Ninth, si bien que l’idée d’une conspiration du gouvernement trouve un terrain fertile pour se propager après Katrina, fondée sur des rumeurs de détonations dans l’Industrial Canal. À l’occasion de l’ouragan Betsy, en 1965, le Lower Ninth avait été inondé à 80 % avec de l’eau jusqu’aux toitures, mais là encore peu d’aides financières avaient été attribuées pour reconstruire [Dyson, 2005 : 11].

Les quartiers de La Nouvelle-Orléans inondés après le passage de Katrina
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Le Lower Ninth est devenu emblématique de la violence depuis les années 1960. Cette réputation perdure, alors que, si l’on consulte les statistiques disponibles, certes sujettes à caution [7][7] Le site du New Orleans Police Department ne donne pas..., le Lower Ninth avant Katrina est loin de compter le taux le plus élevé de crimes et s’avère plus sûr en 2003 et 2004 que d’autres quartiers comme Marigny, le French Quarter et Mid-City.

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Lors de la première grande réunion de l’association de défense des personnes à faibles ressources acorn[8][8] acorn est une association nationale fondée en 1970... qui a succédé à Katrina, en novembre 2005 à Baton Rouge, les nombreux résidents du Ninth Ward présents sont unanimes sur le fait que tous les problèmes soulevés à la suite de Katrina préexistaient. Le désinvestissement des pouvoirs publics amène l’un d’entre eux à qualifier leurs revendications de « disembodied voice » (« voix désincarnée »). Cette situation a contribué à instaurer une tradition d’autosuffisance au travers de sociétés bénévoles et d’associations d’aides mutuelles [Landphair, op. cit. : 840].

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L’image d’une communauté unie (« close-knit ») et familiale (« family-oriented ») telle qu’elle est revendiquée par les Cadiens est ainsi loin de se cantonner à l’espace rural et à un groupe spécifique. Elle est tout autant mobilisée dans le Lower Ninth, tant par ses habitants que par les associations qui militent activement pour défendre le droit au retour, ainsi que par les médias qui, après Katrina, se sont faits le relais de ces revendications pour dénoncer l’abandon des pouvoirs publics.

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Résidente de ce quartier depuis toujours, Tanya Harris évoque la réalité de ces liens avec d’autant plus de force qu’elle est impliquée dans l’association acorn, pour laquelle elle travaille depuis son évacuation, et dont sa famille est membre depuis 1982. Activiste du Ninth Ward pour cette association, elle consacre tous ses efforts à la reconstruction de son quartier. Le souci de réhabiliter son image est à la mesure de l’enjeu de son combat. La famille de Tanya y est établie depuis cinq générations et rassemble aujourd’hui vingt-cinq personnes qui toutes résident autour des rues Delery et Dubreuil.

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« Je peux regarder par la porte de derrière et voir la maison de mon cousin. Je peux regarder à droite et voir la maison de ma sœur. Je peux regarder mon jardin et voir la maison de ma grand-mère. La plupart de mes cousins, la plupart de ma famille vivent tout près de nous. Ce n’est pas inhabituel dans le Lower Ninth Ward. C’est comme ça que vivent la plupart d’entre nous. Alors dire que c’est un endroit dont on doit avoir peur, ou de forte criminalité… La petite criminalité existe partout, mais dire que c’était fortement marqué par la criminalité… on se connaît tous. C’était [avant l’ouragan] une communauté de familles », insiste-t-elle, résolue à déconstruire une réputation qui nourrit les arguments en faveur d’une destruction du quartier. La « famille » ne se restreint d’ailleurs pas aux liens de parenté, mais englobe les voisins nouveaux résidents. Ici, le réseau d’entraide n’est pas simplement apprécié. Il est indispensable. « C’est un besoin. Beaucoup de gens en ont besoin pour fonctionner. » Pouvoir compter sur l’aide de ses proches vient combler les difficultés auxquelles sont confrontées les mères célibataires, beaucoup plus nombreuses dans le Lower Ninth (24,9 % des foyers) par contraste avec les pourcentages pour la Louisiane (11,7 %) et la paroisse Vermilion (7,6 %).

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Les réseaux d’entraide sont également déterminants pour les familles dépourvues d’aides sociales pour faire garder leurs enfants en dehors des horaires de travail. Les habitants offrent ainsi des services divers et assurent un rôle de protection, venant inverser l’image menaçante de leur quartier qui ne cesse d’être diffusée. « Nous veillons tous les uns sur les autres », déclare Tanya, dans des termes identiques à ceux que Wayne employait pour caractériser les habitants d’Erath.

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On voit donc se dessiner un quartier urbain où l’entraide revêt autant d’importance pour les habitants des zones rurales du Sud-Ouest que pour ceux du Lower Ninth, et épouse des formes identiques. Mieux, le Lower Ninth est distingué d’autres quartiers par son environnement paisible qui, aux yeux de ses habitants, lui donne des allures de campagne. Tanya explique : « Du fait de la façon dont était fait le Lower Ninth Ward, de l’espace, du calme du quartier, de son côté convivial, les enfants pouvaient encore jouer dans la rue. Il n’y avait pas de voitures partout, et tu ne te sentais pas en danger. »

C’est d’ailleurs ce qui avait incité ses arrière-grands-parents à s’installer au milieu des années 1940 dans le Lower Ninth, qui leur semblait un bon compromis entre Uptown, d’où venait l’arrière-grand-mère, et le village de Ponchatoula, où l’arrière-grand-père était cultivateur de fraises.

Une « communauté » salvatrice

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En zone rurale comme en milieu urbain, les réseaux d’entraide sont constamment mobilisés. La notion de communauté occupe une place primordiale dans les discours de l’ensemble des sinistrés, contrairement à ce que laisse penser l’opposition établie par les Cadiens avec les Noirs de La Nouvelle-Orléans. Elle se rapporte tantôt à une ville, tantôt à un quartier ou à un groupe, dépassant ainsi l’unité spatiale et renvoyant à un réseau social de solidarité et d’entraide dont les liens sont assimilés à ceux d’une famille.

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Les récits d’évacuation commencent presque systématiquement par décliner l’assistance de toute une série d’individus, connus ou pas des évacués, qui témoignent de l’étendue et de l’efficacité des réseaux familiaux et amicaux mobilisés. La « communauté » est constamment invoquée comme source de compassion, notamment pendant l’évacuation. Elle apparaît comme un espace social constitué par des relations consensuelles [Shrecker, 2006]. De façon caractéristique aux États-Unis, dans l’usage courant comme dans la littérature scientifique, la notion de communauté est connotée de façon positive et repose sur des valeurs associées à la vie rurale, même si certains chercheurs remettent désormais en question cette vision romantique et y voient une façon de légitimer les hiérarchies sociales [Joseph, 2002 ; Reed-Danahay, 2009].

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Certains contextes révèlent des représentations bien éloignées d’une vision pastorale de la communauté. Kimberly Rivers Roberts, jeune rappeuse, a grandi dans le Lower Ninth, côtoyant des toxicomanes. À l’occasion de la présentation du documentaire Trouble the Water : A Story of Hope and Survival [2008], réalisé à partir de la vidéo amateur qu’elle a tournée dans son quartier qu’elle n’avait pas les moyens de quitter pendant Katrina, elle évoque l’expérience d’une « communauté » subie, un bourbier dans lequel se perpétue la délinquance. C’est ce qui incite les plus démunis à vouloir y retourner après l’ouragan : « C’est comme un chien qui retourne à la niche. C’est tout ce qu’il connaît », déclare-t-elle pour illustrer une logique implacable [9][9] Projection de Trouble the Water à Pantin, dans le cadre....

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La dimension positive de la « communauté » demeure néanmoins prévalente dans un contexte de catastrophe, étant alors investie d’un rôle d’autant plus essentiel qu’elle devient source de réconfort et d’empathie [Reed-Danahay, op. cit.]. Plutôt que d’y voir une « vertu égalitaire », S. Cartier entend par solidarité des relations de réciprocité. « La solidarité est un “do ut des” (“je donne pour que tu donnes”) destiné à assurer par le don l’adaptation collective face aux éléments extérieurs » [2002 : 84].

Loin d’être réductible aux valeurs morales d’un groupe spécifique, l’entraide répond ainsi à un instinct de survie. À partir de l’exemple des coulées de boue de 1999 à Vargas, au Venezuela, S. Revet envisage l’entraide comme une « symbiose éphémère », qui s’atténue dès lors que la survie immédiate n’est plus en jeu et que des acteurs extérieurs interviennent [2008 : 134]. L’exemple de la Cajun Navy, s’il témoigne d’une capacité de mobilisation remarquable, s’inscrit bien dans cette solidarité immédiate propre aux catastrophes, sans toutefois présager de sa longévité ni de son caractère sélectif. Lorsqu’un refuge d’urgence atteint les limites de ses capacités à Houma, une petite localité environnante, à 90 km au sud-ouest de La Nouvelle-Orléans, décide d’ouvrir sa salle de basket-ball aux évacués [Boo, 2005]. Comme pour nombre de bénévoles, accueillir les résidents des quartiers pauvres de la ville leur apparaît comme une occasion de « transformer leur tragédie en renouveau » [82]. Il ne s’agit toutefois pas d’assumer les conséquences de cette transition. Au bout de deux semaines, les habitants, relayés par les médias, s’impatientent. Ceux qui reçoivent l’aide des bénévoles sont priés de s’en montrer dignes. On s’attend à ce qu’ils se rendent à la messe le dimanche, restent discrets et expriment leur gratitude avec force, en d’autres termes qu’ils se conforment à la figure du « pauvre méritant ».

La revendication d’autonomie

Autosuffisants

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Bien qu’elle implique l’interdépendance entre les membres du groupe, la solidarité n’entre pas en contradiction avec l’autonomie dont se réclament les Cadiens, qui insistent tout particulièrement sur la notion de « self-sufficiency » dont ils sont devenus emblématiques. L’historiographie acadienne est jalonnée de comportements mis en relief pour illustrer leur indépendance, leur résistance face à l’adversité et leur capacité d’adaptation, des valeurs qui leur permettent de dépasser leur statut de victime et d’apparaître comme des agents de la modernité [David, 2007 : 215]. En France, leurs ancêtres choisissent de quitter le Centre-Ouest où ils étaient pour la plupart établis afin d’échapper aux violences des guerres de Religion particulièrement rudes dans ce bastion du protestantisme. En Acadie, leur indépendance politique les incite à ne pas céder face aux menaces du gouvernement britannique ni à se rallier aux Français, ce qui leur vaut un exil forcé de la part des Anglais, le Grand Dérangement de 1755 [10][10] En 1755, les Acadiens qui refusent de prêter serment.... En Louisiane, leur histoire est centrée sur leur indépendance économique et une résistance à la stigmatisation en tant que francophones du bas de l’échelle sociale.

La condamnation de l’État providence

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La faillite des pouvoirs publics tant dans la prévention que dans la gestion de la catastrophe ne fait que renforcer cette valorisation de l’autonomie. L’absence de secours appropriés, leur désorganisation, les incohérences de l’aide apportée par la fema, la Federal Emergency Management Agency (les maisons les plus endommagées ne sont pas prioritaires), les délais interminables pour obtenir un mobil-home (certains ne seront jamais délivrés) ou pour recevoir l’aide financière attribuée ainsi que les incertitudes sur les normes de reconstruction sont autant de dysfonctionnements qui ne font que discréditer davantage des pouvoirs publics déjà tenus en piètre estime [11][11] Près de quatre ans après la catastrophe, ces dysfonctionnements.... La réticence des assurances à dédommager leurs clients en jouant sur la distinction entre inondation et onde de tempête, ou entre les dommages liés au vent et ceux liés à l’inondation, achève de les convaincre de l’inexistence de structures d’assistance fiables. Autant de facteurs qui incitent à se replier sur des réseaux internes d’entraide sans avoir aucune foi en d’autres sources de secours. L’expression « on s’occupe de nous-mêmes » (« we take care of our own ») ponctue ainsi les discours des Cadiens qui, implicitement ou pas, se targuent de ne pas avoir attendu l’assistance des pouvoirs publics, contrairement aux Noirs de La Nouvelle-Orléans.

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Jugée caractéristique de la population noire pauvre par les résidents du Sud-Ouest louisianais, la dépendance vis-à-vis de l’État est perçue comme indigne et répréhensible. Cette condamnation, qui s’inscrit dans une tradition conservatrice, s’exprime avec une rare virulence chez le journaliste Robert Tracinski, qui joue de la notion de « man-made disaster » (« catastrophe provoquée par l’homme ») – alors utilisée pour dénoncer la responsabilité du gouvernement dans la catastrophe – en la retournant contre les plus démunis. « Le désastre provoqué par l’homme, c’est l’État providence. » Ceux qui se retrouvèrent piégés à La Nouvelle-Orléans étaient soit des criminels, soit des « assistés de l’État providence, des gens sélectionnés, au travers des décennies, pour leur manque d’initiative et leur impuissance délibérée. Les assistés de la sécurité sociale étaient un troupeau de moutons que les autorités incompétentes de La Nouvelle-Orléans ont transformé en horde de loups » [Tracinski, 2005]. La métaphore animalière rejoint explicitement les rumeurs de retour à l’état sauvage. L’État providence est accusé de tous les maux, produisant des parasites de la société opposés aux « gens qui ont des valeurs ».

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L’intervention de l’État nourrirait ainsi une pauvreté perçue comme pathologique, censée être dénuée de toute notion de responsabilité individuelle sur son propre sort. Le journaliste Michael Graham, du quotidien The Intellectual Activist Daily – une publication en ligne affiliée à l’Église de scientologie –, n’hésite pas à illustrer cette représentation par l’opposition « Cajuns versus Ninth Ward », titre sous lequel circule son article dans plusieurs listes de diffusion du Sud-Ouest louisianais. Se défendant de fonder cette opposition sur une interprétation raciste, le journaliste souligne la condition sociale similaire des Cadiens et des résidents du Ninth Ward, puisqu’à l’en croire tous les Cadiens vivraient dans des taudis. Ce qui les différencie est donc de tout autre nature à ses yeux, il s’agit d’une différence de « caractère » [12][12] En 2000, le us Census Bureau relève un taux de pauvreté... : « Les habitants de la Louisiane rurale ont grandi en partant du principe que leur survie dans ce monde de misère était de leur responsabilité. Par contraste avec bien trop de gens de La Nouvelle-Orléans, les bas salaires ne sont pas une excuse pour les travailleurs de la Louisiane rurale. C’est simplement une situation qu’il faut gérer. Ils vivent leur vie comme si elle leur appartenait, contrairement à ces victimes dépendantes du gouvernement, qui vivent comme si la vie leur était fournie par le gouvernement, qui serait responsable de l’entretenir » [Graham, 2005]. Sa diatribe, réfutée publiquement par certains [13][13] Voir notamment le blog Real Cajun Recipes et sa lettre..., illustre l’instrumentalisation des Cadiens dans le processus de stigmatisation des Noirs pauvres de La Nouvelle-Orléans.

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Cette condamnation ne passe d’ailleurs pas nécessairement par l’opposition rural/urbain. Dans l’enceinte même de la ville, les Vietnamiens, d’ordinaire peu médiatisés, retiennent l’attention des journalistes. Résidents d’une banlieue connue sous les noms de « Village de l’Est » et Versailles, où ils côtoient des Africains-Américains, ils s’y établissent en 1975 sous les auspices de l’Église catholique, en tant que réfugiés de la guerre du Vietnam. La rapidité avec laquelle ils reviennent dans leur quartier et le reconstruisent alimente le mythe d’une « minorité modèle » par contraste avec les Africains-Américains. Dès le mois d’octobre, ils commencent à rentrer et signent une pétition qui convainc les pouvoirs publics de restaurer l’électricité. Même l’hebdomadaire africain-américain local Louisiana Weekly salue leur détermination : « Sans doute la clé la plus importante de leur succès est que la communauté vietnamienne a refusé de placer son salut entre les mains du gouvernement. Ils sont tout simplement rentrés chez eux » [Leong et al., 2007 : cité p. 774]. Leur capacité de rebondissement est directement liée à la place de l’Église catholique au Vietnam, qui a perduré tout au long de leur migration et dont le rôle de leadership constitue une ressource déterminante dans l’organisation du retour et la reconstruction du quartier.

Les accusations de dépendance ne s’accordent guère avec le rôle que les Africains-Américains des quartiers pauvres prêtent au gouvernement. La longue indifférence des pouvoirs publics, notamment envers le Lower Ninth, donne peu de crédit à l’image de citoyens assistés qui leur est accolée. Les résidents de ce quartier n’ont aucune attente, et pour cause. C’est ce que Kimberly Rivers Roberts confirme lorsqu’elle présente le film Trouble the Water [2008] : « Nous ne savions pas que nous étions censés recevoir de l’aide du gouvernement », précise-t-elle. Pour expliquer la raison pour laquelle l’ouragan figure loin derrière les préoccupations, elle ajoute : « Vivre dans le quartier, c’est survivre. » La figure du survivor ne fait pas ici référence à un événement particulier de l’histoire. Elle s’inscrit dans le quotidien. Evacuée de la banlieue de La Nouvelle-Orléans, Kim est mère célibataire de trois enfants. Elle a grandi dans le Central District auprès d’une mère toxicomane, côtoyant dealers et alcooliques, et s’exprime dans les mêmes termes : « C’est juste de la survie, il faut survivre. »

Le statut de propriétaire, une stratégie de survie

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Cette situation ne réduit pas à néant toute capacité de mobilisation, comme l’illustrent notamment l’histoire du Lower Ninth et son rôle dans la déségrégation des écoles publiques [14][14] Dès la fin des années 1940, deux procès importants.... Après Katrina, nombre de résidents se mobilisent pour faire valoir leurs droits auprès des pouvoirs publics. L’association acorn leur offre un espace de prise de parole et d’actions concrètes dans cet objectif. Elle exerce une pression sur le conseil municipal et le maire qui conduit à l’abandon de plusieurs mesures suggérées par la commission Bring New Orleans Back. Fortement contestée, composée d’un groupe d’entrepreneurs et de notables de la ville, celle-ci envisageait de ne pas reconstruire certains quartiers à majorité noire et de les transformer en zone d’expansion des crues. En mars 2009, le pouvoir municipal annonce une victoire inespérée pour le Ninth Ward et New Orleans East, qui se voit accorder 145 millions de dollars destinés à la reconstruction.

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Outre l’inertie qui lui est associée, le Noir pauvre se voit assigner un statut de locataire. Ce portrait est largement erroné dans le Lower Ninth, dont 59 % des logements sont occupés par des propriétaires, un taux supérieur à celui de la ville (46,5 %) et l’un des plus élevés parmi les autres quartiers à majorité noire [15][15] Les quartiers qui comptent un taux de propriétaires.... Au-delà des chiffres, les résidents du Lower Ninth mettent un point d’honneur à faire valoir leur statut de propriétaires, brandi comme un outil de revendication en faveur du droit au retour et de la reconstruction de leur quartier. « I’m from the 9 and you ain’t takin’ mine » (« Je suis du 9 et tu dégages de là »), clame avec force un des slogans post-Katrina omniprésents, imprimé sur des tee-shirts.

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Tanya égrène la liste de tous les membres de sa famille qui sont propriétaires, définissant le Lower Ninth comme un tremplin « qui a semé la graine de la propriété » pour bien des familles. Le Lower Ninth est ainsi érigé en symbole d’accès à la propriété, et par là-même de promotion sociale et de prise de pouvoir des Africains-Américains de la ville. Inspirée par son grand-père, qui travailla trente-cinq ans comme docker sur le Mississippi pour pouvoir acquérir trois parcelles sur Delery Street et y construire lui-même une maison, Tanya est intarissable sur le thème de l’accès à la propriété, perçu comme un instrument de contrôle, une manière d’avoir prise sur sa vie. « [Posséder une maison], c’est ma part du rêve américain, c’est la revendication de mes droits en tant que citoyenne américaine. C’est ma revendication à la société. C’est ma revendication d’autonomie qui m’est confisquée, qui est dépouillée et personne n’arrive à comprendre pourquoi. »

Lors d’une journée de nettoyage des rues organisée le 13 mai 2006 par acorn, dans le Upper Ninth, les participants profitent de la visite du maire, Ray Nagin, pour réclamer la réouverture de l’eau dans le Lower Ninth. Inscription au dos du sweat-shirt : « I’m from “dat nine” and you ain’t takin’ mine » « Je suis du [quartier] 9 et tu dégages de là » (cliché de l’auteur).

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C’est au titre de ce statut de propriétaire que Tanya mène sa lutte pour le droit au retour, une catégorie issue du droit humanitaire international des réfugiés, lui conférant d’autant plus de poids et d’enjeu politique. Un droit qui lui est en l’occurrence dénié, alors qu’il n’est pas discuté dans le quartier cossu de Lakeview où la population blanche est grandement majoritaire. Dévasté par Katrina, tout aussi inondable du fait de sa situation en bordure du lac Pontchartrain, on y a laissé les habitants reconstruire.

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L’idéologie de la réussite individuelle et de l’autonomie (« self-help ») se situe au cœur de la notion américaine de « home ownership » (« statut de propriétaire ») [Sugrue, 1996 : 211]. C’est sans doute la dimension fondamentale de cette notion et de ses corollaires dans la définition de la citoyenneté américaine qui explique la focalisation sur le Lower Ninth comme symbole de l’injustice et de la discrimination sociale dénoncées par les médias à l’occasion de l’ouragan. Par contraste, d’autres quartiers noirs pauvres comme B.W. Cooper, Gert Town et Tremé (dans le district de Mid-City), occupés par une majorité de locataires, ont reçu bien moins d’attention et se sont nettement moins mobilisés dans le processus de reconstruction [Lefebvre, 2007].

Mémorial pour les victimes de Katrina et Rita, Lower Ninth Ward. Face à une reconstitution de maison désossée, des chaises de couleurs différentes symbolisent ceux qui sont revenus et ceux qui ont disparu ou qui ne sont pas revenus. La série de poteaux indique jusqu’à quelle hauteur l’eau est montée, selon les lieux (cliché de l’auteur).

En octobre 2005, dans un village de pêcheurs près du lac Borgne, une femme qui a déjà perdu sa maison à cinq reprises (cliché de Jacques Henry).

Le 29 août 2006, à La Nouvelle-Orléans, lors de la commémoration de Katrina, une procession est organisée dans le Lower Ninth à la mémoire des victimes. Au loin, la digue de l’Industrial Canal, rompue pendant l’ouragan (cliché de l’auteur).

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Le 27 août 2006, dans le cadre de la commémoration de l’ouragan, est inauguré un mémorial pour les victimes de Katrina et Rita, érigé précisément à l’entrée du Lower Ninth, juste après avoir franchi l’Industrial Canal. C’est donc là que l’on ancre le souvenir des victimes. Cynthia Lewis, membre du conseil municipal et représentante du quartier, et Ray Nagin s’adressent explicitement aux « propriétaires » du Lower Ninth, à qui ils promettent de reconstruire.

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La notion de « home ownership » constitue ainsi un enjeu social et politique fondamental : elle attribue des droits, légitime des revendications, confère un statut valorisant et modèle des projets de vie. À ce titre, les Cadiens et les résidents du Lower Ninth, loin de s’opposer, se rejoignent dans leur quête commune d’autonomie et la valorisation de celui qui l’exerce.

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Déniée à la population noire de La Nouvelle-Orléans, la figure du survivor se construit sur une série d’oppositions qui révèlent les stratégies en jeu dans les usages sociaux de la mémoire. Les catégories morales attribuées aux Cadiens sont ainsi ancrées dans une continuité historique tout aussi revendiquée par la population noire, mais dont elle se retrouve privée. Le gommage des différences entre Katrina et Rita fait par ailleurs penser qu’il s’agit d’un désastre aux effets comparables, en dépit des contrastes dans la densité de population touchée (460 000 foyers et 75 000 sans-abris pour Rita contre 2,5 millions de foyers et 200 000 sans-abris pour Katrina), le coût des dégâts estimés (2,4 contre 22 milliards), le nombre de morts (aucun en Louisiane pour Rita, 3 300 pour Katrina en incluant les disparus), sans compter tous les facteurs (concentration urbaine, taux de pauvreté, taux de propriétaires) qui se répercutent sur l’accessibilité des réseaux d’entraide et leur efficacité.

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Forts de la capacité d’entraide et d’autonomie dont ils se prévalent, les Cadiens semblent munis d’armes adéquates pour non seulement affronter le risque, mais aussi le contrôler, du moins canaliser ses effets. Le risque s’en trouve de la sorte toléré, voire recherché, affirmant là encore l’autonomie de ceux qui parviennent à le maîtriser [Peretti-Watel, 2000]. Les ouragans constituent un cadre particulièrement symptomatique des qualités associées à la « communauté », érigée en instrument de gestion de la catastrophe et à ce titre d’autant plus idéalisée. « Choisi, le risque devient une épreuve que l’on s’impose pour éprouver sa valeur, donner un supplément de sens à son existence » [Peretti-Watel, op. cit. : 211]. Il devient constitutif de l’identité des individus. Si les Cadiens se l’approprient dans leurs discours, la figure du survivor est cependant tout aussi revendiquée parmi la population noire pauvre de La Nouvelle-Orléans.

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Une autre stratégie, celle de la mise à distance de la menace, déplacée vers un « ailleurs » géographique et social, semble une voie intéressante à explorer pour analyser les stratégies en jeu face aux catastrophes. Les accusations de violence colportées par la rumeur nourrissent un sentiment d’insécurité, et la dépendance envers l’État porterait préjudice à la société globale. On assigne au Noir pauvre une identité de victime complaisante, perçue comme un danger pour la sécurité intérieure. De son côté, le monde international de l’urgence et de la prévention du risque contribue à la construction de la figure du vulnérable, en identifiant des facteurs de vulnérabilité qui, paradoxalement, en viennent à produire des situations de vulnérabilité [Revet, 2009, op. cit.]. Pourrait-on envisager que le processus d’identification d’un groupe et d’une zone à risque – la population noire pauvre, le milieu urbain – contribue à la façon dont les Cadiens s’accommodent du risque inhérent à la vie locale et s’en protègent symboliquement ? Comment s’opère ce glissement du risque au sentiment d’insécurité ?

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Face à cette assignation d’une identité de victime – qui allie fragilité et stigmatisation – l’ensemble des sinistrés, constitués en objet d’assistance, développent des stratégies pour se positionner comme acteurs. La figure du survivor constitue une des ressources dont ils disposent pour devenir sujets de récit, de prise de parole, de revendications [Revet, 2008 et 2009, op. cit.]. Cette figure du survivor répond à différents enjeux. Les Cadiens inscrivent les ouragans dans la continuité de leur mémoire historique, réaffirmant leur résistance en se référant, dans le cas de Rita, à un « second Grand Dérangement ». La population noire des quartiers pauvres de La Nouvelle-Orléans y trouve un moyen de contrer la stigmatisation dont elle est l’objet et d’affirmer sa citoyenneté remise en cause.

À cet égard, l’insistance de plusieurs résidents du Lower Ninth Ward à nous emmener voir leur maison en cours de rénovation illustre la force de son pouvoir symbolique [Le Menestrel & Henry, 2010]. À travers elle, c’est une réhabilitation tant matérielle que sociale dont on nous invitait à témoigner. Débarrassée de toute trace d’inondation, la maison en reconstruction devient similaire à n’importe quelle autre maison qui se construit. Que le mémorial du Lower Ninth soit notamment composé d’un angle de maison désossée, juchée sur des piliers de béton et accompagnée d’un panneau proclamant « I am coming home. I will rebuild. I am New Orleans ! » (« Je reviens chez moi ! Je reconstruirai ! La Nouvelle-Orléans, c’est moi ! ») traduit bien le sens dont la notion de home est investie, à la fois dans sa matérialité et dans les réseaux de sociabilité qu’elle incarne.

Remerciements

Nous exprimons notre reconnaissance à l’inshs du cnrs qui nous a permis de réaliser cette recherche grâce à une dotation exceptionnelle. Sara Le Menestrel tient également à remercier François Weil et Rebecca Scott pour leur soutien dans la mise en œuvre de ses enquêtes de terrain, ainsi que Sandrine Revet pour ses précieuses suggestions.


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Notes

[1]

Les entretiens cités ont tous été conduits en anglais. Les citations sont des traductions.

[2]

Voir l’excellente carte interactive du Times-Picayune pour une reconstitution des faits sur le site http://www.nola.com/katrina/graphics/flashflood.swf

[3]

Une cinquantaine d’entretiens ont été conduits avec des évacués originaires de l’Ouest louisianais – frappé par Rita – et de l’Est, notamment de La Nouvelle-Orléans. Nous avons essayé de cibler les paroisses (équivalent des comtés) affectées par Katrina (Jefferson, Orleans, Plaquemines, St Bernard) et Rita (Calcasieu, Cameron, Vermilion) afin de prendre en compte la diversité de leur environnement et de leur population.

Cameron est à majorité rurale et compte moins de 10 000 habitants parmi lesquels 14 % de Noirs, tandis qu’Orleans qui délimite la ville de La Nouvelle-Orléans comptait avant l’ouragan 480 000 habitants dont 67 % de Noirs. Nous avons également veillé à varier les profils sociographiques (sexe, âge, identification à un groupe social déterminé, lieu d’évacuation, statut familial et professionnel) ainsi que les expériences (étendue des dégâts, situation personnelle).

[4]

Le médecin de la fema, responsable de la gestion des catastrophes, avait été informé d’un total de 200 morts [Thevenot et al., 2005].

[5]

A.C. Thompson a mené une enquête de dix-huit mois sur ces événements, en s’entretenant avec toutes les parties prenantes et en consultant les procès-verbaux et les rapports d’autopsie.

[6]

Voir Randy Sparks [2006 : 8-10] et l’article de Farge [1991 : 50] concernant l’image foncièrement mauvaise et dangereuse de l’environnement urbain, qui transparaît de façon coutumière à travers les siècles.

[7]

Le site du New Orleans Police Department ne donne pas de chiffres pour 2005, et au-delà de cette date ne distingue pas par quartiers. Celui du New Orleans Citizen Crime Watch identifie les lieux des crimes et l’identité des victimes, sans identifier les agresseurs ni leur lieu de résidence.

[8]

acorn est une association nationale fondée en 1970 en Arkansas pour la défense des droits des personnes de faibles ressources. Elle réunit plus de 400 000 familles dans 110 villes des États-Unis. Elle est également présente au Canada, au Pérou, au Mexique et en Inde.

[9]

Projection de Trouble the Water à Pantin, dans le cadre du festival Banlieues bleues, le 26 mars 2009.

[10]

En 1755, les Acadiens qui refusent de prêter serment d’allégeance à la Couronne d’Angleterre sont déportés de Nouvelle-Écosse. Entre 6 000 et 8 000 sont faits prisonniers et embarqués sur des bateaux qui dispersent les survivants dans les colonies anglaises, tandis que certains font étape en France, en Angleterre ou à Saint-Domingue, avant de parvenir en Louisiane par vagues successives entre 1764 et 1785.

[11]

Près de quatre ans après la catastrophe, ces dysfonctionnements perdurent. Parmi d’autres exemples, les aides financières publiques sont inadéquates et les logements temporaires ferment ou doivent être rétrocédés même en l’absence d’un logement permanent.

[12]

En 2000, le us Census Bureau relève un taux de pauvreté dans le Lower Ninth de 36,4 %, contre 22,1 % dans la paroisse Vermilion. Sachant que les statistiques officielles sont bien en deçà d’autres seuils de pauvreté établis par les sociologues, on peut considérer que ce taux est minimal. Il est également trois fois supérieur à la moyenne nationale qui se situe autour de 12 % [us Census Bureau, 2000].

[13]

Voir notamment le blog Real Cajun Recipes et sa lettre ouverte à M. Graham. http://blog.realcajunrecipes.com/?p=43#comments

[14]

Dès la fin des années 1940, deux procès importants sont engagés par des résidents du quartier en faveur de la déségrégation [Landphair, 2007 : 840]. C’est dans ce quartier que se situe l’une des premières écoles à ouvrir ses portes à des élèves noirs, la Louis D. Armstrong Elementary.

[15]

Les quartiers qui comptent un taux de propriétaires plus élevé : Pontchartrain Park, Gentilly Woods, Gentilly Terrace.

Résumé

Français

La figure du « survivor » est omniprésente dans les récits des évacués des ouragans Katrina et Rita qui ont ravagé la Louisiane en 2005. Revendiquée par tous, elle est réappropriée par les Cadiens du Sud-Ouest et construite sur une série d’oppositions stigmatisantes entre urbains et ruraux, qui la distinguent de la figure du « vulnérable », assignée à la population noire pauvre de La Nouvelle-Orléans. Cet article explore les usages politiques et la gestion de la catastrophe en analysant les enjeux que recouvre cette figure du survivor. Les Cadiens l’inscrivent dans la continuité de leur mémoire historique, réaffirmant leur résistance contre l’adversité ; la population noire pauvre de La Nouvelle-Orléans y trouve un moyen de contrer la stigmatisation dont elle est l’objet et d’affirmer sa citoyenneté remise en cause.

Mots-clés

  • catastrophe
  • « survivor »
  • vulnérable
  • communauté
  • autonomie

English

Survivor figure, uses of memory and coping with disaster in the aftermath of hurricanes Katrina and Rita in LouisianaThe survivor is a ubiquitous character in the narratives of victims of the 2005 Gulf Coast hurricanes Katrina and Rita. Claimed by all, it has however been appropriated by Cajuns as a series of stigmatizing oppositions between urban and rural dwellers, and held in distinction from the character of the victim ascribed to poor New Orleans Blacks. This article explores the political usages of disaster and the way people cope with it through an analysis of the stakes associated with the survivor character. Cajuns inscribe it in the continuity of their historical memory thus affirming their resistance to adversity. For their part, New Orleans Blacks use it to counter rampant stigmatization and affirm their battered citizenship.

Keywords

  • disaster
  • survivor
  • victim
  • community
  • autonomy

Deutsch

Die Figur des „Survivor“Der Umgang mit der Katastrophe und den Erinnerungen an die Wirbelstürme Katrina und Rita in LouisianaDie Figur des „Survivor“ist in den Erzählungen der Evakuierten der Wirbelstürme Katrina und Rita, die 2005 Louisiana verwüsteten, allgegenwärtig. Alle beriefen sich auf diese Figur. Ihrer besonders bemächtigt haben sich allerdings die Cajun, eine Gruppe Amerikaner französischer Abstammung. Denn die Cajun haben die Figur des „Survivor“im Sinne einer stigmatisierenden Abgrenzung zwischen städtischer und ländlicher Bevölkerung benutzt, um den „Survivor“von der Figur des „Verwundbaren“abzugrenzen, mit der wiederum in der Regel die arme schwarze Bevölkerung von New Orleans assoziiert wird. Der Artikel analysiert die Politisierung und den Umgang mit der Katastrophe an Hand der Figur des „Survivor“. Die Cajun sehen die Figur in ihrer geschichtlichen Erinnerung, besonders in ihrem Widerstand gegen den Gegner ; die arme schwarze Bevölkerung von New Orleans hingegen sieht in der Figur ein Mittel gegen die Stigmatisierung, der sie ausgesetzt ist, anzukämpfen und ihre infrage gestellte Zugehörigkeit zu behaupten.

Schlagwörter

  • Katastrophe
  • “Survivor”
  • Verwundbar
  • Gemeinschaft
  • Autonomie

Plan de l'article

  1. L’entraide de la « communauté »
    1. Une solidarité exemplaire
    2. La violence des Noirs pauvres de La Nouvelle-Orléans
    3. Le Lower Ninth Ward
    4. Une « communauté » salvatrice
  2. La revendication d’autonomie
    1. Autosuffisants
    2. La condamnation de l’État providence
    3. Le statut de propriétaire, une stratégie de survie

Pour citer cet article

Le Menestrel Sara, Henry Jacques, « Figure du survivor. Gestion de la catastrophe et mémoireen Louisiane après les ouragans Katrina et Rita », Ethnologie française, 3/2010 (Vol. 40), p. 495-508.

URL : http://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2010-3-page-495.htm
DOI : 10.3917/ethn.103.0495


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