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Ethnologie française

2011/1 (Vol. 41)


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Dans un ouvrage récent [2009] intitulé Le Principe de prévention. Le culte de la santé et ses dérives, Patrick Peretti-Watel et Jean-Paul Moatti relèvent, entre autres, les « maux de la prévention » : « Comme toute utopie qui se déploie, la prévention est une entreprise morale qui fait des dégâts : la valorisation de la santé et des conduites qui la préservent a pour corrélat la stigmatisation des comportements et des individus malsains. Les conduites à risque sont devenues la marque d’une infériorité morale qui suscite dégoût ou réprobation. […] Toutefois, à la fin du xxe siècle, la lutte contre le sida a favorisé l’émergence d’une nouvelle orthodoxie, selon laquelle stigmatiser une population “à risque” est non seulement dommageable pour celle-ci, mais également contre-productif pour la santé publique » [Peretti-Watel et Moatti, 2009 : 31-35].

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Fréquemment, la « lutte contre le sida » est signalée en termes d’« exemplarité » ou d’« exceptionnalité » dans le champ de la santé publique, notamment dans son articulation avec les droits, les droits « de l’homme », droits des « patients », droits des « minorités », etc. Il est vrai que, dès la fin des années 1980, la lutte contre les discriminations et la stigmatisation des personnes vivant, ou supposées vivre, avec le vih/sida est reconnue comme un enjeu non seulement moral, mais également de santé publique. La stigmatisation découragerait le dépistage et le recours au système de soins, compliquerait la divulgation de la séropositivité et la gestion d’une sexualité « à moindre risque » et renforcerait la dépression et les « comportements à risque » [Aggleton et Parker, 2002]. Dans ses Leçons politiques de l’épidémie de sida Nicolas Dodier [2003] recense les trois « biens en soi » qui fondent et traversent la politique de lutte contre le sida : la santé, la non-discrimination et l’authenticité. Le souci évident pour la santé s’est ainsi articulé, dès le départ, avec la crainte de la discrimination, ce qui a entraîné une « vigilance » acérée des associations sur cette question. Les deux premiers « biens en soi » se retrouvent ainsi dans les campagnes médiatiques nationales, qui débutent en 1987 (en France, mais aussi en Belgique et en Suisse) et se régularisent progressivement autour de deux axes : promotion de comportements sans ou à moindre risque d’infection à vih et promotion de la solidarité et de la lutte contre l’exclusion/discrimination [voir Paicheler, 2002 et Sitbon, 2006, pour la France ; Cantelli, 2007, pour la Belgique].

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Pourtant, et malgré l’« exceptionnalité » du sida au sein des « maux de la prévention » signalés par Peretti-Watel et Moatti – qui révèlent, à mon sens, l’enjeu simple et central de la prévention : comment lutter contre une maladie sans lutter contre ses malades ? –, ces maux n’épargnent plus, contre toute attente, le champ de la lutte contre le sida. En effet, au début des années 2000, apparaissent, non sans conflit, des campagnes jouant sur le dégoût à l’égard de la maladie mais aussi de ses malades. Quatre figures du dégoût se dégagent de l’analyse sémiotique de ces campagnes de communication [1][1] Cette analyse se base sur un corpus de campagnes médiatiques.... Si elles s’appuient sur des ressorts différents pour susciter le dégoût, elles ont pour dénominateur commun de s’inscrire dans le rapport au corps de l’autre, dans le rapport au corps séropositif, dès lors différencié et potentiellement réifié. Ces quatre figures – dégoût des corps malades, des corps mutants, des corps déviants et des corps malfaisants – nous renseignent à la fois sur les mécanismes propres au dégoût et sur ses possibles usages, plus ou moins légitimés, en matière de prévention. Comment comprendre l’émergence de ces figures controversées dans un secteur particulièrement attentif aux risques de stigmatisation ? Que nous apprend-elle sur la gestion institutionnelle des corps et son évolution récente en Europe ? Avant d’analyser la genèse de ce recours au dégoût, revenons sur quelques-unes de ces campagnes particulièrement ambiguës et sur les figures du dégoût qu’elles mettent en scène.

? Quatre figures controversées du dégoût

• Les corps malades : une représentation répulsive de la maladie

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La première campagne médiatique française à intégrer cette dimension est celle de Sida Info Service en 2002. Elle montre [2][2] Les visuels de cette campagne ont été repris dans l’article..., sous un angle subjectif, soit une main tenant une touffe de cheveux, soit un pied aux orteils nécrosés, soit encore une dent sanglante dans un évier, le tout dans des couleurs à dominante verte pour accentuer l’impression de maladie voire de pourrissement.

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Sous ces images, l’accroche est ironique : « Vous avez raison de ne pas vous protéger du sida, on vit très bien avec. » Vincent Perrottet [2003] avait dénoncé, à travers cette campagne, les « limites de l’approche publicitaire de la prévention », dans la mesure où elle vise à attirer l’attention du lecteur sur l’émetteur, au détriment d’une interrogation sur le sens et la portée des messages. En effet, la visualisation des corps malades joue à la fois sur la peur de la maladie, de la décrépitude et de la mort, et sur le dégoût face aux signes visibles, aux stigmates corporels de ces états dégénérescents. D’ailleurs, les stigmates présentés n’ont rien à voir avec les symptômes physiques les plus répandus du vih/sida (quand ils apparaissent ; rappelons que la majorité des personnes atteintes est aujourd’hui en phase asymptomatique). L’important est de signifier la Maladie, de la donner à voir de manière évidente et immédiate, à travers la déformation ou le pourrissement des corps, et ce afin d’effrayer et de dégoûter les spectateurs qui seraient alors incités à adopter des comportements à « moindre risque » en termes de transmission du vih/sida.

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Cette campagne joue donc sur les leviers de la peur et du dégoût, sans qu’il soit évident de les distinguer. De façon curieuse, les communicants dans le secteur de la santé ont beaucoup réfléchi à l’impact de la peur, mais ont occulté celui du dégoût. Or si ces deux sentiments peuvent être intimement liés, ils diffèrent toutefois dans leur contenu et dans les réactions qu’ils provoquent. Des psychosociologues pensent que la peur ne refermerait pas systématiquement sur soi, mais augmenterait la vigilance par rapport à l’extérieur ; alors que le dégoût entraînerait une répulsion, une mise à l’écart, un détournement de l’attention et du regard [Susskind et al., 2008]. Dans le champ de la prévention et, plus largement, du « marketing social », l’utilisation du levier de la peur ne fait toutefois pas l’unanimité. Selon les conclusions d’une méta-analyse [Witte & Allen, 2000], la peur est considérée comme efficace si elle est accompagnée d’une « solution » accessible et estimée opérante, sous peine de dériver vers l’angoisse, le déni et le rejet. Le récepteur du message doit percevoir la menace ou le risque encouru comme sérieux, croire en l’efficacité du comportement promu (la « solution ») et en sa capacité personnelle à adopter ce comportement, et enfin estimer que le rapport coût/bénéfice du comportement préventif est à son avantage. Toutefois, l’impact de la peur est ici envisagé de façon individuelle, sans prendre en compte l’impact social de la stigmatisation des comportements « à risque ». L’exposition à la maladie peut en effet être interprétée comme un manque : manque d’information (il ne savait pas), de volonté (il n’a pas su), ou d’empowerment, de « capacitation » en français (il n’a pas pu), voire comme une faute (il n’aurait pas dû). Monica Greco a signalé l’émergence d’un « devoir d’être bien » (duty to be well) où « le manque de maîtrise de soi est une maladie (disease) » [Greco, 1993]. L’ambiguïté de la responsabilisation individuelle se révèle donc dans la disqualification de ceux ayant des comportements estimés « malsains » ou « à risque » de l’être.

• Les corps mutants : une mise en scène de l’hybridation

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Dans cette figure, la personne vivant avec le vih/sida est visualisée comme étant infiltrée par une bête, ou se transformant elle-même en bête, terrifiante, monstrueuse et tueuse. Là réside la principale difficulté des campagnes qui personnalisent le virus ou la maladie, pouvant induire d’un côté une méfiance à l’égard de la personne atteinte elle-même et de l’autre une réduction et une définition de cette personne par son affection ou sa maladie.

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Pour la campagne d’Aides de 2002, le constat est le suivant : « La maladie paraît beaucoup moins menaçante aux yeux de la génération “post-sida”, souvent ignorante du danger mortel qui subsiste, et qui se sent de ce fait moins concernée par la prévention [3][3] http://www.aides.org/print/301 consulté le 11/12/2009..... » L’objectif est alors de « trouver un message fort, un message qui marque assez les personnes pour qu’elles aient le réflexe de se protéger » [ibid.]. Deux visuels sont lancés, l’un du sexe féminin dont la pilosité représente une tombe et l’autre du sexe masculin d’où sort une langue de serpent. Mais ces deux visuels ne sont pas équivalents car le spectateur comprend bien, pour la femme, que les poils ont été taillés à des fins de « marketing social ». En revanche, le sexe masculin est devenu un membre hybride. Le serpent a pénétré le corps de la personne atteinte, rendant son corps hybride ou mutant, mi-homme, mi-animal.

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La campagne de 2005 va plus loin encore, puisque le séropositif s’est transformé en animal : la mutation a été menée à son terme. Le corps n’est plus hybride, il est monstrueux : l’animal a tué ou annihilé l’humanité de la personne atteinte, le sida a métamorphosé l’individu. Le séropositif est représenté soit par une araignée velue en train d’effectuer un cunnilingus, soit par un scorpion entourant le corps d’un bel homme [4][4] Voir http://guim.typepad.com/blog/2005/07/sans_prservatif.html,..., avec pour slogan : « Sans préservatifs, c’est avec le sida que vous faites l’amour. » Cette campagne fut toutefois tellement critiquée qu’elle n’a pas été diffusée. Cependant, la massification de l’utilisation d’internet change l’impact des campagnes : même si elles sont retirées de l’affichage, les images perdurent sur la Toile, et ces derniers visuels y connaissent un succès retentissant.

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Comme l’a montré Mary Douglas, ce qui suscite en nous du dégoût, ce n’est pas une révulsion spontanée des viscères, mais un processus cognitif déclenché par la perception d’êtres inclassables et qui vise à leur trouver une place, fût-ce en les excluant. Le malaise ressenti face à un « monstre », qui peut être classé autant du côté des animaux que parmi les humains, tient à cette discordance dans la classification. Les images de ces campagnes jouent sur cet imaginaire, prenant le risque de renforcer les processus de stigmatisation, voire d’exclusion, à l’égard des séropositifs.

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Ces campagnes posent également la question de la visibilité de la séropositivité [5][5] D’ailleurs, Aides lance peu de temps après une campagne... et celle de la sexualité des personnes atteintes du vih/sida. En effet, avec eux, l’expérience sexuelle devient potentiellement toxique : elle naît de la rencontre avec un animal venimeux. Or, dans les représentations folkloriques, les « bêtes à venin » que sont les crapauds, araignées, scorpions ou serpents incarnent en l’incorporant un poison mortel qui devient à la source de leur existence, de leur subsistance et de leur caractère agressif [Boujot, 2001]. Un corps envenimé perd son identité, il est contaminé, souillé par l’autre. Car les corps se désintègrent par contamination, contamination par un être perçu comme agressif non seulement en lui-même, mais aussi avec tout ce qu’il a contaminé par simple contact. Paul Rozin [1995] remarque que, dans la lignée de Frazer et Mauss et des lois de « magie sympathique », la loi de la contagion, qui comprend la contamination, postule qu’un seul contact équivaut à un contact permanent (un aliment touché par un cafard par exemple se « cafardise »). Que la personne sache, rationnellement, qu’il n’y a pas possibilité de contamination ou que rien n’indique qu’il y ait eu véritablement contact ne change rien au dégoût suscité et à la mise à distance, au refus du contact et/ou de l’incorporation avec l’objet/sujet dégoûtant.

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Dans cette figure du dégoût, le corps n’est esthétiquement pas souillé, au contraire de la précédente, mais le corps est déshumanisé, il est renvoyé au-delà des frontières de l’humanité. Le dégoût, cette fois, peut appeler la mort, la purification, l’élimination ou du moins la maîtrise de la capacité de nuisance du sujet dégoûtant. Des quatre, la figure des corps mutants est donc probablement en ce sens la figure la plus radicale et violente du dégoût.

• Les corps déviants : la transgression des normes sexuelles

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Désormais, les corps exposés sont beaux. S’ils sont dégoûtants, c’est par leur pratique et leur pratique collective. Le corps n’est plus montré individuellement, il fait partie d’une masse corporelle indifférenciée. La dernière campagne de Sidaction [6][6] Le spot peut être visualisé sur le site de Sidaction :... présentant des corps tombant à l’intérieur d’un sablier/charnier tend d’une part à associer la transmission du vih à la conséquence de relations sexuelles dégoûtantes (puisque déviantes, collectives et indifférenciées) et, d’autre part, fait perdurer l’équation sida = mort.

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Si les corps sont beaux, ils sont multiples et se perdent, se confondent, s’entrelacent, s’interpénètrent au sein d’une masse grouillante, évoquant davantage des vers (la vermine ?), en perpétuel mouvement les uns sur les autres. Cette séquence suscite en premier lieu un certain dégoût, avant de basculer dans la peur quand le spectateur comprend, avec la séquence suivante, que ces corps peuvent tomber le long d’un sablier et s’effondrer, gris et inertes, sur un tas de morts ; pendant qu’une voix off assène : « Dans ce monde, une personne meurt du sida toutes les dix secondes. »

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Cette campagne a également provoqué de très vives réactions, notamment du groupe lemegalodon.net (se définissant comme « le site qui dénonce tous les requins du sida ») qui saisit en 2007 le Bureau de vérification de la publicité et le Conseil supérieur de l’audiovisuel pour « dénoncer le détournement de la maladie et de la mort au profit d’une campagne publicitaire ». En 2007 le slogan était alors : « Le temps presse, envoyez vos dons » ; il deviendra « Protégez-vous » en 2008, sans toutefois apaiser la colère des responsables du lemegalodon.net. Selon eux, « comment les personnes atteintes, qui se battent pour vivre dans la dignité, verront-elles ce clip, qui leur promet la certitude d’une mort fulgurante et qui les stigmatise comme des partouzeurs responsables de leur propre sort ? [7][7] http://lemegalodon.net/a8359-sidaction-la-derive-d-un-spot-publicit.html,... ».

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Le dégoût donc, ou le simple malaise, n’est pas seulement provoqué par la visualisation de corps malades, hybrides ou mutants, mais il est profondément lié à la transgression de normes dominantes, ici des normes liées à la sexualité. David Le Breton [2006] souligne que le dégoût protège des autres, en délimitant un « quant-à-soi opposé à l’altérité environnante ». Tout irrespect de ces limites « ouvre une brèche susceptible d’étendre la souillure au sentiment d’identité » [Le Breton, 2006 : 420]. En effet, le dégoût pénètre le sentiment subjectif du sujet qui en arrive à être dégoûté de son propre corps. L’abondante littérature sur le stigmate lié au vih fait état d’un sentiment de souillure ressenti par certains séropositifs. La dernière grande enquête française montre à ce sujet que seulement la moitié des patients ont une vie sexuelle dont ils sont satisfaits et que 22 % sont inactifs sexuellement ; les principales raisons citées étant la peur de contaminer le partenaire, l’absence de libido et la peur d’être rejeté [Peretti-Watel et Spire, 2008 : 118]. Le dégoût n’est donc pas seulement une réaction face à l’autre transgresseur, mais une réaction de soi à soi dans une projection stigmatisante, ou plutôt d’auto-stigmate, que les campagnes ne font que renforcer en assimilant la contamination à un acte sexuel « pervers » transgressif.

• Les corps malfaisants : un dégoût moral et politique

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Au-delà du dégoût « somatique » sollicité de tant de manières, voici enfin la dernière figure du dégoût recensée à travers ces campagnes et qui renvoie à un dégoût moral et politique. En 2009, l’association de prévention allemande Regenbogen lance un spot et des affiches de prévention dans lesquels le séropositif ayant des relations sexuelles avec une jolie jeune femme n’y est, finalement, rien de moins qu’Hitler, Staline ou Saddam Hussein [8][8] Voir le spot à l’adresse http://www.dailymotion.com/video/xadsq9_world-aids-day-2009-mass-murderer_creation,.... Au début du spot, point de peur ni de dégoût (sauf éventuellement le dégoût face à l’exposition de corps en plein acte sexuel [9][9] Si la mise en scène se rapproche d’une séquence de...), avant le basculement de caméra vers le visage masculin jusque-là ignoré, où un Hitler apparaît souriant d’un air narquois, et le lancement de l’accroche : « aids is a mass murderer. Protect yourself. » La mobilisation d’Hitler, en Allemagne de surcroît, rend compte d’une volonté de personnifier le Mal absolu. Il représente en effet le corps malfaisant, dans son sens le plus moral, l’individu cruel, assassin, génocidaire, presque le suppôt du diable, du moins pour une partie importante de la population européenne. Cette figure particulière du dégoût souligne, de façon évidente, que ce dernier est le produit d’une mémoire collective historiquement et culturellement construite. Les communicants ont d’ailleurs tout prévu puisqu’il existe des déclinaisons, avec Staline et Saddam Hussein [10][10] Robert Mugabe aurait également été pressenti, selon..., destinées à élargir le public réceptif à la campagne.

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Pourtant, la campagne ne s’exportera probablement pas au vu des condamnations presque unanimes des organismes de prévention des pays voisins. Une fois de plus, la polémique est au rendez-vous et, finalement, les affiches de campagne sont retirées et le site internet créé pour l’occasion est supprimé. À travers Hitler, les séropositifs se sont en effet sentis diabolisés par ce parallèle entre transmission du sida et crime contre l’humanité [11][11] « C’est encore une stigmatisation envers les séropositifs.... Encore une fois, l’association s’en défend honnêtement : « Nous voulions donner un visage au virus, pas aux victimes [12][12] http://www.agoravox.fr/actualites/actu-en-bref/article/hitler-est-il-un-vaccin-efficace-61276,.... » Quant à l’agence de communication Das Comitee responsable de cette campagne, elle souligne que « la campagne est conçue pour secouer les gens, pour mettre le sujet du sida au centre de la scène, et pour inverser la tendance des relations sexuelles non protégées » [ibid.].

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Ces campagnes suscitent donc de vives oppositions, dans la mesure où elles présupposent une moindre vigilance à l’égard de leurs effets potentiellement stigmatisants. Le jeu autour du dégoût des corps séropositifs ne se fait pas sans conflit. Quoi qu’il en soit, son apparition dans les années 2000 rend compte d’une évolution, voire d’un retournement, de la politique de prévention et plus largement du « gouvernement des corps » [Fassin et Memmi, 2004] dans le champ du vih/sida [13][13] L’idée n’est donc pas de désigner telle ou telle association....

? Genèse du recours au dégoût

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Lorsque les pouvoirs publics se décident à mettre en place des campagnes médiatiques nationales de lutte contre le sida en 1987, ils se retrouvent face à un dilemme qui est soit d’identifier et de prendre en charge des populations à haut risque (en termes épidémiologiques), soit de traiter la population dans son ensemble. La communication est dans une situation de « double contrainte » [Pollak, Dab et Moatti, 1989] : comment faire passer le message préventif sans provoquer de dramatisation excessive et de stigmatisation des séropositifs ? La France comme la Belgique vont alors scinder la communication en deux axes, l’un centré sur la promotion du préservatif, basé sur l’hédonisme et traité avec humour et légèreté (diffusé généralement avant l’été, période estimée propice à la prise de risques), et l’autre abordant la solidarité avec les malades, basé sur l’émotion et l’empathie (diffusé autour du 1er décembre, journée mondiale de lutte contre le sida et de solidarité avec les personnes atteintes depuis 1988). Jusqu’au milieu des années 2000, les campagnes de prévention sont généralistes et reposent sur l’idée que « nous sommes tous concernés ». Geneviève Paicheler, qui analyse les campagnes françaises de 1987 à 1996, souligne le consensus autour du maintien d’un climat de tolérance et relève qu’il « est également admis que la violence d’une communication visant à susciter la peur n’aurait que des effets contre-productifs » [Paicheler, 2002 : 93]. La politique de prévention est en effet alors conçue autour de la coresponsabilité des partenaires et de la modification collective des comportements. Delphine Moreau émet même l’hypothèse selon laquelle « l’épidémie de sida constitue l’épidémie-paradigme [d’un] nouveau type de technologie du pouvoir, après que l’exclusion des lépreux eut été celui du modèle juridico-légal (séparation, définition de l’interdit et de l’exclu), et les règlements de peste, celui des techniques disciplinaires de quadrillage, d’individualisation et de surveillance » [Moreau, 2005 : 102].

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Ce paradigme a effectivement prévalu pendant les vingt premières années de l’épidémie, mais d’une part il est remis en cause aujourd’hui (ou plutôt confronté à des logiques contradictoires), d’autre part les techniques juridiques et disciplinaires réapparaissent, même si elles font toujours l’objet de contestations. Ainsi, les campagnes de prévention et le jeu sur le dégoût semblent même faire système[14][14] De la même manière que « là où il y a saleté, il y... dans les années 2000 avec un ensemble de techniques politiques, de la pénalisation de la transmission sexuelle du vih à l’autorisation de la levée du secret médical pour informer le conjoint d’un séropositif.

? Le système du dégoût ?

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Depuis 1996, le gouvernement des corps dans le champ du vih/sida a en effet profondément évolué. L’apparition des traitements antirétroviraux a non seulement entraîné une diminution de la mortalité et de la morbidité, mais a aussi induit une remise en cause, voire la fin, de l’« exceptionnalité » du sida. Cette « normalisation » [Setbon, 2000] opère à différents niveaux. Au niveau institutionnel, c’est la fin des agences paragouvernementales spécialisées dans le vih et de l’« inclusion organisationnelle » [Schmitz et Vignes, 2008] dans l’administration de la santé publique. Au niveau politique, c’est la relégation au titre de priorité secondaire avec la baisse des subsides et parallèlement du militantisme. Au niveau des perceptions, le sida apparaît désormais comme une maladie chronique, où le curatif et les acteurs médicaux redeviennent centraux.

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La vision de la communication évolue également car, après la crainte de la dramatisation, c’est celle de la banalisation qui fait surface. Si les articles parus dans la presse au début des années 1980 sont alarmistes, avec l’avènement des traitements antirétroviraux, « le ton est à l’inverse plutôt euphorique » [Sitbon, 2006 : 17], du moins en ce qui concerne l’Europe. Dans les années 2000, le discours sur la « banalisation » du sida devient prépondérant, sous différentes formes. En premier lieu, le sida ne ferait plus peur, les sondages soulignant qu’une partie importante de la population pense qu’il est guérissable ou qu’il existe un vaccin [15][15] Voir les travaux traitant du « hiv optimism » et notamment.... En second lieu, les acteurs de la prévention constatent, certains consternés, que le sexe non protégé perdure, que le préservatif n’est toujours pas systématiquement employé, et ce malgré quinze ans de campagnes. Ces dernières sont alors vilipendées, d’autant qu’elles sont « budgétivores » et que l’agenda est plutôt à la « dé-priorisation » du sida au sein des politiques de santé. Enfin, les discussions autour de la « banalisation » deviennent acerbes, et très conflictuelles en France à partir de l’« affaire » du bareback[16][16] Même si le bareback constitue une « notion-écran »..., renvoyant aux pratiques sexuelles non protégées et revendiquées entre hommes. Act Up lance une campagne virulente dans les milieux gays en 1999 : « Baiser sans capote, ça vous fait jouir ? » Les échanges entre Didier Lestrade (président d’Act Up) et l’écrivain Erik Rémès notamment sont d’une telle violence [17][17] Rémès met en scène dans son roman un personnage adepte... [Rémès, 2003] qu’ils montrent les enjeux de la communication autour d’une sexualité « à risque », de la révélation de son statut sérologique et la tension autour de ces questions.

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Parallèlement, après s’être alignées sur une logique de « qualité », pour reprendre les idéaux-types formulés par Audrey Sitbon [2006], c’est-à-dire sur la volonté d’informer sur les risques et les moyens de les éviter, de renforcer les savoirs et compétences, les campagnes suivent une logique du « rendement ». Leur objectif est de « plaire » ou de « choquer », avec le recours à des slogans courts et percutants et la prise en compte de trois critères d’évaluation : visibilité, mémorisation et appréciation. L’année 1998 voit un changement de stratégie avec le « retour à des options de communication plus en phase avec les techniques publicitaires “classiques’’ » [ibid. : 442]. En outre, le rapport de force s’opère souvent à l’avantage du publicitaire qui, face au commanditaire, peut faire valoir son expérience, d’autant qu’il lui accorde généralement des tarifs préférentiels. Enfin, la massification de la publicité ces trente dernières années a forgé une culture visuelle qui banalise les « images-chocs ».

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L’enjeu des campagnes, bien au-delà du secteur sida, est donc de « marquer » les esprits et tous les esprits en procédant à une euphémisation du social [Memmi, 2010] qui masque ou plutôt sélectionne les appartenances sociales des cibles de la prévention [18][18] L’euphémisation du social par les campagnes sida est.... Par ailleurs, les structures centralisées ne sont plus les seules à diffuser des campagnes médiatiques. Le paysage institutionnel se complexifie et de nombreuses associations mettent en place leurs propres campagnes, d’autant qu’elles perdent leur statut de partenaire privilégié de l’État dès le milieu des années 1990 [Paicheler, 2002 : 255].

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Ainsi, la crainte de la banalisation du sida et l’exacerbation du « débat », ou plutôt du conflit autour de la persistance du sexe non protégé, dans un contexte de discrédit des actions de prévention et tout particulièrement des campagnes médiatiques, conjuguées au lancement de ces dernières par une multiplicité d’institutions faisant appel à des agences de communication, expliqueraient en partie l’émergence du jeu autour du dégoût depuis 2002 dans le champ du vih/sida.

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Qui plus est la multiplication de ces campagnes en France et dans d’autres pays européens paraît symptomatique d’une insistance récente sur la responsabilité des personnes atteintes du vih/sida ; leur comportement et la gestion de leur corps étant susceptibles de devenir l’axe central de la politique de prévention et de lutte contre le sida. L’apparition de campagnes jouant sur le dégoût participe en effet de la dramatisation et de la « disciplinarisation » de la prévention sur les personnes atteintes. L’affirmation de la pénalisation de la transmission sexuelle du vih (première condamnation pénale en 2005 en France) ou du risque de transmission (Suisse), du tracing (technique visant à « tracer » le virus, soit à retrouver les partenaires sexuels de la personne séropositive), ou encore la décision d’autoriser la levée du secret médical (sous certaines conditions, pour prévenir le partenaire « stable ») en Belgique depuis 2007, aboutissent in fine à la révélation contrainte de la séropositivité [Gaissad et Pezeril, 2010]. Si les personnes vivant avec le vih/sida ne se plient pas à ce gouvernement de la parole, qui les oblige à dire leur statut sérologique, l’État ou les médecins prendront le relais. Comme l’a noté Dominique Memmi : « Le malheur social étant assimilé à la dé-maîtrise corporelle de l’individu, son summum est atteint quand cette dé-maîtrise provient d’une emprise de ce corps par autrui. Ce sont ces atteintes-là, pour l’essentiel, qui justifient aujourd’hui la persistance voire l’accroissement de la pénalisation » [Memmi, 2003 : 286].

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Les campagnes doivent donc être analysées dans leur dialectique : à la fois comme représentatives de la vision du vih/sida, des personnes atteintes et de la prévention, à un moment donné, pour des acteurs donnés ; et comme moyen d’action, censé influer sur le comportement individuel. Dans ce dernier sens, les campagnes montrent comment le gouvernement des corps s’instaure depuis une période récente de façon plus directe et agressive. Or, alors que les campagnes n’hésitent plus à faire appel au dégoût, notamment sexuel, les conclusions récentes d’une recherche suisse stipulent qu’un séropositif suivant un traitement efficace ne transmet pas le vih par voie sexuelle [Vernazza et al., 2008]. Sur ce point, peu de communication [19][19] Signalons toutefois la campagne d’Act Up qui conteste..., renforçant un peu plus le hiatus entre l’imaginaire des campagnes et les expériences vécues.

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Par ailleurs, s’autoriser à utiliser le dégoût, même si cette utilisation ne peut être considérée comme tactique puisqu’elle se révèle impensée, rend compte d’un retournement, du moins d’une inflexion, dans les années 2000 de la politique de prévention. Désormais, des chercheurs en santé publique soulignent l’utilisation et la relative efficacité de la stigmatisation des comportements déviants [Bayer, 2008]. Parallèlement, les cas de pénalisation de la transmission du vih se multiplient, ces derniers s’appuyant d’ailleurs sur l’accusation d’« administration de substances nuisibles », où l’on en revient au venimeux. Dan Kahan [1998] a montré la centralité du dégoût dans les décisions pénales et surtout dans les sentences de peine de mort. Le dégoût est donc un sentiment particulièrement violent qui signale un danger de souillure et qui « délimite les questions morales pour lesquelles on ne peut avoir aucun compromis » [Miller, 1997 : 194] et vis-à-vis desquelles il faut « remettre de l’ordre ». L’émergence du dégoût dans les campagnes semble ainsi symptomatique d’une nouvelle appréhension de la gestion publique du vih, à même de légitimer in fine la pénalisation de sa transmission.

? Remerciements

Je tiens à remercier Vladimir Martens, Myriam Dieleman et Laurent Gaissad pour leur relecture critique et/ou leurs commentaires de ce texte. Ils ne sont toutefois bien évidemment pas responsables des idées développées ici. ?


? Références bibliographiques

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  • ? Sites

Notes

[1]

Cette analyse se base sur un corpus de campagnes médiatiques destinées à la « population générale » (et donc diffusées dans les médias à large audience, et non dans les médias dits spécifiques) et signées par les pouvoirs publics ou par les associations subsidiées par ces pouvoirs publics, dans des pays européens (France, Belgique essentiellement, mais aussi Allemagne et Suisse).

[2]

Les visuels de cette campagne ont été repris dans l’article de Perrottet [2003] et peuvent être consultés sur internet à l’adresse suivante : http://www.pistes.fr/Transcriptases/108_267.htm, consulté le 15/02/2010.

[3]

http://www.aides.org/print/301 consulté le 11/12/2009. Les affiches de la campagne sont reprises à cette même adresse.

[5]

D’ailleurs, Aides lance peu de temps après une campagne prenant le contre-pied de celle-ci avec le slogan « Le sida est beau » et des images d’individus beaux, jeunes, souriants et sans aucun stigmate corporel.

[6]

Le spot peut être visualisé sur le site de Sidaction : http://www.sidaction.org/ewb_pages/v/video-1066.php, consulté le 12/02/2010.

[9]

Si la mise en scène se rapproche d’une séquence de film érotique, les normes sexuelles dominantes sont respectées : il s’agit, dans les trois cas, d’un couple hétérosexuel, où la femme est jeune, blanche, belle et apparemment en bonne santé.

[11]

« C’est encore une stigmatisation envers les séropositifs parce que le message est clair, le sida est un tueur de masse, le séropositif est potentiellement criminel », « et criminel génocidaire », « je trouve ça scandaleux et irrespectueux envers ces personnes qui se battent justement contre cette maladie », voir http : //lemegalodon.net/a9201-autopsie-d-une-campagne-affligeante-le-si.html, consulté le 12/02/2010.

[13]

L’idée n’est donc pas de désigner telle ou telle association spécifique, mais de rendre compte d’une dynamique récente qui les dépasse et vis-à-vis de laquelle elles auraient intérêt à être vigilantes.

[14]

De la même manière que « là où il y a saleté, il y a système » selon Mary Douglas [1966].

[15]

Voir les travaux traitant du « hiv optimism » et notamment Elford J., Bolding G. and Sherr L., 2002, « High risk sexual behaviour increases among London gay men between 1998 and 2001 : what is the role of hiv optimism ? », Aids, 16 : 1537-1544.

[16]

Même si le bareback constitue une « notion-écran » (Le Talec), on peut à minima signaler qu’elle provient de l’équitation et signifie « monter à cru », pour désigner ensuite les rapports sexuels volontairement non protégés entre hommes. Plusieurs cas de figure dans la pratique du bareback doivent néanmoins être distingués, notamment selon les statuts sérologiques des partenaires et leur connaissance (ou non) de ce statut (voir Martens, 2004, « Homosexuels masculins, relapse et bareback : quelques éléments de réflexion », article disponible sur le site http://www.observatoire-sidasexualites.be/).

[17]

Rémès met en scène dans son roman un personnage adepte du bareback qui explique notamment comment contaminer quelqu’un à son insu et qui affirme fièrement « J’ai contaminé une actupienne, tralala ». Les réactions sont virulentes et aboutissent au saccage de la maison d’édition Blanche à Paris (avril 2003). Comme le souligne J.-Y. Le Talec : « Plutôt qu’un réel débat, il s’agit dès lors d’un affrontement (parfois fortement personnalisé) qui oppose la notion de “liberté individuelle” à celle de responsabilité et de “morale sexuelle” » [in « Le bareback : affirmation identitaire et transgression », in Broqua C., Lert F. et Souteyrand Y., Homosexualités au temps du sida, Paris, anrs, 2003 : 226].

[18]

L’euphémisation du social par les campagnes sida est critiquée. lemagalodon.net dénonce également le fait que les corps exposés soient blancs, niant du même coup le public des migrants subsahariens particulièrement touchés en France, mais aussi le fait que la mortalité concerne essentiellement les pays africains dans le monde. Sur ce point, un internaute précise que le spot aurait également été retravaillé en 2008 pour inclure des corps « de couleur ».

[19]

Signalons toutefois la campagne d’Act Up qui conteste ces résultats, « Seule la capote protège du sida. Le reste, c’est de la science-fiction », voir http://www.actupparis.org/spip.php ?article3748, consulté le 12/02/2010. Par ailleurs, les avis les plus récents du Conseil national du sida ou le rapport Pialoux-Lert sur la prévention et la réduction des risques prennent en compte les conclusions suisses, en reconnaissant la moindre infectiosité des patients sous traitement, tout en n’excluant pas totalement les risques de transmission.

Résumé

Français

Après avoir été particulièrement attentives aux questions de discrimination et de stigmatisation des personnes vivant avec le vih/sida, les campagnes médiatiques de prévention s’appuient à nouveau en France, depuis les années 2000, sur les ressorts du dégoût et de la peur à l’égard non seulement de la maladie, mais surtout des personnes atteintes. Cet article analyse quatre figures majeures du dégoût tel qu’il est mis en scène dans ces campagnes. Il tente de comprendre leur émergence et leurs articulations avec la politique de prévention et de lutte contre le sida, et plus largement avec la biopolitique et le gouvernement des corps.

Mots-clés

  • vih-sida
  • campagne de communication
  • corps
  • stigmatisation
  • biopolitique
  • dégoût

English

Figures of Disgust in aids CampaignsInitially focused on hiv/aids related stigma and discrimination, French prevention campaigns in the medias are reverting to disgust and fear of the disease and, even more, of people living with hiv/aids. This article analyses four major figures of disgust which appears in these campaigns. It tries to understand their emergence and their articulations with the fight against aids and prevention policy, and more widely with the biopolitics and the “government of bodies”.

Keywords

  • hiv/aids
  • social marketing
  • body
  • stigma
  • biopolitics
  • disgust

Deutsch

Ekel in Anti-Aids-KampagnenNachdem sich Anti-Aids-Kampagnen vor allem auf Fragen der Diskriminierung und Stigmatisierung von infizierten Personen richteten, medialisieren sie seit ca. 10 Jahren erneut den Ekel und die Angst vor der Krankheit, aber auch vor den infizierten Personen. Dieser Artikel analysiert vier Formen des Ekels, die in den Kampagnen eingesetzt werden. Dabei geht es darum, ihre Bedeutung und Ausdrucksweise im Kampf gegen Aids sowie für die staatliche Gesundheitspolitik herauszuarbeiten.

Stichwörter

  • hiv/aids
  • Kommunikationskampagne
  • Körper
  • Gesundheitspolitik
  • Ekel

Plan de l'article

  1. ? Quatre figures controversées du dégoût
    1. • Les corps malades : une représentation répulsive de la maladie
    2. • Les corps mutants : une mise en scène de l’hybridation
    3. • Les corps déviants : la transgression des normes sexuelles
    4. • Les corps malfaisants : un dégoût moral et politique
  2. ? Genèse du recours au dégoût
  3. ? Le système du dégoût ?

Pour citer cet article

Pezeril Charlotte, « Le dégoût dans les campagnes de lutte contre le sida », Ethnologie française 1/2011 (Vol. 41) , p. 79-88
URL : www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2011-1-page-79.htm.
DOI : 10.3917/ethn.111.0079.


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