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Études

2001/5 (Tome 394)

  • Pages : 120
  • Éditeur : S.E.R.

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Le 18 mars 2000, les Taiwanais ont voté pour élire un Président, et ce pour la seconde fois de leur histoire. En 1996, ils avaient élu Lee Teng-hui, un Taiwanais de souche, l’artisan principal de la démocratisation du pays. Lee Teng-hui, successeur du fils de Chiang Kai-shek, Chiang Ching-kuo, lors de la mort de ce dernier en 1988, avait mis en œuvre une série de réformes culminant dans l’élection présidentielle au suffrage universel direct. L’élection de 1996 avait été alors saluée comme un pas décisif de la culture politique chinoise dans son ensemble, puisque Taiwan prétend continuer la « République de Chine » établie en 1911 et renversée par Mao Zedong en 1949. A cet égard, l’expérience politique en cours à Taiwan depuis une douzaine d’années peut être lourde de conséquences pour le futur de la Chine continentale[1][1] Etudes a traité de l’élection présidentielle de 1996 :.... Elle fournit un exemple de démocratisation dans le contexte chinois qui peut, à terme, donner au continent, sinon un modèle institutionnel, du moins une référence et une inspiration.

Une nouvelle donne politique

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Cette fois-ci, Lee Teng-hui, âgé de soixante-dix-sept ans, ne se représentait pas. Trois candidats principaux étaient en lice. Lien Chan, le vice-président sortant, bénéficiait du soutien du parti dominant, le Kuomintang. Il avait contre lui une fortune personnelle dont la taille choquait l’électeur moyen, un manque évident de charisme, et la lassitude générale qu’on éprouve envers un parti au pouvoir depuis cinquante ans... Contre lui, un indépendant, James Soong Chu-yu, ancien secrétaire général du Kuomintang, avec une forte touche populiste et une capacité de rassembler les représentants des factions locales. Enfin, Chen Shui-bian, candidat du Parti Démocrate Progressiste, pouvait espérer engranger les fruits du combat de ce parti pour la démocratisation et l’identité taiwanaise. Et, de fait, après une campagne acharnée, Chen Shui-bian l’emporta avec 39 % des suffrages. James Soong en réunissait 37 % et, résultat d’ampleur historique, le candidat officiel du KMT s’effondrait, ne rassemblant que 24 % des suffrages...

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Jusqu’à la mi-février 2000, la campagne électorale se déroula presque sans qu’on évoquât le principal souci taiwanais, à savoir la pression constante de la Chine continentale pour aboutir à une réunification de la nation chinoise dont la grande majorité des Taiwanais ne veut pas entendre parler, au moins dans les circonstances actuelles. Et ils ont, après tout, nombre de raisons à faire valoir pour estimer qu’ils constituent une nation de plein droit. Les immigrants originaires du Fujian, dont la descendance constitue 80 % de la population, sont arrivés dans l’île aux xviie et xviiie siècles et ont constitué une société avec ses caractéristiques propres, renforcées par les cinquante ans de colonisation japonaise. Fort de cette affirmation croissante du sentiment d’identité taiwanais, Lee Teng-hui avait déclaré, en juillet 2000, que les relations entre les deux rives du détroit étaient des relations « d’Etat à Etat », ce qui avait redoublé la fureur de Pékin. Tout en s’en tenant souvent à des déclarations plus prudentes, les trois candidats ne l’avaient pas alors formellement démenti, et le consensus général semblait s’en tenir au statu quo : ni déclaration formelle d’indépendance, ni avancée significative vers la réunification aussi longtemps qu’on pourrait tenir l’équilibre.

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Mais, en février 2000, un « Livre Blanc » sur la question taiwanaise, publié par Pékin, a partiellement changé les termes de la question. Le Livre Blanc durcissait notablement la position de Pékin. Ce n’était pas vraiment une surprise. Après Hong-Kong et Macao, Taiwan est la seule pièce manquante pour rétablir l’unité de la nation chinoise (quelles que soient les résonances mythiques de pareille notion). Le régime a désespérément besoin d’engranger des victoires sur ce front pour compenser l’ampleur croissante des mécontentements sociaux, l’autonomie de plus en plus affirmée de secteurs entiers de la société civile, l’impopularité qu’induit la corruption des cadres du Parti. Dans ses déclarations antérieures, Pékin avait toujours affirmé qu’il recourrait à la force notamment dans le cas où Taiwan déclarerait officiellement l’indépendance. Mais le Livre Blanc va plus loin : le recours à la force est possible, est-il écrit, si Taiwan reporte les négociations sine die, montrant ainsi que l’île refuse d’entrer dans une démarche sincère vers la réunification éventuelle.

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C’était, là aussi, une tactique pour influer sur le résultat des élections, une tentative d’effrayer les électeurs et de les décourager de voter pour le candidat le plus indépendantiste, Chen Shui-bian. Pékin s’était essayé à cette tactique contre Lee Teng-hui en 1996, se livrant à des tirs de missiles dans le détroit de Taiwan. Le résultat était allé à l’encontre des prévisions, et les menaces pékinoises avaient renforcé le crédit moral de Lee Teng-hui. Un phénomène tout à fait similaire s’est produit en mars 2000. Les déclarations pékinoises ont contribué, paradoxalement, à la victoire de Chen Shui-bian.

Après l’élection de Chen Shui-bian

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Le résultat des élections fut certes une grave déconvenue pour Pékin, mais le Livre Blanc laissait encore suffisamment de marge pour rétablir les chances d’un dialogue. Pékin n’a pas fixé d’échéance ; la menace reste donc encore rhétorique. Certains analystes craignent que la prochaine étape consiste à déterminer une date ultime pour la réunification, un délai de dix ans par exemple, sinon… Cela reste néanmoins peu probable. D’abord, parce que, si pareille échéance ne pouvait finalement pas être respectée, si elle s’avérait vite intenable, le régime perdrait la face ; or, il ne peut pas non plus énoncer une échéance à trop long terme ! Ensuite, parce qu’il est loin d’être évident que Pékin ait actuellement les moyens de réussir une opération militaire aussi délicate que la conquête d’une île surarmée. La modernisation présente de l’Armée Populaire de Libération est presque exclusivement tendue vers cette fin, mais ses dirigeants sont-ils à même de fixer le moment où une opération de force réussirait sans coup férir ?

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Il existe donc encore suffisamment d’espace pour relancer un dialogue. Dans son discours d’investiture, le 20 mai 2000, Chen Shui-bian s’essayait à en esquisser les bases et les contours. Il déclarait alors :

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Au cours des cent dernières années, la Chine a souffert des agressions impérialistes qui l’ont marquée de façon indélébile. Le destin de Taiwan a été encore plus ardu, livré à la force brutale et au pouvoir colonial. Des expériences historiques similaires devraient favoriser la confiance mutuelle entre les deux rives du détroit de Taiwan, fournissant un point de départ réel pour avancer ensemble sur la voie de la liberté, de la démocratie et des droits de l’homme. Toutefois, à cause de longues périodes de séparation, les régimes politiques et les modes de vie ont évolué différemment de chaque côté du détroit, empêchant l’établissement d’une communauté d’âmes ou d’une amitié, suscitant même la division et la confrontation.

Les populations, de part et d’autre du détroit, partagent les mêmes racines, la même culture et le même passé. Tout en continuant de nous plier aux principes de la démocratie et de la parité, de bâtir sur les fondations existantes et de rechercher les conditions d’une coopération mue par la bonne volonté, nous sommes persuadés que les dirigeants de chaque rive ont suffisamment de sagesse et de créativité pour résoudre ensemble la question d’une future « Chine unique ».

Aussi longtemps que le régime du Parti communiste chinois n’utilisera pas la force contre Taiwan, je fais le serment, tout au long de mon mandat, de ne pas déclarer l’indépendance, de ne pas changer le nom officiel du pays, de ne pas pousser à l’inscription dans la Constitution de la formule des relations « d’Etat à Etat » et ne pas promouvoir la tenue d’un référendum visant à changer le statu quo en matière d’indépendance ou de réunification.

Sous la direction de MM. Deng Xiaoping et Jiang Zemin, la Chine continentale a connu une ouverture économique miraculeuse. A Taiwan, en un demi-siècle, non seulement nous avons concrétisé le miracle économique, mais nous avons aussi créé une merveille politique, à savoir la démocratie. Sur de telles bases, […] les deux rives du détroit pourront contribuer grandement à la prospérité et à la stabilité de la région Asie-Pacifique.

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Le propos était habile. La formule « la question d’une future Chine unique » ne fermait pas la possibilité d’une évolution en ce sens, tout en maintenant l’assertion qu’il existe pour l’instant deux Chines. Chen Shui-bian assurait ainsi l’héritage de Lee Teng-hui, lequel avait lui-même osé aller au delà du « faux-vrai consensus » que la Chine et Taiwan avaient obtenu en 1992, préalablement aux accords signés en avril 1993 à Singapour. Ce consensus — tout à fait implicite — portait sur l’acceptation par les deux parties du principe d’une Chine unique, chaque partie gardant néanmoins sa propre interprétation de ce que recouvre cette seule Chine… Les propos tenus par Lee Teng-hui en juillet 1999, parlant de « relations d’Etat à Etat », allaient manifestement au delà de ce consensus provisoire. Depuis quelques mois, les formules habiles et savantes se sont encore multipliées, tout l’art étant de capter dans une formulation consensuelle la réalité historique spécifique qui s’est développée ces dernières décennies. Les exemples fournis par la séparation des deux Corées ou des deux Allemagnes sont, dans le cas présent, d’une utilité limitée. Le type de relation qui unit la Chine à Taiwan est historiquement inédit.

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La situation est encore compliquée du fait que les premiers mois de la nouvelle administration taiwanaise ont été des plus malaisés. Chen Shui-bian n’a pas encore réussi à trouver une réponse constitutionnelle satisfaisante à une situation politique nouvelle — la majorité du Parlement lui reste opposée —, et les formules de cohabitation à la française n’ont pas pu être essayées jusqu’à présent. La baisse drastique de la Bourse, la menace d’une crise financière, l’arrêt puis la reprise de la construction d’une centrale nucléaire sont parmi les facteurs qui assombrissent le climat politique et social taiwanais.

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Les leaders de l’opposition ont étendu leur critique de la politique suivie par Chen Shui-bian à la politique envers la Chine continentale, demandant que le Président revienne au consensus de 1992 et accepte, en conséquence, le concept d’« une seule Chine avec différentes interprétations » (Chen Shui-bian, finalement, a parlé de revenir à « l’esprit » du consensus de 1992). Une position qui divise cependant le Kuomintang, où nombreux sont ceux qui restent fidèles à la politique plus audacieuse de Lee Teng-hui. A l’opposé, certaines personnalités du Parti Démocrate Progressiste, dont son actuel président, Franck Hsieh Chang-ting, demandent désormais que leur parti se montre plus ouvert à la possibilité ultime d’une forme d’intégration à la Chine. Le débat sur la position à tenir envers la Chine continentale ne recouvre donc pas exactement les frontières partisanes.

La stratégie de Pékin

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Dans ce contexte, après quelques mois de flottement, Pékin a curieusement su tirer profit de l’élection de Chen Shui-bian pour redéfinir sa propre stratégie. Au silence déconfit qui avait suivi l’élection, avait d’abord succédé une phase de durcissement, où les autorités allaient jusqu’à demander aux hommes d’affaires taiwanais investissant en Chine des déclarations à l’encontre de Chen Shui-bian. Mais Pékin s’est vite aperçu que l’alternance politique allait de pair avec un affaiblissement du pouvoir exécutif, et que la faiblesse relative du gouvernement de Chen lui donnait l’occasion d’exercer une influence plus large sur le jeu taiwanais.

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Pékin s’est donc orienté vers une stratégie de contournement du pouvoir central taiwanais, multipliant les contacts avec des groupes d’intérêts, notamment avec les hommes politiques de l’opposition. Le Parti Communiste Chinois retrouve ainsi une relation privilégiée avec son vieux complice et rival, le Parti Nationaliste (Kuomintang), d’autant que, depuis la fin du règne de Lee Teng-hui, le Parti Nationaliste connaît une résurgence de l’influence des Continentaux [2][2] On entend par Continentaux les Chinois arrivés à Taiwan... dans ses rangs, c’est-à-dire d’élus et de militants dont les liens familiaux avec la Chine continentale sont bien plus étroits que ceux de la très grande majorité de la population taiwanaise. Bien entendu, cette résurgence continentale pourrait se révéler très dangereuse électoralement pour le parti. Lee Teng-hui avait pu maintenir le Kuomintang au pouvoir parce qu’il avait été capable de le « taiwaniser ». Néanmoins, dans l’immédiat, le Kuomintang exploite le sentiment d’appréhension que la faiblesse du gouvernement Chen suscite parmi la population, pour tenter d’apparaître comme le parti qui assurera la stabilisation des relations avec la Chine. Une stratégie similaire est suivie par le Parti pour le Peuple (PPP), fondé par l’ancien candidat James Soong.

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Pékin a également multiplié les gestes de courtoisie envers les grands industriels taiwanais, lesquels jouent désormais un rôle moteur pour exiger le développement rapide des relations économiques bilatérales et la suppression des relatives restrictions que les gouvernements successifs de Lee Teng-hui avaient imposées dans les investissements directs en Chine et dans les échanges économiques et commerciaux entre les deux rives. Les dirigeants économiques taiwanais pressent désormais le gouvernement d’accélérer la mise en place des « trois liens directs », c’est-à-dire l’ouverture des liaisons directes postales, commerciales et de transports. Car les échanges entre Taiwan et la Chine passent toujours par un tiers-parti (Hong-Kong continue d’être la plate-forme de prédilection). Même si cette situation apparaît de plus en plus anachronique, la libéralisation des échanges posera à Taiwan de redoutables problèmes de sécurité intérieure. Par ailleurs, depuis le 1er janvier de cette année ont déjà été instaurés les « trois mini-liens », autrement dit des relations directes entre les îlots de Jinmen et Matsu, et la ville adjacente de Xiamen dans la province du Fujian. Ces trois « mini-liens » ont peu de portée pratique, et régularisent surtout le commerce de contrebande qui s’opérait déjà depuis de nombreuses années.

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Notons encore que l’entrée de la Chine dans l’Organisation Mondiale du Commerce, vraisemblablement au cours de la seconde moitié de cette année, entraînera presque automatiquement l’ouverture des liaisons directes. En vertu des accords conclus, Taiwan sera en effet accepté dans l’organisation dès que l’entrée de la Chine continentale sera effective, et les deux pays seront alors dans l’obligation légale de normaliser leurs relations commerciales. Ces différents facteurs expliquent que le régime de Pékin se serve désormais du patronat taiwanais, toujours attiré par la poule aux œufs d’or que représente le marché chinois, pour tenter de creuser un fossé entre les intérêts économiques et les intérêts politiques de Taiwan. Les débuts tumultueux de la présidence de Chen Shui-bian ont par ailleurs accrédité l’impression diffuse que les tensions avec la Chine continentale allaient presque automatiquement de pair avec l’accroissement des difficultés économiques. Cela a considérablement contribué à diminuer l’intensité de l’affirmation identitaire des Taiwanais, qui a peut-être connu son apogée au moment même de l’élection de Chen Shui-bian.

Les tensions dans le « leadership » pékinois

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La politique de séduction de Pékin est aussi dirigée vers les gouvernements locaux. Une politique de jumelage se met progressivement en place, qui vise principalement à associer Taipei et Shanghai, d’une part, le port de Kaoshiung au sud de l’île et celui de Xiamen, d’autre part [3][3] Le maire de Kaoshiung, Franck Hsieh, est également.... D’autres cibles, tel le groupe ethno-culturel des Hakkas (une minorité fortement représentée à Taiwan, dont plusieurs dirigeants historiques du Parti Communiste Chinois, à commencer par Deng Xioaping, sont originaires), font l’objet de manœuvres d’approche spécifiques.

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Malgré cette relative modération, les déclarations émanant des autorités pékinoises n’en restent pas moins, parfois, des plus brutales. Ainsi, le vice-président de la Commission Centrale Militaire, le général Zhang Wannian, déclarait, en novembre 2000, qu’une guerre dans le détroit de Taiwan se produirait nécessairement entre les années 2001 et 2005 (période du dixième plan militaire quinquennal). Cette prédiction est à rapprocher de certaines analyses, selon lesquelles Jiang Zemin tenterait de prendre le contrôle de la toute-puissante Commission Centrale Militaire au cours du Congrès de 2002, dans le même temps qu’il abandonnerait ses autres mandats, suivant ainsi l’exemple donné par Deng Xiaoping dans le passé. Si tel était le cas, il aurait alors à cœur d’assurer sa place dans l’histoire, en forçant la réunification nationale durant les cinq années de son mandat. Les années 2005-2007 seraient peut-être justement celles où l’armée chinoise serait, enfin, à même d’espérer pouvoir s’imposer en cas de conflit militaire avec Taiwan. Si, en revanche, les résistances à la pérennisation du pouvoir de Jiang Zemin s’avéraient trop fortes pour qu’il puisse prétendre s’imposer à la tête de la Commission Militaire, la génération qui prendrait les rênes n’aurait pas les mêmes raisons d’obtenir à tout prix la réunification dans un laps de temps aussi court.

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De ce point de vue, il est bien possible que le destin ultime de Taiwan dépende, pour la plus grande part, des tensions internes à l’intérieur du leadership chinois. Si la transition d’une génération politique à une autre s’accomplit sans accroc, si la croissance retrouvée permet d’absorber une bonne part des tensions sociales, si un processus progressif de réformes politiques s’affirme, le leadership n’éprouvera pas le besoin de faire de la question taiwanaise la carte ultime pour sa survie. Si, en revanche, les contradictions s’exacerbent, le recours à la rhétorique nationaliste et le besoin de remporter un succès extérieur créateur d’une légitimité nouvelle feront de la réunification entre l’île et le continent un problème de plus en plus brûlant, une perpétuelle menace de crise politique et militaire.

Défis et scénarios

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Les Taiwanais sont habitués à vivre avec une épée de Damoclès suspendue au-dessus de leur tête, et sont passés maîtres dans l’art de faire face aux défis du court terme, pensant, à tort ou à raison, que, s’ils prennent soin de l’aujourd’hui, demain prendra soin de lui-même. A cet égard, ainsi que nous l’avons noté plus haut, le défi le plus urgent porte sur le passage inévitable aux relations directes entre les deux rives. Des lignes de transport directes, comme des échanges et des investissements dérégularisés, produiront vraisemblablement un processus d’intégration (le terme a été récemment utilisé par Chen Shui-bian) porteur du meilleur ou du pire. Autrement dit, un tel processus conduirait, soit à la résolution pacifique du conflit, grâce à l’émergence naturelle d’une solution négociée, soit à un effondrement des institutions et de l’esprit de résistance de l’île, alors incapable de résister à la pression de son trop puissant voisin. Dans ce dernier cas de figure, Pékin n’a pas besoin de recourir à un conflit militaire à grande échelle pour réaliser ses objectifs. Un conflit limité ou des mesures de rétorsion économique peuvent être suffisants pour entraîner une désintégration des institutions taiwanaises.

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Il reste à observer si la fermeté manifestée par la nouvelle administration américaine envers la Chine va provoquer une montée des tensions dans le détroit ou, au contraire, conduire Pékin à procéder à des gestes d’apaisement.

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* * *

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En résumant les analyses précédentes, il semble que, dans les dix ou quinze prochaines années, on pourra distinguer cinq scénarios principaux, dont l’occurrence présente quelque probabilité. Ces scénarios constituent eux-mêmes des épures, susceptibles d’être jouées de multiples façons.

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Premier scénario : Taiwan cède à la pression chinoise et l’unification se concrétise selon un modèle proche de la formule : « Un pays, deux systèmes ».

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Une conjonction de facteurs (interdépendance économique avec la Chine continentale, intensification des échanges au sein de la société civile, fragmentation du paysage politique) favorise l’arrivée au pouvoir de leaders politiques convaincus qu’un accord avec Pékin est nécessaire. Une pression opportune de Pékin et l’assentiment tacite des Etats-Unis favorisent la conclusion d’un accord reconnaissant le principe d’une Chine unique et énumérant les étapes de la réunification. Cette victoire de Pékin ne doit pas dissimuler que la poursuite du processus est hasardeuse et qu’une recrudescence soudaine du sentiment « particulariste » ou même indépendantiste n’est pas à exclure.

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Deuxième scénario : un conflit militaire.

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Une escalade verbale se produit vers les années 2005-2007. L’armée chinoise se sent suffisamment préparée. L’absence de souplesse du leadership chinois a exacerbé les sentiments particularistes ou indépendantistes à Taiwan. L’agitation politique continue d’y régner, et le pouvoir central y est faible. L’engagement des Etats-Unis est vacillant. L’action militaire se déclenche à la suite d’une progression du mouvement indépendantiste taiwanais aux élections et l’annonce de l’organisation d’un référendum sur le statut international de Taiwan. L’action militaire déclenchée peut être localisée ou générale. Si elle n’entraîne pas une intervention militaire directe des Etats-Unis, elle aboutit normalement, au bout de quelques jours ou semaines, à la défaite militaire de Taiwan après des destructions massives. Cette défaite peut s’accompagner d’un traité organisant l’unification du pays. Vainqueur militairement, la Chine se retrouve devoir affronter une population en révolte ouverte ou larvée et un problème international majeur.

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Troisième scénario : rien ne se produit — jusqu’à ce que l’indépendance de facto de Taiwan devienne une réalité inévitable. Taiwan assure pacifiquement une indépendance de facto qui devient de jure.

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La Chine se recentre sur ses problèmes internes dans un scénario politique qui ne fait pas d’une solution militaire à la question taiwanaise un exutoire possible. L’évolution du rapport de forces militaire, suite, notamment, à un engagement renouvelé des Etats-Unis aux côtés de Taiwan, rend improbable une rapide victoire militaire de l’armée continentale. Le statu quo se prolonge encore une quinzaine d’années, au terme desquelles l’indépendance de facto de Taiwan apparaît d’une telle évidence que sa déclaration formelle se produit sans crise majeure. Cette déclaration facilite peut-être une transition politique à Pékin.

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Quatrième scénario : une formule politique inédite voit le jour, Pékin cédant sur la définition d’une « Chine unique ».

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Une transition politique se produit à Pékin, qui débouche sur un processus de réformes politiques. Le pouvoir central y reste fort, mais la difficulté d’assurer son autorité l’oblige à remporter des succès visibles. Le dossier taiwanais est à l’ordre du jour. En même temps, un certain nombre de tabous sont remis en cause. Une réforme constitutionnelle s’ébauche, un processus contrôlé de décentralisation est peu à peu mis en place. Pékin assouplit sa position sur le principe et les modalités d’une Chine unique, au point de rendre possible une solution de type fédéral ou confédéral. Une majorité se dégage à Taiwan pour assurer paix et prospérité, au prix d’un accord d’association avec la Chine. Cet accord, là encore progressif, garantit l’essentiel de la souveraineté politique, économique et militaire de Taiwan, tout en accordant au pouvoir central l’initiative diplomatique et en levant toutes les restrictions de circulation des biens et des personnes. Une formule politique inédite voit peu à peu le jour, dont l’influence sur l’évolution interne de la Chine continentale elle-même est importante.

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Cinquième scénario : statu quo politique intégral.

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Les relations entre les deux rives passent par des phases de détente et de tension alternatives. Les échanges économiques et culturels continuent à se développer. Aucune avancée politique n’est enregistrée.

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L’heure n’est sans doute plus à la recherche du maintien d’un statu quo, mais à la recherche de solutions inventives. Pour l’instant, la recherche d’un compromis ne passe que par la mise sur le marché d’ingénieuses trouvailles sémantiques, mais nul ne sait encore si une solution existe qui serait acceptable pour l’ensemble des parties en présence. Tant qu’on n’aura pas avancé dans l’élaboration d’une approche nouvelle du processus de négociations comme de leur terme ultime, nul ne sera en droit de prétendre avec pleine assurance que la Guerre du Détroit n’aura pas lieu. Mais, fort heureusement, nul non plus n’est aujourd’hui en mesure de prédire que bel et bien elle aura lieu.

Notes

[1]

Etudes a traité de l’élection présidentielle de 1996 : cf. Sabine Jourdain, Yu Shao, « Taiwan, de la démocratie à l’Etat-nation », juillet-août 1996, p. 17-25. Sur la signification de cette élection pour la culture politique chinoise, cf. Benoît Vermander, « Démocratie en monde chinois », Etudes, novembre 1996, p. 437-447.

[2]

On entend par Continentaux les Chinois arrivés à Taiwan avec l’armée nationaliste à partir de 1947, ou leurs descendants à la deuxième génération. Bien sûr, la question de l’identité de cette deuxième génération pose un problème spécifique, d’autant que nombreux, parmi ceux qui y appartiennent, ont un père d’origine continentale (le plus souvent un ancien soldat) et une mère de vieille souche taiwanaise.

[3]

Le maire de Kaoshiung, Franck Hsieh, est également le président du PDP. Nous avons déjà noté que ses récentes déclarations sont bien plus conciliantes envers la Chine que ne l’est la plate-forme officielle de son parti.

Résumé

Français

La réunification de l’île et du continent est une question brûlante. Pour l’instant, entre les déclarations brutales et les manœuvres de séduction du gouvernement de Pékin, il reste un espace pour relancer le dialogue. Mais le scénario du conflit militaire reste possible.

Plan de l'article

  1. Une nouvelle donne politique
  2. Après l’élection de Chen Shui-bian
  3. La stratégie de Pékin
  4. Les tensions dans le « leadership » pékinois
  5. Défis et scénarios

Pour citer cet article

Vermander Benoît, « Le conflit Chine-Taiwan », Études, 5/2001 (Tome 394), p. 581-590.

URL : http://www.cairn.info/revue-etudes-2001-5-page-581.htm


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