2002
Études
Les Carnets d’Études
Notes de lecture
Les nouvelles délinquances des jeunes
[yy*]
L’auteur est un éducateur spécialisé. Il dirige l’association « Valdocco », qui intervient auprès des jeunes dans un quartier de la banlieue parisienne, à Argenteuil. Il est rare que ceux qui travaillent sur le terrain écrivent eux-mêmes sur la violence de la jeunesse. Habituellement, ce sujet-là est réservé aux politiques ou aux universitaires. Or, cet ouvrage vient d’une longue et pénible expérience et a pour but de susciter un questionnement chez ceux qui pensent avoir la bonne réponse devant l’augmentation incessante de la délinquance juvénile.
La situation est devenue alarmante. En effet, alors que les mineurs de 13 à 17 ans représentent 8,1 % de la population, la proportion de leur mise en cause par la police s’élève à 21,8 %, soit un sujet sur cinq. On n’a jamais vu une telle explosion. Elle a commencé il y a huit ans, alors que l’on constate une stabilisation chez les adultes. Elle n’est pas l’affaire de quelques marginaux ; elle est un phénomène de masse qui s’accompagne d’un « glissement des normes sociales ». La violence n’est pas seulement utilitaire (pouvoir avoir de l’argent volé), elle est aussi symbolique, en tant que « mode relationnel » : une façon d’exprimer ce que l’on ressent devant l’échec scolaire et l’insécurité sociale, une façon de provoquer l’adulte pour tester son niveau d’intérêt et de compréhension, enfin une façon d’agir lorsque la négociation par la parole est devenue impossible.
Face à cette violence relationnelle, les éducateurs en prévention spécialisée se sentent disqualifiés et diminuent en nombre. Il y a un échec de la politique de prévention, qui manque de cohérence entre les différentes interventions auprès des jeunes. Il y a un cloisonnement entre les responsables selon leur spécialité (parents, enseignants, policiers, psychologues, travailleurs sociaux, juges). Tel est le problème : la pluralité des repères entraîne une décrédibilisation des autorités. La vraie réponse n’est donc pas l’alternance entre une tolérance compréhensive et une incarcération vécue comme une violence justifiant en retour la récidive ; elle est tout autre, l’enjeu étant d’instaurer un accompagnement socio-éducatif qui puisse faire lien et médiation entre trois pôles.
Le premier pôle est la rue. Le passage généralisé à la ville a été, avec l’anonymat urbain, la perte de la communauté villageoise. Contre cette perte, les jeunes ont pris possession de la rue : rencontres et jeux entre copains, violences entre bandes (ou contre une fille). Or, l’accompagnateur est celui qui sait y voir un signe d’insertion sociale dans la cité ; il vient donc y participer par son accueil et la création d’associations (sports, loisirs, réunions). Le deuxième pôle est l’école. C’est là que l’on rencontre l’échec scolaire. Plutôt que de parler de paresse, l’important est le suivi individuel. Mais cela ne suffit pas à surmonter le discrédit porté sur les parents par les enseignants, et inversement. C’est ainsi que doit prendre place l’accompagnateur, comme médiateur entre le deuxième pôle et ce troisième pôle qu’est la famille. Il ne verse pas dans le slogan qui parle sans cesse de démission des pères, comme si l’on gardait la nostalgie du patriarcat ; au contraire, il fait se rencontrer parents et enseignants en présence de l’adolescent, et il sait les interroger pour que s’instaure un discours commun entre adultes sur l’avenir de tel jeune.
Ainsi, l’enjeu de l’accompagnement socio-éducatif est, grâce à un intervenant, l’unification des trois pôles de la vie des jeunes, de sorte qu’un lien social se fonde sur des repères solides et cohérents. Le témoignage de ce livre est très éclairant sur la mission de l’éducateur spécialisé : la violence est un rapport de forces à recevoir comme un appel à une reconnaissance mutuelle entre générations.
Philippe Julien
Psychanalyste
Paul Beauchamp, un arpenteur de la Bible
[yy**]
Continuel arpenteur de la Bible, jésuite, Paul Beauchamp, s’est révélé comme un initiateur hors du commun à la lecture des Ecritures. Comme sur la route d’Emmaüs, il fut l’interprète de Celui qui nous parle en chemin et ouvre nos cœurs appesantis à l’intelligence de tout ce qui Le concerne. Sa parole et ses écrits étaient pétris de cette attention à des textes bruissants de la clameur du monde, sensibles au remuement incessant des univers humains. Au centre, toujours l’énigme d’un Dieu qui est là alors que « je ne le savais pas », alors que, comme le psalmiste, de partout, on entend dire : « Où est-il, ton Dieu ? » Fil d’or ininterrompu qui accompagne la cascade des générations à travers naissances, alliances, disparitions, dans le silence de la mort…
Les lecteurs des Etudes ont été introduits à plusieurs reprises aux travaux de ce scribe agile, à la sagesse quasi rabbinique, au style baroque parfois dans ses raffinements logiques, désireux toujours de faire admirer les multiples « reliures » des livres de la Bible, dont il amplifiait la résonance par une curiosité sans égale et la fréquentation du tragique shakespearien. Huit articles, parus dans la revue Etudes depuis une trentaine d’années, sont aujourd’hui recueillis dans ce livre, ainsi offerts à un large public, qui ne regrettera pas, je pense, de pénétrer dans ce sanctuaire aux riches perspectives.
Dans le déchiffrement des textes de la Bible, Paul Beauchamp dépasse les frontières des pratiques exégétiques habituelles. Il s’emploie ici à décrire un « arc de cercle » ; celui-ci part du récit des origines, de cette source cachée mais primordiale, et va jusqu’au rassemblement et à l’entrelacement de toutes les figures et lignes antérieures dans le livre de l’Apocalypse. En lisant cet artisan des mots, on songe à Pascal : « Sans l’Ecriture, qui n’a que Jésus Christ pour objet, nous ne connaissons rien et ne voyons qu’obscurité et confusion dans la nature de Dieu et la propre nature. » Moins tournée vers l’apologétique que son devancier, Paul Beauchamp est, en revanche, plus sensible que lui au risque de césure entre les deux versants des Ecritures, « avant » et « après » le Christ. Il se tient constamment attentif « au trait d’union » entre l’Ancien et le Nouveau, en évitant toute « doublure » ou toute « rupture » entre « l’un et l’autre Testament ».
La Bible est d’abord, selon lui, un livre témoin d’une Espérance sans cesse détruite et recommencée. Même l’élection d’Israël ne s’approfondit qu’en passant par la découverte de l’universalité. Le livre est donc un héritage sans cesse récrit, qui sera objet de convoitise entre juifs et chrétiens. Dans la lumière de Luc, surgit la figure de Marie, qui relie, dans un cantique, Abraham et sa race, l’Arbre de Jessé et la nouvelle communauté des croyants au Cénacle de Jérusalem, à l’heure où Jésus n’est plus connu selon la chair.
Le don de la vie, la loi offerte et les exigences évangéliques, notamment celles du pardon, ont beaucoup à voir avec l’éthique qui se construit, vaille que vaille, dans nos sociétés projetées vers un futur à déchiffrer. Le « je » et le « nous » s’imbriquent dans un corps personnel et social, responsable de l’avenir de l’humanité entière. Comme le dit un vieux texte du Talmud de Babylone : « Si je ne m’occupe pas de moi, qui suis-je ? Et, si je ne m’occupe que de moi, suis-je encore moi ? »
Même lorsque le chrétien, écrit Paul Beauchamp, a bien assimilé (ce qui n’est pas toujours le cas) le caractère corporel et spirituel de son existence, comment éviter une scission entre l’espérance individuelle (« ma » résurrection) et l’espérance collective (une cité nouvelle dans un monde nouveau) ? Les dangers sont de part et d’autre : paralysie de l’action si je ne suis que dans l’attente de « ma » résurrection, et construction idéologique s’il y a projection d’un salut collectif, forme moderne de la mythologie. Citant Charles Péguy – « La foi que je préfère, dit Dieu, c’est l’Espérance » –, le théologien commente : l’espérance est comme une foi antérieure à la foi. Car elle dépasse toute religion particulière et même toute référence à Dieu. Elle est simplement une condition pour vivre. Elle ne se connaît pas elle-même : « Elle se voit aux actes et s’exprime au niveau de la décision pratique entre vivre et ne pas vivre, engendrer ou ne pas engendrer. » Le Créateur, avec saint Paul, est découvert comme le Père par excellence, en qui « toute paternité » trouve son nom au ciel et sur la terre : création, paternité, nomination dans le creuset d’une espérance tendue vers l’avenir.
Mais la Bible n’est pas pour autant un livre teinté d’irénisme facile. La violence court à travers elle. Il y a celle que l’on assène, celle dont on est coupable, et celle que l’on subit. Jésus lui-même est pris dans ces remous. Il n’y échappe pas, lui qui est mort victime innocente de la furie des hommes qu’il veut transformer en douceur consentie. Dans le climat de frustration exacerbée par une occupation étrangère, son entourage ne semble guère persuadé que « des doux possèdent la terre ». Nous avançons toujours dans un « excès ». N’y a-t-il pas, en fait, une seule violence, une violence de perversion, à transformer en violence de conversion ?
Les Psaumes ne craignent pas d’étaler cette violence sous nos yeux. « Tout lecteur du psautier se laissera surprendre, souhaitons-le, écrit-il, mais souvent aussi déconcerter, voire rebuter par l’extraordinaire capacité du psalmiste à exposer toute la nudité du besoin, de la frustration, de la protestation. » Les Psaumes sont notre prière parce que c’est de nous qu’ils parlent. La prière à l’école des Psaumes dit, en effet, l’essentiel de l’expérience de chacun mêlée à la quête de Dieu, à travers les méandres de l’histoire des hommes. Elle parle à tous les hommes et à la totalité de l’être humain, car le corps étant le lieu de l’âme, tout ce qui se produit en lui ne peut que retentir dans la prière. Tel un sourcier, Paul Beauchamp découvre dans les Psaumes « la pureté intacte des contraires : le rire et les larmes ». Avec, soudain, le surgissement d’une joie qui nous « vient de nulle part, sinon de Dieu ». L’épreuve se produit toujours dans le corps-à-corps des hommes avec celui de l’Histoire. L’espérance peut se dire toujours dans les mêmes mots, parce que nous attendons « un autre monde qui est encore un monde, un autre corps qui est encore un corps ». C’est toujours au lieu de notre faiblesse que peut resplendir la force de Dieu.
Henri Madelin s.j.
[*]
Jean-Marie
Petitclerc,
Les Nouvelles délinquances des jeunes, Dunod, 2001, 178 pages, 20,58 €.
[**]
Paul
Beauchamp,
Testament biblique. Préface de Paul Ricœur. Bayard/
Etudes, 2001, 202 pages, 18,90 €.