Etudes
S.E.R.

I.S.B.N.sans
120 pages

p. 91 à 104
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

Figures Libres

Tome 396 2002/1

D’un bout à l’autre de la planète, les revendications identitaires ne manquent pas. Elles peuvent être provocantes, angoissées ; dans le pire des cas, agressives. Elles procèdent presque toujours d’histoires bouleversées, d’arrachements, d’humiliations. Elles sont autant de tentatives pour sortir de situations confuses. Elles n’en restent pas moins suspectes, et souvent pour de bonnes raisons : durcissement, enfermement, tendance à l’exclusion... Nul ne songerait pourtant à nier l’importance du terreau identitaire : patrie, nation, religion, langue. Reste à savoir comment concilier enracinement et ouverture aux autres ; comment vivre avec les séquelles de l’Histoire. Ce qui est sûr, c’est que la question identitaire ne cesse de travailler à ce centre de nous-mêmes où elle est profondément enfouie, parfois perdue, oubliée, voire massacrée. Comment nous fait-elle douloureux ou paisibles, rassurés ou incertains ? C’est ce que, à partir de réalités bien différentes, tentent de suggérer les textes qui suivent.

Les déchirures de l’identité

Marc Chabot [*]
L’identité d’un peuple et l’identité d’un être. Le désir d’être au monde. Sortir du rien. Cesser de n’appartenir à rien. Naître ne suffit pas. L’autre doit m’accepter, j’ai besoin de cette permission d’existence. Nous n’en aurons jamais fini avec l’identité. On peut l’inscrire dans des lois, elle demeure un problème. Une identité sans reconnaissance n’est pas encore une identité. Elle demeure un combat. Celui d’un peuple, celui d’un être.
L’histoire du Québec est justement l’histoire de ce combat pour exister dans une langue qui n’est pas celle de l’Amérique — il faudrait écrire « des Amériques ». Nous sommes une minorité agissante au Canada, nous sommes un entêtement historique. Une histoire dans l’histoire de l’autre. Il ne nous reste qu’une langue. Notre histoire est faite de longues périodes d’épuisement, de fatigue, de lassitude et de courtes périodes d’affirmations, de luttes et de rêves.
En tant que Québécois, j’ai imaginé qu’il était possible et pensable de vivre comme majorité à l’intérieur d’un territoire spécifique. D’où l’idée d’un pays.
Longtemps ce pays rêvé fut pensé comme un abri, un toit. Là où l’action deviendrait possible. Un pays où nous pourrions être maîtres de notre destinée. Majorité reconnue.
En tant que Canadien, je ne sais pas encore ce que je peux être. Il n’est jamais facile de vivre comme minorité. Historiquement, je suis obligé de constater les faits. Nous disparaissons, nous nous assimilons, nous perdons lentement et notre langue et notre être.
Un jour, quelqu’un a demandé : peut-on être Québécois sans parler le français ? Exactement comme si l’on demandait : peut-on être Italien sans parler l’italien ? Ailleurs, la question n’a peut-être pas de sens. Ici, elle est pensée comme une bonne question.
Nouvelle stratégie d’effacement. Un immigrant grec peut s’installer à Montréal, apprendre l’anglais, parler le grec et l’anglais et ne jamais apprendre le français, ou refuser de le parler. Il choisit le Canada. Il se dit Canadien. Le Québec ne compte pour rien. Impossible de lui en vouloir. Le français est une troisième langue.
Nous avons des lois pour nous sauver. Nous savons que nos lois sont fragiles. Nous savons que nos affirmations sont entendues avec légèreté. La seule chose que nous avons obtenue du Canada, c’est un principe légal de distinction. Les Canadiens toléreront une société distincte, pourvu que cette distinction s’affirme le moins souvent possible.
Nouvelle crise d’identité. Silence. Nous sommes fatigués. Silence, même dans les rangs des souverainistes. Confusion entière. Une politique des peut-être. Une politique de la gêne.
Pendant trente ans, un parti politique, le Parti québécois, aura été ce véhicule vers l’affirmation définitive de notre identité. Mais ce parti préfère le pouvoir à la lutte. Il est prêt à toutes les concessions pour conserver ce pouvoir. Un jour, il dit : nous allons vous conduire à la souveraineté. Le lendemain, il dit : je suis là pour protéger ce qui reste. Le surlendemain, il fait silence sur son avenir et sur l’avenir du Québec.
Nous sommes de plus en plus un peuple confus. Il n’y a plus de routes. Maintenant, toutes les voix discordantes parlent en même temps. Babel, c’est chez nous.
Lentement, mais efficacement, les grands idéaux collectifs se sont effacés. L’individualisme gagnait du terrain, un peu plus chaque année. Le contentement abject et illusoire de soi. L’horizon comptable de la réussite. Gestion de tout. Des émotions comme des affaires. Chaque humain pouvant n’importe quand être convoqué par le grand tribunal des compétences et des performances.
Les identités collectives ont été folklorisées, chaque peuple devant mettre en spectacle ce qu’il est, chaque individu devant théâtraliser son existence. Je souffre, donc je suis. J’aime, donc je suis. Je suis riche, donc je suis. Et si, malencontreusement, vous ne parvenez pas à faire un spectacle de votre existence, vous rejoignez les rangs des sans-abri, des pauvres, des populations déplacées ou déplaçables. Identité fragile, mais pouvant encore offrir aux médias quelques images pour montrer la misère humaine.
Tout ce que j’écris ici peut sembler pessimiste ou cynique. Ce n’est pas le cas, ce n’est pas l’intention. Les peuples qui ne peuvent pas s’offrir en spectacle devant les autres peuples n’existent pas, ne font pas l’Histoire.
Un individu fabrique son histoire comme un peuple. Il s’invente un combat pour l’existence. Avoir une identité, c’est pouvoir se raconter, pouvoir rendre crédible et significative sa propre histoire. Avoir une identité, c’est mener un combat pour faire reconnaître cette existence. Cette réclamation d’existence peut être collective ou individuelle. Lorsqu’elle est collective, elle a ses pièges. L’individu y compte pour peu. Le collectif efface les particularismes de l’être. L’identité collective est toujours une généralisation, un portrait fait de quelques grands traits.
La réclamation d’existence individuelle est encore plus complexe. Elle est toujours paradoxale, toujours fragile. L’individu n’est pas un peuple, mais tout individu naît dans un peuple, dans une culture spécifique qui permet ou non l’existence collective et individuelle. Il y a des individus qui doivent non seulement tenter de se faire reconnaître comme individus, mais qui vivent à l’intérieur d’une culture floue, le collectif s’excusant presque toujours d’exister, ou devant sans cesse réclamer son droit d’être.
Le Québec est ce demi-pays qui ne cesse de se demander s’il doit prendre le chemin vers le pays définitif ou l’autre route, celle, tout aussi définitive, de la minorité et peut-être de l’assimilation. Le Québec est fractionné. Demi-pays. Demi-minorité, désirant la reconnaissance de son identité propre et se culpabilisant d’exiger autant ; revenant sans cesse sur la question de l’identité et s’installant pendant de longues années dans le refus d’y penser.
Peuple inquiet lorsqu’il se pense comme peuple. Collectivité déchirée lorsqu’il s’agit de s’affirmer. Fier de s’ouvrir au monde et s’interrogeant sur les dangers de cette ouverture. Vivant mal et vivant bien son goût d’être. Nous sommes une déchirure en Amérique. Nous sommes prêts à tout et nous ne sommes prêts à rien.
Il y a des jours où nous devrions penser les conséquences de cette déchirure dans nos individualités, mais cette question nous fait peur. Par exemple, avons-nous le droit de nous demander pourquoi nous avons le record du suicide en Occident ? Avons-nous le droit de « politiser » ce drame individuel ? Avons-nous le droit de nous demander pourquoi les suicides sont si nombreux chez les autochtones et les Québécois ? Est-ce qu’il y a une coupure si radicale entre l’individu et sa société ? Ce qu’est un individu n’a-t-il absolument rien à voir avec sa situation collective ? Les drames humains particuliers ne sont-ils que des drames humains particuliers ?
La fin d’un peuple est une longue histoire. La naissance d’un peuple est aussi une longue histoire. Il n’y a pas de fin de l’histoire pour un être humain. Il n’y a que la possibilité ou l’impossibilité de la dire et de l’écrire.

Ni refuge, ni terre d’accueil

Franz Hodjak
Une journaliste me demanda, un jour, quel sentiment on éprouve quand on a deux patries (Heimaten), et comment on vit cette situation. Je fus sidéré au delà de ce que je pus exprimer, parce que j’entendais pour la première fois employer le mot patrie (Heimat) au pluriel. J’assurai la journaliste que je ne possédais pas deux patries, mais une seule.
Dès que je fus rentré à la maison, j’ouvris le dictionnaire. Il m’apprit que le mot patrie est un mot féminin, rarement employé au pluriel. Bon, je ne faisais vraiment pas partie de cette exception. Je représentais plutôt un autre cas, rare aussi. Je n’avais jamais eu de patrie et n’avais jamais regretté de ne pas en avoir. Peut-être suis-je doublement sans-patrie (heimatlos), ce qui bien sûr serait une absurdité supplémentaire, car le dictionnaire dit que le mot Heimatlosigkeit (fait de ne pas avoir de patrie) ne s’emploie pas au pluriel. Pas même une parenthèse qui permettrait l’usage (rare) du pluriel.
Ne pas avoir de patrie est douloureux : voilà un cliché qui n’est pas nécessairement vrai. On peut très bien vivre avec un sentiment d’insécurité, surtout quand il correspond à une situation que l’on connaît depuis la naissance et que l’on n’en a jamais connu d’autre. On apprend, pour ainsi dire, à vivre avec, et ce dès l’enfance. Ou bien, est-ce que les lieux dans lesquels on appartient à une minorité peuvent, eux aussi, donner l’impression d’être une patrie et apporter la sécurité ? Ils ne sont que des lieux où l’on vit, des résidences.
En Roumanie, j’appartenais à une minorité, la minorité allemande. Et, en Allemagne, j’appartiens aussi à une minorité, la minorité des émigrants, celle des étrangers. Mais, en aucun cas, je ne fais partie de ceux qui s’apitoient sur leur sort et se plaignent d’avoir perdu leur patrie en quittant leur pays d’origine. Ce n’est qu’un sophisme, car si l’on s’était senti chez soi dans le pays que l’on a quitté, on ne l’aurait pas quitté. Ce sophisme repose, je crois, sur le seul fait qu’il nous était plus facile d’assumer de ne pas avoir de patrie dans le pays que nous avons quitté que dans celui où nous sommes maintenant.
Le concept de patrie (Heimat) a le pouvoir de tout magnifier, particulièrement chez les émigrants. Parce que, souvent, ils ne trouvent pas ce qu’ils souhaitaient dans le pays d’accueil, ils pleurent ce qu’ils imaginent avoir perdu, mais qu’ils n’ont, en réalité, jamais possédé.
La seule chose que l’être humain a un jour possédé, puis perdu, c’est l’enfance. Mais il me semble particulièrement contestable de considérer comme une sorte de patrie le lieu où s’est déroulée l’enfance (qu’on embellit au fur et à mesure qu’on s’en éloigne). Le concept de patrie devrait avoir d’autres dimensions. Mais, c’est le syndrome des sans-patrie de vouloir exploiter à la folie le privilège de remonter le temps. Ils parcourent parfois à la hâte, parfois en prenant le temps de la réflexion, toute une série d’étapes de leur vie ; ils en sautent d’autres, essayant de se persuader que le malheur ne peut pas être une patrie. Mais pourquoi donc, je me le demande bien. Et, à un moment ou un autre, ils retrouvent leur enfance : en quelque sorte, le terminus de leur très longue quête de la patrie.
L’enfance est, dans le meilleur des cas, un bonheur que, de toute façon, l’on ne comprend pas, et pour cette seule raison l’enfance ne peut pas être considérée comme une patrie. Ou bien, quelqu’un est-il prêt à prétendre que la patrie a quelque chose d’irrationnel ? Le bonheur a toujours un rapport avec la naïveté, une naïveté qui ne peut rien comprendre, et encore moins se comprendre elle-même. Donc, la patrie de l’enfance est une patrie de l’ignorance. Que l’enfant ne puisse pas comprendre, c’est assez facile à saisir. En chaque adulte vit un enfant qui vieillit constamment. Mais chez les émigrants, c’est le contraire. L’enfant en eux rajeunit constamment. L’enfant bâtit des légendes, en bâtit toujours davantage ; l’adulte, lui, en fait des mythes auxquels il essaie de s’accrocher.
Il est probable que l’on ne peut pas vivre sans mythe. L’Ouest vit sur les mythes du confort et de la situation sociale. Chez les émigrants, le sentiment d’avoir perdu leur patrie s’amplifie jusqu’à devenir un mythe. Au fond, chaque mythe naît de la nécessité de mettre face à face la réalité et sa représentation. Les mythes se forgent quand on est au bord du précipice et qu’on ne veut pas tomber dedans.
En tant que personne déplacée, je ne me fais aucune illusion : mon pays d’accueil ne deviendra pas ma patrie ; en tout cas, il ne deviendra pas ma nouvelle patrie, parce que je n’en ai jamais eue auparavant. Je n’ai fait qu’émigrer dans ma propre langue, dans la langue que mes ancêtres avaient quittée il y a quelque neuf cents ans et qu’ils avaient presque oubliée.
Je ne veux pas affirmer que mon enfance, en partie du moins, n’a pas été protégée. Mais la patrie, ce n’est pas seulement la maison paternelle. Dans la rue, à l’école, partout où je me trouvais, on m’a traité de fasciste. J’ai pris brutalement conscience des conséquences du comportement de l’Allemagne de Hitler à l’égard de l’Est européen. Dans son désir obsessionnel de trouver un espace vital à l’Est, l’Allemagne de Hitler n’avait pas seulement persuadé les Allemands de l’étranger qu’ils étaient de bons Allemands, elle avait aussi légitimé leur conviction, refoulée jusque-là, qu’ils étaient meilleurs que leurs voisins. Et c’est bien ainsi que la plupart d’entre eux se comportèrent.
Après la guerre, les voisins leur rendirent la pareille. Les conséquences qui s’ensuivirent furent des expulsions et, dans le cas de la Roumanie, la déportation des Allemands en Union Soviétique pour d’obscurs travaux de « reconstruction ». La rupture des Allemands de l’étranger avec les peuples au milieu desquels ils vivaient était consommée. Mais c’est l’Allemagne qui porte la plus grande responsabilité dans cette rupture, ce ne sont pas les voisins, ni, comme on l’insinue de plus en plus fréquemment, le communisme qui leur fut brutalement imposé.
Au cours des siècles passés, les Allemands de l’étranger ont vécu en paix, plus ou moins harmonieusement, avec leurs voisins. Ils avaient compris qu’il leur fallait vivre les uns avec les autres. Cette vie en commun, en plus ou moins bonne intelligence, fut radicalement détruite par l’Allemagne de Hitler, qui incita les Allemands de Roumanie à croire obsessionnellement à leur supériorité.
J’ai eu une seule fois le sentiment d’avoir une patrie. C’était à la fin des années 60, à Cluj. Nous étions un groupe d’étudiants en philologie, des Roumains, des Hongrois et des Allemands. Nous avions créé une revue littéraire qui ne tarda pas à être reconnue dans tout le pays comme l’une des meilleures. C’était pendant les années relativement libérales de la Roumanie, à l’époque où Ceaucescu avait refusé de marcher sur Prague avec les autres pays de l’Est. La Transylvanie, avec ses trois langues et ses trois cultures très différentes, a toujours été qualifiée en secret de « petite Suisse », et l’esprit de ces interactions créatives était concentré de façon plus sensible dans la capitale culturelle, Cluj. La revue Echinox paraissait en trois langues, et chacun avait le droit absolu d’organiser les pages qui lui revenaient, à sa convenance. Dans cette revue, on parlait toujours de littérature, de vraie littérature, et non de quelque baratin idéologique ; la langue du texte ou la culture qu’il représentait n’étaient jamais un problème. Mais, la mégalomanie de Ceaucescu commença à obscurcir ces années-là et finit par dépasser tout ce qu’on pouvait imaginer. Ses mesures diaboliques frappèrent durement les minorités. Ceaucescu avait d’ailleurs déclaré, sans ambiguïté, qu’au cours d’un processus historique objectif, les minorités allaient être assimilées par le peuple roumain ; il se mit au travail avec zèle, et tous les moyens furent bons. Pour finir, la revue Echinox fut, elle aussi, victime des répressions politiques.
Lorsque je me décidai à émigrer, il me fallut un an et demi pour que les autorités allemandes vérifient mon identité allemande (Deutschtum), celle de mes parents et de mes grands-parents. Bien sûr, je pouvais prouver que j’étais un écrivain allemand, mais cela ne correspondait à aucune des innombrables rubriques de la kyrielle de formulaires que je devais remplir, et dans lesquels il me fallait constamment apporter les preuves que j’avais conservé mon identité allemande ; et non seulement moi, mais également mes ancêtres, les trois générations qui m’avaient précédé. J’ai eu la chance de ne pas avoir été le seul dans la famille à avoir fréquenté l’école et le lycée allemands : mes parents, ainsi que mes quatre grands-parents, y étaient également allés. J’ai eu aussi de la chance parce que mes ancêtres avaient été membres de mouvements de jeunesse allemands, d’associations allemandes comme les Wandervögel ou de chorales allemandes. Mais la référence à mes études de langue et de littérature allemandes n’était pas une preuve, car, me dit-on, il y a également des étudiants germanistes chinois. L’argument n’était pas faux. Ma plus grande chance fut qu’il y ait eu à Cluj une école allemande et qu’elle ait pu se maintenir grâce aux très nombreux Roumains et Hongrois qui souhaitaient que leurs enfants apprissent l’allemand. En réalité, il n’était venu à l’esprit d’aucun fonctionnaire en Roumanie que cette situation pouvait bien entraîner la perte de l’identité. Et, que Dieu me garde, mais, si cette école n’avait pas existé, ma fille serait allée à l’école roumaine, ou à l’école hongroise, et la transmission de l’identité allemande se serait arrêtée avec moi.
Je crois que tout le monde aura compris que le mot Deutschtum (identité allemande) a pour moi quelque chose de très énigmatique. Dans ma colère, dans mon désespoir, dans la nausée que m’inspire tout cela, je m’imagine à quel point les autorités allemandes m’auraient été reconnaissantes si, dentiste, j’avais pu prouver qu’en Roumanie je n’avais soigné que des dents allemandes. En même temps, une question s’impose à moi : que se passerait-il si les autorités allemandes posaient la même question aux quelque quatre-vingt millions d’Allemands et leur demandaient ce qu’ils avaient fait pour conserver leur identité allemande ? Je crains que les autorités ne seraient obligées, à la lecture des réponses, de contraindre soixante-dix millions d’entre eux à quitter l’Allemagne.
Pire encore. Je dus, un jour, remplir un questionnaire dans lequel chaque personne demandant la nationalité allemande devait dire si elle avait été membre d’une organisation, d’un parti ou d’un syndicat allemands. Je suis persuadé que même le plus petit fonctionnaire de l’administration fédérale sait qu’après la guerre, organisations, partis, syndicats allemands ne pouvaient exister ni en Roumanie, ni en Pologne, ni en Tchécoslovaquie, ni en Hongrie, ni en Union Soviétique. Donc, la question se réfère à la période qui précéda la Seconde Guerre mondiale ou bien aux années de guerre. A cette époque-là, en effet, il existait en Roumanie Die deutsche Volkstruppe, un surgeon vigoureux du Parti nazi (NSDAP), créé, dirigé, formé et surveillé par lui. Celui qui peut prouver qu’il a été membre de cette organisation, qu’il a donc été nazi, apporte la preuve la plus importante de son Deutschtum. Ce qui, en Allemagne — du moins je l’espère —, est considéré comme une infamie, est un honneur pour un Allemand de l’étranger.
Il se peut que mes propos semblent cyniques. Mais, sans patrie, je me sens plus léger, plus mobile, plus libre. J’éprouve une joie infinie à l’idée que la terre d’aucune patrie ne colle à mes souliers. Je n’ai pas besoin de me jouer la comédie.
Traduit de l’allemand par Nicole Bary

Au bonheur des marges

François Ernenwein
Comment ne pas être enfermé dans une identité qui exclut ? Comment bien vivre dans les marges des certitudes de l’appartenance ? Peut-on être présent chez soi, parmi les siens, et accepter l’ouverture, la rencontre, l’autre toujours différent et bien sûr dérangeant ? Ces questions hantent l’histoire de l’humanité. Les réponses données rythment des avancées et des régressions. Et, parfois, décident de la guerre ou de la paix.
Dans un monde réputé ouvert, construit autour de l’échange, cette disponibilité à la rencontre aurait dû être le postulat. Mais nombre de régressions témoignent de l’ampleur de peurs bien ancrées. Hier, la Bosnie, le Rwanda, le Kosovo ou Timor… Aujourd’hui, le Proche-Orient, l’Afghanistan… Les haines meurtrières ont la dent et la vie dures. Même dans les démocraties réputées apaisées de la vieille Europe, où les tentatives d’unité politique ont la taille du continent, ces craintes continuent de s’exprimer. Non seulement dans les discours et les projets portés par des extrémismes variés, mais aussi dans des comportements de rejet, plus épidermiques mais à peine moins violents.
Dans les régions frontières, comme l’Alsace, ces quêtes exacerbées d’identité ont toujours été un crève-cœur. Installés dans les marges des nations, ballottés par l’Histoire, ces territoires se sont pourtant trouvés, parfois pendant des siècles, au centre de rivalités nationales. Déchirés par des appartenances multiples, sommés de choisir clairement leur camp, ils donnaient des réponses qui demeuraient toujours suspectes. A la jonction de deux univers, ils ne semblaient jamais assez ceci ou ils semblaient toujours trop cela… En Alsace, quelques dates servent de repères pour scander deux histoires concurrentes qui se disputent une région. En 1648, au Traité de Westphalie, (une grande partie de) l’Alsace devient française. Jusqu’en 1870… 1918, retour à la France ; 1940, annexion ; 1945… Le rythme s’accélère. Chacun peut comprendre qu’il s’agit là d’une expérience extrême. Comment concilier, chez le même individu, plusieurs langues, plusieurs manières de raconter l’histoire, tant d’allégeances exigées ?… Drame réel dont il faut pourtant rappeler, devant les postures de victime parfois adoptées par les Alsaciens, qu’il n’est pas unique. D’autres régions ont souffert ; l’identité chahutée est une expérience largement partagée.
Mais il reste vrai que, si les identités nationales s’exacerbent, il n’est pas très bon d’être aux frontières. Albert Schweitzer, maltraité par les Français parce qu’il parlait la langue de l’ennemi, et pourtant mal compris des Allemands, connut sa plus grande gloire… en Afrique et aux Etats-Unis. Pour tenter de s’attacher les peuples des frontières, le mensonge d’une appartenance unique se déploie jusqu’à l’absurde. Mais la géographie des nations n’est pas préexistante à l’histoire des peuples. Ils ne s’y retrouvent pas mécaniquement. Leurs destins dépassent parfois ces enfermements brutaux. Déjà avant-guerre, l’historien Lucien Febvre sent bien l’échappée possible. Dans un livre prémonitoire, il se penche longuement sur le Rhin, enjeu politique, économique, culturel, pierre d’achoppement essentielle dans les relations franco-allemandes… De cette plongée, il sort avec cette conviction : ce fleuve servira à nouveau, comme jadis au temps de Gutenberg et d’Erasme, de trait d’union, reliant les langues et les civilisations. « La grande histoire du Rhin, c’est l’histoire de l’esprit qui, sans souci des entraves, des frontières, des châteaux-forts et des dynastes, peut seul circuler librement sur toute la vallée, porté des Alpes à la mer par l’aile des vents, facteur de vie, de rassemblement et de culture. » [**]
Quand l’ambition d’une communauté européenne prend corps, que la réconciliation franco-allemande devient une réalité, l’Alsace, assurément française mais qui porte profondément les traces de la culture germanique, peut alors servir de trait d’union. Sur un plan concret, mais aussi symbolique, la césure constituée par la frontière s’estompe, puis disparaît. Les Eglises, institutionnellement fortes des deux côtés du Rhin, jouent un rôle important dans ce rapprochement. Autrefois synonymes de marges et de confrontations, toutes les zones frontalières deviennent de nouveaux points de contact. La perspective est inversée. L’Europe se recoud d’abord aux frontières. Strasbourg se sent capitale, au moins symbolique, de l’Europe, et les échanges s’intensifient dans une sorte de fondu enchaîné.
Mais la dynamique créée échappe parfois à ses promoteurs. Une intégration économique transfrontalière se met peu à peu en place. Par ses avancées, elle bouscule le modèle français : l’Etat centralisateur n’aime pas les forces centrifuges. Il l’exprime alors vivement quand la situation semble échapper à son contrôle. Quand le Bade-Wurtemberg ou la Bavière offrent de réelles possibilités de développement à la rive gauche du Rhin, Matignon rappelle aussitôt les logiques solidaires des Régions du Grand Est français. La remarque est sévère, mais elle n’est pas tout à fait fausse, remarque Freddy Raphaël, professeur à l’Université de Strasbourg : « La Regio, réunissant l’Alsace, cinq Cantons suisses, le sud du Bade-Wurtemberg, la Rhénanie-Palatinat, a aussi une dimension un peu égoïste pour nantis installés dans la petite patrie du monde rhénan. Ces régions se désintéressent des autres, moins prospères, en France ou en Allemagne. » On pourrait même ajouter que l’indifférence s’étend vite à tout ce qui semble étranger à cet univers clos. Mais certains, comme Hubert Haenel, sénateur du Haut-Rhin, continuent de s’interroger publiquement : « Les régions frontières ne doivent-elles pas être des espaces-laboratoires de l’Europe nouvelle ? Parce que leurs habitants connaissent les mêmes réalités que leurs voisins. Parce qu’ils sont habitués à se fréquenter, à prendre en compte leurs différences, à imaginer leur avenir ensemble. »
L’essentiel est dit. Plus l’intégration européenne avance, plus les interpénétrations sont fortes. La dynamique économique en Alsace, qui en fait l’une des régions-phares en France si la mesure est le PIB par habitant, est tributaire de la puissance des économies voisines, allemande ou helvétique. A l’extrême-nord et à l‘extrême-sud de la région, ce sont au moins 20 % de la population active qui trouvent à s’employer dans les pays voisins. Les flux économiques sont particulièrement intenses de part et d’autre d’une frontière effacée. Les investissements étrangers, et d’abord allemands, jouent un rôle central dans l’économie régionale. Ils créent un réseau industriel qui se moque de la frontière. Longtemps, ces puissants voisins se contentaient d’acheter des résidences secondaires en Alsace ; maintenant, de plus en plus nombreux, ils s’y installent. Les disparités de pouvoir d’achat entre les individus, de taille et de pouvoir entre les collectivités locales, de part et d’autre de la frontière, créent des déséquilibres. Ils imposent des régulations pour atténuer les effets pervers de la loi de l’offre et de la demande.
Cependant, malgré les dynamiques économiques, la question centrale des identités-frontières demeure. Non pas de cette façon un peu régressive qui veut voir, par exemple, en Alsace, sous le masque de la réconciliation franco-allemande et de l’intégration européenne, le retour d’une domination de la puissance allemande. La menace n’est pas absente si l’on examine la pesanteur du marché, les intentions de certains responsables allemands ou le désir, réaffirmé chez certains Alsaciens, de prendre de nouvelles distances avec la France, mais il faut aussi mesurer à quel point une expérience originale se poursuit là. Le mouvement des sociétés est riche, pas toujours quantifiable. L’économie ou la politique institutionnalisées n’en rendent qu’imparfaitement compte. Ces rencontres ont aussi contribué à installer un climat plus apaisé. La banalisation a marqué un progrès.
Ce remixage du passé n’est pourtant pas idyllique. Le décor de l’Alsace et sa mise en scène recouvrent une bonne part de la réalité alsacienne. En fait, le bilinguisme recule, et il faut désormais encourager le maintien d’un usage courant de l’allemand. Tous les ans, la dégradation de la connaissance de la langue du voisin est manifeste, en France comme en Allemagne ou en Suisse, y compris dans le public étudiant. Là où, pourtant, existait un terreau favorable, le fossé linguistique se creuse. On assiste aussi, parfois, à une sorte de fétichisation de l’alsacien comme langue, réputée seule perméable aux nuances de la pensée locale. Par ailleurs, les réalités politiques de l’un sont souvent ignorées chez l’autre. Les mutations profondes de la société allemande en général, le changement de posture de l’Allemagne dans le jeu international en particulier, restent encore à découvrir pour nombre d’Alsaciens.
Si les régions-frontières veulent vraiment prétendre servir de passeurs entre des expériences nationales différentes, la mémoire fossilisée ou idéalisée des siècles passés ne suffit plus. La connaissance de l’autre s’actualise dans des rencontres sans cesse recommencées, alimentées par une curiosité réelle ; et non simplement par la force du seul échange marchand : la fréquentation assidue du voisin n’évite pas son enfermement dans des stéréotypes dont toutes les enquêtes révèlent qu’ils demeurent vivaces, voire s’aggravent. Aujourd’hui, en Alsace, manque une ouverture plus profonde vers les réalités allemandes, mais aussi vers le reste du monde. Ces retrouvailles franco-allemandes charrient bon nombre de sous-textes lorsqu’elles rêvent de temps révolus que chacun réinterprète librement et parfois très curieusement, notamment à l’extrême-droite. Sur le Rhin, comme ailleurs, le travail des pontonniers ne se résume pas à accumuler du bois. Il faut savoir se jeter à l’eau pour commencer à construire un nouvel ouvrage.

Bilingue de naissance

Michel Scouarnec [***]
Je suis né dans les années trente, une période où la Bretagne bretonnante vivait un tournant linguistique. Dans mon village du centre-Finistère, la langue courante était encore le breton. En effet, une bonne moitié des adultes et des anciens (des femmes surtout) n’avait pas été scolarisée et ne connaissait pas la langue française. C’était le cas de ma grand-mère maternelle, qui vivait à la maison. Mes parents, scolarisés, étaient totalement bilingues. J’ai donc grandi dans deux langues maternelles vraiment étrangères l’une à l’autre. Je suis bilingue de naissance. On peut difficilement rendre compte d’une langue lorsqu’on la parle depuis la naissance. L’exercice est encore plus périlleux quand on parle deux langues. Chacune cache, en effet, sa propre logique. Mes deux langues existaient avant moi. Elles m’habitent et m’ont façonné. Elles précèdent et excèdent ce que je peux en dire. Elles cohabitent plus ou moins bien suivant les saisons et les jours. Il leur arrive même de se jalouser et de se faire concurrence. Il est arrivé aussi, malheureusement, que l’on ait cherché à glorifier l’une aux dépens de l’autre, en présentant le français comme la langue des Lumières, et le breton comme celle de la honte et de l’obscurantisme (on interdisait de parler le breton à l’école). Mais je dois dire que je les aime autant l’une que l’autre. Elles m’ont apporté une richesse incomparable et m’ont sans doute préparé à m’ouvrir au pluralisme et à la différence.
Deux langues maternelles, cela veut dire deux manières d’habiter le monde. Deux manières de parler, mais aussi deux manières de sentir, de regarder et d’entendre. Deux phrasés mélodiques quand je parle… Deux syntaxes. L’ordre des mots dans mes phrases bretonnes s’adapte à mes humeurs, se plie à mes amitiés ou masque mes sentiments, tandis que la rhétorique de la langue française est bien plus contraignante. Deux univers phonématiques et deux fluidités vocales. Deux manières de jouer des labiales, des gutturales, des dentales… mais aussi des nasales : parler et « chanter du nez n’est point un défaut pour les Bretons », comme le notait le musicologue L.-A. Bourgault-Ducoudray dans une conférence donnée en 1882, à la suite d’une visite en Bretagne. « C’est au contraire une qualité indispensable pour que l’exécution soit véritablement fine et raffinée. » Et le Français qu’il était d’ajouter : « Je n’ai pu me faire à ce genre de beauté. » Deux manières encore de nommer les choses, les plantes et les oiseaux, la vie et la mort, le ciel et la terre. Deux résonances corporelles des mots et donc aussi deux rapports au monde, deux affects. Deux manières de pleurer et de rire. Rire en breton me réjouit autant que rire en français, mais les ressorts de l’humour ne sont pas les mêmes dans les deux langues. Deux manières de croire et d’exprimer ma foi. Cet aspect a fait difficulté pour beaucoup de bretonnants au xxe siècle. Ne plus pouvoir chanter, prier, entendre prêcher en breton a représenté pour eux une violence symbolique, et l’on n’a pas su faire droit à un réel bilinguisme dans la liturgie, comme dans bien d’autres domaines. De plus, la langue bretonne présente des champs métaphoriques concrets très proches de ceux de la Bible, notamment de l’Evangile, tandis que la formulation française des catéchismes, de la prédication, voire de la prière, fait appel à un vocabulaire souvent abstrait et dogmatique, utile à la réflexion théologique, mais peut-être moins propice à éveiller et à entretenir la dimension relationnelle de la foi.
Nous faisons tous l’expérience de l’intraduisible lorsque nous passons d’une langue à l’autre. Traduire, c’est toujours interpréter, transposer. Lorsqu’il s’agit de langues dont la souche est la même, grecque et/ou latine, par exemple, le risque de trahison est amoindri. Mais, pour le français et le breton, l’on se heurte souvent à des impossibilités, tant les deux langues sont éloignées l’une de l’autre. Comment vivre intérieurement cette distance entre mes deux langues maternelles ? Ne s’agit-il pas d’une schizophrénie ? Je ne le pense pas. Je ne me dédouble pas. Je peux toujours, grâce à mes deux langues, entendre parler en moi l’autre que je suis, laisser parler en moi la voix de l’étranger que je suis et ainsi me désaliéner de moi-même. Je suis habité par cette évidence que je peux toujours exprimer la réalité de deux manières au moins, et non pas d’une manière unique. Je vis l’expérience de l’intraduisible comme une richesse plus qu’une infirmité. Il m’est donné en permanence la possibilité d’une vision stéréophonique et binoculaire du monde. Cela me permet de dialoguer en moi-même ou avec moi-même en m’efforçant d’éviter la clôture mentale ou l’autosuffisance. De surcroît, cela peut représenter une facilité pour entrer en dialogue avec les autres, et une prédisposition à percevoir les dangers de toute « babélisation » militante et totalitaire. Un appel aussi à la résistance contre les courants jacobins de tout poil, religieux ou étatiques, qui rêvent de langues uniques pour exercer leur emprise sur les esprits et les cœurs.
 
NOTES
 
[*]Marc Chabot est professeur de philosophie, écrivain et parolier. Il a publié plusieurs essais philosophiques sur les rapports hommes-femmes, ainsi qu’un essai sur le suicide. Il est chroniqueur régulier à la revue Relations.
[**]Lucien Febvre, Le Rhin. Histoire, mythes et réalités, Perrin, 1997, 129 F.
[***]Prêtre du Finistère, théologien, auteur de chants religieux bretons et français, et de nombreux ouvrages sur la liturgie et les sacrements.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Marc Chabot est professeur de philosophie, écrivain et paro...
[suite] Suite de la note...
[**]
Lucien Febvre, Le Rhin. Histoire, mythes et réalités, Perri...
[suite] Suite de la note...
[***]
Prêtre du Finistère, théologien, auteur de chants religieux...
[suite] Suite de la note...