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Études

2002/11 (Tome 397)

  • Pages : 120
  • Éditeur : S.E.R.

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Le 11 décembre 2001, la Chine entrait dans l’Organisation Internationale du Commerce, au terme de négociations qui auront duré quinze ans. Au lendemain de cette adhésion et à la veille du Seizième Congrès du Parti communiste chinois[1][1] Vers la fin août, la presse officielle a annoncé que..., les observateurs s’interrogent : à présent que la Chine est partie intégrante du jeu économique mondial, qu’elle est pleinement entrée dans « l’ère de la mondialisation », quels défis économiques, sociaux et politiques va-t-elle avoir à affronter ? Son développement va-t-il se poursuivre sur la ligne affirmée depuis le démarrage de la politique « de réformes et d’ouverture » engagée en 1979, et accélérée après 1992, ou bien faut-il parier sur des ruptures et des turbulences ?

Un colosse aux pieds d’argile ?

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Dans les milieux financiers et économiques internationaux, la question ne se posait guère il y a encore deux ans. La Chine était perçue comme un réservoir inépuisable, le nouveau moteur de l’économie mondiale, un marché qui ne pouvait que s’ouvrir, grandir et prospérer. La remarquable stabilité de l’économie chinoise au plus fort de la crise asiatique de 1997 avait renforcé encore cette impression. Paradoxalement, c’est dans le temps où la Chine enregistrait deux succès remarquables (l’obtention des Jeux Olympiques de 2008 et l’achèvement des négociations préparatoires à l’entrée dans l’OMC) que des doutes se manifestèrent avec une insistance nouvelle. L’optimisme l’emporte toujours, mais bon nombre d’acteurs et observateurs affirment désormais que la Chine traversera nécessairement une crise au cours de ce processus d’adaptation. Les estimations quant à l’ampleur et aux conséquences de cette crise varient encore fortement.

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Un ouvrage a joué le rôle de catalyseur, donnant une voix aux sceptiques ou aux Cassandre : The Coming Collapse of China[2][2] Gordon G. Chang, The Coming Collapse of China, Random... (L’écroulement proche de la Chine), de Gordon Chang, un avocat d’affaires américain, prédit l’effondrement du système chinois tel qu’on le connaît aujourd’hui. Le livre ne se recommande guère par sa rigueur. Gordon Chang ne précise pas si l’écroulement à venir concerne le système politique seulement, ou bien s’il faut attendre une récession économique de long terme ; il enroule données et anecdotes dans un récit qui veut prouver plus qu’il ne le peut. Mais l’ouvrage a eu un fort impact, parce qu’il situe au sein d’un même tableau des failles et contradictions du système chinois que des auteurs plus sérieux n’osent pas toujours étudier en séquence : la mauvaise santé du système bancaire, les protestations ouvrières, la répression exercée contre le Falungong, la réforme inachevée — et peut-être inachevable — des entreprises d’Etat, la paupérisation des campagnes… Devant l’échelle et la diversité des crises sectorielles que la Chine affronte, une question surgit : comment ces crises sectorielles ne se cristalliseraient-elles pas en une faillite globale du système ?

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Le paradoxe, c’est que pareille faillite n’est pourtant en rien inéluctable, et que les constats pessimistes que l’on est en droit d’enregistrer lorsqu’on s’arrête à telle dimension de l’économie et de la société chinoise, ne peuvent justifier trop rapidement un constat définitif. Il faut, bien sûr, dresser l’état des lieux dans quelques secteurs socio-économiques stratégiques, pour lesquels l’entrée dans l’OMC redouble encore les défis : les campagnes, les industries et la population ouvrière, le système financier et bancaire. Mais il faut aussi comprendre et analyser ce qui, cependant, fait tenir la Chine. Et il faut, enfin, savoir apprécier l’éventail des possibles, des « futuribles » qui s’ouvrent à la plus grande nation du globe.

Le contexte de l’entrée dans l’OMC

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Situons d’abord rapidement l’étape du 11 décembre 2001 dans un environnement d’ensemble. Pour reprendre l’excellente formule de Frédéric Bobin, l’entrée dans l’OMC n’est guère assimilable à un « Grand Bond en avant », mais bien plutôt à une étape dans la « Longue Marche » entamée par la Chine depuis l’entrée dans l’ère des réformes et de l’ouverture en 1979 [3][3] « Quand la Chine se mondialise, l’Asie s’inquiète… »,.... Car l’internationalisation de l’économie chinoise s’appréhende désormais sur près de vingt-cinq ans. Le commerce extérieur chinois est passé d’un volume de 20 milliards de dollars, vers la fin des années soixante-dix, à 510 milliards de dollars en 2001. Simultanément, la Chine a attiré des quantités records d’investissements directs étrangers. Durant les années quatre-vingt-dix, la Chine a été le second destinataire d’investissements directs étrangers, précédée seulement par les Etats-Unis, absorbant environ un tiers de l’investissement dirigé vers les pays en voie de développement. Les sociétés chinoises sont également devenues des investisseurs extérieurs. Dès le milieu des années 90, la Chine était le plus grand investisseur extérieur des pays en voie de développement et le huitième investisseur international.

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En dépit de pareille performance, la Chine est demeurée, à certains égards, assez peu intégrée à l’économie mondiale. Les tarifs élevés (même si elle a abaissé ses droits de douane de 43 % en 1992 à 17 % en 1997) et les barrières non tarifaires ont isolé des secteurs critiques de l’économie chinoise. La distribution, les télécommunications et les services financiers sont restés entièrement ou en grande partie fermés à l’investissement direct étranger. Par ailleurs, en 2000, les sociétés étrangères présentes en Chine (qui représentaient seulement environ un huitième de la production industrielle totale) concouraient pour cinquante pour cent aux exportations chinoises, indice d’une économie « à deux vitesses » — les entreprises nationales répondant d’abord aux besoins du marché intérieur (ou même seulement du marché local), les entreprises étrangères s’orientant vers le marché international, dans une logique proche de celle de l’ancien système des concessions. Le tableau mérite d’être nuancé, mais le constat d’ensemble révèle une vérité d’importance : l’internationalisation de la Chine n’est pas encore équivalente à son intégration dans l’ensemble du système économique. C’est cette intégration qui fait l’enjeu de l’entrée dans l’OMC.

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Il convient de noter que les protocoles qui régissent l’entrée de la Chine dans l’OMC sont exigeants, bien plus que ceux qui déterminaient l’accession des autres pays signataires il y a une dizaine d’années. Les engagements contractés par la Chine impliquent des coûts économiques substantiels. Ces coûts seront reflétés dans les taux de chômage au sein des secteurs soumis à la compétition internationale, dans le volume des importations et dans la part des services fournis par les sociétés étrangères en Chine.

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Les engagements de la Chine vont loin. Ils comprennent des réductions tarifaires qui abaisseront le niveau moyen des droits de douane aux environs de dix pour cent d’ici 2005, des réductions de taux plus drastiques encore pour les principaux produits agricoles, l’élimination de nombre de barrières non tarifaires et la réduction des possibilités par l’Etat de ne faire appel qu’aux entreprises nationales pour les contrats publics, l’ouverture progressive de secteurs de services tels que les télécommunications, la distribution, les opérations bancaires, l’assurance. En outre, le protocole spécifie les engagements de la Chine quant au respect des normes internationales de protection de la propriété intellectuelle.

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Or, ces contraintes supplémentaires s’exerceront dans un contexte de mécontentement social dont l’ampleur a été confirmée dans un rapport publié par un groupe de recherche du Comité Central, en juin 2001. Il détaille l’augmentation des « protestations et incidents collectifs » sans en dissimuler l’échelle. Il reconnaît que la corruption est le facteur principal des confrontations enregistrées entre la population et les cadres, et mentionne parmi les groupes impliqués dans ces incidents : les paysans, les ouvriers en cessation d’activité, d’anciens soldats, des fonctionnaires, des professeurs et des étudiants… En vérité, une gamme impressionnante de mécontents. Regardons de plus près trois secteurs pour lesquels l’entrée dans l’OMC pose à la Chine de redoutables défis [4][4] La revue Perspectives chinoises, éditée à Hong-Kong,....

La Chine vue des campagnes

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L’agriculture chinoise pâtit de sa très faible compétitivité. La productivité du travail des fermiers est inférieure de près de 40 % à la moyenne internationale. Les prix du riz, du maïs, du blé, du soja ou du coton sont ainsi largement supérieurs à ceux pratiqués à l’étranger, jusqu’à plus du double parfois. Et la compétitivité ne pourra être accrue qu’en réduisant une population rurale qui connaît déjà un redoutable problème de sous-emploi. Le gouvernement chinois lui-même estime le nombre des personnes en chômage ou quasi-chômage à 120 millions ; et il prédit que ce chiffre pourrait encore augmenter de plus de 40 pour cent. La nécessaire diminution de la population rurale est l’une des causes principales de cet accroissement encore à venir de la population privée d’emploi. Dans le même temps, l’écart entre revenu paysan et revenu urbain se creuse toujours davantage [5][5] En moyenne, le revenu disponible rural est désormais....

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Les conséquences de l’entrée dans l’OMC sur le marché agricole chinois se font sentir d’ores et déjà : dès le 15 mars 2002, le Premier ministre Zhu Rongji se plaignait de l’impact des importations américaines, notamment des importations de soja. On ne s’étonnera guère que la Chine, à l’instar de la Communauté Européenne, ait fortement protesté contre le passage de la récente « Farm Bill » américaine. Les difficultés intérieures influenceront nécessairement le climat des relations commerciales multilatérales.

Les entreprises d’Etat et la population ouvrière

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Le dossier sur lequel Zhu Rongji s’est le plus engagé depuis cinq ans est celui de la réforme des entreprises d’Etat. Depuis 1949, la société chinoise était organisée comme un entrecroisement colossal de filets de sécurité. De tels filets étaient fournis par les unités de travail et d’autres organismes sociaux, économiques ou civils dont le rôle était de maximiser un sentiment d’appartenance sociale et de sécurité psychologique, tout en réduisant au minimum les occasions de s’échapper du filet protecteur. Sécurité et contrôle constituaient les deux faces de la même pièce. C’est ce filet géant qui, depuis 1997, a été peu à peu démantelé. La mise au chômage de moins en moins déguisée de millions d’ouvriers et la fin du système de protection sociale dont ils jouissaient ne sont pas des réformes de nature simplement économique. La réforme des entreprises d’Etat, qui a préparé l’entrée dans l’OMC et qui sera encore précipitée par la mise en application des engagements de la Chine, signifie un gigantesque bouleversement dans l’ensemble des comportements collectifs et dans la conception même du contrat social [6][6] Sur la perception du contrat social, cf. Wenfang Tang,....

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Dans le nouveau contrat qui se met progressivement en place, l’accroissement des positions offertes dans l’éducation supérieure et les emplois de bureau vont de pair avec une plus grande capacité pour les familles aisées d’assurer pour leur descendance un accès privilégié à ces nouveaux postes. A l’inverse, l’accès à l’éducation et à la santé est de plus en plus onéreux pour les autres secteurs sociaux. Parallèlement, la fragmentation du marché du travail induit une différenciation de plus en plus grande des stratégies employées pour s’assurer emploi et revenus, et cette différenciation freine l’émergence de stratégies de groupe et de classe. La réforme économique joue dans le sens de l’individualisation, et non pas encore dans celui de la mise en œuvre de nouvelles solidarités. La multiplication récente des protestations ouvrières indique peut-être une évolution encore indécise.

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Pourtant, malgré les traumatismes provoqués par la réforme des entreprises d’Etat, la société chinoise témoigne d’une remarquable faculté d’adaptation (c’est le phénomène inflationniste de la fin des années quatre-vingts qui a provoqué jusqu’à présent les réactions les plus négatives dans la population). Et l’on peut noter une certaine homogénéisation des attitudes sociales, à l’Est comme à l’Ouest — phénomène dont les causes sont à rechercher dans la vie urbaine, les médias, la logique des grandes organisations, les nouvelles technologies, l’élévation du niveau d’éducation. En fin de compte, dans ce contexte fluide et multiforme, les chocs sociaux induits par les réformes sont pour l’instant globalement amortis.

La réforme du système bancaire et financier

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La situation financière des entreprises et de l’Etat chinois a-t-elle atteint la cote d’alerte ? C’est la question débattue dans les milieux économiques internationaux. De nombreuses entreprises chinoises ont des niveaux d’endettement plus élevés que ceux des conglomérats coréens avant la crise de 1997. On évalue à plus d’un tiers les prêts bancaires qui ne seront jamais remboursés (le double du niveau qui a déclenché ailleurs les crises bancaires structurelles des années quatre-vingts). Les remèdes susceptibles d’assainir la situation pourraient se révéler aussi dangereux que le mal. L’entrée sur le marché financier des banques étrangères, moins sensibles aux pressions locales ou gouvernementales, « pourrait mettre la stabilité du système bancaire domestique en danger », avertit la Banque de Développement Asiatique. Cependant, la Chine a survécu à la crise financière asiatique grâce à des facteurs qui demeurent pertinents : une monnaie non convertible, des taux élevés d’épargne (environ quarante pour cent du PIB), d’importantes réserves bancaires centrales et le niveau encore modeste de la dette extérieure.

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L’inquiétude n’en est pas moins perceptible. L’Etat aurait mis de côté 35 milliards de dollars pour aider à éponger les créances irrecouvrables détenues par près de trois mille entreprises publiques au cours des trois à cinq années à venir. C’est que la Chine a déjà permis la mise en faillite de près de deux mille entreprises publiques entre 1998 et 2000, et l’entrée dans l’OMC accélérera cette tendance. Il n’en faut pas moins ménager des « soupapes » pour amortir les explosions sociales possibles.

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Peut-être plus préoccupant encore : au cours des dernières années, la Chine a fait usage du déficit budgétaire pour stimuler la demande domestique, ce déficit atteignant 15 pour cent du PIB. En prenant en compte d’autres créances — telles les obligations cautionnées par les banques et entreprises d’Etat —, la dette publique pourrait se monter à 40 pour cent du PIB. Des observateurs ajoutent même à ces chiffres les comptes désastreux des caisses de retraite et les créances non recouvrables des banques, pour en conclure que, dans un délai de trois à cinq ans, le déficit budgétaire excédera facilement 100 pour cent du PIB.

Un Etat prétorien ?

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Si telles sont les menaces que l’entrée dans l’OMC précipite et redouble, pourquoi les dirigeants chinois ont-ils accepté pareils risques et de tels coûts ? La première raison tient sans doute à ce que la légitimité du régime, depuis vingt ans, dépend de sa capacité à améliorer le niveau de consommation de ses citoyens et à diversifier l’offre économique. Pour ce faire, la croissance doit se poursuivre, quels qu’en soient les risques. Et, d’après la Banque Mondiale, l’entrée dans l’OMC devrait entraîner pour la Chine une augmentation du taux de croissance de deux pour cent par an jusqu’en 2005. Les dirigeants chinois sont également convaincus que l’acceptation de la logique de la mondialisation leur octroie un avantage compétitif important. Leur régime libéral d’investissements étrangers et les faibles coûts du travail leur permettent de participer aux réseaux intégrés de production mondiale, afin d’assurer efficacement un soutien durable de la croissance.

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Par ailleurs, la concurrence accrue est perçue par les dirigeants comme une source de pression sur les banques et les entreprises, qui les force à entreprendre les réformes de structure nécessaires. En d’autres termes, l’adhésion de la Chine à l’OMC est un levier pour accélérer les réformes intérieures, tout en dégageant la responsabilité des dirigeants eux-mêmes. Entrer dans l’OMC, cela revient à lancer une locomotive sur une voie ferrée bloquée par des grévistes, tout en faisant descendre le conducteur de la machine. Il faudra donc que le train passe…

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Un troisième type d’explication tient aux changements de la structure de classes et d’intérêts dans la Chine contemporaine. La privatisation et les réformes ont provoqué une collusion — une confusion même — entre dirigeants de l’Etat-Parti et patrons d’entreprise, cette confusion signalant l’émergence d’une classe dirigeante du capitalisme d’Etat. Les mêmes réformes ont entraîné une segmentation accrue de la classe ouvrière, qui a empêché celle-ci de se constituer en contre-pouvoir effectif. Or, l’entrée dans l’OMC renforce la mainmise sur le système politico-économique, comme les possibilités d’enrichissement de cette nouvelle classe dirigeante [7][7] Cf. Alvin Y. So, « The State Economic Development and....

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De quoi, peut-être, trouver matière à appliquer à la Chine contemporaine la notion de « société prétorienne [8][8] Daniel C. Lynch, After the Propaganda State : Media,... ». Dans une société prétorienne se mettent en place des processus chaotiques et non institutionnels de participation politique. Les enjeux accrus de certains secteurs de la société dans la sphère économique les conduisent à intervenir dans le jeu politique par des formes de participation qui les font jouir d’un avantage comparatif : corruption pour les entrepreneurs, grève pour les ouvriers, usage de la force pour les militaires, diffusion de messages symboliques pour les producteurs culturels… Le concept a d’abord été développé pour rendre compte de l’évolution des sociétés en développement dans les années soixante. Son adéquation à la situation de la Chine contemporaine n’est donc pas absolue, mais l’usage du terme attire l’attention sur le contexte socio-politique dans lequel s’est déroulé le débat sur l’accession à l’OMC.

Quels scénarios pour le futur ?

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On le constate, le tableau n’est pas tout d’une pièce, et les évolutions sont quelque peu divergentes. Chine forte ou Chine fragile ? Chine forte et fragile plutôt.

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Au terme de cette analyse, nous pouvons risquer un pronostic d’ensemble :

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— Le grand atout chinois, c’est le potentiel de croissance « de rattrapage » qui reste encore à exploiter. L’état du pays il y a vingt ans encore était tel, la taille du marché intérieur est si imposante, les gisements de productivité sont si étendus, que la Chine peut éviter ou amortir nombre de crises simplement en poursuivant le mouvement entrepris, d’autant que les macro-politiques lancées ont été globalement saines, à l’exclusion sans doute de leur portée sur l’environnement et de l’évaluation des écarts de richesses ainsi créés.

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— Il n’en reste pas moins que nombre de crises sectorielles sont à prévoir et que certaines se dessinent déjà. Un écroulement du revenu agricole, une extension des protestations ouvrières, une crise proprement financière — l’un ou l’autre de ces phénomènes risque de se matérialiser dans les trois ou cinq prochaines années.

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— Mais il reste fort probable qu’une crise sectorielle, quelle que soit son ampleur, serait dans l’immédiat jugulée et contrôlée par le Gouvernement central, et marquerait davantage un coup d’arrêt qu’une faillite structurelle.

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— En même temps, la Chine se doit de réussir sa réforme politique au cours des cinq années à venir, faute de quoi le pouvoir risque de rester sans réponse et d’être privé de toute légitimité si le potentiel de croissance se tarit ou si une crise sectorielle finit par échapper à son contrôle. Car les dérapages graves qui peuvent se produire ne sont pas uniquement économiques. Par ordre décroissant de probabilités, voici quelques-unes des occurrences qui activeraient très dangereusement les faiblesses potentielles de la Chine : une crise financière peut-être occasionnée par la faiblesse des marchés mondiaux ; un désaccord grave au sein de la direction du Parti ; une mise en réseau de mécontentements paysans, ouvriers et étudiants ; la réapparition de mouvements similaires à Falungong ; une aventure extérieure mal contrôlée (à propos de la question taiwanaise notamment) ; une catastrophe écologique hors de proportion… Au fur et à mesure que la croissance économique n’est plus un phénomène « automatique », la question politique retrouve son importance.

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* * *

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Si la Chine a les meilleures raisons d’être confiante en son avenir, elle aurait donc tort de croire que sa force lui permettra de surmonter comme par magie toutes ses faiblesses. Point de raison de prédire l’apocalypse, mais les cinq ou six prochaines années devront être l’occasion de profonds changements de cap, permettant l’édification d’un nouveau contrat social et politique acceptable par un plus grand nombre. Faute de quoi l’année 2008 (celle des Jeux Olympiques de Pékin) pourrait voir sa charge symbolique renversée et se révéler l’année de tous les dangers.

Notes

[1]

Vers la fin août, la presse officielle a annoncé que le Congrès se tiendrait à partir du 8 novembre, une date plus tardive dans l’année que ne le veut la tradition.

[2]

Gordon G. Chang, The Coming Collapse of China, Random House, 2001.

[3]

« Quand la Chine se mondialise, l’Asie s’inquiète… », Le Monde, 29 octobre 2001.

[4]

La revue Perspectives chinoises, éditée à Hong-Kong, a publié un dossier « Spécial Chine OMC » en deux parties (numéros de janvier-février et mars-avril 2002). Il contient d’excellentes analyses sectorielles.

[5]

En moyenne, le revenu disponible rural est désormais 3,5 fois inférieur au revenu disponible urbain. Et les différences régionales sont très importantes, les régions rurales les plus pauvres ayant un revenu plus de cinq fois inférieur aux régions rurales les plus riches.

[6]

Sur la perception du contrat social, cf. Wenfang Tang, William L. Parish, Chinese Urban Life Under Reform : The Changing Social Contract, Cambridge, Cambridge University Press, 2000.

[7]

Cf. Alvin Y. So, « The State Economic Development and the Changing Pattern of Class and Class Conflict in China », East Asia Research Paper, n. 12, nov. 2001, Taipei, Academia Sinica.

[8]

Daniel C. Lynch, After the Propaganda State : Media, Politics and « Thought Work » in Reformed China, Stanford : Stanford University Press, 1999.

Résumé

Français

A présent que la Chine est partie intégrante du jeu économique mondial, quels défis économiques, sociaux et politiques va-t-elle devoir affronter ? Son développement va-t-il se poursuivre sur une ligne d’ouverture, ou bien faut-il parier sur des ruptures et des turbulences ?

Plan de l'article

  1. Un colosse aux pieds d’argile ?
  2. Le contexte de l’entrée dans l’OMC
  3. La Chine vue des campagnes
  4. Les entreprises d’Etat et la population ouvrière
  5. La réforme du système bancaire et financier
  6. Un Etat prétorien ?
  7. Quels scénarios pour le futur ?

Pour citer cet article

Vermander Benoît, « Chine forte, Chine fragile. Après l'entrée dans l'OMC », Études, 11/2002 (Tome 397), p. 453-462.

URL : http://www.cairn.info/revue-etudes-2002-11-page-453.htm


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