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Études

2003/11 (Tome 399)

  • Pages : 120
  • Éditeur : S.E.R.

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Les Etats-Unis et la Chine sont les deux puissances mondiales principales de ce début de siècle. Le constat peut paraître brutal, il n’en est pas moins fondé. Certes, d’autres pouvoirs régionaux jouent ou sont en mesure de jouer un rôle important dans la configuration internationale. L’Europe a un poids économique et démographique comparable, sinon supérieur, à celui des Etats-Unis. Mais elle n’est pas et ne sera sans doute pas avant longtemps cet ensemble solidaire et cohérent qui serait en mesure d’entreprendre des initiatives diplomatiques et militaires décisives. La Russie reste une grande nation, mais son poids n’est pas celui de l’ex-Union Soviétique. L’importance démographique ou économique de pays tels que l’Inde, l’Indonésie, le Japon, le Brésil est patente, mais, là encore, n’existe pas la conjonction de facteurs qui ferait de ces pays des acteurs déterminants de l’ère de la mondialisation.

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Face aux Etats-Unis, seule la Chine apparaît comme un pouvoir unifié concurrent. Certes, son poids économique n’est toujours pas à la hauteur de sa masse démographique, mais le dynamisme qu’elle manifeste ne s’essoufflera pas de si tôt. Certes encore, elle n’est pas en mesure d’aligner une force militaire qui lui permette d’envisager un conflit avec les Etats-Unis, mais elle est déjà la puissance régionale dominante, et les efforts qu’elle consent en termes de technologie et rationalisation militaires sont impressionnants. Enfin, seuls les Etats-Unis, la Chine et, jusqu’à un certain point, l’Europe affichent une ambition qui porte sur l’ensemble des dossiers internationaux.

Une fascination réciproque

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Tant la Chine que les Etats-Unis ont une conscience aiguë de cet état des choses. La relation qui lie les deux puissances du Pacifique est émotionnellement chargée, lourde de fascination, crainte, admiration, méfiance… d’un côté comme de l’autre. L’Amérique, dans la langue chinoise, c’est mot-à-mot « le beau pays », la terre où l’on rêve d’émigrer, la nation neuve où tout redevient possible, où l’on échappe aux carcans de la tradition, où la modernité s’invente. Mais c’est aussi le pays qui menace le meilleur de la tradition nationale, la puissance impérialiste qui veut imposer son mode de vie, ses croyances et ses entreprises à prétention monopolistique ; c’est encore le protecteur indéfectible de la petite île de Taiwan, aux seules fins de diviser la nation chinoise ; c’est, en un mot, le modèle qu’il faut savoir imiter, afin de mieux le contrecarrer… Fascination qui n’est pas nouvelle : elle se profile dès la fin du xixe siècle et se confirme après 1919 lorsqu’est signé l’écroulement de l’ordre européen.

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L’attraction américaine envers la Chine est également une donnée de longue date, qui fait souvent des Américains (diplomates, militaires, universitaires, hommes d’affaires…) des connaisseurs très avertis du monde chinois. Le vieil Empire chinois, dont l’histoire et les valeurs se situaient aux antipodes de celles de la jeune nation américaine, a représenté très tôt — et représente toujours — une nouvelle frontière, un contre-modèle culturel et politique, un marché à la taille de l’ambition des entreprises américaines, un défi délicat pour la politique d’immigration, et enfin la menace principale pour la Pax americana sur le versant asiatique. Ce sont là des représentations tout à la fois fortes et confuses, qui expliquent la complexité, les incohérences, mais aussi la continuité de la politique américaine envers son vis-à-vis.

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La relation entre les Etats-Unis et la Chine est et restera intense, tendue, complexe, un mélange d’admiration mutuelle, de coopération pragmatique et de compétition sans merci. Ce qui rend cette relation plus importante et intéressante que jamais, c’est qu’elle associe deux pays dont, depuis vingt ans, le poids face au reste du monde n’a cessé de s’accroître. La dernière décennie du xxe siècle a vu les Etats-Unis réaffirmer leur rôle de leader technologique et militaire mondial, une position encore renforcée par le démantèlement de l’empire soviétique. Depuis un quart de siècle, la Chine enregistre le taux de croissance le plus élevé au monde et aspire à traduire ce potentiel en un rôle politique, culturel et militaire incontesté. Ce renforcement parallèle ne rend-il pas plus complexe et plus risquée l’interaction entre les deux acteurs ?

Une situation gelée

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Pour cerner les formes que cette interaction peut prendre dans les années qui viennent, les effets positifs ou déstabilisateurs qu’elle est en mesure de produire, il faut nous tourner vers la mémoire collective des deux nations, considérer quels ont été les aléas de leurs relations au cours du dernier demi-siècle, et repérer ainsi quels sont les enjeux récurrents qui déterminent les tensions et apaisements rythmant cette histoire commune [1][1] L’analyse de la période 1949-2002 s’appuie sur l’ouvrage....

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Dès 1949, la division entre le régime communiste, vainqueur de la guerre civile, et la Chine nationaliste, réduite à l’île de Taiwan, va être déterminante pour la relation qui s’instaure alors. L’antagonisme sino-américain tardera pourtant à se nouer. Certes, en octobre 1949, les Etats-Unis confirment leur reconnaissance de la République de Chine (à Taiwan) comme seul gouvernement légal de la Chine. Mais, jusqu’à l’éclatement de la guerre de Corée en juin 1950, l’Amérique envisage encore l’abandon complet du régime nationaliste. L’invasion de la Corée du Sud en juin 1950 va geler pour longtemps la situation. Dès juin 1950, le président Truman ordonne à la Septième Flotte d’être en état de s’opposer à une attaque contre Taiwan. En février 1951, l’Assemblée générale des Nations Unies condamne la République Populaire de Chine (RPC) pour son engagement en Corée. C’est dans ce contexte que se tient la conférence de San Francisco et qu’est signé le traité de paix avec le Japon du 8 septembre 1951. Le Japon abandonne une série de territoires acquis entre la fin du xixe siècle et 1945, dont Taiwan et les îles Pescadores. En même temps, ce traité reste muet sur la destination de ces territoires. Parce que ce traité n’indique pas à quelle Chine revient Taiwan, les pays socialistes présents à San Francisco refusent de le signer. Et la RPC déclare ce traité nul et non avenu [2][2] C’est avec Taipei que Tokyo décide de négocier et signer,.... C’est la source d’un foyer de tensions internationales encore non résolues. L’éclatement de la première crise de Quemoy (Kinmen), en août 1954, accélère la conclusion d’un traité de défense mutuelle entre les Etats-Unis et Taiwan. Le traité, néanmoins, restait défensif : il ne pouvait être invoqué par Taipei pour reconquérir le continent chinois. Ainsi s’affirmait la volonté constante des Etats-Unis (jamais démentie encore) de préserver le statu quo dans le détroit de Formose.

La nouvelle donne des années soixante-dix

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C’est au début des années soixante-dix que se produit un changement essentiel dans la stratégie américaine. Les discussions secrètes impliquant Richard Nixon, Henry Kissinger, Mao Zedong et Zhou Enlai sont entrées dans la légende diplomatique. Le transfert à la République populaire du siège de la Chine à l’ONU, en 1971, établit une nouvelle donne. Parallèlement, il met fin à tout espoir de représentation parallèle des deux Etats chinois au sein de l’organisation internationale. Un premier communiqué commun sino-américain est signé à Shanghai en février 1972. Le paragraphe qui concerne les relations entre la Chine et Taiwan est ainsi rédigé : « La partie américaine déclare : les Etats-Unis réalisent que les Chinois des deux côtés du détroit de Taiwan soutiennent tous qu’il n’y a qu’une seule Chine et que Taiwan fait partie de la Chine. Le gouvernement américain n’élève pas de contestation à propos de cette position. » Toutefois, les Etats-Unis maintiennent pendant sept ans leur ambassade à Taipei. Parallèlement, Washington établit un bureau de liaison à Pékin.

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La mort de Tchang Kaï-shek (1975), à qui succède son fils Chiang Ching-kuo, celle de Mao Zedong (1976) et la réhabilitation de Deng Xiaoping (1977), ainsi que l’élection d’un président américain démocrate, Jimmy Carter (1976), jalonnent la route qui mène au communiqué du 1er janvier 1979, lequel marque enfin l’établissement formel des relations diplomatiques entre la Chine et les Etats-Unis.

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Cependant, trois mois plus tard, le Congrès américain vote la Loi sur les relations avec Taiwan, qui établit le cadre légal des relations non officielles entre les Etats-Unis et Taiwan, et fixe les conditions de l’assistance militaire américaine à l’île nationaliste. Cette loi devient rapidement l’objet de vives critiques de la part de Pékin qui, en 1981-1982, lance une offensive contre le maintien de relations militaires étroites entre Washington et Taipei. Pékin contraint Washington à signer, le 17 août 1982, un troisième communiqué commun relatif à cette question. Ce texte affirme que « [le gouvernement américain déclare qu’]il ne cherche pas à appliquer une politique à long terme de ventes d’armes à Taiwan » et qu’il s’oriente peu à peu vers « une résolution complète de cette question ».

Une relation de plus en plus complexe

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Les Etats-Unis ne s’en tiendront jamais à la lettre du communiqué, mais continueront d’assurer à Taiwan le niveau de sécurité qui assure le statu quo entre l’une et l’autre Chine. En même temps, la nature des relations avec Pékin va progressivement s’enrichir et se diversifier. Au delà du problème taiwanais, les accords commerciaux, les questions relatives aux droits de l’homme, à l’espionnage industriel, à la coopération au sein du système des Nations Unies, vont peu à peu façonner une relation de plus en plus complexe, plurielle, essentielle pour l’un et l’autre partenaires. La complexité même de cette relation explique la continuité qui marquera la politique des différentes administrations américaines. Si la rhétorique électorale conduit à dénoncer tous les quatre ans les accommodements excessifs prétendument consentis par le Président sortant, son successeur ne tarde guère à endosser la ligne de l’administration précédente.

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Il en est allé ainsi avec l’administration de George W. Bush, alors même que les déclarations alarmistes sur une Chine désignée comme le « concurrent stratégique » des Etats-Unis laissaient présager un réajustement substantiel des relations bilatérales. La non-remise en cause du principe de « Chine unique », le soutien de l’entrée rapide de la Chine populaire comme de Taiwan dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC), effective en décembre 2001, et l’opposition à l’indépendance formelle de Taiwan, témoignent d’une grande continuité. Au départ, on avait pourtant assisté à une remise en cause des principes diplomatiques de l’administration Clinton. Il s’agissait d’intégrer les menaces que faisait peser l’accroissement des missiles déployés par la Chine ou la Corée du Nord sur les forces américaines et les alliés ou amis des Etats-Unis dans la région. L’incident de l’avion-espion EP3, survenu le 1er avril 2001, reflétait le nouvel état de tension qui s’était instauré entre Washington et Pékin [3][3] Ce jour-là, un avion de surveillance américain était.... Toutefois, et de manière assez paradoxale, cet incident amenait les deux puissances à prendre davantage conscience, à quelques mois de l’entrée de la Chine dans l’OMC, des dommages que toute détérioration durable de leurs relations pouvait causer à leurs intérêts respectifs.

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Les nouvelles priorités américaines, après l’attentat terroriste du 11 septembre 2001, rendaient une politique d’accommodement plus nécessaire encore. A Shanghai, en novembre 2001, le Président américain abandonnait toute idée de « compétition stratégique », parlant de « relation de coopération constructive et sincère ». Depuis, les rencontres au sommet se sont multipliées et ont permis une progressive reprise des relations, en particulier du dialogue sur les droits de l’homme, et des contacts entre militaires des deux pays. Si le ton de la politique américaine est plus ferme que par le passé, si l’affirmation de l’engagement américain en faveur de la sécurité de Taiwan est sans ambiguïté, les Etats-Unis veulent éviter tout risque d’être pris dans une spirale conflictuelle avec Pékin. Et le gouvernement chinois, de son côté, est soucieux de ne pas mettre en péril une relation commerciale essentielle à la croissance économique, pièce maîtresse du maintien de la stabilité sociale. L’extrême prudence des réactions officielles durant la guerre d’Irak témoigne du souci de Pékin d’éviter toute confrontation dès lors que les intérêts vitaux chinois ne sont pas directement en jeu.

L’économique, le politique, le symbolique…

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Et pourtant, au delà de la prudence manifestée par les deux protagonistes, l’examen des dossiers bilatéraux montre que les sujets de confrontation ne manquent pas. C’est même la profondeur des divergences de fond entre la Chine et les Etats-Unis qui peut expliquer la prudence manifestée, d’un côté comme de l’autre. Cinq grandes questions déterminent le futur des relations entre l’une et l’autre puissances.

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Taiwan. – On vient de voir que le souci de Washington de garantir le statu quo dans le détroit de Formose est à la fois la constante la plus notable de la politique américaine et la pomme de discorde principale avec Pékin. Pour le régime continental, l’unification entre les deux rives couronnerait le processus de reconstruction nationale et effacerait définitivement les humiliations subies par la Chine entre 1840 et 1949. L’appartenance de Taiwan à la Chine fait figure de dogme intangible : sa remise en cause ouvrirait des questions périlleuses quant à l’essence même de la nation chinoise et la définition du territoire national. Du côté américain, l’engagement en faveur du statu quo (qui est très clairement distingué d’un soutien à l’indépendance formelle de Taiwan, laquelle entraînerait presque automatiquement un conflit armé) repose sur un ensemble de raisons : le désir de limiter l’orbite stratégique de la Chine, et notamment son contrôle des routes maritimes ; le soutien à une démocratie dont la disparition éroderait très gravement la crédibilité internationale des Etats-Unis ; le poids du lobby taiwanais dans la politique intérieure ; une conception géopolitique d’ensemble des intérêts américains dans la région. La compétition latente entre la Chine et les Etats-Unis se cristallise donc autour de la petite île, et toute rupture du statu quo sur cette question aurait des conséquences en chaîne.

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Le leadership régional. – La guerre de Corée avait pour enjeu le leadership politique en Extrême-Orient. Jusqu’à aujourd’hui, la question nord-coréenne soulève celle de l’indispensable compromis entre Washington et Pékin pour assurer les équilibres régionaux : si la montée en puissance de la Chine contribue à solidifier l’alliance américano-nippone, elle affaiblit, en revanche, les liens entre la Corée du Sud et les Etats-Unis. En 2001, pour la première fois, les entrepreneurs coréens ont investi davantage en Chine qu’aux Etats-Unis. La même année, plus de Chinois que d’Américains ont visité la Corée du Sud. En 2002, la Chine est devenue le premier partenaire commercial de Séoul. En 2003, la Corée du Sud devrait effectuer en Chine près de la moitié de ses investissements à l’étranger. Une évolution à situer dans un processus de long terme : depuis le début des années 1990, la popularité de la Chine dans l’opinion publique coréenne croît de manière continuelle, tandis que celle des Etats-Unis a chuté tout aussi régulièrement. Selon les sondages, cela s’explique par une perception croissante de la Chine comme puissance régionale stabilisatrice, capable notamment de faire entendre raison à la Corée du Nord. A l’inverse, les initiatives américaines sont supposées nourrir les antagonismes existants, perpétuant ainsi la division entre les deux Corées et la faiblesse politique de la région. Ainsi, la compétition pour le leadership régional tourne pour l’instant à l’avantage de la Chine, mais cette dernière doit faire montre d’une modération persistante dans ses objectifs et son style politiques si elle entend s’assurer une confiance accrue de la part de ses voisins.

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La compétition économique. – Ce poids politique croissant de la Chine est, bien sûr, une conséquence du succès économique rencontré dans les deux dernières décennies. Un tel succès est un fait éminemment positif : l’accent porté sur la croissance diminue les risques d’aventure extérieure, et il crée un faisceau d’intérêts communs avec les autres membres de la communauté internationale, à commencer par les Etats-Unis. Pourtant, la situation n’est pas exempte d’ambiguïtés : en matière de droits intellectuels, d’aide à l’agriculture, d’exceptions aux règles de l’OMC, les conflits juridiques et commerciaux entre la Chine et les Etats-Unis ne feront que se développer. Cela n’est pas, en soi, un fait très préoccupant (que l’on pense aux guerres commerciales périodiques entre les Etats-Unis et l’Europe), pour autant que des compromis permettent d’affiner peu à peu les règles du jeu. En même temps, il est manifeste qu’il existe une inquiétude américaine devant les avancées chinoises — dans le domaine des technologies de l’information, par exemple. Et la Chine entend travailler activement à l’élimination du quasi-monopole américain sur les logiciels et les systèmes d’exploitation. En d’autres termes, le succès économique chinois est sans doute pour les Américains une raison de se réjouir, tant que la Chine reste « l’atelier du monde », une réserve immense de main-d’œuvre et de consommateurs ; mais son expansion continue créera des problèmes inédits, qui se conjugueront aux tensions géopolitiques évoquées plus haut.

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Les droits de l’homme et la gouvernance politique. – Une bonne part de ces problèmes tient à la nature d’un régime qui a beaucoup moins évolué que l’économie et la société chinoises. Il faut faire crédit aux Etats-Unis de s’être engagés sur la question des droits de l’homme et de la transformation politique en Chine plus avant que l’Europe ne l’a jamais fait. Frappante est l’entrée du terme « droits de l’homme » dans la langue chinoise courante et dans l’agenda politique, du seul fait du martèlement américain sur la question. En même temps, les Américains sont soupçonnés, par les gouvernants comme par l’homme de la rue, d’insister autant sur les droits de l’homme aux seules fins de prendre la Chine en défaut, d’éroder sa position internationale ou de modeler son système de valeurs. L’argument n’est pas dépourvu de fondement, même si ses limites sont évidentes. Au reste, davantage que les prises de position des institutions officielles des Etats-Unis, est digne d’intérêt le travail poursuivi par les fondations privées et les universités américaines pour favoriser des expériences de participation villageoise, former des cadres provinciaux aux principes de la gouvernance, contribuer au renforcement des corps intermédiaires. C’est bien la société civile américaine qui a su rencontrer et renforcer la société civile chinoise encore en gestation.

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Les valeurs culturelles et le système international. – Cet effort de long terme portera des fruits, pour autant que la société chinoise dépasse la relation haine-amour qu’elle continue d’entretenir avec le vis-à-vis américain. Surgit la tentation d’un fondamentalisme culturel, opposant à une essence chinoise prétendument immuable des usages occidentaux (apprentissage de l’anglais, techniques de gestion…) à utiliser à bon escient dans la compétition économique et culturelle. C’est aussi qu’une rancœur de plus en plus forte se manifeste : comment une saine globalisation est-elle possible, alors qu’une culture domine à ce point le reste du monde, et que cette culture se montre si fermée aux valeurs et aux traditions des autres ?

Bilatéralisme et mondialisation

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L’une des leçons de l’analyse qui précède, c’est qu’un appui trop exclusif sur les Etats-Unis dans l’effort que fait la Chine pour s’ouvrir et se réformer est lourd de dangers. Le dialogue que la Chine poursuit doit inclure ses proches voisins (pour lesquels elle manifeste souvent bien peu d’intérêt) et le continent européen. Un dialogue culturel pour temps de globalisation prend en compte la diversité des ressources culturelles mobilisables. Alors, au travers du dialogue, les diverses traditions entrent dans une nouvelle compréhension d’elles-mêmes, se livrent à un travail de réinterprétation ouvert par la simple confrontation avec l’altérité. La souplesse et la créativité de ce type d’interaction sont les vertus développées par l’Europe, les vertus aussi que recherche la Chine pour imaginer son futur. Il faut donc espérer que, peu à peu, se mettront en place des structures permettant aux institutions et entreprises européennes d’entrer plus avant en dialogue avec leurs interlocuteurs chinois. Le travail poursuivi par les fondations privées et les universités américaines est un modèle dont l’Europe peut s’inspirer. Il ne s’agit pas pour l’Europe de « supplanter » les Etats-Unis dans la relation privilégiée que ces derniers ont su engager avec la Chine, mais plutôt d’inviter l’un et l’autre partenaires à dépasser les conflits que cette interaction provoque, grâce à son inscription dans un échange multilatéral qui réforme et reformule les principes et l’ethos de l’ordre mondial.

Notes

[1]

L’analyse de la période 1949-2002 s’appuie sur l’ouvrage de Jean-Pierre Cabestan et Benoît Vermander, Chine-Taiwan, peut-on construire la paix ?, à paraître aux éditions Economica fin 2003.

[2]

C’est avec Taipei que Tokyo décide de négocier et signer, en avril 1952, un traité de paix.

[3]

Ce jour-là, un avion de surveillance américain était percuté par un chasseur de l’Armée Populaire de Libération et se posait sur un aéroport militaire de l’île chinoise de Hainan. L’incident ne fut réglé qu’après douze jours de négociations et la formulation de « regrets » par la partie américaine.

Résumé

Français

Face aux Etats-Unis, seule la Chine apparaît comme un pouvoir unifié concurrent. Tant la Chine que les Etats-Unis ont une conscience aiguë de cet état de choses. La relation qui lie les deux puissances du Pacifique est lourde de fascination, admiration, méfiance...

Plan de l'article

  1. Une fascination réciproque
  2. Une situation gelée
  3. La nouvelle donne des années soixante-dix
  4. Une relation de plus en plus complexe
  5. L’économique, le politique, le symbolique…
  6. Bilatéralisme et mondialisation

Pour citer cet article

Vermander Benoît, « La Chine et les Etats-Unis. partenaires et concurrents », Études, 11/2003 (Tome 399), p. 453-462.

URL : http://www.cairn.info/revue-etudes-2003-11-page-453.htm


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