2003
Études
Editorial
Dansante est la flamme
Françoise Le Corre
Rédactrice en chef adjointe.
L’Eglise catholique. Vieille ou jeune ? Moribonde ou vivace ? Intéressante ou irritante ? Durant les derniers mois, en tout cas, à l’occasion du jubilé de Jean Paul II et de la béatification de Mère Teresa, les médias se sont portés à son chevet : images, statistiques, constats sociologiques, enquêtes, enthousiasmes et réserves, questions et réponses... Un beau contraste, un vrac : hauts responsables de l’Institution, pratiquants de petits villages désertifiés, nouveaux cardinaux, prêtres débordés ; des montagnes et des villes, des foules et des bancs vides, des silences et des chants, de l’usure et de la vigueur, de l’innocence, de l’inconscience, des insérés et des décalés, les pompes de Rome, la lumière d’un regard, de vraies simplicités, beaucoup sur l’Occident, trop peu sur l’autre monde, immense et démuni (tendance récurrente de l’information en France, proximité exige...).
De ces images, de ces paroles, de ces questions surtout, la foi s’étonne et souffre. Pas seulement de constats comme celui d’« exculturation » de l’Eglise en France
[1] ; pas seulement de la fonte des effectifs, visible à l’œil nu (encore que… certains dimanches, ici ou là, paraissent annoncer un printemps de l’Eglise) ; mais, plus précisément, de la difficulté à dire ce qui fait le cœur de la foi. Ce n’est pas que les questions adressées aux croyants manquent de bienveillance. Elles témoignent souvent d’une sollicitude appliquée, celle consentie aux minorités. Mais ces questions, on les dirait toujours à côté, périphériques, manquant leur cible, extérieures, comme tournant autour sans avoir vraiment l’intention ou la possibilité d’aller au centre.
Douleur. Peut-on dire, peut-on donner le goût de Dieu ? La saveur ? Comment faire quand l’Evangile lui-même s’est figé dans trop de répétitions, trop de stéréotypes, trop de caricatures ? Pour donner à sentir quelque chose de la foi, il faudrait pouvoir aller au delà des images, faire appel à tous les sens, à ce qui est la vie même : respirer, avoir souffle ; voir, découvrir qu’on ne voit rien quand on croit voir ; entendre le mot « entendre », éprouver ce que c’est que « toucher » et « être touché », souffrir et faire souffrir, aimer et manquer à l’amour. Car c’est de vie qu’il s’agit, de la possibilité de vivre. Et de la mystérieuse reconnaissance que cela est donné, que nous vivons d’un don qui ne vient pas de nous, que nous ne maîtrisons pas. Pas de technique, pas de science, pas d’assurances, guère de protection, des épreuves comme tout le monde, des fautes aussi, mais une confiance. Cette confiance, la dira-t-on folle ou sage, ou les deux ? Comment parler de ce qui se tient au silence et au secret, à l’intime du plus intime et que nous nommons Dieu ?
Impatience. Nous voudrions d’autres mots, d’autres images, d’autres questions ; et, à trop regarder cet écart, les mots se nouent plus encore dans la gorge. Faut-il ignorer ce fossé, détourner la tête, se dire que « ça n’a pas d’importance », retourner à nos communautés, au silence de la prière, tenter quelques consolations à plusieurs, des confirmations rassurantes sur une Eglise « bien vivante » ? Il y a longtemps déjà, alors qu’on se croyait encore en chrétienté, l’Eglise priait et chantait : « Ne laissons pas mourir la flamme, ne laissons pas mourir le feu… » Mais à qui appartient-il de dire où est le feu, où est la flamme ?
L’Eglise qui est la nôtre est dans toutes ces images contrastées, si décevantes soient-elles parfois, tout autant que dans le secret des cœurs et des communautés ; elle est dans le vieux et le neuf, inséparables dans notre histoire ; elle est dans notre diversité, dans ses affrontements internes ; elle est dans l’exposition aux questions qui la désarment. Elle est dans sa stupeur et dans ses peurs. Elle est dans ses audaces. Elle est dans ses faillites même. Aucune de ses manifestations ne la résume. Elle n’est pas faite pour elle-même mais pour le monde, non pas tel que nous voudrions qu’il soit mais tel qu’il est. Où est le feu ? Celui qui rend le cœur « tout brûlant » ? Dansante est la flamme qui court de l’un à l’autre des contraires que paraît séparer un gouffre ; et nous sommes dans l’erreur si nous croyons pouvoir dire : « Elle est là. » Il en est de la vive flamme comme du Royaume de Dieu, comme de l’Esprit. On les pressent et on les cherche, mais c’est de nuit, dans la nuit de l’inconnaissance, qui pourtant n’abolit pas la confiance.
Dire ces choses n’est pas volonté d’ajouter au trouble ou de noyer le poisson. Non, tout ne se vaut pas. Non, contrairement à ce qu’on entend dire souvent, ce que proposent les différentes religions, ce n’est pas « au fond la même chose », même quand elles donnent à contempler en leur sein l’expérience de la nuit et du feu mystiques. Oui, nous trouvons dans l’Evangile une annonce inouïe, bouleversante, dont nous croyons qu’elle l’est et le restera à travers les siècles à venir. Et nous brûlons de la faire connaître
[2]. Mais la parole des chrétiens sur leur foi sera toujours aussi inadéquate que nécessaire. En décalage, à contre-courant, démunie et faible, inadaptée à ce que le monde peut attendre, à distance vertigineuse de Celui qu’elle voudrait servir. Finalement, mécontente d’elle-même ; insatisfaite, et à plus forte raison des images. Ce n’est pas seulement un signe des temps, c’est de toujours. Il y a là comme une faiblesse et une nudité originelles. Peut-être est-ce à ce point de pauvreté que Noël nous invite à nous tenir.
A ce point-là, Noël est événement ; à ce point-là, la vieille Eglise à laquelle nous devons tant est infiniment jeune. Etonnante, inattendue, innovante où on ne l’attend pas. Elle est en train de naître. Libre, comme la flamme qui danse, et délivrée de la peur.
[1]
C’est à Danièle Hervieu-Léger – qui sut si bien, lors de la Conférence
Etudes/La Vie, à Paris, en octobre, définir la strate de l’étude sociologique et ses limites – que l’on doit ce constat. Sur son livre,
Catholicisme, la fin d’un monde, voir la note de lecture de Henri Madelin,
Etudes, septembre 2003.
[2]
Sur la transmission du message évangélique, le témoignage et la communication des chrétiens, on trouvera dans le numéro de janvier 2004 une belle méditation d’Olivier Abel.