Etudes
S.E.R.

I.S.B.N.sans
120 pages

p. 585 à 595
doi: en cours

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International

Tome 399 2003/12

2003 Études International

Les crises africaines

Violence, pouvoir et profit

Joseph Vitalis Spécialiste français de gestion des crises contemporaines.
La maîtrise de la crise ouverte, une fois conçu le plan de paix, consiste à le faire mettre en œuvre par les forces vives de la crise : les acteurs de violence, les réseaux de pouvoir et les circuits de profit, ceux précisément qui doivent se reconvertir ou disparaître.
Les crises africaines ne cessent d’étonner le monde et de dérouter ceux qui tentent de les maîtriser. Tout naturellement, c’est dans leurs racines sociales (ethniques, démographiques, économiques) que les opinions et les gestionnaires de crise ont recherché les clefs de ces conflits comme de leurs solutions.
Ainsi, dans les années 90, espérant décrypter la crise des Grands Lacs, des africanistes se sont perdus en débats passionnés sur la réalité de l’altérité entre Hutus et Tutsis. « Races » différentes, issues de migrations distinctes ? Castes sociales pétrifiées par la tutelle coloniale, opposées par la décolonisation en une rivalité exacerbée par la relation post-coloniale ? Ou les deux à la fois ? Plongés dans la perplexité, décideurs politiques, diplomates et militaires n’ont trouvé dans ces thèses discordantes aucun élément propre à les aider à maîtriser le conflit.
Les crises africaines, comme la plupart des crises contemporaines, naissent certes de sociétés dont le déséquilibre mérite d’être étudié ; nous ne nous risquerons cependant pas, aujourd’hui, à aggraver la confusion qui règne, dans l’esprit des décideurs politiques, sur ces sujets complexes. Nous noterons plutôt que, dans la gestion des conflits, des aspects pourtant simples ne sont pas systématiquement exploités : ce sont les mécanismes qui animent les affrontements, qui les alimentent et qui les arment. En d’autres termes, au delà du « pourquoi » social de la violence, nous nous préoccuperons surtout de son « comment » opérationnel.
Bien entendu, ces éléments opérationnels ne sont pas indépendants du socle social des crises, auquel nous sacrifierons quelques paragraphes. Cependant, notre attention se concentrera sur trois aspects factuels des crises africaines contemporaines : Comment tue-t-on ? Sous quelle direction ? Qui profite ? Nous en tirerons alors quelques clefs pour la maîtrise des crises ouvertes, mais sans prétention, nous le verrons, quant à leur résolution en profondeur.
 
Fractures et angoisse sociales
 
 
Comme dans toutes les régions du monde, la vie sociale africaine modèle entre les groupes humains d’inévitables différences : déséquilibres démographiques, adaptations au milieu physique, « choix » de société, notamment de religion, conduisant à des cultures différenciées signant des identités distinctes. Ces différences sont vécues avec une certaine sérénité tant qu’elles ne commandent pas des inégalités dans l’accès aux ressources vitales ; dans le cas contraire, ce qui n’est au départ que diversité culturelle et identitaire devient catalyseur de frustrations et trace progressivement des clivages toujours plus marqués.
En Côte-d’Ivoire, Houphouët Boigny s’appliqua ainsi à éviter que les innombrables différences ethniques qui bigarraient son pays ne recouvrent des inégalités graves et ne sécrètent des frustrations susceptibles de tracer des clivages sociaux. Il ne sut cependant pas construire des solidarités nationales qui lui survivent et préviennent les clivages qu’eurent à affronter ses successeurs. Il ne sut pas, en particulier, établir un véritable Etat.
Or, lorsque les liens de la solidarité générale d’une société se rompent, ses groupes humains se replient sur des solidarités particulières de part et d’autre des clivages sociaux, qui s’élargissent alors en fractures. Sur ces groupes désormais disjoints, se construisent des réseaux de pouvoir, des appareils de violence et des circuits de profit qui font de la crise leur raison d’être ; ces structures de crise seront l’objet de notre examen.
 
Le contrôle des populations
 
 
La fracture sociale provoque une angoisse, née de la disparition d’une forme minimale de société ordonnée qui fait accepter la violence comme règle d’arbitrage des conflits. On a ainsi cru voir la « haine », chez les protagonistes rwandais, là où n’était que l’angoisse née de l’histoire et de la propagande : « Si les Tutsis reviennent au pouvoir, vous serez de nouveau asservis. » Des appareils de violence s’appuient dès lors sur cette angoisse pour tenir en respect les populations de leur propre camp, puis les retourner contre les communautés voisines : la kalachnikov du milicien contraint le paysan à tuer son voisin à l’arme blanche.
A Brazzaville, les redoutables Ninjas, Cobras, Aubevillois, Zoulous, Mambas et autres Cocoyes [1] demeurent bien moins portés à se battre entre eux qu’à s’attaquer aux villages, aux taxis-brousse et aux trains ; leurs rares affrontements sont le fruit du hasard, de l’alcool et de la drogue, plus que de calculs stratégiques.
Contrôle des populations hutues, surveillance des creuseurs de diamant sierra-léonais, protection des exploitations de coltan d’Ituri [2], ces actions se contentent de bandes de gardes-chiourmes peu formés, équipés d’armes légères en nombre souvent réduit, sans logistique de maintien en condition ni de ravitaillement en munitions, sans moyens de mobilité ni de communication. Certes, quelques crises de plus d’ampleur ont fait naître de rudimentaires armées ; mais, bien que leur prétention soit de combattre les structures armées des groupes sociaux adverses, l’examen de leurs faits d’armes (campagne de Kinshasa, batailles de Monrovia ou guerre de Côte-d’Ivoire) révèle davantage de prises d’otages et de massacres que de véritables combats.
Ainsi la technologie de l’armement des « guerres » du Tchad, du Sahara occidental, de la Somalie, de l’Angola, de la Côte-d’Ivoire et d’ailleurs n’aura que rarement dépassé le mythique technical, mariage du pick-up japonais et de la mitrailleuse russe. Quelques blindés à bout de souffle vinrent les renforcer en Angola, quelques pièces d’artillerie désuètes lors de l’offensive de L. D. Kabila au Congo ; tous engins, eux aussi, plus appliqués à massacrer les civils rencontrés qu’à se mesurer à leurs homologues adverses, et généralement en panne.
 
Des appareils de violence éclatés et nomades
 
 
Ces « armées » évoluent au fil des conflits. Au début, des chefs charismatiques portent des armes, flanqués de Rambos de plus en plus nombreux et dangereux pour les populations. Lorsque la crise en arrive aux affrontements intercommunautaires, les moins recommandables de ces spadassins [3] constituent des milices, intégrant les débris des forces armées et de police désintégrées par la fracture sociale.
Dès lors, se pose le problème de l’autonomie et du contrôle de ces milices ; c’est là la raison centrale du choix d’enfants soldats, les kadogo du monde swahili, faciles à recruter, conditionner, manipuler et abandonner. Mais, s’il survit, un enfant soldat devient vite un combattant adulte incontrôlable, et pratiquement aucune des crises africaines n’a vu se créer de véritable hiérarchie « militaire » capable de les encadrer. Ces individus et ces groupes perdent progressivement leur référence aux prétextes sociaux qui leur ont fait prendre les armes ; leur renom de férocité et d’irrationalité leur permet de se louer à des causes de plus en plus éloignées de leurs origines géographiques, sociales, ethniques, religieuses.
Les crises du golfe de Guinée offrent un exemple frappant de ces sous-mercenaires à temps plus ou moins partiel (tels les sobels, soldats le jour, rebelles la nuit), oscillant de la crise de Casamance à celle de Côte-d’Ivoire, en passant par les conflits des deux Guinées, de la Sierra Leone et du Liberia, les débordant par les pays sahéliens et les rallumant en cas de chômage. De même, les groupes armés errant du Katanga au sud du Tchad, en passant par le Burundi, d’autres du nord-Kenya en Ogaden.
Dans les conflits africains, les groupes armés ne disposent en général donc pas de charpente propre, sauf lorsque, comme le RCD Goma [4], ils sont adossés à une armée nationale étrangère — en mettant à part l’UNITA [5], fossile du dernier authentique « mouvement de libération » du continent ; ils s’adaptent de manière erratique aux circuits de profit qu’ils protègent et qui les font vivre, aux réseaux de pouvoir qu’ils soutiennent. Ils ne peuvent donc être compris que par référence à ces structures.
 
Les nouveaux pouvoirs en logique de crise
 
 
Les factions en conflit bâtissent leurs appareils de lutte sur la fracture sociale dont est née la crise, l’angoisse faisant accepter aux populations des subordinations nouvelles. De part et d’autre de la fracture se construisent, de ce fait, de nouveaux pouvoirs, qui puisent dans la crise leur identité initiale et prétendent y fonder leur légitimité.
Les structures de pouvoir des crises africaines se donnent volontiers des apparences de partis politiques, oripeaux auxquels la communauté internationale fait mine de croire, pensant ménager la conclusion démocratique de la crise. Se posant en défenseurs de l’identité et de la survie des groupes sociaux qu’ils encadrent, ces partis se prévalent, le plus souvent, d’une légitimité « ethnique » qu’admettent trop commodément les opinions et les décideurs internationaux.
Un excellent exemple en est le patchwork des partis politiques de Guinée-Conakry, qui épouse les contours que les spécialistes, dès la période coloniale, avaient décrits comme ceux des groupes tribaux de la région. Et, lors des conflits de Bissao, du Liberia et de la Sierra Leone, ce sont ces mêmes contours qui ont à peu près déterminé les prises de position des populations guinéennes à l’égard des belligérants.
Mais, plus que par leurs origines « ethniques » et par le souci des communautés qu’ils prétendent défendre, l’évolution de ces pouvoirs de crise est dictée par les besoins de leur propre survie au sein du conflit. Ces réseaux de pouvoir s’écartent ainsi fréquemment de leur légitimité initiale ; parfois leur base sociale les maintient ou les ramène à la défense des intérêts qui les a fait naître ; dans bien des cas, au contraire, ces pouvoirs ne trouvent plus de logique d’existence que dans la crise elle-même, c’est-à-dire dans le maintien de la fracture sociale et l’entretien de l’angoisse qu’elle sécrète.
La crise congolaise offre un exemple actuel de ces dérives de légitimité. La rébellion congolaise est née de la crise des Kivus [6], adossée à celles du Rwanda, de l’Ouganda et de l’Ituri ; mais les succès de Kabila père et ses démêlés avec ses sponsors rwandais l’ont largement distraite de ces intérêts initiaux, repris par d’autres. Les alliances qu’elle a été contrainte de nouer lui ont donné une nouvelle base sociale, rapidement en conflit avec son chef, qui en est mort. Bien que la crise se soit depuis recentrée sur ses foyers d’origine, cette tension demeure la fragilité du pouvoir de Kabila fils. Heureusement pour lui, ses adversaires font face à de semblables contradictions. L’équilibre du pouvoir de l’ensemble des leaders, désormais rassemblés à Kinshasa, est donc la résultante de ces incohérences, amarrées de part et d’autre de la fracture fondamentale de cette crise, leur seule raison d’être stable.
Pour perpétuer la fracture qui les fonde, les réseaux de pouvoir de crise s’efforcent d’attiser l’angoisse sociale qui divise les sociétés. Au Rwanda, avant 1994, le pouvoir hutu agitera l’existence d’une cinquième colonne tutsie pour convaincre les paysans des collines de s’organiser en milices d’autodéfense, sous son autorité. Depuis 1994, les Tutsi « ougandais » assurent leur mainmise sur les Tutsi « rescapés », grâce au spectre du « retour » des Interamwes [7]. De même la notion d’« ivoirité » maintient-elle l’angoisse indispensable à la mobilisation des populations du sud de la Côte-d’Ivoire.
 
Jeux d’alliance et contrôle des milices
 
 
Afin d’élargir leur assise, ces réseaux de pouvoir sont en recherche permanente d’alliances de circonstance, sans rapports obligés avec l’identité ni l’intérêt des groupes qu’elles prétendent représenter et défendre. Recherchées dans le dos de leurs adversaires, ce sont ces alliances, bien plus que le caractère transfrontalier des ethnies, qui constituent le vecteur de la dissémination des conflits, cause de leur diffusion dans ces crises transnationales qui traversent l’Afrique.
Ces jeux d’alliance étendront ainsi, de proche en proche, en dehors de toute logique ethnique, la crise congolaise jusqu’à Luanda, Kampala (voire Addis-Abeba), Ndjamena (voire Tripoli) et Harare (voire Pretoria). De même établiront-ils un continuum de crise le long du golfe de Guinée, de la Casamance à la Côte-d’Ivoire, débordant largement sur la bande sahélienne.
Le second souci de ces pouvoirs de crise est de se réserver le service des milices existantes, de s’en constituer de nouvelles et d’en conserver le contrôle — contrôle fragile, complexe, difficile à analyser.
Le génocide rwandais, par exemple, a été organisé autour d’une chaîne de décisions dissimulée, celle des jeunesses extrémistes des partis hutus, mettant en œuvre un élément de violence ouvertement reconnu, les milices d’autodéfense. Français et ONU n’avaient de visibilité que sur les milices, dont l’existence leur semblait justifiée par la pénurie de forces de l’ordre appelées sur le front du nord-est. Mais ils ignoraient que les membres-clefs de ces milices constituaient également les maillons forts de la chaîne partisane extrémiste qui déclencha les massacres.
Si les réseaux de pouvoir ont besoin des appareils de violence pour assurer leur sécurité et leur autorité, ce sont les circuits de profit qui assurent leur endurance.
 
Le moteur du profit
 
 
L’un des aspects des situations de crise africaines, relevé de manière quasi constante, est l’effacement de la chose publique. La construction des hiérarchies de pouvoir de crise est l’occasion d’une féodalisation des économies, transformées en compagnies coloniales centralisées ou en pyramides déconcentrées d’affermages des ressources de la région. Rapidement, la crise elle-même devient le moteur de cette activité économique privatisée, en oriente les investissements, en produit le chiffre d’affaires et en affecte les bénéfices ; en retour, les intérêts économiques privés orientent les choix de crises, devenant l’une des contraintes majeures de leurs leaders.
Le glissement, à Kigali comme à Kampala, de la chasse aux « génocidaires », jusqu’au pillage affairiste des ressources naturelles du Congo, est caractéristique de la prise en main de presque toutes les crises contemporaines par des intérêts privés.
En retour, cette économie privatisée fournit à la crise les ressources qui assurent sa résistance face aux efforts de retour à la paix. Le face-à-face, en Angola, entre la rente pétrolière du MPLA [8] et la cueillette diamantaire de l’UNITA, est l’un des meilleurs exemples d’un conflit qui a dû son opiniâtreté à l’immensité des richesses qu’elle mobilisait, sans rapport avec les budgets misérables que l’ONU pouvait y consacrer. Ainsi, progressivement, cette privatisation installe la société dans une situation où les intérêts dirigeants, en particulier économiques, sont directement liés à la poursuite — voire à l’approfondissement — de la crise. Le conflit nourrit la crise.
Parmi les différents commerces de crise, l’approvisionnement en armes mérite une attention particulière, spécialement celui en armes légères. Il constitue, en effet, le plus significatif et le plus dangereux des flux entrants dans le théâtre de crise. Mais il est erroné de le considérer (du moins en Afrique) comme facteur de conflit en lui-même : par les profits qu’ils produisent, les flux sortants de denrées sont bien plus propres que les armes à motiver et entretenir les crises. De ce fait, les embargos sur les armes sont, en Afrique, d’une faible efficacité.
Le conflit de la Sierra Leone aura été l’un des plus atroces du tournant du siècle, alors que des flux d’armes très minces auront suffi à l’entretenir. Au contraire, la motivation et l’endurance de cette crise auront tenu aux bénéfices de l’exportation de diamants et de bois.
Outre les armes, de nouveaux « services de sécurité » concourent aux équilibres économiques des crises contemporaines. L’évanouissement des Etats crée un besoin de protection (notamment au profit des plantations, des infrastructures minières, aéroportuaires, ferroviaires, etc.) qui conduit à la mise sur pied d’outils de sécurité privatisés. « Privatisés » signifie « rentables » ; rentabilité exige plein-emploi : si nécessaire, l’outil sécuritaire créera lui-même ses débouchés, c’est-à-dire l’insécurité ; il sécrétera la crise.
Armes comme « services de sécurité » — tels les hélicoptères de combat ukrainiens, leurs équipages et leur maintenance — sont très largement importés de l’extérieur du continent : pays slaves et anglo-saxons principalement. En retour, c’est le monde global qui recycle le produit des trafics faisant l’endurance du conflit. Ainsi, le profit constitue le lien le plus solide de la crise avec le reste du monde, y diffusant équitablement la responsabilité de ses injustices.
La 47e rue de Manhattan est un exemple insolite de cette mondialisation de la crise : à son extrémité-ouest, les joailliers y écoulent sereinement les « diamants du sang » sierra-léonais et congolais, tandis que, à l’est de la même rue, les Représentations britannique et française auprès des Nations Unies se débattent pour en tarir le flot.
L’analyse de certaines crises par le « tout trafic » a parfois conduit à leur traitement par le « tout sanction » ; du fait du poids du facteur économique dans les crises africaines, cette politique y est incontestablement plus efficace que dans les crises européennes ou moyen-orientales. Cette gestion par les circuits de profit ne permet cependant pas de faire l’impasse sur la mise en échec des appareils de violence et des réseaux de pouvoir. C’est l’ensemble des trois facteurs qu’il faut maîtriser.
 
Maîtriser les crises
 
 
La gestion des crises, notamment par la communauté internationale, comporte classiquement trois phases : prévention, maîtrise et sortie de crise. La prévention des conflits, qui vise principalement à éviter la fracture en faisant baisser l’angoisse sociale, suppose une excellente connaissance du terreau de la crise, sujet que nous avons écarté. D’ailleurs, cette prévention se place au stade de pré-crise, lorsque les mécanismes de violence, de pouvoir et de profit ne sont pas encore montés en puissance.
Une fois la crise ouverte, sa maîtrise comme la sortie du conflit reposent sur la conception d’un processus de retour à la paix réaliste et acceptable par tous les protagonistes ; un tel plan de paix doit être en prise avec la réalité de la fracture sociale et de ses causes ; sa conception exige donc, elle aussi, une parfaite connaissance du terrain social de la crise, et nous ne nous y attarderons pas.
En revanche, la maîtrise de la crise ouverte et, notamment, le maintien de la paix consistent, une fois conçu le plan de paix, à le faire accepter, puis à le mettre en œuvre par les forces vives de la crise : c’est-à-dire par ses acteurs de violence, ses réseaux de pouvoir et ses circuits de profit, ceux, précisément, qui doivent se reconvertir ou disparaître ; une connaissance fine et dynamique de ces structures, comme de leurs relations entre elles, est donc nécessaire à un traitement efficace et sûr. Nombre d’accidents récents de gestion des crises africaines trouvent leur origine dans l’incapacité des diplomates et des militaires à prendre réellement en compte ces éléments de pouvoir, de violence et de profit.
La crise de la mission de paix en Sierra Leone, en mai 2000, offre un exemple navrant de réamorçage du conflit par la gestion même de la crise. Faute d’une connaissance des milices adverses, les responsables de la MINUSIL [9] ne prirent pas conscience que leurs premiers succès dans le désarmement du RUF [10] affolaient les petits chefs « militaires » rebelles. Coupés de ses réseaux de pouvoir, ils ne réalisèrent pas que la hiérarchie du RUF n’avait ni le désir, ni l’autorité de ramener ces responsables locaux au calme ; surtout, négligeant les circuits de profit qui manipulaient la rébellion, ils ne comprirent pas que, s’approchant des zones diamantifères, la mission de paix menaçait désormais les ressources des véritables mécènes de la crise. Ce fut l’explosion qui vit la prise d’otages de centaines de casques bleus.
Discerner les contours des réseaux de pouvoir au sein des factions en conflit est indispensable au gestionnaire de crise pour mesurer la représentativité de ses interlocuteurs — et leur autorité —, notamment sur les appareils de violence. Bien jauger les appareils de violence permet d’éviter leur retournement contre les gestionnaires de crise, notamment humanitaires, et contre les populations ; ce discernement est, en particulier, indispensable pour conduire de manière sûre les phases d’interposition, de désarmement et de démobilisation. Enfin, et sans doute surtout, identifier les circuits de profit permet de faire peser les sanctions là où elles touchent réellement ceux qui ont intérêt à la poursuite de la crise, là où il est réellement possible de tarir l’alimentation du conflit, en préservant au mieux l’approvisionnement des populations.
***
De ce rapide examen de trois composantes opérationnelles des crises africaines, doit-on conclure que ces conflits peuvent se maîtriser à travers une simple manipulation de leurs structures de violence, de pouvoir et de profit, sans référence profonde à leurs racines sociales ? Nous n’avons pas détaillé les modalités d’une telle manipulation, mais notre expérience est, en effet, qu’une gestion agissant adroitement sur les appareils de violence — et surtout les circuits de profit — donne en Afrique des résultats rapides et sûrs, sinon durables. Plus aléatoire est la prise en main des réseaux de pouvoir ; mais, privés de leurs ressources et de leurs milices, ils tombent d’eux-mêmes.
Pour autant, maîtriser les conflits, ce n’est pas les résoudre — résolution supposant action sur les causes. Comme les appareils de violence et les réseaux de pouvoir, les circuits de profit sont, pour l’essentiel, des superstructures nées de la crise, qu’ils soutiennent et dont ils tirent bénéfice ; les maîtriser permet de juguler le conflit, mais non de le résoudre. Leur intérêt est opérationnel, et non politique.
Les causes des crises africaines sont bien plus profondément enracinées. Seule la prise de conscience de l’angoisse des sociétés pourrait dessiller les yeux des diplomates, militaires et politiques qui croient résoudre les crises par les sanctions, la force armée et les tribunaux pénaux plus ou moins internationaux : ces apparats n’écrèment que l’écume des conflits.
Prévenir les crises nécessite de désamorcer, en profondeur, la montée de l’angoisse sociale ; sortir de la crise exige d’organiser le reflux de cette angoisse ; construire la paix, c’est interdire son retour. Les gestionnaires de crise ne sauront maîtriser cette angoisse que s’ils pénètrent son terreau social ; pour cela, une grille de lecture simple devra leur donner un accès efficace au savoir des africanistes.
1er novembre 2003
 
NOTES
 
[1]Noms des principales milices des affrontements du Congo-Brazzaville, parfaits témoins des apports culturels qui construisent le picaresque africain.
[2]Province du nord-est congolais, voisine de l’Ouganda, riche en colombo-tantalite (coltan), minerai recherché pour son tantale, métal stratégique en industrie électronique.
[3]Comme le spadassin vit de sa seule épée (spada), l’autorité et la survie du milicien africain ne tiennent qu’à sa kalach.
[4]Rassemblement congolais pour la démocratie, « tendance Goma », soutenue par le Rwanda.
[5]União Nacional para a Independência Total de Angola, mouvement indépendantiste historique angolais, dirigé jusqu’à sa mort (2002) par Jonas Savimbi, représentant des « africains » de l’hinterland angolais face aux « métis » de la côte, représentés par le MPLA.
[6]Provinces de l’est-congolais, voisines du Rwanda.
[7]Titre dont se prévalaient les milices hutues (« ceux qui agissent ensemble »), désignant aujourd’hui les militaires et miliciens soupçonnés d’avoir participé au génocide.
[8]Movimento Popular da Libertação de Angola, mouvement de libération angolais, concurrent de l’UNITA, face auquel il représente les métis angolais de la côte atlantique.
[9]Mission des Nations Unies en Sierra Leone.
[10]Revolutionary United Front, mouvement rebelle sierra-léonais.
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