2003
Études
Essais
L’intime
Alain Cugno
Professeur de Philosophie en khâgne. Auteur, notamment, de : Au cœur de la raison, Seuil, 1999 ; L’Existence du mal, Seuil, 2002.
La saveur de mon existence la plus propre et la plus intime a exactement le goût d’un monde qui n’est pas le mien, la saveur du monde d’un autre, où s’ouvre la capacité à réellement faire attention à qui n’est pas moi.
Le procès fait à l’intime
Qu’est-ce que l’intime ? Avant tout l’absence de médiation. Le cercle le plus proche et le plus étroit : l’intimité du sujet et même celle du sujet à lui-même. Le vénérable
Vocabulaire technique et critique de la philosophie (1926), dirigé par André Lalande, n’y allait pas par quatre chemins pour dire l’espèce de dégoût que la notion lui inspirait en distinguant un sens :
A. « Intérieur (au sens où ce mot s’oppose à
public, extérieur, manifesté) », « ce qui est fermé, inaccessible à la foule, réservé ; par suite, ce qui est individuel, connu du sujet seul », d’un sens
B. « Intérieur (au sens où ce mot s’oppose à
superficiel), profond ; qui tient à l’essence de l’être dont il s’agit ; qui en pénètre toutes les parties ». « Ce terme est dangereux en raison de sa double signification. » «
Intimité s’applique aussi bien au caractère propre d’un petit cercle fermé qu’à la pénétration réelle et à l’union intérieure des esprits. » « Aussi ce terme favorise-t-il grandement la confusion de ce qui est subjectif, individuel, privé, avec ce qui est solide, profond, essentiel. » « On attribue à ce qui est intime au sens
A, c’est-à-dire individuel, l’importance morale et la valeur métaphysique qui appartiennent à ce qui est intime au sens
B, c’est-à-dire essentiel et fondamental. » « Il y a même lieu, dans bien des cas, d’opposer fortement à un égotisme superficiel qui se plaît dans l’“intimité” de son moi, une personnalité profonde qui développe ce qu’elle a de plus “intime”, ce qui la constitue le plus essentiellement, par le fait de se communiquer à d’autres esprits et de s’élargir à son tour par leur action
[1]. »
Si l’intime est ce qui est connu du sujet seul, alors il n’échappera pas à la critique du mythe de l’intériorité. S’il est la complaisance dans l’intimité du moi d’un égotisme superficiel, alors il n’échappera pas à la critique de l’individualisme moderne. Il y a longtemps que l’individualisme des petits cercles a été dénoncé comme la forme moderne du despotisme dans les démocraties. Plus longtemps encore que Hegel a refusé toute valeur objective à l’immédiateté. La phénoménologie elle-même s’est construite contre le psychologisme en logique. La « vie intérieure », le « sens intime » ont cédé le pas à une interprétation opératoire des activités de l’esprit. Qui, aujourd’hui, aurait l’idée de construire une épistémologie qui ne soit pas fondée sur les idéalités propres aux discours scientifiques ? Et qui comprend ces idéalités autrement que dans leur caractère tout externe de mode d’enchaînement des propositions ?
Et pourtant, c’est bien ce procès que nous voudrions rouvrir. La critique essentielle faite à l’intime s’articule selon trois axes : un axe métaphysique (l’intime ne donne pas accès à la profondeur de l’être), un axe épistémologique (l’intime est tout ce que l’on voudra, sauf ce qui peut être objet d’intelligibilité — « ce que l’on ne peut dire, il faut le taire »), et un axe éthique ou politique (les valeurs de l’intimité sont celles de l’égoïsme incapable d’action au sens que Hannah Arendt donnait à l’expression : œuvrer dans l’espace public à la construction de quelque chose du bien commun). Nous voudrions confronter ces axes à la radicalité de l’intime, telle qu’elle se donne dans l’ego. Le fait d’être soi-même nous paraît revêtir une importance décisive que la philosophie n’a que très rarement reconnue, précisément parce qu’elle l’a généralement tenue d’emblée pour une forme de naïveté particulièrement affligeante, alors qu’il était à la fois la coïncidence de la subjectivité et de l’objectivité, et l’ouverture d’un champ pour la pensée la plus riche et la plus pertinente.
Au moins faut-il entendre ce que dit Kierkegaard à ce sujet avant de clore les débats. Ce n’est pas tant d’avoir donné ses lettres de noblesse à l’angoisse qui nous paraît constituer le privilège de Kierkegaard, que d’avoir osé tout fonder sur le moi et, par conséquent, sur une intimité qui s’est révélée être non pas le petit cercle que l’on promettait, mais proprement l’espace le plus infini, « plus intérieur à moi-même que moi-même », conformément à l’intuition augustinienne.
On se souvient des premiers mots de la première section de
La Maladie à la mort : « L’homme est esprit. Mais qu’est-ce que l’esprit ? C’est le moi
[2]. » Il est menacé par la maladie mortelle, le désespoir, bien pire que la mort : « Quand tous ces maux accableraient et tourmenteraient au point de nous faire dire […] “c’est pire que la mort” — tous ces maux, […] ne sont cependant pas […] la maladie à la mort
[3]. » Or le désespoir, la maladie, n’est rien d’autre que l’incapacité à être soi-même (ou l’incapacité à être un autre que soi-même, ce qui revient très exactement au même, car je ne veux jamais devenir un autre que dans l’espoir de pouvoir enfin être complètement moi-même). Cette incapacité provient de ce que nous ne sommes pas notre propre origine, nous ne nous faisons pas exister nous-même, mais nous nous recevons d’une origine que nous ne connaissons pas. Mais si le désespoir est notre lot, il n’est pas pour autant le dernier mot. Le salut existe, et même telle « est la formule qui traduit l’état du moi une fois que le désespoir en est entièrement extirpé : le moi qui se rapporte à lui-même devient transparent et se fonde en la puissance qui l’a posé
[4]. » Cette sortie hors du désespoir est possible, elle consiste même à croire que le possible est possible, tout simplement. Ou encore est
sauvé celui qui croit en la toute-puissance du possible, c’est-à-dire en la toute-puissance de l’inconcevable origine qui, incontestablement et contre toute vraisemblance, l’a posé,
lui (moi, donc), dans l’existence.
Rien n’est capable de résister à une telle puissance, même pas l’impossible, puisque je suis
impossible (on ne peut même pas me viser avant que je ne sois né) et que pourtant je suis. Celui qui est capable de ce geste d’absolue confiance dans le possible devient donc totalement lui-même, totalement sa propre singularité, transparent à l’origine qui le traverse pour le faire être.
Ce geste, Kierkegaard lui donne le nom de
foi. Il est la condition pour vivre, ce qui s’appelle vivre. Il résiste, du moins le prétend-il, à toute philosophie du concept qui s’épargnerait de
réellement prendre en compte l’effectivité de l’immédiateté du moi à lui-même. De fait, la « spéculation, si elle est logique, doit beaucoup se moquer de “l’homme particulier” ». « Du fait d’être un Individu », elle doit lui dire : « Aie soin surtout d’oublier cela ; être un homme particulier, c’est n’être rien ; pense — et tu es alors toute l’humanité. » Il « se pourrait néanmoins que ce fût là un mensonge et que l’homme particulier, le fait d’être un individu, fût notre suprême condition
[5] ».
Nous pensons qu’il y a là de quoi fonder une conception de l’intime capable de mener la critique de la critique de l’intimité, et d’ouvrir quelques perspectives sur ce que l’intime recèle.
Ce lieu absolument original
Où l’intime tel que Kierkegaard permet de l’entrevoir se montre-t-il ? Quelle est l’expérience fondatrice de l’intime, c’est-à-dire du moi ? La surprise d’être soi. La constatation cartésienne : « Je vois que je vois. » Il faut la prendre tout à fait au sérieux, mesurer à quel point elle existe pour de bon, à quel point aussi elle ne peut être saisie que dans l’effectivité du présent, et non dans l’abstraction de l’intemporel. Elle n’est pas un phénomène qui viendrait perturber l’horizon de la pensée en l’encombrant de ce qui n’est pas universel. A demeurer à son contact, nous ne sommes nullement condamnés à la tautologie du moi = moi indéfiniment répétée. Car, ce que j’expérimente d’abord en constatant que je suis moi, c’est à la fois le caractère indéniable de la proposition « je suis moi » et l’incapacité où je suis de lui trouver un horizon de sens satisfaisant : elle ne se laisse en effet articuler dans aucune des strates sociologiques, psychologiques, généalogiques, biologiques où l’on pourrait se croire autorisé à identifier le moi comme un objet. Le moi ne se laisse pas identifier, alors qu’il est mon identité même. Comme une sorte d’entité trop lourde, trop dense, il traverse toutes les strates en une série de refus et de négations (non, je ne suis pas ceci, ni ceci, ni cela…). A chaque fois que je tente de m’arrêter et de dire ce que je suis, la course reprend. C’est dire, déjà, à quel point toutes les critiques de l’intime qui voudraient le dénoncer comme une forme du narcissisme et de ses illusions sont d’entrée de jeu disqualifiées. L’intérêt porté au moi n’est à aucun degré un intérêt porté à l’image de soi ou à la connaissance de soi. Ces critiques sont même assez amusantes, dans la mesure où celui qui les énonce témoigne par là combien il est lui encore pris dans les rets du narcissisme, puisqu’il a cru pouvoir y reconnaître la structure de l’ego. « Mais qui suis-je, moi qui pense ? » Il faut commencer par donner raison à Kant contre Descartes : l’ego n’est pas quelque chose dont je puisse parler, je ne suis pas « une chose qui pense ». Il accompagne toutes mes représentations ; cependant, il n’est pas lui-même un objet sur lequel je puisse apprendre quelque chose qui pourrait être énoncé dans une proposition vérifiable. Mais il est un sentiment. J’éprouve que je suis moi.
Reste à savoir, évidemment, ce que cela signifie : éprouver que l’on est soi. Et là, à nouveau, la réponse n’est pas aussi évidente qu’il pourrait y paraître. Le sentiment d’être soi, le sentiment même de l’intimité, ne se donne pas comme tel, mais
tout autrement. L’auto-affection ne
sent rien, et pourtant ouvre une intelligibilité à la fois indépassable et strictement immanente à sa propre effectivité. « Ce que révèle la haine, c’est la haine elle-même et rien d’autre, ce que révèle l’amour, c’est l’amour, et pareillement l’ennui révèle l’ennui, le désespoir révèle le désespoir, la crainte, la crainte, et l’angoisse révèle, découvre, célèbre, fait voir l’angoisse et rien d’autre
[6]. » Mais il faut aussi se rendre attentif à ceci : le sentiment ne peut pas opérer sa révélation propre s’il n’est pas
en même temps, du même mouvement (et non pas comme un autre versant de lui-même), ouverture à ce qu’il y a de plus extérieur, de plus étrange, de
moins intime. Je ne rencontre l’intime que
sous la forme du plus extérieur. Je puis le vérifier de moment en moment dans le déploiement du spectacle du monde :
il y a incontestablement des arbres, des maisons, et cet
il y a n’est pas dérivable, apporte avec lui-même son propre mode d’apparition (qui d’ailleurs est moi). Si l’intime est le lieu d’éclosion de
toute manifestation, il ne se vit que
sous la forme de l’extériorité. Ce repli transparent que je suis pour moi-même ne livre
que de l’extériorité, mais, dirait-on, de l’extériorité
accentuée,
marquée au sceau du moi, centrée sur lui sans devenir pour autant relative à lui. Comme tel, comme moi,
je suis la profondeur du monde, et je n’ai pas d’autre contenu que d’être cette profondeur. L’intime est le lieu absolument original où l’intérieur se donne comme extérieur et l’extérieur comme contenu de l’intérieur.
C’est le seul fait qui coïncide avec son sens, le seul lieu où le réel coïncide avec l’intelligible, le seul cas connu où le symbolique est aussi le réel. Il y a un « pour de bon » du sentiment d’être soi qui le constitue en pierre de touche de toute autre réalité. Il est la seule merveille dans laquelle toutes les autres peuvent venir éventuellement se déployer. Tout tragique et tout poids se tiennent là. S’il n’y avait la souffrance et le désespoir, la joie et la paix d’êtres réels, d’êtres absolument réels — c’est-à-dire de « moi » effectifs —, l’univers entier s’évaporerait dans un silence qui l’identifierait au néant. Il n’offrirait strictement aucun intérêt.
Ce que l’intime recèle de plus étonnant et de plus précieux est bien l’écart dans lequel il se donne, cette équivalence surprenante entre l’intériorité et l’extériorité. Absolue divergence (le monde n’est pas moi et ce que je vois n’est certainement pas seulement « le monde vu de mon point de vue », mais vraiment le monde), et non moins absolue identité (je suis la profondeur du monde, le lieu où le monde existe et peut se « prendre en conscience »), voilà qui vient singulièrement compliquer la simple immédiateté de l’intime ! L’immédiateté est, elle aussi, une médiation, et non la moins complexe ni la moins riche.
Ainsi l’intime peut-il être identifié au sentiment de l’existence : la mienne et celle de ce qui n’est pas moi. La difficulté la plus grande, sans doute, est de bien voir que ce sentiment, comme le sens commun des médiévaux, ne peut être réduit à aucun des sens de la sensibilité, ni même à quelque chose qui serait simplement leur unité. Il est la présence même de la conscience des autres sens dans chacun des sens, il est ce qui veille dans la sensibilité pour qu’elle soit autre chose qu’une simple réactivité, mais bien une forme d’intelligence (car qui oserait dire qu’il n’y a pas d’intelligence, par exemple, dans les sons de la musique ou les couleurs de la peinture ?). On dira alors, faute d’un meilleur terme, que l’intime est moins le sentiment de l’existence que sa saveur. Il ne s’agit pas de donner un privilège au goût sur les autres sens, mais de reconnaître que le sentiment d’exister ne se contente pas d’être une simple présence. Il s’ouvre à une appréciation infinie qui permet de comprendre pourquoi seule une prise en considération du désespoir (ou, symétriquement, du bonheur) peut donner accès jusqu’à lui. Cette saveur atteste que la radicalité la plus profonde dont nous soyons capables a été atteinte.
L’intime est alors le lieu de toute décision ultime, la solitude la plus originaire et la plus essentielle, où disparaissent tout faux-semblant et toute adhésion qui ne seraient que d’établissement, pour parler comme Pascal — la foi, dans ce qu’elle a de plus vif et de largement irréductible à une quelconque profession de foi, religieuse ou non. L’intime est le
for intérieur, la fine pointe de l’âme, « ce petit château fort dans l’âme » où, dit Maître Eckhart, « Dieu lui-même » n’a « encore jamais pénétré de son regard
[7] ». Et, de moment en moment, la certitude d’être soi-même vient certifier qu’il ne s’agit pas d’une hypothèse ou de quelque noumène inaccessible, mais de ce qui est radicalement à notre disposition, si banalement qu’il est difficile de s’en apercevoir.
Qu’une telle densité d’être puisse aisément se laisser capter dans les délicatesses comiques de la Belle Ame dégustant sa propre intériorité, c’est évident
[8]. Rien n’assure la validité du passage hors du for intérieur. Tout ce qui se déploie à l’intime est
absolument certain ; ce que l’on en peut dire, ce que l’on peut croire être autorisé à affirmer ou à faire à partir de là est au contraire sujet à caution. Mais si la Belle Ame se contente de se savourer elle-même et de se raconter à d’autres Belles Ames, sans voir qu’en fait celles-ci sont en train de désespérer, du moins n’agit-elle pas ! Ce n’est pas toujours le cas. C’est même, assurément, l’une des plus grandes sources d’erreur et même d’atrocité : celui qui s’est tenu en présence de l’intime peut commettre ce que l’on pourrait nommer une « usurpation de certitude ». Il n’y a aucune raison de penser que le Grand Inquisiteur ne priait pas pour de bon dans la solitude de son for intérieur. Ou, en d’autres termes : aucune sincérité (subjective, intime, privée, individuelle) ne peut prétendre à la vérité (objective, manifestée et publique). Mais ce n’est pas que la sincérité n’est pas sincère,
ni même qu’elle n’accède pas à la vérité, c’est que la vérité intime, bien qu’absolue et ultime, ne s’exporte pas vers les réseaux de son expression d’une façon qui puisse en garantir la conservation. C’est au moment de son expression que tous les dangers sont courus. Cependant, il faut tenir ferme sur ce point : seul l’intime peut prétendre à la radicalité.
La grande difficulté est celle de l’expressivité de l’intime. Comment dire l’intime ? Comment le faire sortir du « petit château fort », de la « fine pointe de l’âme » ? En ce lieu nous rencontrons la forte critique du mythe de l’intériorité présentée par Jacques Bouveresse
[9]. Elle s’articule tout entière autour de l’affirmation qu’il n’y a pas d’expérience incommunicable, non parce qu’il ne s’agit pas d’une réalité, mais parce qu’il ne s’agit pas d’une vérité. Le langage, où seulement la vérité peut être vérité, est immédiatement chose publique et demeure court devant l’intime. La « certitude » de l’intime n’est pas une certitude, si elle ne se risque pas dans le langage : il n’y a donc même pas à se poser la question insensée de la « conservation » d’une vérité intime vers le langage. Tout est dit par Wittgenstein : « Je puis savoir ce que pense autrui, et non ce que je pense. Il est correct de dire “Je sais ce que vous pensez”, et faux de dire “Je sais ce que je pense”
[10]. » Et J. Bouveresse commente : « Le langage peut tout m’apprendre sur l’expérience qui consiste à avoir mal aux dents,
sauf l’essentiel, c’est-à-dire ce qui découle de cette expérience elle-même
[11]. » Le bleu du ciel, comment voyez-vous le bleu du ciel ? « Cela ne peut se dire, cela se montre
[12]. »
Nous accorderons tout à cette argumentation. Mais, loin d’être un obstacle à la compréhension de l’intime, elle en fonde plutôt la possibilité. Car les conditions mêmes dans lesquelles elle peut être menée permettent de poser une tout autre question : comment est-ce que je parle ? Comment puis-je exercer la pensée,
moi ? Or, ce qu’il y a à dire ici est assurément que
jamais il n’y a transmission d’un savoir de l’intime vers l’extérieur. Je n’ai pas, en moi, une vérité toute constituée que je chercherais à
traduire avec des mots plus ou moins adéquats. Cependant, la vulgate souffle ici de dire que la parole participe à l’élaboration même de ma pensée, que je ne sais ce que j’ai à dire qu’une fois que je l’ai dit. Mais cela est doublement faux. Pour parler, faut-il le rappeler, il faut
absolument avoir quelque chose à dire ! Et c’est le statut de cette chose qui est problématique. Je peux parfaitement savoir ce que j’ai à dire et ne pas parvenir à le dire. Mais, inversement, il ne suffit pas que je le dise pour qu’alors ma pensée accède à elle-même :
il est nécessaire, si j’ai parlé, qu’un autre comprenne ce que je dis. Je ne sais alors que ce qu’un autre a compris de ce que je lui ai dit. J’ai besoin qu’on me dise
oui pour que j’accède à ma propre pensée énoncée. Sinon, d’ailleurs, on se passerait volontiers de publier et de faire cours ! La compréhension de ce phénomène étrange ne se laisse pas entièrement réduire par la formule de Wittgenstein. Le circuit est encore plus complexe :
je ne comprends que ce que je dis moi-même comme si je l’entendais de la bouche d’un autre. C’est pourquoi il suffit qu’un autre dise « oui » à ce que je viens de dire pour que j’accède à ma propre pensée, sans que se pose d’ailleurs la nécessité d’une régression à l’infini qui exigerait que je vérifie qu’il a bien compris précisément ce que je voulais dire. Il me suffit de sa parole, car « la parole donnée avec la parole
[13] » fonde toute possibilité de parler, en une confiance originaire que nul ne peut rompre totalement.
Or, qu’est-ce à dire ? D’abord, que la mise en œuvre de la parole ne consiste pas à extérioriser une pensée, mais à
intérioriser des mots en les prononçant. Les mots ne sortent pas de moi au moment où je les prononce, ils viennent vers moi. Ils viennent vers ma pensée, non pas pour la constituer, mais parce qu’elle est là. Je ne peux pas penser sans mots, non pas parce que « c’est en mots que nous pensons
[14] », mais parce que l’intime appelle les mots vers lui aussi irrépressiblement que j’aspire l’air pour survivre.
Ma pensée se présente à moi sous forme de mots venus de l’extérieur. Cela ne signifie pas que ma pensée est dans les mots. Ce n’est pas ma pensée qui vient vers moi, ce sont les mots qui viennent vers ma pensée. Cela signifie quelque chose de très clair : de même que je ne rencontre l’intime que
sous la forme du plus extérieur (les arbres, les rivières), de même je ne rencontre la pensée de l’intime que
sous la forme du plus extérieur (les mots).
Mais quel est cet extérieur ? Celui de l’espace même des mots. Si ma pensée se présente sous forme de mots qui s’assemblent tout seuls en phrases, comme si un autre les prononçait, c’est qu’ils existent en un espace propre d’où ils viennent et qui ouvre en moi une profondeur exactement égale à la sienne. L’extériorité des mots qui me viennent est plus intime à moi-même que moi-même : la présence de mon origine, laquelle ne cesse de me traverser pour se dire. C’est elle, que j’ai à dire, pour autant que je m’ouvre à elle. Ses mots s’en vont, d’ailleurs, sans rien laisser que la soif de l’entendre encore. Les mots nous débarrassent de la pensée, pour que nous puissions laisser encore penser en nous. Qui y verrait quelque impersonnalité de la pensée se tromperait, puisque l’origine ne s’atteste que dans la position d’un moi (que, il est vrai, elle n’est pas).
Or, nous pensons qu’il y a là de quoi fonder une éthique et une politique, mieux peut-être qu’à partir de la critique de l’intime ou de la communauté considérée immédiatement comme telle. Certes, le point de départ d’une ouverture éthique fondée sur l’intime sera la présence d’autrui telle qu’elle s’est déjà manifestée au sein du langage. Indépendamment du fait que je ne peux recevoir la langue que de la culture dans laquelle je suis né, il me faut, pour parler, un destinataire, quelqu’un à qui réellement m’adresser. Il est nécessaire que quelqu’un comprenne ce que je dis pour que je me comprenne moi-même. Mais que veut dire ici exactement comprendre ? Qu’est-ce qui, en moi, donne son accord aux propositions que j’énonce ? Devant chaque énoncé, dès lors que la question de sa vérité est convoquée, me viennent les deux questions indiscernables l’une de l’autre : est-ce que je pourrais le dire ? Mais à qui ? Est-ce que je pourrais l’entendre ? Mais de qui ? Si je me contente de simplement répondre : d’un autre, je me livre entièrement à l’opinion. Ma capacité à penser n’excédera pas celle du conformisme. Il faut trouver autre chose.
Il convient donc de revenir vers cet autre dont j’ai besoin pour penser selon l’intime. Lorsque je dis qu’il comprend ce que je dis, je n’élève nulle prétention à l’avoir convaincu ou à lui avoir appris quelque chose de ma propre pensée. Il n’y a pas fusion, ou alors il faudrait parler de « fusion des horizons » — au sens où Gadamer employait cette expression, précisément pour écarter toute réduction de l’irréductible altérité : «
par le seul fait de comprendre, on comprend
autrement
[15]. » Il n’y a pas non plus, à proprement parler, échange, mais ceci : j’ai été compris de mon auditeur si, à son tour, il parle et parvient à dire ce qu’il n’aurait jamais pu dire sans ma propre parole. Et il aura vraiment parlé si, l’entendant, je puis à nouveau m’entendre dire ma propre pensée encore autrement. Il n’y a pas échange, mais un genre d’attention qui est moins tournée vers l’autre que vers ce qui se dit en moi venant de ce qui n’est ni lui, ni moi, mais mon origine. La parole réellement entendue ouvre chacun à sa propre origine pour qu’elle le traverse.
Ce qui se montre dans cette solitude essentielle : la saveur de mon existence la plus propre et la plus intime a exactement le goût d’un monde qui n’est pas le mien, la saveur du monde d’un autre. Alors s’ouvre la capacité à réellement faire attention à qui n’est pas moi, en le prenant réellement pour ce qu’il est — hors de ma portée et nécessaire. L’extrême hospitalité offerte à une liberté qui n’est pas la mienne est la seule relation qui puisse me donner accès au monde étrange qui est le mien. Nous nommons éthique une telle relation. Elle change de nature et devient politique dès lors qu’elle s’ordonne au vivre-ensemble de ceux qui ne se connaissent pas, mais qui s’inscrivent dans le même espace public.
[1]
P. 533b-535a du tome I de l’édition « Quadrige », P.U.F., 1992.
[2]
La Maladie à la mort, p. 171 du volume 16 des
Œuvres complètes de Søren Kierkegaard, aux éditions de l’Orante.
[3]
Ibid., p. 168.
[4]
Ibid., p. 172.
[5]
Ibid., p. 273.
[6]
Michel Henry,
L’Essence de la manifestation, PUF, 1991, t. II, § 62, p. 693.
[7]
Sermons*, sermon 2, p. 56 de la traduction Jeanne Ancelet-Hustache, Ed. du Seuil.
[8]
Cf. Hegel,
Phénoménologie de l’Esprit, t. 2, p. 186 de la traduction Jean Hyppolite, Aubier, 1941.
[9]
Le Mythe de l’intériorité, Ed. de Minuit, 1976.
[10]
Recherches philosophiques, p. 222, cité par J. B. p. 45.
[13]
Annie Leclerc,
L’Enfant, le prisonnier, p. 120, Actes Sud, 2003.
[14]
Hegel,
Précis encyclopédique des sciences philosophiques, § 462, p. 258 de la traduction Gibelin, Vrin, 1967.
[15]
Gadamer,
Vérité et méthode, p. 281, p. 137 de la traduction d’E. Sacre, Ed. du Seuil, 1976.