2003
Études
Carnets d’Études : Livres
Recensions
— Michèle Goslar, Regards sur la Belgique, Racines, 2003, 134 pages, 70 ill., 24,95 €. Marguerite Yourcenar, Hommage pour un centenaire. Les Cahiers de la N.R.F., Gallimard, 2003, 208 pages, 18,50 €
Fabienne Verdier, Passagère du silence, Récit. Albin Michel, 2003, 300 pages, 21,50 €
Une jeune fille décide de tout quitter pour aller chercher, seule, au fond de la Chine communiste, les secrets oubliés de l’art antique chinois, où la sagesse a autant de part que la beauté. Prodigieuse, bouleversante aventure initiatique. La narratrice, aveugle et mystérieusement inspirée, ne sait que quelques mots de la langue chinoise, et aboutit au Sichuan, dans une école artistique régie par le Parti, où elle rencontre hostilité, vexations, proximité insupportable, misère, maladie et inquisition perpétuelle de l’administration communiste. C’est dans ce climat qu’un vieux maître, pendant de longues années, l’initie à l’art de la calligraphie en même temps qu’à la pensée taoïste. Elle découvre que le monde respire comme un être vivant ; elle entre en résonance avec tout l’univers, du moindre brin d’herbe à la ronde des étoiles, en passant par les montagnes sacrées, le chant des grillons, les traces du vent à travers les nuages. Le maître lui révèle Zhang Xu, « le fou de la calligraphie » qui, lors de la dynastie Tang, inventa (en contemplant des herbes desséchées !) un style d’écriture appelé herbe folle, devenant ainsi le « maître suprême de la cursive », d’une liberté, d’une pureté, d’une beauté imprévisibles, et qui combla pour toujours la jeune artiste, devenue elle-même une passagère du silence, capable de traduire à son tour la splendeur invisible du monde. Elle intègre aujourd’hui, dans sa retraite d’Ile-de-France, l’art de l’Occident (notamment les glacis de la peinture primitive flamande) à l’alchimie de l’art de la Chine, pour « donner un goût d’éternité à l’éphémère », ouvrant ses toiles à l’infini, en mêlant l’intensité des noirs à la richesse subtile des lumières de l’univers. Ce livre foudroyant offre bien le compte rendu d’une quête à la fois humble et ardente de l’inaccessible beauté blottie à notre entour, et que nos yeux usés sont incapables de voir.
Jean Mambrino
Ian McEwan, Expiation, Traduit de l’anglais par Guillemette Belleteste. Gallimard, 2003, 490 pages, 24,50 €
Un été étouffant. Une réunion de famille. Une grande demeure anglaise. Tableau de genre attendu s’il n’était vu à travers le prisme de l’enfance, réfracté en quatre couleurs différentes : Briony, Cécilia, Robbie et Lola, adolescents en quête de reconnaissance et de puissance, pris de vertige au bord de l’âge adulte. Ils s’épient, se devinent, s’effleurent en croyant se toucher. Chaque couleur du prisme est un monde intérieur, que Ian McEwan excelle à rendre, avec les méandres qu’y tracent l’angoisse du rien et le désir du tout. Dans la lumière blanche et crue : des petites cruautés ordinaires, étrangement mêlées de plaisir – un vase brisé, un supplice chinois, une lettre décachetée par indiscrétion. Dans la lumière réfractée : les mêmes événements, mais amplifiés, déformés, fantasmés. Lorsque le drame survient, le travestissement de la vérité est à son comble, et un innocent doit payer pour un acte ignoble. C’est la partie la plus impressionnante d’un roman qui se risque ensuite sur les routes de la Débâcle et dans les faubourgs dévastés de Londres. Pour s’égarer ? La seconde moitié du livre semble perdre de son secret en perdant le jeu de lumière initial. Comme si Ian McEwan était trop génial dans ses commencements pour retomber parfaitement sur ses pieds dans une narration plus conventionnelle. A moins que celle-ci ne cache un raffinement supplémentaire dans l’écriture ? La pirouette finale de l’épilogue rend plausible cette hypothèse, nous livrant une clef de cette apparente rupture de ton. Dans le premier cas, nous aurions un grand roman malade ; dans le second, un roman parfait, le plus complexe, le plus maîtrisé de Ian McEwan. Ceux qui ont déjà goûté Délire d’amour ou le récent Amsterdam n’hésiteront pas longtemps devant l’alternative.
Philippe Chevallier
Patrick Modiano, Accident nocturne, Gallimard, 2003, 148 pages, 15 €
Pour le lieu, prenez Paris et, plus précisément, ses rues, ses cafés, ses hôtels. Pour l’heure, choisissez la nuit. Le temps est au froid et au brouillard. Dans ce décor fantomatique, placez quelques ombres qui passent et repassent, parfois se croisent et parfois se retrouvent, mais toujours s’effacent dans le lointain. Au milieu d’elles, « un type banal » marche, sorte de SDF de l’âme en quête de son identité, de ses souvenirs, d’un port peut-être où s’arrêter enfin. Vous voici alors chez Modiano, plus exactement dans son trentième et dernier roman. Vous ne serez pas dépaysé : c’est un « concentré de Modiano » ! Alors, pourquoi le lire ? Simplement, parce qu’on se sent bien chez lui. On communie avec plaisir à ce ballet humain à la recherche d’une vie plus harmonieuse. Nous aussi, comme le narrateur, nous sommes parfois en proie aux démons de notre mémoire, douleurs lancinantes que l’on voudrait tant ranger pour jamais, souvenirs fugitifs d’un passé capricieux. Comme lui, nous avons connu de ces ruptures imprévues – ici, un accident de voiture… nocturne, bien entendu ! – qui nous contraignent à soudain changer de vie. Comme lui, il nous arrive de rechercher un peu d’une paix simple où tout serait « ordonné comme un parc à la française ». Car, après tout, « l’angoisse des dimanches soirs », nous aussi nous la connaissons… « Elle avait besoin d’un air léger et de silence. J’étais d’accord avec elle », dit le narrateur d’une jeune fille fraîchement rencontrée. Nous aussi, nous sommes d’accord avec lui. Mais le dire avec ses mots sans apprêt, au son mélancolique de sa petite musique de nuit si particulière, cela, nous ne le savons pas.
Ariane Vuillard
Daniele Del Giudice, Dans le musée de Reims, Traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro. Le Seuil, 2003, 86 pages, 12 €
De cet auteur, les lecteurs français avaient déjà pu lire Le Stade de Wimbledon, Quand l’ombre se détache du sol ou L’Oreille absolue. La traduction de Dans le musée de Reims donne accès à un récit antérieur, un cristal de douleur et de douceur, une pièce rare. Barnaba, un Italien, jeune encore, est arrivé un soir à Reims pour voir le Marat assassiné de David ; un tableau, un seul, comme au Prado, à la Tate Gallery ou aux Offices où l’a mené son angoisse : « Quand j’ai su que je deviendrai aveugle, j’ai commencé à aimer la peinture. » C’est que les lointains, ces bleus et ces rouges à perte de vue qu’en officier de marine il connaissait si bien, se sont déjà dérobés ; il ne peut plus voir que de près, de si près que ce qui lui reste de vue « est en train de devenir presque une sensation tactile ». Les autres sens viennent au secours du sens défaillant, « comme un animal préhistorique perd ses nageoires et développe des ailes si c’est nécessaire ». Mais la solitude se resserre, la raideur et l’incertitude de sa démarche le trahissent. Comment une jeune fille comprend d’un coup, s’approche derrière lui, lui « raconte » les tableaux, comment ils se retrouvent le lendemain devant le Marat, comment lui, à son tour, raconte le médecin Marat qui soignait les aveugles, c’est tout le fil du récit, tendu comme une corde que l’on peut faire résonner sans fin : que sont la parole et la voix, qu’importe de savoir si la robe de Desdémone est rouge ou verte, que sont la confiance, la complicité et la tendresse, le mensonge ou la vérité ? « Il pensa à la douleur d’Anne, tellement invisible derrière les formes ardentes et légères de sa voix… » Que voit-on quand on croit voir ? Quand est-on à la juste distance ? La grande littérature n’a besoin ni de beaucoup de pages, ni d’excès. On en a ici une confirmation pudique et éclatante.
Françoise Le Corre
Yves Viollier, L’Orgueil de la tribu, Roman. Robert Laffont, 2003, 252 pages, 18,50 €
Yves Viollier a désormais atteint ce point où, ainsi que le dit Malraux dans L’Homme précaire et la littérature, c’est par tout ce qui n’est pas l’intrigue qu’un roman est un grand livre. Non que l’intrigue de L’Orgueil de la tribu ne soit prenante, et touchante : une mère de famille, soudain excédée du ronronnement d’un mariage semi-arrangé et monotone, plante là son mari et ses enfants, encore petits, pour aller se cacher à l’île d’Yeu avec un photographe rencontré naguère, qui n’a pas inventé le monde, non, mais dont les bras s’ouvrent sur l’air libre ; à la fin, elle revient, parce qu’en son absence l’aîné, François-Xavier, est allé comme exprès sous les pieds de l’âne du voisin se faire donner un coup de sabot qui l’a mis bien en danger. On peut même dire que la fin est morale, puisque la femme coupable est symboliquement punie de sa désertion. Tout cela est vrai, à deux nuances capitales près. D’abord, l’histoire prend sa source près de Cholet, au sein de cette « Petite Eglise » survivante, issue du refus du Concordat et dont, aujourd’hui encore, les derniers fidèles vivent en communauté fermée, disant les prières seuls, puisqu’ils n’ont plus de prêtre depuis 1828, et maintenant haut les principes d’une vie morale stricte. Qu’une fille de ce monde-là faillisse, c’est incommensurablement plus scandaleux ! Yves Viollier, dont l’enquête sur les dissidents de la Petite Eglise a été aussi attentive que discrète, se garde de trancher dans un sens ou dans l’autre ; il décrit, simplement. Et c’est la seconde nuance de son beau récit : en effet, aux dernières pages, Danièle revient, déchirée, obéissant surtout à son amour maternel. Et pourtant… auprès de ce mari timide, taciturne, tour à tour noble et terne, restera-t-elle ? Fera-t-elle comme Mémé Petite, sa grand-mère, qui vient de mourir, et qui a vécu docilement auprès d’un homme à qui on l’avait mariée, qui ne l’a pas battue, mais ne l’a pas non plus rendue heureuse ? Ou repartira-t-elle vers le vent, vers une autre dissidence ? C’est ce que la dernière page ne nous dit pas, toute vibrante de la souffrance même d’être, inconfortablement, ici-bas.
Patrick Berthier
Alice Ferney, Dans la guerre, Roman. Actes Sud, 2003, 482 pages, 21,80 €
Non pas Fabrice à Waterloo caché derrière la roue d’un chariot, mais dans la guerre : un autre monde, un contre-monde, soudain, brutal, sans échappatoire, un espace sans dehors, avec seulement deux gouffres, sa propre mort et soi-même, survivant par hasard, reconduit à la plus immense solitude, captif au plus intime de soi, sans parade, sans paravent, sans spectateur, avec seulement des amis de fortune voués au même sort et tenus ensemble par cela. A l’annonce de la mobilisation en 1914, Jules quitte tout, sa ferme landaise, l’enracinement, la femme, l’enfant, la mère ; seul son chien le rejoindra et le suivra dans l’impromptu des batailles et des répits. Quelques lettres tout en retenue surnagent, futile résistance au destin fait par les hommes, plus méchant que celui dicté par les astres. Alice Ferney a longuement mûri son livre en se documentant ; elle prend le temps des archives déroulées, entrevues, imaginées. Parfois on croirait lire Arlette Farge, l’historienne si attentive aux voix singulières englouties. Devant ce livre, beaucoup rient de ce qui pourrait sembler avalanche de bons sentiments idylliques ; mais aller vers la mort, n’est-ce pas voir les paradis perdus ? Ce très beau livre remet dans le temps long comme les grands Américains, avec autour de soi la nature, les autres, l’événement qui échappe, la destruction inéluctable, chose qu’on peut encore entendre dans les cimetières et les forêts tristes en Alsace, dans les collines de Lorraine ou les plaines du Nord. Histoire ? Fiction ? Surtout des mots du corps quand vient la limite, qu’on ne comprendra jamais, que la guerre met à vif, qu’on affronte seul…
Guy Petitdemange
Salim Bachi, La Kahéna, Gallimard, 2003, 310 pages, 19 €
Si riche est ce second roman de Salim Bachi, que l’on peut en multiplier légitimement les lectures. C’est d’abord l’histoire de plusieurs personnages, dont nous sommes amenés peu à peu à découvrir et à reconstruire – ou construire ? – les liens. A coups de récits énigmatiques, de lecture de vieux carnets aux descriptions flamboyantes, nous nous trouvons embarqués sans ménagement sur les ailes des générations, chahutés par les tribulations des uns, éclaboussés par les révolutions et les violences des autres. Mais tous ont pour point commun cette ville algérienne de Cyrta, dont ils furent, de la colonisation française aux émeutes d’octobre 88 (ce « chahut de gamins », comme l’appela le FLN, qui se solda par des milliers de morts et d’arrestations…), à la fois acteurs et témoins des événements. A travers eux, c’est donc l’histoire de l’Algérie qui se dessine sous nos yeux, en une tonalité crue et froide, bien que sans haine, quand il s’agit d’évoquer, dans l’amertume, le remplacement de seigneurs par de nouveaux seigneurs tout aussi injustes et cruels. Mais ce beau livre n’est pas essentiellement un livre d’histoire ; c’est aussi une réflexion sur la filiation cachée, le racisme ouvert ou latent, le mélange des races, et cet éternel renouveau de la violence à laquelle l’Algérie semble inexorablement vouée. C’est surtout – tel est d’abord mon choix de lecture – une fabuleuse légende racontée, pendant trois nuits et des pages d’un lyrisme flamboyant, entre les murs magiques d’une maison vivante, plus troublante et inquiétante que n’importe lequel de ses habitants successifs, cette maison appelée du nom d’une princesse berbère, première femme à avoir résisté à l’envahisseur… La Kahéna.
Ariane Vuillard
Ivan Chmeliov, Les Voies célestes, Roman. Traduction du russe par Hélène Emeryk, actualisée et corrigée par Victor Loupan. Presses de la Renaissance, 2003, 396 pages, 19 €
Un jeune homme russe, Victor Alexeïevitch, est sauvé du nihilisme, provoqué par son goût pernicieux pour la science, par une très jeune fille, sainte et pure, qui quitte le couvent pour le sauver du péché. La trame romanesque, très proche de celle de Crime et Châtiment de Dostoïevski – le crime en moins –, est le condensé d’une certaine idéologie russe, à la fois religieuse et nationaliste, qui a donné lieu à de véritables types littéraires, dont le jeune homme perdu par la philosophie rationaliste allemande, et la jeune fille sublime dans le sacrifice de sa pureté, ici Daria, incarnée magnifiquement par Sonia dans le roman de Dostoïevski. Les personnages et le récit ne se haussent pas vraiment au-dessus d’une démonstration appuyée de cette idéologie, qui du coup ne séduit pas autant que le voudrait l’auteur, littéralement emporté par son sujet. La traduction un peu vieillotte n’est peut-être pas étrangère à cette impression. Mais on peut être sensible au retour enthousiaste et naïf, ponctué des rechutes, de Victor, aux enivrements de la religion, retour facilité par son amour pour une femme-enfant d’une beauté sensuelle et innocente…
Agnès Passot
Béatrice Commengé, Et il ne pleut jamais, naturellement…, Roman. Gallimard, 2003, 242 pages, 13 €
Au départ, une belle idée, audacieuse : imaginer la dégradation des facultés intellectuelles qu’entraînent la vieillesse ou la folie comme autant de fantaisies du cerveau qui, en faisant sauter ici ou là une connexion nerveuse, nous incite à une conversion spirituelle du regard, à un apprivoisement forcé du présent des choses et des saisons. L’idée mérite bien qu’on s’accroche à un fil narratif très éclaté entre plusieurs vies familières les unes aux autres sans le savoir, fragments d’histoires qui se répondent et se fondent dans la mémoire de la narratrice. Elle accompagne son père Louis, resté veuf au seuil de la vieillesse, peu à peu étranger à ses propres souvenirs, à sa maison, à son image dans le miroir. Ces pièces de puzzle devenues manquantes, elle veut les lui redonner, en lui rappelant le soleil de son Algérie natale, l’école, les rues et le port d’Alger, les belles lettres d’amour de sa femme Eugénie, les livres qu’il aime et dont il souligne des passages. En même temps, elle construit par petites touches un parallèle à première vue surprenant avec la vie du poète Hölderlin, illuminée par l’amour de Suzette – devenue Diotima dans son roman Hyperion, où il place leur amour dans une Grèce idéale – et marquée par la folie de ses quarante dernières années. La chronologie linéaire de ces « vies parallèles » s’efface derrière le rythme cyclique des saisons, qui arrache la vie des deux hommes à la pesanteur de leur condition mortelle et les rend à la beauté du ciel, des couleurs, à la joie renouvelée des printemps. Le génie poétique de Hölderlin, fasciné par une religion païenne (largement rêvée) généreuse pour l’homme, transfigure ainsi à nos yeux les derniers jours de Louis.
Agnès Passot
Wallace Stegner, En lieu sûr, Roman traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eric Chédaille. Phébus, 2003, 384 pages, 21,50 €
Cette œuvre de fiction poétique et psychologique, qui semble largement autobiographique, peut être considérée comme un antidote à l’ambiance de morosité qui caractérise notre temps. Affinités de sentiments et débats fructueux rythment une chaleureuse amitié entre deux couples d’universitaires qui s’entraident dans l’enthousiasme du bonheur comme dans le traumatisme des épreuves. La culture est au cœur d’une rencontre à l’université de Madison (Wisconsin) des Morgan et des Lang, issus d’horizons différents tant en ce qui concerne le milieu que la géographie. Sid Morgan remarque et admire une nouvelle publiée par Larry Lang, tandis que l’attente d’une naissance rapproche leurs épouses Charity et Sally. Associant une volonté d’organisation à un sourire accueillant, Charity orchestre des relations de confiance et de gratitude aux espérances prometteuses. La beauté de la nature du Vermont, où les riches Morgan possèdent une vaste propriété, sert de cadre aux discussions enfiévrées de la jeunesse comme à l’ultime adieu. De 1937 à 1972, la fidélité et la générosité se manifestent en maintes circonstances, des vicissitudes professionnelles de Sid à la dramatique maladie de Sally. Tous quatre conservent un merveilleux souvenir d’un long séjour à Florence, « au paradis de la culture ». Larry consacre ses matinées à l’écriture d’un livre évoquant le Nouveau Mexique de son enfance, avec l’impression d’être en pays de connaissance sur les bords de l’Arno : « Tout Américain blanc qui désire savoir qui il est se doit de faire sa paix avec l’Europe. »
Jean Duporté
Huguette Bouchardeau, Nathalie Sarraute, Flammarion, coll. Grandes biographies, 2003, 258 pages, 19 €
De sa brève rencontre avec l’écrivain anglaise Yvy Compton-Burnett, Nathalie Sarraute tire cette précieuse leçon : qu’il vaut mieux lire l’œuvre que de discuter avec son auteur. Tel est bien le soupçon qui semble peser sur le livre de Huguette Bouchardeau, qui succombe d’abord à l’écueil tant redouté du genre : la tentation hagiographique, syndrome inquiétant d’une entreprise de mythification. Mais, passé l’agacement d’une admiration certes légitimée par un long travail de « compagnonnage », le lecteur se passionne pour ce récit chronologique, véritable excursion dans l’histoire littéraire du xxe siècle. Dans ce portrait émouvant d’une femme confrontée aux tourments de son temps, c’est l’étonnante personnalité de Nathalie Sarraute qui se dessine dans la complexité de ses paradoxes : enfant tiraillée entre la Russie et Paris, écolière à l’idéal d’excellence et de conformisme, épouse soucieuse d’intégration et d’indépendance. Nourrie par les lectures de Proust, Joyce, Virginia Woolf, l’écrivain refusera tout esprit d’école, de « l’écriture féminine » de Simone de Beauvoir à la « littérature engagée » de Sartre. A travers le parcours intellectuel de cette figure ambiguë du « Nouveau Roman », on comprend soudain qu’il en va de la biographie de Huguette Bouchardeau comme de l’écriture même de Nathalie Sarraute : ausculter l’infime intimité du quotidien pour accéder à l’universel. De même que l’auteur de Tropismes explore les mouvements minuscules de l’intériorité, de même celle qui se présente comme son « biographe amateur » (à défaut de biographe officiel) se glisse au plus près de la vie ordinaire, pour y déceler les inspirations les plus nobles. Ainsi, au croisement des histoires individuelle et collective, Nathalie Sarraute confie : « Une petite chose, une toute petite chose sans importance vous conduit parfois où l’on n’aurait jamais cru qu’on pourrait arriver… tout au fond de la solitude… dans les caves, les casemates, les cachots, les tortures, quand les fusils sont épaulés, quand le canon du revolver appuie sur la nuque… » (Elle est là, 1978).
Estelle Gapp
Luba Jurgenson, L’Expérience concentrationnaire est-elle indicible ?, Ed. du Rocher, 2003, 400 pages, 22 €
Dans sa vibrante préface, Jacques Catteau cite en exergue ces lignes de Varlam Chalamov (dont Luba Jurgenson vient de rééditer et de revoir la traduction des Récits de la Kolyma, éd. Verdier) : « Mais comment raconter ce qui ne peut être raconté ? Impossible de trouver les mots. Mourir aurait peut-être été plus simple. » Le « tombeau des mots » est le seul qui convienne aux morts anonymes des camps (soviétique ou nazi) et que les survivants, honteux d’avoir échappé au néant, auront le devoir douloureux d’édifier. Privé de tout – de manger, de boire, de dormir, mais aussi de parole, de pensée –, n’ayant pour seul horizon que la mort certaine (sous les coups, l’épuisement, la volonté implacable du bourreau), le condamné qui aura survécu, pris entre détestation de soi, parce que survivant, et encore suffoqué par ce qu’il a subi – incroyable aux oreilles des autres –, se trouve au rouet. Comment dire sans trahir ? Comment supporter même de faire confiance aux mots qui auront tôt fait de banaliser toutes ces souffrances vécues ? Le livre de Luba Jurgenson, remarquablement informé, construit avec rigueur, est un essai sur la « littérature des camps », sur le pouvoir de dire, qui, lorsqu’il est confronté à l’extrême, ne peut que rejoindre « les grands textes mythiques du passé ». « Témoigner pour la vie » aura été le paradoxe quasi insoutenable de tous les rescapés de l’horreur. Difficile héritage. Dure leçon : il faut vivre et tirer les enseignements de l’absurde. Le sens est à ce prix.
Francis Wybrands
Michèle Goslar, Regards sur la Belgique, Racines, 2003, 134 pages, 70 ill., 24,95 €. Marguerite Yourcenar, Hommage pour un centenaire. Les Cahiers de la N.R.F., Gallimard, 2003, 208 pages, 18,50 €
Ces deux livres saluent le centenaire de la naissance de Marguerite Yourcenar, en 1903, à Bruxelles. Le premier recense les « regards » qu’elle a jetés sur la Belgique ; le second, ceux que des écrivains français et deux cinéastes jettent sur l’écrivain belge. L’un et l’autre nous rapprochent d’un auteur qui n’a cessé de viser la hauteur. Celle qui fut la première femme élue à l’Académie française était un écrivain que le succès mondial des Mémoires d’Hadrien avait consacrée, lorsqu’elle publia, en 1968, L’Œuvre au noir, qui se passe pour l’essentiel à Bruges. Or, elle n’avait pratiquement plus mis les pieds en Belgique depuis trente ans : ses relations avec sa famille étaient distendues ; elle avait passé l’essentiel des années 20 et 30 à voyager. Alors, pourquoi situer L’Œuvre au noir à Bruges ? « Peut-être parce que l’enceinte qui clôt la ville symbolisait l’enfermement et le piège dans lequel Zénon sera pris. Peut-être parce que, tout enfant, elle visita et aima cette cité qui avait gardé sa physionomie d’antan. » Quelques années plus tard, Marguerite Yourcenar aborda l’histoire de ses familles paternelle et maternelle dans les trois volumes du Labyrinthe du monde : de tous ses livres, celui où il est le plus question de la Belgique. Les Crayencour (Marguerite avait choisi le pseudonyme Yourcenar, qui en est l’anagramme) et les Cartier de Marchienne lui en voudront d’avoir révélé quelques secrets de famille. Elle ne s’en soucie guère. Elle ne cherche qu’à établir la vérité des humains dont elle procède. Certes, ses père et mère, ses oncles et tantes, ses aïeux ont laissé des souvenirs dont elle doit tenir compte. Mais l’essentiel, pour elle, est d’arriver à exprimer ce qu’ils lui inspirent, « simplement, sans détour, sans gêne, sans crainte ». Au terme d’un inventaire minutieux qui nous conduit de Bruxelles à Bruges, à la mer du Nord, au pays de Liège, au château des Cartier à Marchienne où vécut sa mère, l’auteur de cet ouvrage – l’une des meilleures spécialistes de l’écrivain – constate que les appréciations de Yourcenar sur ces lieux sont souvent peu amènes. En fonction de leurs liens avec sa famille : « Ce n’est pas toujours le site lui-même qui est jugé ou apprécié, mais tout ce qu’il entraîne avec lui de souvenirs, d’évocations du passé, de charge émotive, de visages aimés ou haïs. » – Dans le second volume, Anne-Yvonne Julien a invité des écrivains à dire « sur quels sentiers de traverse ou à proximité de quel carrefour de vie et d’écriture » ils ont croisé Marguerite Yourcenar. Dix-sept ont répondu, parmi lesquels Jean d’Ormesson, Jacqueline de Romilly, Jean Delumeau, Françoise Chandernagor. Qu’ils n’aient pas « retenu le même profil, capté la même allure, entendu les mêmes paroles » fait le charme de ces « mélanges ». Des entretiens avec Volker Schlöndorff, le cinéaste du Coup de grâce, et André Delvaux, le cinéaste de L’Œuvre au noir, apportent des points de vue différents de ceux des écrivains, mais aussi passionnants. Marguerite Yourcenar ne risque pas d’être oubliée.
Michèle Levaux
Jean-Pierre Lemaire, L’Intérieur du monde, Cheyne, 2002, 98 pages, 15,50 €
Ce huitième recueil de Jean-Pierre Lemaire peut se lire comme une longue traversée. Ce n’est pas sans raison qu’apparaît ici la figure de Jonas et surtout celle de Noé, les deux navigateurs de l’Ancien Testament. L’épreuve traversée par le poète est celle du deuil. La figure du père disparu est évoquée avec pudeur et tendresse. Le chagrin est étroitement lié à la piété filiale. Mais, au terme du parcours, le poète peut dire : « La vie t’est rendue/comme le soir, après la pluie,/ l’odeur des iris au fond du jardin. » Ce retour à la vie est aussi retour aux paysages de l’enfance : Menton et son arrière-pays. Le recueil s’achève dans la douce lumière du soir avec Complies et Visage bleu, qui est visage de la mer retrouvée. Les deux derniers vers – « Et l’Infini cherche/un port dans ton cœur » – sont tout autant une ouverture qu’une clôture. Au cours de cette traversée, Dieu n’est pas absent, mais il se tait. Dans In Angustiis, le poète en deuil évoque la barque des moines de Saint-Guénolé qui glisse dans la nuit. Une page d’Evangile remonte à sa mémoire : « Le Christ dort à l’arrière ; il leur a confié/ses pouvoirs pour la nuit. Il dort, moi je crie,/un pied dans la tombe, il dort, je m’enfonce,/mon cri dure, devient une voix dans le chœur. » Ailleurs, il dit encore : « Visage enfoui dans le champ du monde,/je ne sais comment te donner la parole. » Mais Dieu n’est jamais très loin. Il transparaît dans la beauté des paysages ; dans la figure de ses amis : Jonas et Noé, mais aussi Job, François d’Assise, Ignace de Loyola, Etty Hillesum ; dans telle toile de Bréa ou telle crucifixion de Giotto : « Crucifié dans le bleu,/cerné de douceur,/source de la douceur. » Cette poésie sensible, toute de dépouillement et d’intériorité, atteint en nous les couches les plus profondes, comme la peinture de Fra Angelico ou la musique de Bach.
François Desplanques
Olivier-Thomas Venard, Littérature et théologie, Une saison en enfer. Vol. 1 : Thomas d’Aquin, poète théologien. Ad Solem, 2003, 510 pages, 47 €
C’est un livre au projet ambitieux qu’offre ici le dominicain Olivier-Thomas Venard. Il ne s’agit pas moins que d’inscrire l’œuvre de saint Thomas d’Aquin dans l’horizon d’attente du lecteur postmoderne. Le but est de réconcilier littérature et théologie, ou plutôt d’établir un dialogue entre l’œuvre du Docteur Angélique et une théorie de la littérature. L’auteur entend ainsi dépasser les apories des conceptions contemporaines de l’œuvre littéraire et du langage. Le propos devrait occuper deux autres volumes à venir. La démonstration, exhaustive et érudite, est née d’« une réaction critique contre une certaine prétention spéculative qui nous a d’abord poussé à lire saint Thomas d’Aquin », annonce l’auteur dans son Introduction générale. Il s’agissait donc, au départ, de lire saint Thomas à partir des outils littéraires forgés par la « nouvelle critique », pour montrer l’appartenance du texte théologique à la littérature. On peut ainsi récuser l’accusation de spéculation répétée envers le Saint Docteur, au point de le voir abandonné par les théologiens mêmes, au profit d’une quête de l’Absolu et du sens de l’expérience dans la littérature. Le projet a fini par conduire son auteur à un ample développement sur ce que sont la théologie, la littérature, et comment l’une et l’autre peuvent gagner à entrer en dialogue, si ses théoriciens admettent de dépasser la « “déconstruction” matérialiste du sens comme pur jeu de signifiants » qu’incarnent dans ces pages Barthes et Derrida. Le projet est passionnant, et vient s’inscrire dans le sillage des réflexions théoriques qui parcourent la critique littéraire, mais aussi la philosophie, tant dans un « retour de la métaphysique » que dans la critique de la rationalité moderne et de ses impasses postmodernes : G. Steiner et les théologiens dominicains de Toulouse, à qui O.-T. Venard reconnaît une fidélité « thomasienne » d’exception. Tout riche que soit ce parcours, et pour intéressant que soit le défi de répondre aux apories du déconstructivisme et de l’ère du soupçon, auxquels l’auteur assimile tous les points de vue contemporains sur la littérature (P. Ricœur faisant une notable exception), le lecteur s’interroge néanmoins sur un certain nombre de thèses et sur la démarche même. Le rapport à l’histoire demeure problématique. S’il s’agit de dépasser les apories de la modernité, dont Rimbaud incarne la figure, pour rejoindre l’homme contemporain, pourquoi sauter par-dessus l’obstacle et rejoindre une nature humaine hors de l’histoire ? Qui donc est cet homo loquens pur de tout soupçon quant à la possibilité de dire la réalité ? Le croyant trouverait à toute époque une langue à sa disposition, fournie par le Verbe fait chair ? Du côté de la théologie, on pourra regretter que les concepts de Révélation et d’Incarnation, supposés connus, ne fassent guère l’objet d’une élaboration. Ils semblent acquis une fois pour toutes, comme les données et les référents de la réflexion théologique. Enfin, est-il si sûr que saint Thomas soit le poète-prêtre « dont Valéry, après Mallarmé son maître, gardait la nostalgie », faisant de la théorie du Verbe Incarné de l’Aquinate le rêve refoulé de la poésie moderne ? Ce livre n’en est pas moins remarquable par les questions qu’il pose et la tradition de la disputatio dont il semble se réclamer.
Patrick Goujon
Roselyne de Feraudy, Patmos, Photographies. Ed. Stil, 2003, 118 pages, reliure toilée papier offset Satimat 170 grammes
Dans son bel avant-propos, Dominique Ponnau présente en connaisseur ce superbe album d’images photographiques (une soixantaine) tirées de l’île de l’Apocalypse et de son poète Hölderlin. De l’aube au soir, en grande artiste, Roselyne de Feraudy propose une méditation picturale nous invitant à déchiffrer « l’insensibilité de l’azur et des pierres ». En silence, la lumière est filtrée ; le regard fasciné se porte à la chose et s’y attarde. Ces photographies sont étranges, faites de rien et d’absence, comme les poèmes de Mallarmé. Patmos, comme les îles de Valéry, « divinité par la rose et le sel », est vide, elle n’offre rien, sinon sa fulgurante beauté : l’étreinte de la lumière et la brassée des fleurs sanglantes avivent la tendresse aveuglante du calcaire. Il faut feuilleter lentement ces archives des merveilles de la terre et du ciel et s’imprégner page à page de leur magie. Un incomparable cadeau d’étrennes.
Xavier Tilliette
Michel Chion, Un art sonore, le cinéma, Ed. Cahiers du Cinéma, 2003, 482 pages, 30 €
Même les plus cinéphiles confessent le travers que pourfend ce livre-somme : amoureux d’un art des images en mouvement qui n’a jamais semblé aussi pur qu’à l’époque du muet, nous rechignons souvent à considérer le son autrement que comme un surlignement de l’image ou, pire, une illustration pseudo-réaliste coupant court à l’imagination. M. Chion, qui s’est penché sur le sujet depuis plusieurs décennies, reformule ici sa pensée de manière aussi synthétique que nouvelle, mettant au jour du son dans les images du muet (ainsi du coup de pistolet figuré par son canon fumant dans The Great Train Robbery, 1903), mais aussi, « même en 2003, du muet dans le parlant » : chez Tarkovski, Angelopoulos ou Wong Kar-wai, qui ont « retiré, pour voir, l’armature de la musique […], celle de la voix-off, celle aussi des dialogues tressés avec l’image », pour travailler à même le temps, « durci, ritualisé ». Histoire des esthétiques, traité pourvu d’un glossaire riche en néologismes et guide de visionnement à l’usage des demi-sourds que nous sommes, Un art sonore articule pertinemment l’histoire des techniques à celle des styles. Par exemple, l’apparition du Dolby au début des années 70 a modifié notre perception de l’espace au cinéma, moins parce que ce procédé a rendu plus réalistes les bruitages des films d’action, que parce qu’il a rapproché de notre oreille, par la précision de l’enregistrement et la mobilité de diffusion en salles, toute une série de bruits infimes, du raclement de gorge au bourdonnement d’insecte, et même au silence. Cet ouvrage théorique, jamais austère, se ménage de nombreuses respirations : de courtes mais pénétrantes monographies, consacrées aux Lumières de la ville, à L’Atalante, aux Oiseaux ou à Playtime, en ponctuent les différentes parties.
Charlotte Garson
Olivier Christin, Les Yeux pour le croire, Les Dix Commandements en images (xve-xviie siècles). Seuil, 2003, 160 pages, 16 €
Le sujet dont traite O. Christin est, en apparence, extrêmement limité : « les illustrations des Dix Commandements dans l’art des pays de langue allemande à la fin du Moyen-Age et au début de l’époque moderne ». En réalité, le propos du livre est bien plus large, si l’on en juge par la profondeur de ses interrogations méthodologiques et historiographiques. Il s’agit surtout de montrer, d’une manière fort différente de celle suivie jadis par M. Weber, la naissance de l’éthique moderne, qu’elle soit catholique ou protestante. Avec cette rigueur qui lui est coutumière, l’auteur analyse une rupture iconographique – des saynètes de la vie quotidienne aux illustrations du Décalogue – et, à travers elle, une rupture pastorale qui a conduit à abandonner la thématique des péchés capitaux pour lui préférer une morale toute centrée sur les devoirs d’état et la vie professionnelle. Trois parties jalonnent la démarche. L’auteur montre d’abord comment s’accomplit le passage « d’une technique cléricale » à « une technologie sociale » ; puis il s’interroge sur les « pratiques de l’image », avant de nous introduire à quelques belles pages qu’il intitule, à la manière d’Austin : « Quand voir, c’est faire ».
Philippe Lécrivain
Pascal Picq, Au commencement était l’homme, De Toumaï à Cro-Magnon. Odile Jacob, 2003, 260 pages, 21,50 €
Au cours de la dernière décennie, les fouilles ont mis au jour les restes fossilisés de centaines d’individus appartenant à une vingtaine d’espèces différentes. A partir de ces vestiges, comment retracer l’arbre généalogique de l’humanité ? C’est ce que tente de raconter ce remarquable ouvrage. L’auteur dresse un inventaire des différentes espèces d’hominidés, dont l’histoire remonte à 6 millions d’années. Il établit une sorte de fiches signalétiques des différents individus découverts. En raison de la diversité de ces fossiles, dans le temps et dans l’espace, on ne peut en déduire aucune filiation certaine. L’Homme moderne provient de Homo sapiens, né en Afrique, mais où ? Et à partir de qui ? On l’ignore. Cet ouvrage constitue la meilleure mise au point actuelle de nos connaissances sur nos origines. Il se place sur le plan purement scientifique, dans une perspective darwinienne, en reconnaissant notre ignorance des mécanismes de l’évolution. Exposé clair et franc de l’un des meilleurs spécialistes du sujet, ce livre passionnera tous ceux qui aimeraient savoir d’où nous venons.
Jean-Marie Moretti
Catherine Bousquet, Bêtes de Science, Seuil, coll. Science ouverte, 2003, 240 pages, 20 €
La biologie n’existerait pas sans l’expérimentation sur l’animal. C’est pourquoi, depuis fort longtemps, des chercheurs isolés, comme Spallanzani ou Réaumur, puis des équipes nombreuses, ont utilisé des animaux, chacun en fonction d’une recherche précise. Parmi bien d’autres, l’auteur a choisi huit de ces animaux et raconte comment ils ont servi au progrès de la science. La génétique doit beaucoup à la drosophile, comme l’embryologie au poulet. La planaire pose un problème non résolu : comment peut-elle, comme le poisson-zèbre ou l’hydre, régénérer les parties du corps qu’on lui retranche ? Dans chacune de ces huit monographies, l’auteur décrit l’animal utilisé, les raisons de ce choix et le travail des chercheurs qui en ont tiré profit. Ecrit dans un style alerte, ce livre bien documenté se lit comme un roman.
Jean-Marie Moretti
Etienne Klein, La Science nous menace-t-elle ?, Le Pommier, 2003, 62 pages
Un petit livre, agréable et dense, qui donne à réfléchir sur notre situation présente. En quelques décennies, le retournement est complet, qui fait passer du culte du progrès à la dénonciation de la « technoscience » et à la peur de l’avenir. La science serait-elle devenue une menace pour le « principe d’humanité » ? En une soixantaine de pages, Etienne Klein accueille le diagnostic et l’ouvre à la discussion. L’effondrement du mythe du progrès continu ne doit pas devenir celui d’une étude sérieuse des choses. Un véritable débat entre experts et citoyens nécessite au moins de ne pas renoncer à l’irremplaçable école de rigueur que demeure la démarche scientifique.
François Euvé
Alain Clavien, Hervé Guillou, Pierre Matti, La Province n’est plus la Province, Les relations culturelles franco-suisses à l’épreuve de la seconde guerre mondiale (1935-1950). Ed. Antipodes, Lausanne, 2003, 370 pages, 27 €
L’ouvrage analyse le domaine de la littérature : pages littéraires des journaux, revues spécialisées, ouvrages (essais et poésie, principalement) ; la musique ou la théologie, ou encore, par exemple, la réflexion juridique ne sont guère envisagées. Il est vrai que l’ouvrage est né à propos d’une représentation couramment évoquée en France et en Suisse : le rôle joué par l’édition romande et plusieurs écrivains dans la publication, en Suisse, de nombreux articles et ouvrages provenant d’auteurs français, poètes souvent, engagés de façon plus ou moins déclarée dans la résistance au gouvernement de Vichy et à l’Occupant. Ce phénomène est évidemment resté au centre de la présente étude, mais celle-ci en interroge la portée, de façon critique. D’une part, cette rencontre serait restée un épisode, sans prolongement durable dans les relations culturelles franco-suisses. D’autre part, les auteurs estiment que l’engagement en Suisse romande aux côtés de cette résistance française aurait été l’affaire d’un nombre limité de personnes (la Suisse alémanique nourrissait une critique plus vive du nazisme), alors que les élites bourgeoises étaient en sympathie, jusqu’à la fin de la guerre et au delà, avec les idées et les goûts de la Révolution nationale – non sans quelques complaisances à l’égard de la collaboration extrémiste. Sur ces droites, il y eut des échanges, prolongés durant les années d’après la Libération (des écrivains français cherchent l’abri de la neutralité suisse), mais ils ne donnèrent pas naissance à un mouvement culturel influent. L’ouvrage, relativement technique, offre un vivant tableau des comportements en Suisse romande durant l’époque du conflit mondial.
Pierre Vallin
Carlo Ginzburg, Rapports de force, Histoire, rhétorique, preuve. Traduit de l’italien par Jean-Pierre Bardos. Gallimard/Seuil, coll. Hautes Etudes, 2003, 126 pages, 19 €
Ce livre fort ramassé n’est pas sans nous surprendre parfois par les chemins qu’il emprunte, mais le sujet qu’il traite est d’un grand intérêt. Son propos est de montrer que les débats sur les méthodes de l’histoire débordent largement aujourd’hui le cercle des spécialistes. La réduction de l’histoire à la rhétorique, « si à la mode de nos jours », écrit-il, ne peut être récusée en soutenant que le rapport de la première à la seconde a toujours été faible et de peu d’importance ; mais elle doit l’être par la redécouverte de la richesse intellectuelle de la tradition ouverte par Aristote, à partir de sa thèse centrale : les preuves, loin d’être incompatibles avec la rhétorique, en constituent le noyau fondamental. Dans cet ouvrage, c’est aussi à partir de la critique d’un fragment de Nietzsche sur les rapports de la rhétorique avec la vérité que C. Ginzburg poursuit sa recherche des fondements d’un savoir historique construit sur la discussion de ses preuves. Le chemin qu’il propose, pour ce faire, ne manque pas d’originalité. Certes, nous croisons Lorenzo Valla et Charles Le Gobien – un jésuite du xviie siècle –, mais aussi Michel Foucault, avant d’en venir à L’Education sentimentale de Flaubert et à son « espace blanc », signalé par Proust en 1920 dans La Nouvelle Revue Française. Mais c’est le dernier chapitre qui est sans doute le plus piquant. Inspiré de E. Panofsky, il nous conduit « au delà de l’exotisme », avec Picasso et Warburg.
Philippe Lécrivain
François Bédarida, Histoire, critique et responsabilité, Ed. Complexe, Bruxelles, 2003, 360 pages, 21,90 €
Après la mort de François Bédarida, en 2001, sa femme Renée a réuni les éléments de cette publication qui, après deux brefs textes dans lesquels l’historien avait présenté son itinéraire personnel, et avant une bibliographie des livres et publications diverses du disparu, recueille un ensemble d’articles ou contributions à des ouvrages collectifs, correspondant dans leurs orientations générales aux responsabilités exercées (à partir de 1978) à l’Institut du Temps Présent, dont Bédarida était devenu l’organisateur. Auparavant, l’histoire de l’Angleterre avait été au centre des intérêts du chercheur ; désormais, ce sont le nazisme, les collaborations, la Résistance (à laquelle lui et son épouse avait œuvré dans leur jeunesse). Des essais d’orientation présentent les débats entre historiens touchant à l’étude de ces domaines, quant aux méthodes et hypothèses d’interprétation, avec la confrontation à mener par rapport aux études consacrées à d’autres situations, dans d’autres traditions nationales. Ce sont des textes de synthèse, qui peuvent avoir un caractère assez technique. Une présentation (d’abord publiée dans Le Débat en 1992) est consacrée par l’auteur à sa participation au comité d’historiens qui, à la demande du cardinal Decourtray, avait étudié le rôle de l’Eglise dans l’affaire Touvier. Ce projet impliquait des problèmes de méthode et de déontologie qui sont décrits ici de façon concrète. L’article réfléchit ensuite sur ce qu’implique la découverte, faite au cours de l’enquête, de la continuité et de la complexité des comportements mis en œuvre pour le soutien du suspect. S’il faut exclure un complot ecclésiastique de type institutionnel, il reste, en revanche, à déceler, selon Bédarida, la manifestation d’un déficit diffus mais foncier concernant l’attitude des chrétiens – des catholiques français du moins – quant aux exigences de vérité et de justice dans la relation aux enjeux de l’existence collective. C’est un très beau texte, qui mérite et méritera d’être pris comme document pour la réflexion en éthique et en théologie politique. Pour la réflexion en général sur la connaissance historique et la vocation sociale du travail des historiens, deux articles, parus d’abord dans l’imposante Revue Historique, l’un en 1998, l’autre en 2001, m’ont impressionné par leur vigueur et leur clarté : le premier, sur la responsabilité de l’historien et la place de l’évaluation éthique ; l’autre, à propos de Paul Ricœur, sur une « Invitation à penser l’histoire », dans l’articulation à la mémoire. A travers des « fragments », l’ouvrage construit un ensemble qui pourra longtemps éclairer amateurs et professionnels sur le travail d’historien.
Pierre Vallin
Michel Jan, Cruelle est la terre des frontières, Payot, 2003, 248 pages, 16 €
La terre des frontières, c’est Khabarovsk d’un côté, Harbin de l’autre. Mais le destin des gens qui ont vécu là s’est déroulé jusque dans les camps soviétiques du côté de Karaganda, en vérité à travers toute l’immense Union Soviétique. En 1858, la Russie a obtenu de la Chine les territoires de la rive gauche de l’Amour et de la rive droite de l’Oussouri ; elle a cherché ensuite à peupler ces régions. En 1898, la Russie a mis en œuvre la construction de la voie ferrée (« de l’Est chinois ») traversant la Mandchourie chinoise pour rejoindre Vladivostok. Grand développement de Harbin. Avec la défaite de la Russie dans la guerre russo-japonaise, apparaît le troisième larron, japonais. Les Japonais créeront un jour le Mandchoukouo (1932). L’URSS envahit la Mandchourie en 1945. Vient un printemps de bonnes relations entre l’URSS et la Chine ; puis la rupture (1960). Ensuite, la Grande Révolution culturelle prolétarienne de Mao, les « gardes rouges », jusqu’en 1976. Imaginez le destin d’hommes russes (Russes blancs plutôt que rouges) à travers tout cela ! C’est l’histoire des frontières – parmi d’autres sur la terre, aux destins semblablement heurtés. Récits souvent passionnants.
Jean-Yves Calvez
Charles-Philippe David, Louis Balthazar, Justin Vaïsse, La Politique étrangère des Etats-Unis, Presses de Sciences Po, 2003, 382 pages, 29,80 €
Cet ouvrage, en provenance d’un Centre de l’Université du Québec, à Montréal, nous fait prendre du recul, examinant l’histoire et le cadre de la politique étrangère des Etats-Unis (les courants de pensée du passé, les approches contemporaines), puis les changements observables en ce qui concerne les grands acteurs (la Présidence, la bureaucratie, Défense et Département d’Etat surtout, mais aussi le Conseil de Sécurité Nationale, le Congrès, la société civile enfin, l’opinion et les lobbies). Ce sera pour longtemps un ouvrage de référence dans l’aire francophone. Dans les conclusions, il faut noter l’interrogation sur le degré de permanence à attribuer aux tendances actuelles. Tendances actuelles : par exemple, le rôle croissant de la Présidence, le rôle notable aussi du Département de la Défense. Le rôle de la Présidence, surtout, est fait pour durer, estiment nos auteurs. D’autre part, ce qui a suivi le 11 Septembre n’aurait guère été différent avec « l’autre » Président : « Une administration Gore aurait sans doute agi de même. Ce n’est que par la suite que l’administration Bush a imprimé sa marque au cours des événements. » Mais, « il existe un certain effet de cliquet dans les engagements internationaux des Etats-Unis » ; les traits de la politique étrangère qui sont récemment affirmés tendent à se pérenniser (cela s’appliquerait à la « conception absolutiste de la souveraineté », à la « propension à l’action unilatérale »). En même temps : « En dépit de sa progression constante vers des responsabilités et une centralité toujours plus grandes, la politique étrangère des Etats-Unis est soumise à des mouvements cycliques : elle oscille entre mouvements d’introversion et de stabilisation, moments d’extraversion et d’expansion, présidentialisation et rôle accru du Congrès et de la société civile… » Au total, tout est-il possible ? Non : il n’est pas vraisemblable que la présidentialisation recule.
Jean-Yves Calvez
Jacques Scheuer (dir.), L’Education, Ce qu’en pensent les religions. Ed. de l’Atelier, 2003, 174 pages, 15,50 €
L’interreligieux bénéficie aujourd’hui de nouvelles portes d’entrée qui aident à comprendre les enjeux de la rencontre entre religions, spiritualités et cultures pour une société française qui « débat sur » et « se débat » avec la laïcité et le vivre-ensemble de communautés aux revendications variées. L’éducation est au centre de cette problématique. Même si l’école est spécifiquement concernée, elle n’est pas la seule instance en cause pour inventer de nouveaux accompagnements pédagogiques sur la question du sens, des appartenances religieuses et des identités culturelles. Familles et associations sont également concernées. Le mérite de cet ouvrage collectif, où s’expriment des voix compétentes et exigeantes (islam, judaïsme, bouddhisme, hindouisme, christianisme) est d’affronter une double perspective : retrouver, d’une part, dans chaque tradition croyante la passion de la transmission, qui en fait une proposition indissociablement spirituelle et éducative ; repérer, d’autre part, les pratiques proposées aux jeunes. Cette problématique duelle permet aux intervenants d’aller au cœur de leur tradition, en expliquant les manières, parfois déroutantes, de transmettre. Le dernier chapitre du livre se présente comme un « forum » où chacun réagit. Quelques thèmes transversaux enrichiront utilement le débat sur le « fait religieux » et son importance éducatrice dans une société qui cherche ses repères, ses valeurs et le sens de sa fondation : la mémoire essentielle pour s’inscrire dans un itinéraire individuel et social, la Loi incontournable pour vivre ensemble comme des humains, la justice indispensable pour la reconnaissance de chacun, la transcendance comme appel à devenir soi avec les autres pour un avenir sensé… Autant de richesses communes qui ne confondent pas les identités, mais les font concourir ensemble, dans leurs diversités et parfois leurs oppositions, à l’édification d’une réelle laïcité, sans complexe, sans domination, sans oubli que, même en République, il convient à tous de se rappeler que l’homme porte en lui plus grand que lui.
Luc Pareydt
Marie-Sylvie Richard, Soigner la relation en fin de vie, Familles, malades, soignants. Préface de Danièle Brun. Dunod, 2003, 172 pages
« Pour vous, qu’est-ce qui est le plus difficile ? » Cette question, l’auteur, médecin à la Maison Médicale Jeanne-Garnier, petit hôpital de soins palliatifs, l’a posée à trente familles. Cela a été le point de départ d’une recherche sur un thème jusqu’ici peu exploré : la relation entre familles et soignants. L’enquête a fait apparaître que, même là où les soignants se montrent disponibles et attentionnés, cette relation se heurte à bien des difficultés. La maladie grave et la proximité de la mort mettent en effet à rude épreuve non seulement le malade, mais aussi ceux qui l’entourent, famille et soignants. La première partie de l’ouvrage est consacrée à l’étude des souffrances respectives de ces trois partenaires et aux enjeux de l’établissement entre eux d’une véritable relation de confiance. L’auteur y propose un petit traité de psychologie médicale, sobre, concis, nourri de multiples lectures et de sa riche expérience de médecin. Un va-et-vient s’établit dans l’ouvrage entre remarques générales, récit des entretiens menés et interprétation de tout cela à partir de quelques concepts-clefs d’ordre psychanalytique. Ce qui donne à l’ouvrage un ton vif et concret, et soutient l’intérêt de la lecture. La dimension éthique y est constamment présente. La seconde partie est consacrée aux recommandations proposées pour faire évoluer les pratiques ; la première partie est animée par une constante attention à la souffrance d’autrui et le souci du respect des personnes, et donc par des choix éthiques explicités en référence à des philosophes tels que Emmanuel Levinas et Paul Ricœur. La lecture d’un tel ouvrage est fortement recommandée à tous les professionnels de santé, mais aussi à tous ceux qui voudraient mieux comprendre leurs difficultés de relation avec leur proche parent malade et ceux qui le soignent.
Patrick Verspieren
Didier Sicard (coordinateur), Travaux du Comité Consultatif National d’Ethique, 20e anniversaire. Presses Universitaires de France, coll. Quadrige, 2003, 1 028 pages, 30 €
Cet imposant volume de plus de mille pages rendra de grands services à tous ceux qui cherchent à se remémorer les grandes questions éthiques qui se sont posées en France depuis vingt ans dans le domaine de la recherche et des innovations biologiques et médicales. Elles ont été pratiquement toutes abordées par le Comité national d’éthique, institution qui a su conquérir notabilité et autorité. Le lecteur pourra découvrir les réflexions et recommandations proposées par le Comité et, le cas échéant, l’évolution du Comité sur les mêmes sujets. Il en va ainsi, par exemple, à propos de questions très délicates, telles que la recherche sur l’embryon humain et l’euthanasie. L’ouvrage contient, en effet, tous les Avis rendus entre mai 1984 et septembre 2002. Certains rapports scientifiques et éthiques auraient eu aussi leur place, mais on comprend le choix de Didier Sicard, président du Comité, de ne pas alourdir davantage l’ouvrage. Dans le livre, ces Avis sont regroupés autour de grands thèmes, parfois aussi vastes que « sujets de société ». Chacun de ces chapitres est introduit par des contributions de membres du Comité. Elles sont de valeur inégale et, d’une manière générale, tendent plus à légitimer les Avis rendus qu’à rendre compte du contexte dans lequel ils ont été élaborés, de la nature des discussions qui ont été menées, des divergences qui ont surgi entre les membres du Comité, et de la façon dont celles-ci ont été, plus ou moins bien, surmontées. Autres sources de regrets : l’uniformité de la typographie, identique pour les présentations et les Avis, et l’absence d’index, ce qui ne facilite pas le maniement de l’ouvrage.
Patrick Verspieren
Ruwen Ogien, Penser la pornographie, PUF, coll. Questions d’éthique, 2003, 174 pages, 16 €
Il est rare, en France, qu’un philosophe s’intéresse à des problèmes qui passent pour triviaux par rapport aux « grandes » questions métaphysiques. On ne peut donc que saluer un mouvement d’intérêt pour les problèmes de société, et surtout pour les plus « chauds », comme ici celui de la pornographie. Mouvement déjà fort important dans l’univers culturel anglo-saxon, dont le présent livre offre d’ailleurs une vue informée puisqu’il tient compte de la littérature et des polémiques qui, outre-Atlantique surtout, alimentent débats et réflexions. Intellectuellement proche de la pensée anglo-saxonne, l’auteur se situe dans les perspectives de la philosophie analytique ; et sans aucun doute l’intérêt du livre apparaît quand on mesure les effets dissolvants des questions de société qu’une telle approche permet. Grâce à une analyse souvent proche de la sophistique appliquée au langage courant ou aux thèses rencontrées, l’auteur parvient à démontrer – ou croit pouvoir démontrer – qu’en réalité la pornographie ne pose aucun problème moral. Il est vrai que le livre s’appuie sur ce qu’il appelle l’« éthique minimale », qui (toute tolérance a ses limites) exclut du débat démocratique les morales substantielles rangées dans la catégorie du « moralisme » – ce qui écarte pas mal de monde. Le lecteur n’apprend sans doute pas beaucoup sur la pornographie, tenue d’ailleurs pour indéfinissable, mais beaucoup sur l’approche analytique en matière morale. Il ne peut que s’interroger aussi sur la pertinence de cet artefact qu’est l’éthique minimale, taillée sur mesure pour justifier savamment des thèses libertaires.
Paul Valadier
Marcel Gauchet, La Condition historique, Entretiens avec François Azouvi et Sylvain Piron. Stock, 2003, 358 pages, 20 €
Ce livre d’entretiens donne une bonne information sur l’itinéraire intellectuel de Marcel Gauchet. Largement connu par son livre Le Désenchantement du monde (1985), Gauchet est un observateur attentif, aigu et original de la société française actuelle. Penseur des longues distances historiques, notamment grâce à son intérêt pour les religions et leur rôle dans les sociétés au cours des siècles, il s’attache aussi à analyser avec finesse les évolutions politiques autant que psychologiques de nos contemporains. Le livre fournit au lecteur l’arrière-fond intellectuel sans lequel on comprendrait mal tant d’autres études du même auteur sur le sujet moderne, l’éducation, la religion, et le christianisme en particulier. Du coup, à travers l’évolution d’un homme, il offre aussi un tableau suggestif de tout un courant intellectuel, très marqué par mai 1968, mais qui prit vite et profondément ses distances par rapport aux excès des divers gauchismes. Le rôle joué par Freud via Lacan sera sans doute une révélation pour beaucoup, ainsi que l’importance de la psychologie pour comprendre les divisions du sujet. Evidemment, le lecteur échappe mal à l’impression, dans certaines pages, que la religion identifiée à l’hétéronomie devient une clef de lecture trop facile ou trop simple, notamment quand il y va des totalitarismes. La religion (ou « la forme religieuse ») n’a-t-elle pas un peu bon dos ?
Paul Valadier
Claire Marin (dir.), L’Epreuve de soi, Armand Colin, 2003, 192 pages, 21,50 €
Si la philosophie vaut bien encore une heure de peine, c’est certainement parce qu’elle a quelque chose à nous apprendre sur la façon dont nous pourrions conduire nos vies. Discipline scolaire, jugée abstraite par ceux qui n’auront eu d’autre accès à elle qu’à travers des textes souvent inutilement techniques, elle peut cependant être mise à la portée de chacun. Nous avons tous rapport à nous-même. Sous ce truisme se cache un problème : comment « faire » avec soi, que faire de soi ? La vie s’apprend ; elle n’est pas simple déroulement d’un donné biologique, social, psychique. La philosophie dans ses hauts moments, mais aussi la littérature (parfois dans ses marges) ont su forger des réflexions, des concepts, des récits afin de livrer, sinon des remèdes ou des consolations, du moins des pensées en vue de la construction de soi. Car le moi se construit, se « sculpte », disait Plotin. La vie non comme un programme à dérouler ou exécuter, mais comme une œuvre à faire. Vaste programme ! Ce livre de réflexion collective, fort bien mené, intéressant et de lecture aisée, riche en références (Sartre, Foucault, Heidegger… mais aussi Baudelaire, Bataille…), est une invite à la pensée concrète, celle que l’on reproche aux « penseurs professionnels » de ne pas pratiquer. Nous sommes à nous-mêmes épreuve, « sujet à » et « sujet de », éprouvants et éprouvés, contraints et libres. A nous de faire de nous-mêmes autre chose que de simples produits consommables, recyclables, jetables… Ce livre va dans un bon sens, et il est peut-être avant tout une très belle invite à philosopher plus que jamais, comme toujours.
Francis Wybrands
Bertrand Saint-Sernin, La Raison, PUF, coll. Que sais-je ?, 2003, 128 pages, 7,50 €
La raison est-elle identique en tout homme, « commune et divine » ? Est-elle pure opération de l’esprit qui maîtrise l’univers et le plie, ou a-t-elle quelque parenté avec une raison, une intelligibilité à l’œuvre dans cet univers même ? Est-elle souveraine jusqu’à comprendre le mal, ou y a-t-il là « une cause errante », comme le pensait Platon, qui la déroute ? Est-elle dans l’action tournée vers le Bien, ou seulement soucieuse de ses propres fins de domination et de puissance, viciée au fond d’elle-même par des passions actives et qu’elle se cache ? A ces questions et à bien d’autres, Saint-Sernin amorce, magnifiquement, des réponses par une approche historique de la raison fondée sur ses productions mêmes. Après l’évocation des grands repères irremplacés (Platon, Aristote, les Stoïciens, les Sceptiques, Descartes, Kant), il fait toute sa place aux novations inouïes de la science depuis quatre siècles (dont la chimie) et à ce qu’elle enseigne sur le plan théorique : un univers non saturé et le fait d’une raison devenue collective, partagée. Pour l’action, il y aurait deux voies dominantes de la raison : celle du devoir d’origine kantienne et celle de l’intérêt bien compris, lorsque le bien apparaît préférable à la discorde et possible. Au terme, provisoire, de cette histoire, une sorte d’effet brutal : comme l’envisageait déjà Platon, la raison, c’est la capacité proprement humaine, une responsabilité face à un univers dont peut-être nous ne sommes pas coupés, comme le tiendrait le nihilisme. Mais quelle place faire, dans le parcours magistralement dessiné par Saint-Sernin, aux crans d’arrêt au « principe de raison » marqués par Nietzsche ou Heidegger ?
Guy Petitdemange
Marc Aurèle, A soi-même, Pensées. Traduit du grec, préfacé et annoté par Pierre Maréchaux. Rivages Poche, 2003, 300 pages, 9,50 €
Adepte, dans son jeune âge, du rhéteur Fronton, pratiquant l’examen de conscience quotidien, Marc Aurèle devint empereur à trente-neuf ans (en 161). Dix-neuf ans de règne marqués par d’incessants conflits, une vie fidèle aux principes du stoïcisme, dont il recueillit l’héritage d’Epictète grâce à son maître Rusticus, qui en avait suivi l’enseignement. Ses Pensées ne sont en rien un traité composé en vue de faire connaître une doctrine ; elles se présentent sous forme de notes destinées à un usage personnel, véritable viatique auquel il fallait revenir quotidiennement, afin de se forger une « citadelle intérieure » (pour reprendre l’expression de Pierre Hadot), lieu d’une « autothérapie » permettant d’affronter les jours, souvent tumultueux, sans se perdre. Manuel (au sens propre du terme) toujours à portée de main, afin de mener une vie en accord avec les dogmes de la philosophie : « Conserve-toi simple, bon, pur, grave, naturel, ami de la justice, révérant les dieux, bienveillant, affectueux, ferme dans l’accomplissement de tes devoirs. Combats pour rester tel que la philosophie a voulu te faire. » Tant par son contenu, la qualité de la traduction précise et élégante, que par l’abondance des notes, érudites mais sans pédantisme, cette édition de petit format devrait trouver place non seulement dans les poches de ceux qui doivent prendre des décisions engageant la collectivité, mais aussi dans celles de tout homme pour qui la philosophie est autre chose que savoir livresque.
Francis Wybrands
Emanuela Scribano, L’Existence de Dieu, Histoire de la preuve ontologique, de Descartes à Kant. Seuil, 2002, 352 pages
Dû à l’un des meilleurs spécialistes actuels de Descartes, cet ouvrage étudie avec la plus grande minutie la question de la preuve a priori de Descartes à Kant (qui la nommera ontologique). Pourquoi cette preuve, née sous une forme particulière au Moyen-Age, est-elle récusée par des théologiens de ce même Moyen-Age ? Et pourquoi renaît-elle jusqu’à se généraliser à l’époque moderne, s’inscrivant chaque fois dans des philosophies aux centres de gravité différents ? Que dire, enfin, du statut d’une théologie rationnelle ? A travers un parcours historique éclairant, cette étude réfléchit sur la structure, les fondements et la nature d’une preuve essentielle quant à toute argumentation sur l’existence de Dieu. L’analyse est remarquable, mais très technique, et donc de lecture difficile.
Henri Laux
Gwendoline Jarczyk, Au confluent de la mort, L’universel et le singulier dans la philosophie de Hegel. Postface de Pierre-Jean Labarrière. Ellipses, 2002, 254 pages, 31,50 €
En conclusion d’une trilogie impressionnante qui touche aux points les plus cruciaux de toute philosophie – l’altérité, le mal, la mort –, Gwendoline Jarczyk s’attaque donc au traitement de la mort dans le discours hégélien, à ce qu’en dit La Science de la logique, la mort dont Hegel lui-même dit très tôt qu’elle est « le maître absolu ». Il est difficile – et il serait présomptueux – de résumer ce travail d’excavation et de mise en ligne conceptuelle, qui est une sorte de remémoration de tout Hegel, qui se fonde jusqu’au bout sur l’épreuve du négatif et qui se concrétise dans une lecture très minutieuse de la totalité de la logique et du mouvement de cette logique. L’ouvrage se construit selon deux sections, et la seconde aide à mieux comprendre la première : d’abord la théorie de Hegel, arrivée à maturité, puis le rappel des étapes par lesquelles, en toute expérience humaine, il voit naître et grandir les aspects selon lesquels la mort nous affecte. Dans une introduction très brillante, Gwendoline Jarczyk s’efforce de rappeler que toute « intériorisation de la mort » n’est en rien l’oubli ou l’oblitération de la violence qu’est toute mort, y compris la sienne propre. La force, l’ambition de la logique, de toute vie spirituelle, se mesure au courage de ne pas laisser le fait de mourir au rang de la pure facticité naturelle : « Si la mort est une fin qui dure, qu’est-ce donc que la vie sinon un commencement qui passe » ? Hegel l’a vu : la mort, « l’événement de la fin de tout événement », est la contradiction suprême ; elle défie toute pensée ; celle-ci peut-elle relever le défi ? Mais la pensée n’est aucunement la pure intelligence ; elle est, au contraire, en nous, la confrontation de la vie et la mort ; penser la mort est le contraire de l’évitement. Ouvrage difficile assurément, mais qui, outre le fait de ramener à la lettre de Hegel et à ses arcanes, pose fortement la question à laquelle toute la tradition post-hégélienne reviendra : la mort, c’est-à-dire la limite.
Guy Petitdemange
Karl Jaspers, Nietzsche et le christianisme, suivi de Raison et existence. Bayard, 2003, 334 pages, 22,90 €
C’est une heureuse idée que d’avoir réédité l’étude devenue presque introuvable sur Nietzsche et le christianisme (1949). Admirable de lucidité, de précision et de rigueur, elle tranche sur nombre d’élucubrations plus ou moins fantaisistes en la matière ou sur l’ignorance du rapport de Nietzsche au christianisme chez la plupart des interprètes français, car Jaspers montre bien tous les enjeux fondamentaux, pour Nietzsche lui-même et pour l’intelligence de sa philosophie, de son lien essentiel et polémique de rupture et de continuité avec le christianisme. Mais le plus neuf se trouve dans les cinq conférences prononcées en 1935 en Hollande, traduites pour la première fois en français ; outre qu’elles donnent une belle idée de la philosophie de Jaspers lui-même, la première est une remarquable mise en perspective de Nietzsche et de Kierkegaard. Admirable de justesse, de finesse et de sympathie lucide, ce texte montre aussi à quel point ces deux penseurs de l’« exception » ont compté pour Jaspers, inimitables évidemment et pourtant tels qu’après eux il n’est plus possible d’engager le travail de la pensée comme auparavant et sans eux.
Paul Valadier
Christiane Berthelet Lorelle, La Sagesse du désir, Le yoga et la psychanalyse. Seuil, 2003, 520 pages, 23 €
Quelle surprise, ce livre qui pose une identité entre yoga et psychanalyse, entre le yoga, qui est né cinq siècles avant Jésus-Christ, et ce qui vient de naître au xxe siècle ! L’auteur pratique à la fois l’un et l’autre dans les cas cliniques qu’elle présente, pour montrer des correspondances entre les Yoga-Sutra de Patanjali (Albin Michel, 1991) et les écrit de Lacan. Il s’agit non pas du désir de sagesse, mais de la sagesse du désir, auquel le sujet accède peu à peu. Selon quelle voie ? Par la perte du moi narcissique, à l’image fermée et pleine. Si l’inspir accueille l’énergie vitale, en revanche, l’expir maintenu est la rencontre du vide dans l’oubli de soi. Les symptômes (inhibition, agressivité, angoisse) disparaissent par la levée du refoulement et l’accueil de l’inconscient. Il y a ouverture vers l’inconnu et l’étrangeté de l’Autre. Telle est la naissance du désir comme manque à être du sujet et appel au désir de l’Autre. Ainsi, nous sont transmises d’étonnantes résonances entre yoga et psychanalyse. Mais ce n’est possible que grâce au silence de ce livre sur cette question : quel rapport peut-il donc y avoir entre sagesse du désir et jouissance physique de deux êtres sexués ?
Philippe Julien
Anne Dufourmantelle, Blind Date, Sexe et philosophie. Calmann-Lévy, 2003, 222 pages, 16 €
Experte en entretiens, comme autant de voyages qui, de proche en proche, font apparaître l’irréductible (avec Derrida : De l’hospitalité, 1997 ; avec Toni Negri : Du retour, 2002), Anne Dufourmantelle ici parle seule. Le ton ne change pas : la voix rapide, l’éclat, la science des citations, la fidélité à ceux qui sont allés par delà la peur (tels Nietzsche ou Kafka) ; mais la confrontation est maintenant avec soi autour d’un rendez-vous insolite, sexe et philosophie. Sont-ils si étrangers l’un à l’autre qu’on le tient ? Sont-ils emmêlés, sans qu’on le dise, et chose que l’on masque ? Le pivot du livre est la proposition de Spinoza, peu susceptible de libertinage : « Nul ne sait ce que peut un corps. » Bien sûr, il n’y a pas de rencontre heureuse entre sexe et philosophie, mais des deux côtés, cela : « qu’il ait de l’autre […] c’est de cette étrangeté que le sexe et la philosophie répondent, c’est-à-dire le monde et toi. » De Platon à Levinas, jamais il n’a été nié que chaque fois il y avait « un acte, une relation, un langage ». Philosophe et psychanalyste, Anne Dufourmantelle sait dessiner des frontières mouvantes. Court essai, en chapitres brefs, ni docte ni platement immédiat, ni traité, ni confession, sans couverture autoritaire, qu’elle vienne d’une morale ou d’un savoir, ce livre très direct sur « la faim, l’étonnement et l’amour » est d’une fraîcheur inattendue dans l’air du temps, notre temps de confusion, de doute, d’esquive.
Guy Petitdemange
Hans Urs von Balthasar, Grains de blé, Traduit de l’allemand par Frances Georges-Catroux. Arfuyen, 2003, 130 pages, 14 €
Dans le genre des aphorismes, ceux de Hans Urs von Balthazar se distinguent par leur spontanéité ordonnée. Ils se laissent lire comme des éclats de sagesse, qui font toutefois jaillir une pensée structurée, assise sur des convictions fortes, longuement élaborées. A côté des textes mystiques et littéraires, adroitement insérés parmi ses propres réflexions, les pensées intimes du théologien suisse surprennent par leur intuition débordante, laquelle, unie à la rigueur, se fraye des voies nouvelles vers l’indicible. Ce petit livre des éditions Arfuyen n’est autre qu’un sourire malin et poignant contre tout système, signe de la modestie du penseur mystique qui tente toujours plus, et salue en même temps l’inspiration provocatrice des muses. Un pari gagné qui ouvre au mystère du discours, quand, avec les mots de Goethe cités par l’auteur, « l’inaccessible devient événement ».
Maxim Sebastian
Jean-Michel Hirt, Les Infidèles, S’aimer soi-même comme un étranger. Grasset, 2003, 266 pages, 17,50 €
Jean-Michel Hirt, psychanalyste, livre le dernier volet d’une trilogie de vaste ampleur et de grande culture, d’une réelle finesse aussi, consacrée aux interactions entre « religion monothéiste » et « vie psychique » (cf. Le Miroir du Prophète. Psychanalyse et islam, Grasset, 1993 ; et Vestiges du dieu : athéisme et religiosité, Grasset, 1998). Loin d’être uniquement une mise en perspective des échos et des dissonances entre l’enquête analytique et l’expérience religieuse, l’auteur propose ici un voyage aérien et vertigineux sur une ligne de crête où le témoignage de « l’infidèle » trace le sentier de la vérité, une démarche qu’il conviendrait de méditer au temps des replis identitaires qui font de l’autre leur épouvantail et leur bouc émissaire. « L’infidèle » n’est pas seulement rebelle à ses appartenances, encore moins traître à ses origines. Il n’est pas l’autre, l’exclu, de la certitude religieuse, mais celui qui, follement et courageusement, va purifier ses origines nouées, fracturées, en terre, en religion et en pays étrangers, comme on veut éprouver l’hospitalité pour s’y trouver comme chez soi. Ce faisant, au pays de l’exil, « l’infidèle » trouve son territoire, son identité, son adresse, au risque de l’écartèlement. Scandale pour sa tribu, qui en fait un proscrit, partagée qu’elle est alors entre détestation et fascination. Jean-Michel Hirt, admirateur à juste raison de Wladimir Granoff (cf., en particulier, Filiations, Ed. de Minuit, 1975), trame le fil rouge de son propos autour de la notion de transmission : peut-on se reconnaître et s’assumer héritier, fils ou fille, c’est-à-dire libre vraiment, et donc capable d’aller ailleurs, sans « trahir » quelque chose d’essentiel de ses enracinements : « Les proscrits sont celles et ceux qui réussissent à s’approprier leur langue maternelle tout en déjouant l’emprise du maternel dans cette langue » (p. 172) ? Ainsi se trouve-t-on soi-même, par et dans l’infidélité. Pour traquer cette errance féconde, J.-M. Hirt propose de considérer quatre destins : Thomas Edward Lawrence (le fameux « Lawrence d’Arabie »), Louis Massignon, Victor Segalen et Simone Weil. Des figures de l’excès, de l’exil. Des itinéraires non conventionnels, qui ont « déjoué les destins qui les attendaient » (p. 45). Des hommes et une femme qui ont fécondé leur identité blessée par l’apport d’autres langues, qui ont axé leur vie sur la rencontre de l’autre, en eux et autour d’eux, dans des territoires marqués par les violences et où germaient déjà les accents terrorisants du « choc des civilisations ». A les suivre un peu, grâce au talent de l’auteur, on peut entendre en soi cet appel : il faut partir pour se rejoindre, pour se pardonner. L’on notera de fort belles pages sur l’Islam, apaisantes en ce temps où l’affirmation arrogante de la certitude, de tous côtés, tient lieu de vérité. Un bien beau livre.
Luc Pareydt
Jean-Claude Larchet, Le Chrétien devant la maladie, la souffrance et la mort, Cerf, coll. Théologies, 2002, 280 pages, 22 €
J.-Cl. Larchet a déjà publié plusieurs ouvrages sur les approches patristiques de la corporéité, de la maladie et de la guérison. Le présent volume rassemble des articles et des conférences sur les mêmes thèmes, offrant ainsi une précieuse synthèse des développements antérieurs, leur apportant parfois certains prolongements. Les références sont prises, pour l’essentiel, aux Pères grecs et orientaux : ce choix (bien compréhensible dans la tradition de l’Orthodoxie qui est celle de l’auteur) est pleinement légitime, même si nous pensons que la patrologie latine est, elle aussi, riche d’enseignements sur les sujets ici abordés. On sera reconnaissant à J.-Cl. Larchet de montrer commen