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S'inscrire Alertes e-mail - Etudes Cairn.info respecte votre vie privéeDerrière ce titre poétique se cache, comme dans un miroir trop pur, le reflet prosaïque – parfois cruel, jamais totalement pessimiste – de nos petites vies. A. Desai a sans conteste ce que l’on appelle communément le don d’observation, et elle le prouve dans son talent à rendre les infimes gestes et réactions qui nous trahissent et définissent. Dans ces éclairs de vérité, et surtout dans la banale singularité très détaillée, très élaborée par l’auteur, de leurs vies, les personnages sont vraiment nos frères. Mais l’art du détail n’est que l’expression en surface d’une connaissance profonde des passions humaines les plus ténues, d’une capacité à décrypter ces brefs instants où tout bascule, à dire les égratignures quotidiennes et inaperçues faites aux souvenirs et aux rêves. Les grandes joies sont rares, les grandes douleurs n’ont pas ici le privilège d’être de vraies tragédies. A. Desai évite les effets : le ton n’est pas sentimental quand elle raconte la folie qui gagne cet homme ébranlé par la maladie et la mort de sa femme (Underground) ; il n’est pas satirique quand elle nous plonge dans l’enfer cocasse d’un embouteillage provoqué par un chauffeur de car égoïste (Cinq heures jusqu’à Simla). Il est juste, subtilement adapté à chaque situation, de sorte qu’il est même parfois difficile de passer d’une nouvelle à l’autre. Elles ont, malgré leur diversité, un air de famille, né du style très suggestif d’Anita Desai, qui parvient en peu de pages à créer un ensemble étonnamment riche, dense et vite familier au lecteur. Une petite préférence pour la dernière nouvelle, plus souriante que les autres. Mais aucun lecteur ne manquera de trouver « la sienne ».
2 Agnès Passot
3 Impossible de rester insensible au charme prenant, indéfinissable, auratique de ces trois récits, le premier écrit à vingt ans, les autres dix ans plus tard, exprimant si sobrement une métamorphose. Au centre, non plus « le cercle de Vienne », le piège de Vienne, mais l’étincellement de la lumière, la mer entre Antibes et la Corse, Venise. Au centre aussi et toujours la rencontre de l’homme et de la femme, les chatoiements du désir, ses renversements, non pas sa mise à mort. D’abord, il y a cette femme vue sur un bateau qui croise, lointaine, désirable, inaccessible par les faits, et la tristesse ; puis, il y a les autres, proches, connues, inconnues ; la fulgurance de la rencontre, que nulle possession n’éteint. Ascétisme de Hofmannsthal. En tout cas, l’auteur est ici tout concentré : le raffinement, l’élégance, une atmosphère de rêve, la magie des souvenirs, un air crépusculaire, mais aussi le ravissement de l’existence face à ce monde, qui rappelle les aurores, les promesses, l’immensité d’Homère et de Virgile sur la mer, monde que l’auteur sait si bien regarder, et la force intérieure qui découvre et accepte la loi de l’existence : « tout avoir, ne rien avoir ». En préface à sa très belle traduction, quelques pages audacieuses et exactes de Pierre Deshusses sur la prise et la déprise, une sorte de mystique chez Hofmannsthal, cela d’« étrange que l’on soit toujours en chemin ».
4 Guy Petitdemange
5 Avec ce roman publié en 1947, Hans Fallada a renoué avec l’un des thèmes qui avaient déjà fait le succès de Petit Homme, Grand Homme et même de quelques autres de ses romans dont la censure accepta la publication après 1933 en Allemagne : les petites gens, victimes des institutions sociales et politiques – quelles qu’elles soient ! – tentent maladroitement et vainement de leur résister. Les protagonistes de Seul dans Berlin, l’avant-dernier roman de Fallada, habitent ce quartier proche de l’Alexanderplatz immortalisé par Alfred Döblin et illustrent quelques options du prolétariat berlinois dans une Allemagne qui croit à son invincibilité en 1940 : ils sont mouchards, « collabos » ou suiveurs passifs d’un système qui gagne, jusqu’au jour où la fureur meurtrière du régime les atteint dans leur intimité, en l’occurrence la mort d’un fils tombé au front. L’intrigue se noue autour de ce couple de parents accablés de chagrin qui, tout en reconnaissant avoir porté Hitler au pouvoir en 1933 par leur vote, se lancent, davantage par désespoir que par conviction politique, dans une action de déstabilisation (plus que de résistance), naïve, émouvante, qui les conduit à la mort. Ce roman populaire connut un beau succès lors de sa parution, en partie sans doute aussi grâce au dernier chapitre, si manifestement « politiquement correct » à l’époque : un fils tourne résolument le dos à son père lorsque ce dernier revient à la maison après la guerre (il ne veut pas être le fils d’un nazi). On classera même ce livre parmi les « romans de la résistance ». Il est pourtant d’une grande ambiguïté, comme son auteur, d’ailleurs, sur le rôle et la personnalité duquel on n’en finit pas de s’interroger. Car, plus que la capacité d’un peuple à résister, il montre des êtres nés victimes et condamnés à l’être. Le fatalisme de Fallada laisse-t-il une place à la responsabilité ?
6 Nicole Bary
7 On en parle peu. 0n les regarde peu. On les craint. On ne veut pas en être. On rit à leurs extravagances. On les comprend mal. Catherine Laurent, qui en connaît un bout sur leur détresse, les appelle « Les Criants », en faisant le titre d’un roman qui ne peut laisser indifférent. Ces criants, ce sont les fous, ces fous « ordinaires » qui, un jour, fuient les murs de la raison des autres, les Parlants. Les maladies mentales sont presque toujours des maladies d’amour, constate l’auteur de ce premier roman – fait de flashes alternés. S’y révèle toute son expérience accumulée de femme qui a été infirmière en milieu médico-psychiatrique. Nous sont présentés des portraits fulgurants, des constats saisissants de la terrible solitude d’hommes et de femmes retranchés dans un monde qu’ils se créent pour fuir une douleur insupportable sans laisser de clefs pour les rejoindre. Et ces portraits se révèlent d’autant plus pathétiques que s’y associe un témoignage sur les difficultés et les impuissances du lourd travail des soignants. Leur courage, leur bonne volonté ne suffisent pas. Encore faut-il faire son expérience personnelle. Celle de l’odeur entêtée de crasse et d’abandon. Celle de l’indifférence et de l’incohérence. Celle de la colère ou de l’accablement. Celle de l’illusion, de la répulsion, de l’échec. Mais aussi celle du rire comme une échappatoire, de la joie d’une réponse qu’on n’espérait plus. Il faut apprendre à écouter, à se taire, à tenir, sans sombrer soi-même. On se rêve héros ou héroïne avant de se retrouver pitoyable et souvent désarmé. De tout cela, Catherine Laurent parle, en mots simples et vrais. Une manière, en somme, de libérer une parole de « Parlante » pour des « Criants » dont nous préférons souvent ignorer les douleurs enfouies.
8 Michèle Levaux
9 Toute sa vie Marcel Brion, ayant très jeune découvert Goethe, a tenu les yeux fixés sur l’Allemagne, pays de ses lectures précoces et de ses rêveries. Elle fut sa patrie littéraire et le lieu de ses plus belles rencontres. Par une heureuse inspiration on a baptisé Orplid, du nom de la contrée imaginaire de Mörike, un cahier consacré à une admirable anthologie allemande de l’auteur de L’Allemagne romantique (dont le cinquième volume est resté inachevé). L’immense culture de Marcel Brion couvre non seulement la production littéraire moderne et contemporaine, mais encore le domaine artistique, peinture et musique. Que de résurrections et de découvertes, sous la houlette de ce guide savant et délicat, de ce sourcier de l’invisible et de ses merveilles : Goethe, son mentor, Hölderlin, Novalis, Jean Paul, Rilke… n’ont pas de secret pour lui. Il rend la vie à Broch, à Wiechert, à Hesse, voire à Thomas Mann et à Hofmannsthal… Il restitue le miracle en lignes et couleurs de Klee… Ses textes contagieux n’ont pas vieilli (certains sont inédits), leur envoûtement émane d’une éternelle jeunesse de l’esprit qui, en l’occurrence, s’allie à la fontaine de jouvence du cœur.
10 Xavier Tilliette
11 Ces pages de la correspondance entre Gustave Roud, poète vaudois né en 1897 et mort il y a vingt-cinq ans, et Philippe Jaccottet nous ouvrent discrètement à cette relation d’amitié qui les unit de 1942 à 1976. A dix-sept ans, Jaccottet se décide à rencontrer son aîné après avoir lu de lui Pour un moissonneur. Ne venait-il pas d’y entendre un écho de sa propre recherche qu’il n’a jamais cessé de mener à ce jour ? De ce premier geste d’adolescent ne naît pas une relation de maître à disciple, mais plutôt, l’un et l’autre se découvrent patients et passionnés à la mutuelle école du travail poétique. Lire aujourd’hui cette Correspondance ne nous révèle aucun mystère au sens où apparaîtrait dans ces échanges ce que voileraient leurs poèmes. Bien au contraire, cet « épistolat » ne cesse de nous approcher au plus près de la matière poétique, dans le choix du rythme et la justesse des mots, comme il se présente si exigeant dans leur commune œuvre de traduction. Tour à tour, chacun retentit à la voix de l’autre et donne ainsi de reconnaître ce qui nous saisit. « Quelle joie à vous suivre dans cet univers qui est tellement à vous, où vous savez conjurer l’autre au cœur d’une musique jamais tue qui nourrit d’harmoniques et d’échos secrets les silences mêmes d’une voix qui est toujours chant – se voulait-elle par pudeur ou crainte de l’emphase, simple parole ! » La lecture du recueil Air de la solitude et autres écrits, de la collection Poésie/Gallimard, parue à l’automne, et l’écoute du très bel enregistrement par Philippe Jaccottet de quelques-uns de ses propres textes (Poèmes et proses, Ed. Thélème, 1 CD) offriront à cette Correspondance un contrechant idéal.
12 Patrick Goujon
13 L’énigme du temps est un thème inépuisable. Depuis ses premiers ouvrages, E. Klein s’emploie avec bonheur à débusquer des paradoxes, afin de montrer que la physique n’est pas une entreprise de réduction de tout à l’identique. Celui-ci se présente comme une suite de courts chapitres, au style fluide et guilleret, abordant le thème sous toutes ses facettes, de la vie quotidienne à la mythologie, de la science-fiction à la philosophie, Bergson et Heidegger côtoyant Beckett et Cioran. Ce sont néanmoins les références à la physique qui sont les plus originales. De la chute des corps selon Galilée aux violations de symétrie sur les particules élémentaires, cette discipline n’a cessé de s’affronter au temps. Est-ce pour le réduire et l’oublier ? La question de la mort vient opportunément, au dernier chapitre, rappeler ce mystère sur lequel bute toute théorie. La conclusion, invitation à goûter l’instant présent, montre que c’est une méditation sur la vie qui anime en sous-main la réflexion du physicien.
14 François Euvé
15 L’un des pères de la physique quantique et l’un des meilleurs théoriciens de son temps, W. Pauli, n’a cessé de s’intéresser à la recherche de l’unus mundus. Notre expérience ordinaire, formée par des siècles de science cartésienne, ne cesse de séparer la matière et l’esprit, qu’il faudrait au contraire penser ensemble, d’une manière « complémentaire », dans une « physique de l’arrière-fond ». Il nous est désormais impossible de revenir à l’époque préscientifique, mais la nostalgie d’une harmonie première peut servir de guide à la recherche. Pauli a entretenu une correspondance suivie avec C. G. Jung, en quête de ces « images originelles préexistantes », comme le dit Heisenberg dans un texte qui constitue une bonne introduction à la pensée de son collègue. Le corps du livre est une étude de la pensée de Kepler, visant à mettre en valeur ses « représentations archétypales », à l’encontre d’une approche seulement empirique. Pauli s’intéresse aussi à sa polémique avec le rosicrucien Robert Fludd, tenant de l’alchimie traditionnelle : une polémique insurmontable dans le cadre de la physique classique, mais que la nouvelle physique permettrait de dénouer. Comme un précédent ouvrage de la même collection, Physique moderne et philosophie (1999), ce livre, très abordable, atteste que le souci philosophique peut accompagner la recherche scientifique de haut niveau.
16 François Euvé
17 Chen Yan est en France depuis 1982, mais vient de l’Université de Wuhan et a une connaissance très directe de ce dont il parle. D’où l’intérêt particulier de ce livre. Dans la période dont il traite, il y a surtout deux fois dix ans : dix depuis la victoire – le triomphe – de Deng Xiaoping en 1979, jusqu’au massacre de Tiananmen ; puis dix encore environ, où la Chine, plus péniblement, se relève. Des temps bien différents. D’abord, le véritable éveil, ou réveil, avec une extraordinaire fraîcheur, jusqu’au Mouvement démocratique de Tiananmen, avec des étapes comme : le Mur de la démocratie, le Printemps de Pékin, le débat sur l’« humanisme », la « Fièvre culturelle » (on s’est remis à penser, sur tout, en liberté, délivré du carcan du déterminisme économique marxiste – et l’on a retrouvé aussi, alors, le jeune Marx). Un temps plus austère ensuite, une pensée plus limitativement politique. « Après le massacre, plus rien n’est comme avant », a-t-on dit. « Pourtant, la situation s’est rapidement rétablie », poursuit Chen Yan. En effet ; cependant, le régime s’est modifié : il demeure totalitaire, mais n’a plus guère d’idéologie, ne s’implique pas dans ce qui n’est qu’idéologique. Le Parti fournit au peuple la « croissance », mais plus aucune autre perspective. Dans ce contexte, naissent et se développent des pensées politiques : l’une « nationaliste » – ou plutôt « sino-centrique » –, « globale » à sa façon, face à un autre globalisme (en tout cas, « la Chine peut dire non ») ; l’autre néo-conservatrice (on est entre « ordre » et « liberté »), mais avec une branche de plus en plus libérale – au sens du libéralisme politique souvent inspiré de l’Occident (anglais plus que français, car on se méfie désormais de Rousseau). Ce libéralisme contient, entre autres aspects, l’aspiration « démocratique » : celle qui se manifesta naguère à Tiananmen, et qui est étouffée depuis, pourrait renaître. Cependant, le débat sur le communisme comme tel est toujours impossible : le verrou tient bon. Chen Yan fait connaître, au cours de ces différentes étapes, nombre d’auteurs et d’œuvres. Nous sommes ici au sein d’une Chine vraiment contemporaine.
18 Jean-Yves Calvez
19 Véritable somme sur un sujet particulièrement complexe, ce travail vient compléter les ouvrages de référence de Mohammed Harbi, Le FLN, mirage et réalité (Jeune Afrique, 1980) et Une vie debout (La Découverte, 2001 – cf. Etudes, février 2002, p. 279). C’est, du reste, ce dernier qui, dans la préface, présente le livre de Gilbert Meynier en écrivant qu’il est appelé à faire date dans la connaissance et la compréhension du FLN. Bel éloge de la part d’un expert ! Dans une première partie, l’auteur, pour éclairer la naissance et l’histoire mouvementée du Front de libération nationale, après avoir rappelé que les Romains, les Vandales, les Byzantins, les Arabes et les Turcs s’étaient déjà succédé sur le territoire algérien, remarque que la résistance des autochtones n’a jamais cessé depuis l’apparition des Français en 1830. Les nouveaux colonisateurs les auront, en fait, toujours traités comme des étrangers dans leur propre pays. Aussi la guerre de libération n’est-elle que l’aboutissement de toutes les actions menées diversement pendant cent trente ans pour échapper à cette discrimination, dont le FLN est devenu l’expression terminale. De l’Etoile nord-africaine (ENA) au Parti du peuple algérien (PPA), puis au Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), la résistance n’a pas cessé. Dans les cinq parties suivantes de cet ouvrage monumental, Gilbert Meynier abandonne le fil chronologique pour analyser dans le détail – on pourrait même dire au scalpel – la composition et la nature du FLN, les luttes intestines entre les différents courants, politiques et militaires, la conduite de la guerre, la militarisation progressive, les purges, les assassinats, l’élimination du messalisme, et l’intronisation internationale du FLN jusqu’à son « implosion » en 1962. Finalement, en Algérie, le pouvoir n’a jamais été fondé sur des rapports de droit, mais sur des rapports de force : le FLN n’a pas, comme certains l’imaginent, fait la « révolution », il a substitué son pouvoir autoritaire à celui du colonisateur. Gilbert Meynier permet ainsi de mieux comprendre l’inextricable situation dans laquelle se débat aujourd’hui l’Etat algérien.
20 André Legouy
21 Homme de foi et homme d’action, Michel de Gigord livre le récit de son combat aux Philippines, pour y instaurer un dialogue particulièrement difficile entre les communautés chrétienne et musulmane établies à Mindanao, dans le sud de l’archipel. Pays à forte majorité catholique (90 %), les Philippines sont aussi peuplées par une minorité musulmane, essentiellement fixée dans la partie méridionale de cette contrée de l’Asie du Sud-Est. Mais les clivages au sein de ce groupe confessionnel minoritaire compliquent la tâche de toute entreprise de médiation. Les ethnologues distinguent les Maranao, qui sont des montagnards, les Maguindanao, des paysans de la plaine, les Taosug et les Yakan, qui vivent en véritables îliens, et les Samal, qui sont mariés à la mer. La plupart pratiquent un islam soufi, qui est par essence non violent et qui se trouve proche de la pensée animiste par sa vision de la nature et de l’être humain. Mais cet islam modéré est souvent débordé par des franges extrémistes, qui s’expriment violemment par le truchement des factions armées du Front moro de libération nationale (MNLF en anglais) et du Front islamique de libération moro (MILF). A ces deux mouvances il faut ajouter la nébuleuse Abu Sayyaf, qui, sous couvert d’un islamisme radical, pratique un véritable terrorisme mafieux (prises d’otages avec demandes de rançons, actes de piraterie maritime, assassinats de prêtres chrétiens et de fonctionnaires de l’Etat, etc.). Le contentieux qui affecte à Mindanao les relations entre chrétiens et musulmans date des années 50, lorsque des paysans de l’île septentrionale de Luzon, surpeuplée, ont été déplacés par le gouvernement de Manille pour s’installer à Mindanao et y cultiver des terres. Des milliers de chrétiens ont ainsi déferlé dans le sud de l’archipel. Ils se sont tout de suite heurtés à des groupuscules de musulmans extrémistes qui considéraient ces terres comme les leurs. Pour se protéger des exactions et des massacres, les chrétiens ont alors formé des milices locales. C’est pour enrayer cette dynamique infernale de guerre civile que le père de Gigord, sous l’égide des MEP (Missions étrangères de Paris), s’est employé à animer des « rencontres de la paix » entre des représentants des deux communautés antagonistes. L’auteur, qui a lui-même été pris en otage à deux reprises, narre l’histoire de sa périlleuse mission. Certains ont parlé de « choc des civilisations ». En réalité, le phénomène est beaucoup plus complexe. Michel de Gigord rappelle, dans un style direct et chaleureux, que la violence est la pire des réponses. Un autre avenir reste possible, celui que bâtissent chaque jour, dans l’ombre, les artisans de la paix.
22 Michel Klen
23 Ce livre magistral, d’une grande vivacité et précision d’expression, a la clarté qu’apporte toute grande idée simple. Löwith (1897-1973) l’écrivit dans les années quarante, en anglais, au Japon, avant qu’il ne soit traduit en allemand et enfin en français. Quelle est donc cette idée simple ? Au regard de l’histoire immédiate, les philosophies de l’histoire, qu’elles insistent sur une fin sensée (Hegel et Marx) ou sur le déclin (Spengler), s’effondrent par cela même qui les a suscitées : « l’expérience du mal et de la souffrance produits par l’action dans l’histoire ». D’où provenaient ces perspectives englobantes sur l’histoire humaine ? De Voltaire, mais en version sécularisée, guidée par l’idée du progrès. A regarder de près, il y a une origine bien plus lointaine et profonde de l’histoire : chez les prophètes juifs et les penseurs chrétiens. Hegel et Augustin sont les pivots de cette vision des choses. D’une main très sûre, Löwith remonte cette généalogie à partir de Burckhart, qui accordait aussi peu à la foi en Dieu qu’à la foi au progrès. En contraste total avec les chimères consolatrices des philosophies ou théologies de l’histoire, Löwith évoque la modestie des Grecs, jamais effleurés par l’idée que l’espoir ou la douleur suffisent pour ouvrir un sens dernier à nos actions bonnes ou mauvaises. Ce livre si inspiré, si droit, n’est pas que l’odyssée d’une sécularisation de la théologie en philosophie. Il invite bien plutôt à un déplacement – peut-être sous l’influence du maître Heidegger qui le déçut tellement en 1936, à Rome – ne faudrait-il pas quitter « la fascination de l’achèvement » (Kervégan), de l’accomplissement du temps dans le temps, rêve de la philosophie occidentale, et apprendre à voir le monde tout autrement ? Ouvrage passionnant, de très grande envergure, parce qu’il ne s’agit pas d’un regard d’universitaire, partisan, institué, sur le monde, mais d’une question prise à bras le corps.
24 Guy Petitdemange
25 La pensée de l’existence est passée de mode, mais ses hérauts nous manquent. Où sont allées leurs protestations contre le système et la pensée abstraite ? Qu’avons-nous fait de leur conceptualité vivante et paradoxale ? Il n’y avait pas là que romantisme exacerbé, prévient aussitôt André Clair – fin connaisseur de cette tradition où l’on croise Kierkegaard, Lequier, Marcel, Jaspers. Il y avait surtout une formidable énergie déployée pour approcher ce qui résiste le plus à la pensée : une existence singulière. André Clair montre qu’il est possible d’articuler les grandes intuitions de ces philosophes avec les acquis de la recherche contemporaine. Il nous faut aujourd’hui penser un « singulier » qui soit en même temps produit d’une histoire et participant d’une communauté ; bref, il faut penser Kierkegaard avec Gadamer, McIntyre ou Rawls. Ce parcours riche et extrêmement informé ne prétend jamais dépasser les « anciens » après les avoir gratifiés d’une visite de nostalgie. La qualité de cet essai est bien là : il ouvre d’autres possibles pour la réflexion, mais nous laisse extrêmement vigilant. Ce que nous avons appris du côté de Kierkegaard n’est pas près d’être oublié. Discrètement, André Clair dresse ainsi un bilan de trente années de recherche.
26 Philippe Chevallier
27 Sans prétendre indiquer la voie unique pour se sortir d’une secte, les auteurs, de façon très pratique, en proposent une qui a fait ses preuves, la leur. Elle consiste à s’adresser à deux institutions. D’abord aux Associations de défense de la famille et de l’individu (ADFI, http://www.unadfi.org/). « [Celles-ci] sont animées par de nombreux bénévoles et assurent directement un soutien auprès des personnes et des familles confrontées à une problématique sectaire. En ce sens, les ADFI fonctionnent comme de véritables associations d’usagers » (p. 281). Et si une aide de type psychologique s’avère nécessaire, il est recommandé de s’adresser au dispositif du Centre Georges-Devereux (Université Paris 8), dont Tobie Nathan est le principal animateur. Les deux institutions opèrent de concert, la première pour l’accueil des évadés des sectes, la seconde pour une prise en charge libérante et souvent libératrice. Ces deux institutions sont assez connues pour qu’il ne soit pas utile de les présenter et de les recommander davantage. Le livre est le résultat du travail sur trois ans d’une équipe composée de vingt-quatre chercheurs ou praticiens appartenant à la famille étendue des sciences humaines. Il est habilement composé et ne souffre pas de la diversité des collaborateurs, qui conservent l’anonymat dans le texte, ni du nombre des cas exemplaires présentés. Je relève un point essentiel du livre : on nous alerte sur la fausse apparence de la liberté retrouvée. Ainsi le transfuge peut-il demeurer longtemps dépendant, en son for intérieur, de ses anciens maîtres dont il croyait s’être détaché. Cela vient de la profondeur du lien noué. Son âme a été, pour ainsi dire, capturée. Il y allait dans l’espoir de trouver un nouveau monde où se réaliser. S’il a pu s’échapper, c’est qu’à un moment ou à un autre du processus (parfois après des années), il découvre que les promesses faites n’ont pas été tenues. Elles ne le peuvent pas, remarquent les auteurs du livre. Cela fait partie de l’essence même d’une secte : sa stérilité. L’hypertrophie de l’argent et du sexe n’est que le champ où se déploie cette quête impossible. Les sectes les plus citées sont Moon, la Scientologie et les Témoins de Jéhovah. Mais, le même mécanisme de l’espoir et de la déception se retrouve dans des groupes plus secrets, plus inattendus, et aussi, comme le constatent les auteurs au passage, dans certaine formes de vie religieuse consacrée (p. 124) – partout, en somme, où sont réunies les conditions d’exercice d’une pratique perverse du pouvoir.
28 Eric de Rosny
29 Nos lecteurs connaissent Pierre Prigent pour ses magnifiques travaux sur l’Apocalypse de Jean, qu’ils nous en fassent profiter par un commentaire savant ou par une excellente vulgarisation. Refusant d’être cloisonné dans un seul livre du Nouveau Testament, il offre aujourd’hui un commentaire de l’Epître aux Romains selon l’esprit d’une collection au service de la vulgarisation, mais non sans garanties – la principale étant que soit assurée par le commentateur la traduction même du texte à commenter. On peut donc faire ici confiance à l’exégète néo-testamentaire pour ses connaissances du grec, comme on peut être assuré de la pertinence de sa lecture qui, tout en s’appuyant sur une exégèse sûre, va d’abord au sens pour le croyant d’aujourd’hui, et donc à l’intelligence d’un texte qui fut d’abord écrit pour des croyants, même si Paul a parfois « mis la barre un peu haut » pour des lecteurs qui ne devaient pas toujours être de son niveau. Qu’importe. On peut faire confiance au sens pédagogique de P. Prigent pour faire atteindre simplement à l’essentiel de ce texte, qui est aussi un texte essentiel du christianisme.
30 Pierre Gibert
31 Ayant accompagné l’évêque de Lyon au concile Vatican II, et exercé depuis des responsabilités multiples dans son diocèse et au delà, Henri Denis livre une sorte de testament spirituel – en tout cas, dit-il, une œuvre ultime. Le ton de l’ouvrage est tonique, à la fois sans illusion sur les problèmes actuels des croyants et des Eglises, et nourri de la joie du devoir de marcher sans retour en arrière. Les deux parties du livre, telles qu’elles sont annoncées dans le sous-titre, sont à la fois bien distinctes et complémentaires. La première partie propose une spiritualité : non pas une réflexion sur les énoncés de la foi confrontés à l’intelligence moderne, mais une attitude ou un style, unissant la fidélité et l’audace, les doutes ou les interrogations, et les attachements apaisés. La seconde partie décrit les conditions faites à l’existence communautaire des croyants chrétiens. C’est plus spécialement la question du ministère presbytéral qui est abordée, la crédibilité sociale des Eglises étant, de fait, souvent liée à la figure des responsables institutionnels, au style de leurs activités, à la pertinence de leurs interventions. La figure du prêtre est replacée ici dans une perspective historique large, d’autant que l’auteur nous prévient : « Je n’écris pas pour des lendemains immédiats » – entendant préparer les temps qui viendront, pour les catholiques, après la vague actuelle des « restaurations » (p. 176). Le théologien lyonnais, tout en reconnaissant l’opportunité grandissante des ordinations d’hommes mariés et la possibilité que des femmes soient appelées à l’ordination, propose que le ministère presbytéral ordonné corresponde principalement à des collaborations directes avec l’évêque, pour aider à la mise en relation de communautés de base. Henri Denis pose alors la question de l’autonomie relative de ces groupes ecclésiaux de base dans leur vie habituelle, par rapport aux actes sacramentels – la pratique eucharistique en particulier. Il pense à des régulations présidentielles possibles qui ne s’identifieraient pas à des ordinations presbytérales. Cela n’est pas sans problème, il le confesse volontiers et met en garde contre les initiatives dissidentes. Beaucoup d’autres réflexions, relativement indépendantes de celles que je viens d’indiquer, retiendront aussi l’attention des lecteurs.
32 Pierre Vallin
33 La biographie d’Edith Stein qui nous est ici offerte dispose d’un atout majeur, celui d’une écriture à deux voix : celle d’un philosophe et chercheur de l’université de Fribourg, bon connaisseur d’Edith Stein (et de Levinas), et celle d’une carmélite, directrice des Archives Edith-Stein du carmel de Cologne. Parfaitement documentée, cette biographie présente d’une plume alerte un portrait riche, tout en finesse, d’une femme ardente et discrète, d’une philosophe les pieds sur terre, tendue vers la vérité, d’une carmélite enfin, non pas seulement plongée dans ses livres ou son oraison, mais sœur parmi ses sœurs, appréciée pour sa serviabilité et sa bonté. Le livre met aussi en relief la judéité d’Edith Stein, sans cesse affirmée, non sans fierté, et la solidarité avec les siens. Nul n’avait su montrer avec tant de bonheur « le vrai visage » d’Edith Stein et la cohérence profonde, vitale, entre le cheminement de sa pensée philosophique, de sa quête existentielle, de sa recherche spirituelle. Tout aboutit à la Science de la Croix. La traduction, au style agréable, n’évite pas des « perles » malencontreuses dans le domaine religieux. Il semble, au moment où Edith Stein prend ses distances avec la pratique juive, « qu’elle ne croie plus en un Dieu incarné » (p. 30 ; sic pour un « Dieu personnel »). Les classiques de la spiritualité catholique voient leur titre souvent écorché : le Château intérieur devient, par exemple, la « citadelle des âmes » de sainte Thérèse, moniale au « carmel du devenir humain », qui nous fait découvrir ainsi la belle étymologie allemande pour dire « l’Incarnation » (p. 216). Le lecteur ne s’étonnera plus alors de la confusion entre profession solennelle et profession de foi (p. 253) ! Ces quelques exemples suffiront à montrer la distance advenue entre la culture contemporaine et la culture juive et chrétienne, distance que la vie et l’œuvre d’Edith Stein n’ont eu de cesse de combler.
34 Cécile Rastoin
35 Après avoir été l’une des premières femmes pasteurs de l’Eglise réformée, l’auteur est devenue orthodoxe dans les années 1930, à la suite de sa découverte de la jeune émigration russe. Son intérêt pour la théologie s’est donc développé dans ce riche climat, marqué par les grandes figures intellectuelles qui avaient alors trouvé refuge à Paris : Boulgakov, Berdiaev, Lossky et tant d’autres. Le passage à l’orthodoxie n’a pas signifié pour elle un repli sur une figure idéalisée de l’Eglise antique, mais le souci d’établir des ponts entre la grande tradition du christianisme et la culture contemporaine. Les textes rassemblés dans cet ouvrage attestent de cette recherche poursuivie sur de longues années d’enseignement. Quelques figures originales ont motivé ses travaux, dont celle du « moine dans la ville », Alexandre Boukharev. La théologie féminine est aussi fort présente, à travers la question de l’ordination des femmes examinée avec compétence et ouverture. L’ensemble de cette œuvre montre, si cela était encore nécessaire, le profit que chacun peut retirer de la connaissance de l’autre.
36 François Euvé
37 Wulfila (« petit loup » !) (c. 311-383), évêque d’origine cappadocienne qui le premier traduisit la Bible en gothique et convertit les Goths au christianisme arien, sauta dans sa traduction les livres de Samuel et les livres des Rois parce qu’il ne voulait pas mettre entre les mains de peuples belliqueux des récits sacrés qui puissent les inciter à la violence. A. Toynbee le loue pour sa sagesse. Doit-on faire de même ? En effet, ne faut-il pas dire que la Bible contient une série de pages violentes que nul jugement ne vient tempérer, puisque cette violence est dans certains cas commandée par Dieu même ? La violence n’est-elle pas, en outre, un apanage des religions monothéistes, comme cela a été dit récemment ? C’est à toutes ces questions, et à d’autres, que P. Gibert répond avec grand art dans ce volume très actuel depuis les événements du 11 septembre 2001. Il aurait pu se contenter de verser au dossier toutes les pièces d’une enquête minutieuse et enregistrer soigneusement tous les avis, sans prendre vraiment position ; ou bien il aurait pu assumer le rôle de « l’avocat de la défense » pour répondre aux objections faites à la Bible. Il a choisi une troisième voie, plus difficile mais beaucoup plus fructueuse : il cherche avant tout à montrer que la Bible offre elle-même une voie de sortie à la violence, en mettant l’accent sur certains textes-clefs comme l’histoire de Caïn, le Décalogue ou le Sermon sur la Montagne. La Bible n’est pas un texte « plat ». Il faut être reconnaissant à Pierre Gibert de nous faire sentir, à propos d’une question complexe, le relief des textes scripturaires.
38 Jean-Louis Ska
39 Recueil des Tribunes libres parues depuis septembre 2001 dans Témoignage chrétien sous les signatures d’une trentaine d’auteurs, de Jean Boissonnat à Paul Valadier, en passant par Jean-Yves Calvez, Gilles de Robien, René Rémond, Jacques Barrot…, cet ouvrage donne un bon panorama de la sensibilité actuelle d’un christianisme éclairé. Peu d’analyses, mais de fortes convictions ; le tout introduit par une longue présentation (la moitié de l’ouvrage) des déplacements actuels opérés par la mondialisation, déplacements trop peu ressentis, se plaint Pierre Vilain, par les fidèles de l’Eglise catholique. Est-ce si vrai ?…
40 Etienne Perrot
« Recensions », Etudes 3/2003 (Tome 398), p. 422-431.
URL : www.cairn.info/revue-etudes-2003-3-page-422.htm.