Etudes
S.E.R.

I.S.B.N.sans
140 pages

p. 124 à 128
doi: en cours

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Carnets d'Études : Livres

Tome 400 2004/1

2004 Études Carnets d’Études : Livres

Notes de lecture

Jean Paul II [yy*]

Voici probablement la meilleure biographie, à ce jour, du pape Jean Paul II, sur lequel on a pourtant déjà beaucoup écrit. Son auteur est un journaliste qui sait écrire, un conteur qui sait penser. Beaucoup d’anecdotes, mais pas moins de réflexions, tant sur la période « polonaise » (Bernard Lecomte connaît tout particulièrement ce pays) que sur la phase « romaine » de Karol Wojtyla. Celui-ci restera un pape « inattendu », élu au carrefour d’un décès prématuré de son prédécesseur, Jean Paul Ier, de la neutralisation réciproque des papabili italiens et de la convergence de cardinaux européens et latino-américains.
Sans rien dissimuler de la sympathie qu’il éprouve pour son sujet, Bernard Lecomte sait garder sa liberté de ton et de jugement. Il décrit très finement le mélange d’intellectualisme et de mysticisme qui définit la personnalité de Jean Paul II. Mélange évolutif d’ailleurs, qui a varié avec le poids des responsabilités et celui de l’âge. Le Pape de l’an 2000 n’est évidemment plus celui qui faisait construire une piscine en arrivant au Vatican et qui courait la montagne sur ses skis. C’est pourtant le même homme, proche des gens par ses comportements et proche de Dieu par sa prière. Car c’est un « priant ». C’est là qu’il puise la Parole qu’il va ensuite proclamer sur tous les horizons, convaincu que telle est sa mission essentielle, à laquelle il sacrifie volontiers la gestion quotidienne de l’administration vaticane, au risque d’y laisser grandir contradictions et assoupissements.
L’auteur décrit pertinemment les leçons que Jean Paul II a tirées du Concile : sur le fond, une adhésion totale à l’ouverture au monde et à la proclamation des droits de l’homme, à commencer par la liberté religieuse. Sur la forme, une critique de l’attitude de retrait et d’enfouissement de la part des chrétiens. Le Pape n’a jamais caché qu’il regrettait l’anonymat dans lequel les prêtres se réfugiaient, et il aurait volontiers conservé l’ancienne liturgie à côté de la nouvelle. Il veut une Eglise visible. Ce pape aura eu trois obsessions : la liberté, l’unité et la vie.
On a fait de Jean Paul II le vainqueur du communisme. Mais ce qu’il a combattu dans celui-ci, ce n’est pas d’abord un régime politique, c’est l’aliénation de l’homme et le matérialisme. C’est le même combat qu’il poursuit, avec moins de succès d’ailleurs, quand il dénonce les excès du capitalisme et de l’individualisme contemporain. Son combat pour l’unité commence avec celle des catholiques ; d’où sa fermeté vis-à-vis de Mgr Lefebvre, des théologiens de la libération et même des… jésuites. Il a eu moins de réussite avec les autres confessions chrétiennes, en particulier avec les orthodoxes russes. Et il regrettera toujours de n’avoir pas fait l’étape de Pékin, où l’on a donné la priorité à l’économie sur le politique et sur le spirituel. En revanche, il restera le premier pape à être entré dans une synagogue depuis 2 000 ans. Ses manifestations de repentance pour les fautes commises par des catholiques, y compris par le magistère, n’ont pas toujours été comprises. Bernard Lecomte montre bien qu’elles ne doivent rien à une improvisation tardive. Quant à la défense de la vie, elle explique quelques-unes des colères du Pape, par exemple en Pologne, contre la multiplication des avortements. En a-t-il fait une interprétation excessive en récusant l’usage de la pilule et du préservatif (dans la lutte contre le sida, par exemple) ? Certains le pensent. De même quand il qualifie de « définitif » le refus de conférer la prêtrise aux femmes – ce qui n’est, après tout, qu’une affaire de discipline susceptible d’évoluer.
Alors, Pape de droite, Pape de gauche ? On n’a pas fini d’en débattre. Bernard Lecomte a le mérite de ne pas se laisser enfermer dans cette dichotomie. Tout pape, tout chrétien, est là pour « conserver » le Message reçu, mais aussi pour l’incarner dans des sociétés qui ne cessent de changer. De ce point de vue, Bernard Lecomte a raison de mettre l’accent sur le texte le plus novateur de Jean Paul II, son encyclique Fides et ratio de 1998, où l’on peut lire : « Si la foi ne pense pas, elle n’est rien. »
Jean Boissonnat

Un christianisme pour demain [yy**]

Le christianisme est une religion d’avenir, mais il est actuellement en butte à des critiques diverses, spécialement dans la « vieille Europe » dont il a été pourtant la matrice culturelle durant des siècles. Historien, professeur honoraire au Collège de France, Jean Delumeau, catholique convaincu, ne se satisfait pas de cet état de choses. Il publie un livre pour le faire savoir et se situer dans le débat ainsi ouvert.
Comme il l’explique dès les premières pages, cet ouvrage se veut une suite du Ce que je crois qu’il avait publié en 1985. Les mêmes convictions et la même espérance se trouvent réaffirmées. Mais l’auteur constate que l’environnement a changé. Nous sommes en présence de « critiques sans cesse croissantes contre le christianisme en général et le catholicisme en particulier ». L’auteur cherche à recenser les principaux griefs formulés et à y répondre, en évitant tout esprit polémique. Le but qu’il se propose est double : tenter à la fois de montrer la permanente actualité du mystère chrétien et l’absolue nécessité de le rendre crédible dans la société sécularisée d’aujourd’hui. Sa conviction profonde est que le message tiré de l’enseignement de Jésus par les Apôtres peut s’intégrer à notre civilisation laïque, scientifique et technique. La vraie fidélité ne consiste-t-elle pas à avoir le courage d’opérer les évolutions nécessaires ? Plus que d’autres religions de la planète, le christianisme a toujours su, dans l’histoire, se déplacer et muter lorsqu’il se sentait en décalage par rapport aux cultures dans lesquelles il pénétrait. Il n’a jamais renoncé à innover, contrairement à ce qu’affirment des analyses trop sommaires et trop ignorantes de son histoire véritable. Cette volonté de mouvement a toujours été sa force et, à l’époque actuelle, il doit continuer à faire preuve d’une audace créatrice dans son organisation, dans la compréhension de ses sources scripturaires et dogmatiques, dans sa confrontation aux sciences.
C’est pourquoi, dans cet ouvrage, Jean Delumeau commence par dresser l’état des lieux du catholicisme dans le monde. Il note qu’en ce début de millénaire, sur six milliards d’humains, deux se réclament de la foi chrétienne et un de la foi musulmane. Après l’énumération statistique du poids des diverses religions dans le monde, il s’attaque aux failles du néo-positivisme actuel, qui nie la possibilité d’une transcendance. C’est alors qu’il pénètre à l’intérieur du christianisme en réfutant la notion de culpabilité héréditaire, centrée sur la notion de péché originel. Affrontant l’énigme du mal physique et moral qui pèse d’un grand poids dans les réflexions contemporaines, il souligne, en contrepartie, la réalité quotidienne du bien constamment oublié ou dénigré dans les médias et dans les propos d’une certaine intelligentsia.
Se tournant ensuite vers les autorités chrétiennes, il leur demande de mieux prendre en compte les résultats d’une exégèse décapante, pour aider le peuple des croyants à se libérer d’un héritage en dissonance avec les recherches menées. J. Delumeau insiste : « Les chrétiens ne doivent… pas s’alarmer de ne plus pouvoir lire naïvement la Bible, et notamment le Nouveau Testament. Les clefs de lecture que fournissent les exégètes n’appauvrissent pas les textes. Au contraire, elles en dégagent un sens et un enseignement qui résistent à l’épreuve du temps. » Les récits ont une base historique, mais ils sont composés pour instruire, avec une finalité théologique. L’auteur insiste aussi sur la nécessité de donner une nouvelle impulsion aux échanges œcuméniques, afin que cesse le scandale de la division entre fidèles se réclamant tous du Christ. La mondialisation oblige en même temps à être plus attentif aux nécessités de progresser dans l’interreligieux.
Pour éviter la marginalisation qui menace, Jean Delumeau, finalement, plaide pour un christianisme dépouillé de ses vieux oripeaux et capable d’inventer, avec de nouvelles structures de proximité, une organisation souple et décentralisée, afin de sortir des modèles hérités de l’Ancien Régime qui n’ont plus de justification théologique. Un théologien fort original du xve siècle, Nicolas de Cuse, expliquait déjà à ses contemporains : « Que désire un être vivant, sinon continuer à vivre ? Que souhaite celui qui existe, sinon la continuation de son être ? Toi [Dieu], tu es Celui qu’on cherche par différents chemins et différents rites, et qu’on nomme de noms divins, car, par essence, tu demeures inconnu à tous et ineffable. » Chercher Dieu de multiples façons sans l’« instrumentaliser » (dirions-nous aujourd’hui), c’est aussi l’enseignement de saint Paul : « C’est pour que nous demeurions libres que le Christ nous a libérés. » L’incarnation, cœur du christianisme, le différencie de toutes les autres religions existantes, et la dynamique qu’elle a engendrée depuis 2 000 ans ne cesse d’étonner. En Jésus, « Dieu est devenu Dieu des hommes de manière pleinement humaine », selon la formule de Jean Dupuis, théologien jésuite contemporain ayant longtemps vécu en Inde.
Particulièrement soucieux de voir le christianisme s’inculturer dans les milieux scientifiques et techniques sans perdre de sa spécificité, Jean Delumeau ne craint pas d’aborder les questions les plus controversées : en bioéthique, par exemple, en se présentant comme quelqu’un qui peut « servir de médiateur bénévole entre les spécialistes et les fidèles ».
L’historien qu’il est explique, en outre, que l’histoire du christianisme n’est qu’une longue suite de transformations toujours délicates. Il sait bien que les générations plus âgées ont du mal à reconnaître dans la religion d’aujourd’hui celle de leur enfance ; mais, affirme-t-il, « c’est finalement le résultat d’une dynamique qui se poursuit depuis le temps des Apôtres, quand ceux-ci décidèrent de rompre avec les obligations rituelles juives pour s’ouvrir au monde païen ».
La tâche des chrétiens n’est-elle pas de fournir du sens à l’expérience humaine, dans la fidélité au Christ mort et Ressuscité ? Pour éviter que nous ne devenions, selon René Char, des êtres « qui errent auprès de margelles dont on a ôté le puits ».
Henri Madelin s.j.
 
NOTES
 
[*]Bernard Lecomte, Jean Paul II. Gallimard, 2003, 628 pages, 28 €.
[**]Jean Delumeau, Guetter l’aurore. Un christianisme pour demain, Grasset, 2003, 284 pages, 18 €
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