Etudes
S.E.R.

I.S.B.N.sans
140 pages

p. 387 à 391
doi: en cours

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Carnets d'Études

Tome 401 2004/10

Land of Plenty (Terre d’abondance), de Wim Wenders

Revenu une fois encore en Amérique, pays pour lequel il a maintes fois exprimé son attachement (Nick’s Movie, Paris-Texas, The Million Dollar Hotel, The Soul of a Man...), Wim Wenders y questionne cette fois-ci l’identité américaine, ou plutôt le sentiment national. Il offre ainsi la première vraie fiction américaine de l’après-11 Septembre, sincère et modeste, débarrassée de la rage pamphlétaire d’un Michael Moore, mais prenant acte sans complaisance d’un ethos américain sérieusement dégradé à l’étranger.
Lana (Michelle Williams), une jeune fille de retour à Los Angeles après des années passées en Israël, rentre précisément parce qu’elle a assisté aux réactions de haine envers l’Amérique de la part de nombreux citoyens qui n’étaient nullement de dangereux terroristes. Revenir, c’est pour elle retrouver la ville qu’elle aime, bien sûr, mais c’est aussi voir de près la misère urbaine dont on parle « aussi peu à la Maison Blanche qu’à l’étranger », comme le lui dit le pasteur qui l’accueille dans la mission où elle s’est engagée comme bénévole. Trottoirs encombrés de tentes de clochards, criant manque de moyens des œuvres caritatives laissées seules pourvoyeuses d’aide aux sans-logis, le tableau n’est pas plus reluisant que celui de la politique étrangère des Etats-Unis.
A la recherche de son oncle Paul Jeffries, Lana rencontre un homme transformé par les attentats de 2001 : ancien combattant traumatisé, il a réduit les limites de son territoire à l’observable, presque installé à demeure dans sa camionnette de surveillance bricolée avec des outils de fortune. Quand Paul (John Diehl) apparaît au bout de son périscope, persuadé que le moindre badaud prépare un attentat chimique, beaucoup de rires fusent dans la salle. Mais le film ne serait rien sans l’immense tendresse de Wenders envers tous ses personnages, même envers cet ancien Marine abîmé par l’agent orange au Viêt-nam : Paul n’est pas l’outil d’une satire de plus contre la paranoïa de l’Amérique, il existe à l’écran, tout simplement. Oncle et nièce ne pourraient être plus différents. Il tente chaque jour de dresser un mur invisible entre l’Amérique et ses « ennemis » ; elle déplore la construction du mur en Israël. Mais ils n’échangeront pas leurs opinions comme de simples commentateurs du monde, non, il leur faudra walk the walk, faire le chemin, se rencontrer vraiment.
Dans l’esprit de la jeune fille, les réalités à la fois contrastées et proches des différents pays qu’elle a habités forment un puzzle de plus en plus complexe. Le monde à embrasser s’avère chaque jour de plus en plus divers et ambigu, mais elle fait l’effort d’accueillir cette complexité. Wenders parvient à rendre visible, sur le visage de son actrice, le processus même de sa croissance intellectuelle et spirituelle – c’est peut-être l’aspect le plus émouvant de Land of Plenty. Par son sens du rythme, son alternance de plans urbains, furtifs mais encore inédits, sur Los Angeles et de prises de vue où le désert gagne sur la ville, le cinéaste allemand signe un film intimiste et politique qui offre au spectateur des interstices méditatifs. Un film pensif.
Charlotte Garson

Comme une image, de Agnès Jaoui

Une adolescente, mal dans sa peau, ignorée par son père, et qui n’a de Lolita que le prénom (la formidable Marilou Berry, dont c’est le premier grand rôle au cinéma), prend des cours de chant avec Sylvia (Agnès Jaoui), épouse d’un écrivain (Laurent Grévill) en manque de reconnaissance. Sylvia ne s’intéresse guère à cette élève banale, jusqu’au jour où elle apprend que Lolita est la fille du célèbre écrivain Etienne Cassard, qu’interprète Jean-Pierre Bacri… Tous les personnages de ce film choral, à la distribution impeccable (à l’exception des deux copains de Lolita un peu trop effacés), ont, chacun à sa manière, un besoin maladif de reconnaissance, qu’elle provienne d’un père, d’un petit ami, d’un milieu professionnel (celui de l’édition, en l’occurrence) ou même de l’ensemble de la société ! Mais le film gravite autour de Lolita, véritable « colère sur deux pieds » qui ne ressemble pas vraiment aux filles des publicités, ni d’ailleurs à sa jolie belle-mère (Virginie Desarnault), d’un âge proche du sien. Lolita est complexée, ronde, comme elle le dit, au point d’avoir « peur de ne pas rentrer dans les cabines d’essayage » ; alors elle ronchonne à longueur de journée, se cache derrière ses vêtements noirs, en veut à la terre entière, et reproche surtout à son père de ne l’écouter ni parler, ni chanter…
« Alors, vous êtes prêts, on peut y aller ? » Les premiers cartons du générique défilent sous nos yeux, et l’on reconnaît immédiatement la voix d’Agnès Jaoui qui semble nous interpeller, avant de comprendre aussitôt qu’elle joue le rôle d’un professeur de chant qui s’adresse à ses élèves !… Cette ouverture en forme de quiproquo est à l’image du travail d’Agnès Jaoui et de Jean-Pierre Bacri, dont on connaît les qualités scénaristiques depuis Un air de famille de Klapisch, Smoking/No smoking ou encore On connaît la chanson de Resnais, et dont la matière première préférée n’est autre, évidemment, que le langage lui-même. Un peu comme la Nathalie Sarraute de Pour un oui ou pour un non, le couple Jaoui-Bacri (les « Jabac », comme les appelle Alain Resnais) se délecte des petites conversations riches en malentendus, des aveux qui tombent souvent dans l’oreille d’un sourd, ou encore des moindres intonations qui trahissent l’amertume de l’un ou l’aigreur de l’autre. Après Le Goût des autres (2000), qui attira en France plus de quatre millions de spectateurs, la parole et ses avatars sont donc à nouveau les héros de ce deuxième long métrage d’Agnès Jaoui, récompensé par le prix du meilleur scénario à Cannes en mai dernier. Mais, ce qui séduit dans Comme une image, c’est l’opposition faite entre la parole, justement, toujours hypocrite ou blessante comme un éclat de verre, et son corollaire, le chant, qui est, lui, euphorisant et libérateur : qu’il s’agisse d’un tube, comme « On va s’aimer » de Gilbert Montagnier, ou de passages magnifiques de Monteverdi, on a le sentiment que la musique est ici comme un refuge, un îlot de sincérité ou, plus exactement – comme Truffaut le soufflait à Fanny Ardant dans La Femme d’à côté –, que « les chansons disent toujours la vérité ».
Prenant appui sur les relations conflictuelles entre une fille et son père, Agnès Jaoui fait d’une pierre deux coups en épinglant à la fois notre effarante incommunicabilité et notre rapport souvent pervers au pouvoir en général et à l’autorité en particulier. « Même si on avait déjà exploré un peu l’idée du pouvoir dans Cuisine et dépendances (1993), ce qui m’intéressait, cette fois-ci, dit Agnès Jaoui, c’est le pouvoir non pas du point de vue du tyran, mais du point de vue de ceux qui le tolèrent. » Comme une image montre ainsi du doigt, avec beaucoup de lucidité et de tendresse, ces caractères effacés, ces tempéraments qui n’osent pas dire non, comme Silvia ou Vincent (Grégoire Oestermann), l’éternel dévoué d’Etienne Cassard, prêt à refaire deux cents kilomètres pour aller chercher, en s’excusant presque, des bouteilles de vin que Cassard a oubliées à Paris… Culte des idoles de pacotille, adoration des médias, fascination pour la réussite – ou plutôt ses apparences : voilà les ravages du pouvoir ou de son illusion, que Félix, le vieux complice (Serge Rabioukine), résume à Sylvia en une phrase qui fait mouche : « Tu sais comment c’est, elle, elle trouve que c’est vous qui avez changé ! »
Regard mélancolique sur notre petit monde sourd et aveuglé, tyrannisé par l’image et obnubilé par le courtage en notoriété, Comme une image est aussi et surtout un petit essai, souvent plus profond qu’il n’y paraît, sur la servitude volontaire, sur les petits maîtres et les grands esclaves…
Xavier Lardoux

La Niña santa, de Lucrecia Martel

Sélectionné en compétition officielle au dernier festival de Cannes et produit par Pedro Almodóvar, ce deuxième long métrage de la cinéaste argentine Lucrecia Martel a pour décor et centre de gravité (comme La Cienaga, son premier film en 2002) une piscine à l’eau trouble et aux murs délavés par le temps. C’est la piscine d’un hôtel thermal un peu décati qui accueille, pendant ces quelques jours d’hiver, un congrès de médecins, et où vivent à l’année Amalia (Maria Alché), une adolescente de seize ans, sa mère Héléna (Mercedes Moran) et son oncle Freddy (Alessandro Urdapilleta).
Avec les autres filles du quartier, Amalia, au visage de madone, et son amie Josephina, qui n’a pas la langue dans sa poche, se retrouvent régulièrement au cours de catéchisme pour parler de leur foi et de leur vocation ; mais aussi – à voix basse, bien sûr – des baisers avec la langue et des frissons qu’ils provoquent dans tout le corps… A la sortie du cours, alors qu’une foule s’agglutine devant une vitrine où un musicien joue du theremin (cet instrument qui vibre sans qu’on le touche), le Docteur Jano (Carlos Belloso), quinquagénaire réservé que l’on avait déjà croisé à l’hôtel, vient à plusieurs reprises se coller aux fesses de la jeune fille qui, persuadée d’avoir une mission divine, se tait et se met alors en tête de sauver ce médecin du péché, de le pardonner comme un enfant, mais peut-être aussi de l’aimer comme un homme…
Derrière cette histoire ambiguë se dessine rapidement un triangle amoureux plus complexe lorsque se laisse séduire par le Dr Jano la mère d’Amalia, belle femme d’une quarantaine d’années qui se remet difficilement du remariage de son mari… Forte de ce canevas de départ, qui permet de suivre, parallèlement, l’évolution des deux histoires, Lucrecia Martel crée alors une succession subtile de moments fugaces où se croisent, comme en écho, les regards et les caresses : à l’image du Dr Jano qui, par un jeu de miroir, a les yeux rivés sur les jambes d’Héléna lorsqu’il arrive à l’hôtel, Amalia ne cesse de l’épier dans la piscine… Un peu plus tard, dans le hall de l’hôtel, posant pour une photo, le Dr Jano effleure la main d’Héléna à dessein, comme Amalia, la veille dans l’ascenseur, avait délibérément frôlé la sienne…
A l’exception d’une sortie dans les bois (où des coups de feu laissent craindre, comme dans La Cienaga, un accident qui n’arrivera pas), tout est ici tourné en intérieur : à l’image des enfants qui restent en apnée dans la piscine, la cinéaste nous plonge dans un décor étouffant, où l’on ne voit jamais le ciel et où l’on rôde dans les couloirs sombres de l’hôtel, dont on devine l’odeur mêlée de tabac froid et de désodorisant… Il y a alors, au fur et à mesure, quelque chose d’étourdissant dans La Niña santa, film qui s’écoute autant qu’il se voit : Héléna est prise de vertiges parce qu’elle souffre de l’oreille gauche, et les moindres bruits, tout au long du film, sont tantôt stridents (comme le son de cet instrument de musique étonnant), tantôt amplifiés – qu’il s’agisse du bourdonnement incessant d’une mouche ou de l’inlassable clapotis de l’eau de la piscine…
La vue, le toucher, l’odorat, l’ouïe, tous les sens sont ainsi en éveil, comme pour amplifier davantage encore le trouble et les dilemmes des personnages. Grâce à une mise en scène particulièrement soignée et, notamment, à de nombreux plans élégamment décadrés (la caméra se contente de l’oreille d’Amalia et de la bouche du Dr Jano pour filmer une confidence que nous n’entendrons pas), il se dégage de La Niña santa une sensualité qui irradie l’écran, une beauté charnelle comme dans cette danse lente et envoûtante d’Héléna que de jeunes enfants imitent maladroitement.
Faisant résonner, tout au long de La Niña santa, le chant religieux qui ouvrait le film (« Je suis vôtre, Seigneur, qu’ordonnez-vous qu’il soit fait de moi ? »), Lucrecia Martel dissèque ce moment délicat de l’adolescence, cet âge des premiers émois qui est ici également celui d’une religiosité excessive, où l’on peine à distinguer ce qui comble de ce qui horrifie, et où l’on confond le désir et le péché, le plaisir et la faute. Etalant sur le col de son chemisier la mousse à raser du Dr Jano pour garder au plus près d’elle son odeur, Amalia, la « fille sainte », rappelle alors par moments la Viridiana de Buñuel (1961), qui avait découvert, en tentant, elle aussi, de servir Dieu, les vices des hommes avant de connaître leur bonté.
Xavier Lardoux
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