2004
Études
Carnets d’Études : Livres
Recensions
— Avi Primor, Du terrorisme et de ceux qui l’exploitent, Bayard, 2004, 272 pages, 21 €. Prime (Peace Research Institute in the Middle East), Histoire de l’autre, Liana Levi, 2004, 96 pages, 10 €
Giuseppe Bonaviri, La Ruelle bleue, Traduit de l’italien par René de Ceccaty. Seuil, 2004, 294 pages, 20 €
Nous voici de retour dans la petite bourgade de Mineo en Sicile, au sud de Catane, où Bonaviri a passé son enfance. C’est un monde disparu, source des fascinants récits de l’auteur (que j’ai évoqués longuement dans Etvdes – sept. 1991 et mars 1992 –, avant de le reprendre cette année dans La Patrie de l’âme, éd. Phébus). Son père, Don Nanè, était au cœur de son premier livre, Le Tailleur de la Grand’Rue ; puis ce fut sa mère, dans Silvinia, que suivit Ghigo. Ils reparaissent ici avec leurs enfants, Maria, Vincenzina, Ida, Salvatore, et Giuseppe le conteur, qui est la voix de tous. Nous les voyons quitter le bourg, à l’aube, pour rejoindre la casetta où ils passent l’été : « Nous partions quand l’aurore naissait, dans des couleurs de rose, parmi les figuiers de Barbarie. » Ainsi surgit un espace de merveilles où tout communie, les bêtes, les fleurs, les couleurs, le ciel, avec une révérence proche du sacré. Lorsque Don Nanè annonce : « On quitte le royaume des ombres et on entre dans celui de la lumière », la petite Maria, âgée de six ans, demande : « Papa, de quoi sont faites les ombres ? » Ce qui est bouleversant, c’est que Maria est devenue une ombre (tout comme Vincenzina et Salvatore) lorsque Giuseppe, à la fin du xxe siècle, a écrit ce livre, et cela donne aux jeux qui sont ici évoqués une sorte de grandeur mystérieuse. Ainsi le petit Salvatore, au cours d’une partie de cache-cache, s’est perdu au milieu de touffes d’asphodèles, et en resurgit, décomposé par sa découverte de la solitude, « dans une obscurité épaisse comme du sang noir ». Dépourvue de jouets, la petite bande invente des jeux où la plus extrême crudité se mêle à des sortes de rituels magiques, dans un décor de fleurs poussant sur les décharges publiques. Ils sont familiers de toutes les bêtes, glissent dans les herbes comme des lézards de nuit, mais représentent aussi des scènes de chevalerie, devenant alors des héros légendaires. C’est au cours de l’une d’entre elles que le petit Nelli est blessé à mort. Aux dernières pages, nous voyons l’oncle Michele, passionné d’astronomie grâce à ses lectures de Flammarion, apprendre aux enfants et aux parents à suivre dans le ciel la trajectoire des astres. Ils repèrent ainsi le rouge de la planète Mars qui s’éloigne en laissant derrière elle une nuée cendrée. Le narrateur alors se rappelle qu’il distinguait deux voix. L’une disait : « Il y a le néant, rien que le néant. » L’autre répondait : « La lumière reviendra. »
Jean Mambrino
Marianne Moore, Poésies complètes, Licornes et sabliers. Edité et traduit par Thierry Gillyboeuf. José Corti, 2004, 408 pages, 24 €
Marianne Moore, née dans le Missouri en 1887 et morte en 1972, est un poète très original, de grand renom aux Etats-Unis. Elle s’est dépeinte de façon rigolote et sympathique : « J’aime les foires à la campagne, les montagnes russes, les manèges, les expositions canines, les musées, les vieux ormes, les expériences concernant le temps comme les deux roulements à bille en chute gravitationnelle […]. J’adore les animaux et montre un intérêt démesuré pour les mangoustes, les écureuils, les corbeaux, les éléphants. Mes auteurs favoris sont Chaucer, Molière et Montaigne. » Ajoutons qu’elle a traduit de façon délectable un certain nombre de Fables de La Fontaine, qui lui est aussi cher que Xénophon, Hawthorne et Henry James. Son érudition est immense, ce qui lui permet de procéder par collages, associations d’idées et d’images, descriptions minutieuses à la fois humoristiques et hallucinées, dans un climat de fantaisie, d’exubérance et souvent d’espièglerie. Elle disait que son art consistait à « créer des hiboux imaginaires dans des forêts imaginaires », précisant ensuite, de façon plus exacte : « Ma poésie est un jardin imaginaire, avec de vrais crapauds dedans » ! Elle a un côté Magritte, comme le montrent certains de ses derniers poèmes, mais l’imaginaire a finalement peu de part dans sa poésie (« Je considère mes vers comme des exercices de composition »), consciente d’une certaine sécheresse intellectuelle qu’on lui a reprochée. Elle avoue d’ailleurs : « La virtuosité technique n’est pas la nourriture essentielle dont nous ayons besoin en ce moment. » Elle est sauvée pourtant, à mon sens, par son immense curiosité, son attachement aux moindres créatures, réelles ou fabuleuses, car des licornes apparaissent parmi des pingouins, des rossignols, des pieuvres, des lézards. Et sa ferveur presbytérienne donne une dimension religieuse à son inspiration, de plus en plus touchée par des rayons de grâce et d’amour. Certes, les contradictions ici ne manquent pas. Selon le grand romancier Frédéric Prokosch, « elle évoquait les grottes ombreuses d’une abbaye carolingienne ou l’agate éclairée par une lampe d’une chapelle de Ravenne ». Le texte original manque, hélas, dans cette méritoire publication, dont les traductions exactes retiennent l’élan qui fait toute la saveur bondissante de sa poésie : « Une langue enthousiaste est musique », lance-t-elle comme un désir dans le poème intitulé Miséricordieusement !
Jean Mambrino
Jacques Body, Jean Giraudoux, Gallimard, coll. Biographies NRF, 2004, 936 pages, 39 €
Selon Giraudoux, il existe une sorte de frontière, « une distinction absolue, tracée une fois pour toutes, entre le personnage littéraire et l’être vivant ». Il s’inscrit ainsi contre le réalisme, et pour l’autonomie des héros et des formes – ce que Jacques Body, connaisseur sans rival de ses romans et de son théâtre, nomme « la négation du biographique ». Tel est le paradoxe de ce livre superbe, appuyé sur une masse de faits, de détails, d’événements toujours au service de l’œuvre, pour mettre en lumière sa foisonnante richesse et sa diversité. Loin d’être, en effet, superficielle ou précieuse (le général de Gaulle reconnaissait « immédiatement un imbécile à trois clichés : la douce France, le réalisme de Balzac… et la préciosité de Giraudoux » !), elle est d’une grande profondeur et complexité, dans son raffinement, sa transparence ; même prophétique par ses vues sur l’écologie et l’Europe, dès les années trente – sans parler du théâtre populaire qu’il prévoyait bien avant Avignon et le TNP de Vilar, et de la fameuse politique des auteurs de la « Nouvelle Vague » que Truffaut lui a empruntée : « Le mal vient de ce qu’ils croient qu’il y a des pièces, alors qu’il n’y a que des auteurs. » En vérité, son originalité est absolue, exprimée dans l’une des plus belles proses de la littérature française du xxe siècle. Tous les écrivains majeurs l’ont reconnu et célébré. Dans une formule frappante, Jacques de Bourbon Busset disait de lui : « Chez Giraudoux, la sensualité païenne et la mystique chrétienne sont miraculeusement unies. » Et Gabriel Marcel, qui voyait dans Intermezzo une « fantaisie schubertienne », y célèbre « un jeu de l’ombre et de la lumière, de la vie et de la mort, qui se déroule dans on ne sait quelle mystérieuse clairière de l’âme… ». Dans ses romans, ses nouvelles, son théâtre, dans les moindres lignes qu’il a tracées, le monde extérieur et le monde intérieur échangent sans cesse leurs secrets, se métamorphosent comme par magie à travers tout un réseau de signes qu’il faut savoir décrypter, là où le temps est un « compagnon qui rend les jours infinis ». L’infime et l’immense communiquent et communient avec naturel. Entre l’homme et l’univers, il y a un jeu de découvertes, une traversée de miroirs par quoi les choses se révèlent pleines d’âme ; des rencontres inattendues s’improvisent ; l’imprévisible se propose à chaque tournant des chemins les plus familiers, dans un chatoiement perpétuel où le monde est offert comme neuf à notre regard ébloui. Nous sommes entrés, sans y prendre garde, dans un domaine enchanté, dont l’autre nom est Poésie.
Jean Mambrino
Jean-Pierre Martin, Henri Michaux, Gallimard, 2003, 740 pages, 31,50 €
« Indifférence, inappétence, résistance ». De ces trois mots, le poète belge Henri Michaux (1899-1984), devenu adulte, résumera une grande partie de son enfance. Rien d’étonnant pour le lecteur qui le connaît – ou qui croit le connaître –, ces termes concordent avec le personnage : Michaux, poète du « contre », de la révolte, champion du « dégonflage des lieux communs », auteur de Clown et d’Emportez-moi… ou plutôt enfouissez-moi. Contre cette perspective unique, et par conséquent fausse, Jean-Pierre Martin, au fil de ces belles pages d’un compagnonnage étroit et affectueusement complice – mais toujours discret –, proteste avec vigueur. Bien sûr, il est tout cela, Michaux : refus du conformisme, terreur de l’enfermement dans un système, un pays, une famille, un nom, une langue, désir inextinguible de l’« en-allée ». Mais Martin, autant psychologue qu’historien, invite à chercher plus loin. Pourquoi donc cette fatigue éternelle ? Pourquoi cette hypersensibilité permanente à tout : « Vous savez, avoue, un jour, le poète, que ce n’est pas de la blague que tout me fait mal ? » Pourquoi, enfin, ce sentiment terrible d’être « né troué », de se heurter au vide, d’avoir le « manque », comme un septième ou huitième sens ? « Les frissons ont en moi du froid toujours prêt… » C’est que Michaux est précisément, selon ses propres termes, un « homme qui cherche ce qu’est la vie ». Et cela s’inscrit, comme en creux, dans son « insatisfaction » fondamentale : « A cause de ce manque, j’aspire à tant/A tant de choses, à presque l’infini… » Alors, dans ce désir éperdu de « voir et vivre », de même qu’il observait, petit, les insectes à la loupe, il regarde les gens, les bêtes, lit tout ce qu’il trouve, apprend des langues, compare les religions, se passionne de musiques. Pour « vivre », il devient voyageur, chercheur, expérimentateur en tout sens. Jamais il ne se « contente ». Jamais il n’accepte d’être ce qu’on attend de lui. Il veut plus, plus fort. Tout lui sert d’excitant, depuis la maladie, dont il fait une « épopée », l’alitement, une « position de combat », jusqu’à la drogue même, qui ne sera, dans son âge mûr et pour un temps limité, qu’un stimulant parmi d’autres. Et de cette rage, de cette ardeur sans fin, Michaux alchimiste fait des chefs-d’œuvre : il peint – aquarelle, gouache, encre de Chine… Surtout, il écrit. Ce qui est encore pour lui, explique son biographe, « une forme d’alpinisme. On monte, on descend, on monte plus haut. Le combat n’est jamais gagné d’avance… ». Dans son écriture, comme dans sa vie, il apparaît inclassable par sa richesse, la multiplicité des styles utilisés, la souplesse de son expression toujours collée à la vie, entre révolte et désir, humour et gravité, lyrisme et dérision. Il est clair qu’il nous échappe… Comme il en aurait été heureux ! Mais il est clair aussi que cette belle « approche » proposée par Jean-Pierre Martin nous le fait aimer encore plus. Et là, c’est nous qui sommes heureux.
Ariane Vuillard
Allard Schröder, L’Hydrographe, Traduit du néerlandais par Spiros Macris. Phébus, 2004, 208 pages, 16,50 €
« Le 1er avril de l’année 1913, deux jours après le départ de Hambourg, son port d’attache, le quatre-mâts Ville-de-Posen quittait la Manche et mettait le cap au sud vers Valparaiso. » Dès le début du récit, les imaginaires parmi les plus convenus – au demeurant parmi les plus opérants – se trouvent convoqués : en plein océan, un huis clos très « début de siècle », exotisme au rendez-vous et escales troubles en prime… On aurait tort pourtant de se fier à l’apparence. Car ce roman si classique dans sa facture recèle des fonds étonnants. A commencer par le métier carrément métaphorique de son personnage principal, Franz von Karsh-Kurwitz, aristocrate prussien qui, à son poste d’observation et instruments en main, tente de trouver la formule qui permettrait de prévoir les vagues. (On sourit à peine, tant le protagoniste est sérieux, concentré, et d’une lassitude on ne peut plus distinguée.) A ses côtés, deux compagnons de voyage, Amilcar Moser, originaire de Trieste, négociant en salpêtre, en voyage d’affaires pour le Chili, et Ernst Totleben, professeur en langues et histoire de l’Antiquité au lycée allemand de Santiago du Chili. A eux trois, autour de la silhouette évanescente d’une énigmatique passagère, Asta Maris, qui réveille les fantasmes et provoque la rivalité, ils portent les contradictions de la vieille société européenne en pleine mutation, où se côtoient et s’entr’empêchent décadents et parvenus, mélancoliques et cyniques, abouliques et suractifs, idéalistes et pervers. Ce poème océanique, où s’éprouvent le vent, la lumière, les brumes, le goût de la passion et la toute grande solitude, est aussi le poème du mouvement, de tout mouvement : réaction de contraires qui s’affrontent, de l’ennui et du vouloir-vivre, de l’atonie et du dynamisme, de l’ordre et du désordre, du rêve et de la réalité, des vieux et nouveaux mondes. Rien que des vagues, en fait, avec le charme, la séduction, le rythme du conteur accompli.
Françoise Le Corre
Anna Moï, Riz noir, Gallimard, 2004, 190 pages, 14,5 €
Le premier roman d’Anna Moï contraste fortement avec les deux recueils de nouvelles précédents, comme si l’écriture romanesque avait un autre objectif : celui de raconter le trop long conflit au Viêt-nam et les tortures qui en découlent. Tan et Tao, deux sœurs de 15 et 16 ans, accusées d’attentat contre le QG de la police, sont enfermées au bagne infect de Poulo Condor au Viêt-nam, en 1968. Là, dans une cage à tigre meublée d’un bloc de ciment en guise de lit et d’un seau en bois, elles connaissent la terreur et le froid, l’humiliation, la violence, de séances de torture en interrogatoires nocturnes. Afin de ne pas connaître le sort fatal des autres compagnons de cellule, Tan se souvient, pour sa sœur, pour elle, pour le Viêt-nam, pour la vie à retrouver. Malgré le martyre quotidien, la mémoire rassemble des lambeaux de vie à l’intérieur des cages à tigre : le rouge du sang et celui des ongles peints à l’écarlate pour chasser les démons, ou cette soie laquée en noir, comme leur repas de riz recouvert de mouches. Ce récit terrifiant repose sur la rencontre d’Anna Moï avec le témoignage d’une adolescente suppliciée par les Américains. Si Anna Moï n’a heureusement pas subi l’expérience de Tan et Tao, elle a vécu toute son enfance dans la peur de la guerre, et intègre à son récit son expérience indirecte du conflit. Dans une écriture durassienne, sans violence, souvent très poétique, Anna Moï dit les scènes insoutenables de la séquestration. Retrouvant la nature luxuriante de sa terre natale, ses couleurs, ses parfums et ses sons, son histoire monstrueuse, ce retour littéraire au pays lui inspire un chant d’amour d’une infinie douceur pour dire l’horreur absolue des cages à tigre, qui ont construit l’identité du Viêt-nam. Riz noir porte le deuil de l’innocence – et le deuil de la honte.
Marie-Noëlle Campana
Carlos Ruis Zafón, L’Ombre du vent, Traduit de l’espagnol par François Maspero. Grasset, 2004, 526 pages, 21,50 €
L’Ombre du vent est un roman extrêmement attachant, entre récit d’initiation et enquête policière, roman noir ou gothique, fantastique et historique, tout ensemble. Il nous conduit, à travers la Barcelone de l’après-guerre civile, sur les traces du jeune Daniel, à la recherche du mystérieux romancier Julian Carax. C’est l’amour des livres qui nourrit toute l’intrigue : Daniel, frappé dans son jeune âge par L’Ombre du vent, un roman de Carax qu’il a trouvé sur les rayonnages du cimetière des livres oubliés, une sorte de sanctuaire labyrinthique, grandit entre la librairie paternelle et sa quête initiatrice, qui réveille de terribles fantômes. C’est aussi l’amour des livres que ce roman vient retrouver dans son lecteur, pour instaurer une connivence émouvante. Il joue d’ingrédients connus, de jeux de miroir en récits fragmentaires, de secrètes amours en monstre sans visage ; par là, il réveille inévitablement ces anciennes lectures pour lesquelles on garde une tendresse secrète (chacun pourra penser à Poe, Barbey d’Aurevilly, Shelley ou tout autre) : Zafón maîtrise admirablement l’atmosphère comme la construction de son roman. Mais ce qui en fait autre chose qu’un simple divertissement à suspense, c’est l’arrière-fond pourtant discret que constituent la ville elle-même et son histoire, qui lui donnent une prise réelle et une dimension humaine forte, au delà de la littérature et de ses plaisirs. Ici, le fantôme qui porte le nom du diable est doublé d’un phalangiste tortionnaire ; les affres du remords ou la griffe du mystère s’épaississent de la chape de silence et d’oubli que la génération qui a vécu la guerre tente d’établir, et que l’enquête de Daniel vient déchirer : comme si le roman noir était, finalement, l’un des langages pour approcher ces terribles réalités.
Céline Bohnert
Justine Lévy, Rien de grave, Stock, 2004, 196 pages, 15,55 €
Une écriture singulière, piquante, désinvolte. De l’humour, de la férocité ; de l’autocritique. Sous ses airs fragiles, Justine Lévy n’en a pas moins l’aplomb de ses vingt-neuf ans. Si elle a grandi en y laissant des plumes, elle y a affûté celle qui, dès son premier roman, Le Rendez-vous, lui a fait un prénom par delà le nom très médiatisé de son Bernard-Henri de père. Après neuf ans, à nouveau, un livre dont le succès est immédiat, même s’il est injuste qu’il ne relève pas que de bonnes raisons. A travers une histoire qui tient toute seule en racontant le chagrin d’amour d’une « pauvre petite fille riche », les personnages fictifs y recouvrent mal ceux, bien réels et dévoilés partout, de son ex-mari et d’un top-model devenu chanteuse. Son roman semble n’intéresser que pour ses clefs biographiques. C’est la manière habituelle pour faire disparaître un texte dérangeant, bien écrit, bien composé, qui ne fait aucun cadeau et met au jour l’inattention aux personnes, l’incroyable indifférence généralisée, le culte de l’apparence d’un milieu qu’on dit privilégié. Adrien est le fils d’un des plus proches amis de son père – un journaliste renommé. Adrien et elle, Louise, s’aiment comme deux enfants qu’ils sont, 20 ans à peine. Cet amour plaît tant à leurs pères qu’ils leur organisent un beau mariage. Le Tout-Saint-Germain-des-Prés y assiste : le bonheur est dans le pré ! Pas pour très longtemps : Adrien est vite attiré par le chant d’une sirène. Quand elle est quittée pour Paula, Louise sombre dans la douleur, les doutes, les errances. A travers une succession d’épreuves (avortement, drogue, cancer de la mère) dont la déception amoureuse n’est que le fil conducteur, la certitude de la fragilité du bonheur se muera pour la jeune femme en prise de conscience de la nécessité de cesser de torturer son corps comme son esprit. La narratrice conquiert son indépendance et trouve enfin sa place. Justine Lévy livre ici une très émouvante incursion au cœur de la souffrance d’une femme, loin d’un tribunal où le lecteur serait juge. L’émotion vibre tout au long d’un parcours qui commence dans la prostration et la rancune, pour aboutir à une légèreté qui n’a plus rien d’infantile, mais que seule une lucidité durement acquise a rendu possible. Si certains persistent à dire que « Justine Lévy écorche des personnages aisément identifiables », on leur rétorquera qu’elle possède la bonne distance – signalée par le titre, Rien de grave – que doit trouver un écrivain lorsqu’il joue avec l’autobiographie.
Michèle Levaux
Françoise Chandernagor, Couleur du Temps, Roman. Gallimard, 2004, 156 pages, 13 €
Hymne à la vie, cette œuvre de fiction psychologique charme et émeut par la subtilité d’une promenade artistique et une méditation sur la fragilité du bonheur. En une écriture limpide et précise, l’auteur a conçu le destin tragique d’un peintre imaginaire au milieu de personnages authentiques du xviiie siècle. Peu avant sa mort, Baptiste décide d’exposer au Salon un « Portrait de l’artiste avec sa famille » commandé par sa très belle jeune femme aux temps heureux, et qu’il n’a cessé de retoucher au fil des ans en critique lucide des imperfections. Ce témoignage d’amour conjugal ne recueille pas une ligne d’éloge. Cet échec assombrit les derniers mois de l’ami de Chardin, veuf depuis longtemps et traumatisé par la perte de ses enfants. Baptiste avait connu la gloire du portraitiste recherché par les aristocrates et la Cour. De la ronde des mains à la quête du « moment de grâce » du regard, les Dames étaient ressemblantes, mais « en mieux ». Cependant, les boutiquiers payaient mieux que les grands seigneurs et, aux difficultés suscitées par Mme de Pompadour s’ajoutaient les malheurs familiaux. Tandis que le jeune père, curieux des poètes grecs et latins, s’était plongé dans les livres d’éducation de Fénelon à Perrault, le pauvre vieillard, en proie à la nostalgie, se consolait avec Molière et Marivaux. Il ignorait sans doute ce qu’il avait apporté à la peinture : « c’était lui-même, sa joie bon enfant, sa naïveté, et sa formidable énergie ».
Jean Duporté
Marc Petit, Le Premier violon de Guarnerius et autres nouvelles. Illustrations de Vincent Vanoli. L’Arbre vengeur, 2004, 176 pages, 12 €
De fines pièces d’écriture dans un charmant petit volume illustré : c’est un beau cadeau fait au lecteur que ces nouvelles très achevées, unies par une pensée et un style déjà reconnus. Cadeau adressé à l’intelligence : la concision et l’ellipse propres au genre ne cachent pas une profondeur factice, mais suscitent, bien au contraire, une lecture libre et responsable, parfois philosophique, comme dans les plus longues nouvelles, « Le Revizor de Lubomir » (fable dérangeante sur le rejet et la destruction de l’Autre) ou « La Confession d’un Géant du siècle » (une relecture surprenante de King-Kong). Les plus courtes (« Ann », « Faux mort et faux vivant ») jaillissent comme des intuitions ici mises à l’épreuve, ou comme l’expression condensée à l’extrême de longues méditations qu’on ne livrerait qu’à un ami. Placée à la fin du recueil, « Le premier violon de Guarnerius » – dont « l’âme » est la révélation ultime faite par le célèbre luthier à son frère sur le secret de fabrication des violons (que je ne trahirai pas ici) – propose d’ailleurs une figure du lien fort, dramatique en quelque sorte, qui se crée entre l’auteur et le lecteur. Cette relation de confiance et d’estime, nouée au bord d’un abîme ouvert ou découvert en nous dès l’entrée dans le récit, instaure un déséquilibre intime nécessaire quand il s’agit, en définitive, d’aller à la recherche de la vérité. Marc Petit a des mots d’une très grande finesse dans l’avant-propos pour situer son entreprise de conteur (« un pari téméraire ») dans un temps où la fiction ne cherche plus vraiment à élaborer une parole de sagesse. La tentation est grande de ne plus raconter d’histoires du tout. Mais le recueil restaure, le temps de quelques récits, un précieux « fil d’encre pour franchir l’abîme ».
Agnès Passot
Nicholas Mann, Pétrarque : les voyages de l’esprit, Préface de Marc Fumaroli. Jérôme Millon, coll. Nomina, Grenoble, 2004, 126 pages, 19 €
Marc Fumaroli a patronné une série de quatre conférences du Collège de France dues au grand universitaire britannique Nicholas Mann, ancien directeur du Wartburg Institute. Le centenaire de Pétrarque aura été ainsi dignement célébré dans un haut lieu de culture. Le bel intitulé, Les voyages de l’esprit, n’entend pas annuler les errances et voyages du corps, qui font de Pétrarque un visionnaire de l’Europe. Les voyages sont géographiques, mais aussi métaphoriques, voire initiatiques. N. Mann a très bien su exploiter les ambivalences du thème voyageur. Ces causeries passionnantes d’un grand érudit ont bénéficié d’une préface à la hauteur. Elles sont ornées de 29 illustrations.
Xavier Tilliette
Thomas Browne, Pseudodoxia epidemica, Traduit par Bernard Hoepffner, avec la collaboration de Catherine Goffaux. José Corti, 2004, 970 pages, 35 €
Mille entrées possibles dans ce livre-fleuve que l’on peut ouvrir n’importe où et qui séduit, intrigue, capte l’attention dans toutes ses parties. Et ce pour autant de raisons : un humour discret omniprésent, une érudition déconcertante, une myriade de sujets (des plus sérieux aux plus saugrenus), enfin, un ton inimitable où sérieux et esprit s’entremêlent. Le projet se veut encyclopédique : faire une sorte de répertoire de toutes les erreurs communes et d’en chercher les causes afin de les extirper. Dictionnaire des idées reçues, en quelque sorte. Reçues depuis l’aube des temps et qui doivent être passées au fil de « l’expérience et de la raison ». Le sous-titre du livre (paru en 1646) – « examen de nombreuses idées reçues et de vérités généralement admises » – en donne les motifs : Thomas Browne (1605-1687) – tout comme Montaigne (1533-1592), voire Robert Burton (1577-1640) ou Francis Bacon (1560-1626), heureuse époque ! – pratique l’art de s’étonner et d’observer, autrement dit pratique le scepticisme. Curieux de tout, passionné, Browne est aussi un merveilleux inventeur de langue ; on lui doit, d’après son traducteur, environ 900 mots nouveaux, dont un grand nombre sont intégrés à la langue anglaise ! Il ne s’agit pas là, comme certains ont pu le prétendre, d’afféterie, mais d’une nécessité : ne pas répéter les Anciens, mais créer du nouveau, inventer des vocables neufs pour coller au plus près de la réalité sous ses formes les plus ondoyantes et changeantes. Cela témoigne aussi de l’extraordinaire liberté de l’auteur, qui fait le prix de son entreprise. Iconoclaste avec bonhomie, tolérant pour les travers de l’humanité qu’il expose cependant sans complaisance, c’est de générosité qu’il convient toutefois de parler. Quant à la traduction et à la réalisation matérielle de ce livre, on ne peut qu’être admiratif ; la langue de Browne va au français comme un gant : souplesse, roublardise, érudition, liberté, jeux sur tous les registres… rien ne manque. Prodiges d’un traducteur qui a su déjà nous restituer Burton et qui a participé à la nouvelle traduction de l’Ulysse de Joyce. Un livre qui devrait faire date.
Francis Wybrands
Stephen Jay Gould, Cette vision de la vie, Seuil, coll. Science ouverte, 2004, 460 pages, 25 €
Chaque mois, durant vingt-cinq ans, depuis janvier 1974, Gould a publié ce qu’il appelle « un essai ». Il a rassemblé ces 300 articles en une série de 10 volumes. Le neuvième, paru en 2000, portait en sous-titre « Avant-dernières réflexions ». Ce dixième volume est sous-titré « Dernières réflexions sur l’histoire naturelle ». Il parut trois mois avant la mort de son auteur (le 20 mai 2002), après une lutte de vingt ans contre un cancer. Comme les précédents, ce dernier ouvrage aborde les sujets les plus divers : biologie, paléontologie, littérature, sociologie, etc. Les trente-trois essais sont répartis par Gould en huit parties. Dans la première, il raconte l’histoire de sa famille, celle de son grand-père débarqué en Amérique le 11 septembre 1901, cent ans, jour pour jour, avant l’attaque du World Trade Center… La cinquième et la sixième parties reprennent des thèmes déjà abordés, notamment les rapports entre science et foi. (cf. Et Dieu dit : Que Darwin soit ! Seuil, 2000). Son extraordinaire culture se manifeste ici comme dans les écrits précédents, qui ont fait de Gould « l’auteur scientifique le plus populaire depuis des siècles ». Je ne retiendrai qu’une phrase, qui révèle sa vision finalement optimiste du monde : « Chaque action diabolique est compensée par dix mille gestes de gentillesse, qui passent trop souvent inaperçus et demeurent invisibles pour la simple raison qu’ils ne sont que les accomplissements “ordinaires” d’une vaste majorité. »
Jean-Marie Moretti
Gérald M. Edelman, Plus vaste que le ciel, Une nouvelle théorie générale du cerveau. Odile Jacob, 2004, 220 pages, 21,50 €
Prix Nobel de Médecine, Edelman a déjà publié Biologie de la conscience (cf. Etvdes, déc. 1992). Dans ce nouvel ouvrage, il reprend le même sujet à la lumière des connaissances acquises depuis lors. Son propos est d’expliquer ce qu’est la conscience, d’en donner une explication scientifique, à l’exclusion de toute métaphysique : « Comment l’éveil des neurones peut-il donner lieu à des sensations, à des émotions subjectives ? » Edelman décrit les éléments du cerveau, ses régions, ses constituants (les neurones), leurs interactions (synapses), le rôle des neuromédiateurs, etc. « Le cerveau humain est l’objet le plus compliqué qu’on connaisse dans l’univers », avec ses milliards de neurones, ses myriades de synapses. Il résulte de l’évolution : la complexité de ses structures est le fruit de la sélection naturelle (Edelman est darwinien). L’auteur propose une thèse pour rendre compte du fonctionnement du cerveau et de l’émergence de la conscience, d’abord primaire (celle des animaux), puis d’ordre supérieur (capacité à être conscient d’être conscient). La conclusion de cette analyse est triste, au dire d’Edelman. Puisque la conscience de soi dépend du cerveau, une fois le substrat dissout, « le soi qui est un processus dynamique cesse d’exister ». Tant pis pour notre désir d’immortalité ! Malgré le talent pédagogique de l’auteur, la lecture de ce livre nécessite une certaine connaissance de la physiologie du cerveau.
Jean-Marie Moretti
L’Animal et l’homme, A propos des xénogreffes. Colloque, 18 & 19 octobre 2002. Médiasèvres, Paris, 2003, 140 pages
Deux questions très actuelles se croisent dans un colloque proposé par la Faculté de philosophie du Centre Sèvres. Les xénogreffes sont des transplantations d’une partie d’un organisme vivant dans un organisme d’une autre espèce. Elles posent des questions techniques (contributions de Didier Houssin et Bernard Weill), psychologiques (Michèle Fellous et Silla Consoli) et éthiques (Patrick Verspieren). La question du rapport de l’homme à l’animal est beaucoup plus vaste. Elle implique la paléontologie (Pascal Picq), le droit (Florence Burgat), l’exégèse biblique (André Wénin) et la philosophie (Janine Chanteur). Les interventions initiales et finales de Paul Valadier tentent de ressaisir les thèmes principaux. La question sous-jacente est celle de la différence entre l’homme et l’animal, le « propre » de l’homme, que certains anthropologues considèrent comme un anthropocentrisme insoutenable. Le débat exemplaire entre spécialistes de diverses disciplines a le mérite de montrer qu’on ne peut résoudre la question à l’aide d’affirmations péremptoires. Elles cachent souvent une idéologie « utilitariste », très influente aujourd’hui. Il reste à souhaiter que de tels débats puissent se multiplier.
François Euvé
Kevin Padian, De Darwin aux dinosaures, Essai sur l’idée d’évolution. Préface d’Armand de Ricqlès. Odile Jacob, 2004, 160 pages, 23,50 €
Comment classer un fossile nouvellement découvert ? Faut-il se baser sur sa ressemblance avec un animal actuel ? S’il possède des traits multiples qui l’apparentent, par exemple, les uns aux reptiles, les autres aux oiseaux, que faire ? L’auteur étudie cette question en prenant le cas des dinosaures, dont il est le spécialiste. L’idéal serait de posséder l’arbre généalogique du monde vivant, actuel et passé. On pourrait alors ranger les fossiles sur une branche précise, les classer. Mais telle n’est pas notre situation, en raison des extinctions massives qui se sont produites plusieurs fois. Certains auteurs penchent pour une évolution graduelle des êtres vivants ; d’autres pensent qu’ils doivent passer par des formes essentielles, des sortes d’archétypes. Guidé par sa connaissances des dinosaures, l’auteur adopte la première solution, la transformation graduelle triée par la sélection naturelle. Il rejoint la position de Darwin, contre celle de Gould et de bien d’autres. – L’ouvrage est issu de conférences prononcées au Collège de France en mai et juin 2002.
Jean-Marie Moretti
Olivia Judson, Manuel universel d’éducation sexuelle à l’usage de toutes les espèces, Seuil, coll. Science ouverte, 2004, 330 pages, 21 €
Dès le titre, on devine que ce livre ne sera pas un traité systématique et ennuyeux de biologie de la reproduction. L’auteur publie les lettres qu’elle a reçues de toutes sortes d’animaux – insectes, oiseaux, poissons, mammifères –, qui lui exposent les difficultés particulières rencontrées dans leur vie sexuelle. Mme Judson répond à chacun de ses correspondants, l’aide à résoudre son problème, éclaire sa situation propre par des analogies avec des problèmes similaires rencontrés par d’autres espèces. Dans la 2e et la 3e parties, plus techniques, l’auteur étudie, à la lumière de la théorie de l’évolution et de la sélection naturelle, les questions complexes de l’homosexualité, de l’inceste, de la polygamie, et le cas des hermaphrodites. Ecrit avec humour, ce livre attachant, solidement documenté, révèle l’extraordinaire diversité des procédés utilisés par les vivants pour se reproduire.
Jean-Marie Moretti
Jean Zay, Souvenirs et solitude, Ed. de l’Aube, 2004, 384 pages, 22 €
Agrémenté d’un avant-propos d’une quinzaine de pages de Patrick Pesnot, qui brosse un excellent portrait de l’homme exceptionnel que fut Jean Zay, ce volume est la réédition d’un ouvrage paru en 1987. Réédition bienvenue pour le soixantième anniversaire de l’assassinat sordide, après un procès inique, de ce « républicain, juif et franc-maçon » par des sbires du régime de Vichy. Condamné à la dégradation militaire et à la déportation, comme Dreyfus, Jean Zay resta emprisonné dans la métropole en raison des difficultés de communication avec la Guyane. C’est donc du fond de sa cellule de la maison d’arrêt de Riom qu’il va écrire au jour le jour ces pages soigneusement rédigées, qu’il met en ordre en vue d’une publication à sa libération. L’ouvrage, en fait, ne paraîtra qu’une quarantaine d’années plus tard, bien après la réhabilitation et la citation à l’Ordre de la Nation de son auteur, publié par Talus d’Approche avec une préface amicale de Pierre Mendès France. « Souvenirs » de ses activités passées, avec des anecdotes émouvantes ou amusantes, et, ici ou là, des révélations sur les personnages politiques auprès de qui il avait exercé ses responsabilités, ainsi que des réflexions perspicaces sur les événements d’actualité dont il avait connaissance, présentés par une presse qui ne cherche qu’à « capter le lecteur » par les moyens les plus vulgaires. « Solitude » du détenu, qui médite sur la condition carcérale et constate déjà que « notre système pénitentiaire est le plus arriéré d’Europe », et que « rendre la justice est la plus insensée de toutes les entreprises humaines ». Pages attachantes, dont on ne saurait trop recommander la lecture, et qui font redécouvrir un homme relativement méconnu, même si son nom orne le fronton d’un certain nombre de lycées de France.
André Legouy
Frédéric Grah Mel, Félix Houphouët-Boigny, Biographie. Ed. du CERAP, Abidjan/Maisonneuve & Larose, Paris, 2003, 870 pages, 30 €
Le fulgurant destin de Félix Houphouët-Boigny – l’expression est de l’auteur – n’a cessé d’étonner, même dix ans après sa mort, de par la faculté de l’homme à dominer des situations extrêmes : à l’aise comme médecin de campagne, planteur et simple chef de canton, et tout autant, plus tard, quand il est ministre de la Santé en France, richissime propriétaire terrien en Côte-d’Ivoire, fondateur de parti et président de la République dans son pays. Il est dénommé par l’un de ses adversaires le Machiavel africain… Frédéric Grah Mel, professeur à l’Ecole normale supérieure d’Abidjan, prend son temps (870 pages) pour nous montrer combien cette dernière épithète est excessive et que, en réalité, la réussite politique du personnage est le résultat des circonstances, certes, mais surtout de sa rare ténacité, inspirée par un amour certain de son peuple, au cours d’un combat de tous les instants. L’auteur, ancien journaliste, procède par courts chapitres et ne nous lasse jamais. Pourtant, il ne laisse passer aucun des événements qui ont marqué la vie du héros sans les étudier à la loupe, à partir d’une documentation convaincante. Un exemple de minutie : il nous donne le nombre de kilos que chaque prisonnier à perdu durant la grève de la faim de décembre 1949 (p. 527) ! Et quand on sait que l’ouvrage ne couvre que la période qui va jusqu’à 1960, on mesure l’importance de l’entreprise : un premier tome qui fera référence sur l’un des hommes qui ont le plus marqué l’Afrique de l’Ouest francophone, au siècle dernier. Dans les trois pages de remerciements qui ouvrent le livre, l’auteur ne fait pas mention de la Maison d’édition, conformément, sans doute, à l’usage qui prévaut. Les Editions du CERAP à Abidjan, qui se sont jointes à Maisonneuve & Larose pour la circonstance, ont pris le relais de INADES Editions : courageuse Maison, tenue par les jésuites (08 BP 2008, Abidjan, Côte-d’Ivoire), qui continue de publier livres et revue (Débats, Courrier d’Afrique de l’Ouest) dans un contexte social et politique dramatique – un triste héritage d’Houphouët Boigny, que ce livre louangeur laisse quand même pressentir.
Eric de Rosny
Anne Nivat, La Guerre qui n’aura pas lieu, Fayard, 2004, 216 pages, 16 €
Lauréate du prix Albert-Londres pour un précédent livre sur la Tchétchénie (Chienne de guerre, Fayard, 2000), Anne Nivat s’est rendue régulièrement en Tchétchénie depuis l’éclatement du second conflit, à l’automne 1999. Son nouvel ouvrage trouve le juste équilibre entre le rappel des faits politiques et militaires essentiels à la compréhension du conflit tchétchène et le témoignage sur la vie quotidienne en temps de guerre. Se faisant passer pour tchétchène, Anne Nivat a sillonné la petite république du Caucase pendant près de quatre ans, passant des camps de réfugiés en Ingouchie à la capitale Grozny, aux zones montagneuses du sud-est de la Tchétchénie, ou bien encore à la vallée de Pankissi en Géorgie, où certains combattants tchétchènes ont trouvé refuge. Elle constate l’absence de toute « normalisation », pourtant annoncée par les autorités russes à l’opinion internationale. Elle témoigne, en revanche, de l’affreuse « normalité » de la guerre et de ses atrocités. La menace d’« opérations de nettoyage » à l’encontre des civils est permanente, la corruption généralisée, et la Russie est visiblement incapable de mettre en place un régime d’occupation digne de ce nom. Au point que le spectre d’une guerre civile entre Tchétchènes pro-russes et combattants de l’indépendance prend de plus en plus consistance. A côté de scènes du « quotidien » en temps de guerre, Anne Nivat livre une série de portraits. Davantage que les interviews avec Aslan Mashkadov (l’ancien président de la république tchétchène indépendante, élu en 1997) – qu’elle est parvenue à obtenir et qu’elle retranscrit ici –, ce sont les quelques itinéraires de vie de personnes croisées par la journaliste qui sont les plus frappants. Ils nous montrent une population traumatisée, lasse d’une guerre dont les enjeux la dépassent, mais déterminée à survivre, même dans les pires conditions.
Maia Werth
Claude Michel, Marrakech, d’un siècle à l’autre, à travers la collection de cartes postales du photographe-éditeur Ernest Désiré Michel (1881-1956) et à travers les photographies des mêmes lieux par son petit-fils Claude Michel. Maisonneuve et Larose/Malika Ed., 2003, 176 pages, 30 €
Le titre énonce bien le projet de cet ouvrage. Après un aperçu sur la fondation et l’histoire de la ville, il présente cent vingt et une cartes postales réalisées, comme le précise l’auteur, entre 1908 et 1914 (les cartes elles-mêmes ne sont pas datées), essentiellement dans la ville de Marrakech. Chaque carte est accompagnée presque toujours d’une photo récente reprenant autant que possible le point de vue de l’auteur de la carte. Et c’est l’occasion de commentaires variés, historiques ou architecturaux, parfois étymologiques, qui très souvent nous apprennent ou nous rappellent des détails ou des faits significatifs et instructifs. Les scènes, monuments ou sites représentés nous font parcourir deux itinéraires dans la ville de Marrakech qui sont tracés sur un extrait du plan de la ville d’aujourd’hui. Ce livre, dans lequel l’auteur rend hommage à son grand-père, se feuillette et se lit facilement et avec plaisir. C’est comme un album où ceux qui ont vécu dans cette ville retrouveront des vues, des scènes et des images qui leur sont familières. Un livre à prendre comme compagnon pour changer des visites classiques de la ville.
Alain Feuvrier
Henri-Jean Martin, Les Métamorphoses du livre, Entretiens avec Jean-Marc Chatelain et Christian Jacob. Albin Michel, 2004, 300 pages, 21,50 €
H.-J. Martin, devenu en 1962 directeur de la Bibliothèque Municipale de Lyon, sut en quelques années – grâce à un large appui du maire Louis Pradel – transformer profondément cette institution, héritière d’une longue histoire mais qui s’était assoupie. Il obtint une augmentation considérable du personnel, ainsi que la décision et la mise en œuvre d’un bâtiment neuf à La Part-Dieu. Nouvelle bibliothèque qui a permis – est-il rappelé ici (p. 105) – que la bibliothèque jésuite des Fontaines, venant de Chantilly, puisse y être accueillie et mise à la disposition des lecteurs. H.-J. Martin avait commencé auparavant une carrière de chercheur : sur une invitation de Lucien Febvre et en collaboration avec celui-ci (mort avant l’achèvement du livre), il avait publié une étude restée fondamentale, L’Invention du livre (Albin Michel, 1958, plusieurs fois réédité et traduit). D’autres ouvrages, ainsi que des enseignements conduisant à la formation de nombreux jeunes chercheurs, ont contribué à enrichir les aspects traditionnels de l’histoire du livre : techniques, problèmes économiques, goûts esthétiques, rôles politiques ou religieux, fonctions sociales. Ils ont aussi élargi le propos à une réflexion de longue portée sur la relation entre les textes ou contenus et la « mise en pages », avec tous les problèmes qui y sont liés : l’évolution des écritures évidemment, mais aussi bien la fonction des pages de titre, celle de la ponctuation, de la mise en chapitres et paragraphes, des tables des matières. On atteint alors à des questions anthropologiques d’un grand intérêt, d’autant que H.-J. Martin ne recule pas devant les explorations philosophiques et s’intéresse aux effets actuels des nouvelles techniques de communication. Le présent ouvrage unit de façon étroite les descriptions concrètes de la vie et des activités de Henri-Jean Martin à la réflexion sur la portée de ses recherches. L’œuvre n’est pas réservée à des spécialistes ; elle demande cependant une lecture informée.
Pierre Vallin
Guillaume Parmentier (dir.), Les Etats-Unis aujourd’hui, Choc et changement. Odile Jacob, 2004, 264 pages, 25,50 €
Ouvrage collectif, forcément incomplet : il ne comporte rien, par exemple, sur les religions – alors qu’on sait l’importance des événements qui ont récemment touché l’Eglise catholique –, ni sur la signification politique du monde « évangélique »… Il convient de retenir, d’abord, le chapitre de Sylvie Kauffmann sur l’évolution démographique et ethnique (« latino », asiatique), et peut-être plus encore sur la configuration nouvelle de l’Amérique, avec, d’un côté, les côtes-Est et Ouest, traditionnelles et toujours vivantes melting pots ; le New Sunbelt ensuite (en partie à l’Est – Georgie, Caroline du Nord, Caroline du Sud, Virginie, Tennessee –, en partie aussi à l’Ouest – Arizona, Nevada, Colorado, Utah, Idaho) ; le Heartland enfin, Amérique profonde, clairement consolidée. Le Heartland et, en partie, le New Sunbelt sont l’électorat républicain contemporain. Ces notations sont très intéressantes, comme le débat qui suit : « L’avenir est-il républicain ? » Il le semblerait, mais ce n’est pas sûr. Le chapitre sur la Cour suprême et les perspectives de celle-ci est particulièrement significatif à cet égard : rien n’est joué quant à l’avenir d’une Cour qui fut, en gros, progressiste (fût-ce d’un progressisme modéré) – la « Cour Warren », comme on a dit. Les contributions de David C. Gompert (sur l’appareil militaire), Gary J. Schmitt (sur la stratégie de sécurité nationale de l’administration Bush), Charles A. Kupchan (sur « La légitimité de la puissance américaine en question »), sont celles qui répondent le plus à l’idée de « mutation », consécutive au 11 septembre 2001 et annoncée dès les premières lignes de l’avant-propos. L’impression finale est néanmoins que, s’il y a bien eu un choc – et combien plus fort que ne l’ont perçu les Européens –, plus d’un facteur peut tendre à ramener l’aiguille de la balance plus au centre – et quoi qu’il en soit de l’occupation de la Maison Blanche par les républicains ou les démocrates. « Les limites de l’utilisation de la puissance militaire, les problèmes à régler une fois que la force a été employée, la vulnérabilité du territoire national et les contraintes économiques, influeront sur la politique de défense future des Etats-Unis… Dans les années à venir, les Etats-Unis pourraient se donner comme priorité de reconquérir le soutien de leurs alliés et de partager davantage avec eux les coûts et risques liés au maintien de la sécurité dans le monde. A cette fin, il leur faudra peut-être affiner leur politique d’“attaque préventive” et s’appuyer davantage sur les organisations multilatérales… » (Gompert). C’est aussi le sentiment de C.A. Kupchan, qui évoque, de plus, l’éventualité d’un retour de l’« isolationnisme », appuyé sur le fameux Heartland (vu l’énorme perte de capital politique qu’a occasionnée la stratégie récente). « Il faut, dit d’autre part Gary J. Schmitt, mettre un terme à la détérioration des relations atlantiques avant qu’une telle évolution ne fasse de la préservation du partenariat atlantique une perspective improbable. » La coopération américano-européenne est décisive, entre autres pour l’architecture institutionnelle du système mondial, sinon très menacé. Voilà, certes, la conclusion que l’on n’attendait pas aux événements de 2001-2003. Au fond, on doit plutôt l’espérer.
Jean-Yves Calvez
Avi Primor, Du terrorisme et de ceux qui l’exploitent, Bayard, 2004, 272 pages, 21 €. Prime (Peace Research Institute in the Middle East), Histoire de l’autre, Liana Levi, 2004, 96 pages, 10 €
Ancien diplomate, actuel directeur des Etudes européennes à l’université de Herzliya, Avi Primor offre dans ce livre son analyse de la situation au Proche-Orient. On pourrait regretter que son propos soit haché en courts chapitres qui, pour certains, laissent le lecteur sur sa faim. Toutefois, l’ensemble, au fil de la lecture, apparaît de plus en plus cohérent : l’auteur rappelle avec clarté les grandes étapes du conflit israélo-palestinien. La partie la plus intéressante est sans conteste celle qui revient sur le non-aboutissement des négociations de paix à Camp David (2000) et sur la spirale d’échecs qui a suivi. L’impasse actuelle se voit ainsi expliquée et replacée dans un contexte international plus large, qui est celui du conflit en Irak, mais aussi de la faiblesse structurelle, sur le plan diplomatique, de l’Union européenne. Or, pour Avi Primor, l’Europe sera amenée à jouer un rôle central, si ce n’est dans l’élaboration d’un futur processus de paix, du moins dans sa mise en application. Il vaut toutefois la peine, en parallèle à la lecture de ce livre écrit par un intellectuel israélien progressiste et, en fin de compte, optimiste sur l’avènement possible d’une paix au Proche-Orient, de se pencher sur L’Histoire de l’autre que publient les éditions Liana Levi. L’initiative de ce livre revient à Prime (Peace Research Institute in the Middle East), une ONG fondée par des professeurs d’université israéliens et palestiniens. Des enseignants israéliens et palestiniens ont été sollicités pour écrire des textes sur trois dates-clefs : la déclaration Balfour de 1917, la création de l’Etat d’Israël en 1948 et la première Intifada en 1987. Le résultat est fort instructif. Présentés en parallèle sur deux colonnes, les textes israéliens et palestiniens se font incontestablement écho. Toutefois, on mesure la distance à franchir avant d’envisager l’élaboration d’une histoire commune telle qu’en préparent actuellement Français et Allemands. L’écriture de l’histoire est faite de choix d’événements et de mots, voire de silences. Cela est illustré ici de façon exemplaire : non seulement les récits, parfois, ne concordent pas (tels ces chiffres du massacre de Deir Yassin, le 9 avril 1948, qui fit « plus de 100 martyrs et des dizaines de blessés », selon les enseignants palestiniens, et où « plus de 250 Arabes furent tués », selon les Israéliens), mais c’est la façon même d’aborder l’histoire qui diffère : les Israéliens ne posent guère la question de la dépossession et de la confiscation des terres des Palestiniens, tout comme les Palestiniens ne s’interrogent pas sur les raisons des revendications israéliennes sur la Palestine. Plus frappantes encore sont les différences d’écriture : tandis que les Israéliens citent des documents officiels, les Palestiniens ont recours à une écriture jouant davantage sur le registre de l’affectivité et sur la citation de textes poétiques. Une chose est certaine, cependant : une telle initiative est à saluer. Quelques lycées palestiniens et israéliens commencent à travailler sur ces textes parallèles, et ils ont pu déjà également être utilisés en France. Sans aboutir à un relativisme dangereux, une telle mise en mots des divergences peut souligner la difficulté de l’objectivité historique et contribuer à faire une place à l’altérité dans chaque histoire nationale.
Maïa Werth
Stan D’Souza & Joseph Boute (dir.), Population et pauvreté aujourd’hui, Les enjeux d’un développement intégral. Lumen Vitae, coll. Théologies pratiques, Bruxelles, 2004, 190 pages, 22 €
Cet ouvrage est le fruit d’un étonnant colloque international qui rassembla, du 11 au 16 octobre 1999, à New Delhi, des jésuites démographes et/ou spécialistes du développement. Douze chapitres de couleurs et d’orientations contrastées donnent une vision quelquefois originale mais toujours rigoureuse des liens entre la démographie et la politique de développement. Les cas de l’Afrique, de Madagascar, de la Zambie, l’immigration marocaine en Espagne, s’ajoutent aux questions transversales touchant les personnes déplacées, les concepts de pauvreté, les enfants au travail (traité avec une grande originalité par Jorge Vila). La relation entre démographie et développement est, on le sait, un problème majeur depuis qu’est née, après la seconde guerre mondiale, l’idée de développement. Plusieurs de ces jésuites étaient présents à la troisième conférence internationale organisée au Caire, en 1994, par les Nations Unies sur ce thème. Le Vatican, on s’en souvient, y avait défendu des positions à la fois favorables à la famille – en condamnant l’avortement comme mode de régulation des naissances – et attentives au développement supposé contribuer efficacement à la solution du problème démographique. Cette position avait été fort mal comprise par la quasi-totalité des délégations tant nationales que non gouvernementales. Le scandale n’est pas éteint, surtout après le ralliement de certains pays islamiques aux thèses du Vatican. Les contributions de Michel Nader et de Stan D’Souza, présentant respectivement les positions islamiques et celle du Vatican sur cet épineux problème, méritent à elles seules le détour, à cause de leur clarté et de leur exhaustivité.
Etienne Perrot
F.D.E. Schleiermacher, Esthétique, Tous les hommes sont des artistes. Ed. Denis Thouard. Cerf, coll. Passages, 2004, 272 pages, 39 €
On s’amuse rarement avec Schleiermacher. On sait qu’après le bijou qu’est La Fête de Noël, il a renoncé délibérément, par une sorte d’ascèse, à l’écriture et au style. De là la sécheresse graphique, mais aussi la précision laconique de ses considérations sur l’art et l’esthétique. Denis Thouard a choisi à bon droit de présenter le cours de 1819, le plus élaboré, en y ajoutant deux discours académiques sur le concept d’art, d’une belle facture. Schleiermacher, abstrait et sobre, n’est pas, malgré sa culture moderne, l’esthéticien du romantisme. Dans la lignée de Herder et surtout de Fichte, peu attiré par la peinture italienne ou flamande, quoique informé des théories (contemplatives) de ses amis Schelling et les Schlegel, il s’attache principalement au faire artistique, à l’art comme œuvre et à l’artiste comme ouvrier. Le thème du virtuose est latent dans cette théorie esthétique qui établit un lien étroit entre l’art et l’artiste, l’œuvre d’art et son organe. Il ne faut pas chercher chez Schleiermacher la sublimation ou la divinisation de l’œuvre belle, tout platonisant qu’il est, mais une recherche éclectique, axée sur la classification, et inspirée par l’exaltation de l’individu ou de l’individualité, de l’objet comme du sujet. L’érudition est mince, autant que l’analyse est déliée, fouillée, intelligente. Certes, les notes critiques et pédagogiques de l’enseignant de Halle pâlissent à côté des grandioses esthétiques de Hegel et de Schelling, pour ne rien dire de Schiller et de Solger. Quant à l’universalisme esthétique inscrit dans le sous-titre, il ne vaut guère plus que la majeure du syllogisme de Socrate, mais il cible lucidement l’horizon d’une communauté esthétique contrebalançant l’individualité. Communauté esthétique, communiante, qui, pour Schleiermacher comme pour Schelling et Fr. Schlegel, a son modèle et sa réalisation dans l’Eglise. Elle est un correctif à la virtuosité, mais le Christ est le grand virtuose et le parangon de la beauté. L’initiative de Denis Thouard mérite de vifs éloges.
Xavier Tilliette
Friedrich D.E. Schleiermacher, De la religion, Discours aux personnes cultivées d’entre ses mépriseurs. Trad. nouvelle par B. Reymond. Van Dieren Editeur, Paris, 2004, 184 pages, 20 €
Cette nouvelle traduction des célèbres et magnifiques Discours sur la religion (au nombre de cinq) est malheureusement entachée dès son titre par le néologisme inutile « mépriseurs », au lieu de « détracteurs ». Pourtant, elle est destinée, à bon droit, à remplacer la vieille traduction du germaniste Isidore Rouge égaré par son laïcisme. Les bévues et bavures de Rouge sont corrigées dans l’ensemble, mais il s’en faut que l’appareil de notes et éclaircissements soit suffisant et les choix sémantiques satisfaisants. L’Univers et l’intuition d’univers n’ont pas été approfondis. Le chef-d’œuvre romantique et l’ouvrage-culte demeurent scellés, faute d’érudition et de connaissances religieuses. Quand on songe à tant d’études fondamentales, en Allemagne, en France et en Italie, sur Schleiermacher, son milieu, ses amis, et sur la théologie du Premier Romantisme, qui n’ont pas été explicitées, on se sent amèrement déçu et frustré. A quoi servent les érudits s’ils sont faits pour mordre la poussière ? Toutefois, n’enlevons pas son mérite au traducteur, qui a rajeuni le vieux Rouge. Il aurait dû seulement rédiger une longue introduction et ravitailler davantage le bas de page ; par exemple, expliquer la sainte mélancolie, heilige Wehmut, cette intuition fondamentale du Christ qui s’est communiquée aux Jésus romantiques. On se désole de devoir exposer ses regrets avec les félicitations.
Xavier Tilliette
Gwendoline Jarczyk, La Réflexion spéculative, Le retour et la perte dans la pensée de Hegel. Kimé, 2004, 346 pages, 29 €
Dans ce livre, dont le langage, rigoureux et précis, exige de son lecteur une familiarité préalable avec les textes hégéliens, G. Jarczyk propose tout autre chose qu’une introduction à la Science de la Logique ou un commentaire qui en suivrait pas à pas le cours linéaire. Soulignant au contraire que cette linéarité est à entendre comme l’apparence, au sens précis du terme – celui que thématise la Science de la Logique –, du procès circulaire de retour à soi du négatif dont le dynamisme est l’âme organisatrice de toute chose, elle montre qu’un tel procès accède à son écriture première au début de la Doctrine de l’essence, dans le mouvement de la réflexion, qui constitue en quelque sorte le « dire du négatif » en son épure ; tout en occupant un lieu logique déterminé, la réflexion le déborde en effet, pour laisser apparaître en elle – les nombreuses citations sur lesquelles s’appuie G. Jarczyk en font foi – l’infinie négativité qui, au delà de la Science de la Logique elle-même, est ce qui configure intérieurement l’ensemble du système, depuis sa présupposition phénoménologique jusqu’aux trois syllogismes de la fin de l’Encyclopédie. En ce sens, il est vrai que la réflexion est un schème originaire qui parvient à son accomplissement dans la logique subjective et, plus précisément, dans le procès de l’Idée absolue ; mais il est tout aussi vrai que cet accomplissement, où l’Idée ne fait que se déprendre de soi pour se refléter – comme apparence – dans l’immédiateté de la nature, demeure inintelligible hors de sa genèse : le procès négatif de l’être se disant en vérité comme essence dont la négativité redoublée se déploie, lors du périple de la logique objective, d’abord dans le phénomène, puis dans l’« apparence posée comme apparence » qu’est l’effectivité. Au fond, loin de proposer une lecture qui valoriserait indûment l’essence ou la réflexion au détriment du concept et de la spéculation, G. Jarczyk ne fait que prendre au sérieux les affirmations de Hegel lui-même, rappelant que si l’entendement est déjà « entendement de raison », la raison, quant à elle, est « raison d’entendement » ; ou encore, que ce qui a pour sens de se « sursumer », telle la forme de la représentation, loin de disparaître purement et simplement, reste partie intégrante de ce en quoi il accède à sa vérité. De ce point de vue, la philosophie n’a rien d’un discours clos sur lui-même et aveugle à l’altérité : elle est au contraire le lieu où cette altérité ne cesse de se dire et de s’écrire, en un parcours linéaire et circulaire à la fois, dont la rationalité n’est rien hors de la lenteur et de la complexité « dédaléennes », où c’est en se perdant toujours davantage que l’Idée absolue peut revenir à soi comme à un autre que soi.
Jean-Michel Buée
Daniel Colson, Trois essais de philosophie anarchiste, Islam. Histoire. Monadologie. Ed. Léo Scheer, 2004, 368 pages, 23 €
Ce livre avance des thèses souvent discutables, mais il ne manque ni d’ambition, ni d’originalité. Il s’agit d’une tentative de renouveler la réflexion philosophique d’orientation libertaire, dans la lignée du « nietzschéisme de gauche » d’un Foucault et surtout d’un Deleuze. Comme Deleuze, l’auteur décrit l’anarchie en tant qu’« étrange unité qui ne se dit que du multiple ». Les trois principaux chapitres sont dédiés respectivement à la réflexion épistémologique sur le rapport entre islam et histoire d’Abdallah Laroui, les brèches et failles du temps historique chez Hannah Arendt, et les brèches dans l’histoire que constituent les révolutions, comme celles de 1848 et 1871 (Commune de Paris). Le concept philosophique qui sert de fil conducteur dans cette diversité thématique quelque peu déconcertante est celui de « solution néo-monadologique », qui peut se résumer ainsi : tout être possède en lui-même la totalité de ce qui est, la totalité des possibles, mais, sous un certain point de vue, à travers une perspective qui lui est propre. Intéressant…
Michael Löwy
Yves-Charles Zarka, Difficile tolérance, avec la collaboration de Cynthia Fleury. PUF, 2004, 232 pages, 16 €
Si l’on interprète le contenu de ce livre à partir de la deuxième et surtout de la troisième parties, on s’aperçoit que le « traité » qui en constitue l’essentiel est tout entier commandé par les craintes venant de la présence de l’islam dans nos sociétés démocratiques. Cette religion est jugée incompatible avec le concept de tolérance, tel qu’il a été peu à peu élaboré en Occident et tel qu’il structure nos constitutions démocratiques. Et il ne peut y avoir de tolérance que réciproque. Or, les musulmans chez nous réclament des droits communautaires ou culturels spécifiques. Dans quelle mesure une démocratie tolérante, fidèle à ses principes constitutifs, peut-elle accepter des droits collectifs culturels ? Telle est la grande question qui mobilise de part en part la réflexion dans la première partie, le « Traité », autour du déploiement du concept de « structure tolérance ». Selon l’option française bien connue du refus de toute forme de communautarisme, Zarka n’admet que des droits subjectifs, refuse toute forme de droits collectifs sous prétexte qu’une communauté exerce des formes plus ou moins larvées de contrainte sur l’individu. Et même ces droits subjectifs (religieux et culturels), dans l’espace de la laïcité, excluent toute expression sous forme de signes. On voit donc se déployer une tolérance étroitement contrôlée. Elle prétend s’articuler sur les principes démocratiques ; mais faudrait-il en conclure que d’autres pays – comme l’Italie (pour les signes dans l’espace public), le Canada (pour les minorités culturelles) ou la Grande-Bretagne, qui récusent cette tolérance intolérante – ne sont pas vraiment démocratiques, et que seule la République française honore la démocratie ? Enfin, est-il si simple de définir ces régressions condamnables vers les « anciennes aliénations » ? Lesquelles ? Ne devons-nous pas nous mettre en garde contre les prétentions soi-disant libératrices de tout Etat, même démocratique ? Sous l’abstraction assez dogmatiquement affirmée des principes se cache un hexagonalisme discutable, d’autant plus qu’il est inconscient.
Paul Valadier
Sophie de Mijolla-Mellor, Le Besoin de croire, Métapsychologie du fait religieux. Dunod, 2004, 304 pages, 27 €
Ce livre est une tentative d’aller au delà de Freud en ce qui concerne la position de la psychanalyse sur le besoin de croire. Freud, pendant longtemps (de 1907 à 1939), a écrit sur la religion. Que faire aujourd’hui de l’analyse du fait religieux telle que la propose Freud ? Sa première position rend compte de l’homme qui, devant des malheurs insupportables, connaît un état de détresse, de déréliction et d’abandon ; il a alors la nostalgie de ce qu’il a vécu autrefois : un père protecteur venait l’aider à sortir du malheur. C’était un père à la fois bienveillant et tout-puissant. Or, cette nostalgie engendre chez l’être humain la foi en un Père divin toujours présent dans sa bienveillance et sa toute-puissance. La deuxième position de Freud concerne le complexe œdipien : la culpabilité du sujet d’avoir haï son père parce que celui-ci introduisait une séparation d’avec la mère et un interdit de l’inceste. Cette hostilité se retourne en amour chez le croyant en un Dieu père et maître, sachant pardonner toute faute avouée et reconnue. Mais peut-on se contenter de ces interprétations de Freud, en ce troisième millénaire où le phénomène religieux a repris une ampleur nouvelle ? L’auteur en doute, parce que, comme Jung, elle trouve que Freud ne tient pas assez compte d’un élément affectif qui fait le fond de la croyance religieuse, que Romain Rolland appelait « le sentiment océanique ». Elle pose la question de l’expérience psychique de l’extase, de la passion et de l’enthousiasme : par exemple, chez le chercheur dans l’illumination de la découverte ; l’artiste subitement inspiré ; l’analysant bouleversé par telle idée qu’il ne savait pas ; le mystique se laissant envahir par la présence d’un sacré ineffable et surprenant. Ainsi, ce livre relance la question du rapport entre savoir et croire, rapport qu’on ne peut disjoindre au niveau des affects. Par là, il demande aux psychanalystes et aux philosophes de reconnaître qu’il n’y a pas de sortie du figement dogmatique sans adhésion à notre « besoin de croire ».
Philippe Julien
Pierre Marie, Psychanalyse, psychothérapie : quelles différences ?, Aubier, coll. La Psychanalyse prise au mot, 2004, 238 pages, 19 €
Ce livre répond aux nécessités de l’heure, c’est-à-dire aux questions que pose le débat actuel sur le statut des psychothérapeutes, sur la diversité et la validité des différentes thérapies, sur la différence de celles-ci avec la psychanalyse. Il a pour objectif d’éclairer le lecteur sur son choix – même si celui-ci est rarement un effet de la raison, comme le reconnaît l’auteur. La première partie de l’ouvrage constitue un panorama des psychothérapies, de leurs présupposés, de leurs techniques, de leur visée et de leur évolution. Pierre Marie insiste sur le fait que les psychothérapies actuelles ont pris le relais des pratiques religieuses ; loin d’être nouvelles, elles naissent ou s’adaptent, parfois sous d’autres noms, au fil du temps, en fonction de découvertes scientifiques qui leur font élaborer de nouvelles conceptions de l’homme et du monde qu’elles entendent transmettre. Dans la seconde partie, plus importante, Pierre Marie distingue la psychanalyse des thérapies, non par le fait qu’elle irait « plus loin », mais que, ne se voulant pas une philosophie, elle ne propose ni conception du monde, ni règle de conduite ; c’est à l’analysant lui-même, malgré son « attente croyante » dans les pouvoirs de l’analyste, de se délier de ce qui l’empêche de vivre et de découvrir son désir : « si sens il y a, c’est un sens singulier qui ne convient qu’à celui qui parle » (l’analysant) et qu’il découvre grâce au langage et à une écoute neutre. L’auteur développe ensuite la spécificité et la méthode de la psychanalyse – plus précisément celles de la psychanalyse lacanienne.
Cécile Sales
Philippe Capelle (éd.), Jean Nabert et la question du divin, Postface de Paul Ricœur. Cerf, coll. Philosophie et théologie, 2003, 162 pages, 25 €
Fruit d’un séminaire tenu sous la direction de Philippe Capelle à l’Institut Catholique de Paris, cet ouvrage s’inscrit avec beaucoup de pertinence dans le mouvement plus large de retour à la philosophie réflexive de Jean Nabert. Nourrie de Kant et de la philosophie française de la conscience, celle-ci s’est orientée de plus en plus vers le champ de l’éthique et de la religion. Les études ici rassemblées veulent donc tout particulièrement éclairer le statut de la conscience religieuse en se centrant sur la question du divin : après une ressaisie des différentes notions en présence, est présentée une « critériologie du divin » ; sur cet effort de clarification intervient alors une analyse du « se comprendre » de la conscience, puis de la notion de témoignage, enfin de l’expérience du mal. C’est bien en tout cela la question de Dieu d’un point de vue philosophique qui est envisagée dans son rapport avec le champ religieux.
Henri Laux
Pedro Rubens, Discerner la foi dans des contextes religieux ambigus, Enjeux d’une théologie du croire. Préface par Christoph Theobald. Cerf, coll. Cogitatio fidei, 2004, 538 pages, 39 €
L’auteur, de nationalité brésilienne, commence par analyser trois expériences qui contribuent à dessiner le paysage ecclésial de son pays : celle des communautés de base, celle du Renouveau charismatique et celle du pentecôtisme. Il s’agit, dans une situation aux prises avec l’ambiguïté du religieux, de discerner l’authenticité et la vérité d’un acte de foi chrétien, sans pour autant présupposer un système clos de règles préexistantes ; il s’agit aussi, dans ce discernement, de donner une place centrale aux Ecritures chrétiennes, qui sont le seul terrain de rencontre entre les trois « configurations du religieux » énoncées plus haut. L’auteur fait alors un détour par une grande œuvre théologique du xxe siècle, s’efforçant de « penser avec Tillich », et puisant là de précieuses intuitions pour sa propre recherche ; ce détour l’aide finalement à développer une théologie fondamentale qui honore tout à la fois des exigences herméneutiques, épistémologiques et apologétiques. L’ouvrage, qui manifeste de réels déplacements par rapport aux problématiques plus anciennes des « théologies de la libération », allie le souci de l’approche « contextuelle » à la tentative d’une pensée systématique. Comme l’écrit Ch. Theobald, Pedro Rubens « écrit ainsi un nouvel épisode dans l’histoire déjà longue des échanges entre la théologie du vieux continent et celle de l’Amérique latine » (p. VIII) ; et son travail devrait aussi encourager les théologiens européens à regarder autrement leur propre contexte – au bénéfice, ici encore, d’une véritable tâche de pensée (p. VIII).
Michel Fédou
Damiano Meda, Suivre Jésus-Christ, dans la vie et les écrits du bienheureux Antoine Chevrier (1826-1879). Traduction française revue par Yves Musset. Cerf, 2004, 300 pages, 35 €
Le P. Yves Musset publiait en 2000, dans la collection « Jésus et Jésus-Christ » chez Desclée, une étude exploitant sa longue fréquentation des nombreux manuscrits du fondateur du Prado : Le Christ du Père Chevrier (cf. Etvdes, mars 2001, p. 428). Il revoit maintenant pour l’édition française la thèse italienne présentée à la Grégorienne, en 2000 également, par son collègue. Le nouvel ouvrage repose, lui aussi, sur une connaissance directe des inédits, la démarche visant à analyser de façon privilégiée ce que l’on peut reconstituer de l’expérience spirituelle vécue par le prêtre lyonnais, en lien avec son souci du catéchisme pour les enfants pauvres, et avec son travail de formation, pour de telles tâches, de futurs prêtres attachés à suivre le Christ pauvre. Un deuxième volet de la recherche reconstitue de façon plus systématique une spiritualité, relisant le lien organique des thèmes dominants. Sont décrites alors les orientations du discernement dans l’aide à d’autres personnes. Un peu à l’écart des lignes habituelles de la réflexion du P. Chevrier (déclaré bienheureux par Jean Paul II en 1986, à Lyon), D. Meda relève de façon suggestive que le rôle de l’Esprit Saint dans la vie des fidèles est interprété par l’abbé Chevrier, en lien avec la scène de l’Annonciation, par des images maternelles (p. 167-169 ; le P. Musset, en 1997, avait consacré à l’Esprit Saint et ses dons, selon les écrits de Chevrier, une étude restée inédite). Sur nombre de points, Meda remarque des rapprochements avec la tradition ignatienne, mais on voit aussi que la spiritualité du fondateur du Prado était réservée face à la vogue, nourrie par des jésuites au xixe siècle, de la dévotion au Sacré-Cœur (p. 243-245). Regrettons que ne soit pas donnée une description plus précise du « tableau de Saint-Fons », difficile sans doute à reproduire maintenant. L’ouvrage cité du P. Musset en donne une idée (p. 213-216) qui aide à bien saisir les références faites par Meda à la « trilogie » : crèche, calvaire, tabernacle. Si la construction de l’ouvrage est quelque peu académique, les citations sont bien amenées et retiennent l’attention.
Pierre Vallin
Eric de Moulins-Beaufort, Anthropologie et mystique selon Henri de Lubac, « L’esprit de l’homme » ou la présence de Dieu en l’homme. Cerf, coll. Etudes lubaciennes 111, 2003, 936 pages, 80 €
L’étude procède d’une conviction exposée dès les premières pages : la pensée de H. de Lubac est une pensée organique, et l’anthropologie en est le nœud. Un premier parcours s’attache aux mots « mystère », « image » et « esprit », montrant qu’ils signifient la réalité de l’homme dans son irréductible originalité. De là, l’auteur reprend le dossier relatif au « surnaturel », s’efforçant de mettre en lumière la position exacte de H. de Lubac sur ce thème si controversé ; il montre notamment comment son « idée de l’homme » permet d’ouvrir l’homme au Mystère qui vient vers lui et de l’inviter à y coopérer. L’anthropologie ainsi dégagée se vérifie dans les divers champs de l’expérience : par son unité intérieure, par sa communion avec tous, par son union à Dieu, l’homme se personnalise en rencontrant le Dieu absolument personnel. L’anthropologie lubacienne est finalement caractérisée comme une « anthropologie de l’espérance ». Cette étude très riche donne accès à ce qui, à travers la grande diversité des thèmes abordés par H. de Lubac, en fait la cohérence fondamentale : l’idée chrétienne de l’homme, dans sa relation au Mystère révélé en Jésus-Christ.
Michel Fédou
Patrick Cabanel, Juifs et protestants en France, Les affinités électives, xvie-xxie siècles. Fayard, 2004, 350 pages, 20 €
Le protestantisme français a trouvé en Patrick Cabanel un vrai porte-parole, un historiographe qui le reconnaît en ses justes combats et en ses mérites. Qu’il s’agisse, dans un précédent livre, de décrire l’apport de la minorité religieuse aux fondements porteurs de la République laïque, ou, dans celui-ci, de montrer sa durable empathie à l’endroit de la communauté juive française, le propos est enthousiaste. Il l’est d’autant plus que l’auteur semble craindre pour les temps présents un affaiblissement de l’identité protestante, du fait d’une assimilation grandissante à son environnement. Tant de compliments anxieux de l’avenir ne manquent pas d’émouvoir. Mais, au demeurant, qui sont donc ces protestants français : Pourquoi leur exception ? De fait, s’ils sont une exception minoritaire en France, ils sont aussi, pour Patrick Cabanel, une exception protestante dans le monde, se distinguant de tous ces protestants majoritaires d’Angleterre, d’Allemagne, des Etats-Unis, eux si intolérants. A la question, deux réponses valent explication. D’une part, Calvin n’était pas Luther, et l’on ne trouve aucune trace d’antisémitisme chez lui. D’autre part, le fait d’être une minorité longtemps persécutée a encouragé une disposition d’esprit qui ouvrait à l’attention aux autres. L’énumération est alors le vecteur de la démonstration. C’est notamment la longue énumération de tous les grands noms protestants qui ont pris fait et cause pour Dreyfus. C’est celle de tous ceux qui se sont engagés dans la résistance. Le poids d’une communauté qui a longtemps grandi dans l’endogamie fait évidemment impression. Mais ne risque-t-on pas, à force d’hagiographie identitaire, une confusion du propos ? La priorité donnée à l’énumération de hauts faits saisis chacun dans un instant précis a ses bizarreries : par exemple, tel héros, repéré comme dreyfusard, est retrouvé par la suite sous les habits d’un collaborateur sans qu’aucune question ait à être posée sur ce curieux parcours. Où sont les débats, les divisions, les aveuglements dans les temps difficiles qui sont évoqués ? Il serait difficile de dire qu’ils n’ont pas existé. Or, l’auteur les élude trop souvent, ainsi qu’en témoigne un étrange résumé de Belle du Seigneur : voulant montrer l’exemplarité du mariage d’Albert Cohen avec une fille de pasteur, il se voit obligé de gommer les passages les plus significativement tendus de ce livre. Serait-ce là fidélité à la Réforme ?
Pascale Gruson