Etudes
S.E.R.

I.S.B.N.sans
140 pages

p. 531 à 535
doi: en cours

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Carnets d'Études

Tome 401 2004/11

Le Roi se meurt, de Eugène Ionesco, au Théâtre Hébertot [yy1]

Ionesco, qui avait écrit Le Roi se meurt « pour apprendre à mourir », disait qu’il s’agissait moins d’une pièce de théâtre que « d’une sorte d’exercice spirituel ». Jamais il n’a approché de plus près ce que je nommerais un langage du silence, où le rire se fait de plus en plus étouffé, de plus en plus rare, alors que le roi s’avance vers sa fin. On ne peut pas rire pendant ce temps-là, lorsque le temps précisément s’amenuise, au bord de se défaire, révélant son rapport à l’Infini – comme dirait Levinas...
Ce dérisoire et poignant Bérenger Ier, c’est bien l’Homme, roi de la Création, dont le royaume diminue à vue d’œil comme l’âge et le nombre de ses habitants. Ils étaient neuf milliards autrefois ; il n’y a plus que mille vieillards (« Ils trépassent pendant que je vous parle », constate la reine Marguerite) et quarante-cinq jeunes gens, dont nul ne voulait ailleurs. « Rapatriés à vingt-cinq ans, ils en ont quatre-vingts au bout de deux jours. » Mais le roi est « encore tout jeune », proteste Marie, sa seconde épouse éplorée. « Il l’était hier, il l’était cette nuit. Vous allez voir tout à l’heure », constate la vieille reine et première épouse du malheureux Bérenger, qui entre en scène d’un pas sautillant, avec un sourire d’innocent du village. Prodigieux Michel Bouquet, remplissant le théâtre à ras bord, dès la première minute, de sa rayonnante présence !
Nous le verrons peu à peu vieillir sous nos yeux, se rétrécir, s’immobiliser, se réduire sur une chaise roulante à n’être plus qu’un visage, un regard, un rêve intérieur, au terme d’un long et terrible combat, où le corps et l’âme dénouent leurs nœuds dans une agonie à la fois cocasse, poignante et mystérieusement apaisée. Mais il résistera longtemps. Roi absolu, roi de ses douleurs, pourquoi ne commanderait-il pas aussi à la mort ? Bien sûr, son pouvoir n’est qu’une illusion, malgré les cris mécaniques du garde qui souligne ses ordres ou ses réflexions, et il est contraint de ruser en voyant que ses commandements demeurent lettre morte !
C’est alors la vieille reine (admirablement jouée par Juliette Carré, épouse de Bouquet, et ce face-à-face, presque au delà du jeu, est bouleversant) qui le maintient de force dans le réel, à l’inverse de la jeune reine Marie qui partage et nourrit ses illusions [2]. Celle-ci voudrait que le temps se retourne et s’arrête : « Il n’y a plus de temps. Le temps a fondu dans sa main », réplique Marguerite. « On m’a trompé ! On aurait dû me prévenir », se plaint le roi.
Marguerite – On t’avait prévenu.
Le roi – Tu m’avais prévenu trop tôt. Tu m’avertis trop tard. Je ne veux pas mourir… Je ne voudrais pas. Qu’on me sauve puisque je ne peux plus le faire moi-même.
Le médecin – Il n’a jamais été prévoyant, il a vécu au jour le jour comme n’importe qui.
Le pauvre Bérenger Ier, avait toujours eu l’intention de se préparer, mais il se sentait si jeune ! Il remettait à plus tard. S’il avait un siècle devant lui, il aurait peut-être le temps. Il ne lui reste qu’une heure. « Une heure bien remplie vaut mieux que des siècles de négligence », lui confirme le médecin. « Cinq minutes suffisent, dix secondes conscientes. On lui donne une heure : soixante minutes, trois mille six cents secondes. Il a de la chance. » Certes, il a beaucoup régné, travaillé. Des « travaux d’Hercule », proclame le garde ; du « bricolage », souligne Marguerite. Ce que confirme Juliette, la bonne à tout faire du palais : « Pauvre Majesté, pauvre Sire, il a fait l’école buissonnière. » – « J’aimerais redoubler », balbutie notre roi sans couronne. – « Tu passeras l’examen. Il n’y a pas de redoublants », achève impitoyablement Marguerite. Et l’heure tourne, les minutes s’écoulent, les secondes s’envolent en fumée. Notre roi-écolier, qu’on transporte çà et là sur son trône à roulettes, apprend à ne plus exister, et se déprend de tout ce qu’il aimait : la littérature, Mozart, les statues, les souvenirs… Les « pilules euphoriques » du médecin n’ont plus de pouvoir. Avec l’aide de Marguerite, il apprend à penser, à dépasser ses nostalgies. « Ne parle plus, tais-toi, reste dedans. »
C’est pourtant alors que se glisse une scène merveilleuse entre le roi et Juliette, la pauvre femme de ménage du palais [3]. Elle ne peut que se plaindre de la dureté de sa vie, de la dureté de la vie tout court, que le roi mourant exalte, avec une sorte d’émerveillement enfantin, à l’heure où il va tout perdre. Dans la lumière blême de l’aube, il faut voir toutes les lumières : « la bleue, la rose, la blanche, la verte, la blême ! »
Juliette – Je vide des pots de chambre. Je fais les lits.
Le roi – Elle fait les lits ! On y couche, on s’y endort, on s’y réveille. Est-ce que tu t’es aperçu que tu te réveillais tous les jours ? Se réveiller tous les jours… On vient au monde tous les matins.
Le mal au dos, le mal aux reins, c’est l’expérience du corps, d’avoir un corps, de le sentir. Et la merveille de marcher, d’ouvrir une porte, de descendre un escalier, le miracle de découvrir le ciel chaque jour ; même l’ennui, la colère, l’agitation des autres, on les touche, on est touché, « une féerie tout ça, une fête continuelle ». La scène est admirable et correspond bien à une part profonde de Ionesco (si pessimiste de nature), car peu de temps avant sa mort il avait déclaré, lors de la troisième « Nuit des Molière » : « Soyons gais, mais ne soyons pas dupes. Une seule issue, peut-être ? C’est encore la contemplation, l’émerveillement […] tant que cela nous sera possible. »
Michel Bouquet, avec un art immense, passe de l’égarement à l’innocence, de l’angoisse à la transparence visionnaire, de la crispation affolée à la grâce d’abandon, au fur et à mesure que Marguerite l’amène à un dépouillement plein de douceur. Devenu aveugle, il regarde dedans. « Je vois les choses, je vois le temps. » Mais la vieille reine l’exhorte splendidement : « Lance ton regard au delà de ce que tu vois. Derrière la route, à travers la montagne, par delà la forêt que tu n’as jamais défrichée. » Tous s’en vont, le médecin, le garde, la bonne et, bien sûr, Marie, la jeune épouse. Il devient sourd, entend à peine une vague rumeur et la voix de Marguerite qui, dans un sublime ultime appel, le redresse, le conduit, le guide, au delà de toute possession, même celle de son moi, plus haut, encore plus haut, monte, encore plus haut, encore plus haut, encore plus haut, jusqu’à l’abandon, jusqu’au don de ses dix doigts, l’un après l’autre, de ses deux bras, de sa poitrine, de son souffle : « Et voilà, ton cœur n’a plus besoin de battre, plus la peine de respirer. C’était une agitation bien inutile, n’est-ce pas ? Tu peux prendre place. » Le roi n’était peut-être qu’un clown, mais pareil aux Fous de Shakespeare qui, selon Simone Weil, sont des personnages sacrés.

Le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc, de Charles Péguy, Adaptation et mise en scène de Jean-Paul Lucet, avec Françoise Seignier (Mme Gervaise), Delphine Haber (Jeannette) et Pascale Chemin (Hauviette), Au Théâtre 14 - Jean-Marie Serreau

« L’étonnant livre ! », s’exclamait Gide à la parution du Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc. « Rien, depuis L’Arbre de Claudel, ne m’avait imposé davantage. J’écris mal ressaisi, tout ivre… Ici, Péguy n’explique rien, il re-présente ; c’est-à-dire il remet au présent ce passé. Nul archaïsme. Sinon que la misère était plus grande alors, cet alors pourrait être aujourd’hui [4]. » C’est dire à quel point cette œuvre impressionnante se révèle d’actualité, et en même temps, d’une certaine manière, intemporelle. Sa représentation en tout cas est plus que jamais nécessaire. Mais sa grandeur exige beaucoup de dépouillement, une véritable humilité dans le jeu, comme le montre ici la belle présence intérieure des trois comédiennes dont les visages, à peine sculptés par la lumière, sont transilluminés par les feux croisés de leurs regards [5].
Alors monte, avec le naturel du génie, la parole enfin visible, à ras de terre et pourtant sublime. Ce cri et ce murmure dénoncent le mystère du mal – qu’aucune cité terrestre n’abolit : la faim des pauvres, l’exploitation des faibles, la torture des vaincus – pillages, cynisme, violences de toutes sortes. Comment tuer la guerre, combattre l’horreur, instituer la justice, délivrer la liberté de ses chaînes ? Jeanne, Hauviette, Gervaise entremêlent leurs voix et s’affrontent en apparence, se portent, se complètent l’une l’autre, s’approchent en aveugles d’un secret indicible. La révolte de Jeanne, sous la plume de Péguy, retentit éternellement, renaît d’âge en âge, nous brûle, nous somme d’agir. Mais l’innocence de Hauviette, son enfance sans mémoire, n’est pas moins irremplaçable, si l’on ne veut pas que cette révolte (devenue injuste à son tour) se corrompe en orgueil ou en angoisse maladive [6]. Et Gervaise accroît le scandale du mal jusqu’à l’infini, puisqu’elle le dévoile au cœur même de Dieu, dans le cri insondable poussé sur la Croix. Quel est ce silence qui recouvre notre monde ? « Un Dieu tombé en avant sur la face… un Dieu prostré sur la surface de la Terre. »
Ce qui est beau, ici, c’est la manière dont l’humanité bouleversante de ces échanges débouche sans cesse sur la plus haute lumière surnaturelle. La petite Jeanne – qui commence son Notre Père par la formule Trinitaire : Au nom du Père, et du Fi, et du Saint-Esprit – n’ose pas faire en même temps son signe de croix, tellement elle a honte de n’être pas exaucée, car le Règne de Dieu s’éloigne toujours plus. Son nom est blasphémé chaque jour, les enfants ont faim plus que jamais, le pain du corps leur manque et, sans qu’ils le sachent, le pain de l’âme, « la seule faim qui laisse dans le ventre un creux impérissable ». Mais elle parle aussi d’une façon merveilleuse du bonheur de ceux qui ont connu Jésus vivant, qui l’ont écouté, touché, suivi, ont partagé ses repas et communié au battement de son existence humaine.
Hauviette, elle, vit au jour le jour, à chaque instant, à chaque prière. Elle partage son pain avec chaque enfant affamé croisant sa route, sans penser à tous les autres. Elle se sent seulement responsable de cela. Elle n’a pas peur d’être damnée, parce que tant d’âmes en apparence se perdent. Elle fait confiance à Dieu, comme la bienheureuse Julienne de Norwich dans le terrible xive siècle, à qui Jésus apparaît, lui disant : « All shall be well... Tu verras, tout sera bien finalement » ; et elle dit, comme la petite Thérèse : « Jamais on ne me fera croire qu’il faut avoir peur du Bon Dieu. »
Et Madame Gervaise, tourmentée en secret comme Jeannette par l’apparente perdition universelle [7], telle qu’elle la médite dans sa terrible prière sur les douleurs de la Vierge au pied de la Croix, est la même qui répond à Jeannette, avec une plénitude mystique admirable : « Il est là comme au premier jour./Il est là parmi nous comme au jour de sa mort.//Eternellement il est là parmi nous autant qu’au premier jour./C’est la même histoire, exactement la même, éternellement la même qui est arrivée dans ce temps-là et dans ce pays-là et qui arrive tous les jours dans tous les jours de toute éternité.//Tous les hommes sont aimés sous le regard de Dieu/[…] Tous les hommes sont sacrés./Tous les hommes sont à Dieu sous le regard de Dieu. »
Oui, c’est toujours la même Présence, dans le temps, hors du temps ; le même combat chaque jour à reprendre ; la même Foi, dans la nuit.
 
NOTES
 
[1]Mise en scène parfaite de Georges Werler, qui pense que cette pièce est « le plus grand chef-d’œuvre du siècle dernier ». Il reprend et approfondit encore son ancien travail, avec les mêmes immenses comédiens, dont l’âge illumine le génie.
[2]Jouée par Valérie Karsenti, en poignant contraste avec la majestueuse et terrible reine Marguerite.
[3]Interprétée par Nathalie Niel. Alors que l’implacable médecin est incarné par Jacques Zabor, et le garde par le savoureux Jacques Echantillon.
[4]Et qui oserait affirmer, hélas, que la misère et la violence sont moins grandes aujourd’hui, dans l’ensemble du monde, que dans la France du xve siècle ?
[5]La grande Françoise Seignier (qui a si souvent interprété Madame Gervaise) rayonne magistralement tout au long de la pièce, sans écraser Delphine Haber, qui est une Jeannette vibrante, déchirée.
[6]Pascale Chemin sur-joue un peu trop, à mon goût, le rôle de Hauviette, où l’on aimerait plus de simplicité et d’innocence.
[7]Ici, il faut bien dire que la perpétuelle répétition (dans la bouche de Jeannette et de Madame Gervaise) du terme damnation éternelle reflète l’angoisse personnelle de Péguy au sujet de l’Enfer, et ne correspond ni à la figure historique de Jeanne, ni aux propos de G. de Norwich comme de la « Petite Thérèse » que je viens de citer. Et souvenez-vous de la parole que le jeune François de Sales, alors étudiant, a entendu le Christ lui dire, dans une église du Quartier Latin : « Je ne m’appelle pas celui qui damne. Mon nom est Jésus. »
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