2004
Études
Carnets d’Études
Cinéma
Mizoguchi, le sublime paradoxal
Les lecteurs fidèles d’Etudes ont noté que, depuis quelques mois, la rubrique cinéma s’est enrichie d’un nouveau genre : la recension de films sortant en DVD. Non pas concession à quelque mode, mais reflet de l’évolution profonde des temps, cet intérêt pour l’édition DVD aujourd’hui florissante nous conduit à privilégier une part surtout de cette activité : la réédition de films reconnus comme classiques, ou qui sont en train d’acquérir ce statut par leur nouvelle présentation. Certes, des films récents sont aussi édités dans ce format domestique dont la qualité, notamment sur le plan sonore (cet éternel parent pauvre), n’est plus guère à démontrer, mais nous les recensons plutôt lors de leur sortie en salle. Le DVD nous intéresse davantage en tant que phénomène majeur de la « patrimonialisation » présente de la culture. Qu’on s’en afflige ou qu’en s’en réjouisse, le recyclage du passé domine esthétiquement un présent pour le moins exsangue. Ce n’est pas tant la création contemporaine que sa diffusion qui est en cause : des œuvres admirables naissent encore, mais leur mode de production, de plus en plus précaire, tend à réduire leur diffusion aux circuits parallèles. C’est moins le cas pour la réédition de chefs-d’œuvre anciens, d’autant que celle-ci s’accompagne parfois d’un réel travail éditorial, qui replace ces films rares dans une perspective intelligemment historique et esthétique. Le flot excessif des parutions noyant ces perles dans la boue de la quantité, donc de la médiocrité, signaler aux lecteurs ces exceptions est aujourd’hui essentiel pour que continue à vivre une certaine idée de l’art, et donc de la vie.
L’édition chez Opening de deux coffrets consacrés à neuf des onze derniers films de Mizoguchi est un tel événement qu’elle renvoie l’actualité des salles à sa juste place, pour le moins modeste. De 1951 à 1956, le cinéaste japonais « quintessencie » son art jusqu’au point ultime de la perfection terrestre. Plutôt que d’insister sur les célèbres Contes de la lune vague après la pluie ou La Rue de la honte, on préférera recommander ces diamants intimes que sont, entre autres, Les Musiciens de Gion et surtout Miss Oyu, mélodrame contemplatif qui en étonnera plus d’un, croyant associer toujours Mizoguchi à la véhémence. Le propos est certes aussi dur, mais la forme s’y déploie dans une tendresse toute musicale. La musique est d’ailleurs le maître mot de ce moraliste travaillé par une beauté paradoxale, une beauté jamais décorative, mais source de vérité. Comme le dit fort bien Jean Douchet dans son bonus de La Rue de la honte, « Mizoguchi envisage le rôle de l’artiste non comme celui d’un fabriquant d’une beauté artificieuse et aliénante qui renchérit la valeur marchande, mais comme celui d’un chercheur qui utilise le cinéma comme un instrument de connaissance. Mizoguchi a pour but de découvrir la complexité de la réalité ; l’une, infernale et terrifiante, qui se donne comme la réalité du monde ; et l’autre, qui soit en définitive la vraie : la réalité affective. »
La forme privilégiée par Mizoguchi est celle du mélodrame ; en séquences fluides et inflexibles, elle lui permet de sublimer les tensions d’un monde régi par la dette, ce filet qui piège l’humain, en une harmonie supérieure, celle d’une conscience enfin libérée du poids de l’injustice et de la barbarie.
Philippe Roger
Adieu, de Arnaud des Pallières
Dans les premiers plans de
Adieu, la stridence répétitive d’une guitare électrique et les bruits de l’usine où l’on suit la construction d’un camion nous plongent d’emblée dans une expérience violente : c’est à la fabrication d’un monstre que nous avons l’impression d’assister. Ce camion sera le point de jonction furtif entre les deux fils narratifs : l’histoire d’Ismaël, qui raconte en voix
off, dans une lettre à sa fille, sa fuite de son pays, l’Algérie, en la comparant à la parabole de Jonas ; l’histoire d’un enterrement, chez une famille d’agriculteurs qui, on le pressent, fut autrefois fortunée. L’un des trois fils est mort ; la mère est visiblement déjà absente ; les funérailles rassemblent la fratrie (Olivier Gourmet, Laurent Lucas) autour d’un père effondré et aphone (Michael Lonsdale). Le camion transporte, on le devine dans une séquence, des immigrés clandestins parmi lesquels Ismaël, que l’on verra reconduit à l’aéroport. Il croise sur la route la voiture de l’un des membres du « clan ». Ce camion est-il le simple accessoire qui fait se rejoindre les deux voix d’un film « choral », à la manière de
Short Cuts de Robert Altman ou de
Magnolia de Paul Thomas Anderson ? Non. Arnaud des Pallières, qui écrit et monte ses films lui-même, n’a rien d’un faiseur, d’un poseur. S’il fait se frôler deux histoires, c’est moins pour ménager un suspense quant à leur recoupement possible, que pour souligner le scandale que celles-ci aient lieu au même moment, au même endroit – dans le même monde. Etrange récurrence de cette question des « univers parallèles » qui apparaissait de façon tout aussi politique dans
Dancing
[*] de Pierre Trividic, Patrick Mario Bernard et Xavier Brillat : les clandestins voyageant dans des camions – pour parfois y mourir étouffés ou frigorifiés – pénétraient déjà l’intimité confortable du couple de
Dancing par le biais des journaux télévisés et radiophoniques, de même qu’ils viennent ici doubler d’un autre « adieu » celui que la famille adresse au frère mort. Tenir ensemble dans un même film deux histoires, les rapprocher sans pour autant les nouer ensemble, tel est le pari formel de
Adieu. Tel était également le principe structurant de
Disneyland mon vieux pays natal, un moyen métrage bouleversant commandé par
Arte à Arnaud des Pallières en 2000, qui rapprochait déjà le voyage au parc Eurodisney et la terreur enfantine face à certains contes ou, pire, à la mémoire du camp de Drancy, sans pour autant superposer bord à bord les comparés et les comparants. De ces rapprochements qui ne s’offrent jamais comme des réductions d’un élément à un autre, naît la puissance décuplée de la métaphore – de là aussi naît l’inquiétude.
C’est la force de ce cinéma qui maintient une exigence de verticalité, de poésie. De même que dans le monde réel nous effectuons toute une série de choix entre nos différentes sensations à un moment donné, la densité formelle de Adieu nous laisse tirer les fils de son tissu serré de bruits, de paroles et d’images jamais redondants l’un par rapport à l’autre. La puissance de ce film-expérience rachète largement l’agacement que provoque parfois la résistance du sens.
Mais le cinéaste ne renonce pas, malgré cette « verticalité », cette densité formelle, à raconter des histoires : Adieu n’est pas un film expérimental. S’il brasse littérature – de Moby Dick, sa matrice, à Duras –, musique, politique, métaphysique, c’est pour les lier, non pour les exhiber comme des références culturelles réservées à un cercle de lettrés. Entre matérialité de la machine et intimité de la voix off, il s’égare parfois dans l’écart, nous perdant au moment où il voudrait précisément que nous portions toute notre attention à sa nature double. Sa gravité, sa construction, plus poétique que narrative, prêtent facilement le flanc à l’accusation de pesanteur caractéristique d’un certain cinéma d’auteur. Mais il ne faut pas confondre le choc qu’immanquablement l’on ressent à première vision, voire la crispation que notre volonté de tout comprendre peut provoquer, avec la conclusion sans appel d’une emphase creuse. Oui, Adieu parle du deuil, de la déréliction, de l’hospitalité ou de l’inhospitalité des familles et des pays, mais il se refuse à résoudre pour nous ces questions, à les enserrer dans les filets d’une narration convenue ou d’un « message » pré-pensé. Ce film creuse le mystère, comme le faisaient en 2003 Dancing et Shara.
Charlotte Garson
Le Pont des Arts, de Eugène Green
Nous sommes à Paris, à la fin des années soixante-dix. Natacha Régnier, lumineuse, au sommet de son art, incarne une jeune chanteuse, Sarah, dans un groupe de musique baroque. Sous la direction d’un chef cruel et cynique, Denis Podalydès, elle prépare l’enregistrement du Lamento della ninfa de Monteverdi. Ce sera son premier succès.
Autour de cet événement musical gravitent sept personnages. On peut voir le film « composé » comme un quatuor et un trio : deux couples jeunes et un trio d’hommes adultes. D’une part, Sarah et son compagnon, Manuel (Alexis Poiret). Puis un couple d’étudiants en philosophie, Pascal (Adrien Michaux) et Christine (Camille Carraz), un couple qui ne « s’entend » pas. D’autre part, autour du chef baroqueux surnommé « l’innommable », deux fantoches sinistres qui s’agitent entre les allées du pouvoir et les alcôves de l’art.
Dès la première séquence, un dialogue entre nos deux étudiants en philo, dans une chambre du Quartier Latin ; le ton est donné. Eugène Green a imposé à ses comédiens « la diction baroque » : ils parlent le français d’aujourd’hui avec la prononciation supposée du xviie siècle, en soulignant toutes les liaisons : est-ce un parti pris zesthétique ? Où finit la comédi-e ? Où commence le ridicule ? Voici comment on cause, sur un ton compassé, dans le film, pour se dire à peu près : « Si vous ne l’aimiez vraiment pas, vous zûtes plaqué ce mec. » Quelle que soit l’intention, l’effet à l’écran est plutôt désastreux, et le spectateur a surtout envie, au bout de quelques minutes, de quitter la salle.
Pour une fois, je vais cependant essayer de défendre un film qui a tout pour déplaire, un vrai film maso – que dis-je, carrément suicidaire –, auprès duquel le parler bressonien (auquel, évidemment, Eugène Green se réfère) apparaît comme la quintessence du naturel. A bien des égards, voici un film exaspérant : par ses partis pris, ridicules et naïfs ; par une application studieuse à rater ses effets à coups de caricatures grossières : ainsi l’homosexuel adipeux, ami du musicien et valet d’un ministre, qui enseigne à un jeune comédien – avec des intentions évidentes – comment jouer Racine en chemise de nuit, et en révélant le « sous-texte »… Ou le musicien « innommable », qui hoquète avec son faux accent anglais et ne parle que pour vomir des injures.
Voudrait-on mettre ces faiblesses sur le compte d’un essai, d’une expérience courageuse mais maladroite ? Impossible. Car Eugène Green n’est pas un apprenti cinéaste ; il en est à son quatrième film, et persiste dans ses choix esthétiques. Non seulement il les assume, mais il les affiche ; il les proclame puisqu’il se veut par ailleurs théoricien du 7e art ; et ses écrits, comme ses films, ont suscité l’enthousiasme d’une pléiade d’admirateurs fervents.
Alors, pourquoi défendre un cinéma qui a déjà son petit public et ses grands avocats ? Certes pas pour les rejoindre, car, si j’ai bien compris, ils aiment Eugène Green avec ses défauts, pour ses défauts. C’est tellement beau, tellement fort, n’est-ce pas, de faire passer les faiblesses pour des qualités, et la maladresse pour la révélation d’un style ! Cela se nomme tout simplement snobisme ; et, malheureusement, il y a beaucoup de snobisme dans Le Pont des Arts, comme autour de lui.
Alors, enfin, pourquoi défendre ce film ? Eh bien ! je confesse qu’il me touche, me bouleverse même parfois, malgré ses défauts, à travers ses défauts. Grâce à Natacha Régnier, d’abord, qui, elle aussi, passe à travers l’afféterie persistante de son metteur en scène. Car la même caméra frontale, policière, qui enferme les autres personnages dans une cage sans air pour les ridiculiser le plus souvent, l’écrase elle aussi ; mais, cette fois, la douleur perce l’écran, et le spectateur – comme chez Dreyer – ne peut qu’être submergé par la compassion. Natacha Régnier n’est d’ailleurs pas la seule capable de donner un sens à ce cinéma de la cruauté. Car si Eugène Green n’est guère doué pour la satire, et encore moins pour l’humour, il sait – et cela a plus de prix à mes yeux – filmer mieux que personne les larmes et le désespoir. Pas seulement le désespoir de quelqu’un, mais aussi le désespoir d’une époque. En situant l’action vers 1980, ce film s’inscrit dans le prolongement du Diable probablement, où Bresson, seul parmi tous les cinéastes, sut saisir le vide de l’après-68 et le désespoir muet des enfants perdus sous l’effondrement des idéologies.
Oui, Eugène Green sera peut-être, un jour – bientôt, je l’espère –, un grand cinéaste, pour peu qu’il veuille considérer le spectateur, accepter de le rencontrer humblement, au lieu de l’épater, voire le terroriser sottement avec ses petits copains. Car il a des choses tellement plus essentielles à nous dire, sur le mal – aujourd’hui et toujours –, et la noblesse, la grandeur invisible des enfants qui ont le pouvoir incroyable de désarmer le diable.
Tant mieux, après tout, s’il ne sait pas filmer les Trissotin, les cuistres, les pitres universitaires compassés ou les tristes valets du pouvoir. Eugène Green ne sera jamais Lubitsch, ni Bresson d’ailleurs ; on ne lui en demande pas tant. Alors, vite, qu’il creuse son sillon, au lieu de nous assommer de son dandysme. Qu’il garde son insolente maîtrise pour nous faire partager sa fascination de l’eau et de la mort. Qu’il exalte la palpitation trompeuse des lumières de la ville sur le fleuve aux senteurs d’épaves. Là, l’épigone de Bresson saura nous faire oublier le maître. Car il sait si bien filmer la séduction de l’eau, la nuit, le noir silence où viennent se noyer nos amours.
Tant mieux, après tout, si Eugène Green ne sait pas filmer le diable : on sait bien que le génie de celui-ci est de nous persuader qu’il n’existe pas. Tandis que le spectateur existe, lui, et c’est avec lui – et non contre lui – qu’il faut se battre, pour créer. Oui, il faut construire « le pont des arts » ; et il ne suffit pas de s’appuyer sur lui pour nous balancer, avec la désinvolture de « l’innommable », une petite leçon conclusive et paresseuse sur le dédain de la réalité, un petit sermon tristounet sur « on ne peut aimer que ce qui n’est plus ».
Là, je ne marche pas, et personne ne marchera ; car on ne peut pas tricher avec le cinéma, qui filme des êtres vivants et non des porte-parole. Il faut choisir, et la caméra exige d’abord que l’on respecte ce qui est. Si Natacha Régnier émerge de l’enfer du film – un enfer peuplé de bonnes intentions –, c’est parce qu’elle a su rester elle-même, résister, comme le réel résiste à ce que l’on voudrait parfois lui faire dire.
Il me faut maintenant rassurer le spectateur qui osera affronter ce film, et je l’y encourage résolument, malgré tout, car il y a des moments sublimes dans cette œuvre écartelée. Et n’est-ce pas l’humble réalité d’un pont – sa fonction, son art, justement – que de résister à ce qui l’écartèle ?
Jean Collet
2046, de Wong Kar-wai
Voici près de quatre ans que nous attendions le nouvel opus du Wong Kar-wai, depuis le succès aussi inattendu que mérité du très beau In the mood for love. Annoncé pour le festival de Cannes en 2002, puis en 2003, sélectionné finalement en compétition officielle en mai 2004 sans même avoir été vu (seuls des rushes auraient été montrés à l’équipe de sélection), 2046 arriva (en jet privé dans un couloir aérien réservé, comme lorsque La Joconde se déplace, paraît-il…) le vendredi 21 mai dernier sur la Croisette, trop tard pour les séances du matin et de l’après-midi, mais in extremis pour être projeté en soirée. Si Thierry Frémeaux, le directeur artistique du Festival, disait « ne pas avoir encore vérifié dans les archives s’il y a déjà eu des précédents de ce type dans l’histoire du Festival », une chose était certaine, c’est que la mise en scène de 2046 avait commencé bien avant la projection…
Dans le Hong-Kong des années soixante, Chow, l’écrivain-journaliste de In the mood for love (Tony Leung, avec sa fine moustache et ses cheveux impeccablement gominés), tente d’achever, dans la chambre d’un petit hôtel où il vit, un livre de science-fiction, nourri de ses conquêtes féminines, qui se situe en 2046… Les premières images du film sont donc celles d’une ville futuriste imaginée par Chow et ressemblant étrangement à la Métropolis de Fritz Lang, avec des tours immenses, des autoroutes aériennes et des ponts suspendus où défilent des trains à toute vitesse. C’est une ville, nous dit-on, où l’on se souvient de tout ce qui fait une vie, où l’on se rappelle les moindres détails de son passé ; en un mot, un lieu où la mémoire est intacte, mais d’où l’on ne revient jamais… Cependant, 2046, c’est aussi le numéro de la chambre d’hôtel où a logé et a été assassinée une femme de la rue que Chow autrefois a aimée, et c’est la raison pour laquelle il s’est installé depuis dans la chambre mitoyenne, la chambre 2047…
En s’appuyant sur cette double intrigue séduisante, on se dit immanquablement que Wong Kar-wai va orchestrer des allers-et-retours incessants entre les années soixante et les années 2040, pour tenter de brouiller les cartes du temps et essayer tout simplement de nous faire perdre l’équilibre chronologique de nos propres amours… On espère alors (en pensant un peu à l’œuvre de Resnais et à Je t’aime, Je t’aime, en particulier) que cette construction mentale, cette mise en abîme aux mille déclinaisons possibles mêlera le travail de mémoire à celui – si loin, si proche – de l’imagination. On attend secrètement que la (science-)fiction fasse résonner les souvenirs du héros et que l’imagination de l’écrivain serve le propos du cinéaste. Mais, très rapidement, les scènes futuristes à bord d’un train métallique, où l’on croise des androïdes mutiques censées incarner les femmes que Chow a connues jadis, n’éclairent en rien le passé de ce don Juan pourtant familier : elles apparaissent même très vite comme un artifice de narration plus alambiqué que nécessaire.
Reste alors le passé et les réveillons de Noël 1967, 1968 et 1969. Les scènes langoureuses ressemblent, à s’y méprendre parfois, à celles de In the mood for love, dont 2046 serait en quelque sorte à la fois une suite et un remake un peu brouillon : en créant une succession de rencontres dans cet hôtel où les femmes défilent au gré du temps (les filles du patron de l’hôtel, la sulfureuse Bai Ling ou encore Su Lizhen, la belle joueuse aux gants noirs…), Wong Kar-wai donne à voir, comme dans son précédent film, une intrigue de palier (riche cette fois-ci en ébats amoureux !) et offre à nouveau une mise en scène à la virtuosité feutrée et colorée, faite de volutes de fumée et de robes à fleurs aux épaules dénudées… Sur des rythmes envoûtants et des airs de bel canto (La Norma de Bellini), la caméra filme, souvent au ralenti – comme si le temps était suspendu –, les couples dans l’embrasure d’une porte pour mieux épier leur intimité ; ou transforme de simples pas, dans un instant plein de grâce, en une chorégraphie de chaussures à talons aussi sensuelle que drôle…
Malgré cet indéniable charme auquel l’œil succombe sans difficulté, on regrette, comme pour les scènes futuristes, que les échos au sublime In the mood for love ne soient pas plus fouillés et plus construits, à l’image du moment où Chow essaie de faire resurgir le passé de cette femme qui se nomme Su Lizhen (comme dans In the Mood for love, mais aussi comme dans Nos années sauvages) et qui a oublié leur étreinte – ou fait semblant d’oublier… Il est donc dommage que 2046 ne soit pas pleinement ce champ de réminiscences, ce travail de mémoire que l’on attendait sur les histoires d’amour en général, et sur le cinéma de Wong Kar-wai en particulier. Pour reprendre la chanson de Trenet dans Baisers volés de Truffaut, la seule question qui traverse 2046 – et à laquelle Wong Kar-wai ne répond qu’en partie – n’est-elle pas tout simplement : « Que reste-t-il de nos amours et de ces films que nous avons tant aimés ? »
Xavier Lardoux
My Architect, de Nathaniel Kahn
My Architect tient à première vue de la quête intime qui a récemment inspiré quelques beaux documentaires (citons Racines de Richard Copans, Histoire d’un secret de Mariana Otero ou encore La Splendeur des McElwee de Ross McElwee). Mais la question du secret de famille y est balayée assez rapidement : le réalisateur ne fait pas mystère qu’il est le fils naturel de Louis Kahn, le grand architecte américain connu pour son sens des éléments – lumière et air – et ses alliages austères de formes classiques et de matériaux modernes. Si les nécrologies, à la mort de Louis quand il avait onze ans, ont ignoré son existence, Nathaniel n’a jamais douté de l’identité de son père, qu’il voyait occasionnellement. Mais qui était vraiment cet homme qui cachait à son épouse et à sa fille légitimes deux autres foyers, deux autres enfants ? Et pourquoi avait-il rayé son adresse de son passeport, sinon pour indiquer que, homme aux cent maisons, il n’en habitait aucune ?
La conjonction d’une figure de « grand homme » et de sa vie privée constitue certes un
topos des vies d’hommes illustres, mais le film personnalise ce lieu commun de façon émouvante. Comment faire se rejoindre le
my du petit garçon et l’
architect dont la postérité s’étale aux yeux de tous ? Nathaniel Kahn tente d’assembler ces extrêmes à travers le film, voyage initiatique à la découverte non des archives, du
caché, mais des sites conçus par son père : il va marcher pour comprendre, entrer dans les bâtiments pour mieux cerner la personnalité de celui qui les a dessinés. Or la méthode de Kahn père se prête particulièrement à cette compréhension, puisqu’il a théorisé la nécessité de conserver dans l’achevé le processus de la construction : « C’est la façon dont les jointures d’une main s’articulent entre elles qui la rend intéressante et belle. Dans un bâtiment, ces détails ne devraient pas être dissimulés. L’espace est architectural quand la preuve de la façon dont il a été construit est vue et comprise
[**]. »
Mais comment le lyrisme et même le génie de son père, qui apparaissent à Nathaniel pendant son pèlerinage angoissé, sont-ils conciliables avec la paternité pour le moins négligente dont il a souffert enfant ? L’ambivalence de ses sentiments filiaux transparaît dans un chapitre de My Architect intitulé « The truth about the bastard », qui signifie a priori « la vérité sur le bâtard » (l’enfant naturel), mais peut aussi être entendu comme « la vérité sur le salaud », vu l’amphibologie du mot bastard… Qui répondra à l’enfant semi-abandonné que fut Nathaniel, sinon les enfants par procuration de son père, tel ce Bangladeshi qui affirme, les larmes aux yeux, devant l’Assemblée nationale de Dacca construite par Kahn : « Il nous a donné l’institution pour la démocratie. Il nous a donné de l’amour. Il ne pouvait pas t’en donner. » Difficile d’accepter cette sublimation de l’affect dans le travail, de la procréation dans la création. Fils de démiurge, Nathaniel Kahn livre donc un film aussi contradictoire que les bâtiments de l’architecte – massifs quoique soucieux de la circulation de l’air, imposants quoique graciles. La grandiloquence intermittente de la bande-son du film (L’Hymne à la joie de Beethoven, la Cinquième Symphonie…) reproduit certes maladroitement ce qu’il cherchait à éviter : la mythologie du grand homme, de l’architecte-démiurge. Mais c’est là, en dernière instance, pure sincérité : malgré lui, le cinéaste confie son indéfectible empathie envers ce père fou de travail. Décider d’entrer, physiquement, dans les bâtiments-monuments, c’est accepter de perdre définitivement un père pour prendre la mesure d’un génie : remplacer le tombeau – sépulture, mais également genre littéraire auquel le film emprunte beaucoup – par un Panthéon…
Charlotte Garson
[*]
Voir la critique de ce film par Philippe Roger dans
Etudes, juillet-août 2003.
Dancing est édité ce mois-ci en DVD chez Blaq Out, avec des suppléments.
[**]
Louis I. Kahn, dans
Complete Works, 1935-1974, Deutsche Verlags-Anstalt, 2001, p. 116 [notre traduction].