2004
Études
Carnets d’Études : Livres
Recensions
Alain Suied, L’Eveillée, Arfuyen, 2004, 132 pages, 13,50 €
« “Elle était plus éveillée que nous tous”, a murmuré le dernier médecin à ton chevet. Et nous avons ouvert les yeux pour une nouvelle naissance. » Ainsi commence ce poignant recueil de poèmes placés sous le signe non de la mort mais de la Vie, et qui rayonnent au sein même de la douleur on ne sait quelle lumière issue d’une source invisible. « Ma mère, ma petite enfant ! », murmure-t-il avec amour. « Tu es jeune et mourante/tu es enchaînée et libre/tu es inconnue et familière/tu es la part de nous/qui nous échappe/et nous réunit. » Malgré l’arrachement, la brûlure de l’agonie, il ose lui dire : « ton visage [est] plus beau que le bonheur », sentant que dans la mort (il l’affirme) « tu nous protèges ! » Il en fait mystérieusement l’expérience : « Ton amour invisible/nous illumine de sa présence ! » Et plus encore : « parmi nous ton Eternité/nous guide en secret ». C’est dans la glaise de sa condition terrestre qu’elle a modelé l’or de son élévation. Avec une sorte d’émerveillement incompréhensible, il nous confie : « Nous voilà de l’autre côté./Nous baignons un instant/dans le Paradis. » Ajoutant, plus tard : « De l’autre côté/il n’y a plus de liens./Il y a un visage. » Malgré les larmes amères des heures de solitude et les angoisses du doute, il entend quand même « la voix de l’ange/au seuil de l’infini », et interroge l’absente avec une étrange douceur : « pourquoi puis-je vivre/dans ton passé/sans perdre mon avenir ? » Les mots les plus simples de sa prière en forme de poèmes contiennent une irrévocable évidence – « Plus je te perds, plus je te retrouve » – et se transforment en ineffable joie, dans un hymne illuminé d’espérance et de certitude : « Tu peux venir, lumière/et tu reviendras :/unique, première/et à jamais sans retour./ Toi qui traverses le temps/je suis la trace de ton cri/futur./Tu deviens une présence/où je pourrai te retrouver. [...] /Tu peux venir, présence ! » C’est la Poésie elle-même qui devient ici l’Eveil.
Jean Mambrino
Anna de Noailles, Le Visage émerveillé, Préface de Pierre Brunel. Ed. du Rocher, 2004, 170 pages, 15 €
Presque oubliée aujourd’hui, la comtesse de Noailles était, au début du xxe siècle, ce qu’on appelle « un personnage » : adulée des salons et du monde politique, elle avait obtenu un succès immédiat à la parution de son premier recueil poétique, Le Cœur innombrable (1901). Ce Visage émerveillé, que Proust aima tant et dont il chanta les louanges, dans une lettre ici présentée, est son deuxième roman. A première vue, le propos est clair : il s’agit du journal intime d’une nouvelle religieuse, tombée dans les affres de l’amour interdit. On est d’abord sous le charme d’un style au parti pris de naïveté, où s’égrènent, jour après jour, les menus événements d’une vie cloîtrée, les réflexions d’un esprit en éveil, les exclamations voluptueuses d’un corps infiniment sensuel. Car, d’emblée, chez cette jeune femme enfuie du foyer parental en raison de sa « sécheresse », ce qui prime, c’est le plaisir prodigué par cette « vie douce et royale » où elle peut jouir de « la nature claire comme le parloir à onze heures », humer à pleins poumons l’air à « l’odeur des petits pois verts », et se délecter sans vergogne de ce massif de géraniums « si lisse, qu’on semble l’avoir caressé de la main ». Sa satisfaction est d’autant plus grande qu’elle se sent pure en même temps que jeune et séduisante, devant d’autres sœurs moins avantagées qu’elle – et qu’elle juge d’ailleurs durement. Sa seule beauté lui permet, pense-t-elle, d’avoir de l’orgueil, alors même qu’elle se dit humble devant Dieu. Aussi, lorsqu’elle se trouve confrontée à l’amour d’un jeune homme, immédiatement et pleinement réceptive à la pluie d’émotions toutes neuves que lui vaut cette rencontre, est-elle l’objet de toutes les confusions : ce galant qu’elle séduit et repousse, qu’elle désire et ne désire pas – d’autant qu’il est « beau sur les cailloux du jardin »… –, elle le compare à Dieu et le trouve plus « parlant ». Portant désormais « un petit couteau d’or contre le cœur », elle débat en elle-même de la nature du désir, du mal qu’elle pense faire, tout en le niant, de la volupté dont elle est si gourmande. Succombera-t-elle donc aux discours fleuris et aux bras enveloppants de son amant ? Le narrateur se garde de le dire, laissant juge chaque lecteur. Pierre Brunel, lui, en une préface éclairante et argumentée, propose une interprétation personnelle, appuyée sur une analyse psychologique à la fois de l’héroïne et de son créateur, cette comtesse séduisante et séductrice qui avait alors de la volupté amoureuse une conception très particulière… Quoi qu’il en soit, l’ambiguïté littéraire ici savamment ménagée ne fait qu’ajouter à ce beau roman une richesse supplémentaire, en donnant à voir, toutes portes ouvertes, et avec une étonnante lucidité, les interrogations spontanées d’une âme profondément humaine jusque dans ses mensonges à elle-même. C’est donc avec impatience que l’on attend maintenant la réédition des autres œuvres d’Anna de Noailles.
Ariane Vuillard
Christine Arnothy, Une rentrée littéraire, Fayard, 2004, 384 pages, 20 €
« Le roman français est mort. Vous, vous portez un cadavre sous le bras… Cherchez du vécu », déclare Éberlé l’éditeur à Géraldine, la jeune romancière venue lui proposer son manuscrit. Puisque cet éditeur sans foi en la littérature refuse de publier sa grande œuvre d’imagination, qu’à cela ne tienne : elle suivra ses conseils et mènera une enquête sur un meurtre, sans écrire toutefois un roman policier, inadapté aux prix littéraires qui se profilent. Géraldine, malgré la promesse de publication, n’obéit pas exactement aux directives d’Éberlé, enquête alors sur l’éditeur, et découvre dans sa ferme de Senlis des ossements. Utilisant la méthode préconisée par Éberlé, Géraldine mène ses investigations soigneusement, scrupuleusement, et parvient à des conclusions inattendues pour ce milieu littéraire où elle rêve de siéger en bonne place… Forte de son poids littéraire et de ses succès éditoriaux répétés, Christine Arnothy peut se permettre de mettre à mal le monde fermé de l’édition. Le portrait de l’éditeur-type est souvent cruel. Éberlé, lui, rassemble tous les maux qui dégradent le milieu de l’édition. Ecrivain raté, envieux – « Je suis un éditeur qui ne sait pas créer ce qu’il vend » –, allant jusqu’à séquestrer des romancières dans sa ferme, il mise sur Géraldine afin de « connaître son secret » et enfin « savoir de quelle manière elle invente ». Quant à la jeune romancière, ses désirs de publication s’accommodent toutefois de ce qu’elle découvre, au profit d’un roman qu’elle espère couronné du Goncourt. Mais elle découvre aussi l’amour et, avec sagesse, fuit ce milieu sans âme. D’un style parfois dévastateur, plus caustique que violent, Christine Arnothy dresse avec une audace pleine d’intelligence un état des lieux inquiétant de l’édition « gangrénée » par la course aux prix et « aux coups médiatiques ». Si l’auteur s’amuse indéniablement – et nous aussi –, elle tire une sonnette d’alarme, qui fait frémir le lecteur gardant en mémoire les conseils d’Éberlé : « du vécu »…
Marie-Noëlle Campana
Jean-Marie-Gustave Le Clézio, L’Africain, Mercure de France, 2004, 104 pages, 15,50 €
« J’ai l’impression que je n’aurai jamais fait qu’un seul voyage dans ma vie : celui-là », déclarait un jour J.M.G. Le Clézio. De quel voyage s’agit-il ? De celui qu’il effectua en 1948, à l’âge de huit ans, et qui le conduisit, après une traversée de plusieurs mois, sur les côtes du Nigeria. Avec L’Africain, l’écrivain revient une nouvelle fois sur ce périple fondateur. Parti retrouver son père, il découvre l’Afrique. Cette découverte est présentée comme expérience intime : « C’est ici, dans ce décor, que j’ai vécu les moments de ma vie sauvage, libre, presque dangereuse. Une liberté de mouvement, de pensée et d’émotion que je n’ai plus jamais connue ensuite. » Un réservoir de sensations. Un Eden d’avant la nomination des choses. L’immensité et la puissance d’un « monde ». La liberté du corps, l’impression d’être happé par la plaine ondulante devant la maison qu’ils habitaient. La nature qui s’impose avec sa violence échappant à la coupe réglée de la civilisation. Le romancier résume : « Désormais, il y aurait avant et après l’Afrique. » L’arrivée en Afrique, c’est aussi – et surtout – la rencontre avec un père que la guerre avait séparé de sa famille, isolée à Nice. Le père est vécu comme un étranger, un inconnu qui, prématurément vieilli par vingt ans d’exercice en Afrique dans des conditions difficiles, ordonnera la vie familiale autour d’une discipline inflexible, rupture avec le monde niçois de l’enfant-roi. A l’opposé de la fantaisie et du charme de la mère, une dureté paternelle qu’interroge précisément Le Clézio : et pourquoi ce père parti en Afrique ? D’origine mauricienne, ayant fait ses études de médecine en Angleterre, par orgueil et goût de l’aventure, l’esprit rebelle, il décide de rompre avec la société européenne et d’être médecin des colonies. L’homme a souffert ; il est devenu désabusé, coupé du monde, à jamais exilé de Maurice, le pays inaccessible… En Afrique, l’enfant ne rencontre pas son père (qu’il n’avait jamais vu). Il ne peut le comprendre. Il est trop différent de ceux qui constituent sa famille proche ; « il est presque un ennemi ». Insérées dans le corps du texte, des photos faites par ce père inconnu ponctuent l’itinéraire africain, le racontent, de la carte d’un territoire où les distances sont écrites en heures de marche, photos prises en noir et blanc avec son Leica à soufflet, où se lisent l’abandon, la solitude, « l’impression d’avoir touché la rive la plus lointaine du monde ». Une partie de ce journal, aussi intime qu’émouvant, est reproduite dans l’ouvrage. Malgré tout, Ogoja (ville située au centre d’un territoire qu’on appela un temps le Biafra) reste pour l’écrivain comme un trésor, comme un passé lumineux qu’il ne veut pas perdre. Tous deux, le père et le fils, ont aimé l’Afrique. Ce livre est le récit d’une belle rêverie des origines où un Le Clézio introspectif se sent relié à la mémoire d’un continent. Il révèle aussi le secret majeur d’une œuvre : la quête du père, cette approche impossible, cette reconnaissance toujours différée, ces retrouvailles manquées. Avec L’Africain, Le Clézio écrit un grand livre des regrets.
Michèle Levaux
Amos Oz, Une histoire d’amour et de ténèbres, Roman. Traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen. Gallimard, 2004, 548 pages, 25 €
Avant d’entrer par choix vers les quinze ans dans la vie peu portée à l’intimisme des kibboutz, Amos Oz, né à Jérusalem en 1939, était un enfant grêle, enivré de littérature, caracolant d’histoire en histoire pour enchanter, conjurer, desceller les secrets du quotidien et de ceux, proches, lointains, qui lui donnaient vie. Inventive sans masquer, libre de ton sans perdre le contrôle, lucide sans acharnement et sans jamais de haine, cette « autobiographie », qui n’est pas une confession, raconte les longs trajets, sinueux, drôles, tragiques de ses aïeux, les Klausner et les Horowitz, partis d’Ukraine et de Lituanie. Histoire étonnante d’un monde disparu et inconnu, peuplé de tant de rêves, de craintes, de fuites, de présence vive à l’histoire. Amos Oz écrit à partir de son point fixe, Israël, en bordure du désert ; comme toujours, il donne de ce présent une sorte de sensation physique : les noms, les couleurs, les horizons au dehors et au dedans, les jours durs, la face visible, l’autre, tout aussi réelle, cachée. Et surgit de ce monde limité la littérature : « Sherwood Anderson m’ouvrit les yeux et me poussa à écrire sur ce qui m’entourait. » Après tant d’autres, splendides, vient ce livre, tout à la fois histoire et rêveries, avec ses évocations presque mélancoliques, des portraits difficiles à oublier, le flux des événements rapides. Au creux de ce texte souverain, la blessure, comme un fond très obscur, et la source : la mère de l’auteur, l’être le plus proche et le plus aimé, échappant aussi, qui se suicida à trente-huit ans, furtive disparition, quand le fils en avait treize. D’elle ne cessent de revenir, sans éploration, comme de l’invisible même, l’amour et les ténèbres.
Guy Petitdemange
Fernando Vallejo, La Rambla paralela, Traduit de l’espagnol (Colombie) par Michel Bibard. Belfond, 2004, 184 pages, 16,80 €
Vallejo plonge son lecteur dans la conscience d’un vieil écrivain colombien exilé depuis longtemps et venu vivre, sans le savoir, ses dernières heures à Barcelone à l’occasion d’une foire aux livres. L’homme, que fuit le sommeil, déambule sur les Ramblas, repasse ses souvenirs, erre. Les flux se superposent : celui des passants, le rythme incessant de la ville, celui du temps, du jour et de la nuit qu’on finit par confondre, celui des pensées du personnage, que l’on ne quitte pas, dans un étrange système de narration qui devient lui-même un flux sans guide fixe, déroutant. Le tout fait un roman sans chapitre ni coupure, sans trêve, qui mime la fébrilité de l’insomniaque devenu aussi fantomatique qu’une artère parallèle dont il garde le souvenir, que cette foire aux livres sans visiteurs, ou que ce groupe de Colombiens nourris de l’amour d’une patrie qu’ils ne connaissent plus. S’y entremêlent réminiscences, rancœurs et haines surtout, mais aussi la nostalgie des êtres aimés, la douleur criante de leur mort, sans autre ordre que la rumination intérieure et l’expression d’un défi et d’une colère aigus, qui prennent le goût des vocables parfois les plus injurieux et blasphématoires sans qu’on ait pour autant le sentiment d’une complaisance dans l’ignoble ou le scatologique : colère contre les hommes, contre son pays, ce qu’il est devenu, contre l’exil, contre l’absurde modernité, contre le hasard, la tyrannie, la démocratie, les charniers, contre Dieu, contre la mort. Une sorte de désespoir enragé, vital pourtant, qui en devient saisissant, poignant, vient nous saisir et nous entraîner dans son cours jusqu’au point attendu où il bascule et se tait.
Céline Bohnert
Salvatore Niffoi, Le Facteur de Pirakerfa, Traduit de l’italien (Sardaigne) par Claude Schmitt. Zulma, 2004, 144 pages, 12,50 €
Melampu Camundo est facteur à Pirakerfa, petit village aride de Sardaigne, qu’on dirait sans âge, comme la nature même, qui le frappe par le vent, par le chaud, par le froid, par la dureté. Il devait être berger, mais, intelligent, il est devenu facteur. Il voit, il devine, il suppute. Du dehors il est peu inspirant ; il vieillit, il est gros, il est peu soigneux, mais surtout insoucieux de son image publique ; il est ailleurs et se demande comment le Chaos et le Rien conduisent ce monde. Son ami Mitrio Zigattu est mort, mais des lettres lui arrivent toujours que le facteur ouvre et auxquelles il se risque à répondre, curieux, imaginatif. Sa verve poétique se déploie, envahie par des forces primitives et païennes qui laissent peu de chances aux humains, mais le contraignent à une sorte de conscience éveillée sans utopie. Une prostituée locale va sauver le facteur de la folie des illusions et l’ancrer dans la terre. Salvatore Niffoi sait faire ressentir dans un langage bref, précis, précieux même, cru aussi et âpre, la violence des choses simples et vivifiantes, peut-être davantage à fleur de peau sur l’île étrange, que l’on croit avoir expulsées par la culture et qui demeurent tapies et sont peut-être le plus vrai de nous-mêmes.
Guy Petitdemange
Edmund White, Fanny, Traduit de l’anglais (USA) par Anne Rabinovitch. Plon, 2004, 332 pages, 22,50 €
On l’avait aimé dans ses descriptions crues et stylées des errances affectives contemporaines ; revoici Edmund White au xixe siècle, où les passions sont seulement chuchotées, les désirs devinés. Il nous avait émus avec ses personnages masculins encombrés par leur virilité ; il nous revient avec deux héroïnes fières et entreprenantes, formidablement campées. L’Irlandaise Fanny Wright, tornade rousse dans l’Europe de la Restauration et des bonnes manières, entraîne son aînée Frances Trollope à la découverte de l’Amérique. Elle y secoue les puces aristocratiques d’un La Fayette vieillissant, milite auprès de Jefferson pour l’émancipation des Noirs, et fonde en Louisiane une communauté utopiste. Autour d’elle se déploie un pays encore à ciel ouvert, aux idées avancées mais aux mœurs rudes. Ecrivain classique et raffiné, White prend un malin plaisir à écrire comme une vieille dame anglaise, effarouchée par tant d’indélicatesses. Mais le divertissement est ici sérieux, et le détour par le xixe siècle n’est certainement pas fortuit. Depuis La Symphonie des Adieux (1998), la rencontre du monde Ancien et du Nouveau Monde hante les pages d’un écrivain dont les amours et les domiciles ont souvent traversé l’océan. Avec Fanny, il offre sa vision d’une nation à la liberté fascinante mais paradoxale, car toujours temporisée par une « irritabilité à fleur de peau », rempart de fortune contre l’inconnu.
Philippe Chevallier
Mauro Corona, Le Vol de la martre, Préface de Claudio Magris. Traduit de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau. Manuels/Payot, 2004, 248 pages, 18 €
Au-dessus de la belle plaine du Frioul, plus haut qu’Udine, il y a Erto, un petit village au creux de vallées étroites, entouré de montagnes escarpées. Là-haut, il y a des mélèzes, des hêtres, des frênes, du houx, des cytises, et aussi des renards, des martres, des coucous, des coqs de bruyère, des chamois, et bien d’autres choses vivantes et singulières : le village avec ses rites et ses existences difficiles à saisir, les passages, tout en subtiles nuances, des saisons quand changent les nuages et les travaux, les travaux rudes qui laissent peu de place à la plainte mais beaucoup à la songerie et à la transformation de soi. Un jour, au-dessus du village, on a construit un barrage, loi du progrès ; la montagne s’est effondrée dans le lac et ce monde a été englouti. Mauro Corona est un enfant de ces montagnes. Alpiniste, aguerri depuis l’enfance, et sculpteur sur bois, il écrit aussi et évoque avec une force et une pudeur extraordinaires cette vie élémentaire où se répercute la profondeur si obscure de notre rapport à la nature et par elle aux autres, fait de corps, de paroles et de lenteurs, d’une sagesse qui passe, silencieuse, de génération en génération. Claudio Magris, triestin, donc voisin, introduit magnifiquement à ce texte impressionnant qui est tout sauf une littérature régionaliste.
Guy Petitdemange
Charles Le Blanc, Laurent Margantin, Olivier Schefer, La Forme poétique du monde, Anthologie du romantisme allemand. José Corti, 2003, 760 pages, 28 €
Depuis le célèbre Cahier du Sud consacré au Romantisme allemand, jusqu’à L’Absolu littéraire de Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, en passant par les études d’ensemble et les anthologies – Béguin, Ayrault, Armel Guerne, Jaccottet, Boïe, Taminiaux, Gusdorf…, pour ne citer que des travaux en français –, le choix de Charles Le Blanc et de ses collaborateurs occupe une place très honorable. La disposition des textes est à la fois chronologique et thématique. Ils ont été soigneusement classés et présentés. Voici quelques titres de rubriques : « La matrice fichtéenne », « L’œuvre infinie », « Musique du chaos », « L’écueil du noumène », « L’esprit faustien », « L’intuition de l’infini », « Théophanie romantique », « La science du fragment », « L’Etat esthétique », « Un nouvel âge d’or »… Même les germanistes aguerris y feront des découvertes, et les bibliothécaires une précieuse acquisition. Toutefois, la place réservée à Caroline de Günderode, à Creuzer et aux Brentano (Clemens et Bettina) nous paraît beaucoup trop restreinte, et Savigny brille par son absence.
Xavier Tilliette
Gérard Badou, Renée Pélagie, marquise de Sade, Payot, 2004, 184 pages, 16,50 €
Etrange destinée. Renée Pélagie Cordier de Launay de Montreuil (1741-1810), de noblesse récente, belle sans plus, mais bien dotée, épousa en 1763 Donatien, marquis de Sade (1740-1814), de vieille mais pauvre noblesse provençale. La dévote fille d’un président à la Cour des aides de Paris tombait dans les griffes d’un libertin sauvage et cruel, qu’elle aima de toute son âme et de tout son corps. Surabondamment trompée par son diabolique marquis de mari, elle pardonna sans relâche à cet époux phallocrate, longtemps au cachot pour viols et violences : elle mêla déguisements, évasions et subornations avec la gestion des biens (dont les terres de La Coste) et les querelles de notaire. Donatien s’est désintéressé de leurs trois enfants et n’a jamais montré aux siens que rancœur et rapacité. D’abord incarcéré à Vincennes, il fut ensuite embastillé. Le 2 juillet 1789, il interpella la foule du haut des remparts. Aussitôt interné à la « maison des fous » de Charenton, il signa, le 13, un pouvoir en faveur de son épouse pour récupérer ses effets et ses écrits. Elle vint à la Bastille le 14. Trop tard : dans la célèbre émeute, les feuilles sadiennes volaient au vent. Epuisée, rejetée par sa propre mère, humiliée et ruinée, Pélagie abolit enfin son féodal servage (1790). Quand elle mourut, Donatien, toujours à Charenton, n’a pas eu un mot pour celle qui l’aura aimé au péril de sa réputation et de sa vie. Ce livre alerte révèle une marquise fidèle, zélée, faible sans doute, et un coquin encore plus petit qu’on ne l’imaginait : cupide et méchant.
Pierre Mayol
Pindare, Œuvres complètes, Texte bilingue, traduction de Jean-Paul Savignac. Milos. Ed. de La Différence, 2004, 666 pages, 20 €
Cette réédition de 1990 mentionne Aimé Puech, traducteur modèle chez Budé, mais elle omet le nom de notre maître Edouard Barbou des Places, qui s’était bravement colleté avec Pindare : traducteur savant et précis, aurait-il approuvé les violences faites à la langue d’accueil, les néologismes, la décalcomanie ? Le grec, langage sonore aux douceurs souveraines, tolère les atteintes et les attentats. A d’autres de juger, mais l’avantage ô combien précieux de cette édition est de tenir en main, c’est-à-dire en un volume, un texte authentique et complet, avec une poignée de fragments, certains fulgurants.
Xavier Tilliette
Jean-Marie Rouart, Libertin et chrétien, Entretiens avec Marc Leboucher. Desclée de Brouwer, 2004, 220 pages, 21 €
Ce recueil d’entretiens est desservi par son titre. C’est le métier d’écrivain qui donne sa colonne vertébrale à ce livre et à Jean-Marie Rouart ; et son rattachement non conformiste, mais profond, au christianisme. C’est dans ce double cadre, la littérature et le christianisme, qu’il prend à rebrousse-poil les orientations prises par de nombreux chrétiens « de gauche » depuis les années 1960. Les solutions qu’il avance sont discutables, mais les questions sont bien posées. A cet égard, l’ouvrage est bénéfique, il fait réfléchir. J.-M. Rouart plaide contre la grisaille et une abstraction de l’apparaître chrétien, sans couleur, en difficulté avec l’art et les artistes, restrictif à l’égard de la passion amoureuse. Il plaide pour un christianisme inspirateur de culture, voire mondain. Les deux thèmes les plus insistants sont le divorce de l’Eglise avec l’art et les artistes – divorce qui demeure en effet mal exploré – et l’éloge de l’amour et de l’état amoureux, qui exalte l’homme au delà de lui-même. Eros et agapè doivent être compatibles. A noter aussi une sensibilité remarquable au politique : Jean-Marie Rouart ose se positionner face à l’actualité (le voile, le pape, la Constitution européenne…).
Jean-Claude Eslin
Gérard Chaliand, D’une guerre d’Irak à l’autre, (1991-2004), Métailié, 2004, 256 pages, 19 €
La réédition des articles de G. Chaliand permet de revivre le cours des événements. Ses réflexions introductives et conclusives étendent le champ de la réflexion à des problèmes qui dépassent les guerres d’Irak (c’est évidemment sur la seconde que l’auteur insiste le plus). Chaliand fait une très juste appréciation du grand événement que représente la puissance neuve acquise par les Etats-Unis (et jamais plus, souligne-t-il sans doute avec raison, la Russie ne sera à leur rang !). Cela va pour longtemps dominer notre histoire. Chaliand note, en même temps, que le terrorisme contemporain, amplifié pourtant par les réactions des Américains, n’est guère capable de déstabiliser aucun grand Etat. Et, « malgré le désordre du monde, la marge de ce qu’il est possible de perturber du statu quo est relativement limitée ». Autre aspect notable, cependant : « L’intérêt de ce conflit est la démonstration indiscutable selon laquelle la puissance militaire exceptionnelle des Etats-Unis trouve, dans le contexte d’une guerre de ce type, ses limites. » Plus d’un analyste de leur politique et de leur puissance militaire avaient déjà signalé le fait. Notre présent est constitué de cet ensemble de paradoxes qu’il est précieux de voir analyser.
Jean-Yves Calvez
Michel Dévoluy (dir.), Les Politiques économiques européennes, Enjeux et défis. Seuil, coll. Points, 2004, 400 pages, 10 €
Cet ouvrage, accessible à un large public, présente et analyse les politiques économiques européennes. Leur originalité découle de l’équilibre d’un traité qui articule l’intergouvernemental et le fédéral. Elles obéissent à une méthode de coordination qui est, selon les cas, indicative, coercitive, ou consistant en un libre dialogue entre gouvernements. Leur architecture est fragile, car elle ne permet pas de recourir au policy mix. On a, d’un côté, la politique monétaire unique et l’euro confiés à une Banque centrale européenne indépendante ; et, de l’autre, les politiques budgétaires qui relèvent des Etats et sont encadrées par un pacte strict de stabilité et de croissance. L’approche macro-économique classique dominante – priorité à la concurrence –, la crainte de l’inflation, nourrie par l’attachement à la théorie quantitative de la monnaie, et l’absence d’un pouvoir politique fédéral (dont certains Etats membres ne veulent pas), rendent difficile la réalisation d’un modèle de développement conforme aux traditions humanistes du continent européen. Dans le domaine des politiques structurelles, on va vers une réorientation de la PAC. Il ne s’agit plus d’intensifier la production, mais d’aider les agriculteurs à améliorer la qualité des produits et le respect de l’environnement, dans le maintien de la sécurité alimentaire. Modérer les dépenses de la PAC devrait permettre d’affecter plus de ressources à d’autres besoins essentiels – emploi, éducation, R&D. L’élargissement représente un enjeu de taille, beaucoup plus pour les nouveaux venus que pour les anciens membres de l’U.E. Il faut éviter l’étouffement des PECO, et donc adapter les critères de convergence aux besoins de la solidarité, en ménageant des aides de cohésion. Face aux pays extérieurs les moins avancés, auxquels l’U.E. est depuis longtemps liée par des accords de coopération, l’initiative de Pascal Lamy, qui consiste à ouvrir totalement le marché de l’U.E. à leurs produits, doit être mise en œuvre.
Jean Weydert
Anne de Tinguy, La Grande migration, La Russie et les Russes depuis l’ouverture du rideau de fer. Plon, 2004, 658 pages, 35 €
Voici toute l’histoire des mouvements de population hors de Russie et vers la Russie depuis la fin de l’Empire soviétique – sans parler du tout premier mouvement décisif que fut celui des Allemands de l’Est autorisés par les Hongrois à passer la frontière autrichienne pendant l’été de 1989. Ces mouvements ont été considérables : dans presque chaque chapitre, les chiffres se lisent en millions. Il s’est agi pourtant d’autre chose que d’une « grande migration ». Rien de comparable aux exodes sur les routes d’Europe centrale en 1945. En 1990, ne s’est pas produite l’invasion en Europe occidentale de Russes chassés par la faim, que certains annonçaient. Aujourd’hui, c’est l’arrivée d’un assez grand nombre de Chinois en Russie qui pose des problèmes ; et aussi la venue de tchelnoki, assez semblables aux Russes qui faisaient la navette entre leur pays et l’Europe centrale (Pologne d’abord), il y a quelques années : commerçants « à valise », commerçants de toute espèce de produits. Parmi les pays d’accueil, il faut signaler la grande importance de l’Allemagne, qui a accueilli beaucoup d’anciens Allemands russes. La France, qui fut le lieu par excellence de l’émigration russe pendant la Révolution bolchevique, n’a pas, récemment, retrouvé cette place. Israël compte beaucoup. Soyons reconnaissants pour cette immense documentation.
Jean-Yves Calvez
Isabelle Marin, Allez donc mourir ailleurs !, Un médecin, l’hôpital et la mort. Buchet/Chastel, 2004, 226 pages, 20 €
Fait du récit de la mort du père de l’auteur, le prologue de l’ouvrage exprime une révolte contre l’inhumanité de certaines décisions médicales. Il permet de comprendre le titre. Le reste du livre est le fruit de vingt ans d’exercice de la médecine dans le domaine des soins palliatifs, et d’examen critique de cette expérience. Tout au long de ses pages, il garde un ton de questionnement. Ainsi, si l’on interprète ce qui se passe entre médecin et malade en termes de dons réciproques, à quelle « obligation de don » le médecin est-il affronté ? Une ordonnance suffit dans les cas les plus simples. Mais que faire quand il n’y a plus de traitement efficace, surtout si le malade a déjà beaucoup « payé de sa personne » ? Que répondre si, en retour, le malade demande qu’on lui « donne » la mort ? Il aurait mieux valu avoir demandé au malade moins d’héroïsme – « notre dette serait alors moins lourde, notre obligation moins forte ». Et le médecin resterait plus libre dans le choix de ce qu’il offrira. « Préserver cet espace de liberté, c’est pour moi, dit l’auteur, ne pas donner la mort » (cf. p. 137-146). Si la question de l’euthanasie affleure ainsi dans bien des pages, c’est, plus largement, celle du sens même de l’action soignante qui sous-tend l’ensemble de l’ouvrage. Face à la mort inéluctable d’autrui, comment « donner un sens » au soin, comment se comporter de telle sorte que « cela fasse sens » pour le médecin lui-même (cf. p. 108-109) ? Tout professionnel de la santé expérimenté, ainsi que tout responsable sanitaire, gagnera à lire cet ouvrage tonique, sans concession, tentant de débusquer toute ambiguïté et facilité de langage, posant vigoureusement des questions pertinentes qu’il est impossible ici de toutes énumérer. On peut néanmoins se demander si la déception que l’auteur exprime, du fait que les soins palliatifs n’ont pas révolutionné la médecine autant qu’elle l’avait espéré (cf. p. 198-208), ne risque pas d’avoir des effets démobilisateurs, et si là ne réside pas, malgré les précautions prises, une certaine ambiguïté de l’ouvrage.
Patrick Verspieren
Roland Minnerath, Pour une éthique sociale universelle, La proposition catholique. Cerf, 2004, 174 pages, 14 €
En peu de pages, l’ensemble de la doctrine sociale catholique. Dans quel esprit ? « L’Eglise se présente aujourd’hui dans le monde comme une communauté transnationale qui vit à l’intérieur des diverses cultures et sociétés. Elle est une communauté de foi, non une communauté politique. Ses membres vivent dans les différentes communautés politiques et y apportent leur contribution au bien commun. Les principes et les valeurs éthiques qu’elle défend sont au service de tous. Elle assume son passé, mais ne s’identifie pas avec les comportements et les actions qui, dans son passé d’osmose avec la société et le pouvoir, paraissent aujourd’hui incompatibles avec les principes dont elle se réclame. » La dernière phrase ici est d’une grande importance ; elle constitue un engagement exigeant. En même temps, ce petit recueil est comme une base de discussion avec tout homme, toute femme, tout citoyen, tout Etat. « On n’y trouvera pas dans le texte, avertit l’auteur, de citation biblique ou de référence aux documents officiels. » Implicitement, cela signifie que ce texte est pour le dialogue. A ce titre, certes, on aurait aimé, ici ou là, un peu plus de dialogue en acte : la discussion de certains points de vue que des concitoyens opposent assez souvent aux chrétiens : s’agissant des politiques publiques en matière de contraception et d’avortement, par exemple. Une petite remarque aussi : la spécificité du politique, son rapport à la violence déclarée ou latente, l’« impureté » du pouvoir, ne sont guère perçus ; le politique est plus simplement un service de la société civile, l’ordre dont elle a besoin. Nous sommes en tout cas en possession, ici, d’un utile vade-mecum – « aide-mémoire », dit l’auteur. Ajoutons que Roland Minnerath, riche d’expérience dans les matières dont il traite, est depuis peu l’archevêque de Dijon.
Jean-Yves Calvez
Pierre Rosanvallon, Le Modèle politique français, La société civile contre le jacobinisme, de 1789 à nos jours. Seuil, 2004, 462 pages, 25 €
Désormais au Collège de France, Pierre Rosanvallon poursuit son travail d’analyse historique et de réflexion sociale sur la société française depuis 1789. Il a successivement mis en valeur une nouvelle culture politique, présenté d’autres figures de l’Etat et consacré trois volumes à l’histoire de notre « démocratie inachevée ». Avec le livre qu’il publie aujourd’hui, il entend renouveler une vision des choses « trop paresseuse » quand elle insiste, unilatéralement, sur le rôle proéminent accordé à la puissance publique française dans l’organisation de notre vie collective : indivisibilité de la Nation, centralisation, force de la loi… Il met en valeur une autre histoire que celle du jacobinisme censé nous régenter depuis la Révolution française. Dès l’Empire, déjà, la question des corporations revient à l’ordre du jour. Ce n’est pas la résurrection des corporations d’Ancien Régime qui est envisagée, mais la création d’institutions intermédiaires, régulant, par exemple, les relations entre la production et la consommation dans le domaine économique. Le modèle jacobin, en effet, que Tocqueville a magistralement présenté, a rencontré de fortes résistances durant tout le xixe siècle, spécialement avec la IIIe République et son insistance sur les libertés individuelles, ses lois sur le syndicalisme et les Associations au tournant de ce siècle. Les critiques croissantes, tout au long de cette période, vont en effet obliger la République à faire des compromis, donc à élaborer un « jacobinisme amendé ». Paradoxalement, ce sont des libéraux au gouvernement, comme Thiers et Guizot, qui ont freiné le développement de cette société civile naissante. Tout au long de son ouvrage, l’auteur s’efforce de lier ensemble l’histoire des idées et le développement social, ce lieu où les visées et les actions des acteurs de terrain jouent un rôle actif. En somme, le jacobinisme, selon Pierre Rosanvallon, continue de dominer les esprits, tout en maîtrisant de plus en plus mal les pratiques. D’où une conséquence de taille qui éclaire notre actualité présente : la réforme de la société française doit se faire en zigzags et dans un certain silence. Cette curieuse manière de procéder, il lui donne un nom : « le réformisme indicible ».
Henri Madelin
Dominique Bourel, Moses Mendelssohn, La naissance du judaïsme moderne. Gallimard, 2004, 642 pages, 29,50 €
Dominique Bourel, grand spécialiste des études juives, longtemps résident d’Israël, a travaillé pendant plus de vingt ans à une biographie exhaustive du pionnier du judaïsme moderne, de l’ami de Lessing et de Kant, Moses Mendelssohn. Il a multiplié les recherches, compulsé tous les dossiers, consulté tous les documents, comme en témoignent les cent pages de bibliographie. Le résultat est un superbe volume bourré de renseignements et rédigé avec l’aisance de l’historien et du conférencier. La lecture en est passionnante et elle dispense de maintes investigations. Le sage Moses Mendelssohn est le premier juif assimilé et inculturé, le fondateur du judaïsme allemand qui a tant brillé jusqu’à Hitler. Il a prouvé qu’on pouvait être Allemand en restant juif, comme plus tard Cohen, Simmel ou Adorno. Il se situe à la pointe des Lumières, alors qu’elles commencent à descendre sur l’horizon, et que Kant rédige ses immortels chefs-d’œuvre. Mendelssohn scelle l’alliance de l’Aufklärung et de la pensée juive, sous les sarcasmes de Hamann. Il a voulu – et il y a réussi – réconcilier Aufklärung et Haskala. L’époque des Lumières mises en veilleuse (Kant, Herder) et du Préromantisme (Goethe) bouillonne d’échanges, de querelles, de controverses… sobrement et lucidement analysés par Bourel et dispensant de maintes lectures. Mendelssohn est le Nathan le Sage de Lessing, modèle de science et de tolérance, incarnation de la tradition juive et des vertus germaniques, le champion de l’émancipation civique. Bourel s’est intéressé aussi à l’environnement et à la postérité, car la dynastie a été féconde. On aurait aimé que l’historiographe s’attardât à des personnes aussi intéressantes que Dorothea Veit, Henriette Mendelssohn, Fanny et Félix, le musicien qui a enchanté tant de galas. Mais en refermant le captivant ouvrage monumental, on peut murmurer : sat prata biberunt.
Xavier Tilliette
Bernard Voyenne, Proudhon et Dieu, Le combat d’un anarchiste. Cerf, 2004, 170 pages, 19 €
Ce livre posthume, empreint d’une certaine ferveur pour l’homme Proudhon, expose bien les contradictions du socialiste français en matière religieuse. Proudhon fut farouchement critique envers l’Eglise catholique, pour son conservatisme et son insouciance à l’égard de la misère ouvrière (on est sous le Second Empire et un peu auparavant), critique aussi envers toute forme d’absolu, et donc à l’égard d’un Dieu qui lui paraissait opposé à l’affirmation de l’homme, complice du mal dans le monde et dans la société. En même temps, non seulement l’homme garda toujours beaucoup de sympathie pour nombre d’ecclésiastiques, mais encore, plus fondamentalement, il fut animé d’un sens religieux qui ne cessa pas de le tarauder. Très différent de bien d’autres socialistes de cette époque – au premier rang desquels Marx, évidemment, ou Feuerbach –, il s’inscrit dans la lignée des moralistes qui veulent voir l’avènement de la justice, qui, par certains côtés, tiennent que les religions institutionnelles sont un obstacle au plein déploiement de l’humanité, mais qui ne coupent pas tous les ponts avec le religieux, et donc avec un Dieu inconnaissable, inconnu, mais sensible au cœur. Admirateur de la Bible, qu’il lut et commenta (ainsi de ses propos sur le repos du sabbat !), et de Jésus, qu’il plaçait très haut, il connut aussi les ébranlements venant de la critique rationaliste, de l’allemand D.F. Strauss (qui marqua tant Nietzsche aussi). Homme des Lumières, et cependant impossible à ranger tout à fait dans cette optique, Proudhon brille par son originalité et ses contradictions. Le livre en rend parfaitement compte.
Paul Valadier
Eric Weil, Philosophie et réalité, II, Beauchesne, coll. Le Grenier à sel, 2003, 276 pages, 29 €
Les connaisseurs d’Eric Weil retrouveront dans ce volume une pensée vivante, ferme et toujours suggestive ; ceux qui sont à la recherche d’une philosophie stimulante et rigoureuse, à mille lieux des boursouflures et des esbroufes de pseudo-penseurs qui occupent le devant de la scène médiatique, découvriront dans ces pages un véritable maître, l’un de ceux qui vous obligent vous-même à la pensée et à la cohérence. On peut tout particulièrement admirer ces petits bijoux que constituent quatorze émissions radiophoniques, où en quelques minutes Weil parvient à suggérer, sans déformer ni émasculer, la ligne de force d’auteurs aussi divers que Aristote, Hobbes, Kant, Schopenhauer ou Nietzsche, auquel – lui qui pourtant ne témoignait de nulle proximité avec sa philosophie – il consacre des lignes tout à fait justes et profondes. A remarquer encore le jugement sur « le cas Heidegger », où, là encore, tout en jugeant sévèrement l’engagement nazi de Heidegger, Weil n’en conclut pas pour autant à l’invalidité de sa philosophie. Le livre contient aussi les textes de la soutenance de thèse de Weil (Logique de la Philosophie, et Hegel et l’Etat), et surtout une lettre de Merleau-Ponty à la réception du manuscrit de la thèse, lourde des malentendus que la philosophie « officielle » française entretiendra à l’égard de cette pensée originale. Une présentation très juste de Gilbert Kirscher aide le non-initié à mesurer la portée de ces pages. Une bibliographie pratiquement exhaustive retiendra aussi l’intérêt des spécialistes.
Paul Valadier
Thomas d’Aquin et la controverse sur l’Eternité du monde, Présentations et traductions sous la direction de Cyrille Michon, GF/Flammarion, 2004, 416 pages, 11,10 €
L’idée biblique d’un commencement de l’univers heurte de plein fouet la doctrine classique de l’éternité du monde, fondement de la Physique d’Aristote. Les premiers débats remontent à Augustin et Jean Philopon. Ils se poursuivent avec Avicenne et Maïmonide. Leur acmé est atteinte dans la seconde moitié du xiiie siècle. Comme le montrent certains travaux philosophiques ou cosmologiques contemporains (Hawking, Swinburne), le dossier n’est pas clos. Le grand mérite du travail de Cyrille Michon est de réunir les principaux textes médiévaux du débat, ainsi que quelques textes antiques ou modernes. Ils sont précédés de copieuses et claires introductions, qui aident à les situer dans un héritage et à en percevoir les enjeux. C’est le traité de Thomas d’Aquin qui constitue le centre de gravité, couplé avec un texte de Bonaventure. Autour de cette question gravitent d’autres thèmes fondamentaux : raison et foi (Jean Peckham, Boèce de Dacie), liberté de Dieu (Henri de Gand, Guillaume d’Ockham). Un répertoire des arguments et une bibliographie font de cet ouvrage un précieux instrument de travail.
François Euvé
Alain Renaut, La Fin de l’autorité, Flammarion, 2004, 266 pages, 19 €
Les sociétés prémodernes pouvaient appuyer la légitimité et la crédibilité des pouvoirs sur une autorité qui puisait sa force dans une transcendance religieuse. Il n’en est plus de même dans la modernité où, la transcendance ne constituant plus un recours ou une référence commune, les pouvoirs sont mis à nu et donc affaiblis. Et, de fait, les sociétés démocratiques, en multipliant les recours aux droits de l’homme et en postulant des personnes égales, supposées aptes à la critique et à la discussion, ébranlent toutes les structures hiérarchiques. C’est particulièrement vrai dans l’éducation, qui retient surtout l’attention de l’auteur : l’enfant doit être considéré comme un égal, pourvu de droits d’ailleurs solennellement reconnus, alors qu’il est différent et qu’il faut l’éduquer. Mais cela vaut aussi dans le domaine judiciaire, où le système des peines est ébranlé (ch. IV), comme en médecine (ch. V). Il n’est pas de retour en arrière possible, selon l’auteur, ni non plus de fuite en avant ; il convient, plutôt que d’apporter des solutions hâtives et improbables, de bien prendre les dimensions de la crise actuelle et de bien mesurer les contradictions dont est porteuse la logique démocratique, sans y renoncer. L’auteur se donne-t-il les outils conceptuels pour surmonter de telles contradictions ? On peut s’étonner de l’opposition si tranchée qui porte toute la réflexion entre les sociétés traditionnelles – où la transcendance religieuse est supposée asseoir le pouvoir en toute certitude (belle illusion rétrospective d’un moderne !) – et la modernité, dépourvue de traditions et de toute forme de transcendance, où le pouvoir est nu. Un vis-à-vis aussi tranché respecte-t-il vraiment la complexité d’une société moderne, ou ne conduit-il pas à des impasses, d’ailleurs assez lucidement reconnues ?
Paul Valadier
Nicolas Grimaldi, Traité des solitudes, PUF, coll. Perspectives critiques, 2003, 270 pages, 21 €
Quoi qu’il n’y ait pas d’expérience plus immédiate, il n’y a pas de réalité plus énigmatique que le moi. Servi par une vaste culture, cet ouvrage entreprend avec rigueur et sensibilité d’en élucider le statut. Prenant appui sur les journaux intimes de Maine de Biran, de Leopardi, d’Amiel, de Pessoa, il l’analyse là où le moi sent précisément sa réalité s’exténuer jusqu’à l’inconsistance : l’expérience de la solitude. Venir au monde, c’est toujours le découvrir au-devant de moi, hors de moi, alors que les autres y ont déjà leur place. Je m’en éprouve d’autant plus exclu qu’ils ne perçoivent jamais mon moi, mais seulement ce qui est mien : mon corps, ma famille, mon époque. Au delà de ces traits tout extérieurs, le moi s’éprouve d’abord comme sujet vivant. L’une des grandes originalités (et peut-être l’une des découvertes) de l’auteur est que la vie se réfléchit en conscience, comme la tendance se réfléchit en attente. Aussi l’attente est-elle l’étoffe même de la conscience. Chaque moi s’individualise par ce qu’il attend de l’autre et surtout de lui-même. C’est ce qui le distingue des autres et l’isole. Mais découvrir en tous un même fond de solitude et d’attente nous libère de cette solitude même. Ecrit dans un style magnifique, d’une lecture extrêmement stimulante, le Traité des solitudes s’adresse à tous ceux qui s’interrogent sur le moi et sa relation à l’autre.
Anne-Claire Désesquelles
Daniel Welter-Lang, Les Hommes aussi changent, Payot, 2004, 440 pages, 23 €
Cet ouvrage part de la distinction selon le genre, c’est-à-dire selon l’identité du masculin et du féminin. Si la sociologie admet que le féminin a changé avec la modernité, que dit-elle du masculin ? L’auteur répond positivement : les hommes changent aussi. Mais en quel sens ? La domination masculine existe toujours, mais elle n’est plus uniforme et stable comme dans le patriarcat ; elle est devenue mobile et changeante, en empruntant des formes diverses et nouvelles dans la vie familiale et professionnelle. Cet ouvrage de sociologie le montre clairement. En revanche, il entretient une confusion en passant du genre à la pratique sexuelle des hommes aujourd’hui : homosexualité, bisexualité, homophobie, abus sexuels en prison, prostitution. Là, au delà du genre, une incertitude demeure quant à l’existence d’un changement masculin.
Philippe Julien
Jacques Nassif, L’Ecrit, la voix, Fonctions et champ de la voix en psychanalyse. Aubier, 2004, 348 pages, 22 €
« Ce qu’un psychanalyste offre à un sujet qui lui demande une cure, ce n’est pas la réponse à une demande soit de reconnaissance de sa personne, soit d’obtenir l’équivalent d’un objet thérapeutique dont l’efficacité serait enfin durable ; c’est d’abord la possibilité, vraiment octroyée, de faire entendre une voix qui serait bien la sienne, pour lui donner l’occasion de prendre la mesure des pouvoirs que cette voix-là, au delà même de ce qu’elle prétend dire, pourrait recouvrer », écrit Jacques Nassif dans le livre qu’il consacre à la voix en psychanalyse. Pour naître et exister, cette voix exige qu’un autre la déchiffre, que se constitue une dyade, c’est-à-dire, en langage philosophique, la réunion de deux principes se complétant réciproquement. C’est cette implication duelle que l’auteur sollicite en interpellant son lecteur (ou en s’interpellant lui-même, tour à tour lecteur et auteur) ; mais il n’est pas sûr que cet appel suffise à rendre plus aisée sa pensée, parfois complexe. Cette voix, on peut l’entendre dans la littérature non en lui appliquant la grille d’analyse psychanalytique, mais en déchiffrant son « savoir préconstitué », car c’est l’œuvre même qui « convoque la psychanalyse ou qui l’implique ». C’est donc à cette lecture impliquée que convie tout d’abord Jacques Nassif, à partir d’auteurs aussi différents que Jules Verne, Silvio d’Arzo et Louis-René Des Forêts : ils nous parlent, pour peu qu’on les écoute, du « faire » secret de la psychanalyse, de l’invisibilité du psychanalyste, de la lecture du corps de l’hystérique, de la voix comme objet du discours analytique. Puis, dans les pages – pleines de verve et d’ardeur polémique – consacrées à Lacan, Nassif souligne les relations complexes que celui-ci entretint avec l’écrit : « orateur de génie », sa pensée s’est, pour l’essentiel, transmise oralement lors des séminaires. Lacan, dit-il (et il sait de quoi il parle) se montrait toujours insatisfait des transcriptions proposées de son enseignement, comme s’il favorisait la multiplication des transcriptions sauvages, bourrées d’erreurs, comme autant de garanties de la liberté vagabonde de sa parole – au moins jusqu’à ce que sa fille et son gendre deviennent par la suite, et à sa mort, dépositaires de sa parole. Comme si Lacan souhaitait en même temps – et c’est un premier paradoxe – ne pas figer sa pensée et l’orienter de plus en plus vers une mathématisation desséchante. De même – deuxième paradoxe –, sous couvert d’un retour à Freud et dans le souci de faire entendre sa voix, Lacan n’aurait pas évité « de verser dans le plus plat des catéchismes » ; plus encore, « assouvissant en sous-main une haine déguisée », il aurait privé la voix de Freud de son corps et lui aurait organisé « une sépulture décente ». C’est cette voix de Freud que Nassif veut retrouver, dans son cheminement – il ne refuse pas de passer par l’hypnose pour gagner du temps sur l’allongement des cures – et surtout dans sa correspondance et dans le travail du rêve. Il redonne toute sa place au rêve, à son récit, à son interprétation dans le lieu unique de la séance. C’est là que les mots sont adressés à voix haute ou tremblée, inaudible ou proche du cri (« la voix qui fait dévier le sens ») ; c’est là que se déclinent, sous les masques les plus divers, cette interrogation essentielle : Il y a quelqu’un ? Et que s’échafaudent les réponses. In fine, Nassif explicite son acception de la voix comme pulsion : « La voix n’est pas seulement un objet pulsionnel parmi d’autres, le quatrième pour ainsi dire après l’oral, l’anal et le scopique… mais aussi et avant tout le registre de base et donc le plus archaïque. » La voix est l’instrument de la différence.
Cécile Sales
Marie Bonaparte, Topsy, les raisons d’un amour, Préface d’Anna-Maria Accerboni. Rivages poche/Petite Bibliothèque, 2004, 148 pages, 8,40 €. Huit photographies
Le téléfilm très réussi de Benoît Jacquot a révélé au grand public la personnalité de Marie Bonaparte et les liens qu’elle eut avec Freud : patiente, puis mécène (elle contribue à faire connaître Freud en France, elle soutient sa maison d’édition, puis rachète les lettres de Freud à Fliess), véritable amie, enfin, puisque c’est en grande partie grâce à elle que Freud quitte l’Autriche en 1939. Dans le petit texte ici publié, Marie Bonaparte raconte la vie de son chow-chow, Topsy, la menace de mort qui plane sur elle puisqu’elle est atteinte d’un cancer de la lèvre, et sa guérison grâce aux rayons. La variété des sentiments que lui inspire Topsy lui fait évoquer la maladie et la mort de son père, l’éloignement de ses enfants, ses propres souvenirs d’enfance, sa solitude… Elle n’y exprime jamais la crainte, évidemment sous-jacente, de la mort de son grand homme, âgé et menacé lui aussi par un cancer. On apprend, dans la très intéressante introduction d’Anna-Maria Accerboni, que Freud avait été touché par ses pages et en avait entrepris la traduction avec sa fille Anna. A vrai dire, le texte même de Marie Bonaparte se lit avec l’attendrissement que l’on éprouve en retrouvant dans une malle les écrits d’une grand-mère. Mais, pour certains, rien de ce qui touche à l’être aimé n’est indifférent.
Cécile Sales
Quartier Lacan, Propos recueillis par Alain Didier-Weill, Emil Weiss et Florence Gavras. Champs/Flammarion, 2004, 266 pages, 8,20 €
Quelle heureuse idée de rééditer ce livre autour de Lacan, mort en 1981, si loin déjà ! Il s’agit de treize interviews menées auprès de personnalités fortes de la psychanalyse en France (Leclaire, Granoff, Melman, Montrelay, Dumézil, Widlöcher…), avec finesse, sans ruse (apparente) ni flagornerie, sans volonté de cacher, avec au contraire l’invitation à la parole nette, blessée ou amicale, à distance toujours, ayant su prendre distance, d’où l’impression d’une force étrange et le choc de l’émotion. Deux remarques pour indiquer ce que ce livre n’est pas : un exposé de la théorie de Lacan (même si l’entretien avec Dumézil éclaire admirablement l’énigme et l’enjeu de la « passe ») ; la place de Lacan dans le paysage intellectuel de l’époque pour tous ceux qui n’étaient pas entraînés dans le maelström de la psychanalyse. Ce qui ressort ? Un homme, d’immense et secrète culture, sa « juvénilité aristocratique », sa capacité d’écoute et de discernement, sa « générosité », le bourreau de travail, « l’excellent psychiatre », les trébuchements (« les conneries », dit Dumézil) de la vieillesse, et toujours l’invention, jamais purement scientifique, toujours liée à un souci éthique. Lacan fut un pionnier, non un fondateur de secte : « Dès lors qu’il y a Eglise, il n’y a plus d’avance possible » (25). Il serait dommage de manquer un livre aussi vivant et aussi divers.
Guy Petitdemange
Marie-Madeleine Davy, Traversée en solitaire, Albin Michel, coll. Espaces libres, 2004, 274 pages, 7,70 €
Marie-Madeleine Davy, dont on réédite les Mémoires parus en 1989, a laissé le souvenir d’une personnalité indépendante, éclectique et originale, et d’une résistante intrépide. Toutefois, la publication contrevient à son vœu formel de disparaître : « Je souhaite que personne ne parle de moi après ma mort. » Tout en rougissant de désobéir, on dira le charme des récits d’enfance et de famille, et surtout l’intérêt des évocations amicales, Gabriel Marcel, Jean Wahl, Berdiaev, Maryse Choisy, les Pères Fessard et Daniélou… Il manque seulement, et c’est déplorable, l’épisode de la Résistance, où la jeune femme fit preuve d’un courage confinant à l’héroïsme.
Xavier Tilliette
Mathurin Maugarlonne, A la rencontre des disparus, Ed. Transfaire (04250 Turriers), 2003, 254 pages, 20 €
Le sonore pseudonyme Maugarlonne cache une âme tendre et fidèle, encline au souvenir qui est la rencontre des disparus, illustres et familiers ; toujours passionnant quand il évoque ses professeurs de Lakanal, José Lupin, un Alain irrévérencieux, et Guy Debord, et surtout ces personnages plus célèbres qui forment le chœur des ombres ou des disparus, son maître Vladimir Jankélévitch, Sartre, Ionesco, Cioran, et, au fil des pages, des comparses, Lacan, Leroy-Ladurie, Cohn-Bendit, Jean Paulhan, Raymond Aron, et le plus grand de tous, Charles de Gaulle. Autant de « portraits-souvenirs » délicieusement réussis. De ces pages de verve et de charme se dégage la physionomie de l’auteur, qui s’avance masqué. Ancien situationniste, gauchiste et soixante-huitard repenti, mais gaulliste toujours, il n’a jamais perdu la lucidité d’un homme libre, ni la juste observation d’un fonctionnaire impartial et diligent. Quel dommage que la diffusion de son livre fascinant reste confidentielle !
Xavier Tilliette
Le Nuage de l’Inconnaissance, par un anonyme anglais du xive siècle. Introduction, traduction et notes par Alain Sainte-Marie. Cerf, coll. Sagesses chrétiennes, 2004, 256 pages, 30 €
En Angleterre, comme en Flandres et en pays rhénan, la littérature mystique émigra très tôt du latin vers la langue du pays. The Cloud of Unknowing est l’un de ces joyaux accessibles à tous, en principe, mais dont le propos ne concernait que les personnes fort avancées dans la vie spirituelle : la manière dont l’âme peut ne faire qu’un avec Dieu. Soixante-quinze brefs chapitres définissent une voie qui disqualifie les modes ordinaires de connaissance, dans la tradition de la Théologie mystique du Pseudo-Denys et, plus prochainement, de la Chartreuse. L’approche du divin ne peut se faire que dans la nuit des sens et de la raison. Seul « l’humble élan d’amour » dirigé vers le Dieu inconnaissable peut traverser la nuée. Témoin d’un des courants de la mystique chrétienne, où le Christ tient apparemment peu de place, ce texte a de quoi séduire des contemporains dans les marges du christianisme. Cette nouvelle traduction tranche sur la précédente, vieille d’un demi-siècle. Se voulant « dépourvue de toute technicité », elle est en effet très fluide. Mais on peut s’interroger sur le bénéfice qu’il y a à remplacer, par exemple, « mémoire » (l’une des trois facultés de l’âme) par « conscience » et « sensibilité » par « les affects ». Il n’est pas sûr que cette volonté de modernisation ne nuise pas à la clarté du texte et n’induise pas de fausses interprétations.
Dominique Salin
Jean Clapier, « Aimer jusqu’à mourir d’amour », Thérèse de Lisieux et le mystère pascal. Cerf, coll. Théologies, 2003, 562 pages, 34 €
Il aura fallu attendre un demi-siècle pour que les théologiens s’intéressent à Thérèse de Lisieux. Ils se sont bien rattrapés depuis. Balthasar fut le premier à soupçonner, après Bernanos, qu’il y avait plus de pensée théologique chez la petite fleur de Lisieux que dans bien des manuels de l’époque. La proclamation de son doctorat par Jean-Paul II a accéléré le processus : les ouvrages se multiplient de sourciers détectant, dans les écrits de la sainte, des merveilles d’orthodoxie théologique. Le présent ouvrage, issu d’une thèse de doctorat, n’a pas de peine à montrer que le mystère pascal est au cœur de l’expérience thérésienne et de la « petite voie ». Il se signale non seulement par la clarté de son exposition, mais aussi par la richesse de sa documentation et l’étendue de son information. La perspective se réclame de la « phénoménologie théologique ou surnaturelle » de Balthasar. L’ouvrage n’apporte pas de vues proprement nouvelles, mais l’auteur a lu tout ce qui s’est écrit de notable sur son sujet et sait le faire valoir avec discernement. Certes, le texte thérésien est un peu submergé par le flot des références et des commentaires autorisés : c’est tout le credo commenté par les professeurs qui défile, au détriment, trop souvent, du merveilleux jaillissement du texte original. Mais ce livre constitue une véritable petite encyclopédie théologique thérésienne, que l’index des noms d’auteurs permet de consulter aisément.
Dominique Salin
Ioanichié Balan, Le Père Cléopas, Préface de Mgr Daniel, Métropolite de Moldavie et de Bucovine. Introduction de Jean-Claude Larchet. Traduit du roumain par le hiéromoine Marc. L’Age d’Homme, coll. Grands spirituels orthodoxes du xxe siècle, 2003, 214 pages, 21 €
Le P. Balan a été le familier du P. Cléopas dans les dernières années de la vie de l’archimandrite roumain, mort en décembre 1998. Outre ses souvenirs personnels, l’auteur a recueilli des témoignages plus anciens, sans trop se soucier de donner une forme soignée à l’ensemble. Mais, de ce livre sans apprêt et qu’on aurait pu croire écrit sur le mont Athos il y a des siècles, surgit une figure de sainteté contemporaine hors du commun. Constantin Ilié (Cléopas dans la vie religieuse) a été berger dans son enfance, a continué, durant douze années, à garder les troupeaux après son entrée au monastère, avant d’être choisi comme successeur par l’higoumène vieillissant du skite de Sihastria, en Moldavie. Ce simple détail jette une lumière sur l’authenticité de cette vie monastique menée en plein xxe siècle dans toute la rigueur de la règle, mais ouverte aux signes de l’Esprit plus qu’à la logique du monde. Le P. Cléopas relèvera les ruines laissées par un incendie destructeur. Mais il sera surtout le bâtisseur d’une fervente communauté monastique, dont le rayonnement dépassera largement les limites de la province. L’isolement du skite n’empêche pas les pèlerins d’affluer pour entendre le Père spirituel, se confesser à lui, recevoir ses conseils, sa bénédiction. Mais cette solitude n’empêche pas non plus les moines – et leur supérieur au premier chef – d’être suivis et poursuivis par la police secrète, la sinistre Securitate de Ceaucescu. Pour la fuir, le starets Cléopas passera en tout douze ans dans le « maquis », dans un dénuement extrême, ravitaillé de loin en loin, avec mille précautions, par des frères complices, donnant tout son temps à l’incessante prière, la Prière de Jésus de la grande tradition hésychaste, au point de reprendre avec peine le chemin du monastère et de la vie commune quand la persécution se relâche. Alors les pratiques austères, la prière incessante, le jeûne sévère apparaissent nimbés de grâce. La vive dévotion à la Mère de Dieu confère toute sa douceur à cette rude spiritualité. Et les aphorismes du starets, dénués de complaisance et souvent relevés d’une pointe d’humour, ont toute la saveur de la sagesse paysanne et portent comme un trait bien visé.
René Marichal
Nicolas Vélimirovitch, (Saint Nicolas de Jitcha), Prières sur le lac, Traduit du serbe par Zorica Terzié. Introduction de Jean-Claude Larchet. L’Age d’Homme, coll. Grands spirituels orthodoxes du xxe siècle, 2004, 200 pages, 21 €
Le lac qui baigne la ville d’Okhrid en Macédoine, premier siège épiscopal de Nicolas Vélimirovitch, est le lieu symbolique de ces prières qui embrassent le cosmos entier et l’existence humaine dans toutes ses dimensions. Le « Chrysostome serbe », né en 1880, mort en 1956, canonisé en 2002 par l’Assemblée de l’épiscopat orthodoxe de son pays, est une figure fascinante. Il rassemble en lui des dons littéraires exceptionnels, une rare connaissance des cultures étrangères qu’il a longuement pratiquées au cours de ses études et des missions confiées par son Eglise ou par les autorités civiles, dans une époque critique pour la foi orthodoxe et pour la nation serbe. Son attitude intransigeante devant l’occupant allemand lui a valu un emprisonnement de trois ans. Cette singulière expérience affleure au fil de cette contemplation, mystique et incarnée à la fois, qui emprunte une forme littéraire bien connue de la tradition orientale : la centurie. Cent brefs chapitres, cent pages où alternent la contemplation du mystère du Christ revécu dans l’âme du contemplatif, la jubilation psalmique devant la Création, l’imprécation prophétique contre les ennemis de l’intérieur, le discours paradoxal de sagesse où toutes les certitudes reçues sont exposées au feu solaire de la Parole. Lecture tonique pour tout chrétien, témoignage de ce que porte en elle une orthodoxie à la fois fidèle à l’immémoriale tradition et ouverte de tous ses yeux, de tout son cœur, sur le monde d’aujourd’hui.
René Marichal
Gaston Piétri, Passeurs de Dieu, D’une culture à une autre. Salvator, 2004, 158 pages, 19 €
Les lecteurs des Etvdes ont eu l’occasion d’apprécier à plusieurs reprises dans nos colonnes les dons pédagogiques, la culture théologique et le souci pastoral du Père Gaston Piétri. Dans le livre qu’il offre aujourd’hui, notre collaborateur relit les origines de l’Eglise et indique les moments-clefs des pas culturels qu’elle a dû accomplir pour éviter de se laisser enfermer dans son passé. Pour se développer et aborder tous les rivages de la planète, l’Eglise a surmonté l’opposition entre Juifs et Grecs, puis entre Grecs et barbares, entre savants et ignorants, entre raison et foi, dans la logique de la faiblesse de la croix. Cette tension continue de nos jours avec la critique des sources dont il faut user sans crainte révérencielle. Avec Paul Ricœur, l’auteur rappelle que nous avons à passer d’une « naïveté première » à une « naïveté seconde ». La première est une façon de se mouvoir au milieu de représentations issues d’une société chrétienne façonnée par des mentalités précritiques ; la « naïveté seconde » est une redécouverte à nouveaux frais des « mœurs » de Dieu dévoilées pour nous par le Christ. La Bible parle du gué que Jacob a franchi après une nuit de combat, seul à seul aux prises avec une mystérieuse présence. Franchir le gué, c’est surmonter une crise salutaire : « Le gué qui donne accès à la “naïveté seconde”, note l’auteur, ne se franchit pas sans mal » (p. 132). Que certains restent au milieu du gué, c’est bien la preuve que la tâche n’est pas aisée. Jacob est ressorti de ce combat en boitant. Entrer dans la critique est nécessaire, mais y trouver l’attitude juste du croyant est une autre sorte d’épreuve. Aujourd’hui, cependant, comme le rappelle Jean Paul II dans Fides et Ratio (n° 48) : « Il est illusoire que la foi, grâce à une raison faible, puisse avoir une force plus grande. »
Henri Madelin
Dominique Laplane, Un regard neuf sur le génie du christianisme, Préface de René Rémond. François-Xavier de Guibert, 2004, 288 pages, 24 €
Il faut sans doute beaucoup d’audace pour se lancer aujourd’hui, deux siècles après Chateaubriand, dans une apologie du « génie du christianisme ». Professeur honoraire de neurologie à la Salpêtrière et catholique engagé, Dominique Laplane est convaincu depuis longtemps de la nécessité d’une telle entreprise dans le contexte de « décomposition interne » de la société actuelle et face à « l’effondrement des valeurs laïques ». Rendre la foi intelligible aux esprits férus de science suppose de s’affronter d’abord aux obstacles fréquemment évoqués : l’intolérance, le mal, le pluralisme des religions, etc. Le second temps est constructif, présentant ce que l’Evangile « révèle de l’homme à l’homme ». L’auteur n’hésite pas à recourir à des analogies tirées de sa pratique de chercheur pour présenter les grandes composantes de la doctrine chrétienne. De belles figures sont mises en avant : Las Casas, Bonhoeffer, Jean Vanier et Cicely Saunders. Le propos, militant et parfois polémique, toujours très personnel, sera certainement discuté. Mais, dans sa Préface, René Rémond souligne la figure du Dieu humble, à l’encontre des démonstrations de puissance qui sont la tentation permanente du genre apologétique, et auxquelles le livre échappe heureusement.
François Euvé
Jean Divo, L’affaire Lip et les catholiques de Franche-Comté, Besançon, 17 avril 1973-29 janvier 1974, à Yens-sur-Morges. Ed. Cabédita, 2003, 200 pages
Un chapitre « Chronologie » résume les événements qui ont touché l’entreprise d’horlogerie qui avait représenté une gloire de l’industrie française. Une grève aux péripéties exceptionnelles allait se prolonger et retenir largement l’attention. Divers journalistes avaient remarqué le rôle joué par des militants chrétiens et par le clergé local, jusqu’à Mgr Lallier. C’est cet aspect qui a fait l’objet d’un travail précis, dans le cadre de l’université Marc-Bloch de Strasbourg et de sa Faculté de théologie catholique. Les documents d’archives étaient riches ; l’auteur les a confrontés aux souvenirs recueillis par lui. Un certain nombre de portraits sont tracés, de façon à respecter, jusque dans les vues d’ensemble qui peuvent être proposées, la diversité des itinéraires et des convictions. Par delà les observations concernant les personnes directement engagées, l’étude a été prolongée de façon à analyser les attitudes prises en Franche-Comté face à ces événements par des personnalités, des paroisses et des mouvements, des moyens d’information. Pour en revenir aux acteurs plus ou moins directs, Jean Divo s’est attaché à préciser comment un lien s’établissait – ou non – entre les inspirations religieuses et les comportements pratiques de lutte. Sans vouloir tout résumer par là, je dirai que l’on peut opposer les figures de deux prêtres mêlés de près aux événements. L’un est un dominicain, entré au travail chez Lip assez récemment, qui eut un rôle moteur dans la décision prise par la majorité des grévistes, à un moment délicat, pour rejeter un plan de relance qui prévoyait la suppression de postes. Là, l’inspiration chrétienne poussait à ce que l’on refuse de se désolidariser des travailleurs qui perdraient un emploi. Le curé de la paroisse, qui fut un soutien efficace des travailleurs en grève, et qui avait une assez grande familiarité avec le mouvement ouvrier, aurait plutôt pensé, semble-t-il, que l’occasion méritait d’être saisie, des solutions pires pouvant sinon s’imposer. On peut illustrer ainsi la difficulté de telles options. Ce qui ressort, c’est la valeur humaine des relations nouées dans la lutte entre les travailleurs, et le rôle qui revient dans la formation de tels comportements à la vie d’équipe au sein de l’Action catholique ouvrière (ACO). Une vieille tradition syndicale existait certes dans la région ; cependant, dans le cas d’un bon nombre des travailleurs engagés ici, le mouvement chrétien n’avait pas seulement soutenu des convictions, mais encore développé des aptitudes à la discussion sincère, avec patience et fermeté. On peut remercier l’auteur d’avoir rappelé un haut moment d’histoire sociale et religieuse.
Pierre Vallin
Joël Thoraval, Charité à cœur ouvert, Entretiens avec Jacqueline Dornic. Cerf, 2004, 192 pages, 19 €
Préfacé par le cardinal Etchegaray, le livre d’entretiens que signe Joël Thoraval, président du Secours Catholique de 1998 à juillet 2004, est un premier bilan. Bref retour sur une vie et relecture attentive des activités multiples de cette association, fondée par Mgr Rodhain. Elle s’efforce d’accompagner et de promouvoir les personnes vulnérables de notre société au nom de la dignité que l’on doit à chacun, et spécialement aux plus démunis, envers de notre opulence insouciante. Avec les outils du Droit, au nom des valeurs de charité, de justice et de solidarité, c’est un travail sans cesse à reprendre pour promouvoir dans la société le « bien commun » dont parle l’enseignement social de l’Eglise. Dès les premières pages de cet entretien « à cœur ouvert », le ton est donné par l’ancien Préfet de la Région Ile-de-France : « Mon itinéraire pourrait se caractériser comme le passage progressif de la citoyenneté à la spiritualité, avec, en dénominateur commun, la force du service : service de l’Etat, service de la parole, service des pauvres. »
Henri Madelin
Arnaud Join-Lambert, Les Liturgies des synodes diocésains français (1983-1999), Cerf, 2004, 510 pages, 55 €
Cet ouvrage (thèse de doctorat) est le résultat d’un long travail (environ 25 000 pages consultées) méthodique et précis : l’étude des grandes célébrations vécues à l’occasion de 35 synodes diocésains catholiques en France. Chaque élément de ces liturgies est répertorié et comparé ; l’écart avec les règles liturgiques est commenté ; les innovations sont analysées et interrogées. La rareté des études transversales sur la vie des diocèses de France donne à ce livre un intérêt qui s’ajoute à ses qualités propres.
Pierre Faure
Alfred Delp, Dieu rend libre, Face à la barbarie nazie. Présentation et traduction de Michel Rondet s.j. Vie Chrétienne (47, rue de la Roquette, 75011 Paris), 2004, 138 pages
Alfred Delp est l’une des figures les plus étonnantes parmi les jésuites allemands admirables, avec bien d’autres – des juifs, des protestants, des communistes – qui très tôt comprirent la perversité de l’hitlérisme et le combattirent sans faiblesse, intellectuellement et au risque évident de leur vie. Né à Mannheim en 1907, entré dans la Compagnie en 1926, ordonné prêtre en 1937, collaborateur aux Stimmen der Zeit (Munich) jusqu’à leur suppression en 1941, le P. Delp, à la vivacité parfois dérangeante, perçut très tôt le drame idéologique et politique de l’époque, que l’Eglise ne pouvait esquiver sans y perdre son âme, et il le dit. Arrêté en juillet 1944 pour avoir appartenu au cercle de Kreisau, il fut pendu le 2 février 1945 dans la sinistre prison de Tegel. Ces ultima verba sont rassemblés et présentés par Michel Rondet, connaisseur émérite et fidèle depuis longtemps : des méditations (sur le Notre Père – qui aurait enchanté Simone Weil –, sur le Veni Sancte Spiritus), des notes de journal, des lettres. Il est difficile de comprendre – en prison, sous la torture, face à la potence, au simulacre de la justice, à la lâcheté de tous, avec aussi le soutien de quelques amis intrépides – tant de paix, une foi aussi sereine, un recueillement aussi intense, une curiosité intellectuelle aussi constante, la résolution de reconstruire l’Allemagne après ses folies qui ne sont pas l’Allemagne. Sans exaltation, sans tapage, avec une volonté de fer, ces textes sont l’une des « œuvres spirituelles » très fortes de notre temps, l’insurrection, sans rhétorique, en toute lucidité, contre toute bonne conscience qui, face au présent, transige ou survole en pensant faire le contraire.
Guy Petitdemange
Bernard de Boissière & France-Marie Chauvelot, Maurice Zundel, Presses de la Renaissance, 2004, 468 pages, 21 €
Après plusieurs essais, voici le premier ouvrage d’importance consacré à Zundel. Il était temps que fût éclairée en détail la physionomie d’un auteur considéré par beaucoup comme un grand témoin de la mystique chrétienne au xxe siècle. Figure singulière, constamment pérégrinante, « prêtre sans paroisse », disait-il avec tristesse mais sans amertume, comme voué à la marginalité. Persona non grata dans son diocèse suisse, sinon à des postes subalternes, c’est à l’étranger qu’il acquit une réputation à la hauteur de sa personnalité, auprès d’intellectuels comme de gens simples, à commencer par les enfants et les jeunes gens en France, en Italie et au Proche-Orient. Paul VI, qui l’admirait fort, l’invita à prêcher la retraite du Vatican trois ans avant sa mort. Reconnaissance tardive pour ce transfuge du thomisme qui inquiéta autant qu’il fascina, comme Teilhard, comme Lubac, dont certains le rapprochent. Il a fallu plus de vingt ans au P. de Boissière, s.j., pour rassembler les documents et interviews qui ont permis à l’écrivain F.-M. Chauvelot de rédiger cette biographie. L’homme était avare de confidences, et plus orateur qu’écrivain. Les textes qu’il a publiés ou laissés ne donnent qu’une faible idée de l’incandescence de sa personnalité, aux dires des témoins. L’auteur de cette biographie admirative réussit à en faire entrevoir les éclats.
Dominique Salin