2004
Études
Carnets d’Études
Théâtre
Rhinocéros de Eugène Ionesco au Théâtre de la Ville
Nous sommes dans une petite ville où tout le monde se connaît, s’épie, n’ignore rien de son voisin. Les nouvelles circulent immédiatement dans le journal local. C’est la France profonde, ou bien n’importe quel lieu du monde ; peuplé de gens ordinaires, commerçants, médecins, fonctionnaires, concierges, gendarmes, employés, patrons, mendigots. La normale, quoi. Deux figures se détachent, Béranger, un soiffard mal rasé, au costume défraîchi, et Jean, son ami, tiré à quatre épingles, sûr de lui, de très bonne tenue.
Un beau jour, quelques passants voient un rhinocéros traverser la rue… A partir de là s’enclenche une série de catastrophes que rien n’arrête. Le lendemain, le journal signale le passage d’un pachyderme. C’est le tollé à la rédaction, dans les rues, les bureaux. Les journalistes sont des menteurs ou des plaisantins. On cesse le travail, la colère gagne. L’une des employées, Daisy, était là, hier, quand le rhino est passé. Elle témoigne. Nul ne la croit, elle a rêvé. Béranger arrive en retard, il a vu aussi le cornu. On se moque de lui. Le monstre avait-il une ou deux cornes ? L’épouse d’un employé absent fait irruption, bouleversée : elle a été suivie dans la rue par un rhinocéros. Passant sur l’autre trottoir, elle découvre avec stupeur que ce rhinocéros est son mari ! Et, de plus en plus vite, les rhinocéros surgissent de partout. Jean s’est enfermé chez lui, malade. Béranger va le voir ; ils discutent sur le rhinocéros – que Jean a vu également. Il semble épuisé, hésitant, et peu à peu se transforme sous les yeux de Béranger ; sa peau devient squameuse, une corne apparaît, il rejoint au trot les autres pachydermes qui défilent maintenant en ordre et en rangs serrés dans la rue, tout en beuglant. Daisy ne sait plus que penser : ils ne beuglent pas, dit-elle, ils chantent. Elle est entrée dans le lot. D’ailleurs, les sondages révèlent que les rhinocéros, bien organisés, ont maintenant la majorité. Béranger est seul. Il ne peut simplement pas les rejoindre. Son être le plus profond en est incapable. Cet anti-héros est le seul homme debout.
Comment ne pas voir que cette parabole formidable est d’une terrible actualité
[1] ? Au départ, Ionesco visait les régimes fascistes et communistes, et la pièce fait d’ailleurs allusion à la peste qui a ravagé autrefois cette petite ville tranquille – où les nomades et les cirques ambulants sont également interdits
[2] ! Ionesco, à la fin de sa vie (lui qui s’était toujours défendu d’avoir écrit un
Théâtre de l’Absurde et du désespoir), voyait que sa pièce avait une portée nouvelle, plus insidieuse et plus menaçante encore
[3], car elle met en lumière le mécanisme implacable d’uniformisation à quoi les cerveaux sont, à leur insu, inexorablement soumis. Le système des médias englue les mentalités qui reçoivent passivement les images, les opinions, les jugements, les publicités, les fantasmes d’un discours anonyme. On ne sait plus ce qui est vrai ou faux dans ce qui est dit et montré. La raison abdique, la fascination domine, l’angoisse gagne – avec la peur des maladies animales, les culpabilités secrètes, la terreur devant le masque du monstre que chacun voit surgir en lui…
Il y a ici une image terrible et poignante de notre univers. Poignante, parce que Ionesco l’a chargée d’humanité et d’une secrète compassion à travers le personnage de Béranger, prodigieusement joué par Serge Maggiani, immense acteur. Et Hugues Quester dans le rôle de Jean, comme Valérie Dashwood dans celui de Daisy, lui donnent une réplique impressionnante. Mais c’est toute la troupe qui rayonne ensemble, dans un mouvement superbe où la parabole est sans cesse intériorisée, vécue du dedans – à partir d’un décor dépouillé, d’une efficacité prodigieuse. Tout notre destin futur est là. Chaque spectateur est lui-même confronté à ce choix, interrogé au centre de lui-même
[4].
Rire fragile de Philippe Avron au Théâtre du Ranelagh
Heureusement qu’il y a l’ami Philippe ! Il sait bien qu’on baigne dans un univers tragique et plein d’angoisses : « Cette époque est violente […]. Tout ne me fait pas rire dans le monde, loin de là, mais j’ai toujours envie de rire avec tout le monde. » Le rire est pour lui comme une petite rivière souterraine qui relie les hommes entre eux. Même dans les rôles dramatiques – Hamlet, Don Juan –, il a toujours laissé une place au rire. Tant de spectacles merveilleux ! Mais il ne joue pas les vedettes ; il est l’un d’entre nous. Il débouche de la salle avec un costume ordinaire (cette fois-ci, bleu à rayures, et un chapeau noir), démarrant sec. « Plus j’y pense, plus ça me fait rire. » Mais peut-on à la fois penser et rire ? Autrefois, ils étaient toute une bande : « Il y avait Rire sous cape, Rire jaune, Fou rire, Pouffe de rire, Rire en coin […]. Moi, j’étais Rire fragile. » Ça y est, c’est en place, on sait où l’on va : dans un autre pays – bien qu’il nous soit familier, car c’est ici.
Tout commence en proche banlieue, quelque part à Issy-les-Petits-Moulins, vers Meudon, un vrai village, avec le boulanger, la bouchère, la fleuriste, le pâtissier, le pharmacien, « et bien sûr les journaux, le tabac, le bistrot ». La bouchère a été mordue par son chien : toute une histoire que l’on se passe de bouche en bouche, commentée, mimée, enjolivée, agrandie par Philippe, qui joue son propre personnage d’artiste en même temps que tous les autres. En faisant des courses, tous les matins, il accumule – comme une abeille – le pollen de chaque rencontre. Les simples sont à l’honneur : la vendeuse du kiosque à journaux, le vieux garçon de café qui a un cheveu sur la langue, et dont la mère écrivait des poèmes – un, notamment, sur deux jeunes mariés en blanc, sous la neige qui tombe. On ne les distingue plus. Ils étaient ensemble et séparés. « Comment vous le trouvez ce poème, Monsieur Avron ? – Je le trouve très sensible. – Merci, monsieur l’artiste. » Le rire avance sur des pattes de colombe.
Et puis on saute en arrière, quand l’Artiste était Professeur : il évoque sa dernière classe, son dernier cours (sur le rire, bien sûr !). Ça chahute avec ferveur. Il y avait les assoiffés du savoir baptisés par le Prof’ : Anaximandre, Anaxagère, Analphabète ; avec Petit Trou noir, le génie de la classe, et tous les redoublants : Tête de silex, Face de marbre, Phallus d’or ; sans oublier Carbonne 14 – qui se souvient que le Prof’, en rendant les premières copies, avait prononcé la phrase célèbre : « Le regard du troupeau est unique, mais ses bouses sont multiples. » Il appelait les redoublants « ceux qui continuent avec moi le voyage ».
Il raconte l’histoire des enfants qui jouent sur la plage. Une vague vient, qui emporte leurs jouets ; les enfants pleurent. Une autre vague revient, avec des cailloux multicolores, des coquillages inconnus. Et les enfants éclatent de rire. « Le rire c’est l’innocence, l’enfance, le jeu, la renaissance, la sainte affirmation. » Shakespeare, interrogé dans une ancienne classe, avait dit : « Le rire, c’est un gamin éternel. » Et il y a Bergson disant que le rire est un accord, un consensus, et qui raconte l’histoire du curé qui fait un prêche dans son église. Tout le monde est touché, ému. Tout le monde pleure, sauf un. « Vous n’êtes pas touché ? » lui demande son voisin ; et l’autre répond : « Je ne suis pas de la paroisse ! »
Alors les histoires se succèdent en rafales, comme les rires. Un certain Chat (nommé Socrate) s’y mêle, chantant la Ballade des chats coupés, et citant Bachelard : « Quand on est entier, on a des désirs, quand on est coupé, on a des idées. » Il ne dort pas du tout près du radiateur, il rêve ; ce qui permet au Professeur de lui citer encore Shakespeare : « Nous sommes de la même essence que nos rêves et nous partageons nos songes avec les animaux. » Le Professeur qui enseigne maintenant la philosophie aime prendre des exemples concrets, comme le suivant, où Einstein apprend à nager à Archimède : « Première partie : Archimède coule. Deuxième partie : Archimède surnage. Eurêka, il a trouvé. Troisième partie : Einstein lui repousse la tête dans l’eau en disant : “Tout est relatif.” »
Survient (forcément !) Raymond Devos, qui a laissé échapper le rire. Un jour, il était dans les coulisses ; on annonce : Raymond Devos ! Et toute la salle a ri. « Le rire m’échappe. Je ne suis plus indispensable. On rit de confiance ! » Il accepte de faire des tournées, mais sans entrer en scène. On annonce chaque fois : « Raymond Devos ! » Et toute la salle de rire. La scène est vide. Lui, il se cache au fond de la salle pour ne pas se gêner. Mais il demande à Dieu de retrouver le rire qui lui a échappé. Dieu lui conseille les gestes de la foi, comme Pascal. Il se met à genoux, fait marcher les zygomatiques, serre le fessier, remue l’abdomen. Un enfant entre, le voit et rit. Et Dieu se met à rire à son tour. « Quand Dieu voit rire un enfant, il rit. »
Devos est finalement remplacé par Bartabas, le grand dresseur de chevaux, et la scène s’emballe : des milliers de chevaux envahissent Paris, convergent vers La Défense par toutes les avenues. Le Professeur fait amitié avec Jules, un gros cheval de Boulogne qui a l’accent du nord, min fiu : il devient à la fois cheval et cavalier, repasse par Meudon-la-Forêt, retrouve tous les personnages d’Issy-les-Petits-Moulins, la bouchère qui est guérie, le vieux garçon de café poète, la fleuriste (celle qui offre gratis une botte de fleurs si on lui achète une rose). Tous l’acclament quand il s’envole, devenu centaure. « Oh ! Jules, tu galopes, tu t’emballes […]. Au revoir ! Comme on dit à Asnières, on a le rire au bord des larmes. » On monte, on monte, ils vont vers les Vierges et les Gémeaux, cheval et cavalier rient ensemble, d’un rire léger, impalpable. « Attention, Jules. Rire fragile ! Rire fragile ! » Et l’ami Philippe, qui a enlevé son masque, disparaît dans la lumière. On est triste, on est content. Quand va-t-il revenir ?
Jean Mambrino
P.S. N’ayant pu voir à temps Le Vase de parfums, avec la musique de Suzanne Giraud et le livret de Olivier Py, j’en parlerai dans le prochain numéro.
[1]
Ce qu’a bien perçu Emmanuel Demarcy Mota, jeune metteur en scène provocant, qui a découvert, à son grand étonnement, que Ionesco n’était pas un auteur « ringard », mais « un immense dramaturge ». Sa mise en scène est un chef-d’œuvre.
[2]
A la création, en 1960, Elsa Triolet (en même temps qu’Aragon) avait pris position, avec hauteur, contre certaines critiques, qui resurgissent aujourd’hui : « Lorsque dans les pièces de Ionesco se promenaient des lieux communs, la joie d’un certain public était grande. Mais à peine ces mêmes lieux communs se sont-ils mis à signifier des choses en clair, que l’on se dépêche d’accuser Ionesco de conformisme, de lâcheté, de perte de talent et
tutti quanti. Est-ce donc le propre du conformisme d’aller contre le courant ? »
[3]
« Dans notre monde occidental, ce qui peut nous faire devenir Rhinocéros, c’est la mode. On ne vous force plus à penser tous de la même façon, vous le faites. »
[4]
Curieusement, Mauriac semble avoir pressenti cela, après une représentation du
Père Ubu au TNP, en 1958, quand Ionesco était en train d’écrire
Rhinocéros. Il use d’une autre imagerie, considérant le héros de Jarry inférieur à ce qui nous menace : « En démocratie, il pullule. Il existe des poussières d’Ubu et, dans l’infiniment petit, des nébuleuses d’Ubu. Cette énorme bête, en vérité, n’apparaît qu’au microscope, car elle est fourmillante et armée de pinces plus redoutables que celles qu’Alfred Jarry inventa. »