Etudes
S.E.R.

I.S.B.N.sans
140 pages

p. 237 à 240
doi: en cours

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Carnets d'Études

Tome 400 2004/2

Platonov, de Anton Tchekhov. Texte français de Serge Rezvani. Mise en scène de Jacques Lassalle, à la Comédie Française

Voici donc la première pièce, énorme, informe et foisonnante [1], jaillie à vingt ans du cœur de l’étudiant Tchekhov, comme un brouillon de génie où toute son œuvre théâtrale à venir est contenue. Découverte seize ans après sa mort, son sous-titre rétabli est éclairant : Le Fléau de l’absence des pères. C’est un autre Tchekhov que celui auquel nous sommes habitués, moins feutré, plus violent, sensuel, chaotique, et d’où monte pourtant, dans un registre que nous ne lui connaissions pas, le chant inimitable [2].
Platonov est un jeune instituteur vivant dans une petite bourgade du sud de la Russie, à la fin du xixe siècle, ami d’une jeune et riche veuve dont la propriété est sur le point d’être vendue pour éponger les dettes de son mari défunt. Anti-héros par excellence, séducteur mal dans sa peau, intelligent et vain, il bavarde à vide, boit, papillonne, envoûte les femmes en les trompant, dans un jeu à la fois sincère et mensonger, se faisant aimer d’elles presque sans le vouloir, plein de remords, de doutes, d’hésitations, Hamlet dérisoire, petit « don Juan de province » qui, plutôt que séduire, aime se faire aimer, et finit par accepter la mort de la main d’une de ses amoureuses, dans une sorte d’abandon désespéré de lui-même.
Autour de lui bruisse toute la Russie au bord de la terrible métamorphose : les nobles et les bourgeois, les propriétaires terriens, les marchands parvenus, les spéculateurs enrichis, les belles veuves désœuvrées, les fonctionnaires ivrognes et corrompus, les jeunes intellectuels, fils de vieilles familles ou enfants des classes montantes, qui passent de l’idéalisme au cynisme pour revenir sur leurs pas. Un tourbillon de médiocrités, en apparence.
Mais c’est ici que se fait jour le miracle de l’art de Tchekhov. « Il faut écrire une pièce [dit-il] où les gens vont, viennent, dînent, parlent de la pluie et du beau temps, jouent au whist, non de par la volonté de l’auteur, mais parce que c’est comme ça que ça se passe dans la vie réelle. » Nullement du naturalisme à la Zola, mais un réalisme plus secret, où les silences font un bruit assourdissant entre les mots. Ces échanges sont faits de riens, et dévoilent le rien d’existences assoiffées d’une valeur qui les comblerait. Le langage de la banalité est ici toujours aigu, d’une sobriété saisissante, je veux dire qui saisit les sentiments, les pensées informulées, les intentions fuyantes, les sous-entendus, entre les pinces d’un esprit inflexible.
Mais, nouveau paradoxe, c’est un esprit qui ne juge ni ne condamne jamais. Tchekhov n’est qu’attention, accueil douloureux et patient de toutes les vies ; conscient de l’injustice des lois d’une société et du scandale de tant d’existences saccagées ; athée rayonnant de tendresse envers ses frères humains, entrevoyant toujours qu’ils ont en eux une source plus profonde qu’eux-mêmes, et médecin jusqu’au bout, autant qu’il est poète. Exaspéré par le moralisme réactionnaire du dernier Tolstoï, celui de La Sonate à Kreutzer (où l’on croit entendre les pires diatribes des intégristes ou fondamentalistes de notre âge en régression), il vit trop au milieu des pauvres pour ne pas espérer d’abord en un progrès matériel qui les délivrerait de l’avilissante misère [3]. Mais c’est le même qui affirme, avec une douce assurance : « Ce qui meurt chez l’homme, c’est uniquement ce qui est soumis à nos cinq sens. Mais tout ce qui est situé en dehors de ces cinq sens et qui, vraisemblablement, est immense, inimaginable, sublime, continue d’exister. »
Ainsi, parmi tant de petitesses, de déchets humains, de cœurs désespérés, engloutis dans le vertige et le néant des passions, Anton Tchekhov ouvre toujours des plages de lumière débouchant sur l’infini. Si brûlantes que soient les larmes de ses personnages, elles ne se nourrissent ni d’amertume ni de haine envers la vie. Une drôlerie, pleine de santé et de sang, ravigote souvent les cœurs, comme un bon coup de vodka. Le cher Anton ne prend jamais la pose tragique, lui qui boira une dernière coupe de champagne juste avant de rendre l’âme. Son espérance est inaltérable : « Nous n’en sommes qu’au début d’un travail qui durera peut-être encore des dizaines de milliers d’années, pour que, fût-ce dans un lointain avenir, l’humanité connaisse la vérité du vrai Dieu. » Il écrivait cela à Serge Diaghilev, le 30 décembre 1900. Ce qui est bien, avec lui, c’est que l’on n’est jamais à l’étroit : l’âme respire, même en prison, et la plus mince ouverture lui montre le ciel.

Le Laboureur de Bohême, de Johannes von Saaz. Texte français établi par Christian Schiaretti et Dieter Welke. Mise en scène de Christian Schiaretti. Au TNP-Villeurbanne, avant les Gémeaux/Sceaux, après une tournée dans l’Europe de l’Est. Avec Didier Sandre, Serge Maggiani et Fabien Joubert

« Le Laboureur de Bohême est un cri de révolte qui s’achève en prière », dit Christian Schiaretti. Dans la nuit qui a suivi la mort en couches de la jeune femme qu’il aimait, Johannes von Saaz écrivit en 1401 ce dialogue entre un laboureur et la Mort. L’auteur était juriste et humaniste ; il a pris pour modèle la disputatio scolastique, sans songer au théâtre, mais tire son texte, source de la langue allemande, du fond de son cœur déchiré, lui donnant ainsi une portée universelle [4].
En effet, même s’il y a un élément social dans ce dialogue (la Mort est ici un Seigneur et le laboureur un manant), l’échange est avant tout métaphysique et, plus profondément encore, religieux, car le scandale du décès d’un être aimé, surtout s’il est proche et en pleine jeunesse, décompose l’âme jusqu’en ses fondations et concerne l’homme de tous les temps. « Vous avez arraché la fleur de mes plaisirs dans le pré de mon cœur […] le jardin de mes délices […] mon bouclier de paix », lance le veuf éploré au voleur de vie qu’il nomme « assassin éhonté […], sac à vices ». La Mort récuse l’accusation : « Nous venons du paradis terrestre. Le jour où vous mordez ce fruit, ce jour-là vous devez mourir. » « Les larmes et les plaintes sont naturelles après une si grande souffrance (gémit le laboureur). Je ne serai pas humain si je ne pleurais pas ce don de Dieu que personne ne peut donner, sauf Dieu. » « Fou est celui qui pleure un être mortel, la vie n’est que passage », lui répond la Mort. « Je rends grâce à Dieu d’avoir connu cette femme si sage », pleure le laboureur. « Toutes les créatures, les plus belles, les plus sages, doivent mourir », souligne la Mort. A quoi le laboureur réplique : « Vous profanez tous les mariages, tout ce qui est beau et bon. »
Et le dialogue serré se tisse et se retisse, avec des arguments surprenants ou scandaleux dans la bouche de la Mort. Il vaut mieux mourir « dans sa gaie jeunesse », dit celle-ci. « C’est une œuvre de grâce et de clémence. » Et il se vante d’avoir retiré la jeune épouse de cette « brève et brillante misère » qu’était sa vie, pour la faire venir dans la joie éternelle « où vos âmes seront unies ».
Mais le laboureur n’accepte pas ces beaux discours, il accuse encore le Malfaiteur qui a « dévasté son pré plein de délices », et en appelle au « Dieu consolateur des cœurs en détresse », car on doit honorer les joies sans lesquelles le monde ne serait que tristesse. Alors la Mort ressort le vieux discours sur le corps « charogne pourrie » et, pire encore, celui de la sexualité et de la fécondation situées au milieu des fonctions dites basses [5]. Ce qui conduit le laboureur à célébrer le corps humain avec tous ses sens, si délicats, si raffinés, l’ouïe, la vue, l’odorat, couronnés par « une œuvre si fine, si riche, une petite boule si savante, comme la tête de l’homme ». Mais rien n’y fait, la Mort a des arguments trop faciles — proches de L’Ecclésiaste —, car le mariage est source de douleur et d’insatisfaction (il est facile de calomnier les femmes !) et la vieillesse l’emportera toujours sur la beauté. Les hommes penchent vers le Mal, en saccageant eux-mêmes la Création. Tout est vanité, lié à l’éphémère, bâti sur des fondements périssables.
L’Ange qui intervient finalement les renvoie dos à dos. L’homme a raison de se plaindre, mais il ne peut faire valoir sa perte « comme si elle était son héritage », puisque celui-ci lui a été donné. Et la Mort ne peut se vanter d’un pouvoir qui ne lui appartient pas. Alors, notre pauvre laboureur, tourné vers nous, prie Dieu pour l’âme de sa femme, qui est morte dans sa trente-troisième année.
La nuit demeure, de même que, dans les ténèbres, la mystérieuse espérance remplissant, un siècle plus tard, le cœur de François Villon à l’ombre du gibet, ouvert sur l’au-delà : « En cette foi je veuil vivre et mourir » ; comme Max Jacob au camp de Drancy, à l’heure de sa mort : « La rivière de ma vie est devenue un lac. Ce qui s’y reflète n’est plus que l’amour. Amour de Dieu, amour en Dieu. » Ici le Temps est dépassé [6].
 
NOTES
 
[1]De larges coupes ont été opérées par Jacques Lassalle et Serge Rezvani, dans la vivante et fluide traduction de ce dernier. (cf. éd. Babel, 302 pages).
[2]Une belle équipe de comédiens soutient l’ensemble ; entre autres : Muriel Mayette, Catherine Sauval, Céline Sanie, Michel Favary, Igor Tyczka, Christian Blanc, Clotilde de Bayser, Roger Mollien et Denis Podalydès, prodigieux dans le rôle de Platonov.
[3]Plus tard, il écrira : « Tout résoudre par un texte de l’Evangile est aussi arbitraire que répartir les prisonniers en cinq catégories […] Pourquoi un texte de l’Evangile et non pas du Coran […] Il faut d’abord faire croire à l’Evangile… » (28 janvier 1900).
[4]Ce texte est écrit juste après la terrible peste noire du xvie siècle, qui emporta un homme sur trois à travers toute l’Europe. On peut y entendre, comme Paul Celan, un écho de l’hécatombe contemporaine…
[5]Mais la merveilleuse mystique Julienne de Norwich, dans son Livre des Révélations de l’Amour divin, exactement à la même époque, fait pourtant avec audace l’éloge des humbles fonctions naturelles : « La nourriture que l’homme prend est enfouie en son corps dans une très belle escarcelle. Vient le temps des nécessités : l’escarcelle s’ouvre, puis se ferme fort honnêtement. C’est l’œuvre de Dieu qui s’abaisse jusqu’au plus bas de nos besoins, car il ne méprise rien de ce qu’il a créé. »
[6]Les deux comédiens (chacun dans le registre de son rôle) sont admirables de force et de justesse. Ils transmettent parfaitement la gravité poignante de ce dialogue et son caractère sacré.
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