Etudes
S.E.R.

I.S.B.N.sans
140 pages

p. 373 à 385
doi: en cours

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Figures Libres

Tome 400 2004/3

Sourd, qui es-tu ?

Michelle Bonnot
L’autre est toujours un mystère. Mais qui est cet autre à qui il manque un des cinq sens, à plus forte raison l’ouïe et la parole ? Qu’a-t-il dans sa tête et dans son cœur ? La société nous classe dans la catégorie des « non » ou des « mal » : « mal-entendant », « mal-voyant ». On arrive à « mal-parlant » — et pourquoi pas à « mal-pensant » — pour la simple raison que nombre de sourds se font difficilement comprendre par les entendants.
Or, depuis vingt ans, le monde des sourds revendique son identité, démontre qu’il sait vivre, communiquer, s’exprimer par la langue des signes. L’apprendre, la pratiquer comme toute autre langue permet d’entrer dans ce monde. Mais la simple patience, l’effort pour bien articuler, permet aussi d’entrer en communication avec les sourds.
Les invisibles. – Je ne prétends pas représenter la diversité des personnes sourdes, qui va du « sourd léger » parlant bien au « sourd profond » s’exprimant uniquement en langue des signes. Je suis devenue sourde profonde à l’âge de huit ans. Certains me disent : « Tu es une fausse sourde », pour la simple raison que je parle bien. Je suis du « monde des sourds », avec sa solidarité, ses frustrations, ses luttes et ses « coups de gueule ». Je suis religieuse, Sœur de Saint-Joseph de Lyon, professeur à l’Institut de Jeunes Sourds de Bourg-en-Bresse. Ce qui n’enlève rien à la difficulté de vivre dans le monde des entendants.
La surdité est invisible pour les gens de la rue. C’est pourquoi la plupart des sourds refusent d’être considérés comme handicapés. Or, il s’agit bien du handicap de la communication. Nous nous situons par rapport à deux mondes mêlés qui se différencient dans les situations de perception du monde, d’expression et de communication : nous, les sourds, et tous les autres, les entendants (nous ne disons pas « les gens »).
Intégration ? – La Loi, donc la société française, s’efforce d’intégrer les handicapés, permet de poser sur eux un regard positif, jusqu’à vouloir gommer le handicap. Regardons cela de près : nous sommes intégrés lorsque nous nous trouvons mêlés aux entendants dans des situations de non-parole orale : marcher dans la rue, conduire sa voiture, faire du lèche-vitrines ou des courses au supermarché, admirer un paysage, un monument, lire, travailler dans des situations de silence (bureau, atelier), faire du sport, regarder les émissions télévisées sous-titrées, etc.
Mais tout se complique lorsque nous sommes dans des situations orales : chez un commerçant qui ne nous connaît pas et que nous ne comprenons pas (nous demandons alors gentiment de bien articuler ou d’écrire, ou nous nous faisons accompagner par un interprète) ; aux moments où nos collègues de travail reçoivent des informations ou discutent ; pendant des réunions professionnelles où nous ne comprenons rien ; durant la visite d’un site touristique commenté longuement par un guide ; au cours d’une émission télévisée non sous-titrée ; dans une administration face à un employé qui n’articule pas ou garde la tête dans son dossier ; à un rendez-vous à l’hôpital où j’ai attendu une heure, alors que mon nom avait été annoncé au micro quarante minutes auparavant ; au cours d’un « chaleureux repas » avec des entendants, qui a duré quatre heures (chacun faisait un effort au début, mais la lassitude s’installa vite) ; en lançant une conversation avec des entendants, la réponse fut donnée au voisin entendant…
Voici des frustrations quotidiennes qui, pour certains, peuvent devenir de réelles souffrances.
« Relais » religieuses, religieux sourds. – Je suis religieuse. J’ai vécu dans des communautés entendantes. Chacune a mis de la bonne volonté. Si la communication individuelle était aisée, il n’en fut pas de même lorsque nous nous retrouvions toutes ensemble ou lorsque nous invitions ou rendions visite à des communautés entendantes. Ces moments censés être des temps forts furent pour moi des temps de frustration intérieure. Je mesurais l’effort que je demandais à mes sœurs pour bien articuler ou me traduire, autant que ma concentration pour la lecture labiale. Je vis actuellement seule, tout en étant dans ma Congrégation et en lien avec une communauté. Je participe, avec les deux autres religieuses sourdes de ma Congrégation, aux assemblées de la Province, à la condition qu’un interprète (professionnel) nous traduise les conférences, carrefours, etc. Son aide nous a permis une formidable libération. Nous pouvons suivre et intervenir comme les autres.
Des religieuses et religieux sourds sont engagés dans d’autres congrégations, dispersés dans toute la France. En 1993, nous avons fondé « Relais » (Religieux, Religieuses, Laïcs Sourds). Les week-ends trimestriels nous permettent d’échanger, de prier, de nous former dans une ambiance détendue, où le mode de communication — parole, français signé (parole + gestes), langue des signes française — donne à chacun la possibilité de s’exprimer, de comprendre et d’être compris. De ces temps forts, nous repartons revigorés pour vivre là où nous sommes. Des retraites spirituelles adaptées sont organisées par la Congrégation des religieuses sourdes, Oblates de la Sagesse.
Engagés. – La plupart d’entre nous sommes engagés dans le monde des sourds : associations, pastorale, animations liturgiques avec des paroisses d’accueil, rencontres amicales, etc. Cet équilibre nécessaire nous permet de vivre debout. Certains nous reprochent de nous enfermer dans un ghetto. N’est-il pas créé par les entendants ? Nous sommes intégrés par notre travail, notre habitat, la vie civique et familiale, etc. La plupart des sourds se marient entre eux, ont des enfants entendants et sont heureux. Mais, dès qu’il s’agit de loisirs, de culture, nous nous sentons exclus. Alors, nous fréquentons des associations, des fêtes, des clubs pour les sourds, où nous pouvons nous détendre, nous cultiver, et non pas être de faux-semblants bien sagement assis durant un spectacle dont nous ne comprenons mot.
Je veux saluer les efforts de certains départements, centres culturels, municipalités, paroisses qui installent des systèmes de sur-titrage, financent des services interprétariat, etc.
Témoins du Christ. – Nous sommes les témoins du Christ et de son Evangile dans le monde des sourds. Nous voulons être le levain dans la pâte, parler aux sourds dans leur langue.
Des personnes sourdes nous disent leur étonnement : « Tu es sourd, comment peux-tu entendre l’appel du Seigneur ? Comment peux-tu prier ? Tu n’entends pas Dieu qui te parle. » Nous pouvons répondre en toute sérénité : « Le Seigneur “le grand silencieux” parle dans notre cœur, dans le silence. C’est dans le silence intérieur de l’Amour que nous l’entendons. »
Un groupe de jeunes entendants d’une aumônerie scolaire me demandait : « Comment fais-tu pour vivre comme ça ? » Ma réponse : « Ne pas enfoncer une porte fermée à clef, trouver une autre entrée, même difficile, mais qui nous permet de vivre avec ce que nous sommes, comme nous sommes. Chacun a droit à sa part de bonheur et peut la trouver. »

Ephphatha

Bernard Truffaut
Un jour, le Seigneur m’a appelé, moi sourd, à devenir religieux, frère de Saint-Gabriel… A l’exemple de Paul qui s’est fait « juif avec les Juifs », je me suis fait sourd avec les sourds. Après soixante ans passés en « surdité », mon inculturation est inachevée. Le sourd pour moi reste un mystère.
Il était déjà un signe pour annoncer l’arrivée des temps messianiques : « Voyez, c’est votre Dieu qui vient vous sauver. Alors […] les sourds entendront… (Is 35,4-6) — « Es-tu celui qui doit venir ? », c’est la question de Jean Baptiste à laquelle répond Jésus : « Allez dire à Jean : […] les sourds entendent. » Avec Jésus, le futur devient présent.
« Les sourds entendent. » Certes, Jésus en a fait entendre beaucoup, et pas seulement celui qui est rapporté dans l’évangile de Marc. Certes, il faut comprendre aussi que Jésus vient guérir la surdité spirituelle : « Entende qui a des oreilles ! »
Mais restons au sourd de l’Evangile. Le miracle n’est pas automatique. Pour qu’il ait lieu, il faut quand même une petite démarche de foi : appeler Jésus, se présenter à lui, le toucher. Mais le sourd, comment peut-il faire cette démarche puisqu’il n’a pas « entendu » Jésus ? C’est un problème de tous les temps. De fait, le sourd de l’Evangile ne vient pas de lui-même : « On l’amène à Jésus et on prie celui-ci de lui imposer la main. »
Dieu aime les défis. Il peut faire tous les miracles qu’il veut, car « rien n’est impossible à Dieu ». Mais son défi, c’est de toucher le cœur de l’homme. Et toucher le cœur d’un homme sourd, quel plus grand défi ? Et c’est un défi d’amour. A l’Ephphatha de l’Evangile répond celui du Cantique des Cantiques : « Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, ma colombe, ma parfaite !… » (Ct 5,2). Est-ce pour cela que Jésus fait toute une pantomime ? Je me mets à la place du sourd de l’Evangile : Jésus me prend à part, il met ses doigts dans mes oreilles, avec sa salive il touche ma langue, il lève les yeux au ciel, il soupire… Comment ne serais-je pas touché ?
L’abbé de l’Epée, le grand instituteur des sourds-muets au xviiie siècle, disait qu’il fallait « faire monter par la fenêtre ce qui ne peut entrer par la porte », c’est-à-dire faire passer par les yeux ce qui ne peut passer par les oreilles. La vue donc, mais aussi le toucher. Jésus emploie les deux. Le sourd de l’Evangile est donc sûrement touché, mais a-t-il la foi ? Désormais, il entend, il peut écouter ce que dit Jésus et croire en lui. Saint Paul — « Comment croire sans d’abord l’entendre [le Seigneur] ? Et comment entendre sans prédicateur ?… Ainsi la foi naît de la prédication, et la prédication se fait par la parole du Christ » (Rm 10,14.17). Mais les autres sourds, ceux qui n’ont pas entendu, comment auront-ils la foi ? La Parole les atteindra-t-elle ? Ils me semblent au bout du monde !
A défaut d’entendre, les sourds ont une capacité visuelle particulièrement performante. Ce n’est pas seulement une compensation, mais le développement optimal d’une aptitude que, sourds et entendants, nous avons tous. Le sourd est sensoriellement un « éveillé », comme on dit du Bouddha. Mais, du point de vue de la foi, c’est un « endormi ».
Les sourds au temps de Jésus pouvaient bien le regarder attentivement, ils n’avaient pas la foi pour autant. Ils voyaient simplement un homme bon qui passait en faisant le bien. Le message évangélique ne les atteignait pas vraiment. Alors, qu’est-ce que Dieu a prévu pour eux ? Car, certainement, il a tout prévu.
Pendant cinquante ans, j’ai cru que les sourds pouvaient juste devenir de bons chrétiens, un peu formalistes, croyants par tradition, et que certains pouvaient devenir de bons religieux. Espérer plus me semblait impossible. Quel choc pour moi de voir, aux JMJ de 1997 à Paris, de jeunes sourds croyants jusqu’au bout des ongles, fortement engagés dans les démarches de la foi. Non, il ne faut jamais désespérer de Dieu, « Maître de l’impossible ».
Il y a un deuxième volet à ce mystère du sourd. Ceux qu’on appelait jadis les « sourds-muets » ont une autre grande particularité : leur langue des signes. Depuis longtemps j’essaie de l’approfondir du point de vue linguistique et, émerveillé, je constate que je n’arriverai jamais à en connaître les limites. C’est comme si Dieu s’était amusé à compenser notre super-handicap par une super-langue. Super, elle l’est, par exemple, quand on voit des sourds étrangers, de n’importe quel pays, arriver à se comprendre sans avoir besoin des langues vernaculaires de leurs pays respectifs. C’est Babel à l’envers.
Pour le signe « écouter », nous ne mettons pas la main à l’oreille mais à l’œil, car nous écoutons par la vue. Pour « la Parole de Dieu », nous ne signons pas « Dieu-parle-par-la-bouche », mais « parle-par-signes ». « Ecouter la Parole de Dieu » devient ainsi pour nous une expression toute personnelle. Nous nous approprions en quelque sorte la Parole. Mais n’est-ce pas ce que Dieu veut : que l’on s’approprie sa Parole ? N’est-ce pas le sens de : « Et le Verbe s’est fait chair » ?
Notre langue des signes est une langue visuelle, foncièrement basée sur l’image. Dieu parle-t-il par images ? Oui, si, en parcourant la Bible, nous y trouvons cette « forêt de symboles » : l’arbre du Bien et du Mal, l’arc-en-ciel de Noé, les étoiles d’Abraham, l’échelle de Jacob, le buisson ardent de Moïse, la nuée, la manne, etc. Même l’homme est image : « Faisons l’homme à notre image », dit Dieu.
Et Jésus parle en paraboles, mot que nous traduisons par le signe « histoire-image ». Dans la parabole du semeur, par exemple, il nous donne à voir. Mais notre langue des signes donne aussi à voir. Par nos mains, l’image visuelle se construit : l’homme qui sort pour semer, les quatre espaces, les oiseaux qui picorent… La parabole devient vivante.
Nous connaissons tous les belles icônes comme la Trinité de Roublev. La parabole n’est-elle pas comme une icône, une image de la réalité divine que Dieu lui-même peint de son côté pour nous ? Mais cette icône divine, il nous faut la faire apparaître de notre côté à nous, avec nos mots à nous, ou par la peinture. Ou par nos signes. Le doigt de l’homme tente de rejoindre exactement le doigt de Dieu.
Et voilà peut-être la réponse à cette question qui m’angoisse : qu’est-ce que Dieu a prévu pour nous permettre, à nous sourds, d’accéder à sa Parole et à la foi ?… N’est-ce pas le sens de l’Ephphatha de Jésus ? Il ne dit pas : « Je t’ouvre » (aux sons, à la parole) ; mais, curieusement, à celui qui n’entend pas encore, il dit : « Ouvre-toi », c’est-à-dire, peut-être, « Tu portes en toi les moyens d’entendre ma Parole. »
Cette Parole enfin entendue, il nous faut la transmettre. Il nous faut des sourds messagers de la Bonne Nouvelle, en toute langue — y compris en langue des signes. Quel message d’espérance que cette rencontre qui s’est tenue, en mai 2003, à l’université de Louvain sur le thème The Gospel preached by the Deaf (l’Evangile annoncé par les sourds) ! Il y avait là trois prêtres sourds et une femme sourde pasteur…
Jésus, avant son ascension au ciel, dit à ses apôtres : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples. » De toutes les nations ? Donc, aussi du petit peuple sourd. Et Paul qui disait : « Comment croire sans l’entendre… », ajoute : « Or, je demande : n’auraient-ils pas entendu ? Et pourtant leur voix a retenti par toute la terre et leurs paroles jusqu’au bout du monde. » Oui, à ce bout du monde où nous nous trouvons, nous les sourds.
C’est bien vrai, le Seigneur dans son immense amour a tout prévu. Louange à Lui.

« Alors, fais-moi un signe, montre-moi le chemin »

Sœur Hallel-Marie
Ces bribes d’une chanson populaire de mes jeunes années résonnent en moi au moment où je m’apprête à écrire au sujet des sourds et de mon chemin avec eux, alors que depuis vingt ans je suis moniale bénédictine ! Un signe… un chemin… ce n’est pas sans évoquer pour moi cet homme Jésus, le Fils de Dieu marchant au bord du lac de Tibériade et disant à deux pêcheurs : « Venez et voyez ! » ; alors qu’ils lui demandaient : « Maître, où demeures-tu ? » (Jn 1,39). A-t-il pu leur dire ces paroles sans leur faire un signe de la main et leur montrer le chemin ?
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« Si toutefois il leur manque quelque chose, ils le demanderont plutôt par quelque signe que par la parole » (Règle Bénédictine 38,7). Saint Benoît élabore sa Règle de vie au vie siècle, à partir de sa propre expérience spirituelle et humaine et de sa connaissance de l’Ecriture et de la Tradition. Expérience humaine : saint Benoît savait donc que, pour communiquer, il existe un autre moyen aussi digne que la parole : les signes. Dans ce chapitre où il est question de préserver le silence pour écouter la voix du lecteur au réfectoire, saint Benoît privilégie le signe comme porteur de sens, chemin de communication, facteur d’écoute. Avait-il croisé, rencontré des personnes sourdes « signant » pour communiquer entre elles dans les rues de Rome au temps de ses études dans la « ville éternelle » ? Possible. A-t-il inventé des signes pour la vie communautaire avec ses frères, ou les a-t-il empruntés à une tradition monastique ? A la tradition des sourds de l’époque ? Cette pratique a traversé les siècles et perdure dans certains monastères pour préserver le silence.
* * *
Il le savait aussi, l’abbé de l’Epée, vers 1760, lorsqu’il fonda une école pour les enfants sourds où l’on enseignait en langage gestuel — expression naturelle pour ceux qui sont privés d’audition. En même temps, il leur donnait un enseignement général et leur ouvrait l’intelligence aux choses de la foi, de la vie chrétienne ; car il savait que la personne humaine sourde ou entendante est un tout, et que sont appelés à croître et à se développer dans l’harmonie, le corps, l’intelligence et l’esprit capables de Dieu. Mais les aléas de l’histoire sont passés par là : le congrès de Milan, en 1880, a interdit aux sourds (appelés à l’époque les sourds-muets) et à leurs enseignants de pratiquer cette langue des signes.
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Une grand-mère sourde avec qui je ne pouvais communiquer qu’en l’appelant par un signe de la main, puis en parlant bien en face d’elle, en articulant correctement sans crier ; un cousin aussi proche qu’un frère, sourd profond de naissance qui, une fois scolarisé vers l’âge de 4 ans en milieu spécialisé, m’apprenait des signes, des gestes, des mimiques : il n’en fallait pas plus pour m’ouvrir le chemin des écoles spécialisées pour enfants et jeunes sourds et me donner le désir de tout faire pour communiquer, chercher à comprendre et à être comprise par tous les moyens (oral, écrit, signes, gestes, mimes, dessins…). J’ai décidé d’en faire ma profession pour « être-avec » les sourds. La formation de professeur d’enseignement spécialisé pour enfants sourds, dans les années 70-80, me paraissait équilibrée ; elle permettait à la fois une formation théorique approfondie et une formation pratique en enseignant dans des classes d’enfants sourds avec des professeurs titulaires et des formateurs.
Nous pouvions constater que les signes n’étaient pas enseignés ; ils n’étaient pas interdits dans l’établissement où j’étais, mais parfois déconseillés, dans le but de permettre au jeune sourd de mieux progresser dans l’apprentissage de la langue française. Cependant, dans les séances de démutisation et d’orthophonie, certains signes de rappel nous étaient fournis pour les transmettre à notre tour. Les enfants et les jeunes communiquaient entre eux par signes. Mes élèves — en particulier ceux qui étaient de famille sourde — m’ont appris ce moyen de communication, et cela m’a aidée dans ma façon de leur enseigner à parler, à découvrir la langue française de base et toutes les matières d’enseignement général. Les récréations et les sorties pédagogiques étaient autant d’espaces d’apprentissage pour eux et pour moi. Belle classe, composée d’une dizaine d’élèves que j’ai pu suivre pendant plusieurs années — jusqu’à accompagner cinq d’entre eux en collège secondaire d’entendants (une innovation pour Orléans, à l’époque). Des relations se sont tissées, qui se poursuivent dans des rencontres ou par courrier encore aujourd’hui.
Transmettre aux enfants sourds les « choses de la foi » n’allait pas de soi : il semblait que nombre de sourds n’avaient pas accès aux notions abstraites, aux symboles… Mais était-ce une incapacité due à leur surdité, ou bien les méthodes qui n’étaient pas adaptées à leurs capacités ? Le contact avec ces enfants — ouverts, avides de découvrir, coopérants — et la rencontre avec des adultes que j’admirais (religieux sourds, familles et couples sourds apparemment solides, capables d’organiser leur vie familiale, associative, professionnelle, habités par une foi vive) coïncidaient avec mon propre approfondissement spirituel. J’avais l’occasion de participer à des retraites, des rassemblements chrétiens comme ceux de Paray-le-Monial ; et, chaque fois, cette question s’imposait : et les sourds ? Avec des collègues, nous avons fait de la catéchèse en cherchant toujours des expressions, des moyens le plus adaptés possible, en nous formant aussi à cette pédagogie catéchétique. Le champ était vaste. Nous avons avancé ensemble ; et la capacité des enfants à entrer dans ce cheminement spirituel était grande, mais… comme une symphonie inachevée…
* * *
Coïncidence encore : la communauté chrétienne des sourds d’Orléans m’a précédée au monastère des Bénédictines ! Elle y a tenu sa première rencontre en 1978. J’ai découvert ce monastère en 1981. En 1984, nous y étions ensemble pour leur réunion annuelle ; et ce fut aussi l’année de mon entrée. Depuis, nous nous accompagnons mutuellement avec mes amis sourds. Je ne peux que m’émerveiller de tous les projets et réalisations qui naissent un peu partout en France et dans le monde — dans tous les domaines — pour les sourds, et en particulier pour les sourds chrétiens. Certes, des générations d’enfants sourds n’ont encore jamais reçu de prédication de la Bonne Nouvelle ; personne ne leur a encore parlé de Dieu, de Jésus… Mais je ne peux m’empêcher de penser : oui, nous sommes bien dans les derniers temps, et ce sont des signes positifs qui nous le disent : des sourds (pas encore tous les sourds !) « entendent » les paroles du Livre (cf. Is. 29,18). Ils entendent avec leurs yeux la Parole qui leur est transmise avec les mains, avec des signes ; ils peuvent exprimer par tout leur corps la louange, la prière, le chant. Des sourds participent à des rassemblements à Paray-le-Monial et dans d’autres pays du monde grâce à la présence d’interprètes ; et surtout, des sourds eux-mêmes se forment pour être témoins, acteurs auprès des sourds — et c’est une espérance pour les sourds d’aujourd’hui et de demain. Notre monastère peut être un petit maillon dans cette chaîne d’espérance. Des sourds s’y retrouvent pour « voyager dans la Bible », célébrer des fêtes liturgiques, prier. Leurs besoins me semblent aussi grands que l’espérance dans le domaine religieux, culturel ou autre. Par exemple, pourquoi ne pas penser aux sourds en faisant des vidéo-cassettes sur la Bible pour enfants ou pour adultes : sous-titrage, une petite place pour un interprète en L.S.F. dans un coin ?… Besoin d’interprètes compétents en signes religieux, de prêtres formés à la communication en langue des signes, de livres conçus pour les sourds (par, avec des sourds ?) ; car, si la communication est le handicap principal du sourd vis-à-vis de l’entendant, la lecture — contrairement à une idée reçue — n’est pas facile pour la plupart des sourds, à cause de leur pauvreté en vocabulaire due au retard dans l’acquisition des bases en français, de par leur surdité. La Bible en français fondamental, la Bible en B.D. sont déjà de belles réalisations ; cependant, elles en appellent d’autres.
Nous sommes tous appelés — sourds et entendants — à la suite du Christ, « chemin, vérité et vie » (Jn 14,6). Saurons-nous lire « les signes des temps » (Mt 16,3) ?

Quand nos frères sourds prennent la parole

Michel Thibault
En ce matin lumineux de novembre, je pénètre dans la cour de l’Institution. Celle-ci, d’un côté, ouvre sur un parc dont les frondaisons s’empourprent sous la poussée d’une ultime montée de sève et, sur les trois autres, s’encadre de hauts bâtiments qui, pour l’heure, canalisent, avant de l’absorber, le flux des écoliers. Pas une parole ne s’en élève : je suis là au cœur de l’Institution régionale de jeunes sourds. Celle-ci fait partie du peuple sans frontières qui vient d’être confié à mon ministère. Jeune prêtre encore, je n’imagine pas à quel point les membres de ce peuple, atteints des handicaps les plus divers et riches de ressources insoupçonnées, vont me révéler à moi-même et révéler, en moi, la présence de Celui qui m’est plus intime que moi-même, dont l’Eglise d’Orléans m’a constitué témoin.
A l’invitation du professeur, un frère — parmi d’autres frères en blouse bleue, c’était il y a quarante ans —, j’accompagne dans sa classe un groupe de jeunes garçons. Je dois, dans quelques mois, leur prêcher une retraite de première communion, mais, comme le prophète, j’avoue : « Ah, Ah, Ah, je ne sais pas parler ! » Accueilli avec bienveillance par les élèves, je viendrai une matinée chaque semaine m’initier à leur langage.
Première prise de parole. Accrochés au tableau noir sur des fiches cartonnées, des substantifs relatifs au thème de la « maison » qui fait l’objet de la leçon. Le maître raconte une histoire à travers une gestuelle que je ne comprends pas mais que j’admire. Lorsque l’attention faiblit, il la ranime en frappant du talon pour faire vibrer le plancher. Des pieds à la tête, le corps écoute. Lorsque, dans le cours du récit, apparaît un mot qui figure au tableau, c’est à qui s’en emparera. Sur un signe du maître, un élève brandit la fiche correspondante, le visage rayonnant. De la tête aux pieds, le corps prend la parole. Arrive l’heure de la récréation, où nous nous retrouvons pour « une partie de foot ». Dans une débauche d’énergie où percent quelques cris et se croisent les regards, je goûte la proximité et mesure la distance de leurs corps au mien.
La relation s’approfondit au cours de la retraite de première communion. Je me tiens debout à côté du frère traducteur. Les enfants, assis, nous font face. Ma bouche prononce des paroles qui quêtent un acquiescement, mais la rencontre s’opère sur la personne du médiateur dont les lèvres et les mains captent l’attention des enfants. Ceux-ci, de temps en temps, me lancent un regard, à la dérobée. Et c’est bien ce que je ressens : la parole m’est dérobée, qui ne deviendrait vraiment mienne qu’en suscitant, vers moi, un retour.
A travers cette frustration commence à se faire jour l’intuition qui se fortifie au cours des ans : plus la parole traverse les couches profondes de mon être, plus elle est façonnée à mon image et moins elle m’appartient. Ce mystère ne fait encore qu’affleurer à ma conscience, attentif que je suis présentement à l’intensité du regard que les enfants posent sur le frère traducteur. L’œil écoute, mobilisant et immobilisant le visage qui, lui-même, oriente le corps. Quel travail s’opère à l’intime du cœur ? Je l’ignore. Mais un accord profond se laisse entrevoir entre cette disponibilité des jeunes sourds à la parole — en l’occurrence parole de Dieu dans une parole d’homme, et la nature de celle-ci dont Bible et liturgie nous disent qu’elle est échange, alliance, face-à-face : « Fais briller sur nous ton visage et nous serons sauvés. »
Afin de réduire la distance qui me sépare de ceux à qui je m’adresse, je m’inscris à un cours de gestuelle que dispense Jacques, un jeune adulte « démutisé ». Ce n’est pas le lieu de nous interroger sur les aspects techniques, culturels — voire idéologiques — d’un langage dont je n’ignore pas qu’il suscite bien des débats. Je dirai seulement qu’à l’Institution il se transmet de génération en génération, dans la fidélité à l’abbé de l’Epée qui l’a fondée et dont l’évêché garde précieusement le calice. Je viens m’initier dans l’esprit de ce prêtre zélé, ami, bienfaiteur et apôtre des sourds — lequel s’inspira, au xviiie siècle, de la gestuelle qu’il les voyait pratiquer entre eux spontanément, pour la mettre au service de l’Evangile. Nous apprenons à mettre en scène, les pieds rivés au sol, jambes souples, les situations les plus diverses. Nous en rendons la trame par les orientations du corps exposé au regard avec simplicité, privilégiant l’expression du visage et le mouvement des lèvres conjugués au phrasé des bras et au jeu naturel et codé des mains.
Grâce à cette initiation — qui ne fait pas de moi, pour autant, un expert —, je prends une part plus active aux rencontres de catéchèse et, plus encore, à la liturgie. Dans ce domaine particulièrement, les circonstances vont m’amener à mieux comprendre, en m’y adaptant, l’art de l’écoute de mes frères sourds, de l’assimilation par eux, pour l’édification de tous, de la parole de Dieu. Ayant été appelé à assurer la prédication au cours de l’une des messes que l’émission « Le Jour du Seigneur » diffuse chaque année « à l’intention des personnes sourdes et malentendantes », je laisse les homélies mûrir en moi et prendre la forme de mon corps. Moins expérimenté que tel de mes confrères, dont la gestuelle adopte sans peine le débit rapide de la parole, plus sensible, peut-être, grâce à la pratique du Taï-Chi-Chuan, au relief, au volume, à la dynamique du texte, je cherche à en dégager l’unité, les orientations, le souffle, laissant travailler les symboles qui engendrent la gestuelle, et se détacher progressivement l’attitude de Jésus qui suscitera la nôtre dans la foi.
J’ignore quel accueil réserve à cette approche la foule anonyme des téléspectateurs. Je retiens ici que ceux qui l’apprécient témoignent de la paix qu’elle dégage. Ce sentiment, que j’éprouve moi-même, pallie, me semble- t-il, l’imperfection gestuelle et le déficit d’enseignement qu’on peut, à bon droit, regretter. Car cette paix nous introduit au cœur de la foi du chrétien : « Le soir du premier jour de la semaine, les disciples avaient verrouillé les portes du lieu où ils étaient, car ils avaient peur des Juifs. Jésus vint et il était là, au milieu d’eux. Il leur dit : “La paix soit avec vous.” Après ces paroles, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur » (Jean 20, 19-20).
Qu’en est-il de la foi de nos frères sourds ? Pour eux, comme pour nous, elle est à la fois don et décision ; elle est démarche libre. Pour ce « beau risque de la foi », il me semble que le handicap, si lourd dans la vie personnelle et sociale, n’a plus aucun poids. Il arrive même qu’il confère au regard plus d’acuité, au désir plus d’intensité, pour contempler, à travers les signes, la présence du Seigneur et s’ouvrir à l’irruption de son Esprit.
Mais lorsque, chez les sourds, le regard s’est éteint, lorsque le silence s’enrobe de ténèbres ? La ténèbre, répond le psalmiste, « la ténèbre n’est pas ténèbre pour Dieu, et la nuit comme le jour illumine ». Pour Dieu, oui, mais pour l’homme ? Il me fut donné, moments inoubliables, de vivre ce défi de la foi.
Afin de préparer une messe télévisée avec les personnes sourdes-aveugles en Dordogne, je suis allé, trois mois plus tôt, passer quelques jours avec elles, dans leur communauté de la Pérouse. Là, je fus le témoin émerveillé d’une intense communication corporelle dont l’élément le plus délié consiste en une écriture dactylologique, propre au sourd, dans le creux de la main. François s’approche de moi, et me fait dire : « Je vous ai vu à la télévision ! » ; puis il me tend la main, dans laquelle j’écris : « Bonjour, François. Moi aussi je vous connais. » A mesure que les signes se gravent, le visage s’éclaire.
Lorsque, le jour de la célébration, je prononce l’homélie que ce contact charnel a construite en moi autour de l’oracle du prophète : « Ne crains pas ! J’ai inscrit ton nom sur la paume de mes mains », je sens que les paroles me dépassent. Je ne fais que permettre leur envol et je les vois se poser, comme la colombe, sur l’épaule de mes frères. Tandis que les mains travaillent les mots, leur regard plonge dans la nuit de Dieu et leurs oreilles s’emplissent de son silence. Leur visage, pour nous, s’illumine : « Qui regarde vers Lui resplendira » (Psaume 33).
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