Etudes
S.E.R.

I.S.B.N.sans
140 pages

p. 401 à 405
doi: en cours

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Carnets d'Études

Tome 400 2004/3

Cy Twombly, le désir de tracer des signes [yy*]

Les œuvres ne se révèlent qu’après coup ; celle de l’artiste américain Cy Twombly ne fait pas exception. Le Centre Georges-Pompidou présente Cinquante années de dessins, une rétrospective itinérante conçue par le musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, plus de quatre-vingts œuvres de 1953 à aujourd’hui. « Cy Twombly a passé deux ans à choisir lui-même les dessins pour l’exposition, offrant ainsi un rare engagement dans le projet », explique Julie Sylvester, conservateur-adjoint pour l’art contemporain du musée de l’Ermitage. Cet engagement n’est pas insignifiant ; il autorise à voir cette exposition comme le bilan autorisé d’une œuvre, comme un coup d’œil rétrospectif de l’artiste sur lui-même.
Né en 1928, cinq ans après Ellsworth Kelly, trois ans après Robert Rauschenberg, deux ans avant Jasper Johns, Twombly appartient à une génération d’artistes qui atteint l’âge adulte après la seconde guerre mondiale. Cette génération bénéficie d’un climat dégagé des questions lourdes que se posent alors les Européens, sous l’influence de la situation politique et des polémiques entre les réalistes, les abstraits et les surréalistes. Elle est soutenue par un marché actif, des institutions encore généreuses et des critiques offensifs, qui ont déjà permis aux artistes de la génération précédente – celle des Rothko, Newman, Pollock, Motherwell ou Kline – d’amorcer une redéfinition de leur propre style : l’expressionnisme abstrait. Elle entretient des relations sans complexes avec l’art et la tradition européenne. Elle est portée par l’émergence du marché new-yorkais et par l’influence grandissante des mouvements venus d’Amérique, symbolisée par l’attribution du grand prix de la Biennale de Venise de 1964 à un ami de Cy Twombly, Robert Rauschenberg.
Dans la valse de ces mouvements (pop’art, art minimal, art conceptuel, art de la performance, etc.), Cy Twombly occupe une place à part. Il ne se rattache réellement à aucun d’entre eux, bien qu’il partage avec eux certaines de leurs préoccupations. Comme celles des expressionnistes abstraits, ses œuvres ne sont pas conçues (réfléchies avant d’être exécutées), elles sont les résultats d’une action plus ou moins concertée sur le support (papier ou toile). Comme celles de ses contemporains, elles reprennent tout à zéro.
Dès les années 1950, on voit déjà un crayon (ou un pinceau) qui court, allant de bas en haut, qui cloisonne, qui cherche à agglomérer des signes sans préalable. C’est un graffiti fiévreux venu du corps : il s’échauffe, s’acharne et s’accumule, comme dans ce dessin multicolore de 1954 avec ses lignes noires et ses hachures rouges ; ou bien il se disperse sur toute la feuille, en un paysage commandé par les mouvements de la mine de plomb (1957). Les peintures et les dessins de Twombly sont le résultat d’une décharge d’énergie et de mouvement accumulés, le produit de la concentration et non celui de la construction. On pense à la tradition chinoise de l’art du paysage et au long effort de méditation et de remémoration qui précède l’exécution rapide. Chez ces artistes, tout passe cependant par la vue : ils approfondissent le regard sur un objet, sur un animal ou sur un paysage – sur quelque chose d’extérieur – pour le laisser ensuite filtrer sur la toile ou sur le papier. Twombly n’est pas un artiste de la vue ; il n’a d’autre motif que lui-même. Ce qu’il peint ou ce qu’il dessine ne vient pas du dehors ; il livre son corps à l’oubli de la vision et à l’expérience d’une peinture ou d’un dessin qui est l’empreinte, la trace de cette expérience.
Roland Barthes écrit, dans un texte publié en 1979 : « […] telle est bien (pour mon corps, du moins) l’œuvre de TW [Twombly] : une production, délicatement emprisonnée, enchantée dans ce produit esthétique qu’on appelle une toile, un dessin, dont la collection (album, exposition) n’est jamais qu’une anthologie de traces. Cette œuvre oblige le lecteur de TW (je dis : lecteur, bien qu’il n’y ait rien à déchiffrer) à une certaine philosophie du temps : il doit voir rétrospectivement un mouvement, le devenir ancien de la main ; mais, dès lors – révolution salutaire –, le produit (tout produit ?) apparaît comme un leurre : tout l’art, en tant qu’il est emmagasiné, consigné, publié, est dénoncé comme imaginaire : le réel, à quoi vous rappelle sans cesse le tracé de TW, c’est la production : à chaque coup, TW fait éclater le Musée. » Le Musée, depuis, en a vu d’autres ; mais Roland Barthes désigne avec exactitude ce qui rebute et ce qui attire chez Twombly : l’absence totale d’image devant soi, l’absence de cette chose posée devant les yeux et qui passe entièrement par les yeux. Il n’y a rien à voir au sens strict du terme, rien non plus – du moins jusqu’aux années 1980 – pour se demander : qu’est-ce que c’est ? Mais, quand on se décide à laisser entrer ces gribouillis en soi, on refait les traits et on refait les lignes ; on laisse exploser ce rouge ou ce vert, on revit (plutôt qu’on ne revoit) l’action de peindre, le moment d’existence qui a donné naissance à cette peinture.
Twombly n’a pas le souci des matériaux, il travaille avec ce qu’il a sous la main : stylo à bille, craie grasse, crayon de papier ; il griffonne, colle et bricole ; il s’arrange. C’est un travail sans moyens, mais non sans habileté. A force d’expérience (d’exercice), à force de faire passer le corps de l’intérieur vers l’extérieur – sur le papier ou sur la toile –, il réussit à rendre visible, lisible, cohérent le désir primitif de tracer des signes et des formes qui nous habitent tous, mais que nous renonçons à réaliser parce que nous nous sentons maladroits (nous le sommes). Il dessine pour nous, il n’en reste pas là : Cy Twombly laisse des inscriptions, des mots (quelquefois tirés de la mythologie), des signes vaguement reconnaissables, comme s’il ajoutait au dessin des notations pour un travail en cours. Quelque chose se fait, se creuse et s’élabore au cœur de ces balbutiements ; quelque chose qui devient, peu à peu, reconnaissable. Depuis une vingtaine d’années, des motifs floraux et quelquefois des paysages.
Comme nombre d’artistes du xxe siècle, Cy Twombly donne l’impression d’avoir voulu prendre sur lui le destin de la peinture. Mais on ne recommence jamais tout à fait à zéro, surtout quand on est un Américain qui partage sa vie entre l’Italie et les Etats-Unis. Twombly n’est ni un innocent, ni un naïf. Il ne fait pas n’importe quoi. S’il revient aux gestes les plus simples, les plus élémentaires, c’est pour revivre les anciennes expériences, pour re-parcourir le long chemin de l’art, et voir s’il n’y avait pas une bifurcation dissimulée par un buisson et qui serait passée inaperçue. Il faut découvrir les œuvres de Cy Twombly sans préjugés, sans se laisser agacer par son désordre ni par la séduction de son apparente facilité, sans y chercher quelque chose de déjà vu ou que l’on connaîtrait déjà. Cette œuvre est ambitieuse (parce qu’elle accepte d’oublier) et modeste (parce qu’elle accepte de balbutier). Elle propose de retrouver le sens profond du désir de tracer des signes.
Laurent Wolf

Les instants photographiques de Philip-Lorca diCorcia

A Storybook Life de Philip-Lorca diCorcia est sans aucun doute l’une des plus importantes contributions à l’histoire de la photographie américaine, et peut-être la plus importante de la fin du xxe siècle. Comprenant 76 photographies réalisées entre 1975 et 1999, cette série, qui vient de faire l’objet d’une très belle publication [1], est au cœur d’une exposition fort opportune organisée par le Centre National de la Photographie [2]. Déployées à travers un accrochage aussi dense que fluide, les 76 images composant A Storybook Life donnent à voir des moments dont le photographe a été témoin et qui – ne serait-ce que pour cette simple raison – font partie intégrante de sa vie. Ces moments n’ont rien de spectaculaire et dénotent des faits d’une grande banalité, auxquels n’importe quel spectateur peut s’identifier : un bébé allongé dans l’herbe, un homme regardant la télévision, une femme prenant un bain, etc. ; soit des micro-événements qui jalonnent notre existence et que diCorcia a su immortaliser. Que tel homme réapparaisse dans de nombreuses images ou que telle femme nous semble familière, démontre enfin que certains des protagonistes de ce « récit » sont des connaissances, voire des proches de l’artiste. Nul commentaire ne vient légender cette succession de clichés qui dépeignent un environnement middle-class américain dans tout ce que celui-ci peut avoir d’insignifiant. Et pourtant, imperceptiblement, progressivement, diCorcia parvient à transfigurer cette trivialité, à la rendre épique. L’artiste est en effet conscient que toute image photographique traduit un processus de transformation qui détache celle-ci d’une réalité à laquelle elle est pourtant indissociablement liée. Mais, tandis que nombre de photographes se contentent d’assister à cette traduction, d’en être les instigateurs, diCorcia n’hésite pas à souligner ce processus, à l’anticiper. Pour ce faire, l’artiste a su accentuer une donnée qui est consubstantiellement rattachée à l’acte photographique, à savoir la lumière, dont le photographe sature ses images en devenir. Cette saturation n’intervient toutefois pas à un stade « post-opératoire », mais en amont du cliché à proprement parler ou, plus exactement, à la seconde même de sa concrétisation – l’artiste ayant pour habitude d’exposer ses modèles à des flux lumineux d’une grande intensité. Or, cette « illumination » a pour conséquence de transgresser toute exigence réaliste, de figer et de suspendre le mouvement, afin de laisser l’instant photographique – soit ce que ce médium a d’irrépressiblement spécifique – reprendre ses droits.
Les autres séries, récentes ou anciennes, présentées au Centre National de la Photographie attestent que l’œuvre de diCorcia s’inscrit dans la continuité d’une Street Photography dont l’artiste a su renégocier les codes tout en restant fidèle à une conception vernaculaire de ce genre incontournable de l’histoire de la photographie américaine. Ce qui frappe, néanmoins, à la vue de ces différentes séries, notamment dans Streetwork (1993-1997) ou Heads (2000), est à nouveau le caractère désincarné et factice de ces images réalisées à l’aide de dispositifs d’éclairage qui piègent littéralement les passants exposés, à leur insu, aux flashes de l’artiste. Images qui donnent ainsi la troublante impression d’avoir été orchestrées et mises en scène au sens où on l’entendrait, par exemple, chez les artistes-photographes Cindy Sherman ou Jeff Wall, et qui répondent pourtant – du moins pour les deux séries précitées – à une logique d’« instant décisif ». C’est donc dans un va-et-vient entre exigence documentaire et apparence fictionnelle que l’univers de diCorcia semble se décliner, déjouant ainsi les catégorisations qui limiteraient l’approche de cet artiste à une posture postmoderniste finalement assez éloignée de son éthique photographique. Car cette apparence fictionnelle, effectivement provoquée et agencée dans certaines séries, est souvent trompeuse, la qualité cinématographique de ses images émanant souvent des « pièges lumineux » tendus par l’artiste. Loin de vouloir travestir une réalité donnée, Philip-Lorca diCorcia a tout simplement choisi, à travers Streetwork ou Heads, de mettre à nu et d’amplifier l’un des paramètres constitutifs de l’acte photographique. L’aspect « caricatural » qui en découle n’est pas imputable à l’artiste, mais à la paresse du spectateur contemporain peu enclin à reconnaître que toute image photographique, indépendamment de son degré de manipulation, n’est (pour reprendre l’expression de Cocteau) qu’un « miroir réformant ».
Erik Verhagen
 
NOTES
 
[*]Cy Twombly. Cinquante années de dessins. Centre Georges-Pompidou, 75004 Paris. Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 11 h à 21 h. Jusqu’au 29 mars.
[1]Philip-Lorca diCorcia, A Storybook Life, Santa Fe, Twin Palms Publishers, 2003.
[2]Philip-Lorca diCorcia. Centre National de la Photographie, Hôtel Salomon de Rothschild, 11 rue Berryer, 75008 Paris. Jusqu’au 15 mars 2004.
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