Etudes
S.E.R.

I.S.B.N.sans
140 pages

p. 411 à 431
doi: en cours

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Carnets d'Études : Livres

Tome 400 2004/3

2004 Études Carnets d’Études : Livres

Recensions

 
Littérature
 
 
Jean-Christophe Rufin, Globalia, Roman. Gallimard, 2004, 496 pages, 21 €
Ce n’est pas Orwell, même si cela lui ressemble beaucoup ; ni le Micromégas de Voltaire, même s’il y a, à une autre échelle, une recomposition totale de notre univers. Globalia, c’est une sorte de conte, très long, mais qui dit bien davantage un « ici et maintenant » qu’un ailleurs utopique ou décourageant. Globalia ? Un pays qui embrasse tous les pays, presque hermétiquement fermé par des vitres qu’on ne voit pas ; mais les frontières invisibles, virtuelles, sont toujours éprouvées comme une menace – entre toi et moi, entre les hommes et la nature, entre tous les hommes. Dans Globalia, tout se voit, tout se contrôle, tout se mesure, tout se compare, tout se conforme, tout se momifie. Il n’y a pas de péché dans ce pays, ni de désordre, ni d’impureté ; simplement d’immenses gouffres intérieurs, vides, où ne se trame qu’une chose, derrière les masques, la volonté de dominer sans qu’on la voie. Voilà la fissure : tout serait si bien s’il ne fallait pas la peur, la hantise de l’ennemi, du « terroriste » : l’ennemi est intrinsèquement nécessaire ; il est au dedans, mais on le fuit là ; il faut donc le fabriquer au dehors, le modeler, lui donner son essence d’ennemi, sinon la cohésion intérieure irait se déchirant. En contrepoint à ces aventures rocambolesques, racontées avec jubilation, un art policier du récit, une ivresse de la logique et de la déduction, il y a Walden ou la vie dans les bois, le merveilleux roman de Thoreau (Gallimard, coll. L’imaginaire), hymne spinoziste à la nature, le dehors, ni ami ni ennemi, qui ne menace pas mais dilate et fait respirer. On rit beaucoup à ce livre ; en même temps il fait peur, comme si pour nous Walden, c’était fini et ne restait que Globalia, un monde sans visage, ni jeunesse, ni temps, d’une violence inouïe sous ses airs d’harmonie où seul demeure ce qui échappe aux caméras de Globalia, le mensonge et la volonté, sans plus aucun cœur, de se montrer en maître et d’agir ainsi.
Guy Petitdemange
Jacques Chauviré, Passage des émigrants, Le Dilettante, 2003, 354 pages, 18,50 €
L’été dernier a replacé la cause des personnes âgées au nombre des priorités de société. Là comme ailleurs, le politiquement correct a tenté ses réparations. Jacques Chauviré est loin de ces indignations consensuelles et convenues. C’est de l’intérieur que son très beau roman nous permet de suivre ce naufrage programmé. Le cœur en est étreint d’un bout à l’autre. A la suite d’un accident de santé, un couple (pas si vieux selon les critères actuels) se trouve relégué dans une maison de retraite avec la complicité ambiguë du fils. Commence pour eux, comme pour tous ces « émigrants », une lente désappropriation : de soi, de ses habitudes, de ses rythmes, de son intimité, de tout. Vaillamment, les Montagard, en paysans courageux et opiniâtres, tentent une adaptation : ils s’activent, proposent des animations, imaginent des stratégies de survie, puis se fatiguent, s’engluent, sombrent jusqu’à dépasser le seuil de la souffrance et de la révolte. De la Résidence à l’Hospice, sinistre, il n’y a qu’un pas que tous les pensionnaires redoutent de franchir à la première alerte médicale : l’Hospice compte plusieurs pavillons comme autant de marches de la descente aux enfers. Les deux établissements constituent un univers minuscule en circuit fermé. La vie pourtant y réserve encore ses surprises – que le lecteur partage, ému, attentif, inquiet. C’est tout l’art d’une écriture qui n’est pas au service d’une démonstration. Nulle diabolisation ni anathème. Pas de manichéisme ni de bouc émissaire. La société comme telle n’est pas en procès, ni le corps médical, ni les familles, même si… Les trois médecins sont étonnants de vérité ; leur détresse est réelle, leurs aveux d’impuissance sont tragiques. Il est urgent de lire ce livre et de le faire lire. C’est une irrésistible invitation à suivre et à comprendre, sans l’alibi du traitement social, qui ne résout pas tout et n’exonère de rien.
Françoise Le Corre
Magda Szabô, La Porte, Roman traduit du hongrois par Chantal Philippe. Ed. Viviane Hamy, 2003, 284 pages, 21,50 €
Si la perspective de vous heurter sans cesse à la porte fermée de la vieille et imprévisible Emerence vous rebute, ne passez pas le seuil réel et symbolique de cette histoire. Son absence voulue de lumière et d’ouverture, à l’image du logis de la véritable maîtresse du roman, rend la lecture âpre jusqu’à l’insupportable. La narratrice, romancière et peut-être double de l’auteur, tente dans un récit rétrospectif fragmentaire de comprendre comment sa relation avec Emerence, femme à tout faire et reine dans son quartier, a pu semer en elle cet amour filial absolu qui la possède littéralement. Mais la vieille dame est une porte fermée. Elle désigne une intériorité, douloureuse à l’évidence, mais la refuse à tous, ferme sur des principes qui la placent, selon elle, au delà du bien et du mal : un mépris universel de toute pensée constituée, politique ou religieuse, un anti-intellectualisme cuirassé, mais aussi une bonté inconditionnelle pour ceux qu’elle a arbitrairement choisis, homme ou animal. Le plus intolérable pour tout esprit « normal » est son refus de tout amour, de tout don venant d’un autre ; du même coup, elle impose les manifestations incontrôlables et parfois gênantes de son affection comme un vainqueur ses conditions au vaincu. En cela Emerence est un monstre, capable de détruire la personne à qui elle prétend tout donner. La fascination de la narratrice pour ce personnage trouble accentue le sentiment de malaise du lecteur, sans doute fertile. Car ce personnage fictif invite à penser l’inhumanité profonde du refus de l’amour quand il n’atteint pas une perfection, justement inhumaine. Peut-être la longueur du roman nuit-elle à ce récit très original, dont l’étrangeté déstabilisante aurait été décuplée si elle avait été contenue dans une nouvelle. [Prix Femina 2003.]
Agnès Passot
Natalia Ginzburg, Tous nos hiers, Traduit de l’italien par Nathalie Bauer, avec le concours du CNL. Liana Levi, coll. Piccolo, 2003, 408 pages, 13 €
La réédition de ce beau roman nous plonge au sein de la société d’une petite ville du Piémont au moment où le fascisme, auréolé de ponts, de routes et d’Afrique, amorce une descente aux enfers avec l’Axe Rome-Berlin. Dans une œuvre de fiction poétique et psychologique dont la tonalité évolue du mélancolique au dramatique, l’auteur entrecroise les destins de deux familles en démêlant avec minutie la complexité des sentiments à travers les bouleversements de l’Histoire. Etudes et vacances, amitiés et amours rythment une existence bourgeoise brutalement perturbée par le suicide d’un fils aîné qui manifeste ainsi son opposition à la déclaration de guerre de Mussolini. Ce malheur survient alors que la sœur cadette Anna découvre une grossesse, fruit de relations adolescentes, et renonce à l’avortement en épousant un ami de son père. L’annonce du mariage par Cenzo Rena, négociant international contraint de rentrer en Italie en raison des événements, surprend l’entourage, mais l’espérance de la vie se concrétise avec la naissance de Silvana dans un petit village des Abbruzzes où s’est installé le couple. Cenzo Rena, qui y possède une vaste demeure, se comporte en conseiller et protecteur des paysans, de l’économie à la santé. Sa tête bouillonne de projets, mais son dévouement le conduit à se sacrifier pour éviter des représailles allemandes avant l’arrivée des Alliés. Durant les années tragiques, il avait procuré sécurité et culture à Anna qui, au terme de réflexions sur ses relations conjugales, en arrivait à cette conclusion : « Etre mari et femme, c’était transformer les pensées en mots. »
Jean Duporté
Marie-Hélène Lafon, Sur la photo, Roman. Buchet-Chastel, 2003, 152 pages, 13 €
Avec cet « album de mots », M.-H. Lafon continue dans la voie tracée par son premier roman, Le Soir du chien (rééd. Seuil, coll. « Points »). « Les yeux mi-clos dans le silence des choses », un trio de personnages – un couple, Isabelle et Rémi, et leur ami Renaud – traversent la vie sans but apparent, sans que l’intériorité qu’on leur suppose, peut-être à tort, se manifeste vraiment. Le roman fait alterner les souvenirs de Rémi avec des fragments d’une vie présente racontée de la même manière distante, lisse et figée. L’écriture, précise et descriptive, à la limite de la préciosité, cadre ainsi comme pour un cliché, sans jamais proposer de fil directeur : des moments banals ou inquiétants, habitudes quotidiennes, fantasmes d’adolescent, drames et petits plaisirs, qui se fondent indifféremment dans le poli des mots et la petite musique de longs inventaires. Ce « parti pris des choses » distille un malaise croissant : à tout instant, la frontière entre les êtres et les choses menace de disparaître et met en péril la fragile domination de l’âme sur la matière. Il ne s’agit plus alors de nommer le monde – belle entreprise poétique à laquelle se prête, non sans grâce, le roman –, mais de lutter contre l’intrusion des choses dans le cœur de Rémi. Cette mémoire photographique, merveilleuse de précision, n’est-elle pas plutôt en train de réduire la vie même à une surface brillante ou mate, selon les jours ? Ce compte rendu fragmentaire et objectif d’une existence transparente laisse en fait affleurer, avec un raffinement presque cruel, la marginalité latente de Rémi ; cette impression se vérifie bientôt, et la fin, aussi évidente après coup que surprenante à la lecture, révèle (ultime cliché…) la raison d’être de cet album glacé et glaçant. Une lecture à prolonger par celle de l’excellent recueil de nouvelles de Marie-Hélène Lafon, Liturgie (Buchet-Chastel, 2002).
Agnès Passot
Laurence Cossé, Le 31 du mois d’août, Gallimard, 2003, 222 pages, 16 €
31 août 1997 : Lady Di died. Une princesse meurt, une légende naît. La Mercedes de la princesse Diana a filé à toute vitesse sous le tunnel de l’Alma, dépassé et raclé une Fiat Uno blanche, pour s’écraser contre un pilier. Les polices n’ont jamais retrouvé le propriétaire de la petite Fiat. Laurence Cossé s’intéresse, dans Le 31 du mois d’août, à l’identité du conducteur. Et si c’était une jeune femme de 25 ans, employée dans un restaurant, vivant en couple, ne sachant toujours pas aujourd’hui pourquoi elle a fui ses responsabilités ? Car la Fiat Uno blanche, au lieu de s’arrêter pour porter secours, s’est précipitée à tout jamais dans la nuit. Louise Origan, la conductrice, découvre son rôle dans la mort de Diana. Le raclement des deux voitures, le choc et la peur, la fuite paniquée. Elle décide de taire son drame. Elle ne veut pas d’une peine d’emprisonnement, d’un harcèlement médiatique, d’une identité forgée dans du marbre. Laurence Cossé montre, au delà d’une tragédie qui a hanté l’inconscient collectif, les mécanismes de la séparation. Louise Origan est seule à savoir ce que tout le monde aimerait savoir. Le secret amène le mensonge ; le mensonge, la solitude ; la solitude amène l’angoisse ; l’angoisse, la rupture. Louise Origan doit tout quitter : son compagnon, son travail, son logement. La jeune femme ne parvient pas à trancher entre innocence et culpabilité. Elle prend des trains, change d’hôtel, cherche un travail, revient sur ses pas. La question de sa culpabilité n’a plus alors à être posée : entre-temps, elle a commis un crime. Louise Origan découvre qu’elle a trouvé sa place dans une chaîne de violences : violence des couples (Charles et Diana se trompant et déballant leurs histoires devant les télévisions) ; violence des médias (harcèlement des paparazzi) ; violence des comportements (la Mercedes roulant en trombe, la Fiat fuyant en trombe). Laurence Cossé fait le portrait, à travers le drame de Diana, d’une époque médiatique et cynique. Tout se hurle, se montre, se vend. C’est la singularité de son personnage. Louise Origan veut, envers et contre tout, garder son anonymat. Cette volonté anachronique, en rupture avec l’idéologie dominante, la conduira en dehors de la société. Pas de réel retour en arrière. Le secret sépare.
Michèle Levaux
Clara, S’il suffisait d’aimer…, Fayard, 2003, 262 pages, 18 €
D’entrée de jeu, les qualités de ce livre – le troisième de l’auteur, mais son premier roman et le premier à être signé de son seul prénom – sont indéniables. Dès la première page, Clara nous plonge au cœur des funérailles officielles de Térence Lorca, homme politique et diplomate français, membre de l’Académie Française… Et c’est à la fois drôle et terrible, car, avec la spontanéité qui a toujours été sa marque, ses mots pertinents dénués de toute « littérature », elle photographie ce monde de l’intérieur, prenant un plaisir évident et partagé à nous le présenter sans fard, c’est-à-dire tel qu’il est une fois démonté le jeu de la comédie humaine, arraché le vernis des apparences, bousculé le faux-semblant des conventions. Ce regard sur « la Carrière », forme moderne du Cursus Honorum antique, regard distancié et cru, sans concession, quoique jamais méchant, nous le retrouvons dans tout le roman : il n’aurait sûrement pas déplu à Albert Cohen. Mais cela n’est qu’un éclairage, une ambiance. Le fond de l’histoire dans laquelle nous sommes embarqués, à la faveur d’un flash-back, est une enquête, menée avec un sens dramatique certain, sur la vie réelle de cet homme officiel. Qui était-il ? Quels furent ses mobiles secrets, sa raison de vivre ? A travers ces questions, Clara invite à nous défier du visible, du « reconnu », de l’« avoué », pour réfléchir un instant sur notre fabuleuse complexité intérieure, car rien n’est jamais aussi simple qu’on le croit : on n’a rien dit d’un être quand on a donné sa raison sociale. On en sait peu pour être son ami. Et, parfois aussi, alors qu’on l’aime infiniment, on peut l’abandonner à la plus profonde des solitudes. Car, justement, s’il suffisait d’aimer…
Ariane Vuillard
Yann Apperry, Farrago, Grasset, 2003, 464 pages, 20 €
1973, Etats-Unis : le scandale du Watergate, la guerre du Viêt-nam, les exploits des astronautes d’Apollo, tous ces événements ne touchent guère la petite cité de Farrago, et encore moins les marginaux venus s’échouer là, aussi perdus dans la vie que Farrago dans la carte de la Californie. Il y a là Elijah le forgeron, Lisa la belle aveugle, Ophélia la putain rousse et amoureuse, Fausto l’épicier, « le sage », Duke le clochard boiteux, aveugle d’un œil, mais qui « voit sans cesse briller la lumière autour de lui ». Et surtout Homer Idlewilde, aussi traîne-misère que ses compagnons d’infortune. Vagabond amoureux de la nature, il passe ses journées dans les remises à bois et ses nuits à la belle étoile, travaille de temps en temps pour aller voir sa belle Ophélia et sa somptueuse poitrine en poussant d’invraisemblables soupirs… Homer Idlewilde ne comprend pas tout, et il lui arrive de se « perdre parfois au milieu de sa tête », mais il sait que le plus important, dans cette vie sans queue ni tête, est de « vivre une histoire qui fasse de sa vie un destin » – ou du moins de le souhaiter. Au cours d’une nuit rocambolesque, il aide à arrêter les pollueurs de la rivière ; et sa vie bascule dans une odyssée tour à tour catastrophique, fantasque ou étincelante. « Ce n’est pas la vie qui compte, c’est la manière de la raconter », martèle Homer devant chaque nouvelle épreuve, parce que la vraie misère est de manquer de mots… Ce sont les rêves des laissés-pour-compte que Yann Apperry fait surgir tout au long de ce roman, de tous ces paumés sympathiques et pathétiques qui sont souvent oubliés par la vie et qui récupèrent une existence, une humanité. Cela donne un roman puissant, vif, à la tendresse généreuse. A donner sans tarder aux adultes trop sages et aux adolescents inquiets de la vie.
Marie-Noëlle Campana
Brigitte Hermann, La Demoiselle savante, Bartillat, 2003, 300 pages, 21 €
Un modèle de roman historique, remarquable à la fois par la qualité de son écriture, sa capacité à faire revivre une époque, la précision scrupuleuse de ses informations, la pertinence de ses vues philosophique et religieuse, et l’intérêt de son investigation psychologique s’agissant d’un personnage bien connu des dix-septiémistes, mais qui mérite largement d’atteindre un plus large public. Le roman donne le récit apocryphe de la vie d’Anne-Marie Schurman (1607-1678), une femme qui étonna déjà son siècle (le livre retranscrit des lettres de philosophes et savants – Descartes, Huygens, Rivet…) et qui devrait étonner plus encore le nôtre, comme il transgresse les préjugés que l’interprétation dominante donne du Grand siècle. D’origine allemande et de confession réformée, la famille se fixe à Utrecht. Anne-Marie (et son frère) fait l’admiration des hommes de sciences et de lettres par son érudition remarquable dans différents domaines : philologie (elle parle le français, l’italien, l’espagnol, l’anglais et l’allemand ; lit l’hébreu, le syriaque et l’arabe), philosophie, sciences, théologie, beaux-arts. Elle compose des traités sur l’instruction et la diffusion du savoir auprès des femmes qui font date. Pourtant, elle se rapproche de Voetius et entre en controverse notamment avec Descartes, ce qui la conduit à renoncer à la philosophie pour se retirer dans une communauté religieuse inspirée par Labadie, dans la mesure où elle considère la philosophie et les sciences comme autant d’idées fictives qui prennent la place plus légitimement destinée aux vérités de la foi. Le livre donne des informations très précieuses sur la réalité de l’Eglise labadiste et le mode de fonctionnement de cette communauté avec laquelle Elisabeth du Palatinat, la célèbre correspondante de Descartes, eut des liens. Tout en restituant les anecdotes illustres (une conversation sur la Bible avec Descartes), le livre rend compte de ce parcours très particulier, qu’il replace dans le contexte spirituel, philosophique, social et politique de l’époque ; il lui donne une vérité supplémentaire grâce à l’enquête romanesque qui a pour enjeu de mettre en évidence l’unité psychologique d’un être par la mise en œuvre d’une forme (la construction du livre, les différentes instances narratives), donnant à vivre de l’intérieur, comme vivantes, les différentes interrogations de cette femme sans compromis.
Sylvie Taussig
Claire Quilliot, Primo Lévi revisité, Odile Jacob, 2004, 284 pages, 23,90 €
C’est après la mort de Primo Lévi que la « rencontre » a eu lieu – une rencontre de forte intensité, un vrai compagnonnage. De son propre aveu, Claire Quilliot n’y aurait pas songé s’il n’y avait pas eu suicide, si ce geste n’avait pas été l’occasion d’une médiatisation impudique, avide de donner un sens définitif à ce qu’il était, avide de pouvoir dire « pourquoi » à cet instant précis. Mais, pour cette femme ardente, ce professeur de littérature dont on imagine volontiers le rayonnement auprès de ses élèves, cette épouse d’un homme, Roger Quilliot, député-maire de Clermont-Ferrand dont elle a partagé les luttes, les engagements, et dont elle a, par la suite, voulu partager la mort sans y parvenir, il n’était pas possible d’en rester là. Si le geste, abrupt, imprévisible, de Primo Lévi a eu lieu, il ne doit pas occulter ce qui a été avant, il ne doit pas être la référence unique et écrasante qui servirait de synthèse à son existence traversée de souffrance. C’est pourquoi elle a voulu cheminer avec l’homme, l’homme qui a vécu l’expérience tragique de Auschwitz, l’homme qui a écrit, l’homme qui a eu des amis. Elle a voulu l’interpeller, en interrogeant, en aimant, ce que ses amis (en particulier son éditeur Einaudi) avaient dit de lui, en s’indignant de ses faux amis. Un premier manuscrit était presque rédigé quand les circonstances familiales, la maladie de son époux, ne lui ont plus guère permis d’y penser. Et puis, soudain, Primo Lévi s’est à nouveau imposé à elle. Le compagnonnage a repris dans la fièvre. De fait, l’inspection générale avait mis au programme des classes de terminales littéraires son livre, le livre d’abord rejeté puis commenté de tant de manières – Si c’est un homme. Devant les instructions officielles qui furent données pour présenter le texte aux élèves, elle fut stupéfaite. C’est alors qu’elle se mit à retravailler le premier manuscrit, en vue cette fois de faire partager plus largement ce que Primo Lévi lui avait donné à voir et à comprendre. N’est-ce pas cela, en effet, qui donne sa pleine vie à une œuvre, ce dialogue difficile, ces questions avec tant de réponses qui ne cessent de se transformer, de s’associer, puis qui, un jour, s’apaisent pour se transmettre à d’autres. C’est en tout cas ce que l’on comprend à lire le beau livre de Claire Quilliot, partagé entre les souvenirs qui s’attachent au temps de sa mise en écriture et la biographie très exhaustive de celui qui, en toute sa vie, en toute son œuvre, est aussi notre très précieux, très attentif compagnon.
Pascale Gruson
Michèle Desbordes, La Robe bleue, Verdier, 2004, 156 pages, 11 €
Ce n’est pas un livre de plus sur le trio Camille/Paul Claudel/Rodin, désormais élevé au rang de fantasme collectif, fascination de voir ainsi mêlés splendeur et dénuement, génie et mesquinerie, Paris, la province et les lointains du monde, Dieu et les amours inquiètes, l’ordre bourgeois et les passions. Michèle Desbordes investit le fantasme à ce temps de calme désolé, « d’inordinaire solitude » qui est désormais celui de Camille, celui de la vieillesse et de la défaite : assise dans le parc de Montdevergues, elle guette, elle attend, de cette attente sans fond ni fin qui est comme le consentement tacite à la pure durée. C’est l’occasion pour Michèle Desbordes de renouer avec cette écriture – poétique sans mièvrerie – qui est celle de la fluidité et qu’on lui avait déjà connue dans La Demande. Car Camille n’est plus que ce flux de conscience où les enchaînements ondoient, glissements du désastre que nulle décision, nul événement ne peut plus interrompre et qui superposent les images, les souvenirs, les lumières présentes et les feux très anciens dans la plus grande labilité ; et encore ces lettres de Paul qui racontaient « l’hiver et les bambous bleus, et tous les pins qu’il y avait au-dessus des tombes, et la mer à Tien-Tsin… », et ce soulèvement d’amour et de bel été, « les chambres aux murs fleuris, les cretonnes et les indiennes à l’odeur de poussière et de riche campagne, les toiles chamarrées qui disaient le temps et la fatigue des plaisirs très doux », et puis le grand désir, la taille de la pierre, l’argile séchée, les corps nus. Ce style si particulier, qui sert la contemplation, le ressassement, la rêverie et la folie douce, agacera les uns et ravira les autres. Il permet d’aborder ce continent vertigineux du dénuement. On n’en sort pas indemne.
Françoise Le Corre
 
Sciences
 
 
Laurent Cohen, L’Homme thermomètre, Le cerveau en pièces détachées. Odile Jacob, 2004, 272 pages, 25 €
Comment fonctionne notre cerveau ? Quelles sont les régions cérébrales impliquées dans telle fonction comme le langage, la vision, le calcul, etc. ? Comment ces régions communiquent-elles entre elles ? Pour répondre à ces questions, le neurologue s’efforce de déterminer, chez tel patient, la zone du cerveau dont l’altération provoque telle pathologie particulière. Dans ce but, il utilise les méthodes d’imagerie fonctionnelle cérébrale, comme l’IRM, qui permet de « voir » en quelque sorte fonctionner le cerveau. Laurent Cohen présente le cas d’un homme pour qui tout objet était un thermomètre. Pour quelles raisons ? Quelles régions de son cerveau étaient altérées ? Pour résoudre cette énigme, l’auteur expose successivement le cas de plusieurs patients atteints d’une maladie particulière dont la cause est localisée dans une région précise du cerveau. La somme des résultats ainsi obtenus permet de résoudre le cas particulier de l’homme-thermomètre. Structuré comme une enquête policière, ce livre remarquable, à la fois par le fond et par la forme, nous donne d’admirer l’extraordinaire complexité du cerveau et la merveilleuse habileté de ceux qui la décryptent.
Jean-Marie Moretti
Gilles-Eric Seralini, Génétiquement incorrect, Flammarion, 2003, 322 pages, 19 €
Pendant longtemps, on a cru que nos gènes étaient immuables, ce qui justifiait les travaux entrepris pour déterminer leur constitution ; d’où le Programme Génome humain, dont on espère tant de retombées thérapeutiques. Hélas ! La première partie du livre démontre la plasticité de notre génome. Nos gènes se modifient (mutations), se déplacent (transposons) : la pollution fixe sur eux des radicaux qui les détériorent et, finalement, les tuent. L’auteur montre les effets dramatiques de l’environnement sur l’expression des gènes. La pollution de l’air, des eaux, des aliments est responsable de certains cancers, de malformations congénitales et de la disparition de nombreuses espèces animales ou végétales. La seconde partie du livre s’attaque aux OGM, autre forme sophistiquée de pollution. Loin de profiter aux pays sous-développés, leur production enrichit les multinationales qui les fabriquent, au détriment des consommateurs. Un chapitre sur le clonage aboutit à la même conclusion : la recherche du profit détourne la science de son but, connaître, pour le bien de tous. Ecrit d’une plume alerte, ce livre devrait être médité par ceux qui nous gouvernent.
Jean-Marie Moretti
Richard C. Lewontin, La Triple hélice, Les gènes, l’organisme, l’environnement. Seuil, coll. Science ouverte, 2003, 160 pages, 17 €
Eminent spécialiste de la biologie de l’évolution, l’auteur met en garde contre une vision trop simpliste des mécanismes de l’évolution. Certains ont pensé que le séquençage du génome d’un vivant suffirait pour le connaître. Mais un organisme ne dépend pas uniquement de la structure de son ADN, de ses gènes. Il dépend aussi d’une interaction entre ses gènes, l’environnement et des interactions fortuites entre les molécules de ses cellules. L’environnement, quant à lui, doit être compris comme l’espace défini par les activités de l’organisme lui-même, l’endroit où il peut vivre et qu’il modifie. Ainsi, les relations entre les gènes, l’environnement et l’organisme sont des relations réciproques, dans lesquelles les trois éléments sont à la fois des causes et des effets. Comme Lewontin le dit lui-même, son livre n’apporte aucun fait nouveau, mais oblige le biologiste à modifier sa façon d’étudier le vivant. Un ouvrage profond, d’un maître en la matière.
Jean-Marie Moretti
Joseph Ledoux, Neurobiologie de la personnalité, Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Kaldy. Odile Jacob, 2003, 494 pages, 29,90 €
Joseph Ledoux, professeur au Centre de Neurosciences de l’Université de New York, étudie depuis plusieurs années les circuits des neurones qui sont à la base de nos comportements. Son livre rappelle d’abord ce que sont les neurones, comment ils se forment, comment ils établissent des interconnexions, les synapses, à travers lesquelles passe l’influx nerveux. Il se pose la question de savoir comment le cerveau fait ce que nous sommes. Pour l’auteur, notre « soi », l’essence de notre personnalité, est le reflet des interconnexions des neurones de notre cerveau. L’inné et l’acquis, en effet, aboutissent tous deux à établir des synapses. La mémoire et l’apprentissage qui instruit ce qui est inné contribuent à former notre personnalité. « Le soi est synaptique ». On retrouve en partie la thèse de Changeux (L’Homme neuronal), car l’auteur précise : « Bien que je croie que mon esprit (et le vôtre) soit le produit d’un système physique, je ne rejette pas d’emblée d’autres manières de penser à propos de l’esprit » (p. 404). Ouvrage d’un érudit (plus de 1 000 références), mais aussi d’un pédagogue, qui sait mettre à notre portée des mécanismes biologiques d’une extrême complexité, à la découverte desquels il a contribué. Exposé scientifique, abstraction faite de toute philosophie.
Jean-Marie Moretti
 
Histoire
 
 
René Rémond, Histoire de France, Tome 6 : Le siècle dernier (1918-2002). Sous la direction de Jean Favier. Fayard, 2003, 1 208 pages, 39 €
Etudes a rendu compte (cf. oct. 1988, p. 418) du précédent ouvrage de R. Rémond intitulé Notre siècle, de 1918 à 1988. Cette nouvelle édition conduit jusqu’à l’élection présidentielle du printemps 2002 qui met fin au gouvernement de la gauche plurielle (ch. XLII). Après le déroulement d’un « scénario extravagant », nous assistons à un retour au présidentialisme. Jacques Chirac, ragaillardi par un incroyable renversement de situation, fort d’une légitimité qui lui vient des 82 % de suffrages qu’il a obtenus sur son nom, rétablit la fonction présidentielle « dans l’intégralité des attributions que la tradition gaullienne lui a associées ». Il reçoit la démission de Lionel Jospin et choisit, pour lui succéder à Matignon, un homme inconnu du grand public. Jean-Pierre Raffarin entend représenter « la France d’en bas ». Ce choix d’un homme formé dans le sérail du giscardisme se veut un geste en direction de tous ceux qui, dans la majorité de droite, redoutent l’hégémonie du RPR et la prédominance de cadres formés par l’ENA. A regarder l’histoire du siècle écoulé, la période actuelle prend un cours nouveau dans la fragilité et le heurt de passions contraires. Les thèmes de l’immobilisme, du conservatisme, voire de la décadence française, vont refaire surface. Mais l’auteur se refuse d’entrer dans ce jeu trop répétitif. Il note : « C’est aujourd’hui un lieu commun, qui a toutes les caractéristiques de l’évidence, que, dans ce laps de temps, la France a changé, beaucoup changé, plus peut-être que dans les deux ou trois siècles précédents. » Et il en apporte des preuves incontestables. Mais il formule une question ultime : les Français ont-ils tellement changé ? Ce qui est vrai, c’est que les Français aiment relire leur histoire et s’interrogent aujourd’hui avec une certaine fébrilité sur la place de leur pays dans le monde.
Henri Madelin
Jacques Le Goff, L’Europe est-elle née au Moyen-Age ?, Le Seuil, 2003, 340 pages, 22 €
Le livre de Jacques Le Goff est publié au Seuil dans la collection « Faire l’Europe », née à l’initiative de cinq éditeurs européens de langue et de nationalité différentes. Le but de la collection est de proposer aux lecteurs des points de vue divers sur les étapes de la construction européenne à travers l’histoire, en soulignant le patrimoine commun européen, mais aussi les difficultés d’une telle entreprise. Jacques Le Goff explore ainsi, en un vaste survol chronologique du Moyen-Age (du ive au xve siècle), les différentes strates de culture commune offertes en héritage à l’Europe d’aujourd’hui. Le principal intérêt de son livre est de montrer clairement que l’Europe, si elle n’est pas encore une construction politique – mise à part, peut-être, l’expérience carolingienne qui tente une unification politique très temporaire aux alentours de 800, mais dans une perspective qui nous est étrangère, celle d’un empire universel –, devient une représentation de plus en plus prégnante au cours du Moyen-Age. Un héritage antique retravaillé, un christianisme qui s’affirme, une nouvelle conception de l’espace et du temps, le système seigneurial, la culture scolastique, la désignation d’ennemis communs (Byzance, puis le monde musulman), sont autant d’éléments qui, selon Le Goff, ont contribué à une uniformisation progressive de l’espace culturel européen. L’ouvrage a le mérite d’offrir un large panorama des grandes évolutions structurelles du Moyen-Age, mais certaines analyses, trop elliptiques, laissent le lecteur sur sa faim, même si l’on peut se référer à une bibliographie thématique bien faite et très détaillée. Les passages les plus intéressants sont sans conteste ceux consacrés aux « spécialités » de l’auteur : l’évolution de la conception du temps, la constitution d’une Europe des marchands véhiculant ses valeurs propres et la « belle Europe » des universités au xiiie siècle. De quoi réfléchir, en tout cas, à l’Europe que l’on désire construire.
Maïa Werth
Stuart E. Eizenstat, Une justice tardive, Spoliations et travail forcé, un bilan de la Seconde Guerre mondiale. Préface de Elie Wiesel. Traduit de l’américain par Cécile Deniard. Seuil, 2004, 416 pages, 23 €
L’ouvrage est la reconstitution narrative continue qu’une équipe, collaborant avec l’auteur, a pu établir pour retracer les épisodes innombrables de négociations complexes menées durant la présidence de Bill Clinton. Homme politique proche de celui-ci, Eizenstat fut amené à jouer un rôle de médiateur et de coordinateur, de décideur parfois, dans un ensemble de procédures politico-judiciaires visant à établir une reconnaissance morale et des procédures de restitution (indemnisations pour les préjudices subis par les Juifs, et aussi par d’autres groupes) de la part des pouvoirs nazis. Qu’étaient devenus les capitaux et les autres biens (dont les œuvres d’art) prélevés par les pouvoirs nazis ou leurs alliés, ou confiés par des familles à des refuges bancaires jugés sûrs ? Les recherches concernèrent également des indemnisations pour les travaux forcés que les autorités nazies avaient imposés à des victimes, souvent exposées à une mort prochaine (mais il y eut aussi des survivants). Ces procédures concernaient la plupart des Etats européens, à des titres divers, et aussi un large éventail de banques et d’entreprises. Pendant longtemps, les victimes et leurs descendants ou héritiers ne s’étaient pas attachés à des recherches précises ou à des procédures (il ne faut pas oublier les importantes indemnisations, de type plus global, assurées par les gouvernements de l’Allemagne). L’engagement de l’Amérique s’explique, à la fois, par la présence aux Etats-Unis de groupes importants de Juifs, souvent descendants (comme l’auteur) ou alliés des victimes européennes ; par un système judiciaire rendant possibles des procédures accessibles à des plaignants « collectifs » dans des conditions beaucoup plus larges (et vivement exploitées par la meute des avocats) que dans nos régimes juridiques ; enfin, par l’interférence entre ces projets et les campagnes politiques internes concernant des Villes, des Etats et des institutions fédérales. Dans le cas de la France, envisagé assez brièvement par rapport à d’autres situations, l’ouvrage insiste particulièrement sur le décalage dans la façon de construire et comprendre la logique des systèmes politico-judiciaires. Même si la narration semble avoir été reconstituée selon un genre littéraire quelque peu artificiel, un grand intérêt du livre est de faire percevoir la forte originalité – par rapport à nos traditions – du fonctionnement des rapports entre public et privé dans la vie sociale des Etats-Unis.
Pierre Vallin
 
Sciences sociales
 
 
Jean Boissonnat, Plaidoyer pour une France qui doute, Stock, 2004, 224 pages, 17 €
C’est la première partie du livre qui est la plus brillante : essai somptueux « sur la France », synthèse d’histoire, et d’histoire de la signification, dominée par des concepts démographiques et géographiques d’une grande prégnance (dans la foulée de Chaunu, en partie). N’oublions pas : la France fut longtemps le pays le plus peuplé de l’Europe ; elle représente même un pourcentage non négligeable de la population mondiale. Et cette situation l’a honorée durant de longs siècles. On en arrive, ensuite, à ce grand événement, la construction de l’Europe : une œuvre française, ose dire – non sans vraisemblance – Boissonnat. Parenthèse, ici : très justement, il y voit l’œuvre de Schuman et de Monnet, plus que de De Gaulle (qui rattrapa en somme le train). Sur l’avenir, dans ses derniers chapitres, le livre est moins convaincant ; Boissonnat l’explique d’ailleurs par des raisons théoriques : « On ne prédit pas l’avenir. » Et l’exemple des « prévisions » de toute sorte élaborées dans les décennies passées démontre qu’on n’a pas vu venir la plupart des grands événements qui les ont marquées. Alors, Boissonnat est plutôt optimiste, selon le titre du livre, mais tout de même avec une modération qui donne à penser : « Le seul “grand dessein” politique de l’Etat depuis un demi-siècle, c’est la construction de l’Europe, et il a eu souvent bien du mal à y intéresser les Français eux-mêmes. Tout le reste, depuis la Sécurité Sociale jusqu’à l’écologie, sont des produits empruntés à “l’air du temps”. Certes, la droite a doté la France d’institutions politiques stables avec la Ve République. La gauche, après avoir proclamé avec éclat qu’elle allait changer la “logique” de la vie collective, s’est repliée, modestement, sur la retraite à soixante ans et les trente-cinq heures… On ne change pas le monde tous les jours. » Cela invite à se demander : où donc, pour chacun, chercher les buts à sa vie ? N’est-il pas temps de revenir aux sources les plus profondes ? Jean Boissonnat y fait quelquefois allusion.
Jean-Yves Calvez
Sylvain Urfer, Le Doux et l’amer (« Tantely amam-bahona »), Madagascar au tournant du millénaire. Foi et Justice, Antananarivo, 2003, 268 pages. [Disponible au Service international, 42, rue de Grenelle, 75007 Paris.]
« Il y a quarante ans, le monde était ambitieux : on lançait alors, à son de trompe, les décennies du développement. En ce début du IIIe millénaire, on se résigne, plus modestement, à lutter contre la pauvreté. » Ces lignes, qui introduisent une interview de l’auteur reproduite dans ce volume, formulent bien le constat que l’on est obligé de faire à propos de la majorité des pays d’Afrique et de Madagascar. La « Grande Ile » n’a cependant pas souffert de calamités naturelles majeures et n’a pas été entraînée dans des moments de violence de longue durée. Mais il y a longtemps qu’elle n’est plus l’île heureuse. Le P. Sylvain Urfer avait publié, en 2000, un recueil d’articles intitulé L’Espoir et le doute. Un quart de siècle malgache. Le présent recueil, plus étoffé, rassemble 24 textes, des articles, des conférences, des notes de travail. La période concernée va de la seconde présidence Didier Ratsiraka (déc. 1996) à la première année de la présidence Marc Ravalomanana (2002-2003). Madagascar est bien à un tournant, celui du millénaire, celui d’un nouveau régime, celui enfin d’un développement toujours retardé. Les faits relatés sont questionnés et analysés ; les quatre parties soulignent une dominante de lecture : le politique et l’économique, le culturel, le niveau local, la religion. Les principaux défis du développement de l’île sont confrontés aux réalités propres à l’insularité et à l’histoire malgache. Les voies de développement privilégiées par l’auteur sont celles de la démocratie locale et de l’ouverture culturelle, afin que s’affermisse la responsabilité personnelle et que le consensus national encore à trouver ne soit pas réduit au seul attrait de l’argent. Il souligne que les Eglises chrétiennes peuvent prendre une part importante à ce chantier où se joue, là comme ailleurs, un progrès ou non pour l’homme.
Bernard Chandon-Moët
Robert Dubois, L’Identité malgache, La tradition des ancêtres. Traduit du malgache par Marie-Bernard Rakotorahalahy. Préface de Xavier Léon-Dufour. Karthala, 2002, 172 pages, 20 €
Ce petit livre, couronné à la fois par l’Académie malgache et par l’Académie des Sciences d’Outre-Mer, préfacé par un père X. Léon-Dufour enthousiaste, surprendra par son aspect didactique, presque naïf. Ecrit et pensé en malgache par un Français, retraduit en français par un Malgache, il sent son étrangeté. Il fait pénétrer dans un autre monde que le nôtre – ce que les maladresses de la traduction ne nous laissent pas oublier, heureusement, car c’est bien son intérêt. En 1979, Robert Dubois avait déjà produit, en français, un remarquable Essai sur l’existence personnelle et collective à Madagascar (R. Dubois, Olombelona, L’Harmattan, 1979, 152 p.) : à partir d’un rituel malgache de remise en ordre des relations de parenté, le fafy, il nous introduisait à la notion de fihavanana, intégration de la personne dans la parenté par le flux vital ancestral et par la communauté de terroir ; il en dégageait un type d’humanité spécifique de la culture malgache, où le moi, traversé des multiples relations socio-cosmiques qui le constituent, déborde largement la personne. Sur la même lancée, l’auteur parle cette fois en malgache à des Malgaches : se mettant pour ainsi dire à leur place, il tente de conceptualiser ce qu’ils sentent et perçoivent spontanément, dans leur être propre, de leurs relations vitales ; pour ce faire, il forge les mots malgaches qui objectivent et expriment par l’analyse rationnelle les réalités vécues quotidiennement. Il faut avoir présent à l’esprit le bouillonnement de la crise culturelle et politique dans laquelle se débat le pays depuis des années pour saisir l’enjeu d’une telle recherche : il s’agit bel et bien d’un effort de l’esprit fait par un Européen longuement inculturé dans le pays (depuis 1937) pour aider la culture malgache à assumer et à intégrer la modernité sans se perdre elle-même. L’originalité du travail est que le traducteur malgache, linguiste de métier, est celui-là même qui a d’abord aidé l’auteur à forger les mots malgaches nécessaires au travail de sa pensée ; on comprend alors pourquoi ce même traducteur a voulu reverser le travail au Français : l’intention est de faire accéder le lecteur européen à la démarche de la pensée malgache. En un sens, on assiste en direct au passage de l’oralité à l’écriture, à un travail d’accouchement.
François Noiret
Gershom Scholem, Le Prix d’Israël, Ecrits politiques. Edition préparée et présentée par Patricia Farazzi et Michel Valensi. L’éclat, 2004, 172 pages, 22 €
Sans nul doute Scholem (1897-1982) est l’une des figures éminentes de la vie intellectuelle au xxe siècle. Son œuvre immense est loin d’être totalement éditée et… traduite, mais qui ne connaît ses travaux sur la Cabale, le messianisme de Sabbati Tsevi, l’histoire de son amitié tumultueuse avec Walter Benjamin, entre autres ; ils révélaient, sous le regard de l’historien érudit et de l’homme passionné, les lames de fond, l’effervescence aux contrastes redoutables, la créativité de la tradition juive, dans l’histoire et ses marges, origine sans doute de la terrifiante jalousie qui se terre au fond de l’antisémitisme. Scholem est arrivé en Israël en 1923, et ces « écrits politiques » s’étalent de 1916 à 1973. C’est un mélange vif, d’un bout à l’autre, de critique et d’utopie : le judaïsme n’est pas un système conceptuel – comme le représenterait l’exil –, mais un organisme vivant, un peuple qui se réapproprie son histoire et se trouve face aux redoutables problèmes de la réalisation concrète : que sont un Etat, une société, une langue dès lors que l’on quitte l’enclos du sacré ? Comment inventer sans trahir ? Comment se renouveler dans des conditions historiques toutes nouvelles sans s’exténuer dans ce renouvellement ? Aucun de ces textes qui ne touche aux questions de fond, aux points les plus cruciaux, comme si tout l’avenir de la communauté dépendait des acteurs, et non pas de Dieu d’abord ou des autorités en place. Ces textes si vifs arrivent dans une édition exemplaire : qualité de la traduction, des informations historiques et culturelles, ampleur du regard. Tout est fait pour bien comprendre ce document de première valeur, actuel plus que jamais, qui ne résout rien, qui met face à un défi pour tous, que le plus souvent on se cache parce qu’il gêne, dans d’obscures profondeurs.
Guy Petitdemange
Thierry de Montbrial, Philippe Moreau Defarges (dir.), IFRI/Ramsès, Les Grandes tendances du monde 2004, Dunod, 2003, 376 pages, 35 €
Ramsès est un rapport annuel fourni par l’IFRI. Pour 2004, Ramsès propose d’abord une analyse des grandes tendances du monde en dix chapitres. Les nouveaux enjeux sont nés de la guerre d’Irak. L’élargissement de notre continent pose trois nouveaux défis à l’Union européenne : les contours de son identité, son déficit démocratique et la place de l’immigration. Le tout est inséré dans un panorama de l’actualité internationale. En une cinquantaine d’articles, écrits par des spécialistes reconnus, sont étudiés des pays en ligne de mire ou des questions-clefs (le SRAS, par exemple) qui ont agité l’opinion internationale. S’ajoutent à cet inventaire, et pour l’éclairer de façon visuelle, des cartes, des chronobiologies, des statistiques. Un instrument de travail à recommander à tous ceux qui s’interrogent avec une certaine anxiété sur le futur d’un xxie siècle qui n’a pas très bien commencé.
Henri Madelin
 
Philosophie
 
 
John Rawls, La Justice comme équité, Une reformulation de « Théorie de la justice »., La Découverte, 2003, 288 pages, 21,50 €
Décédé en 2002, le philosophe américain Rawls aura laissé une trace importante dans la réflexion sur la justice. Son livre, Théorie de la justice (1971), n’a pratiquement pas cessé, depuis lors, de susciter la discussion, voire la polémique. Rawls a toujours eu le souci de répondre à ces critiques et (chose infiniment rare chez un philosophe) de reconnaître ses erreurs ou l’approximation de certaines de ses formulations. On a même pu penser que, sous le coup des contestations, il avait infléchi ses positions premières, à force des concessions faites à ses adversaires. Le présent livre n’offre pas de « rétractation » à proprement parler, mais, comme le sous-titre l’indique, plus justement « une reformulation », qu’il faudrait d’ailleurs écrire au pluriel, tant les mises au point et les rectifications sont nombreuses. Les précisions complémentaires ne manquent pas non plus : à la fois sur le rapport de la théorie de la justice comme équité à l’égard des doctrines dites englobantes (les religions, entre autres) – dont Rawls a grand souci de marquer les différences – et sur les bases économiques de la théorie, avec une attention particulière à ce qu’il appelle la « démocratie des propriétaires ». Qu’on ne pense pas que ces pages versent dans des subtilités scolastiques ; elles offrent même à qui ignore tout de Rawls une façon d’entrer dans sa pensée et d’en voir la richesse.
Paul Valadier
Philip Pettit, Républicanisme, Une théorie de la liberté et du gouvernement. Gallimard/Essais, 2004, 444 pages, 28,50 €
Ces pages, denses et difficiles, ont quelque chose de rafraîchissant. D’abord et surtout parce que, après le débordement récent des théories politiques libérales venues d’outre-Atlantique, ce livre, venant lui aussi des Etats-Unis, défend une théorie politique où le souci de la solidarité, le rôle de l’Etat, l’importance des lois et des normes communes sont mis en avant – ce qui fait respirer un autre air que celui d’un individualisme devenu référence envahissante. Ensuite, ce texte, qui veut réinterpréter l’ancienne tradition républicaine (surtout romaine), fait bien apparaître à quel point la conception française de la République est hexagonale, contrairement à nos préjugés. L’auteur n’y fait pas allusion, mais le lecteur français peut y voir les différences. Certes, les points communs ne manquent pas ; mais, par exemple, l’idée d’un lien intrinsèque de la République avec l’école conçue chez nous comme « sanctuaire de la République » (selon une formule de l’actuel président de la République) paraîtra incompréhensible et même dangereuse pour la liberté proposée ici, et, à la limite, non républicaine. A ce titre déjà, un tel livre doit être recommandé : en revisitant le républicanisme classique, en en renouvelant la théorie, il oblige à revisiter notre propre républicanisme et à le dégager de surcharges qui l’enferment dans des impasses, y compris dans son refus obstiné de toute référence au multiculturalisme. Pettit propose en effet une conception de la liberté qui n’est ni la liberté négative des libéraux, comme Isaiah Berlin, ni la liberté positive ou participative à la Rousseau. République « terre à terre » ou « sorte de républicanisme du gaz et de l’eau courante », selon les termes de l’auteur, qui ne présuppose pas l’inculcation d’une vie bonne, ni l’adhésion forte à une vie publique idéale, mais qui a le souci des normes et des comportements non arbitraires de l’Etat et de ses agents, de façon à susciter la confiance et la vigilance de tous. Liberté pensée comme désirable si elle permet à chacun de jouir (mot fréquent) de sa vie dans la sécurité ; liberté assurée par un Etat dont le but est d’éviter l’arbitraire qui opprime ceux qui vivent dans des « classes de vulnérabilité », et même de tendre à rendre impossible un tel arbitraire, ce qui suppose des « interférences » dans la vie de chacun. D’où l’insistance aussi, certes sur les formes constitutionnelles cohérentes avec ce régime de liberté, mais surtout sur une démocratie de la contestation où le citoyen s’exerce à la vigilance à l’égard de l’Etat, de ses agents et des abus de toutes sortes. Ces thèses appellent, bien sûr, à la discussion – et elles ont déjà été largement discutées, car Pettit est une référence reconnue et respectée. Qu’elles viennent en France à un moment où les incantations à la République cachent beaucoup de vide est une heureuse opportunité.
Paul Valadier
François Laruelle, L’Ultime honneur des intellectuels, Textuel, 2003, 160 pages, 20 €
Ce recueil d’entretiens avec Philippe Petit ne devrait pas manquer de susciter des réactions et des questions. Il est à craindre qu’il soit mal lu, que les vieux schèmes philosophiques, dialectiques, humanistes (et leurs contraires) ne fassent écran à ce qui cherche ici à se faire entendre. C’est à partir d’une pensée élaborée dans la solitude, contre vents et marées, depuis de nombreuses années que François Laruelle livre ses réflexions sur la question des intellectuels, de leurs engagements, de leur statut. Celui qui attendrait des prises de position sur les sujets « brûlants » de l’actualité ne pourra qu’être déçu. Le propos est autre. La « non-philosophie » n’est pas un territoire à partir duquel on pourrait poser des thèses ou exposer ses convictions. Le bien-penser dominant est l’ennemi du penser rigoureux, hérétique, qui est d’une exigence autre, d’une radicalité proche parfois d’un certain ésotérisme, mais toujours en éveil, inapaisé. « L’intellectuel déterminé » dont est ici tracée la figure énigmatique n’est pas l’image inversée de « l’intellectuel dominant », il ne parle pas « au nom de… » : « a-médiatique » par essence, il ne représente ni ne se représente, il fait corps avec le réel en personne. Ce Réel, ni empirique ni transcendantal, Laruelle lui donne le nom de Victime. Difficile notion pensée ici à nouveaux frais, loin des représentations les plus courantes, elle désigne « l’homme immanent », celui qui est, mais surtout celui qui vient, sans feu ni lieu, inattendu, irréductible à toute saisie conceptuelle. L’intellectuel déterminé est au plus proche de ce qui se passe, mais ce qui se passe échappe à l’histoire (et aux philosophies de l’histoire !). Une pensée insolite, difficile, déroutante comme toute vraie pensée, à découvrir !
Francis Wybrands
Julien Freund, L’Essence du politique, Postface de Pierre-André Taguieff. Dalloz, 2003, 490 pages, 45 €
L’Essence du politique a connu trois éditions ; le texte qui nous est proposé aujourd’hui est une reproduction de la troisième édition. Julien Freund n’est pas un empiriste fasciné par les nouveautés ; l’essence du politique consiste, au contraire, selon lui, à analyser des constantes et des réalités immuables que l’on découvre dans toute collectivité publique, sans en excepter aucune. Ces constantes, précise l’auteur d’entrée de jeu, restent indépendantes des variations historiques, des contingences spatiales et temporelles, des régimes et des systèmes politiques. Analyser l’essence du politique, c’est donc tenter de le comprendre selon ses caractéristiques, qui le différencient d’autres phénomènes collectifs comme l’économique ou le religieux. Se situer de cette manière, au risque de choquer les observateurs des phénomènes changeants, c’est se hausser jusqu’à la philosophie politique. C’est risquer aussi de se faire taxer de « conservateur », comme le remarque Pierre-André Taguieff dans sa postface. Mais Freund refusait de donner une signification péjorative à la notion de conservation. Le déclin, disait-il, est le contraire de la conservation. Celle-ci n’a de sens que si elle développe et fait fructifier un acquis. Julien Freund n’a pas aimé ces étudiants qui, en 1968, brûlaient leurs livres et ridiculisaient leurs « maîtres ». L’auteur organise son approche du politique en y distinguant, par delà toutes les conjonctures historiques et les variations institutionnelles, trois dialectiques majeures : celle du commandement et de l’obéissance qui produit de l’ordre ; celle du privé et du public qui construit l’opinion ; celle de l’ami et de l’ennemi qui a la lutte pour principe. En politique intérieure comme dans les relations internationales, ces trois dialectiques sont à l’œuvre. Le but du politique n’est-il pas d’assurer la sécurité extérieure et la concorde intérieure, en « garantissant l’ordre au milieu de luttes venant de la diversité des opinions et des intérêts » ? Il est donc dans la nature de toute collectivité de chercher à se protéger de l’ennemi, des menaces intérieures et extérieures, et de vouloir être puissante pour mieux se défendre. C’est pourquoi, selon Freund, l’action politique consiste en un usage intelligent de la force. Si l’on veut comprendre l’homme et son devenir, conclut ce philosophe politique, il faut « mettre en rapport l’histoire et la métaphysique ».
Henri Madelin
Laurent Mucchielli, Mythes et histoire des sciences humaines, La Découverte, 2004, 344 pages, 26 €
C’est à la fin du xixe siècle et au moment où se mettait en place, en France, un système d’enseignement supérieur digne de ce nom que les sciences sociales – sociologie, anthropologie, psychologie, économie, linguistique – ont acquis une légitimité, tout en prenant un essor remarquable : les recherches se sont multipliées et les avancées ont été impressionnantes dans de nombreux domaines. Mais, un siècle plus tard, l’histoire que l’on retrace de ces disciplines – lesquelles traversent actuellement, pour beaucoup d’entre elles, des crises d’identité, voire de pertinence – est quelque peu étrange. Faudrait-il avoir honte des pères fondateurs, de leur conformisme supposé, de leurs peurs imaginées, de leurs fausses contraintes ? Pire, faut-il en profiter pour en réhabiliter certains (Gabriel Tarde, par exemple), au détriment de Durkheim ou de Lévy-Bruhl, d’autant plus que certains des motifs de cette réhabilitation ne manquent pas d’ambiguïté ? Laurent Mucchielli, à qui l’on doit déjà une remarquable étude sur la naissance des sciences sociales en France, a voulu partir à l’assaut de cette mythologie douteuse, et il a eu raison. Peut-être certains textes de Durkheim ont-ils effectivement vieilli, mais, si tel est le cas, c’est qu’ils ont ouvert à des problématiques fortes, dont l’approfondissement a été ainsi rendu possible. Et s’ils ont eu cette efficacité, c’est qu’ils se plaçaient déjà sur des terrains essentiels. Il ne faut pas oublier, en effet, le contexte dans lequel l’aventure a commencé : entre autres, le développement de diverses positions racistes prétendument fondées scientifiquement, ou l’exploitation arbitraire de données statistiques naissantes. Ainsi peut-on mieux apprécier l’importance heuristique évidente des travaux de Durkheim, notamment ceux qui ont porté sur la division du travail social ou sur le suicide. Leurs imperfections n’ont rien d’anormal, et elles se corrigent ou se discutent facilement. La mythologie de notre temps présent produit d’autres injustices troublantes. La chronologie qu’elle a choisie évite des moments essentiels : ce temps, par exemple, où Halbwachs a produit une œuvre capitale, totalement sous-estimée actuellement. Regrettables aussi sont les fausses paternités qu’elle attribue à telle ou telle découverte : ce n’est manifestement pas Aron qui a introduit l’œuvre de Max Weber en France ; si Durkheim n’y avait pas prêté attention effectivement, elle fut connue des milieux universitaires dès la fin de la guerre de 1914. Inquiétant aussi est l’ostracisme dont les travaux menés dans le sillage de la Revue de Synthèse (fondée par Henri Berr) sont l’objet. Faut-il donc oublier tous les conflits qui ont précédé l’apparition de l’Ecole des Annales en 1929, sous prétexte que celle-ci est devenue dominante, sinon incontestable ? Ils étaient pourtant riches de contenu. Tant d’imprécisions, d’oublis plus ou moins conscients, de valorisations arbitraires, sont sans doute l’un des symptômes de la crise que traversent actuellement les sciences sociales – crise assez dramatique. N’est-elle pas, en effet, démission devant tout ce qu’implique une recherche qui aurait le souci de proposer des outils d’analyse, ceux-là mêmes qui pourraient permettre aux acteurs d’apprécier la complexité du monde dans lequel ils sont plongés et d’étayer leur action sur des arguments fondés ? Le combat de Laurent Mucchielli, bien qu’il soit parfois un peu idéaliste (pour la bonne cause, il sous-estime sans aucun doute les partis pris anti-allemands de nombreux éminents universitaires de la IIIe République), doit être rallié.
Pascale Gruson
Pierre-Marie Morel, Aristote, une philosophie de l’activité, Flammarion, 2003, 306 pages, 9 €
Quelle intelligence avoir du multiple, celui des phénomènes naturels comme celui manifesté dans les affaires humaines, sans l’abolir ou le réduire à une somme de choses existantes, de faits ou d’actions humaines, mais en rendant compte de son unité ? Sur quoi fonder cette intelligence ? Ces deux questions habitent le travail de l’auteur, celui-ci traversant, avec précision, clarté et continuité l’ensemble du corpus aristotélicien. Il s’appuie, en outre, sur la notion d’activité. Elle s’impose en effet, au fil de ce travail, comme raison commune des deux domaines majeurs de ce corpus, celui de la nature et celui des affaires humaines, individuelles et collectives, orientées les unes et les autres vers la recherche d’une seule et même fin, le bonheur. L’activité se détache en même temps comme ce qui réalise l’unité interne de ces deux domaines. L’intelligence du multiple dans la saisie de son unité en vient alors à se fonder, pour l’auteur, sur une philosophie de l’activité : la physique s’y détachant en tant que théorie générale de l’activité des êtres naturels envisagés comme existant par eux-même ; la philosophie pratique y concevant le bonheur comme une activité individuelle et collective dont il faut exposer les conditions et les fins concrètes, convoquant pour cela très souvent la notion de nature. Ce livre, utile pour introduire à Aristote, s’enrichit, à la fin, d’un glossaire de notions commentées, présentant aussi, brièvement, des commentaires anciens et contemporains sur Aristote.
Laurent Gallois
Reiner Schürmann, Les Origines, Récit. Préface de Françoise Dastur. Postface de Gérard Granel. Presses Universitaires du Mirail, Toulouse, 2004, 236 pages, 20 €
Reiner Schürmann (1941-1993) a laissé une œuvre philosophique de très grande envergure, tout écrite en un français éclatant (Maître Eckart et la joie errante, 1972 ; Le Principe d’anarchie, 1982 ; Des hégémonies brisées, publiées par Gérard Granel en 1996). Il faudra y revenir, car elle décrit, plus finement et radicalement que bien d’autres, l’atmosphère métaphysique de notre temps, ce que l’on a perdu, ce devant quoi on se trouve. Ici le récit est de sa vie, ni « hors œuvre », ni complaisance autobiographique, récit discontinu, mais la question même de l’origine quand elle nous traverse de part en part, quand elle prend forme à même notre chair. Né à Amsterdam en 1941 (« trop tard pour voir la guerre, trop tôt pour l’oublier ») de parents allemands, Schürmann se met face à l’héritage qui le façonne du dedans dans une sorte d’immense silence qui coupe toute parole : « J’écris pour revenir à la parole […] un homme sans parole est plus mort qu’à moitié. » D’une lucidité presque inquiétante, avec un sens exacerbé du plus concret des choses, leur poids physique, leur nouveauté physique qui éloigne les démons intérieurs, d’une écriture vraiment très belle et variée, galopante (« errance, ma patrie ») et qui sait s’attarder, qui, devant les villes, les paysages, les corps, les gares, les camions, finit en visions hallucinantes à faire frémir, le livre n’a à sa source qu’une question, la naissance : naître allemand à l’époque, donc nazi, donc bourreau, donc coupable/non coupable, avec les ressources infinies de toujours s’innocenter. Dangereuse excavation de ce qui est et fut, mais seule voie de la délivrance. Ce texte inoubliable est sans doute celui d’une génération, de dates, de lieux, de noms (l’Allemagne, les Juifs, les années d’après-guerre, les ruines dans le pays et sur les visages, Israël, les générations entrelacées avec de terribles secrets). Une seule chose claire : reconnaître l’origine et la quitter sans rien nier, c’est une résurrection au corps et à la parole, toujours par les autres, parce que « d’autres forces habitent la vie » que celles non choisies qui nous agrippent. « La vie nous accepte en échange d’une ascèse. Chacun a la sienne… Un jour le passé ne te possédera plus. Tu verras les choses autour de toi telles qu’elles sont. Tu verras leur présence. »
Guy Petitdemange
France Tustin, Les états autistiques chez l’enfant, Traduit de l’anglais par Christian Clerc et Mireille Davidovici. Nelle éd. Seuil, coll. Couleur psy, 2003, 438 pages, 23 €
« Les enfants autistiques ne sont pas nés au sens plein du terme : ils ont toujours la sensation de faire partie du corps de leur mère ; exister, “être”, semble comporter pour eux mille et un dangers », écrit France Tustin, spécialiste reconnue de l’autisme infantile. Elle décrit celui-ci comme une réaction à un stress insurmontable – la séparation traumatique avec le corps de la mère –, un système de protection qui bloque le processus normal du développement psychologique de l’enfant : « Mon sanctuaire est devenu ma prison », dit un enfant autiste guéri, cité dans le livre. Pour une meilleure approche thérapeutique, l’auteur propose une classification – qu’elle souhaite souple – de ces enfants suivant leurs réactions par rapport à la réalité du « non-soi ». Elle distingue ainsi l’enfant à carapace, pour qui le monde extérieur est totalement exclu, et l’enfant confusionnel, qui ne le rejette pas entièrement mais n’en a qu’une perception brouillée. La longue pratique de France Tustin, son empathie, son style clair, précis, dénué de jargon, permet d’approcher de la terreur vécue par ces enfants, de quasiment la ressentir et d’assister à leur entrée dans la relation avec leur thérapeute. Elle ne dissimule pas la lourdeur du traitement : trois séances hebdomadaires, des années durant, mais certains cas de guérison qu’elle donne en exemple suscitent bien des espoirs. Dans cette nouvelle édition remaniée de son ouvrage de 1981, France Tustin fait part de l’évolution de sa pensée : moins affirmative quant à l’origine des psychoses infantiles (dont certaines peuvent aussi être d’origine organique), moins optimiste quant à l’issue du traitement psychothérapeutique pour tous, elle souhaite que médecins et psychanalystes puissent collaborer sans s’enfermer chacun dans son domaine. On lui saura gré de lever la culpabilité qui pesait sur les mères d’enfants autistiques : Pourquoi ce nourrisson-là et cette mère-là ? Pourquoi la séparation d’avec le corps de la mère suscite-t-elle parfois l’enchaînement de réactions perverses ? « Pourquoi, chez certains individus, le sentiment de proximité fusionnelle excessive avec la mère conduit-il à une complète “fermeture” au monde, et pourquoi d’autres individus s’en sortent-ils en menant une vie réussie et satisfaisante ? Cela échappe à la compréhension. »
Cécile Sales
 
Questions religieuses
 
 
Aloys Grillmeier, Le Christ dans la tradition chrétienne, De l’âge apostolique au concile de Chalcédoine (451). Nelle éd. revue et corrigée. Cerf, coll. Cogitatio Fidei 230, 2003, 1 118 pages
L’histoire de la christologie de Aloys Grillmeier, jésuite allemand créé cardinal peu avant sa mort en 1998, est depuis trente ans le grand classique sur le sujet. Elle s’est développée en plusieurs tomes, régulièrement traduits et publiés par les éditions du Cerf. Selon son projet global, elle devait conduire le lecteur, en trois volumes (dont le deuxième comporte quatre tomes), depuis les origines jusqu’à la fin du viiie siècle. Le premier volume avait d’abord paru en anglais en 1965 et été traduit depuis cette langue par les éditions du Cerf en 1973. Il porte sur les cinq premiers siècles et s’arrête à Chalcédoine, c’est-à-dire qu’il retrace toute la période édificatrice du dogme christologique dans l’Eglise ancienne. Mais l’auteur, non content de poursuivre son travail sur les siècles suivants, a réélaboré le premier volume, évidemment fondamental puisqu’il commande toute la suite du développement. Ce travail a abouti à une édition définitive en allemand, en 1990. C’est cette édition qui est proposée aujourd’hui au public français, mais à son tour révisée, complétée et mise à jour pour la bibliographie. Un signe ne trompe pas sur les nouveautés apportées : la première édition comportait 626 pages et cette dernière en compte 1 118 ! C’est dire que « le volume du volume » a pratiquement doublé. Si la structure tripartite de l’ouvrage demeure (des origines jusqu’à Origène ; d’Origène au concile d’Ephèse ; d’Ephèse à Chalcédoine), des additions considérables et des remaniements profonds ont été apportés en fonction des nouvelles découvertes de la recherche. La deuxième partie a connu les modifications les plus amples, sa première section passant de trois à six chapitres. Des auteurs qui apparaissaient peu dans la première version font l’objet d’une étude importante, comme Eusèbe de Césarée, Lactance, Astérius le Sophiste, Marcel d’Ancyre, Aphraate le Persan, Eusèbe d’Emèse et Cyrille de Jérusalem. On pourrait allonger facilement la liste des développements nouveaux sur des auteurs d’intérêt second, mais non secondaires. La secrétaire du maître d’œuvre, Theresia Hainthaler, a apporté à son tour quelques compléments. Nous sommes donc en présence d’un nouvel ouvrage. On ne saurait trop admirer la patience intellectuelle de l’auteur, qui donne une synthèse magistrale, œuvre de toute une vie, alliant à la rigueur scientifique de l’historien la préoccupation du théologien engagé dans le dialogue œcuménique avec les Eglises séparées de l’Orient et la conviction du croyant dans la personne du Christ, en qui se « trouvent tous les trésors de la sagesse et de la connaissance ». La traductrice, Sr Pascale-Dominique, donne une traduction nouvelle. Cet ouvrage, dans sa version définitive, constitue un instrument de travail irremplaçable.
Bernard Sesboüé
Robert Couffignal, Les Psaumes royaux de la Bible, Etude littéraire. Gabalda, coll. Cahiers de la Revue Biblique 54, 2003
En s’inspirant des modèles établis par Propp et Greimas, ainsi que des analyses freudiennes, l’auteur étudie d’abord un par un chacun des Psaumes royaux. En laissant de côté toute interprétation néo-testamentaire et toute surcharge théologique, il met en relief la violence et l’attente mythique contenues dans ces psaumes. De fait, il est important de considérer attentivement le point de départ de ce thème, appelé à des développements considérables. Dans les derniers chapitres, Robert Couffignal donne de ces « psaumes royaux » une interprétation globale. Quel est le sens de ces perspectives idéalisées, très éloignées des réalités historiques ? Cependant, la finale du Ps 89, en apportant une note de dure lucidité, opère un renversement et crée une ouverture qui permettra peut-être de dépasser les utopies. A chaque page, une gerbe de rapprochements littéraires donne à cette étude technique, menée avec alacrité, des perspectives humaines et universalistes, ainsi qu’une note de poésie.
Paul Lamarche
Garry Wills, L’Eglise catholique et la pédophilie, Les Empêcheurs de penser en rond/Seuil, coll. Vu d’Amérique, 2003, 108 pages, 10 €
La collection « Vu d’Amérique » veut faire connaître des pièces américaines de controverse touchant de grandes questions du moment. Dans le cas présent, des articles très importants de la New York Review of Books : Garry Wills est sans ménagement, à l’égard non seulement des prêtres pédophiles, mais également des évêques qui ont couvert tant de choses… et Rome même, qui a freiné les réactions des évêques après la rencontre de Dallas. Il cite de rudes propos de Margaret Steinfels s’adressant aux évêques à Dallas : « La digue s’est rompue et les réserves de confiance dont vous disposiez chez les catholiques se sont asséchées… S’il se pose la question : Qu’y puis-je ?, quarante ans après Vatican II et ses promesses de consultation et de collaboration entre l’Eglise et le peuple de Dieu, le laïc constate qu’il n’a qu’un levier en main : l’argent !, ce qui constitue à soi seul un scandale. » Bien entendu, il y eut des réponses adressées à G. Wills, y compris de la part de P. Steinfels, l’époux de Margaret, qui elle-même ne suit pas tellement Wills. Mais… ce sont des « pièces » – utiles pour le lecteur français ; comme d’autres, que propose la collection « Vu d’Amérique » : sur John Ashcroft, le ministre de la Justice de G.W. Bush, ou sur la colonisation d’Israël en Palestine (et le désastre qui en résulte). L’important sera que cette collection publie des pièces de sens divers.
Jean-Yves Calvez
F. Mies (éd.), Bible et économie, Servir Dieu ou l’argent (J. Ferry, M. Gilbert, E. Herr, E. Perrot, J. Taylor). Presses Universitaires de Namur & Ed. Lessius, Namur-Bruxelles, 2003, 464 pages, 20 €
Y a-t-il une pensée économique dans la Bible ? Un moderne, ayant derrière lui les grandes élaborations des théories économiques, répondra sans doute que non. Il ne pourra nier, cependant, que l’économique affleure souvent dans les corpus bibliques. Trois exemples en sont donnés ici : dans la réflexion sapientielle, dans le discours prophétique, et par l’analyse du modèle socio-économique de la première communauté chrétienne au ier siècle. On aurait pu aussi évoquer le droit, notamment le Deutéronome, qui sait projeter une utopie de la relation sociale malgré – ou contre – les contraintes de l’économie. La lecture de la Bible, alors, possède-t-elle quelque pertinence pour le discernement des pratiques économiques ? Ce ne sera pas sans quelque médiation (dans le titre de l’ouvrage, tout est dans le et). E. Herr le montre excellemment au sujet de la mondialisation. Remarquable aussi la contribution de E. Perrot sur l’argent (les lecteurs de la revue Etudes ont déjà pu apprécier cet auteur) : une pensée rigoureuse sur les dimensions et les enjeux de l’argent du point de vue d’une anthropologie-sociologie fondamentale, couplée à une analyse financière, constitue un outil pertinent pour entendre ce que la Bible, en quelques passages, a à dire pour aider au discernement.
Jean-Marie Carrière
Jérôme Rousse-Lacordaire, Jésus dans la tradition maçonnique, Rituels et symbolismes du Christ dans la franc-maçonnerie française. Desclée, coll. Jésus et Jésus-Christ, n° 87, 2003, 250 pages, 23 €
Jésus n’est pas absent de la tradition maçonnique ; il est même à l’origine de bien des symboles (Hiram, l’architecte légendaire du temple de Salomon, le Temple lui-même, sans parler des rituels du Haut Grade de Rose-Croix). Mais l’intérêt de cet ouvrage, écrit par un historien rigoureux, à la limite de l’érudition, est ailleurs : dans les interprétations maçonniques qui, depuis deux siècles, se sont efforcées de gommer l’origine chrétienne de cette référence historiquement bien établie. Selon ces interprétations, le Christ devient l’un des nombreux avatars d’un mythe solaire « connu depuis la plus haute antiquité » (ce qui est une façon de nier l’historicité de la Révélation) ; INRI (Jésus de Nazareth, Roi des Juifs) devient Igne Natura Renovatur Integra ; God (Dieu) devient Gnose, Géométrie, Génération ; etc. Ces puérilités seraient insignifiantes si elles ne traduisaient un manque de liberté face aux questions religieuses. L’universel abstrait que l’on atteint par ces relectures naturalistes ne peut qu’engendrer la violence propre à tous les idéalismes. Les francs-maçons de bonne volonté – et ils sont nombreux – trouveront dans l’ouvrage de Jérôme Rousse-Lacordaire de quoi assumer sans complexe, mais non sans esprit critique, leur héritage christique.
Etienne Perrot
Louis Pérouas, Gabriel Deshayes, Un grand pionnier de la restauration catholique dans l’Ouest de la France (1767-1841). Ed. Don Bosco, 2003, 174 pages, 15 €
Louis Pérouas, de la Congrégation des Montfortains, a beaucoup contribué à une rénovation méthodologique de l’histoire sociale et spirituelle du catholicisme français depuis l’époque des Lumières. Il livre aujourd’hui un bref essai, faisant revivre la figure d’un prêtre à l’activité débordante, jeune réfractaire d’abord, agile dans la clandestinité, toujours resté ensuite dans l’opposition aux idées révolutionnaires. Profil sacerdotal assez répandu au xixe siècle, c’est un homme d’entreprises : pour la construction à l’occasion, en tout cas pour la mise en place d’institutions d’assistance et d’enseignement (il eut un souci particulier pour la pédagogie concernant les sourds-muets), et pour le développement de congrégations religieuses. Sous ce dernier aspect, la moisson est spécialement abondante, en relances ou créations : ainsi les Filles de la Sagesse, les Frères de saint Gabriel, les religieuses de Saint-Gildas des Bois, la Société des Missionnaires née au xviiie siècle dans le sillage de Grignion de Montfort. Celle-ci survivait ; il en devint le supérieur, et put la rénover pour l’œuvre des Missions paroissiales et celle, apparentée, des Retraites fermées en groupes de fidèles. Louis Pérouas pressent que l’homme n’était pas toujours facile à vivre, mais, en même temps, qu’il savait susciter des attachements durables. Dans la figure qui nous est heureusement restituée, on peut saluer un conservateur affiché, mais qui ne reculait pas devant l’innovation.
Pierre Vallin
Catherine Poujol, Aimé Pallière (1869-1949), Un chrétien dans le judaïsme. DDB, 2003, 418 pages, 35 €
Cette biographie est des plus intéressantes. On y suit l’itinéraire d’un curieux personnage, au destin peu banal, qui a longtemps cherché sa voie. A-t-il été un chrétien judaïsant ? un pont entre christianisme et judaïsme ? un « noachide » ? C’est ce dernier statut qu’il a longtemps revendiqué, en en faisant même son « fonds de commerce », dit l’auteur. A la suite du rabbin italien E. Benamozegh, Pallière voit dans le noachisme la religion de l’avenir pour l’humanité ; les non-juifs en seraient les « laïcs » et Israël le peuple sacerdotal. Le livre montre que le noachisme, qui désirait ouvrir le judaïsme à l’universel, n’était pas une option viable, mais la création de quelques intellectuels. En revanche, l’œuvre réellement accomplie par Pallière dans la première moitié du xxe siècle a été la rejudaïsation des juifs de France : par sa participation à plusieurs instances juives, ou même par la création de certaines d’entre elles, il a contribué à redonner aux juifs la conscience et la fierté de leur identité. Sa vie est étroitement associée à la naissance du judaïsme libéral en France. Le lecteur croise dans le livre nombre de personnages intéressants, qui ont joué un rôle important lo