Etudes
S.E.R.

I.S.B.N.sans
140 pages

p. 555 à 575
doi: en cours

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Carnets d'Études : Livres

Tome 400 2004/4

2004 Études Carnets d’Études : Livres

Recensions

 
Littérature. Arts
 
 
Jean Cocteau, Théâtre complet, Edition publiée sous la direction de Michel Décaudin. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2003, 1 920 pages, 70 €
Il est bon que le 500e volume de la Pléiade tombe sur Jean Cocteau, si longtemps méprisé en France (et même haï !), malgré son universelle renommée. Somptueux volume, consacré à son théâtre d’une étonnante, étourdissante variété, par ses thèmes, ses formes, ses collaborations. Dès l’origine, les plus grands créateurs sont là, à ses côtés : Diaghilev, Picasso, Satie (pour Parade), Darius Milhaud (pour Le Bœuf sur le toit), Honegger (pour Antigone), Georges Auric (pour Phèdre), et encore Stravinski (à qui il confia les paroles d’Œdipus Rex, traduit par Jean Daniélou), les Pitoëff (qui montèrent Orphée), Edith Piaf pour qui il écrivit Le Bel Indifférent, après La Voix humaine dont Rossellini tira un film avec la grande Anna Magnani, et Poulenc un opéra. On demeure ébloui par les dons du magicien laissant tomber de sa hotte les trésors les plus divers, les plus contrastés : La Machine infernale, Les Parents terribles, Les Chevaliers de la Table ronde, Les Monstres sacrés, Renaud et Armide, L’Aigle à deux têtes ; sans oublier les ballets, impromptus, sketches, monologues, chansons, arguments chorégraphiques. Il a pratiqué comme nul autre le mélange des genres : la farce, la tragédie, l’opéra-comique, le drame, utilisant les mythes grecs, les légendes médiévales, la satire boulevardière, en les détournant de leur origine, les réinventant à sa manière inimitable. Il méditait longuement chaque pièce (parfois durant des années) et les écrivait vite, comme si elles lui étaient dictées : « Puisque ces mystères me dépassent, feignons d’en être l’organisateur. » Mais on peut lancer à pleine poignée des images stellaires qui brillent dans tous les recoins de son œuvre : « La mer n’est pas si terrible. La mer est le ciel des poissons. » « Une fois qu’on est mort on peut ouvrir les yeux, on voit ce qu’on aimait le mieux. » Et ce poète que l’on disait frivole et précieux invente la réponse transparente du Sphinx à Œdipe, lui demandant l’idée qu’il a de la vie : « Aimer. Etre aimé de qui on aime. » Ou la douce réplique inflexible d’Antigone à Créon : « Qui sait si vos frontières ont un sens chez les morts. » La voix d’un vrai poète a toujours quelque chose d’oraculaire, un accent qui par moments le dépasse : « Le temps des hommes est de l’éternité pliée. » Cette voix vit encore parmi nous.
Jean Mambrino
Marc Fumaroli, Chateaubriand, Poésie et Terreur. Ed. de Fallois, 2003, 800 pages, 27 €
Entrez dans ce livre monumental avec émerveillement et stupeur, car il introduit à un « Louvre de lecture », comme disait Ponge des Mémoires d’outre-tombe, incluant l’œuvre entière en vérité, elle-même d’une prodigieuse richesse et beauté. Chaque chapitre peut être lu comme un tout, dans un dialogue avec les génies les plus divers : Milton, Rousseau, Byron, Tocqueville, Baudelaire, Ballanche, Conrad, Proust, et bien sûr Napoléon, dont Chateaubriand trace un portrait grandiose et terrible ; sans oublier les bouleversantes figures féminines, de Pauline de Beaumont à Juliette Récamier. Tous ces auteurs et personnages entrelacent leur destin et leur figure, à travers la quête que Chateaubriand a menée d’Ouest en Est, du Nord au Sud, d’Est en Ouest à rebours, pour comprendre son siècle, celui de la Révolution, qui a littéralement déchiré le monde en deux et dont la blessure nous gangrène encore. Mère emprisonnée, frère et belle-sœur guillotinés, têtes innombrables au bout des piques et dont les dents « mordaient le fer », c’est le temps lui-même qui fut assassiné, puis dépecé ; et toute la vie de Chateaubriand est une inlassable tentative pour essayer de réunir les morceaux, comme l’exprime l’immense et indépassable chef-d’œuvre des Mémoires d’outre-tombe, résumant tout le passé (son enfance à Combourg touche au Moyen-Age) et prophétisant notre avenir. On peut dire de lui ce que lui-même disait de Bossuet : « Il change de temps et de place à son gré ; il passe avec la rapidité et la majesté des siècles […]. Il élève ses lamentations prophétiques à travers la poudre et les débris du genre humain. » Les ruines et les échecs de son existence l’ont fait monter à un plan supérieur, à travers tous les orages, les faiblesses de sa nature : « Je souffrais, mais les souffrances sont des prières. » Jeune, il a eu le pressentiment qu’il n’écrirait le grand Poème outrepassant sa mort qu’après de nombreuses agonies. « Ma folie, c’est de voir Jésus-Christ partout. »
Jean Mambrino
Nicolas Fayet, Julien Green, « J’ai aimé ». Ed. Bartillat, 2003, 428 pages, 24 €
La beauté de ce livre est de cheminer au-dedans d’une vie sans se perdre dans des anecdotes et des événements aussi superficiels qu’éphémères, composant ainsi (à l’aide de l’immense Journal, servant de fil conducteur) une « biographie intérieure » où le secret d’un destin à la fois se cache et se révèle dans chaque livre, chaque ligne de cet immense écrivain. Sa stature n’a pas d’égale par son ampleur et sa variété : romancier, dramaturge, mémorialiste, conteur, dont l’existence, plus longue que celle de Gœthe, a rempli presque un siècle ensanglanté par deux guerres mondiales, d’innombrables massacres et la dissolution d’un monde. C’est le fond tragique où s’inscrit la quête personnelle de Julien Green, ses ténèbres imprégnées de rayons (cf. Etudes, nov. 1998) que nous traversons ici avec lui, pas à pas, accompagnés par ses amis, les plus illustres comme les plus humbles, partageant ses angoisses, ses émerveillements, ses intuitions de l’au-delà, et, à travers le pire, une indéfectible espérance. C’est bien « l’histoire d’une âme », selon le mot de Thérèse de Lisieux – dont il a eu, pendant quelque temps, les manuscrits originaux entre les mains. On pourrait résumer l’œuvre entière, ainsi que cette biographie, par le titre d’un des volumes de son Journal : « Vers l’invisible ». Lui-même a désiré que l’on inscrive simplement sur sa tombe : « J’ai aimé », sans plus faire de distinction entre les créatures et leur Créateur. Moins d’un an avant sa mort, il écrivit : « … Le Paradis doit être plein d’amoureux de Dieu. »
Jean Mambrino
Angel Bonomini, Les Lents éléphants de Milan. Nouvelles. Préface de Silvia Baron-Supervielle. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Yves Roullière. Ed. du Rocher, 2004, 160 pages, 14,50 €
Dans la constellation des écrivains argentins du xxe siècle, Bonomini est sans doute l’un des moins connus des lecteurs français, faute de traduction. Il y occupe la place discrète, chère à ceux qui sont épris de poésie et de rêve, d’une littérature fantastique, sans violence ni excès. Troublante pourtant, dans la mesure où le rêve s’impose subrepticement, implacablement – tels les lents éléphants de Milan –, et substitue à la logique de la réalité cette autre logique têtue et tenace qui est celle des univers oniriques et de la folie douce. Tout y est pourtant du réel, dans les douze nouvelles rassemblées sous ce titre : les villes, appelées par leur nom, les ports et les ponts, le vif des saisons, le bruit des eaux, l’atelier d’un peintre, les jardins ; mais ils se trouvent doucement théâtralisés par la déformation imaginaire que le narrateur – on serait tenté de dire : tout sujet livré à lui-même – impose au réel. C’est par ce gauchissement à peine apparent que chacune de ces brèves histoires est extraordinaire : tremblement du réel, moins réel sans doute qu’on ne dit. L’étrange gagne, envahit l’espace du récit, mais se trouve ponctué de remarques si raisonnables encore, que les pistes sont définitivement brouillées. Le doute et la perplexité éprouvés donnent à ces pages confidentielles la portée de quelque méditation métaphysique ; mais sans aucune prétention, car ce doute semble avoir gagné le narrateur lui-même et l’avoir persuadé aussi bien de la nécessité de raconter, que de son inanité. Ce scepticisme modéré – tout l’art du poète –, qui séduisit Borges, Bioy Casares ou Silvina Ocampo, a le raffinement de la politesse et de la réserve. Il ne saurait s’offusquer de laisser à distance les positivistes ou rationalistes convaincus.
Françoise Le Corre
Manuel Vázquez Montalbán, Erec et Enide. Traduit par François Maspero. Seuil, 2004, 276 pages, 20 €
Julio Matasanz, hissé au rang de sommité des recherches médiévales, est sur le point d’assister au couronnement de sa carrière, de se laisser congratuler par un cercle de confrères empressés et applaudir par les plus hautes autorités politiques. Mais qu’est cette vie au seuil de la retraite, au moment où elle doit regarder en arrière et mettre un terme à ce qui en fit le dynamisme ? Car cet homme, à qui n’ont manqué ni complaisance ni narcissisme, se voit doucement refoulé, par la vieillesse et les souvenirs, vers un impossible bilan. Symétriquement, son épouse, Madrona, issue d’une illustre famille, n’a eu qu’à répéter les préceptes et habitudes d’un clan, dans une vie dépourvue d’autres horizons que la conservation de soi. Elle tente, comme toujours, de rassembler pour Noël cadeaux, victuailles et proches ; mais ces gestes mi-affectueux, mi-machinaux sont gênés par les appels obsédants du médecin dont elle sait qu’il lui annonce la maladie, l’extinction. Existences menacées, fragilisées, qui se savent au bord du gouffre et se regardent se défaire. En contrepoint : Pedro, neveu et fils adoptif de Madrona, et sa femme Myriam, tous deux engagés dans l’aventure humanitaire au Chiapas, menacés par la violence du monde, vivant pleinement ce dont Matasanz n’a fait que parler. Cet ultime roman de Manuel Vázquez Montalbán est mélancolique, profondément désabusé, mais sans amertume ; le lecteur sent les personnages frémir en sourdine, exister, soulevés par des attachements, des fragilités, des espoirs qui ne se diront pas. Et pourtant, dans le silence et la tristesse, invités à regarder la mort avec eux, nous nous sentons vibrer et réagir – non sans violence.
Céline Bohnert
Imane Humaydane-Younes, Ville à vif. Roman traduit de l’arabe (Liban) par Valérie Creusot. Verticales, 2004, 272 pages, 18 €
Les guerres se chassent l’une l’autre dans le flux ininterrompu des informations et de nos mémoires. Ville à vif rappelle qu’au Liban, il n’y a pas si longtemps, la guerre a profondément déchiré un pays et ses habitants. Ce roman, composé des récits de quatre femmes – Liliane, Warda, Camillia et Maha, habitantes d’un même immeuble de Beyrouth –, raconte la guerre au quotidien et sonne plus vrai qu’un reportage (le récit de Camillia traite d’ailleurs très bien de cette question). Peu de sang, des larmes qui se tarissent trop vite, des cœurs qui se dessèchent sous l’effet de la peur : la guerre est, dans le quotidien de ces femmes, ce qui sépare. Liliane voit son bel amour pour son mari se distendre et disparaître. Lucide, elle se sait dans une impasse : « Que nous reste-t-il, une fois découvert que la vie passée était bien réelle et que nos attentes sont illusoires ? Et pourtant nos jours et nos nuits ne sont toujours qu’attente. » Warda perd pied dans la folie ; Camillia, emblème d’une jeunesse perdue, parce qu’elle n’a rien à perdre dans une société en décomposition, trompe son ennui dans l’agitation politique, dans des histoires de passage, dans un éclatement de soi délibéré. Elle finit par quitter le Liban, sans pour autant trouver la paix. Elle apparaît sous un autre jour, plus dure, vieillie, dans le récit de Maha, qui héberge la jeune fille à son retour à Beyrouth. Quand, en forme de point final, les deux femmes donnent la mort à un milicien, cela semble inévitable, juste et presque humain : le mal fait son œuvre jusqu’au bout. Beau et saisissant comme une pièce tragique en quatre actes, ce roman devrait trouver en France le même accueil que dans les pays arabes où il a été publié il y a quelques années.
Agnès Passot
Zinaïda Hippius, Petrograd, an 1919. Traduit du russe par Sophie Benech. Ed. Interférences, 2003, 192 pages, 20 €
Le xxe siècle russe était déjà en germe dans la Révolution d’octobre. Cette vérité historique, presque banale, ne révolte plus que les dangereux naïfs qui refusent de l’admettre. Lire le Carnet noir (1919) de Zinaïda Hippius, suivi de la Lettre aux écrivains du monde (1921), relève de la nécessité pour quiconque veut prendre la mesure humaine de cette « mise au tombeau » de tout un pays. Z. Hippius, figure de l’intelligentsia russe du début du xxe siècle, a écrit jour après jour, dans des notations brèves et objectives, la mise en place d’un « mécanisme de la mort » fondé sur le mensonge, la guerre permanente, la violation systématique de tous les droits, la corruption progressive et profonde du langage, et donc de la conscience elle-même. Elle dissèque l’absurdité et le chaos pour en dénoncer les causes et en prévoir les suites, avec une lucidité et une hauteur de vue si vertigineuses, que l’on comprend presque l’aveuglement criminel des Européens qui crurent à un faux quand le livre parut en France, en 1921. L’humour et l’espoir, qui semblent éclairer ces notes par endroits, s’avèrent être les preuves les plus désespérantes que la folie gagne du terrain : « L’âme se tait, elle en a trop vu, elle s’est endurcie, elle a perdu la foi, elle a désappris l’espoir. Mais il faut espérer, il le faut, il le faut — sinon, c’est la mort. » Z. Hippius parle rarement d’elle-même, comme si son existence propre comptait peu dans le naufrage de son pays. Mais elle fait sentir par ses mots ce qu’aucun livre d’histoire ne peut faire : le froid, la faim, et surtout cette « impression purement épidermique » que le cours de l’histoire est en train de les broyer. Alors, un seul mot — « C’est dur » — peut donner, avec une pudeur inouïe, une juste évocation du néant.
Agnès Passot
David Albahari, L’Homme de neige. Roman traduit du serbe par Gojko Lukic et Gabriel Iaculli. Gallimard, 2003, 118 pages, 13 €
Récit à la première personne d’une longue et pénible chute dans un vide existentiel, L’Homme de neige accule la parole à l’impossible : dire le brouillard des pensées et la fuite de l’identité. Le narrateur est un écrivain venu d’un pays indéter-miné des Balkans (les personnages et les lieux sont ici davantage des idées, des concepts, que des êtres déterminés), invité dans une université que l’on suppose américaine. Le choc de ces deux mondes à travers un homme à l’identité vacillante est désastreux ; il se reflète dans la relation haineuse que le narrateur entretient avec un professeur de sciences politiques odieux et donneur de leçons qui le harcèle à seule fin de l’entendre avouer la « faute originelle » de son pays en guerre. Cet écrivain qui ne croit plus aux mots perd avec eux le dernier lien qu’il avait avec le monde, déjà ressenti par lui comme hostile et déréglé. L’écriture (son discours) piétine dans la vérification de soi et abandonne la logique pour l’association de mots, d’où s’échappent de vrais moments de poésie, livrée au doute comme le reste. La durée n’existe plus ; le narrateur, devenu « une suite de séquences discontinues », est condamné à vivre et à dire l’instant sur le mode de la répétition, et il s’accroche à des repères absurdes, comme boire du jus d’orange. La découverte qu’il fait dans la cave de la maison de cartes murales d’histoire et de géographie donne à ses pensées une acuité insupportable, car elles trouvent là comme un miroir où se rejoignent brutalement le sens de la vie humaine et les incessants mouvements de l’Histoire. L’épaisse neige qui tombe alors recouvre d’une chape de silence et d’indifférenciation le narrateur délivré de la pensée. C’est un récit dense, à haute portée symbolique, dont l’écriture radicale interroge l’essence même du langage.
Agnès Passot
Bohumil Hrabal, Ballades sanglantes et légendes. Préfacé et traduit du tchèque par Xavier Galmiche. L’Esprit des Péninsules, 2004, 276 pages, 20 €. Jarmilka. Traduit du tchèque par Benoît Meunier. L’Esprit des Péninsules, 2004, 120 pages, 14 €
« … le présent est inexistant, le passé menaçant et le futur depuis longtemps connu » (G. Lukács) : B. Hrabal, tout comme W. Benjamin, aimait citer ; il partageait avec son ami le peintre et graphiste Jiri Kolár le goût des collages, des montages, mêlant fictions délirantes, observations d’un réalisme cruel et documents réels. Les douze récits qui composent ce recueil parurent à Prague en 1968, sans coupure de la censure. Ballades mortelles ou tragiques et légendes inspirées des mythes (bibliques avant tout) servent de trame aux récits, où la langue populaire, inventive dans ses délicatesses et grossièretés, s’entrelace aux considérations (existentielles et historiques) les plus sérieuses. Etranges mélanges d’une verve qui ne se dément jamais, d’observations aiguës, d’images déconcertantes mais toujours stimulantes, et de réflexion dégrisée sur des temps à la fois cruels et grotesques. Dérision tonique et ton inimitable, remarquablement servis par les traducteurs, se retrouvent dans le récit Jarmilka, suivi d’une autobiographie et d’un entretien qui rendent l’écrivain (il s’est suicidé en 1997) étrangement proche. Un auteur de toute première importance, déjà bien connu en France, et dont ces deux livres nous rappellent utilement la portée : la liberté dérange, et jamais autant que lorsqu’elle a su trouver les voies de l’impertinence.
Francis Wybrands
Emmanuel Robin, L’Accusé, Phébus, coll. Libretto, 2003, 220 pages, 8,50 €
La collection « Libretto » a la vertu d’exhumer des chefs-d’œuvre oubliés. C’est le cas de cette « confession fictive » terrible et magnifique, parue en 1929. A travers une écriture « blanche », froide, impitoyable sous son apparente neutralité, elle donne à voir un itinéraire de misère ancré dans une enfance traumatisée par la peur, la honte et le dégoût. En cela, on est un peu dans la lignée de L’Enfant de Vallès ou, plus encore, dans celle de Mes amis, le premier roman publié par Emmanuel Bove seulement cinq ans avant L’Accusé. Mais Emmanuel Robin porte plus profondément son coup. Son personnage n’est pas seulement un anti-héros, un « raté », c’est un criminel tombé dans le gouffre du mal à la suite d’une chute de degré en degré. Préfigurant ici – treize ans auparavant ! – le Meursault de Camus, il s’est toujours senti étranger à ce qui lui arrivait. S’il eut toujours sur le monde comme sur lui-même un jugement pointu et sans concession, il n’a jamais cherché à lutter, même contre sa « part mauvaise ». Il n’a jamais que suivi le cours des événements. Et, le jour où il se retrouve en prison est un jour plein d’espoir : peut-être va-t-il enfin rencontrer quelqu’un pour l’aider… à se sortir de là ? Non : à comprendre ! Il ne peut avoir de remords, n’ayant jamais été touché par l’amour. Il ne peut demander pardon : « c’est un remède qui n’agit pas ». L’« accusé » des hommes et de Dieu aussi, s’il en croit les hommes, est seul et doit rendre compte. Mais rendre compte de quoi ? La question ici posée par Emmanuel Robin et la façon dont il la pose, admirable de vérité crue et de pertinence, n’a pas trompé Mauriac, Gide, Bernanos, Giraudoux ou Maurois, qui tous ont acclamé la sortie de ce roman. L’auteur – professeur de Lettres – n’avait pas l’intention de « faire carrière » ; il ne voulait même rien écrire d’autre, certain d’avoir tout dit. Que restait-il, en effet, à dire ?
Ariane Vuillard
Nuala O’Faolain, Chimères. Récit traduit de l’anglais (Irlande) par Stéphane Camille. Sabine Wespieser, 2003, 732 pages, 29 €
Oui, Chimères est plein de bons sentiments. Oui, on a lu des romans plus distingués. Mais celui-ci plaît d’emblée par son « allure », celle de son héroïne, Kathleen de Burca, femme (presque) normale en pleine crise de milieu de vie. Elle est une chimère à elle seule : elle cache mal sa croyance au grand amour sous son apparence de femme active et libérée ; et son désir touchant de se réconcilier avec son Irlande natale affleure sans cesse sous les nombreux reproches qu’elle lui adresse. Cela nous vaut de très belles pages sur le sentiment contradictoire des Irlandais pour leur pays. Journaliste de voyage installée à Londres depuis trente ans, très ébranlée par la perte de son seul ami, Kathleen décide, sur un coup de tête, de revenir en Irlande enquêter sur un fait divers — une femme de la gentry accusée d’adultère avec un palefrenier — qui eut lieu après la grande famine de 1847, et dont elle a l’intention de faire un roman. Cette recherche symbolique, qui est un retour aux sources parfois douloureux, sert de prétexte au bilan qu’elle entreprend de faire de sa vie, mondaine mais solitaire, où le sexe a pour fonction de combler tous les manques. Peu importe que le parallèle entre ces deux histoires manque parfois de finesse ; la saveur des aventures de Kathleen tient beaucoup au ton juste d’un récit sans apprêt, qui ne se prend pas trop au sérieux et qui dit ensemble la difficulté de laisser tomber la prison confortable de ses illusions et l’urgence de la réconciliation avec soi-même. Quel bonheur si l’on pouvait régler ses comptes avec son enfance, son corps, son pays et ses erreurs passées avec une telle facilité ! Chimères en laisse la douce illusion, de celles qu’il est salutaire de ne pas trop vite congédier…
Agnès Passot
Jacqueline de Romilly/Alexandre Grandazzi, Une certaine idée de la Grèce. Entretiens. Ed. de Fallois, 2003, 268 pages, 16 €
« Elle réussira sûrement, car elle est très entêtée ! », avait dit de Jacqueline de Romilly l’un de ses professeurs, tandis que celle-ci préparait son premier travail sur Thucydide. De fait, après plus de cinquante ans d’écriture, de recherches, d’enseignement, après une trentaine de livres, Jacqueline de Romilly représente à la fois l’image d’une magnifique carrière et… d’un entêtement exemplaire à dire et redire la valeur du grec et l’importance des « humanités » dans l’enseignement. Mais pourquoi donc cet « entêtement », dans un combat qu’elle-même voit en partie perdu ? Et pourquoi un ouvrage de plus ? Certes, il s’agit cette fois d’un dialogue – forme éminemment grecque… –, ce qui constitue une « première » dans la bibliographie de l’auteur. Mais madame de Romilly le sait bien : il n’apporte pas vraiment d’eau nouvelle à sa plaidoirie – ce qui, naturellement, est un défaut très grave dans une société où l’essentiel est de « trouver du nouveau »… En outre, les credos contemporains ne sont pas ceux de l’helléniste, qui ne se prive pas de le dire : à la paresse, elle préfère l’effort ; au loisir, le travail ; au changement, la constance… Quant à ses sujets favoris, on les connaît : Thucydide, la tragédie, Homère… Et pourtant, lecture faite, l’initié comme le néophyte reconnaîtra avoir trouvé dans ces pages des instants agréables et instructifs autant qu’une nourriture vivifiante. Quelque chose qui, à travers l’évocation de ces auteurs si lointains, résonne pourtant en nous d’une façon étonnamment intime. Impression étrange, tout de même ! A se demander si madame de Romilly, cette inlassable avocate des valeurs les plus exigeantes, n’est pas destinée à faire, un jour, figure de précurseur. Un jour ? Mais quand…
Ariane Vuillard
Jean-Paul Avice, Claude Pichois, Passion Baudelaire, L’ivresse des images. Textuel, 2003, 192 pages, 47 €. Claude Pichois, Jean-Paul Avice, Les Dessins de Baudelaire, Textuel, 2003, 128 pages, 45 €
Les auteurs ont déjà publié un Dictionnaire Baudelaire (cf. Etvdes, sept. 2003). Passion Baudelaire, un beau livre illustré dans l’esprit de la collection (où l’on trouve Bach, Proust, Rimbaud, Piaf…), parcourt la vie de Baudelaire dans l’ordre des intensités : Paris, le grand voyage, Aupick, le jeune dandy, les salons de peinture, l’esthétique, la construction patiente de l’Œuvre. Ami de peintres (Delacroix, Courbet, Manet, mais il n’aime guère Ingres), d’écrivains (il traduit Poe avec une perfection légendaire, Sand, Vigny) et d’éditeurs, il est l’ennemi du nanti, de la photographie (quoique lié à Nadar), de la Pauvre Belgique, du Second Empire (« le 2 décembre m’a physiquement dépolitiqué ») et de tout conformisme, surtout « moderne ». Pessimiste à l’égard de l’humanité, il est un optimiste fervent, un mystique de l’art. Les femmes, des inconnues des îles et des ports à Jeanne l’exotique de Paris, Marie, Apollonie Sabatier, Berthe, tant aimées quand « elles tournent leurs yeux vers l’horizon des mers », l’accompagnent dans son bienheureux tourment qui « fait explosion » dans les Fleurs du Mal (condamné en 1857, réédité en 1861) et les excitants artificiels des paradis trompeurs. Après quelques échecs (l’Académie, les conférences à Bruxelles…), au terme d’un spleen caustique et grandiose, jamais ampoulé, il trouve enfin à Paris, en août 1867, la fosse « [où] dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde ». – Autre beau livre, Les Dessins de Baudelaire, lequel eût peut-être été un vrai dessinateur si d’autres talents ne l’eussent « contraint à se faire grand poète » (Valéry). Les quarante Dessins (I) sont d’abord présentés en pleine page (format 33 x 20), puis reproduits en petit format et accompagnés d’un Commentaire (II) en cinq sections : autoportraits, femmes, amis, autres dessins, questions. De Charles on retient le « menton galoche », la bouche fine et dure, le regard sombre et perçant, le front souverain : un rien de Voltaire (qu’il n’aimait guère pourtant). Parmi les femmes, Madame Sabatier (« la Présidente » disait Gautier), la belle Berthe, une relation de l’époque bruxelloise. Surtout, omniprésente jusque sous d’autres traits, Jeanne Duval et les dix-neuf ans de liaison avec la « Vénus noire » au port « exubérant » (Nadar), « douce beauté », « mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses », chantée, pleurée, vilipendée. Sur l’un de ses portraits en buste, Baudelaire a inscrit le verset de l’épître de Pierre, chanté à Complies, quærens quem devoret, « comme un lion cherchant qui dévorer ». Quel programme ! D’autres dessins, d’attribution parfois incertaine, révèlent aussi la verve du caricaturiste. Le crayon précis et moqueur du poète est parfois aussi implacable que sa plume, « qui fait jaillir les eaux de la souffrance ».
Pierre Mayol
Jean Collet, John Ford, La Violence et la loi. Michalon, coll. Le Bien commun, 2004, 124 pages, 10 €
Du bon usage de la violence au cinéma… Ce serait une manière bien simplificatrice de résumer l’étude de Jean Collet sur John Ford, qui, dans ses proportions réduites, soulève et approfondit beaucoup de problèmes d’un intérêt majeur. D’abord, parce qu’il n’y a pas d’usage de la violence chez Ford. Bien que la scène violente soit parfois éludée (Le Mouchard, Frontières chinoises), Ford n’est pas homme à fermer les yeux pour ne pas voir le mal. Mais la présentation de la violence obéit à une règle dont la démonstration est, en quelque sorte, le fil directeur de ce livre. Elle est toujours l’objet d’un regard : regard de personnages ou du cinéaste, qui donne forme à l’image. Non pas en lui ajoutant un vernis esthétique, comme il arrive trop souvent, mais en faisant en sorte qu’elle impose le respect, provoque la compassion, invite à la méditation, justifiant ainsi le célèbre adage de Godard : « Un travelling est affaire de morale. » Autre particularité de la présentation de la violence chez John Ford que ce livre met remarquablement en évidence : la relation qu’elle entretient avec la loi, s’opposant au déchaînement sauvage des instincts et instaurant une certaine forme de « vivre ensemble ». « Ici et pas plus loin. » La ligne que le vieux juge Priest trace dans la poussière pour faire échec à la meute qui s’apprête à lyncher un jeune Noir, dans Le Soleil brille pour tout le monde, symbolise ce qui transforme la horde en communauté. Et comment mieux traduire que par le cinéma le « suspens », l’arrêt du temps (à distinguer du suspense) qui introduit un espace pour la pensée là où régnait la fatalité de l’instinct, et ouvre une porte sur l’éternité ? C’est bien par là que, comme le montre Jean Collet, le cinéma de John Ford touche au sacré.
Max Milner
 
Sciences
 
 
François de Closets, Ne dites pas à Dieu ce qu’il doit faire, Seuil, 2004, 444 pages, 23 €
Il faut une certaine témérité pour écrire une énième biographie d’Albert Einstein. François de Closets s’y essaie avec bonheur. Son style vivant restitue le parcours d’un personnage atypique. Ni hagiographie, ni recherche des aspects « obscurs » et des anecdotes, le propos tente de comprendre celui qui s’est toujours voulu « à part » et s’est retrouvé pris par les mouvements de l’histoire (la guerre, le sionisme). Le projet de bombe atomique américaine constitue le porche d’entrée, car il fournit le meilleur exemple du dilemme insoluble pour cet antimilitariste antinazi. Einstein est le bon symbole d’un siècle de grandes découvertes qui n’aident pas toujours à répondre aux questions nouvelles que l’histoire pose.
François Euvé
Rafael Mandressi, Le Regard de l’anatomiste, Dissection et invention du corps en Occident. Seuil, coll. L’Univers historique, 2003, 342 pages, 23 €
La dissection du corps humain commence à être pratiquée en Europe à la fin du xiiie siècle. Apparaît ainsi une nouvelle discipline, l’anatomie, qui suscitera progressivement le plus grand intérêt. Le xvie siècle fera même de la dissection un spectacle organisé pour un large public. L’historien se trouve donc devant une énigme. La dissection humaine avait été pratiquée 300 ans avant Jésus-Christ, à Alexandrie, puis abandonnée. Elle est de nouveau attestée aux alentours de 1270. Comment expliquer un tel hiatus d’environ quinze siècles ? Selon une opinion très répandue, les anatomistes auraient dû « mener un combat contre l’obscurantisme imposé par le christianisme médiéval » (p. 14). Le premier chapitre de l’ouvrage est consacré à une réfutation de cette thèse. Il y eut bien une décrétale du pape Boniface VIII, mais elle ne portait pas sur la dissection. La véritable question historique est plutôt inverse : comment en est-on venu à ressentir le besoin de pénétrer à l’intérieur du corps humain ? L’auteur montre l’importance croissante accordée au voir et au toucher comme moyens de connaissance, tout en se demandant s’il s’agit là de la source ou, au contraire, d’une conséquence du développement de l’anatomie. Quoi qu’il en soit, l’essor de la discipline aura de multiples répercussions : l’instauration d’un regard fondé sur la fragmentation, l’invention d’un corps-machine et, au delà de la médecine, une volonté d’opérer des « dissections » à l’intérieur de toutes les formes de l’expérience humaine. Signalons la surprenante érudition de l’auteur, l’ampleur de la bibliographie, la présence d’un double index très précieux, et la qualité du style qui rend la lecture assez facile, même si l’abondance de la matière requiert du lecteur une constante attention.
Patrick Verspieren
 
Histoire
 
 
André Gueslin, Les Gens de rien, Une histoire de la grande pauvreté dans la France du xxe siècle. Fayard, 2004, 460 pages, 24 €, Arlette Farge & alii. Sans visages, L’impossible regard sur le pauvre. Bayard, 2004, 272 pages, 24 €
Le livre d’André Gueslin prend la suite de Gens pauvres. Pauvres gens dans la France du xixe siècle (Aubier, 1998), du même auteur. Dans le sous-titre du présent ouvrage, « grande pauvreté » peut opposer la recherche annoncée à celles qui porteraient sur la pauvreté telle que Péguy l’opposait à la misère, pensant à des genres de vie simples auxquels on a pu attacher des valeurs de sagesse spirituelle. L’histoire ici interrogée est bien plutôt celle de la misère, la destinée d’existences humaines précaires, heurtées à des blocages permanents (p. 12). Des critères sévères pour l’évaluation de telles situations ne délimitent cependant pas des groupes numériquement marginaux. Sans attacher à ces chiffres la valeur statistique d’une constante, Gueslin mentionne des évaluations selon lesquelles 10 % des habitants de la France auraient été ou seraient « gens de rien » en ce sens : hommes et femmes, vieillards et enfants. Cette « grande pauvreté » est approchée ici sous plusieurs points de vue. J’en distinguerai trois. Tout d’abord, celui de l’évolution des mesures prises par les pouvoirs publics, par la législation ; sous cet aspect, un trait caractéristique de la fin du xxe siècle (après 1973 et la crise économique de cette époque) serait que la grande pauvreté (l’exclusion, dit-on alors souvent) est devenue un enjeu politique lors des campagnes électorales. Un deuxième aspect des recherches de Gueslin est la description des œuvres caritatives d’assistance ; là, une évolution commencée au lendemain de la Libération est venue contribuer à revêtir la pauvreté d’enjeux politiques : avec le Secours catholique, Emmaüs, ATD-Quart-monde, puis les Restaurants du cœur, avec aussi les évolutions du Secours populaire ou de l’Armée du salut, désormais les œuvres et mouvements assument avec vigueur un statut « médiatique », voire celui de groupes de pression produisant des rapports, des propositions, menant des actions originales sur le terrain, mais aussi des interventions dans l’opinion publique, à divers niveaux. Un troisième aspect – le plus important – est la présentation, sur la base d’une très large documentation, des diverses situations de grande pauvreté et des représentations que les cultures dominantes se forment des « gens de rien ». Toute cette part du livre reprendra souvent des données ou réflexions déjà présentes à nos esprits en ce début du xxie siècle (encore que les formes de la grande pauvreté dans le monde rural actuel soient assez méconnues, pour ne prendre qu’un exemple). André Gueslin s’attache à tracer des lignes de force, à fournir des éléments de typologie, tout en se montrant attentif, en même temps, à faire percevoir concrètement la vie des « grands pauvres » et les images ou notions que l’on se donne d’eux. Sous ce dernier aspect, cet essai est d’un intérêt durable. L’ouvrage – rédigé par Arlette Farge, Jean-François Laé, Patrick Cingolani et Franck Magloire – confronte des évocations de situations actuelles à des textes d’Arlette Farge relatifs au xviiie siècle, dans l’esprit de ses travaux précédents : modèles de sensibilité érudite et de richesse d’écriture. Les autres auteurs s’attachent, eux aussi, aux modalités d’écriture, afin que soient évitées la distanciation des exposés courants et la prétention à restituer une vérité subjective du pauvre par rapport à lui-même. Il faudrait faire pressentir (selon une des formulations d’Arlette Farge) comment le regard de celui qui entend aider peut induire une « nouvelle invisibilité sociale, celle de celui qui n’est pas dans la responsabilité du véritable acteur social et qui se fond dans la masse des anonymes consentants et obéissants » (p. 250). L’ensemble de l’ouvrage paraît être d’un abord assez difficile, mais c’est sans doute la rançon d’une vive conscience des enjeux. Je dois dire, d’autre part, que l’option typographique de passages imprimés en encre de couleur me semble être une erreur…
Pierre Vallin
Zina Weygand, Vivre sans voir, Les aveugles dans la société française, du Moyen-Age au siècle de Louis Braille. Ed. Creaphis, 2003, 376 pages, 25 €
Le propos de l’historienne est vaste, non seulement par le cadre chronologique, mais aussi par la position des thèmes de l’enquête. D’une part, il s’agit des représentations qui ont été données de la vie des aveugles, représentations philosophiques ou médicales, morales ou spirituelles – qu’elles relèvent de la vie courante ou des œuvres de littérature et de peinture. D’autre part, l’enquête s’étend aux conditions de vie pratiques : situation économique, moyens de subsistance, activités sociales, modes d’accès à l’instruction, à la culture. Des sources très diverses ont été explorées, avec une prise en compte critique des travaux existants dans les divers domaines touchés. Un fil conducteur est constitué par le souci d’une évaluation, selon les diverses époques et les institutions, des possibilités qui sont ouvertes – ou non – aux aveugles pour leur permettre d’assumer leur condition dans la société, par des activités pouvant être reconnues, supposant des formes adéquates d’accès de non-voyants aux ressources culturelles de leur temps. Après avoir rappelé comment, dans la société ancienne, des aveugles favorisés pouvaient acquérir une haute culture et produire des œuvres originales en utilisant les secours oraux de la lecture et de la dictée, l’auteur analyse l’œuvre de Valentin Haüy (1745-1822), qui s’attacha à trouver des formes d’instruction adaptées à l’ensemble des jeunes aveugles, et non pas seulement à une petite élite. Elle présente ensuite la contribution de ceux qui portèrent l’écriture pour aveugles au degré de performance qui est encore valable aujourd’hui, Charles Barbier de la Salle et surtout Louis Braille (1809-1852), qui déjà comme jeune aveugle sut apporter des progrès décisifs. Valentin Haüy appartient à la postérité des Lumières et anima un moment le groupe des « théophilanthropes ». Louis Braille, lui, fut soutenu par des catholiques traditionnels et a été fidèle à cette orientation religieuse. L’historienne paraît être plus à l’aise avec les Lumières de type français (Diderot appelant certes l’admiration) que par rapport aux formes historiques du catholicisme, mais elle fournit de façon efficace les pièces du dossier, sous cet aspect aussi des représentations philosophiques et des comportements religieux. L’ouvrage est également disponible en transcription « Braille ».
Pierre Vallin
Tal Bruttmann, La Logique des bourreaux (1943-1944), Hachette Littératures, 2003, 416 pages, 24 €
La fin de l’occupation italienne, en septembre 1943, a permis aux Allemands de mettre en œuvre, à Grenoble et dans sa région, une application active des pratiques de « solution finale ». L’un des hauts responsables nazis en ce domaine, Aloïs Brunner, vint d’ailleurs pendant quelque temps diriger les opérations. Bruttmann a pu décrire cet épisode oublié. Rafles, pillages, arrestations et tortures, exécutions ou déportations se succédèrent. L’auteur, à partir d’une documentation très dispersée, patiemment colligée, établit les circonstances des crimes, et en particulier vise à bien délimiter les situations dans lesquelles les victimes sont poursuivies comme juives, et non pas pour leurs liens avec la Résistance — que ces liens existent ou non par ailleurs. Onze cents de ces victimes pourraient être comptées pour le département de l’Isère (p. 266). Une autre conclusion de cette enquête minutieuse touche à l’aide apportée aux nazis. Elle est importante et, surtout, n’est pas le fait d’isolés : ce sont des éléments qui ont été formés et encadrés par les partis de la collaboration, le PFF souvent, des « équipes issues des partis ultras » (p. 268 sq.). Tal Bruttmann relève également la présence de l’antisémitisme dans la population — jusque chez l’évêque et aussi parmi les résistants. Il suggère, d’autre part, qu’une opposition aux pratiques de l’Occupant et de ses alliés, à cette date, est tout de même assez généralisée, et parfois efficace.
Pierre Vallin
Philippe Burrin, Ressentiment et apocalypse, Essai sur l’antisémitisme nazi. Seuil, 2004, 100 pages, 10 €
Malgré l’abondance des livres publiés sur ce sujet, la question du pourquoi et du comment de l’antisémitisme nazi, de sa singularité, ne paraît pas avoir reçu de réponse suffisamment satisfaisante pour être définitive. Mais, compte tenu des hypothèses déjà proposées, la responsabilité personnelle de Hitler, les structures sociales de l’Allemagne qui l’auraient conduit de longue date sur un chemin à part, les particularités de l’antisémitisme en pays protestant, la banalité du mal – lesquelles restent toujours en débat –, sur quel terrain avancer pour dépasser ce stade ? Philippe Burrin connaît bien le « dossier » et ses diverses limites. Il le reprend donc en des termes qui en tiennent compte, et ce, pour privilégier plutôt la thèse de la passivité du plus grand nombre, se laissant alors entraîner dans la terrible spirale qui exacerbe la banalité du mal. Il faut en effet comprendre pourquoi un phénomène largement répandu dans toute l’Europe de cette époque – l’antisémitisme – a soudain pris en Allemagne cette forme effrayante, cette forme à laquelle personne, dans les conditions normales de l’agir ordinaire, n’aurait pu consciemment penser. En trois leçons, très concises, données à l’invitation du Collège de France, l’historien expose les facteurs qui ont permis d’accepter en toute « bonne foi » l’inacceptable. Parmi ceux-ci, se dégage nettement la catégorie du ressentiment, exposée à accepter tout discours apocalyptique qui lui donnerait une légitimité et un horizon. Après la Première guerre mondiale, de fait, les Allemands pouvaient sans doute se laisser envahir par le ressentiment. L’humiliation de Versailles avait été suivie d’une inflation monétaire très déstabilisante. Puis – et alors que des équilibres semblaient à nouveau accessibles –, la crise de 1929 imposait à l’Allemagne tout particulièrement un cruel démenti. Le désordre était alors à son comble et sans solution immédiate. Comment comprendre ce qui advenait brutalement, sinon dans la catégorie du ressentiment ? C’est alors que l’apparence d’un ordre rétabli par Hitler, en 1933, a pu fausser totalement le « jeu ». L’ordre a généré une confiance, mais qui se fondait sur le ressentiment : l’ordre restauré s’opposait au désordre antérieur, dont les causes étaient présentées comme des évidences claires ; l’ordre restauré ne pouvait perdurer que si ses ennemis avaient définitivement disparu. Tel fut le fond de commerce des discours de plus en plus apocalyptiques de Hitler, ceux qui, ne cessant de s’amplifier durant les années trente, ont amorcé la spirale qui a aspiré l’Allemagne pour l’engager dans la catastrophe. L’approche de Philippe Burrin est assez saisissante. Peut-on dire qu’elle ouvre à une figuration plus réaliste de l’efficacité tragique du nazisme ? Outre le fait que, ici ou là, l’auteur se fait un peu trop indulgent à l’égard de prises de position qui étaient moins fermes que ce qu’il suggère (sa comparaison assez hâtive entre protestantisme et catholicisme allemands, par exemple), il ne fait pas de doute que l’analyse de la société allemande dans l’entre-deux-guerres aurait supposé de plus amples développements. Mais cela n’était guère possible en trois leçons seulement. En revanche, donner l’alerte sur les manipulations possibles du ressentiment qu’éprouvent ceux que la vie marginalise était essentiel.
Pascale Gruson
Barbara Koehn, La Résistance allemande contre Hitler (1933-1945), PUF, 2003, 400 pages, 25 €
Pendant longtemps, la résistance allemande n’eut guère bonne presse en Allemagne – « la nation se détournant de ces “traîtres à la patrie” qui avaient osé agir à un moment où elle luttait pour sa survie ». Et « l’on ne peut pas dire que cette condamnation soit aujourd’hui tombée dans un oubli total ». La résistance allemande ne fut pas non plus rapidement reconnue par les populations des pays alliés dans la guerre contre Hitler ; et même, selon certains (le politologue américain M. D. Goldhagen, notamment), « le soulèvement des militaires, en juillet 1944, aurait été un habile stratagème pour s’assurer la sauvegarde de leur propre vie et pour préserver le haut commandement de la Wehrmacht en vue de préparer une troisième guerre mondiale »! C’est tout cela qui a engagé Barbara Koehn – allemande d’origine, longtemps professeur en France (Université Rennes-II) – à rassembler pour nous, en français, les connaissances historiques disponibles sur les diverses résistances allemandes : celle des ouvriers (en dépit de la division communistes/socialistes au temps de Staline), celle des Eglises (catholique comme protestantes), celle de la population juive, celle d’une part notable de l’élite conservatrice aussi, que l’on retrouve spécialement dans le « complot du 20 juillet ». On notera, au sujet des résistances chrétiennes, cette remarque : « La résistance au régime national-socialiste a rapproché protestants et catholiques dans un esprit œcuménique. Les activités antinational-socialistes du pasteur Stellbrink, du prêtre Prassek et de leurs amis à Lübeck en 1941-1942, leur martyre commun, le 10 novembre 1943, à Hambourg, sont certainement l’un des premiers pas vers l’unio sancta des Eglises du Christ. » Une raison de plus, aujourd’hui, pour ne pas occulter ce livre.
Jean-Yves Calvez
Cheng Yingxiang, Dégel de l’intelligence en Chine (1976-1989), Gallimard, 2004, 568 pages, 25 €. Zhang Liang, Les Archives de Tiananmen, Le Félin, 2004, 644 pages, 29,90 €. Marie Holzmann et Chen Yan (dir.), Ecrits édifiants et curieux sur la Chine du xxie siècle, Ed. de l’Aube, 2004, 194 pages, 19 €
Lisons des ouvrages sur la Chine, afin d’approfondir notre connaissance et de sortir des simplifications dont nous avons pu être abreuvés lors de la visite d’Etat de Hu Jintao. Nous avions déjà bénéficié de L’Eveil de la Chine, de Chen Yan : tour d’horizon remarquable sur la décennie 1979-1989, jusqu’à Tiananmen, et sur la suivante, si différente (Ed. de l’Aube, 2002) ; complété désormais par la traduction de onze grands articles (un seul d’un non-Chinois, mais « le plus chinois des sinologues », disent les auteurs), sous la direction de Marie Holzmann et Chen Yan. Il est significatif qu’il ne faille plus trop faire de différence entre ce qui vient de l’extérieur (de la diaspora et des Etats-Unis) et ce qui vient de l’intérieur même de la Chine continentale : c’est là sans doute le grand changement contemporain… alors que l’on est loin d’un nouveau surgissement comme celui qui conduisit à 1986, puis au mouvement étudiant de Tiananmen (si bien décrit dans le recueil de témoignages que donne Cheng Yingxiang, au prix, cette fois encore, d’un remarquable effort de traduction). L’histoire sans doute ne se répète-t-elle jamais : c’est ce que semble indiquer Chen Yan parlant du récent recours aux « trois représentativités » de Jiang Zemin comme d’un sursaut « idéologique », encore, mais d’une nature très nouvelle, enfoncement dans un capitalisme d’Etat (saint-simonien peut-être) de type postcommuniste cette fois, bien plus que communiste. – Les Archives de Tiananmen sont la version française d’un ouvrage qu’a déjà rendu fameux son édition anglaise (2001), présenté par son auteur comme un recueil de documents parfois résumés, parfois intégraux, en provenance des plus hautes instances de l’appareil du pouvoir chinois pendant les mois de mai et juin 1989 : délibérations et débats auxquels prennent part spécialement Deng Xiaoping, Zhao Ziyang, Li Peng, et passionnants à ce titre. Bien qu’elle ait été contestée par les autorités, leur authenticité est plus que probable, selon un bon connaisseur comme Jean-Philippe Béja, à la suite des présentateurs américains.
Jean-Yves Calvez
Conrad Reuss, La Hongrie en perspective, Un facteur de modernité dans le bassin des Carpates. L’Harmattan, 2003, 272 pages, 22 €
A la veille de l’entrée de la Hongrie dans l’Union européenne, il est intéressant qu’un livre bien documenté rappelle aux francophones qui connaissent peu de chose sur ce pays ce qu’il a été, ce qu’il est aujourd’hui, ce qu’il veut être dans l’avenir. Ce texte est le reflet d’un double regard porté sur la Hongrie : regard extérieur d’un Hongrois devenu occidental et regard intérieur d’un citoyen belge qui a ses racines en Europe centrale. Les grandes étapes d’une histoire mouvementée sont rappelées : le brillant royaume de Hongrie au Moyen-Age et à la Renaissance, interrompu par 150 ans d’occupation turque ; la guerre d’indépendance entre les Habsbourg et la création de la monarchie dualiste (1867-1914) ; le démembrement suite au traité de Trianon (1920), où la Hongrie perd plus des deux tiers de son territoire et près des trois cinquièmes de ses habitants ; quarante années de régime communiste et la révolte de 1956 ; l’effondrement du régime et le retour à l’Occident. A partir de ce rappel, l’auteur développe les différentes caractéristiques de ce pays, « à la périphérie de l’ouest… mais au centre de l’Europe » : l’évolution de la population et le déclin démographique, les défis du développement économique, la cohabitation avec les minorités et la diaspora hongroise du bassin des Carpates, le « caractère hongrois », analysé à partir du regard des étrangers comme des Hongrois sur eux-mêmes. L’auteur insiste sur le choix de l’intégration européenne, plutôt que de la fédération danubienne, sur le rôle des « petits pays » dans la construction européenne ; il analyse « l’Occident vu de la Hongrie » comme « la Hongrie vue de l’Ouest ». En conclusion, il envisage avec optimisme les projets et les tâches à accomplir pour un pays qui est à une étape nouvelle de son histoire.
Denis Dusommaire
Elena Bonner, De mères en filles, Un siècle russe. Gallimard, coll. Témoins, 2003, 446 pages, 27,50 €
La disparition de l’Union soviétique dilue rapidement les souvenirs d’une époque encore très présente aux corps, et que les mémoires voudraient oublier. Elena Bonner, l’épouse d’Andreï Sakharov, traverse ce siècle en passant sans transition du refuge confortable de la nomenklatura bolchevique au bannissement et à la dissidence. Alors que les hommes sont décimés par les pogroms, les guerres et les camps, les femmes assurent la continuité indispensable à la vie. Lorsque la violence des pouvoirs veut que les pages se tournent dans un « renouveau » permanent, il faut des témoins qui renouent sans cesse les fils. Sur l’histoire particulière d’une famille juive, ce livre au style vigoureux fait se souvenir d’une époque qui est encore la nôtre.
François Euvé
 
Sciences sociales
 
 
Dominique Simonnot, Justice en France, Une loterie nationale. Editions de la Martinière, 2003, 400 pages, 18 €
Dominique Simonnot tient régulièrement dans le journal Libération une rubrique hebdomadaire sur les comparutions immédiates devant les chambres correctionnelles : à Paris, à la célèbre 23e chambre, ou en Ile-de-France et en province. Petits croquis pris sur le vif, qui décrivent le quotidien ordinaire de la justice en France concernant ce qu’on appelait autrefois les « flagrants délits ». Elle note tout : « Le ton des juges, celui des prévenus. Les réflexions du public. Les conversations entre le procureur et les avocats. Les mimiques, les vêtements. Et le déroulement de l’audience. » L’ouvrage, agrémenté de quelques photos d’art évocatrices, recueille des chroniques parues entre 1999 et 2003, et les rassemble en une série de thèmes diversifiés : « Juges et procureurs », « Avocats », « Coups et blessures », « Outrages et rébellions », « Drogues », « Sans-papiers », « Morts de peur », etc. Dominique Simonnot s’efforce de décrire sans aucun commentaire ce qu’elle a observé, et pense que le lecteur sera, comme elle, « indigné, amusé, attristé ou honteux », mais rarement fier devant le spectacle qu’offre cette justice. En une période où l’opinion publique française s’agite à propos d’une décision de justice que certains voudraient contester – car, pour une fois, elle frappe un personnage politique censément intouchable –, il n’est pas inutile de réfléchir à la façon dont la justice est rendue à l’égard des pauvres et du petit peuple.
André Legouy
Danielle Domergue-Cloarec, Antoine Coppolani (dir.), Des conflits en mutation ? De la guerre froide aux nouveaux conflits. Ed. Complexe, Bruxelles, 2003, 504 pages, 29,90 €
Essayer d’y voir clair sur la nature des crises, conflits et guerres dont le monde est aujourd’hui le théâtre, en vue de mieux gérer ces situations, est le but du colloque organisé par le CNRS à l’université Paul-Valéry (Montpellier-III) en juin 2001, dont les Actes sont ici présentés. En quoi ces situations sont-elles nouvelles ? Est-il possible d’en dresser une typologie ? Pour répondre à ces questions, des historiens ont d’abord été invités à établir les faits et à analyser leur enchaînement. Il a également été fait appel à des spécialistes d’autres disciplines : politologues, juristes, polémologues, anthropologues, philosophes. Après 1945 et dans la Guerre froide, les pays industrialisés ont traversé une longue période pendant laquelle il n’y a eu aucune guerre sur leur territoire. Au contraire, dans les zones non couvertes par les deux parapluies nucléaires, les affrontements ont été nombreux et de toute nature : les uns liés à l’opposition entre les deux blocs (Corée, Viêt-nam), d’autres indépendants (conflit soviéto-chinois, guerre entre l’Inde et le Pakistan, l’Inde et la Chine, l’Irak et l’Iran). Certaines de ces guerres ont été très classiques, se terminant par un traité ou un armistice. Aujourd’hui, nombre d’affrontements sont des guérillas plus ou moins maffieuses, des guerres civiles ou des conflits identitaires dérivant vers l’élimination de l’autre. Ils sont souvent alimentés par des facteurs extérieurs. Des conflits de ce genre ne sont pas entièrement nouveaux ; la nouveauté consiste plutôt en un recours largement répandu au mercenariat, dans l’hésitation des démocraties les mieux armées à l’engagement terrestre de leurs forces (concept zéro mort), dans la reconnaissance d’un devoir d’ingérence pour mettre fin à des situations inadmissibles, et dans la reprise de poursuites judiciaires contre les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité. En fait, on réagit d’une manière désordonnée et contradictoire face à une brutalité qui, loin de disparaître, se généralise ; l’on n’est pas prêt à s’organiser pour gérer ce type de conflit, et encore moins à en payer le prix. Une révolution s’impose dans la manière de penser la guerre, la paix et la sécurité.
Jean Weydert
J.-M. Bouissou, D. Hochraich, Chr. Milelli & alii, Après la crise, Les économies asiatiques face aux défis de la mondialisation. Karthala, 2003, 416 pages, 28 €
Une quinzaine de chercheurs se penche sur la résilience des principaux pays asiatiques, du Japon à la Chine, en passant par les dragons (Taiwan, Corée du Sud, Singapour) et les tigres (Thaïlande, Indonésie, Malaisie) après la crise de 1997. Spectaculaire fut leur retour à la croissance. La dimension financière de la situation n’est pas ignorée ; mais, avec juste raison, elle n’occupe pas la place centrale (et le lecteur peut se demander si la résilience tant admirée n’est pas due, justement, au fait que cette crise fut principalement financière). Les éléments pertinents sont cherchés du côté du rôle de l’Etat dans la restructuration économique et sociale. Les exemples contrastés du Japon (en négatif) et de la Corée (en positif) en sont une belle illustration. Contrairement aux travaux universitaires de moindre envergure, les contradictions politiques sont heureusement mises au jour, en particulier dans l’analyse des errements économiques japonais – ce qui rend spécialement mal venus les poncifs disséminés, ici et là, sur la mondialisation néo-libérale (comme si elle était une) et le rôle de l’Etat (comme s’il était sans contradiction). Le lecteur intéressé par la Chine lira avec grand profit l’excellente contribution de Diana Hochraich, qui analyse avec une grande finesse les contradictions financières de la politique économique chinoise.
Etienne Perrot
Brigitte Krulic, Europe, lieux communs, cafés, gares, jardins publics… Autrement, coll. Mutations, 2004, 190 pages, 19 €
C’est une belle approche de l’Europe par les lieux « communs » que propose Brigitte Krulic et son équipe. Une approche de modes spécifiques d’organisation et de socialité. Le café et la grand-place n’existent quasiment pas aux Etats-Unis. C’est une promenade pleine d’émotions : le café, la gare, le jardin public, la grand-place, les villégiatures… en suscitent continûment en nous. Brigitte Krulic voyage beaucoup et nous en présente les variantes. Quand l’Europe politique bat le pavé, souvenons-nous de cette Europe de la civilisation ! Car ces lieux inscrits dans la réalité, l’architecture, le sont plus encore dans l’imaginaire ! Ces lieux nous sont communs, nous devons les respecter ; ils sont aussi des espaces publics qui suscitent l’admiration. On craint qu’ils puissent être menacés ou disparaître, car ils sont des lieux de liberté. Il n’est pas étonnant que les jeunes des banlieues, comme tous les exilés, se rapprochent de ces lieux publics : ils permettent à chacun de sortir de chez soi, de rejoindre les autres. La romance de ces lieux est racontée avec beaucoup de vie et de gaieté ; des références nombreuses, au fil des pages, permettent à qui le désire d’approfondir la démarche.
Jean-Claude Eslin
 
Philosophie
 
 
Jean-Claude Gens, Karl Jaspers, Biographie. Bayard, 2003, 444 pages, 34 €
Laissée pour compte d’une collection lancée et abandonnée par Calmann-Lévy et qui a fait long feu, la belle biographie de Jaspers rédigée par Jean-Claude Gens a trouvé un asile mérité chez Bayard-Presse, où on lui souhaite une large diffusion. La vie de Jaspers, c’est son œuvre, élaborée parmi les heurs et malheurs de l’Allemagne weimarienne, nationale-socialiste et fédérale. Son histoire, qu’il a résumée dans son autobiographie, est le récit d’un long magistère exercé pendant un demi-siècle, discuté, contesté, mais autorisé et solennel. Muni d’une documentation aussi fraîche qu’exhaustive, J.-Cl. Gens retrace les étapes d’une vie dépourvue d’événements, sauf la persécution et l’exil, mais auréolée par « la noblesse de l’esprit » et le respect dû au doctor egregius. L’altercation amicale puis sévère avec Heidegger est relatée avec objectivité et donc impartialité. Jaspers a été plus généreux que le rival. Le rôle de Gertrud Jaspers, si menue auprès du philosophe longiligne, est à bon droit souligné. Elle fut l’inspiratrice et la gardienne. Le cercle des proches amis, Hannah Arendt, Hans Sahner, Jeanne Hersch, Ernst Meyer, n’est pas oublié, ni l’acerbe moquerie de Karl Barth, l’autre lumière bâloise, sur le Jasperle-Theater.
Xavier Tilliette
Georges Morel, Lignes sans retour. Textes et fragments posthumes. L’Harmattan, 2000, 206 pages, 16,80 €
Après la collecte signée par Francis Guibal, voici d’autres fragments posthumes pieusement recueillis qui émouvront ceux qui, par delà les ruptures douloureuses, ont gardé au penseur breton une amicale et reconnaissante estime. Ces reliquiæ loci sont faites d’aphorismes, de poèmes en prose, de commentaires et d’extraits de poètes et mystiques orientaux comme une sorte de divan. Ils paraphent une œuvre considérable, dont l’évolution est restée en suspens. Ils ont quelque chose de pathétique dans leur sincérité. Le trait saillant est le mysticisme, jadis amorcé dans le grand livre sur saint Jean de la Croix. Si bien que l’œuvre de Georges Morel apparaît comme un discours mystique sur la présence en l’homme – solitaire et social – du Dieu imprenable, Un et Autre. Ce Dieu est parfois appelé, dans une attente fervente privée d’étreinte, le Prince : une expression qui vient de Mechtilde de Magdebourg et de Luther. Le faisceau de lignes infinies et parallèles symbolise un éternel retour non cyclique de l’Autre et du Même.
Xavier Tilliette
Paul Audi, Où je suis, Encre Marine, 2004, 370 pages, 32 €
Etre soi ne va pas sans dire. A la question de savoir ce que nous sommes ou qui nous sommes, l’auteur privilégie celle de savoir où nous sommes – le lieu étant bien évidemment non localisable dans un espace où le moi serait d’ores et déjà assigné à une place. Le monde ne nous a jamais attendu. La place que nous occupons n’a rien de la position d’une pièce sur un échiquier : « Je suis tout entier où je suis », ainsi que Rousseau le disait avec la superbe simplicité de celui qui n’a jamais séparé les questions fondamentales portant sur l’être de celles portant sur son être. Nietzsche sert de guide. Guide houleux, difficile, retors souvent, suivi ici dans tous ses méandres et pièges – Giorgio Colli, son éditeur et commentateur, servant de guide inspiré. Fidélité infidèle à Nietzsche (toute fidélité mimétique de ce à quoi elle se prétend fidèle n’étant que travestissement de son modèle) qui nous mène dans les parages d’une pensée singulière de « l’amour de soi et du désespoir » inexorablement liés. Au fond de l’être-soi gît, altérité plus autre que toute altérité, le secret qui me fait semblable à tout autre. « Je est un autre » : « Je ne suis jamais autant toi que lorsque je suis moi-même. » L’épreuve de soi est déjà en son fond épreuve de l’autre. L’auto-affection renvoie à la transcendance d’un tout-autre dont Michel Henry (penseur qui donne lieu au magnifique texte publié en annexe d’une conférence lui rendant hommage) aura été le plus sûr témoin. Ce livre ouvert et libre, sans allégeance à de quelconques modes, sans polémiques inutiles ni ressentiment, superbement édité par l’un des rares éditeurs sachant honorer ses auteurs autant que ses lecteurs, mérite lecture méditative et suscite l’éveil de la réflexion.
Francis Wybrands
Raymond Verdier (dir.), Vengeance, Le face-à-face victime/agresseur. Autrement, 2004, 238 pages, 19 €
Directeur de recherche au CNRS, Raymond Verdier a déjà dirigé et édité une somme en quatre volumes sur le même sujet : La Vengeance (Ed. Cujas, 1982-1986). Pourquoi revient-il sur le thème en 2004 ? L’auteur ne s’en explique pas. Il est permis de supposer qu’il a voulu élargir le champ de son enquête en demandant à une quinzaine de spécialistes des sciences humaines de s’exprimer sur le thème en toute liberté. Cela donne un large éventail de textes écrits à la fois avec simplicité et compétence, ce qui est la marque des bons vulgarisateurs. Vous serez étonné d’avoir à passer d’une étude sur « La patience bouddhique, antidote de toute violence » (Paul Magnin) à « La vengeance et le pardon selon Mozart », une analyse des Noces de Figaro révélant comment l’artiste exprime par la musique son dépit envers l’archevêque Colloredo qui l’a renvoyé (Annie Paradis)… Vengeance dans le théâtre grec, évolution de la vengeance dans les monothéismes méditerranéens, venger pour l’honneur dans la société médiévale. Mais aussi au sud du Sahara, dans les banlieues des villes modernes, en Palestine ! Que citer encore ? La violence dans la franc-maçonnerie. Le livre, dont Raymond Verdier assure la contexture, n’est pas une série d’articles juxtaposés, même s’il laisse le lecteur un peu désemparé devant la largeur du panorama. Se dégage de l’ensemble l’impression que la vengeance victimaire – l’un des thèmes les plus anciens de l’humanité – garde quelque chose de permanent et d’irréductible, quelle que soit l’époque, et qu’en même temps les diverses sociétés ont fait preuve d’une ingéniosité sans limite pour s’en accommoder. D’ingéniosité, l’auteur principal n’en manque pas : il propose, à la fin, que la victime puisse intervenir dans les modalités de la peine de son agresseur, et ce au Parquet, dans la perspective d’un pardon. Inventer une nouvelle grâce est le titre de la conclusion.
Eric de Rosny
 
Questions religieuses
 
 
Joseph Doré, La Grâce de croire, II : La Foi ; III : La Théologie. Ed. de l’Atelier, 2003 et 2004, 272 et 272 pages
Dans un délai très rapide, J. Doré poursuit et achève la publication de sa trilogie de théologie fondamentale dans laquelle il rassemble un grand nombre de contributions antérieures. Après La Révélation (cf. Etudes, oct. 2003, p. 428), voici La Foi et La Théologie. La révélation de Dieu appelle la réponse de la foi de l’homme. La foi est avant tout ce qui fait vivre l’homme, et le rapport entre foi et vie est développé ici avec une chaleur qui fait penser à l’enthousiasme avec lequel Irénée parlait autrefois du voir qui fait vivre. La foi s’adresse à la personne de Jésus-Christ et consiste dans le fait de le suivre. Mais cette foi est actuellement passée au crible en raison de l’indifférence moderne. La question de sa justification se pose donc à un titre particulier : comment est-il possible de croire aujourd’hui ? Quel engagement de liberté la foi exige-t-elle ? Enfin, la foi doit désormais être proposée, présentée, sans être imposée. On retrouve dans ces pages l’importante contribution de l’auteur sur l’exhortation de Paul VI Evangelii nuntiandi (1975) et les préoccupations du collaborateur du rapport de Mgr Dagens, Proposer la foi. Bref, c’est un petit traité renouvelé de l’acte de foi qui nous est donné. Le troisième tome ne se situe pas exactement sur le même plan que les deux premiers. Il bifurque sur la théologie elle-même. Mais, sur les questions posées par la pratique de la théologie au xxe siècle, J. Doré est orfèvre. Il a toujours aimé « faire de la théologie » et faire « la théologie de la théologie ». La théologie est doublement nécessaire, comme intelligence de la foi sans cesse ressourcée au mystère révélé, et toujours en tâche de communication dans des temps qui changent. Elle intéresse l’auteur avant tout comme une responsabilité et comme un faire. C’est pourquoi il a beaucoup écrit sur les diverses tâches de cette discipline dans l’Eglise, en particulier sur la théologie comme pédagogie (à partir de l’exemple pertinent donné par Henri de Lavalette), sur la théologie comme enseignement et formation doctrinale, tant pour les prêtres que pour les laïcs, et sur la théologie pratique, concept nouveau de la fin du xxe siècle, qui dit plus que la théologie pastorale tout en restant en lien étroit avec elle. L’ouvrage fait aussi le point des grandes collections de théologie en France, ainsi que des manuels catholiques de théologie fondamentale, et brosse au passage le paysage des différents courants de la théologie française. La dimension de la théologie comme recherche est peut-être moins présente. Ce dernier tome, s’il a toute sa place dans la trilogie, a aussi une valeur indépendante comme petite charte des tâches et des responsabilités du théologien.
Bernard Sesboüé
Jean-Marie Ploux, Le Dialogue change-t-il la foi ?, Ed. de l’Atelier, coll. Questions ouvertes, 2004, 206 pages, 16,50 €
Jean-Marie Ploux est un homme d’expérience. Prêtre de la Mission de France, il a vécu en Algérie et en Egypte, a eu des responsabilités ecclésiales importantes et a déjà publié deux livres fondamentaux sur des sujets connexes. Dans Le Christ aventuré (Desclée, 1985) il se demandait : « Comment vivre, comprendre et exprimer la foi chrétienne lorsque la mission de l’Eglise nous conduit à le faire en des cultures et des idéologies qui lui sont étrangères ? » Dans Le Christianisme a-t-il fait son temps ? (Ed. de l’Atelier, 2000) il analysait la proposition de la foi en notre temps, « temps de la relativité ». Aujourd’hui, il s’intéresse à un élément essentiel de la recherche contemporaine. Le dialogue est au cœur de son livre : « Le dialogue sur les raisons de vivre », comme il le dénomme bellement, permet aux chrétiens de rencontrer des représentants de grandes traditions religieuses (judaïsme, islam, bouddhisme, notamment) ou des athées et agnostiques, de se confronter sur ce qui donne sens à l’existence. Ce faisant, des liens sont tissés. La force du livre est de montrer que le dialogue ne permet pas seulement à l’homme et à la femme d’approfondir la question qu’ils sont à eux-mêmes, mais va jusqu’au cœur du mystère de Dieu. La foi chrétienne n’accède pas au Christ à partir d’une idée de Dieu ou de l’homme. Dans le dialogue, elle découvre et pense et Dieu et l’homme à partir du Christ. Conjuguant théologie, approfondissement spirituel et sciences humaines, Jean-Marie Ploux propose une méditation qui ne recule pas devant de grandes questions – par exemple, celles-ci : reconnaître qu’il arrive que, marquée par son temps, la théologie soit trop étroite ; reconnaître aussi que le dialogue est parfois impossible ; reconnaître enfin « Dieu au delà de Dieu ». Nul énoncé ne correspond adéquatement au mystère de Dieu. Fruit de dialogues approfondis, d’un long mûrissement spéculatif et mystique, servi par une plume déliée et sensible, ce livre est un écrit de sagesse.
Jean-Marie Glé
En hommage au père Jacques Jomier, o.p., Etudes réunies et coordonnées par Marie-Thérèse Urvoy. Cerf, coll. Patrimoines, 2002, 436 pages, 42 €
Le livre s’ouvre par une préface-témoignage (p. 7-10) de Roger Arnaldez sur les qualités intellectuelles et morales de ce grand arabisant et islamologue qu’est Jacques Jomier. Suit une introduction-présentation de Marie-Thérèse Urvoy (p. 11-17), qui s’intéresse, au delà du savant, à l’homme, au religieux et à l’ami, et présente brièvement (p. 14-17) les vingt-six contributions. Viennent ensuite deux études : la première, de Michael Louis Fitzgerald, sur trois prophètes du dialogue entre l’Eglise et les religions – Louis Massignon avec l’islam, Jules Monchanin avec l’hindouisme et Thomas Merton avec le bouddhisme ; la seconde, de Henri Teissier, à propos du colloque organisé à Alger sur saint Augustin (1er- 7 avril 2001), son africanité et son universalité. Deux grandes parties se partagent ensuite l’ouvrage : la première plus théorique, la seconde insistant sur des aspects plus pratiques. Il y a là une matière très riche et des contributions importantes, tant dans le domaine de la réflexion religieuse et de l’exégèse, que par les témoignages apportés. Ces contributions permettent de prendre la mesure de l’œuvre, de l’action et du rayonnement du père Jacques Jomier. Cette forte personnalité a marqué durant quarante années, à partir de 1945, la vie du couvent dominicain du Caire (l’IDEO), en compagnie d’un autre grand dominicain, le père Georges Chehata Anawati ; et l’auteur de ces lignes peut témoigner de tout ce qu’il leur doit et de la qualité de leur accueil ouvert à tous. Jacques Jomier a exercé, durant sa longue présence au Caire, une profonde influence sur la vie intellectuelle en Egypte et sur les rapports entre les intellectuels musulmans et chrétiens. Cet hommage ne se veut pas exhaustif, et Marie-Thérèse Urvoy rappelle que certains amis avaient disparu avant de pouvoir donner leur contribution ; par ailleurs, des textes d’amis arabes de Toulouse (où réside actuellement le père Jomier) ont été perdus à l’Université du Mirail lors de l’explosion de l’usine AZF, le 21 septembre 2001. Il n’en reste pas moins que nous avons là un ensemble très précieux, que vient heureusement compléter une bibliographie de l’œuvre de Jacques Jomier et deux index (noms propres et index rerum). Il faut être reconnaissant à Marie-Thérèse Urvoy d’avoir mené à si bon terme cet important travail, qui honore un grand savant et un homme de cœur, auquel les études arabes et islamiques doivent beaucoup.
Jacques Langhade
Maître Eckhart, Conseils spirituels. Traduit du moyen-haut-allemand, présenté et annoté par Wolfgang Wackernagel. Rivages, 2003, 124 pages, 6,85 €. La Divine consolation. Traduit du moyen-haut-allemand, présenté et annoté par Wolfgang Wackernagel. Rivages, 2004, 132 pages, 6,85 €
Ces deux traités eckhartiens ont déjà fait l’objet de plusieurs traductions en français (Ancelet-Hustache, Libera, Labarrière). Les conseils spirituels sont issus de la prédication de Maître Eckhart, alors maître des novices dans l’ordre dominicain (Erfurt, 1294-1298). L’ouvrage se présente comme une suite d’arguments visant la vie et la pratique religieuses. On y trouve le désordre d’un style plutôt oral et la spontanéité du prêcheur qui répond aux questions les plus variées. Même s’il s’agit d’un des premiers écrits de Maître Eckhart, il rappelle par son audace La Divine consolation, texte le plus cité dans les listes d’accusation du procès de Cologne en 1326. Mis à part quelques fragments spéculatifs, les deux textes sont profondément ancrés dans l’existence quotidienne de l’homme religieux ou de l’homme souffrant qui cherche sa consolation. N’ignorant pas les résistances de la vie concrète, les deux traités constituent l’illustration aboutie d’un discours mystique qui vise avant tout la maîtrise et la transformation du réel. Ces nouvelles traductions des éditions Rivages sont agréables et surtout prudentes. Il reste à espérer que le public francophone aura bientôt accès aux œuvres eckhartiennes jamais traduites en français, comme les Sermons latins et le Commentaire de l’évangile de Jean.
Sebastian Maxim
Guy Herbulot, L’Espérance au risque d’un diocèse. Entretiens avec Jean-François Courtille et Gérard M. Omnès. Desclée de Brouwer, 2003, 188 pages, 18,50 €
Evêque d’Evry-Corbeil de 1978 à 2000, Mgr Herbulot évoque, dans ces entretiens alertes, quelques réalités importantes de la vie du diocèse : les cités difficiles, la construction de la cathédrale d’Evry, les relations avec les autres religions – avec l’Islam d’une manière privilégiée, mais non exclusive –, l’Essonne, terre d’élection pour la recherche scientifique, le contact avec les détenus (pour les fêtes, notamment), etc. Les choses sont dites clairement, avec liberté. Une certitude habite le propos : c’est en rencontrant réellement des hommes et des femmes de notre temps, bien situés, que l’Eglise annonce la Bonne Nouvelle, que le Règne de Dieu est là, que Dieu se fait communication avec tous.
Jean-Marie Glé
Milan Zust, A la recherche de la vérité vivante. L’expérience religieuse de Pavel Florensky. Préface par Olivier Clément. Lipa, Rome, 2002, 294 pages, 26 €
Le Père Paul (Pavel) Florensky (1882-1937), mathématicien, philosophe, théologien, est une figure importante de la pensée russe du xxe siècle encore peu connue en France. A la différence de son ami Serge Boulgakov, il n’a pas quitté la Russie soviétique et mourut dans un camp. Sa théologie, élaborée dans un contexte peu propice à une pensée tranquille, présente la visée ambitieuse d’une « connaissance intégrale ». Contre toute emprise systématique, c’est l’insaisissable relation entre Dieu et le monde, la « Sagesse », qui en constitue le pivot. La thèse de Milan Zust, jésuite enseignant à Rome, introduit à cette pensée foisonnante, encyclopédique, frôlant la gnose tout en restant dans l’orthodoxie, au fond très actuelle par l’importance qu’elle donne à la « relation ». Une première partie présente une biographie détaillée, resituée dans son contexte social et idéologique. La deuxième partie parcourt les principaux thèmes, s’attachant à montrer la dimension profondément christologique. Une riche bibliographie complète l’ouvrage. Très clairement écrit, ce livre constitue une excellente introduction à un penseur qui mérite d’être étudié.