Etudes
S.E.R.

I.S.B.N.sans
140 pages

p. 669 à 673
doi: en cours

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Carnets d'Études

Tome 400 2004/5

Le Home Yid, de Jacques Kraemer, au Théâtre de l’Atalante, après le Théâtre de Chartres, puis en tournée

Quatre grandes figures nonagénaires sont assises devant nous, dans un ancien hospice israélite, aujourd’hui maison de retraite. Trois femmes et un homme. Quatre vies, presque un siècle de mémoire, qui mélangent leurs souvenirs au bord de l’oubli, tels des clapotis sur le fleuve du Temps. Ce sont bien des existences particulières, enracinées dans des lieux réels, des années précises, et que l’auteur tire de son propre fond ou de celui de sa famille, de tous ceux qu’il a connus et aimés [1], et qui pourtant touchent à l’universel par la douceur du regard les amenant à la lumière. Rien d’idéalisé ici. Nous partageons toutes les petites et grandes misères de ces vieillards à la parole trébuchante, dont les souffrances d’aujourd’hui se confondent avec les drames et les horreurs de ce siècle supplicié.
Mais la beauté bouleversante de ce spectacle (que Jacques Kraemer a lui-même mis en scène) vient de la distance entre les paroles des personnages et l’apparence de chaque acteur. Dans leur tenue printanière, lumineuse, leurs âges divers, ils nous paraissent « comme des ancêtres dans l’antichambre du paradis », selon la formule magnifique de Jacques Kraemer. Et il précise : « Des êtres dans un état intermédiaire entre la vie et la mort, le réel et le rêve. Des êtres éthérés par le temps, au visage d’ivoire, au corps d’albâtre, aux cheveux d’argent. » Une humanité mythique, afin de déjouer le sordide, conclut-il, « pour devenir une sorte d’hommage à la splendeur de l’âge [2] ».
Ainsi la merveilleuse Alice, dont la mémoire s’effiloche, dont la peau du crâne est si fine qu’on s’attend à voir l’intérieur de son crâne, ses avant-bras et ses mains pareils « à la vieille branche d’un arbre mort », et qui détourne les yeux, effrayée, lorsqu’elle se regarde dans un miroir, parle avec tendresse de ses enfants : son fils, « un brave gamin » qui va avoir 63 ans et lui téléphone de temps en temps ; sa fille Hortense, tant aimée, si difficile, et qui se drogue aujourd’hui. Elle devine sa solitude ; chacun a les mêmes malheurs, le temps se raccourcit en vieillissant, le corps se défait par morceaux. Elle remarque avec émerveillement une branche de marronnier qui frémit dans la brise dorée du soir. Elle retourne son fauteuil roulant vers l’ombre, et disparaît.
La belle Mme Meyssignac (sémite polonaise) se rappelle le temps où elle était dans la confection, spécialisée dans le vêtement pour enfants, et attentive aux parfums. M. Meyer, toujours séducteur, a remarqué qu’elle en change souvent, et lui fait cadeau d’un petit flacon. Elle est touchée, avoue que tous les hommes qu’elle a aimés avaient les yeux bleus (son acteur préféré est Paul Newman !). Elle a rencontré à Auschwitz son deuxième amour, Boumi, qui a eu très vite des cheveux blancs immaculés, et dont la première femme avait été jetée avec ses deux petits-enfants par la fenêtre d’un quatrième étage d’un immeuble vétuste du ghetto de Lodz par une bande de SS. « Boumi était un prince muet. Sanctifié d’indicible. L’amour que j’ai eu pour lui m’a sauvée de mon propre indicible. »
Mme Rose Lévy, sioniste polonaise marxiste, se confessera à Betty avec une désinvolture mutine. Sa période de libération sexuelle à 17 ans, ses folles amours mêlées à son engagement révolutionnaire. Enceinte, elle fuit, à travers l’Allemagne avant la Shoah, avec M. Lévy, son amant préféré. Aboutit en France, rue des Rosiers, sans un sou, l’enfant mort-né. Elle survit grâce à la fraternité révolutionnaire, l’internationale des prolétaires, l’étoile rouge à cinq branches, l’action clandestine… Et plus tard, la Hongrie, la découverte de la persécution antisémite en URSS. Elle rend alors sa carte du PC, s’enfonce dans la routine familiale, se rappelle sa folle vie de femme avec une sorte de gaieté sauvage, sans amertume de l’échec. « Est-ce bien que les juifs aient eu un Etat ? […] S’il n’y avait pas eu la Shoah, il n’y aurait pas eu l’Etat d’Israël… » Elle se dispute avec Betty qui a un peu dormi, préfère Montgomery Clift à Paul Newman – qui était homosexuel, affirme-t-elle. Toutes deux comparent les crèmes caramel, se souvenant de Tant qu’il y aura des hommes, la scène d’amour sur la plage…
M. Meyer, lui, a eu une vie agitée et banale : enfant sur les routes de l’exode, magasin familial pillé, la guerre, la résistance, moult aventures féminines. Il n’a pas d’enfant, mais s’occupe avec amour de ceux de son frère, chez qui il habite. Il est toujours ardent, plein de vie, accablé par les guerres, remarque que les animaux ne se font pas la guerre, espère un gouvernement mondial qui la bannirait, a fait un rêve récent où une certaine Sarah lui apparaît, l’enlace avec tendresse dans son vieil âge, lui demande un enfant. Il lui dit : « C’est impossible. » Elle éclate d’un grand rire : « Viens, laisse-moi faire, et tu verras ! » C’est le commencement et la fin réunis dans l’amour de la femme et de l’homme, murmure M. Léon en se réveillant avec « un vol d’oiseau, un couple de mésanges ; une caresse du soleil d’automne sur sa joue ». Il est mort à table, au réfectoire de l’hospice, racontera Rose, en mangeant une framboise, fruit dont il raffolait, car il lui rappelait les lèvres des jeunes femmes !
Jacques Kraemer a mis en épigraphe de sa petite pièce, si étrangère aux modes et mots d’ordre de notre temps et si rayonnante d’humanité, de tendresse et d’amour de la vie, les deux vers prophétiques de Baudelaire : « Il me semble toujours que cet être fragile/ s’en va doucement vers un nouveau berceau. »

Le Grand Théâtre du Monde, suivi du Procès en séparation de l’Ame et du Corps, de Pedro Calderón de la Barca, Texte français de Florence Delay, à la Comédie Française

Ces deux pièces en un acte sont des productions dramatiques sans équivalent dans la littérature française, ni dans la littérature d’aucun autre peuple. Elles sont parmi les sommets du siècle d’Or espagnol [3]. Les actos sacramentales étaient représentés, à l’occasion de la Fête-Dieu, ce jour du Corpus Christi qui revient chaque année au printemps, dans le calendrier catholique, le deuxième jeudi après la Pentecôte. Ils prenaient place sur le parvis des églises à la suite des grandioses processions que dominait le Saint-Sacrement. Celui-ci présidait ainsi la représentation dont l’Hostie consacrée devenait le cœur. Ce type de théâtre devenait donc un véritable acte sacramental, au sens théologique précis du mot, c’est-à-dire une cérémonie à caractère rituel – comme l’imposition des cendres ou la bénédiction des Rameaux. Les personnages illustrent des allégories réunissant les concepts et les images. Ces personnages n’ont ni âge ni origine ; ils sont de simples supports de l’action dramatique, conçus pour dialoguer entre eux. Ainsi, dans Le Grand Théâtre du Monde, nous voyons l’Auteur, le Monde, la Loi, le Roi, le Laboureur, la Beauté, la Sagesse, le Riche, le Pauvre, l’Enfant. Et dans le Procès en séparation de l’Ame et du Corps : la Mort, le Péché, le Corps, la Vie, l’Ame, la Mémoire, la Volonté, l’Entendement. Contrairement à ce que l’on peut imaginer, leurs dialogues sont le plus souvent très vifs et savoureux, même si, en français, la prodigieuse variété du style, la complexité de sa poésie, de ses rythmes, de ses rimes, sont presque intraduisibles [4]. Christian Schiaretti, l’excellent metteur en scène, a pris le parti de la simplicité absolue, avec une scène nue, sans décor, à l’inverse des somptueuses représentations du siècle d’Or espagnol. Cette nudité intériorise les deux pièces, sans remplacer, bien sûr, la présence visible du Sacré que j’évoquais au début. Mais là, on se heurte à l’impossible.
Le Grand Théâtre du Monde est une immense parabole, déjà utilisée (en dehors des Anciens) par saint Augustin et Montaigne, sur la brièveté de la vie humaine, le mystère du destin individuel, de la prédestination et du libre arbitre, de la bonté comme du tragique de l’existence, de la vanité de toute chose, de l’angoisse et du désespoir, du choix du plaisir ou de la Foi. L’Auteur (en espagnol, c’est Dieu, ou l’écrivain ou le directeur de la troupe !) distribue les rôles de la pièce aux membres de sa compagnie (ambivalence de ce mot), qui ne peuvent refuser leur rôle mais seront libres de l’interpréter à leur guise – libres à leurs risques et périls. S’il leur arrive d’hésiter dans la récitation du texte, il y a un souffleur – la Loi de grâce, qui trottine de façon comique à côté ou derrière l’Auteur – répondant à toutes les questions ou demandes des hésitants : « Agir bien, car Dieu est Dieu. »
Du Roi au Pauvre, de la Sagesse à la Beauté, du Riche au Laboureur, chacun parle son rôle, s’affirme, se confronte, se replie, se défend, se complaît, se complaint, se corrige, se justifie, et parfois tend la main (même le Roi), sauf le Riche, hélas ! enfermé dans sa jouissance et sa dureté. Tous, à la fin, sont jugés par l’Auteur sur leur jeu, avant d’être invités à sa table pour le Festin. Un mur éclatant de blancheur s’illumine alors au fond : le Pauvre et la Sagesse sont immédiatement conviés. Pour chacun des autres, l’Auteur, miséricordieux, trouve un détail qui sauve et relève, selon des raisons différentes, l’ensemble de leur jeu. Ils viendront donc à sa Table, mais devront attendre un peu (le Purgatoire !). Seul le Riche, qui a repoussé tout le monde, est jeté dehors avec l’Enfant mort sans baptême (ô scandale pour nous !), qui ne reçoit ni récompense ni châtiment, mais demeure en de mystérieuses ténèbres. Et le Monde demande pardon aux spectateurs – comme dans Shakespeare ! – s’ils estiment que la troupe a mal joué. Mais l’Auteur, oserons-nous dire, peut demander pardon lui aussi, comme la Sagesse demande pardon au Pauvre de l’avoir humilié en lui donnant un morceau de pain : « Prends, et pardonne-moi »…
Il faudrait parler plus longuement encore du Procès en séparation de l’Ame et du Corps, parabole vraiment magnifique par la puissance et la profondeur de ses images. Tout commence avec le dialogue du Péché et de la Mort. Le Péché (vêtu en riche seigneur du xviie siècle) confesse à la Mort [5] qu’il est devenu amoureux de l’Ame humaine quand il s’est glissé dans le Jardin, avouant sa jalousie envers le rustre grossier auquel elle a été unie. Il demande à la Mort de l’aider à obtenir l’annulation de ce mariage, puisqu’elle seule peut désunir l’union de l’Ame et du Corps. Dans ce but, il doit s’introduire dans leur famille. Le Corps alors s’arrache avec peine d’un trou dans la terre (son berceau qui deviendra sa tombe) presque nu, aveugle, tâtonnant [6]. L’Ame qui descend du ciel en gloire trébuche et tombe dans les bras du Péché qui l’étreint sensuellement, pendant qu’elle se débat et s’avance péniblement vers le Corps, guidée par la Vie. Bouleversante est la scène où elle s’agenouille près de lui, l’enveloppe d’une étreinte pleine de tendresse, et par ses caresses l’anime et s’unit à lui qui la regarde émerveillé. Elle se lave de la première étreinte du Péché, avant de lui présenter ses dons : Mémoire, Volonté, Entendement. Le Corps préfère à tout Volonté et méprise déjà le sage Entendement, ce qui permet à Péché de l’entraîner à ses plaisirs, contraignant l’Ame à le suivre malgré elle [7]. C’est le début du drame de l’existence, d’une poignante subtilité.
Il est impossible d’évoquer toute la richesse des échanges illustrant l’allégorie classique que Calderón nous propose, leur variété, complexité, profondeur. A chaque instant se profile la parole paulinienne : « Je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. » La contradiction est lancinante, portée à son comble dans le magnifique passage où la Mort (qui ne prend pas parti) plonge le Corps dans le grand sommeil qui est comme son image. Tous en dormant s’immobilisent avec la Vie : le Corps avec ses sens, l’Ame et ses puissances (Mémoire, Volonté, Entendement). Le Péché est embarrassé, le Corps inerte, l’Ame impuissante. Au réveil, deux chœurs se succèdent : l’un chante la vie éphémère dont il faut jouir ; l’autre conclut : « La mort n’est la mort/que si l’on perd tout. » Le dilemme reste entier.
Car rien n’est simple. La Vie flexible et charmante se range du côté du Corps, bien qu’elle se souvienne, grâce à Mémoire, que le Pain présenté par Entendement était « pétri dans la rosée du ciel/et blanc comme une aurore ». Trop fade pour le Corps, qui plonge de nouveau dans ses plaisirs. L’Ame qui n’en peut plus appelle la Mort pour qu’elle instruise le Procès en séparation, que le Corps refuse d’accepter. Terrible est leur affrontement quand ils se déchirent au seuil de la séparation, l’Ame submergée de larmes, le Corps à genoux suppliant (à l’inverse de la bouleversante sculpture de Camille Claudel). Quand la séparation sera consommée, le Christ interviendra [8] pour annoncer leurs retrouvailles à la Table du Festin quand ils auront été purifiés, car ils ont eu tous les deux leur responsabilité dans cette grande querelle. Et le Péché retourne vers ses abîmes, alors que tous exaltent : « Ce grand sacrement/dont le mystère est si grand/que si le Ciel était jaloux/jaloux serait le Ciel. »
Verlaine chantait : « Ce poète terrible et divinement doux,/ Plus large que Corneille et plus haut que Shakespeare,/Grand comme Eschyle avec ce souffle qui l’inspire,/Ce Calderón mystique et mythique est à nous. » Son génie est d’avoir inventé un théâtre de la pensée.
P.S. Je tiens à signaler les deux premiers volets de l’ambitieuse épopée en quatre pièces : Les Vainqueurs, du brillant jeune dramaturge et metteur en scène Olivier Py (cf. Etudes, mars 2002, juin 2003) ; Les Etoiles d’Arcadie et La Méditerranée perdue, qui viennent d’être présentées au Centre Dramatique National d’Orléans. Les deux pièces, d’une écriture somptueuse, magnifiquement mises en scène et jouées, sont d’une inspiration difficile, dérangeante, ouvrant des territoires presque interdits. On en percevra mieux sans doute le sens et la hauteur lorsque les deux derniers volets seront créés l’an prochain.
 
NOTES
 
[1]J’ai connu moi-même l’auteur, il y a quarante ans, jeune comédien et metteur en scène de 20 ans, et l’ai suivi ensuite dans tout son beau parcours d’homme de théâtre. Cf., entre autres, Etudes, décembre 1979, mai 1982, décembre 1984, avril 1986.
[2]Mme Rose Lévy, nonagénaire comme les autres, est jouée par une toute jeune actrice, fine et gracieuse, Suliam Brahim ; et c’est l’élégante, séduisante Emmanuelle Meyssignac qui incarne Mme Betty Flammer, alors que Coco Feilgeirolles communique son charme et sa vivacité pleine d’humour aux plaintes de Mme Alice Grossman. Jacques Kraemer, enfin, dans son complet blanc, joue M. Meyer avec une chaleureuse humanité.
[3]Le théâtre espagnol jouissait alors d’une vitalité inouïe : il y avait quarante théâtres à Madrid en 1625, et deux seulement à Paris !
[4]Mais Florence Delay, dans sa transposition, a fait des miracles.
[5]La grande Madeleine Marion incarne la Mort avec une calme et impressionnante autorité ; Eric Ruf, dans le rôle du Péché, est le type même du séducteur.
[6]Thierry Hancisse joue le rôle avec une fougue fragile et violente.
[7]Audrey Bonnet incarne l’Ame avec une intensité tout intérieure.
[8]Dans le texte de Calderón il apparaît sous la forme d’un Enfant. Idée très belle et profonde, malheureusement non reprise dans ce spectacle – où il est joué (tout en douceur heureusement) par un acteur vêtu de noir.
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