2004
Études
Carnets d’Études
Télévision
Dominique Chivot
Tous en scène
– « Vous n’y êtes pour rien ? » Tranquillement, d’une voix distante, PPDA a planté sa banderille. On connaissait jusqu’à présent un Juppé « droit dans ses bottes ». Mais sur le plateau de TF1, ce mardi soir, on a décelé un regard lointain, un ton plus las. – « Il faut être d’une très grande sérénité pour répondre à cette question avec sérénité. » Partir ou rester ? Telle était alors la question qui agitait tout l’Hexagone. La réponse a fait s’envoler l’audimat du « 20 heures » et chuter un directeur de l’information trop pressé sur l’autre chaîne...
– « Vous êtes effrayant. » C’est Fabrice Lucchini, cabrioleur expérimenté des scènes, qui commente ainsi le « conducteur » de l’émission de Marc-Olivier Fogiel. L’animateur du prime time dominical de France 3 vient d’exécuter, la lippe gourmande, un grand écart entre les deux voisins de plateau du comédien : entre les frayeurs de la mère d’un jeune homosexuel brûlé vif et les menus potins de Michèle Laroque. « C’est l’actualité », se défendait Fogiel. L’actualité recomposée comme un steak haché, redistribuée dans un décor de paillettes et d’émotions.
Deux exemples, parmi bien d’autres, qui illustrent l’évolution du « petit écran ». Il est loin le temps du poste de télévision discrètement répertorié dans les foyers, pâle complément des salles de cinéma, challenger encore timide des journaux et de la radio. Aujourd’hui, ce média ambitionne de se substituer à toutes les scènes. Omniprésente, bardée des dernières ressources de la technologie, la télévision accueille une superproduction aux mille et une facettes. Elle prétend concerner tous les goûts, pour tous les âges et tous les instants. Elle orchestre les commerces de notre société de consommation. Elle incarne plus que jamais le show-business.
Pour cette grande mise en scène, tous se trouvent enrôlés : animateurs ou invités, stars ou simple public. Avec d’abord le souci de l’apparence. Les tenues identifient le style de l’émission : entre les costumes bariolés de Vincent Lagaf’
[1] et les chemises blanches à col ouvert sous des vestes noires, l’éventail chez les hommes est déjà significatif. Les tendances s’affichent sur les plateaux. On fait place à des artistes, dans leur variété et la décontraction.
Debout ou assis, souvent équipés de micros-cravates et de discrètes oreillettes, les présentateurs deviennent alors les chefs d’orchestre d’une partition soigneusement écrite. On choisit des invités qui surprennent ou même provoquent, de préférence à des profils insipides ou trop sérieux. Sur ces plateaux qui relèvent de plus en plus de la salade niçoise, chacun est invité à son heure à tenir son rôle. Michel Field, pour distinguer les « pour » et les « contre », avait même séparé le plateau de ses débats en deux camps aux couleurs distinctes
[2]. Guillaume Durand passe d’une table à une autre
[3]. Thierry Ardisson les reçoit à dîner chez lui, faubourg Saint-Honoré
[4].
Le public est de plus en plus présent sur les plateaux. Encadré par des affichages incitatifs ou même des « chauffeurs de salle », il constitue désormais un élément très actif du dispositif, prêt à applaudir et à se lever au moindre signal. Les animateurs n’hésitent plus à interpeller, à faire réagir des participants bienveillants qui concourent à la dynamique de l’émission.
Les décors, à l’instar des tenues, indiquent les modes et les styles propres. Du procédé virtuel à l’installation matérielle la plus sophistiquée, chacun reflète l’intention, mais aussi le budget du producteur. Si, à TF1, on ne mégote pas sur le clinquant, à l’opposé, sur Arte on se complaît dans l’austérité bon chic-bon genre. Mise en scène oblige, la tendance générale n’est pas à la discrétion. Chaque production choisit par ailleurs sa propre visibilité : soit l’équipe œuvre dans l’ombre, soit elle place délibérément sous les feux des projecteurs cadreurs ou même assistante de production.
Ce souci de tout mettre en scène n’est pas sans conséquence sur le contenu même des émissions. L’interférence est suffisamment claire pour les
talk-shows, où la forme prime souvent sur le fond. Chacun à sa façon, avec ou sans nuances, Jean-Luc Delarue
[5], Marc-Olivier Fogiel
[6], Thierry Ardisson
[7], Mireille Dumas
[8], Evelyne Thomas
[9], Laurent Ruquier
[10] ou encore Pascal Bataille et Laurent Fontaine
[11] assurent d’abord le spectacle de la parole. D’autres émissions plus clairement consacrées à l’information et à la culture ne sont plus étrangères à cette préoccupation : dans
Cent minutes pour convaincre, l’animateur
[12] règle un ballet minuté d’allées et venues entre avocats, accusés ou témoins de la cause à l’affiche. Christine Ockrent
[13] a fini par nous persuader qu’on peut discuter intelligemment dans un faux compartiment de chemin de fer. Ses confrères ont également cherché à innover, dans la rue
[14], des lieux témoins
[15] ou des sites prestigieux
[16].
Pour le délicat exercice de l’interview, ne fallait-il pas aussi faire preuve d’imagination ? Certains s’y sont essayés : Philippe Labro
[17], glissant dans un demi-obscur ballet de caméras ; Daniela Lumbroso
[18], jouant sur l’opposition des profils ; Pascale Clark, femme de radio à l’origine, se dissimulant
[19] au regard de son invité.
Les émissions de jeux ne pouvaient ignorer cette surenchère dramatique. Certes, les fameux
Intervilles offraient déjà dans le passé leur part de suspense et d’émotion. Désormais, le cahier des charges incite à recréer de toutes pièces en studio cette atmosphère. Jeu des animateurs, ponctuation musicale, éclairages : tout concourt à faire de
Qui veut gagner des millions ? ou encore du
Maillon faible des illustrations bien ficelées de cette dramatisation. Au risque de la surenchère. Les joueurs anonymes ne font plus vraiment recette ? Invitons alors des stars ou même une troupe d’artistes transsexuels… Les
Questions pour un champion ou même les épreuves de
Fort Boyard ne sont plus très excitantes ? Proposons aux candidats des dragues publiques
[20] ou des bains d’araignées
[21]… D’aucuns, dit-on, voudraient modifier les règles du tennis ou même du football pour mieux les adapter aux nécessités d’un petit écran de plus en plus condamné au spectaculaire.
Même le domaine humanitaire ne semble pas avoir échappé à ce besoin de mise en scène. Bien au delà des controverses autour du Téléthon et des soirées spéciales contre le sida, la « charité-business » ne se limite plus à un scénario de film. Pour les victimes de l’insécurité routière, Evelyne Thomas orchestre entre deux play back en plateau une vente d’objets célèbres ayant appartenu à des stars. Le collier de Nolwenn de la Star Academy, par exemple…
En nous ramenant aux héros de la télé-réalité, cette ultime illustration souligne la préoccupation obsessionnelle de la télévision à recréer une réalité qu’elle ne juge pas naturellement suffisamment spectaculaire. Telle est aussi la loi du spectacle, au risque de la caricature. On a échangé nos mamans, Vis ma vie ou encore Ma vie aux urgences : c’est ce qu’on appelle maintenant la « saga du réel ». La télévision a probablement perdu en naturel ce qu’elle a gagné en efficacité. Dans cette mise en scène, la qualité professionnelle y trouve ses limites. Le salut ne pourrait-il pas passer par un retour plus systématique au direct ? Un défi technique aujourd’hui accessible.
[1]
Le Bigdil, TF 1.
[2]
Sur M6 l’an passé.
[3]
Campus, France 2.
[4]
Sur Paris Première.
[5]
Ça se discute, France 2.
[6]
On ne peut plaire à tout le monde, France 3.
[7]
Tout le monde en parle, France 2.
[8]
Vie publique, vie privée, France 3.
[9]
C’est mon choix, France 3.
[10]
On a tout essayé, France 2.
[11]
Y a que la vérité qui compte, TF 1.
[12]
Olivier Mazerolles, jusqu’en mars, sur France 2.
[13]
Dans
France Europe Express, sur France 3.
[14]
Rachid Arab, France 2.
[15]
Benoît Duquesne,
Complément d’enquête, France 2.
[16]
Patrick de Carolis,
Des racines et des ailes, France 3.
[17]
Ombre et lumière, France 3.
[18]
D’un air entendu, Mezzo.
[19]
En aparté, Canal +.
[21]
Fear factor, TF 1.