2004
Études
Carnets d’Études : Livres
Notes de lecture
La mondialisation et son imaginaire
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La première originalité de l’analyse de la mondialisation que propose Zaki Laïdi est qu’il se refuse à en effectuer une synthèse bien équilibrée, à en rassembler les traits en un tableau harmonieux. Comme le suggère le titre de l’ouvrage, il insiste sur le fait que nous sommes en pleine perturbation, c’est-à-dire face au désordre provoqué par un changement radical. Et ne croyons pas que ce n’est qu’un stade provisoire de l’évolution derrière lequel se dessinerait, en filigrane, un schéma simple. Il faut, au contraire, percevoir qu’existent entre les différentes dimensions de la mondialisation – économiques, politiques, sociales – des décalages et des disjonctions qui ne peuvent que s’accentuer. Comme les processus diversifiés qui se déroulent actuellement « ne font pas système », il est patent que « c’est la dispersion des trajectoires et des situations, plutôt que l’uniformisation, qui finira par s’imposer : la mondialisation sera de plus en plus baroque ».
Le deuxième trait marquant de l’approche de Zaki Laïdi est l’importance qu’il accorde à « l’imaginaire social », élément essentiel de la mondialisation. Certes, la mondialisation repose sur un ensemble de données objectives bien identifiables, telles que l’interdépendance des économies ; mais ces faits sont transformés et réinterprétés par notre imaginaire pour aboutir à une représentation simplifiée ; or, celle-ci reflète les situations de chacun, ses intérêts, ses peurs ou ses espérances. Aussi tout l’ouvrage est-il un effort pour opérer le tri entre les changements incontestables que nous pouvons observer et les extrapolations beaucoup plus discutables qui nourrissent nos représentations. Le fait que nous soyons portés à considérer la mondialisation comme un processus massif et global, alors qu’elle nous entraîne dans des directions contradictoires, n’est que l’illustration la plus courante de cette irruption de l’imaginaire.
La volonté de lucidité qui anime Zaki Laïdi le conduit d’abord à se focaliser sur les avatars que connaît la souveraineté des Etats. Le décalage est évident entre la conception, en quelque sorte totalitaire, que les Etats se faisaient jusqu’ici de leur souveraineté et la réalité de l’économie mondialisée. Celle-ci est dominée par la dynamique de marchés qui supportent mal les contraintes étatiques et veulent organiser leur fonctionnement de manière autonome. Il se produit dès lors une redistribution du pouvoir vers d’autres acteurs que l’Etat. Si ceci est indéniable, c’est se laisser emporter par l’imaginaire que d’en conclure tout de go que les Etats sont condamnés à s’affaisser et ne seront plus que « l’idiot du village ». On constate, dans la réalité, que ces mêmes marchés, qui se plaignent souvent de ses interventions, sont aussi les premiers à demander qu’il crée les conditions de leur développement et les protège.
Cette permanence des Etats explique qu’on est bien en peine, lorsqu’on se projette dans le futur, d’imaginer ce que seront les relations internationales dans un univers où ils chercheront à trouver d’autres formes de souveraineté non territoriale. Deux hypothèses sont concevables : ou bien les Etats tenteront d’instaurer, comme s’y essaient les Européens, un système de gouvernance conjointe et de souveraineté partagée ; ou bien, comme les Etats-Unis et probablement la Chine, chercheront-ils à utiliser la mondialisation comme un multiplicateur de puissance et le moyen d’accroître leur domination sur les autres. Il n’est que d’assister aux disputes au sein de l’OMC pour percevoir l’opposition entre ceux qui rêvent d’une gouvernance mondiale et ceux pour qui l’extension du commerce mondial doit avant tout permettre la poursuite de politiques mercantilistes. L’uniformisation n’est pas pour demain.
En analysant l’impact de la mondialisation sur les inégalités sociales, Zaki Laïdi trouve une autre occasion de distinguer le réel de l’imaginaire. Cela le conduit à prendre le contre-pied aussi bien des pessimistes, qui prophétisent une extension catastrophique du chômage et des écarts entre riches et pauvres, que des idéalistes, qui prévoient que l’enrichissement mondial apportera un progrès social idyllique. C’est ici qu’il faut rappeler que la territorialisation garde, au sein d’un monde globalisé, une importance déterminante. En l’occurrence, on vérifie assez aisément que ce sont ses propres structures sociales et ses traditions politiques qui font qu’un pays est en proie à un chômage dramatique ou parvient, à l’inverse, à adapter l’emploi à de nouvelles donnes commerciales. Prenant l’exemple du Mexique, il est assez aisé de démontrer que « la variable déterminante est moins le commerce mondial que le refus d’une nation de corriger ses structures sociales internes ».
On aura compris qu’il ne peut être question d’être pour ou contre la mondialisation, puisqu’elle ne peut être, selon Zaki Laïdi, que radicalement ambivalente. Ce sont d’ailleurs les contradictions qui lui sont inhérentes qui la rendent aussi anxiogène. Elle crée, certes, des gagnants et des perdants, mais les premiers ne sont jamais sûrs de ne pas basculer, un jour, dans l’autre camp, tandis que les seconds craignent que leur sort ne s’aggrave. Aussi, plutôt que de s’enfermer dans ce qui lui apparaît comme l’impasse de l’altermondialisme radical, l’auteur propose que l’on vise à réaliser une « ré-appropriation sociale » de la mondialisation.
Persuadé que la territorialité reste une condition de l’identité, il est logique qu’il veuille d’abord que l’on travaille à « re-territorialiser » le cours du monde. Cela suppose que les sociétés, pour trouver une place dans le monde sans s’y perdre, renforcent leur dynamique endogène, veillent à leur cohésion sociale, se dotent d’institutions efficaces. C’est à partir de ce point de départ solide qu’elles pourront ensuite mettre sur pied une architecture des relations internationales capable de leur garantir la sécurité et de faciliter leur développement. A défaut de supprimer les déséquilibres, cette gouvernance mondiale pourrait instaurer une confiance facilitant leur régulation.
Jean Dubois
Etat d’urgence
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En 2001, Roger Fauroux et Bernard Spitz publiaient un ouvrage collectif intitulé Notre Etat, qui proposait une analyse sans complaisance de l’administration française et suscita un large débat et beaucoup de réactions embarrassées de responsables politiques soucieux à la fois de ménager leur très nombreuse clientèle de fonctionnaires et de reconnaître l’évidente nécessité d’une réforme de l’Etat.
Aujourd’hui, nos duettistes récidivent. Constatant que peu de choses ont été accomplies depuis trois ans, ils rassemblent une équipe d’experts assistés du prestigieux témoignage de Tony Blair. Leur verdict est sévère. Dans tous les domaines où agit l’administration – que ce soit l’éducation, la sécurité sociale, la fiscalité ou l’audiovisuel –, la France est à la traîne. Son mode de fonctionnement est coûteux, archaïque, en décalage croissant avec la pratique de nos voisins européens. Même l’Italie peut nous donner des leçons de bonne gestion publique.
Ce panorama fort pessimiste s’accorde avec l’air du temps – ce que l’on pourrait nommer le « politiquement correct » de ce début morose du xxie siècle. Il rejoint le propos du best-seller de Nicolas Baverez, La France qui tombe. Ce n’est d’ailleurs pas l’effet du hasard si le même Baverez est l’un des contributeurs de cet ouvrage.
Il faut reconnaître à Fauroux et à Spitz le mérite d’ouvrir, avec l’aide de spécialistes de qualité, la discussion sur un sujet qui est d’une importance primordiale pour nous et qu’on pourrait résumer par la question : « Comment les Français souhaitent-ils gérer leur destinée au cours du siècle qui s’ouvre ? » Le tableau publié en annexe du livre, qui présente diverses hypothèses d’évolution des dépenses publiques au cours des prochaines années, illustre le caractère alarmant de notre situation financière et des menaces qui pèsent sur notre futur bien-être, si nous ne réagissons pas rapidement. Ce document est d’autant plus crédible qu’il a été élaboré par les services du ministère des Finances ; il faut savoir gré aux auteurs de l’avoir rendu public.
L’on peut, en revanche, s’interroger sur l’efficacité des nombreuses propositions que les auteurs formulent à partir de ce sombre constat. Leur approche présente le double inconvénient de surestimer les réussites de nos voisins européens, présentés comme des modèles, et de sous-estimer la complexité de la société française que les réformateurs doivent prendre en compte s’ils veulent éviter de douloureux blocages.
Les pays européens dont la taille est comparable à la nôtre – Allemagne, Grande-Bretagne, Italie, Espagne – ont certes accepté de se réformer, et souvent plus vite que nous. Ils ont aménagé les régimes de retraite et réduit le nombre de fonctionnaires, ainsi que les prélèvements publics. Ils n’ont pas, pour autant, résolu des problèmes majeurs, tels le financement et le fonctionnement du service de santé ou la réorganisation de l’Education Nationale, qui sont partout en crise. De manière plus spécifique, le bilan de l’action de Tony Blair, après sept ans d’exercice du pouvoir, est loin de convaincre les Britanniques, qui reprochent à leur Premier Ministre de s’intéresser beaucoup plus aux affaires internationales qu’au sort de ses compatriotes. L’habile plaidoyer de Blair, dans Etat d’urgence, aurait mérité d’être complété par une analyse aussi critique que celles qui sont consacrées à la France.
De même, l’ouvrage aurait gagné à inclure une étude plus sociologique de la société française, mettant mieux en lumière les inégalités, les phénomènes d’exclusion nourris par l’effet dévastateur du chômage de longue durée et l’échec de l’intégration d’une partie des immigrants. Ce sont autant d’entraves à une politique dynamique de réformes et c’est un appel à des solutions plus imaginatives et plus humaines. Une fraction importante de la population française a le sentiment d’être abandonnée et incomprise. Sa colère et son angoisse s’expriment dans des votes d’opposition aveugle au profit des extrêmes, comme ce fut le cas le 21 avril 2002, ou, pire encore, dans une abstention massive. On ne pourra pas faire bouger un pays qui a déjà beaucoup changé depuis trente ans sans tenir compte de ces obstacles qui ne relèvent pas tous du corporatisme.
Cet état de choses, que connaissent bien les travailleurs sociaux, les responsables d’association et beaucoup de maires de grande ville, est certes évoqué par les auteurs, mais ils ne semblent pas en mesurer la gravité. Ils s’impatientent de l’immobilisme français et préconisent des solutions de bon sens pour avancer. Qui ne peut être d’accord, par exemple, avec le constat qu’il vaudrait mieux disposer de fonctionnaires moins nombreux mais mieux payés et mieux équipés que les actuelles administrations, souvent pléthoriques et privées de crédits de fonctionnement ? Il reste que ces évidences ne s’imposent pas forcément à des individus inquiets, à juste titre, de leur avenir et soucieux de préserver leurs modestes acquis. La France a besoin d’un immense effort de pédagogie et d’une capacité d’écoute dont semblent incapables la plupart de ses dirigeants et de ses intellectuels.
Antoine de Tarlé
Naissance de la police moderne
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C’
est à une entreprise extrêmement ambitieuse que s’est attelé Paolo Napoli : traquer, quoi qu’il s’en défende
[****], un nom ou un mot – celui de police – à travers non seulement les « énoncés légaux » (édits, ordonnances, arrêts des Parlements), mais encore la littérature juridique doctrinale (Loyseau, Isembert, Bodin, Coquille, Portalis…), ou celle des économistes et des philosophes (Naudé, Adam Smith, Malesherbes, Turgot, l’abbé Galiani, Necker, Condorcet, Linguet…).
L’impressionnante série de lectures, ou relectures, à laquelle il s’est livré dans cette perspective, offre assurément de solides assises aux thèses qu’il entend faire prévaloir (cousinage plus ou moins grand selon les époques entre police et politique ; caractère fondamentalement polymorphe, hybride, ambigu de la notion de police, des préoccupations et des méthodes de la police). Les précautions et avertissements méthodologiques dont il a souhaité assortir la restitution de ces relectures devraient, de plus, prémunir le lecteur contre la tentation d’une survalorisation des faits sociaux, du mouvement social, ou contre une fascination excessive pour les normes ou les pratiques juridiques. Une place importante est faite, à juste titre, tant dans l’introduction générale que dans les deux parties de l’ouvrage consacrées l’une à la police des denrées (en particulier les grains) et du travail, l’autre à celle des idées (« le pain et les livres »), à la problématique du secret (le secret du pouvoir – les « arcanes » – et celui du ou des marchés, de l’opinion, des citoyens). La façon, enfin, dont il analyse, avant de s’interroger sur les traits spécifiques de la police moderne en France tels qu’ils se dessinent avec la Révolution, la distinction entre le modèle français et celui, anglo-saxon, de la Policy, ou allemand, de la Polizeï, avec l’émergence d’une notion nouvelle, celle d’Administration, est assurément éclairante. L’Administration, dans la langue et la pensée françaises modernes, s’oppose, ainsi qu’il est mis en évidence, et au gouvernement et à la justice, comme s’y oppose la police, qui s’y était durablement confondue ; mais elle s’y oppose de manière sensiblement différente, ce qui explique qu’administration et police en viennent, elles aussi, à se distinguer. La notion d’administration prend une connotation gestionnaire, désincarnée, dépolitisée ; celle de police se trouve cantonnée dans certains registres de l’action publique. Déplacement plus que sémantique, expliquant que les rapports entre police et souveraineté, police et législation, police et réglementation changent de nature, comme ils n’ont cessé de le faire au fil des siècles, mais là plus radicalement encore. Il n’empêche que le maniement fait par Paolo Napoli de certaines de ces notions (souveraineté, législation), pour être partiellement accrédité par les sources auxquelles il puise, ne saurait combler le juriste – du moins le juriste contemporain –, dont non seulement les habitudes mais aussi, pour une part, le besoin de rigueur sont parfois heurtés.
Que l’Etat moderne, postérieur à la Déclaration des Droits de l’Homme et nourri – par delà les terreurs conventionnelle et thermidorienne, l’Empire et la Restauration – de résolutions plus que de pratiques libérales, emprunte beaucoup à l’Ancien Régime, c’est ce dont on ne saurait disconvenir, pas plus que des dangers d’une interprétation « droits-de-l’hommisme », des rapports Etat-citoyens, sur le terrain de la police en général ou sur ceux de la police de sûreté, de la police politique, et même de la police judiciaire ; rapports révélant la vocation à la fois intrusive et pacificatrice de la police. On est moins enclin à suivre l’auteur quand il fait sienne la conviction allemande que l’expérience administrative et/ou policière française aurait été fragilisée par l’insuffisant développement de ses présupposés juridiques ; on l’est d’autant moins qu’il affirme lui-même que la théorie des pouvoirs de police (sécurité, tranquillité, salubrité, proportionnalité des interventions par rapport à l’intensité des menaces devant être conjurées – l’auteur ne le dit pas ainsi, mais c’est bien de cela qu’il s’agit) a joué un rôle décisif dans la formation du droit administratif français.
Il était, de fait, incontestablement difficile d’élucider de façon totalement convaincante la portée de l’évolution, sur une aussi longue période, d’un concept aussi protéiforme que celui de police et des pratiques l’ayant illustré. Cependant, une exploration plus fine de la distribution entre acteurs (pouvoirs publics généralistes, autorités et personnels de police), des compétences concourant à l’exercice du pouvoir ou des pouvoirs de police, aurait sans doute permis – sans nuire à la perception de la saveur paradoxale des différentes sortes de discours sur la police – de mieux connaître un certain nombre d’enjeux de la pratique de celle-ci.
Jean-Michel Belorgey
L’intime en partage
Le sous-titre de l’ouvrage
[1],
Lecture intime de quelques écrivains du xxe siècle, suffirait à en résumer la démarche. Superlatif latin du mot intérieur, le mot
intime renvoie au plus profond de l’être et des choses, comme il qualifie le lien le plus étroit. L’intime, c’est également le proche, l’ami, le confident, le familier. C’est aussi la part la plus secrète. On comprendra mieux en quoi ce cheminement s’oppose d’emblée à un point de vue extérieur et superficiel reprenant les slogans et les idées toutes faites. Il est rare de rencontrer un auteur si généreux dans son approche des autres et dont l’admiration soit si efficacement contagieuse. Une secrète jubilation nous escorte tout au long de ces pages. Au cours des dix-sept essais
[2] qui composent
La Patrie de l’âme, Jean Mambrino, ici et là, nous rappellera cette position qui réclame une véritable empathie : « On ne pénètre point le secret des choses par effraction mais par amour. »
La formule de Valéry, « Faire des heures qui seraient des morceaux d’éternité », résume bien le secret de la lecture qui « peut devenir un acte total de la vie, rejoignant l’acte de la création ». Jean Mambrino se révèle un maître dans cet art délicat. Ne pas se hâter, nous dit-il, sinon on glisse à côté de la vision, « alors qu’il faut se laisser attirer à l’intérieur du poème ». Mambrino lecteur est toujours Mambrino poète. Lisant, il se découvre, se révèle, s’approfondit et nous offre à son tour, avec cette amicale simplicité qui caractérise sa parole, ses propres trouvailles. Sa lecture fructueuse nous rend féconds ; car la lecture est surtout l’art de lire en soi-même. Lire implique un retrait, requiert silence et attention. Lire est un exercice de liberté. Il s’agit d’une véritable activité spirituelle pouvant délivrer des révélations essentielles. Lire agrandit la vie.
La lecture que fait Mambrino de ces auteurs donne l’envie urgente d’y retourner et de les relire à la lumière de sa propre lecture. Mambrino est un orpailleur. Il possède au plus haut point l’art de la citation. Il cherche dans les œuvres les pépites innombrables de l’or divin ou alchimique et sait extraire d’inattendus joyaux. Il ouvre le coffre d’un trésor et fait rouler sous nos yeux émerveillés les gemmes les plus précieuses, les perles les plus rares. Son livre est une mine où fourmillent de frémissantes surprises, multipliant pour le lecteur les merveilles comme autant de chances d’éveil. Mais, sous l’étincellement de ses innombrables facettes, il dissimule la cohésion d’une méditation serrée. Plusieurs fils souvent discrets s’entretissent entre les auteurs admirés. Il relève ainsi l’orphisme commun à des poètes tels que Jean Follain, Pierre Emmanuel ou Supervielle. Il traque le secret d’un auteur enfoui sous les idées préconçues et les préjugés. Ce qu’il recherche est ce que Henri Bremond nommait « l’étymon spirituel », ce qui fonde l’unité d’une œuvre et lui donne son véritable sens. Il s’efforcera ainsi de trouver dans chaque œuvre le sésame qui l’ouvrira : « Partout s’offre un trésor caché. Il faut seulement trouver le mot de passe. » Et Mambrino creuse jusqu’à ce qu’il trouve la source secrète, la racine la plus intime. Il remonte dans l’œuvre jusqu’à son noyau d’incandescence. Une fois décelé « le soleil caché qui éclaire, qui colore du dedans chaque instant de l’œuvre », il s’emploiera à nous en montrer les changeantes traces, les multiples rayons.
La Quête de l’origine, titre de l’essai consacré à Saint-John Perse, est l’un des fils secrets reliant les auteurs abordés. Et ce fil nous conduit immanquablement à l’enfance, nouée à sa tendresse comme à ses blessures. A cette violente douceur de l’amour s’attache le goût de la simplicité, de l’ordinaire et du familier. « En perdant la pureté du cœur, on perd la science », déclarait l’alchimiste Nicolas Valois. Une saine véhémence anime notre auteur quand il démystifie la hantise de la nouveauté, le culte de la sacro-sainte modernité : « La littérature n’est pas l’opportunisme. » Il oppose ainsi la part d’enfance et d’éternité aux caprices de la mode, la création à la fabrication, la beauté aux « bibelots d’art ». « Le travail de l’artiste ne doit pas relever d’une technique mais d’une vision. » Aucun savoir ne vaut la vie. Démasquant l’homme d’amertume et de mépris, il oppose aux dénigreurs les célébrants.
Parachevant la grande probité intellectuelle et la belle loyauté de son entreprise, Mambrino réunit dans son dernier essai tous les éléments de son approche, de sa lecture, et nous livre son étonnante et vertigineuse vision de la poésie : « un langage silencieux qui efface ses propres traces pour qu’on entende ce que les mots ne disent pas ». Le charme du poème procède de cette éblouissante obscurité comme de ce paradoxe qui fonde le mystère poétique : « L’ouverture du poème est son suprême secret. » « L’ouverture est la suprême intimité. »
« Parler est un besoin, écouter est un art », disait Goethe. Pour Mambrino, authentique poète autant que lecteur inspiré, la poésie est un art de l’écoute et le poème la traduction d’une parole silencieuse. Elle est « l’art du langage à son sommet ». L’art poétique comme l’art de lire est, au plus profond, un art de vivre.
Le temps est venu
[3], pour un plus large public, de reconnaître en Jean Mambrino l’un de ces infatigables éveilleurs et d’écouter la voix de ce porteur de clarté, de cet habitant de l’aube qui vient nous conter la grande nuit, sublime naissance. Avec l’intime en partage.
Jacques Goorma
directeur de la Bibliothèque Municipale de Strasbourg
Bouddhisme, unité et diversité
[yy*****]
C’est une véritable somme sur le bouddhisme que Paul Magnin a récemment publiée aux éditions du Cerf. Après une introduction sur les différents courants de cette religion en France, l’auteur consacre une première partie à la description de ses éléments constitutifs, les « Trois joyaux » (ou « trois refuges ») que sont l’Eveillé (Buddha), la Loi (Dharma) et la communauté (Samgha). Il propose dans ce cadre un « essai de biographie » à propos du Buddha (en tentant de bien faire la part de la réalité et de la légende), un exposé sur la communauté bouddhique, et surtout un long chapitre sur les « Quatre nobles vérités » qui résument l’enseignement du Buddha : tout est douleur puisque tout est impermanent ; la soif ou la convoitise est à l’origine de la douleur ; la cessation des causes de la douleur conduit à l’extinction (nirvana) ; la voie conduisant à la cessation de la douleur est l’Octuple chemin. L’auteur complète cette présentation par un exposé sur les perfections bouddhiques et dégage notamment le sens que le bouddhisme donne à la compassion.
Mais il est en même temps attentif à la grande diversité des courants qui ont marqué cette religion, et que les chapitres suivants s’attachent précisément à décrire. Après un exposé sur les différentes tendances qui marquèrent déjà le bouddhisme ancien, il aborde le courant du Grand Véhicule (Mahayana), puis la formation du bouddhisme chinois, puis l’expérience de la méditation selon le Chan (Zen), avant de présenter, pour finir, le bouddhisme tantrique et les grands courants du bouddhisme tibétain. Dans un dernier chapitre, il s’efforce de mettre en perspective les deux « voies de libération » que représentent le bouddhisme et le christianisme, avant de plaider, en conclusion, pour une meilleure connaissance entre chrétiens et bouddhistes – condition nécessaire d’un vrai dialogue entre les uns et les autres.
L’ouvrage mérite d’être avant tout salué pour la quantité d’informations qu’il apporte et l’érudition dont il témoigne. Spécialiste reconnu dans le champ des études bouddhiques, Paul Magnin livre ici le fruit de longues et savantes recherches ; il le fait avec rigueur et clarté, permettant ainsi aux lecteurs peu informés de corriger la compréhension qu’ils avaient jusqu’alors du bouddhisme ; il donne en même temps aux lecteurs plus avancés les moyens d’approfondir leur connaissance de cette religion, tant par ses propres analyses que par les soixante-cinq pages de sa bibliographie.
L’ouvrage n’est pas moins remarquable par l’objectif qu’il se donne : « dévoiler la richesse des traditions au sein du bouddhisme et déceler ce qui en fait l’unité » (p. 7). Il répond par là-même à l’une des questions majeures qui se posent aujourd’hui à cette religion : qu’est-ce qui autorise à parler du bouddhisme malgré (ou à travers) la grande variété de ses courants ? En montrant comment s’articulent ici l’« unité » et la « diversité » (selon les mots mêmes du premier sous-titre), l’ouvrage manifeste bien sa portée dans la situation actuelle : d’une part, ne pas laisser entendre que le courant majoritairement représenté dans tel ou tel pays incarne à lui seul la totalité du bouddhisme ; d’autre part, à l’inverse, rendre sensible à ce qui, dans les diverses traditions, renvoie au cœur de l’expérience bouddhique ou, si l’on préfère, à son essence profonde. Il y a là, pensons-nous, un apport de poids pour les bouddhistes eux-mêmes et pour la compréhension qu’ils peuvent avoir de leur propre religion.
L’intérêt de l’ouvrage tient enfin au souci qu’a l’auteur, dans son dernier chapitre, de confronter les fondements du bouddhisme et ceux du christianisme. Le second sous-titre indique bien l’axe dominant de cette confrontation : dans la mesure où les traditions bouddhiques proposent des « expériences de libération », c’est d’abord sous cet angle que le bouddhisme et le christianisme peuvent être « mis en perspective ». L’auteur montre que les deux religions reposent sur deux conceptions fort différentes de l’homme, de son but, de la manière dont il peut être libéré (d’un côté, l’homme est en quelque sorte le fruit de sa propre volonté, tandis que, de l’autre, il est créé par Dieu ; d’un côté c’est l’expérience du nirvana, de l’autre celle du salut…). L’auteur refuse, à juste titre, les équivalences superficielles qu’on pose parfois entre les deux religions ; il cherche plutôt à « mettre en parallèle le mouvement interne qui les oriente, en soulignant leur identité propre, sans réduire chaque étape de leur élan spirituel respectif à un discours analogique » (p. 592). Cette manière de faire évite de caricaturer les traditions en présence et permet plutôt de les respecter dans leur originalité. La tâche ainsi définie ne prétend certes pas se substituer à celle du théologien chrétien qui doit tenter de justifier ce qui fait, au regard de sa tradition, le bien-fondé de ses propres doctrines. Il met plutôt au seuil d’une telle tâche, à laquelle Henri de Lubac apporta jadis une importante contribution, mais qui pourra désormais bénéficier de l’apport fondamental de Paul Magnin à la connaissance du bouddhisme.
Michel Fédou s.j.
[*]
Zaki
Laïdi,
La Grande perturbation. Flammarion, 2004, 418 pages, 21 €.
[**]
Roger
Fauroux, Bernard
Spitz,
Etat d’urgence. Robert Laffont, 2004, 332 pages, 21 €.
[***]
Paolo
Napoli,
Naissance de la police moderne. Pouvoir, normes, société. La Découverte, 2003, 310 pages, 25 €.
[****]
Voir notamment page 68 : introduction à la partie I : « Les conditions de changement de la police classique ».
[1]
Jean
Mambrino,
La Patrie de l’âme.
Lecture intime de quelques écrivains du xxe siècle, Phébus, 2004.
[2]
Ces essais portent sur Proust, Péguy, Elias Canetti, Supervielle, Saint-John Perse, Valéry, Strindberg, Kazantzakis, Mauriac, Max Jacob, Giuseppe Bonaviri, Pierre Emmanuel, Joseph Brodsky, Marguerite Duras, Jean Follain, Julien Green, Simone Weil et George Herbert.
[3]
Le Prix Nathan Katz a été décerné à Jean Mambrino le 6 mars 2004.
[*****]
Paul
Magnin,
Bouddhisme. Unité et diversité. Expériences de libération, Cerf, coll. Patrimoines, 2003, 764 pages, 64 €.