Etudes
S.E.R.

I.S.B.N.sans
140 pages

p. 705 à 719
doi: en cours

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Carnets d'Études : Livres

Tome 400 2004/5

2004 Études Carnets d’Études : Livres

Recensions

 
Littérature
 
 
Jean-Marie Parisi, Renvoi d’ascenseur, La Table Ronde, 2003, 124 pages, 12 €
On voudrait – on devrait – parler de ce livre d’abord, sinon exclusivement, comme d’un livre de vraie littérature, de véritable écriture. Mais comme un autre livre, Solidao, découvert égaré dans une autre collection (cf. Etvdes, juil.-août 2003), celui-ci dit aussi, aux couleurs de témoignage direct, un drame de notre époque : à travers l’histoire d’un ami qui rêvait d’écrire, qui aurait dû le faire et qui en fut empêché par sa propre tragédie, le survivant décide de « renvoyer l’ascenseur ». Il se fait « écrivain de merde », selon la bande-annonce, par devoir et trahison nécessaires. Jean-Rachid, au prénom trop significatif, ne devient pas pour autant le personnage de fiction d’un roman pitoyable : il est le héros d’un drame de trois ou quatre décennies qui firent ces autres Français aux origines et cultures brouillées, comme le dit son double prénom, et qui, à force de mépris (subi) et de volonté (personnelle), ne découvrirent que l’abîme de l’indifférence et de l’impuissance. Mais il fallait l’écriture de Parisi, une écriture enfin propre à ce temps et à ce drame, pour que Jean-Rachid puisse écrire par delà sa propre mort, dans le mystère fécond de l’amitié. L’ami (survivant) peut bien et humblement se dire « auteur de merde », il n’en écrit pas moins ce qu’un autre n’a pu écrire. Tout le drame est là aussi, justement dit, dans la vérité de cette écriture fascinante qu’on voudrait – devrait aussi – qualifier de somptueuse et qui est simplement littérature par justesse et vérité humaines. Mais il fallait cette écriture somptueuse et qui ne lâche pas son lecteur pour être justement et humblement à la hauteur de son sujet.
Pierre Gibert
Laurie Colwin, Une épouse presque parfaite !, Autrement/Littérature, 2004, 276 pages, 19 €
Les amateurs de la littérature en clair-obscur de l’Américaine Laurie Colwin auront dû patienter près de deux ans entre la publication de Comment se dire adieu ? et ce nouvel opus proposé par les éditions Autrement, éditeur qui a révélé au public français cette écrivain disparue prématurément, laissant derrière elle quelques joyaux romanesques. Pour les qualifier, on est tenté d’employer les termes d’élégance, de fraîcheur, de simplicité, et de bien vite les brouiller par des notions plus « dangereuses », comme le décalage ou l’étrangeté. Une épouse presque parfaite ! cristallise plus que jamais cette ambiguïté. Fille, épouse et mère dévouée, Polly tient à merveille le rôle que sa famille new-yorkaise aisée et si sûre d’elle-même lui a toujours assigné. A un détail près : Lincoln, son amant, peintre affectueux et solitaire, « éparpillé comme du verre brisé » sur le chemin tout tracé de son existence bourgeoise. Polly ne songe pas un instant à quitter sa famille – prétexte pour Laurie Colwin à quelques portraits incisifs et drolatiques dont elle a le secret –, mais, profondément amoureuse, s’enfonce dans une sorte de dépression douce, baignée de larmes, de culpabilité et d’interrogations sur le sens de sa vie. Parcours très banal, magnifique portrait de femme égarée à la recherche d’elle-même, « dans un paysage inconnu où tout est de guingois ».
Emmanuelle Giuliani
Yann Martel, L’Histoire de Pi, Traduit de l’anglais par Nicole et Emile Martel. Denoël, 2004, 334 pages, 19 €
Ce récit, prix « Booker Prize » 2002, oscille entre roman d’aventures et fable mystico-humoristique : Piscine Molitor Patel vit à Pondichéry, où sa famille possède un zoo réputé. A la fois hindou, chrétien et musulman, Pi mène une vie de rêve. Mais l’Inde d’Indira Gandhi ne convient plus aux Patel, qui décident d’émigrer au Canada ; et tous s’embarquent sur un cargo japonais avec les animaux du zoo à bord. Une nouvelle arche de Noé et un nouveau « Titanic ». Car le bateau sombre. Pi, seul survivant du naufrage, se retrouve sur un canot de sauvetage avec Richard Parker, un superbe tigre du Bengale. Pour trouver la force de survivre, Pi devra croire en Dieu, apprivoiser sa solitude et garder espoir. L’essentiel de l’intrigue consiste en une chronique de cette cohabitation difficile durant sept mois sur l’océan. Une fois rescapé de son insolite aventure, Pi, dans la dernière partie du roman, se voit confronté au scepticisme des inspecteurs japonais venus l’interroger sur son infortune. Il livre donc un deuxième récit, plus conforme à l’idée prosaïque du réel qui remet en question le premier. Comme si le lecteur, placé dans une position de doute, devait choisir entre le rationnel et le loufoque, entre le réel sans surprise et l’imagination qui interroge. Yann Martel embarque son lecteur dans un conte écrit avec aisance et finesse, nourri à part égale d’érudition, d’humour et de mysticisme, où l’esthétique baroque provient de la juxtaposition de tous les éléments rigoureusement réalistes… Cependant, ce fourre-tout philosophique devient parfois asphyxiant, et l’on risque de se perdre dans ce témoignage fervent pour les mystères du monde, assorti d’un optimisme aussi imperturbable… qu’improbable.
Marie-Noëlle Campana
Paul Fournel, Poils de Cairote, Seuil, 2004, 358 pages, 21 €
Ce livre singulier a une histoire : expatrié au Caire pendant trois ans, Paul Fournel écrit chaque matin quelques lignes d’impressions et de descriptions de sa nouvelle vie, et les envoie par courriel à ses amis. Le premier texte, consacré aux chats, donne le ton : « Le Caire appartient aux chats. […] Dans la rue ils posent sur vous leur beau regard tranquille et confiant. […] Comme beaucoup de Cairotes, ils ont percé le secret de la jeunesse éternelle : ils meurent tôt. » Tel un calligraphe arabe au pinceau (de poils de chat, bien sûr), Paul Fournel l’oulipien va s’attacher en peu de mots, en peu de signes, à restituer la couleur de sa nouvelle vie : « Depuis quelques semaines, les oranges sont douces. Lorsqu’on en presse le jus, il a le goût de mangue. » Face à un quotidien parfois surprenant, mais toujours attirant, l’Occidental rend compte de la différence : « Tous les légumes rateraient leur passage en cagette, et pourtant, ils ont le goût parfait et la texture de même. Sous leurs allures de recalés mal polis, ils donnent en secret le meilleur de leur modestie. Ils quittent les champs à la vitesse des ânes, passent au large des frigos et profitent de leur chemin patient pour aller jusqu’au bout du soleil et se gorger de crépuscule. » Sous le charme indéniable de cette ville, d’autres chroniques plus graves viennent démentir le pittoresque destiné aux touristes : sans juger, elles disent la censure, l’intégrisme insidieux, le sexisme, l’insupportable pauvreté, l’insolence de la corruption et la violence politique… Cette somme de courts récits, dont on perçoit çà et là l’ironie, donne aussi la mesure d’une écriture pleine d’élégance et de tendresse, où le prétexte de l’éloignement affine encore un regard que l’on savait déjà bien humain. Une belle leçon de tolérance, et de littérature, à travers la poésie quotidienne du Caire.
Marie-Noëlle Campana
Jean-Pierre Milovanoff, Dernier couteau, Grasset, 2004, 246 pages, 18 €
Si l’expression figurée « second couteau » annonce généralement un personnage annexe, le dernier couteau ne peut que définir celui qui ne sert à rien et s’en trouve humilié. Jean-Pierre Milovanoff a construit un roman triptyque plein de tensions et de perception de la détresse qu’éprouve un être humain quand il n’est plus aimé, ni attendu ou nécessaire. C’est un roman étrange, sans vrai commencement ni fin, fait de bribes d’histoires qui se réfléchissent et se rejoignent dans un temps défini. Trois destins s’y croisent et éclairent de leur point de vue les raisons et déraisons d’un homme qui a tout perdu et erre parmi les fêtes, les réussites et les vies actives des autres. De quoi s’agit-il ? Isidore, cinquante et un ans, a perdu ses certitudes et son énergie en même temps que les ressources d’un emploi stable. Il tente d’oublier, à coups de psychothérapie, les manques qui l’ont conduit à une tentative de suicide. Il se protège dérisoirement du regard des autres sur le chômeur solitaire qu’il est et sur le petit garçon battu qu’il fut par l’achat d’un somptueux panama. Il squatte un jardin d’immeuble, liquide son appartement, retrouve par hasard Gabrielle qu’il n’a jamais oubliée. Il délire. Son esprit dérangé va l’amener à avoir besoin de protection et à être hébergé par l’ami de sa psychothérapeute. Entre les deux hommes, celui qui a tout et celui qui n’a rien, s’installe une amitié insolite. Ce patchwork d’émotions contrastées fait du Dernier couteau un livre intense et attachant, se terminant sur une impression d’inachevé, en laissant les trois vies pour un moment réunies sur des points de suspension. Et d’interrogation.
Michèle Levaux
Lise Gauvin, La Fabrique de la langue, De François Rabelais à Réjean Ducharme. Seuil, coll. Essais, 2004, 346 pages, 9,95 €
Si la littérature se fait à partir de la langue, elle contribue aussi à la construction/déconstruction de celle-ci, bref à sa « fabrique », selon l’expression de Francis Ponge. La Québécoise L. Gauvin en évoque le parcours historique pour le français, en huit chapitres annotés et munis de bibliographies succinctes mais précises. Tout démarre, pour elle, au xvie siècle, qui voit l’émergence à la fois politique et littéraire de la langue, vivifiée par la créativité d’un Rabelais et enrichie par la subtilité de son usage chez Montaigne. L’étape classique et postclassique donne un utile rappel des idéaux de l’époque, mais ne souligne peut-être pas assez les dissidences : Voltaire y a la part plus belle que Diderot… Après les « turbulences » – à vrai dire encore bien classiques ! – du romantisme (Hugo, Sue, Sand) et les « avatars » du réalisme (de Balzac à Flaubert et à Zola), l’auteur en vient à la découverte de l’« intransitivité » du langage dans ce qu’elle appelle « la modernité expérimentale », illustrée par les attaques d’un Céline et d’un Queneau contre l’usage de l’écrit normé, et plus radicalement par les mises en question de Mallarmé. Les deux derniers chapitres sont consacrés aux littératures dites « francophones » (québécoise, créoles, maghrébines, africaines), spécialité de L. Gauvin. Elle y met en évidence, à partir des concepts maintenant classiques de métissage, errance, carnavalesque, hétérogénéité, autoréflexivité…, l’émergence d’un « baroquisme » littéraire. Parcours rapide mais suggestif.
Nicole Gueunier
Marie-Anne Lescourret, Claudel, Gallimard, 2003, 608 pages, 29 €
Après la magistrale biographie, bientôt rééditée, de Gérald Antoine, c’est une entreprise courageuse, voire téméraire, que de retracer la vie tumultueuse de Paul Claudel. Auteur de monographies réussies sur Levinas, Newton, Goethe… Marie-Anne Lescourret a tenté d’appliquer sa méthode usuelle qui consiste à entrelacer les événements et l’œuvre, et d’expliquer la vie par l’écrit. Heureuse méthode, quand l’intuition ranime le document. Partage de midi en dit plus sur l’aventure d’Ysé qu’un récit forcément approximatif et lacunaire. Cette biographie « à rebours », donc, à contre-courant, est très instructive et d’une lecture aisée, rédigée avec brio et alacrité. Elle ne supplante pas les travaux des claudéliens de souche, mais elle leur offre un accompagnement subtil, un peu comme Dona Musique, partenaire secrète des héros du Soulier.
Xavier Tilliette
 
Histoire
 
 
Bernard Lavalle, Francisco Pizarro, conquistador de l’extrême, Payot, 2004, 352 pages, 23 €
Bâtard d’un militaire et d’une servante de couvent, analphabète jusqu’à son assassinat, Pizarro (1478-1541) fut l’un des conquérants espagnols du Nouveau Monde. B. Lavallé nous entraîne de son Trujillo natal pour Saint-Domingue, qu’il rejoignit dans la même flotte que Las Casas (1502). Homme de troupe, il accosta dans le golfe d’Uraba, où on lui confia un premier commandement à sa pointure. Il fut de ceux qui découvrirent le Pacifique (1513), et il participa à la fondation de Panama (1519) en qualité de lieutenant du gouverneur. Alors que Cortés avançait dans les fastes mayas et aztèques, Pizarro partait au sud vers le Pérou inca ; ce sera sa grande affaire. L’épopée fut hardie, souvent sanglante (vents contraires, rixes, fièvres, caïmans, rivalités entre Indiens…). On doit aux imprécations du dominicain Valverde « le traquenard de Cajamarca », où Atahualpa, empereur inca considéré comme un dieu, fut emprisonné puis exécuté (1532-1533) – au soulagement de nombreux Indiens qui ne supportaient plus ses exactions. Le « gouverneur » Pizarro fit et défit les dynasties, plaça ses hommes, dont ses frères, investit Cuzco, « nombril du monde » des Incas, et fit sa fortune en même temps que celle de Charles Quint. Quittant la Cordillère pour le Pacifique, il fonda Lima (1535). Les escarmouches le firent retourner à Cuzco pour tuer l’Indien, brûler la ville et exécuter d’anciens alliés (Diego de Almagro, en 1538). Fait marquis, il périt à son tour sous la vengeance. La vie du conquérant s’acheva dans le sang qu’elle avait répandu, en entraînant dans sa chute la fin des conquistadors. Cette biographie, éloignée des clichés sur les Grandes Découvertes, montre la complexité des liens entre l’Europe et l’organisation de ses nouvelles terres.
Pierre Mayol
Krzysztof Pomian, Des saintes reliques à l’art moderne, Venise-Chicago, xiiie-xxe siècles. Gallimard, 2003, 366 pages, 24 €
Dans ce recueil d’articles érudits, Krzysztof Pomian s’intéresse au phénomène du collectionnisme et tente une typologie historique des collections du xiiie au xxe siècle. A travers la diversité de ces collections (qui regroupent œuvres d’art, antiques, cabinets de minéralogie, de coquillages, de curiosités, voire de monstruosités), Pomian évoque un même public (d’amateurs, de collectionneurs, de curieux) et les mêmes phénomènes socio-culturels à travers un temps long. Venise, dès l’abord, revêt une grande importance. Elle apparaît comme la ville où se cristallise le phénomène des collections dès l’arrivée des reliques de Saint-Marc au xe siècle. Dons ou butins, les reliques et objets princiers, trésors des cathédrales (les regalia) qui constituent les premières collections, instaurent un contact avec le sacré et permettent de communiquer avec le passé. Dès lors, s’invente la mise en scène, ancêtre de notre muséographie. La dimension politique du phénomène importe aussi beaucoup avec la naissance, dès le xve siècle, de l’idée d’une propriété collective, d’un bien commun, d’un patrimoine. S’attachant ensuite au xviiie siècle, l’étude nous plonge dans le milieu des marchands d’art et des grands revendeurs. De la collection particulière, on passe alors progressivement à la notion de collection publique et à la naissance du musée. Les derniers articles du recueil s’organisent autour de deux pôles et de deux époques : la leçon italienne des voyageurs français des xviie et xviiie siècles, dont le regard se porte sur ces musées italiens et qui nourrissent des projets pour la France ; et les collections américaines au tournant du xxe siècle, qui voient l’arrivée des femmes sur le devant de la scène. A Boston, le goût féminin s’impose et donne le ton à une élite intellectuelle et sociale. L’étonnant musée d’Isabelle Stewart Gardner (1840-1924) en est un exemple frappant.
Maïa Werth
Christophe Prochasson, Anne Rasmussen (dir.), Vrai et faux dans la Grande Guerre, La Découverte, 2004, 360 pages (+ un cahier de 15 images photographiques), 25 €
Les historiens actuels peuvent penser que, « dans leurs grandes lignes, il est finalement très peu de faits contestables » à propos des années de la Guerre (Introduction, p. 21) – quelles que soient les divergences qui demeureront touchant à l’interprétation, à l’estimation des responsabilités en particulier, aux divers niveaux. Ce n’est pas à ce propos que les textes réunis ici (pour la plupart fort techniques) engagent une discussion, mais au sujet du rôle joué dans la « culture de guerre » qui fut celle des acteurs par les jeux complexes qui vont de la transformation, intentionnelle ou non, des informations concernant le conflit en moyens de propagande, en rumeurs et images visuelles ou mentales, à la suspicion que l’on a fait porter sur ces informations jugées manipulées, auxquelles on oppose le bénéfice qui devrait être espéré du témoignage direct, de la chose vue (ou photographiée…), de la parole souffrante des victimes. Mais le témoignage le plus personnel n’est-il pas informé par son cadre collectif ? Ces phénomènes ont sans doute leur analogue dans les guerres précédentes, mais ils prennent alors une intensité inédite, par l’ampleur et la durée des luttes, la puissance des moyens de destruction et leur renouvellement par innovation, les pouvoirs de la presse et des communications postales, ou encore suite à l’intervention très étendue des services de santé (qui suscite un triste problème d’expertise médicale : blessures, maladies, vraies ou simulées ?). Dès lors aussi, beaucoup de récits s’élaborent ou seront élaborés dans les années suivantes, familiaux ou éditoriaux, émouvants ou contestés. Ils s’inscriront dans les itinéraires individuels et collectifs de la culture européenne, marquant l’œuvre philosophique de Walter Benjamin, par exemple, ou l’image que les historiens pourront construire de leur métier.
Pierre Vallin
Jean-Luc A. Chartier, Portalis, père du Code civil, Fayard, 2004, 406 pages, 25 €
Cette biographie de Jean-Etienne-Marie Portalis (1746-1807) restitue les diverses étapes de la carrière bien remplie du juriste aixois. Avocat, mais aussi administrateur en Provence d’Ancien Régime, il sut traverser les années de la Révolution en partisan modéré des réformes. Epargné par la Terreur (il fut interné à Paris en 1794), il devint ensuite un artisan de plus en plus actif des mesures de rétablissement d’institutions stables, sous le Directoire, le Consulat et l’Empire. La vie personnelle (il fut très tôt atteint d’une cécité prononcée) et familiale du juriste est décrite, comme l’est aussi son intérêt pour la réflexion philosophique, en lien avec l’évolution des sociétés européennes et le rôle de la religion. Dans ce cadre est replacée la participation décisive qu’eut Portalis dans l’organisation des cultes, avec l’introduction d’assez longues citations présentant la pensée de l’homme d’Etat. Moins connu sans doute est le long itinéraire des travaux de systématisation de la législation française par rapport à ses traditions comme aux innovations nées de 1789. Portalis eut un rôle important dans les équipes méritoires qui menèrent les rédactions et assurèrent leur présentation aux autorités législatives. Là aussi, les discussions sont éclairées par des citations heureusement choisies et gardées suffisamment longues pour que la lecture fasse réfléchir aux enjeux. Des comparaisons sont faites, à l’occasion, avec les évolutions postérieures du droit civil français. L’ensemble de l’ouvrage offre un arrière-plan vivant pour des discussions fort actuelles.
Pierre Vallin
Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Prisonniers de la liberté, L’odyssée des 218 évadés par l’URSS (1940-1941). Gallimard, coll. Témoins, 2004, 408 pages, 25 €
C’est une aventure peu banale que raconte l’un des derniers survivants de ces militaires français qui choisirent de s’évader « vers l’Est ». Plusieurs groupes se retrouvèrent ainsi sur le territoire soviétique, rapidement suspects, incarcérés et promenés de prison en camp. Les militants communistes tentèrent de gagner la confiance des « organes » et choisirent de rester dans leur « seconde patrie », sans pouvoir pour autant réaliser leurs rêves. Quant aux plus nombreux, ils parvinrent, après moult péripéties, à obtenir un transport vers l’Angleterre, où ils participèrent activement à la libération de la France. Le récit évoque avec beaucoup de détails la vie quotidienne de ce groupe hétéroclite, soldats et officiers, communistes et monarchistes, unis par la défense de leur pays d’origine et divisés dans l’attitude envers leur pays d’« accueil ». De ce point de vue, c’est une fenêtre originale sur un aspect de la société française des années de guerre.
François Euvé
Pierre Vidal-Naquet, Le Choix de l’histoire, Pourquoi et comment je suis devenu historien. Arléa, 2004, 126 pages, 14 €
Pierre Vidal-Naquet a réuni dans ce petit livre quatre textes témoignant de la façon dont l’auteur en est venu à l’étude technique de l’histoire de la Grèce ancienne, et aussi, de façon presque concomitante, s’est engagé en historien militant par rapport au colonialisme, à l’usage officiel de la torture par les Français en Algérie ; dans le souvenir aussi de la résistance au nazisme, et la mémoire de ses parents, d’origine juive, morts en déportation au temps de son adolescence. On peut dire encore que quelques allusions dans les textes reproduits rappellent la position de critique constructive que Vidal-Naquet exerce vis-à-vis de la politique juive en Palestine. Ces souvenirs éclairent la vie de la profession depuis la Libération, mais on retiendra surtout le plaidoyer d’un maître pour le choix d’une relation vive, exposée, entre l’engagement politique et l’exercice rigoureux du métier d’historien.
Pierre Vallin
 
Sciences sociales
 
 
Michel Falise, La Démocratie participative, Promesses et ambiguïtés. Préface de Martine Aubry. L’Aube, 2003, 204 pages, 17,80 €
Michel Falise a signé dans Etvdes (mars 2000) un article sur « La citoyenneté des organisations » ; ces pages demeurent une bonne clef pour ouvrir la porte du livre qu’il présente aujourd’hui. L’intention de l’auteur, en écrivant cet ouvrage, est de trouver les schémas, les procédures et les moyens les plus adéquats pour revaloriser l’action publique et le volontarisme politique, « dans une société trop abandonnée aux illusions et aux apparentes fatalités des mécanismes de marché ». Notre démocratie doit progresser et s’enrichir de la participation la plus large possible à tous les échelons. C’est surtout au niveau local que ce besoin se fait sentir et peut être sérieusement expérimenté. Michel Falise s’en est convaincu en s’investissant au sein de l’action municipale lilloise. Mais il est évident que la somme des préoccupations et des réalisations rassemblées dans ce livre dépasse le champ lillois.
Henri Madelin
Philippe Jurgensen, L’Erreur de l’Occident face à la mondialisation, Odile Jacob, 2004, 434 pages, 29 €
Voici la synthèse qu’un honnête homme peut faire de la lecture des événements. De l’évolution démographique aux maladies émergentes, des Etats voyous aux archipels terroristes, des OGM à la dette du Tiers Monde, de la défense européenne aux narco-dollars, tous les problèmes sont intelligemment présentés, avec le recul nécessaire. Reste à trouver la solution. Comme beaucoup de ses contemporains, Philippe Jurgensen la cherche du côté de la régulation des marchés et de la solidarité. Il n’y a rien à redire à cela, sinon que ces mots ne désignent pas la solution mais le problème ; car la moindre décision dans leur direction ouvre des abîmes de contradictions qui sont le pain quotidien des politiques.
Etienne Perrot
François Stasse, L’Héritage de Mendès France, Une éthique de la République. Seuil, 2004, 152 pages, 16 €
Ce livre n’est pas une biographie, mais une réflexion sur les valeurs manifestées par cette grande figure de notre histoire nationale. François Stasse voit dans sa pensée une éthique de la République dont les lignes de force sont le respect intransigeant de certaines valeurs morales et la volonté du citoyen de rester maître de son destin. Dans des situations difficiles, la médecine a inventé les antidépresseurs. Pierre Mendès France propose un autre remède : la généralisation de la démocratie. Ces principes et ces convictions, qui justifient le prestige d’un homme qui n’a gouverné que très brièvement, pourraient, selon l’auteur, constituer une doctrine pour l’avenir, où se mêleraient éthique de conviction et éthique de responsabilité. Très agréable à lire, cet essai apporte une analyse de philosophie politique qui permet de mieux cerner les problèmes actuels de la démocratie médiatique. Le nom de Pierre Mendès France continue de faire référence, longtemps après son passage au pouvoir. Il a su rendre sa dignité au politique, et cette aspiration demeure. Avec une rare obstination, Mendès France n’a cessé de répéter que « l’indifférence des citoyens est la plus grande menace pour la démocratie ». On se rappellera que, de son côté, Hannah Arendt a pu dire que l’indifférence était le terreau privilégié du totalitarisme, dont le xxe siècle a fait la cruelle expérience.
Henri Madelin
Christian Marouby, L’Economie de la nature, Essai sur Adam Smith et l’anthropologie de la croissance. Seuil, 2004, 248 pages, 23 €
Contrairement au préjugé émis par l’auteur, Adam Smith est connu, étudié, travaillé en France. Et les recherches économiques, philosophiques et même théologiques le concernant se multiplient depuis une quinzaine d’années, dans le sillage creusé par J.-P. Dupuy. En France, Adam Smith suscite un nombre de travaux sans commune mesure avec ceux consacrés à son contemporain français François Quesnay. L’ouvrage du professeur américain n’en apporte pas moins une pierre essentielle : il s’intéresse non pas au père de la science économique, mais à l’arrière-fond anthropologique de sa pensée ; il montre que le concept de croissance économique, autour duquel peuvent s’articuler des intuitions foisonnantes (et parfois contradictoires) de Smith, a phagocyté l’idée centrale des Lumières, l’idée de progrès. Il montre, plus précisément, que l’idée de peuples sauvages, ce mythe des Lumières, a joué un rôle séminal. Car la sympathie, ce sentiment moral où le professeur de Glasgow discernait en 1776 la véritable cause de la richesse des nations, n’est pas pour Adam Smith un sentiment naturel, mais le fruit culturel de la vie sociale. Pour peu que cette thèse soit juste, elle placerait Adam Smith plus près de la tradition scolastique que des Lumières françaises quant à sa conception de la loi naturelle : loi de la nature sociale de l’homme, plutôt que loi de la nature physique de notre planète, à la manière des physiocrates français de la même époque. Du coup, la main invisible, cette Providence anonyme où certains chercheurs contemporains ont cru reconnaître le reflet sécularisé de la Providence chrétienne, n’est plus cette mécanique déterministe, sorte de ruse de la raison avant la lettre, qui agit contre la volonté humaine, mais une configuration politique. C’est une hypothèse que les libéraux intelligents, à la suite de Bernard Mandeville, avaient laissée ouverte dès le xviiie siècle.
Etienne Perrot
André Comte-Sponville, Le Capitalisme est-il moral ? Albin Michel, 2004, 234 pages, 15,90 €
Avec la clarté pédagogique qui avait fait le succès de son Petit Traité des Grandes Vertus, et sur le ton du conférencier agréable à écouter, André Comte-Sponville relit en philosophe le problème central de la société moderne : le capitalisme est-il moral ? La réponse s’appuie à la fois sur la « distinction des ordres » chère à Blaise Pascal et sur une approche intelligente de L’Ethique de Spinoza. Cependant, Comte-Sponville déplace la trilogie pascalienne de la question du salut vers la question morale du « Que dois-je faire ? » Du coup, là où Pascal distinguait les sensations, la raison et la religion, Comte-Sponville place finalement le droit, la politique, la morale et l’éthique. Distinction pertinente sur le terrain où il se place, dans la mesure où il propose, « quitte à simplifier beaucoup, d’entendre par morale tout ce qu’on fait par devoir, et par éthique tout ce qu’on fait par amour » (p. 67) – ce qui lui permet d’honorer à sa façon les aspirations spirituelles de notre temps qui survivent sous les décombres du politique et de l’esthétisme. De Spinoza il garde l’idée d’une responsabilité sans culpabilité ; il échappe ainsi tant au juridisme qu’au moralisme. Il reconnaît au marché son efficacité (ce qu’il conviendrait de nuancer), reprend la distinction discutable entre économie de marché et société de marché, et l’utilise pour célébrer la gratuité qui forge les relations humaines sans s’apercevoir que la gratuité est intérieure à l’échange – comme l’avait déjà parfaitement bien vu Montesquieu. Il dit son mot sur tout, des SICAV aux intentions cachées des entrepreneurs qui embauchent, de la Sharia au prix de la baguette de pain. Au total, ce livre reflète assez bien les riches balbutiements d’une morale contemporaine à la recherche de son fondement.
Etienne Perrot
Patrick Fridenson, Bénédicte Reynaud (dir.), La France et le temps de travail (1814-2004), Odile Jacob, 2004, 240 pages, 23,90 €
L’histoire du temps de travail sur près de deux siècles en France aboutit, dans ce recueil d’articles, aux controverses actuelles sur l’impact des lois Aubry. A leur crédit est portée la création (au moins à court terme) de 300 000 emplois, mais au prix du renforcement des inégalités au travail parmi les salariés (dégradation des conditions de travail pour les ouvriers et employés, amélioration pour les techniciens et cadres). A moyen terme, cependant, leur évaluation est devenue délicate, voire impossible, car les mesures prises par le gouvernement Raffarin depuis 2002 ont transformé les règles du jeu. Avec ces difficultés d’ordre méthodologique, nul doute que la polémique se poursuivra ! Avant d’arriver à cette question d’actualité, le lecteur effectue un parcours instructif à travers le temps. Jérôme Bourdieu et Bénédicte Reynaud analysent, en particulier, le rôle tenu par la médecine dans la modification du cadre de travail durant la première moitié du xixe siècle : la sphère économique a été, à cette occasion, déplacée par un registre qui lui est étranger, mais qui est parvenu à s’exprimer selon des représentations que le monde économique pouvait reconnaître. Loin d’être un espace « à part », l’univers économique est alors entré dans une interaction avec d’autres dimensions de la vie sociale. N’est-ce pas là retrouver un enjeu du débat contemporain sur la réduction du temps de travail en France ?
Antoine Kerhuel
Jeannette Dussartre-Chartreux, Destins croisés, Vivre et militer à Limoges. Karthala, 2004, 472 pages
Vivre dans sa chair – la sienne et celle des autres – la misère, la pauvreté, la hantise du chômage, éprouver l’arrogance ou le mépris des puissants, partager le scandale de l’injustice et y puiser la volonté de se battre, avec l’espoir de construire un monde plus humain, tel est le destin ou la vocation de ceux qu’on appelle les militants de base, ces femmes et ces hommes ignorés, inconnus, qui ne sont pas avares de leur temps et sans lesquels les associations, les mouvements, les partis n’existeraient pas. En vérité, même si elle fut, dans les années quarante, l’une des dirigeantes nationales de la JOC, Jeannette Dussartre-Chartreux a toujours appartenu à ce peuple des humbles et des sans-grade à Limoges, la ville rouge, la Rome du socialisme. Et c’est ce qui fait l’originalité et l’intérêt rares de cette autobiographie. Voici donc la vie quotidienne d’une militante avec ses amis, ses rencontres, les réunions dans les cafés, les meetings dans une salle de cinéma, les manifestations, les grèves, les voyages ; bref, le travail obscur, patient, toujours recommencé d’une femme de conviction. Jeannette Dussartre vit avec passion la grande aventure des prêtres ouvriers ; et, après leur interdiction par le Vatican, elle choisit la CGT et le PC, le parti de ses frères en humanité. On a beaucoup glosé sur le fameux décret du Saint-Office condamnant la collaboration des catholiques avec les communistes. Ce que dit ce livre, c’est la douleur, l’incompréhension vécue par les militants ouvriers catholiques d’une ville où la solidarité la plus concrète dépassait souvent les idéologies. L’auteur n’est ni naïve, ni aveugle : elle sait le poids des appareils et les risques de manipulation ; mais, à la lire, on se dit que l’histoire laisse parfois échapper de ses filets la vie d’hommes et de femmes qui à la fois l’ont faite et subie : la France d’en bas, dira-t-on. Non, la France de la base est souvent plus proche de la vérité que la France d’en haut !
Claude Sales
 
Philosophie
 
 
Pierre Lévêque, Dans les pas des dieux grecs, Tallandier, 2003, 446 pages, 25 €
Le dernier livre de Pierre Lévêque est, dans ses premières pages, une excellente introduction synthétique à la religion grecque : son humanisme, l’anthropocentrisme de ses figures divines, la richesse et la diversité de ses mythes sont évoqués de façon vivante dans une langue claire et précise. Il s’agit également, pour ce grand spécialiste de l’Antiquité grecque, de proposer aux lecteurs une petite anthologie des textes grecs fondamentaux, ainsi que quelques pièces archéologiques maîtresses. En une soixantaine de pages introductives, Pierre Lévêque dresse ainsi un panorama des grandes phases de l’histoire grecque, de la Crète minoenne à l’âge d’or des cités, rendant accessible à des non-spécialistes le contexte historique nécessaire pour « comprendre et jouir » de la visite des sites archéologiques grecs. Car c’est au voyage qu’invite ce livre. Les uns après les autres, les sites de Cnossos, Mycènes, Sparte, Epidaure, Athènes (et bien d’autres encore) sont évoqués. Leur histoire, leurs mythes, leurs dieux tutélaires, leurs monuments sont décrits avec précision, souvent accompagnés de plans fort utiles pour faire revivre ce qui n’est plus, dans certains cas, qu’un champ de ruines. Toutefois, au delà de la précision archéologique, parfois un peu érudite, c’est le rapport du peuple grec à l’universel qui est mis en valeur. « Mais il est certain qu’il faut voyager. » Seul le lecteur obligé de voyager dans sa chambre pourra se sentir frustré d’une telle lecture. Guide indispensable, le dernier livre de Pierre Lévêque est un vibrant appel à « marcher dans les pas des dieux » à Delphes, à Olympie ou à Délos, et découvrir ainsi l’expérience grecque.
Maia Werth
Mireille Radas-Lebel, Philon d’Alexandrie, un penseur en diaspora, Fayard, 2003, 376 pages, 20 €
Dans la galerie des grands penseurs de l’Antiquité – et en particulier de ceux qui se trouvèrent à la fois à la jonction de deux époques et de plusieurs cultures –, on se doit de placer Philon d’Alexandrie, qui naquit autour de 20 avant notre ère et qui, juif éclairé, se trouva l’héritier des « Ecritures » en même temps qu’il appartenait à la culture hellénistique. Après avoir retracé l’itinéraire d’un autre juif au carrefour de cultures, Flavius Josèphe (Fayard, 1989), Mme Radas-Lebel offre aujourd’hui l’itinéraire de ce penseur dont l’œuvre fut sauvée, il faut le rappeler, par l’intérêt que le christianisme lui avait porté, en particulier à cause de sa théorisation de l’allégorie, qui fut le principe de lecture des Ecritures des Pères de l’Eglise puis des auteurs médiévaux sur une quinzaine de siècles. Sans doute ne sait-on pas grand-chose de la vie de ce juif pieux que fut Philon ; mais l’importance de son œuvre, et même de ce qui nous en reste (trente-six volumes dans la collection « Sources chrétiennes » aux éd. du Cerf), justifie amplement l’excellent travail de reconstitution, d’analyse et d’intelligence de cette œuvre. On sera particulièrement sensible aux mises en contexte du personnage et de sa philosophie, dans l’Alexandrie de l’époque mais aussi dans le judaïsme d’une diaspora souvent en difficulté, c’est-à-dire au temps d’une pax romana qui était loin de tout garantir, en matière de paix et de respect, à un judaïsme particulièrement vivant et si différent des repères religieux et politiques de l’Imperium. C’est peut-être dans cette remise en contexte que le travail de Mme Radas-Lebel est le plus intéressant, sans diminuer naturellement ce qu’elle nous permet d’apprendre de Philon lui-même, tant dans son œuvre que dans sa vie. Ce livre d’histoire sur un moment important de l’Antiquité concerne au plus haut point notre culture, à la fois « judéo-chrétienne » et gréco-latine d’« Occidentaux » méditerranéens et européens.
Pierre Gibert
Sôseki, Mon individualisme, Traduit du japonais et présenté par René de Ceccaty et Ryôji Nakamura. Rivages poche, 2004, 124 pages, 5,95 €
C’est le 25 novembre 1914 que Kinnosuké Natsumé (plus connu sous le nom de Sôseki) donne cette extraordinaire conférence à l’Ecole des Pairs à Tôkyô. Ecrivain alors au faîte de sa renommée (il meurt en 1916), il dut en reporter la tenue pour différentes raisons, qui font l’objet de longs préambules dans un lieu où il avait souhaité enseigner bien des années auparavant. De digression en digression, virevoltant entre excuses et humour, sérieux toujours, jamais lourd, toujours drôle, Sôseki s’achemine pas à pas vers son objet (présent dès les premiers mots) : « Quand on ne sait pas quelle direction prendre, il faut bien poursuivre jusqu’à ce qu’on se heurte à quelque chose. » Le bonheur réside dans le fait d’être soi, à condition de ne pas faire tort à autrui, de ne pas imposer ses privilèges. Etre soi est rare et difficile ; la liberté à l’égard du monde passe par une liberté par rapport à soi, que Sôseki découvre avec délices sous le mot d’autonomie. Se donner à soi-même ses propres lois et y obéir – sans toutefois faire « obstruction » à la liberté d’autrui –, telle est la leçon, toute de douceur, d’ironie, de souveraine indépendance, d’individualisme respectueux de l’inaliénable droit à l’existence d’autrui. Actuelles, éternelles démonstrations ! Comment ne pas préparer une conférence et simplement pouvoir dire ce qui compte et restera ? Magnifiques leçons de liberté, de tolérance, d’humanité, d’humour : cela ne pèse ni ne dure, allège, fait passer un trop court moment et instruit au plus profond. Où sont passés les maîtres qui « savent se moquer d’eux-mêmes », les seuls que nous devrions reconnaître ?
Francis Wybrands
Pierre Riffard, Les Philosophes : vie intime, PUF, coll. Perspectives critiques, 2004, 300 pages, 23 €
Dans « la galerie des héros qui pensent » (Hegel) – autrement dit celle des philosophes –, que vaut le point de vue de ceux que le même Hegel, reprenant Goethe, nommait les « valets de chambre » ? A regarder par le petit bout de la lorgnette, la vie des philosophes est certes médiocre. N’est pas Néron, Napoléon, Staline ou Hitler qui veut. Ils furent statistiquement (et les tableaux statistiques avec force virgules après l’unité abondent dans ce volume !) petits de taille, mélancoliques, orphelins souvent, désespérés, peu heureux en mariage (lorsqu’ils consentirent à se marier), contraints par les pouvoirs à des tâches peu enviables aux yeux de ceux qui caressent de plus viles ambitions, rarement écoutés, oubliés… Sombres portraits de gens moins qu’ordinaires. Mais ces personnes, pour échapper à leur milieu et à leurs conditions, se piquèrent de « penser » – comme si philosopher n’était que le substitut de tares psycho-sociologiques ! La « vie intime » des philosophes n’est rien d’autre que ce qu’ils livrèrent, au prix de leurs souffrances et limites, à la communauté de ceux qui eurent souci de vérité. Le reste n’est que mauvaise littérature, médiocre pamphlet animé par une haine omniprésente contre l’esprit et ceux qui luttèrent corps et âme pour lui. Cela ne pourra satisfaire que les convaincus, pour qui « la philosophie ne vaut pas une heure de peine » (ceux-là ne liront pas) ; les autres regretteront que l’industrie du papier imprimé se voie contrainte à de tels expédients. « En philosophie, ça craint ! », pour citer la dernière phrase du livre qui en donne le ton. L’esprit du temps sans âme et sans cœur, sans souci d’esprit, est trop bien servi par ce médiocre pamphlet. « Détournons le regard, que ceci soit notre seule négation ! » (Nietzsche).
Francis Wybrands
Bernard Grasset, Les Pensées de Pascal, Une interprétation de l’Ecriture. Kimé, 2003, 354 pages, 29 €
Comme son titre l’indique, ce livre s’appuie sur l’expérience personnelle de Pascal, fervent lecteur de l’Ecriture, pour montrer comment les Pensées sont tout entières une interprétation de la Bible : non seulement dans leurs parties les plus explicites (miracles et prophéties, rapport au peuple juif, traitement de la « figure »), mais là même, c’est-à-dire partout, où le mystère de Dieu éclaire la condition humaine et l’appelle à la conversion. Il s’agit d’une interprétation qui privilégie l’intériorité, la thématique du « voilé/ dévoilé », toujours à l’écoute d’un enseignement de charité qui la vérifie. Si l’auteur reconnaît les limites de cette exégèse, non « critique » (par rapport à celle qui se met en place à la même époque) et insuffisamment attentive à la prise en compte du facteur humain dans la rédaction du texte sacré, il lui reconnaît fondamentalement « son aptitude à demeurer à la racine, au centre des significations » (317). Telle est sa force, que le livre met en valeur.
Henri Laux
Michela Marzano, La Pornographie ou l’épuisement du désir, Buchet Chastel, 2003, 296 pages, 20 €
La pornographie se développe en France avec des romans (comme celui de Catherine Millet), mais surtout avec le visuel : celui de la télévision (la plupart des garçons, avant même l’adolescence, regardent des pornos), celui du cinéma (par exemple, les films inspirés par C. Breillat ou Ovidie), et enfin celui des affiches publicitaires qui attirent le regard sur un objet à vendre en l’accompagnant d’une image de femme à moitié nue. Ce livre présente la pornographie comme étant le contraire de l’érotique. En effet, elle produit de l’obscène en réduisant le corps à corps à de l’automatique totalement désubjectivé et dépouillé de toute individualité. Ce qui est montré se suffit à lui-même et n’éveille aucun désir d’un au-delà du visible. Or, ce livre expose admirablement que l’érotique est tout au contraire l’art d’éveiller par l’esthétique le désir du sujet regardant le corps de l’autre : désir concernant le mystère, l’inconnu, l’invisible, que ce corps à la fois cache et révèle. Les artistes le savent bien : le désir du sujet est le désir de l’autre (génitif, objectif et subjectif). La Vénus de Botticelli est le signe d’une intimité que le peintre montre et protège à la fois. Il en est de même pour Picasso et pour les vrais artistes depuis toujours. Mais cette éthique-là ne leur est pas réservée. C’est pourquoi ce livre concerne la relation amoureuse et sexuelle de la conjugalité elle-même.
Philippe Julien
Jean-Clet Martin, 100 mots pour jouir de l’érotisme, Les Empêcheurs de penser en rond, 2004, 316 pages, 18 €
Ce titre un rien racoleur est d’un philosophe qui, comme beaucoup aujourd’hui, s’intéresse à la sensualité. Un lexique est un chemin, une méthode, qui serpente entre des mots. On y découvre des noms propres ou leurs composés : aphrodisiaque (« Aphrodite est la résine des choses… »), Apollon, Don Juan, Eros, Mille et Une Nuits (« signe de la multiplication infinie »), sadisme… Des mots propres, en conformité avec le titre du livre : attraction, baiser, clin d’œil, corps, désir, fantasme, fétiche, interdit, jambes, nu, passion, seins… Un peu de théologie, jamais éloignée de l’extase et du doute : âme, béatitude, Dieu (Il « crée avec l’innocence de l’enfant qui joue »), monachisme. Et puis ces mots ambigus, en attente de sens (de signification comme de sensitivité) : affiche, bain, body, conte, déshabillé (le « paradoxe » du vêtement), fourrure, guêpière, masque, parfum, séduction, tendresse… Tout ce qu’il y a, quant à l’érotisme, de vaniteux et de prodigue, de fierté et de honte, de volupté et de déception, de conquête vaine, d’ardeur et de dépit, de « cristallisation déformant la structure du visible » et de libertinage en colère contre Dieu, tout est concentré dans les cent mots d’un livre qui se présente comme une esthétique de la sensation – c’est un pléonasme étymologique – conduisant des basses alcôves aux promesses les plus rares.
Pierre Mayol
Julia Kristeva, Le Génie féminin, 2 : Mélanie Klein. Folio/essais, n° 433, 2003, 448 pages
On connaît le projet de Julia Kristeva : manifester le génie de trois grandes figures féminines qui, au cours du siècle dernier, ont construit une œuvre à laquelle elles ont consacré leur vie, leur intelligence et leur créativité. Après Hannah Arendt, « la vie », avant Colette, « les mots », voici que paraît en folio Mélanie Klein, « la folie ». Il ne s’agit pas, à proprement parler, d’une biographie, mais de l’itinéraire intellectuel d’une psychanalyste novatrice. L’auteur ne s’attarde pas sur les relations passionnées de Mélanie Klein avec sa fille Melitta, ni sur ses démêlés avec Anna Freud nous renvoyant, si besoin est, à celle, très complète que lui a consacré Phyllis Grosskurth (Mélanie Klein, son monde et son œuvre, PUF, 1990, 676 p.). S’étayant sans cesse sur son expérience clinique auprès d’enfants en bas âge, Mélanie Klein affirme que le bébé est, dès la naissance, dans une relation d’objet à la mère, en proie à de violents fantasmes sadiques et à des angoisses destructrices. Elle invente ainsi la notion de position paranoïde/skizoïde, à laquelle succède normalement la position dépressive, phase durant laquelle l’enfant vit un véritable deuil qui lui permet de faire la distinction entre ses fantasmes, ses désirs et la réalité extérieure. Merci à Julia Kristeva de rappeler, à ce propos, le beau mot de Proust : « Les idées sont des succédanés des chagrins. » Au fil des pages, on participe à l’élaboration de la pensée de Mélanie Klein, qui, tout en trouvant son origine dans le freudisme, prend ses distances avec lui. Elle a ainsi révolutionné la pensée du maître sur des points aussi importants que la relation archaïque à la mère, le rôle prédominant de celle-ci, le complexe d’Œdipe, la psychanalyse d’enfant dont elle est la véritable fondatrice, s’opposant à la vision pédagogique d’Anna Freud. Là où la réflexion de Julia Kristeva est passionnante, c’est lorsqu’elle fait apparaître le rôle de Mélanie Klein dans les questions qui aujourd’hui nous préoccupent : ainsi, le féminin dans l’homme, l’implication du thérapeute et le rôle du contre-transfert, enfin et surtout le lien entre la capacité de penser, d’innover, de créer, et celle de se déprendre du maternel, d’opérer ce nécessaire matricide mis en exergue comme sous-titre du livre : « Le matricide comme douleur et comme créativité. » Voici un beau texte consacré à l’« éclaireuse qui revient d’un voyage au bout de la nuit ».
Cécile Sales
Jean-Michel Poffet, Heureux l’homme, La sagesse chrétienne à l’école du « Psaume 1 ». Cerf, coll. Epiphanie, 2003, 108 pages, 14 €
A qui veut se mettre à l’école spirituelle du psautier et, pour ce faire, commencer par le commencement, on ne saurait trop recommander ce livre, modeste dans ses dimensions, riche dans son contenu. Ce Psaume 1, qui donc ouvre le recueil des 150 du psautier, est traditionnellement catégorisé « psaume de sagesse ». Dans un va-et-vient continu à l’intérieur des Ecritures, Ancien et Nouveau Testaments, comme chez les Pères de l’Eglise, le directeur actuel de l’Ecole biblique et archéologique de Jérusalem confirme en quelque sorte cette dimension « sapientielle » pour inviter le chrétien à se mettre à l’école d’un psaume dont il dévoile magnifiquement la richesse. Un livre de spiritualité qui peut nourrir la méditation et la prière en forçant le lecteur à une attention particulière à chaque terme du psaume. Une suggestion : comme, dès le chapitre 1, le P. Poffet passe spontanément du « heureux l’homme », qui ouvre la version de la Bible de Jérusalem qu’il utilise, au « souhait de bonheur », il est loisible d’utiliser la remarquable traduction de ce Psaume 1 par Olivier Cadiot et Marc Sevin, qui s’ouvre justement par le mot « bonheur » (Psaumes, Bayard, 2002, p. 8) : la vigueur poétique du texte correspond bien au commentaire du P. Poffet.
Pierre Gibert
 
Questions religieuses
 
 
Pierre Deberge, Saint Pierre, Ed. de l’Atelier, coll. Tout simplement, 2003, 156 pages, 15 €
Par delà quelques « images » ou « souvenirs » plus ou moins convenus – Prince des Apôtres, triple reniement du Christ lors de la Passion, et même l’édifiant Quo vadis ? d’un roman fameux et oublié –, la figure de Pierre s’avère plutôt complexe, non seulement d’un point de vue psychologique, mais aussi du point de vue des traditions. Or, en retenant et en organisant celles-ci de façons différentes, les évangélistes et l’auteur des Actes des Apôtres ont fourni un portrait qu’on se retient de comparer à un tableau à la Picasso, préférable en tout cas à une image saint-sulpicienne – ce qui, en l’occurrence, serait plutôt flatteur pour le personnage. Afin de nous aider à y voir plus clair, l’actuel doyen de la Faculté de théologie de Toulouse donne un ouvrage d’excellente exégèse. L’analyse des textes du Nouveau Testament et surtout la mise en valeur de la particularité de chacun d’eux lui permettent de faire ressortir les différences d’approche du personnage par les évangélistes. Au terme, la figure de Pierre apparaît mieux sans doute, mais dans ses contrastes respectés. Rédigé dans un style toujours clair, sans faillir à l’exigence de l’analyse et de la réflexion, selon la tradition de la collection où il est publié, cet ouvrage a le mérite de présenter une synthèse intelligente et sûre à propos d’un personnage relativement peu étudié, sinon vraiment compris.
Pierre Gibert
Michel Remaud, Evangile et tradition rabbinique, Lessius, coll. Le Livre et le rouleau 16, Bruxelles, 2003, 214 pages, 24 €
Si les citations des Ecritures (ou de « l’Ecriture », ou encore de « Moïse et les Prophètes ») émaillent les textes du Nouveau Testament, elles n’en sont pas en général tirées de la seule ou totale initiative de ceux qui les font. Ce sont des phrases, des expressions ou des allusions déjà utilisées ou pratiquées dans la tradition juive contemporaine, ce qui les rendait encore plus parlantes aux auditeurs du Christ puis des Apôtres, comme aux lecteurs juifs de ces premiers écrits chrétiens. L’ouvrage de M. Remaud, directeur de l’Institut Albert-de-Courtray à Jérusalem, présente ce « maillon indispensable » de la tradition juive dans l’utilisation des Ecritures, soit pour en reproduire les interprétations, traditionnelles justement, soit pour les adapter, soit parfois pour marquer des distances. Dans tous les cas, il y a une continuité et donc une intelligence de fond qui ne peuvent être ignorées lorsqu’on veut saisir pleinement ce jeu de citations. L’auteur donne une série d’exemples importants, mais surtout les présente et les explique dans un langage clair, les rendant à notre culture, de laquelle les pratiques juives du commentaire des Ecritures sont si éloignées. Pareil ouvrage est indispensable dans une étude sérieuse des textes du Nouveau Testament.
Pierre Gibert
Michel Sales, L’Etre humain et la connaissance naturelle qu’il a de Dieu dans la pensée du père Henri de Lubac, Parole et Silence, 2003, 138 pages, 15 €
Disciple fervent du cardinal de Lubac, le père Michel Sales avait publié il y a trente ans, en allemand, avec l’aide du père Urs von Balthasar, un essai incisif et délié sur la connaissance de Dieu d’après les textes classiques De la connaissance de Dieu et Sur les chemins de Dieu. Voici éditée maintenant la version originale, précieuse aux étudiants et séminaristes. La théologie naturelle de H. de Lubac fait fond sur deux présupposés irréfutables : le desiderium naturale de l’esprit humain et l’idée de Dieu, ressort de l’argument ontologique. Cette idée de Dieu issue de nulle part, inengendrée, indéracinable, indestructible, est le nerf des preuves. Peut-être Michel Sales n’y insiste-t-il pas suffisamment, mais son fidèle commentaire, bien articulé, est une impeccable introduction à la pensée du maître de Fourvière.
Xavier Tilliette
Guy Coq, Paroles pour le Christ, Paroles pour l’Eglise, Parole et Silence, 2003, 284 pages, 15 €
Deux préoccupations animent Guy Coq dans les articles ici réunis : d’une part, il médite sur l’expérience de la foi chrétienne – souvent adressées à ceux qui ne la partagent pas, ces paroles sont toujours très intériorisées ; d’autre part, l’Eglise questionne l’auteur. Guy Coq est habité par l’interrogation : pourquoi l’Eglise, porteuse de l’Evangile, apparaît-elle souvent comme un obstacle, plutôt que comme une médiation vers la lumière ? Déclinés au gré de sujets assez différents, ces thèmes donnent une forte unité à l’ensemble. J’ai été particulièrement sensible à l’hommage rendu au Pape à la faveur de son voyage à Reims (p. 49-63), au plaidoyer pour la philosophie morale (« Le mal, le péché, tache aveugle des philosophes » – p. 115-152) et au dialogue avec Albert Memmi (p. 163-202). Partout, une personnalité s’exprime ; un chrétien philosophe, un pédagogue ouvert (sans idolâtrie) sur la culture d’aujourd’hui, dit comment il conquiert la liberté de penser et de croire. Il est ainsi immense porteur d’espérance pour une humanité toujours en recherche.
Jean-Marie Glé
Marie-Amélie Le Bourgeois, Les Ursulines d’Anne de Xainctonge (1606), Contribution à l’histoire des communautés religieuses féminines sans clôture. C.E.R.C.O.R/Université de Saint-Etienne, 2003, 448 pages, 42 €
Se réclamant, elle aussi, du vaste manteau de sainte Ursule (mais à ne pas confondre avec les Ursulines de l’Union romaine ou « Grandes Ursulines »), la Compagnie de sainte Ursule d’Anne de Xainctonge, présente aujourd’hui en France par les instituts de Tours et de Dôle, se signale par l’originalité de ses origines. La fondatrice réussit en effet là où échouèrent, à la même époque, François de Sales et d’autres : créer une congrégation religieuse féminine sans clôture, ce que venait d’interdire le concile de Trente. De puissants motifs apostoliques et spirituels animaient les fondatrices, désireuses de travailler à l’instruction des filles et de bénéficier, à cette fin, d’une « liberté de sortir », à la manière des jésuites qui étaient leur modèle avoué. L’enjeu était de taille pour l’avenir de la vie religieuse féminine, pour la place de la femme dans la vie ecclésiale en pleine transformation et dans la société. Mais la question de la clôture était aussi liée à la question des héritages. En historienne patentée, l’auteur excelle à faire valoir les implications économiques, juridiques et religieuses du combat que menèrent les fondatrices ; elle éclaire, sur textes, les motifs de leur opiniâtreté, finalement récompensée par une solution canonique ingénieuse.
Dominique Salin
Jean-Dominique Durand (dir.), Quelle laïcité en Europe ?, Institut d’Histoire du Christianisme, Chrétiens et Sociétés, Documents et mémoires n° 2, Lyon, 2004, 158 pages, 18 €
Cet ouvrage est le fruit d’un colloque organisé à Rome en 2002 dans le cadre du Centre culturel Saint-Louis de France. Ce recueil d’une douzaine d’articles d’experts aborde la question laïque en Europe dans toutes ses dimensions : historique, philosophique, juridique, politique et culturelle. L’ouvrage traite de questions aussi diverses que « La laïcité dans la culture italienne », « Laïcité et bioéthique », « La laïcité dans le droit européen », « La loi de 1905 est-elle dépassée ? »… La question de la laïcité et la place des religions dans la société et par rapport à l’Etat ne sont pas uniquement des préoccupations françaises, elles concernent aussi l’Union européenne. Ces contributions permettent de prendre du recul. Elles apportent quelques éclairages nécessaires pour éviter les confusions.
Antoine Flandrin
Rectificatif: Dans le compte rendu de deux textes de Maître Eckhart publié dans le numéro d’avril 2004, p. 573, il fallait lire: « les traductions de Ancelet-Hustache, Libera, Jarczyk/Labarrière ».
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