Etudes
S.E.R.

I.S.B.N.sans
140 pages

p. 832 à 845
doi: en cours

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Carnets d'Études : Livres

Tome 400 2004/6

Spécificités de la philosophie chinoise [yy*]

Voici la première traduction en langue occidentale d’un livre de Mou Zongsan (1909-1995), un des principaux penseurs confucéens du xxe siècle. Ce livre, paru en 1974, rassemble dix conférences données l’année précédente à l’Université de Hong Kong : dix conférences pour rappeler aux Chinois que la Chine a une philosophie.
Ce n’est pas la première fois qu’un penseur chinois au xxe siècle se lance dans une défense et illustration du passé philosophique de la Chine. La question est donc : Mou Zongsan dit-il du nouveau ? Ou n’est-il qu’un de ces culturalistes attardés qu’accusait alors Yin Haiguang de « dissoudre les catégories kantiennes pour reconstruire les impératifs confucéens » et de « chercher une porte de sortie pour la culture chinoise dans la philosophie hégélienne » ?
Au moins, il y a déjà une nouveauté : c’est la situation de la culture chinoise en 1973. Alors que dans les années 20 à 40, avec Liang Shuming, Xiong Shili, Feng Youlan, le débat sur la tradition chinoise était un débat d’actualité lourd d’enjeux socio-politiques, en 1973 tout donne à penser que la partie est perdue et que le confucianisme n’appartient plus qu’au musée universel des antiquités. En effet, en Chine continentale, c’est la Révolution culturelle ; quant aux Chinois de Hong Kong, où Mou Zongsan s’est réfugié en 1949, ils semblent avoir de leur plein gré abandonné leur tradition au profit d’une culture « coloniale » dont il a horreur.
Est nouveau aussi l’itinéraire dramatique d’un homme qui aura toujours vécu douloureusement, comme nous le fait découvrir la remarquable biographie intellectuelle, longue de 56 pages, que lui consacre Joël Thoraval. Après la « solitude affective » de son enfance, il entre à l’Université, et là ce sera une plongée « largement solitaire » dans B. Russell, Whitehead et le Wittgenstein du Tractatus. En 1932, cette solitude est illuminée par la rencontre avec le grand Xiong Shili : c’est la découverte d’un confucianisme qui exige une adhésion quasi religieuse et que domine la figure de Wang Yangming (1472-1529). Suivent les errances du temps de guerre, les essais d’engagement politique, finalement l’exil en 1949 et la chute libre dans la déchéance physique et morale : « Il n’y a plus de réalité. Il n’y a plus rien. » Dans ce désarroi, Mou Zongsan se lance à corps perdu dans l’aventure spéculative : « Au sein de ma propre existence solitaire et sèche, je ne saurais approcher cette vie que dans le domaine de l’abstraction. » Hegel, donc, Kant surtout dont il traduira les trois Critiques, et aussi les grandes écoles du bouddhisme chinois : en tout cela, cet homme qui n’a jamais vécu hors de Chine tente d’« instituer entre Chine et Occident un espace commun d’intercompréhension et d’évaluation » (p. 56). Il en sort une œuvre considérable, « abrupte et presque héroïque dans son déploiement solitaire », une authentique réinvention du confucianisme pour les uns, mais, pour certains, tels Fu Weixun, une rhapsodie de méprises et sur la philosophie kantienne et sur la transmutation philosophique des notions religieuses du bouddhisme.
Egalement nouvelle, enfin, est l’attention soutenue portée au christianisme dans ces dix conférences. Les prédécesseurs de Mou Zongsan avaient bien perçu le rôle « philosophique » joué par le christianisme en Europe, et une équivalence entre « aller à l’Eglise » en Occident et « philosopher » en Chine, mais ils n’avaient pas jugé utile de s’informer sur la Bible, et encore moins sur la théologie. Mou Zongsan, lui, monte au créneau, expliquant qu’à la différence des « valeurs universelles » que sont la science et la démocratie, le christianisme constitue l’essence même de l’Occident ; seule une Chine christianisée serait véritablement « occidentalisée ». Citant les Evangiles et La Philosophie de la religion de Hegel, Mou Zongsan insère donc une intrigue théologique dans le discours confucéen. Ainsi, « le concept de Rédemption correspond à la notion chinoise d’Eveil ou d’Illumination », mais, en régime chrétien il n’est pas possible que la nature divine « soit constitutive de notre propre subjectivité » (p. 105). Le christianisme ne peut pas non plus « articuler une moralité éthique, mais seulement des notions morales purement religieuses » (p. 144). Par ailleurs, « l’explication que Hegel donne de la notion de Trinité peut être utilisée pour relire le développement de la pensée confucéenne ». Quant à l’idée de Révélation divine, elle n’est pas « totalement absente » en Chine ; mais « elle n’a pas, comme ce fut le cas dans le christianisme, évolué vers une doctrine établissant fermement la notion d’Incarnation et de Fils unique de Dieu » (p. 230).
Une fois tout cela dit, la question revient de plus belle : Mou Zongsan dit-il quelque chose ? Et a-t-il quelque chose à dire à d’autres interlocuteurs que ses auditeurs chinois de 1973 ? Je pense que « oui », et que tradition chinoise et tradition occidentale représentent deux manières de gérer la relation transcendance/immanence. L’Occident pose Dieu comme extériorité, un Dieu qui dicte des commandements sans dire comment ces derniers correspondent à la nature foncière de l’homme. La Chine, elle, se concentre sur cette nature, sur l’homme. Bref, si pour le chrétien il s’agit de faire la volonté de Dieu, avec l’aide de sa grâce, le confucéen travaille à laisser s’épanouir sa nature foncière, et c’est au cours de cet effort de sincérité totale qu’il s’ouvre à la transcendance du Mandat Céleste. Ainsi, « les Confucéens ne prennent pas pour point de départ Dieu pour tenter ensuite d’expliquer ce qu’est la volonté divine. Ils mettent plutôt l’accent sur la manière dont l’homme peut réaliser en soi la volonté de Dieu ou de la Voie Céleste. » Bref, « ce confucianisme ne s’est pas coupé du Ciel […]. Il a mis l’accent sur la façon dont on peut incorporer la Voie du Ciel à travers une prise de conscience » (p. 223-224).
En 1973, Mou Zongsan n’était guère prêt à dialoguer même avec les plus ouverts des théologiens chinois – ces Chinois « occidentalisés » par excellence, dont il voyait qu’ils ignoraient tout de la tradition. Mais, de nos jours, ses propos, comme ceux des autres penseurs chinois non marxistes du xxe siècle, sont susceptibles de toutes sortes de re-lecture, par les intellectuels en quête de sens et qui s’interrogent sur nos traditions respectives. Dans ce nouveau contexte, le texte de Mou Zongsan semble aussi croiser des propos théologiques comme ceux du cardinal Christoph Schönborn qui, interviewé sur les tensions parmi les évêques de langue allemande, identifie deux positions, dont il se hâte de souligner qu’elles sont complémentaires : « Partons-nous de la présentation de la révélation chrétienne, ou partons-nous du cœur humain qui aspire à du sens – le sens de la vie […] et qui désire la venue de Dieu ? » (The Tablet, 17 avril, 2004). C’est là la question même de Mou Zongsan tout au long de ses dix conférences. C’est aussi le débat lancé en Chine par les « chrétiens culturels » : la tradition confucéenne, qui « part du cœur humain » sans clairement affirmer la transcendance, est-elle à même de garantir le sens moral et les droits de la personne dans la société chinoise d’aujourd’hui ?
Un grand merci aux deux traducteurs, Ivan Kamenarović et Jean-Claude Pastor, pour nous permettre d’entendre un grand penseur chinois parler aux siens de ces enjeux majeurs de notre commune humanité. Certes, à se savoir une voix qui crie dans le désert, Mou Zongsan peut irriter. Et cette voix est-elle encore celle de Wang Yangming ? Cette question aussi doit être posée ; mais tous ceux qui s’aventurent dans la rencontre des cultures et le dialogue interreligieux auront beaucoup à apprendre au contact de cette voix impétueuse aux prises avec l’altérité : la nôtre et la sienne.
Michel Masson s.j.

La conversion de Maurice Blanchot

« Dans l’œuvre l’homme parle, mais l’œuvre donne voix, en l’homme, à ce qui ne parle pas. »
Maurice Blanchot, L’Espace littéraire
Avec la mort tout devient simple ! Jamais adage ne fut plus amplement vérifié. A l’occasion du premier anniversaire de la disparition de Maurice Blanchot, peut-être le temps est-il venu de faire le point.
Rappelons, pour commencer, les faits. Maurice Blanchot est attaqué avec constance en raison de son indéniable engagement politique à la droite de la droite dans les années 30 ; par ailleurs, son œuvre, qui porte haut « la mort », est régulièrement accusée de se complaire dans le nihilisme et « la nécrophilie [1] ». Ce que récusent, arguments à l’appui, les plus fervents lecteurs de l’œuvre ! Vaine querelle, dira-t-on, si elle ne concernait l’un des penseurs et écrivains majeurs du xxe siècle, puisqu’au moins sur ce point les opinions convergent.
Les années 30 révèlent toute la complexité d’un jeune homme qui se cherche. Il y eut, c’est vrai, la radicalité de l’avant-guerre, le risque pris de préférer le chaos et ses promesses mythiques aux désordres d’une époque qui touchait à la fin du monde. Partant de là, des mots d’ordre à l’emporte-pièce, pour prouver qu’on saurait, comme cela, trouver à qui parler… Les textes publiés par Blanchot dans les journaux d’une droite extrême, quoique clairement antinazie [2], livrent les éléments d’une véritable guerre intérieure où ses démons l’emportent. De droite, fasciné par la mort, appelé par le néant : de telles affirmations sont justes, même si, durant ces années-là, quelqu’un en lui le porte aussi vers de tout autres lieux. On en trouvera mille signes dans la vie comme dans l’œuvre : proximité fraternelle avec Levinas ; dans la foulée, une ouverture toute juive de la pensée de l’être à la question de l’autre. Une telle inspiration imprègne d’ailleurs les premiers récits de l’écrivain.
On connaît mieux l’œuvre de l’après-guerre, les livres marquants comme L’Arrêt de mort (1948) ou L’Espace littéraire (1955). Des récits aux essais, une lecture attentive révèle une absolue nécessité d’avancer dans la nuit.
« S’affirmer ce n’est pas nécessairement mettre plus de “Je” dans le monde, c’est aussi chercher à ne mettre personne là où il y a “Je” », écrit Blanchot en 1947. Une interprétation rapide trouvera la confirmation attendue d’un nihilisme qui semble s’afficher. Mais, au delà des apparences, on retiendra aussi la volonté de s’affirmer que manifeste l’auteur. « Je suis à la recherche d’un homme que je ne connais pas, qui jamais ne fut tant moi-même que depuis que je le cherche », ces mots d’Edmond Jabès prolongent le propos de Blanchot. L’affirmation qu’il revendique traduit ce rendez-vous qu’a l’homme avec lui-même. Personne, ce n’est alors personne d’identifiable ; mais c’est aussi l’être fantomatique, entièrement absorbé par sa tâche, qui apparaît quand « je me livre à l’inconnu que je suis… ».
Ainsi, lorsque l’on cherche dans la nuit du temps, ce n’est pas l’homme qui donne son sens à l’œuvre, mais l’œuvre qui donne sa vie à l’homme. D’où cette fatale affirmation de soi en écrivain ; d’où ce oui à la vie, la vie qu’il doit à la littérature !
Comme nous le montre sa biographie, Maurice Blanchot lui-même s’est battu toute sa vie avec cette force vitale qui le dépasse, pour accepter, tant bien que mal, une telle idée de la vie, sa vie. Et si l’on cherche la vérité d’un homme, c’est à la vérité de cet homme-là, qui se trouve dans son œuvre, que l’on doit s’attacher, sans autre forme de préjugés.
Dans une telle perspective, la position de Blanchot est parfaitement lisible : pour vivre sa vie de tous les jours, il doit d’abord prendre cela en compte, que son être profond le porte vers la mort. Les faits sont là. Comment nier, alors, que Maurice Blanchot a infléchi sa réflexion dans le sens de son désir ? Mais quand sa vie l’emporte, l’écriture et les livres sont le lieu d’élection d’une vie peut-être pas vécue au sens trivial du terme, mais autrement vivante et qui engage, au delà de son être, la force de l’esprit [3]. La leçon de ses livres est alors éclatante : écrire, c’est endurer le partage ; c’est mettre sa vie en jeu et écrire, pour la vivre, cette vie qui se conçoit à l’intérieur de l’homme mais s’ouvre à l’infini… Quoi de mortifère dans cette façon de vivre en écrivant sa vie, où se rejoignent tous les grands noms de la littérature moderne : Rimbaud, Kafka, Proust ou Virginia Woolf… ?
Pour mieux comprendre une telle évolution et le retour sur soi d’un homme, on situera en 1944 cette véritable insurrection de la vie. Il y eut, certes, d’abord, le temps de la guerre. Ce fut le moment du vrai courage et de l’action, des faits et gestes, des preuves données. Cela consista à sauver, au péril de sa propre vie, ceux – juifs en tout premier lieu – que cette guerre-là vouait au fin fond de la barbarie. Il y eut surtout la fin de la guerre…
Un court récit autobiographique, L’Instant de ma mort (1994), éclaire le singulier destin de l’homme. Rappelons-en l’essentiel : mi-44, les troupes nazies sur le qui-vive, une attitude du narrateur considérée comme arrogante et qui entraîne son immédiate condamnation à mort. Le « bruit considérable d’une proche bataille », menée par les camarades du maquis, éloigne le lieutenant nazi. L’un des hommes du peloton d’exécution – en fait composé d’étrangers (les Russes de l’armée Vlassov) – profite de l’occasion pour « lui faire signe de disparaître »…
On l’imagine, après une telle épreuve, Maurice Blanchot ne sera plus le même homme. Quelques rares notations évoquent ainsi la façon dont l’homme a vécu la scène : « peut-être l’extase », « une sorte de béatitude », la « voix ferme » de l’autre – un Russe ! – qui lui indique la seule issue possible… Autant de signes qui ne trompent pas ; tout donne à croire qu’il s’agit bien d’une scène de conversion. Une conversion due à ces circonstances exceptionnelles : ce n’est pas tous les jours qu’on voit la mort en face. Qui s’étonnera, alors, qu’un lent mouvement entamé depuis toujours prenne corps en une seconde ? Une scène de conversion où l’ange finit par vaincre ses démons, où le fantôme défait le spectre de la mort, où l’événement de la vie l’emporte sur le non-événement de la mort [4] ! Le livre s’arrête sur ce tournant de la vie. Une dernière page évoque un épisode de l’après-guerre ; elle montre combien la transparence de l’écrivain s’impose aux dures réalités du monde quand – et c’est cela la conversion – la voix de l’Autre s’impose en moi, comme moi, comme part de moi qui n’est sûrement pas moi, mais qui résonne profondément en moi et qui, pour cela même, s’accorde à qui je suis.
Alors Blanchot, l’instant de la mort, sa mort ? Quelqu’un est mort en lui ; il portera aussi jusqu’à son dernier souffle le poids de cette mort-là ! L’homme éprouvera encore cet indéniable appel du vide, cette source d’inspiration qu’un texte très instructif fait remonter à la plus tendre enfance [5]. Cela est vrai, tout cela lui appartient.
Mais si l’on parle de l’écrivain de l’après-guerre, du créateur qui voit ainsi le jour, qui pourra sérieusement dénoncer son nihilisme, son penchant pour la mort ? Toute l’œuvre le contredit : et les récits qui sont le lieu béni où le créateur apprend à vivre avec ses créatures, et les essais où le créateur poursuit son œuvre, exalte la création de l’autre, rencontre cet écrivain qu’il est tel qu’en lui-même. Seul cet homme-là répond de ce qu’il pense. Qu’on lise Blanchot, ce Blanchot-là, comme il se doit, on y verra la création en actes : une création qui part de rien – c’est sa liberté même – pour remonter aux sources de la vie ; une création qui, loin de sanctifier le rien, décrit avec bonheur d’autres matins du monde. Qu’on se laisse porter par cette parole qui garde l’espérance. On mesurera alors la façon exemplaire dont son message nous parle, s’adresse à l’étranger que nous sommes au fond de nous-mêmes, nous offre de le suivre.
Didier Cahen

Andréi Makine : la belle langue de France

Makine est entré sur la scène de l’édition en 1995 avec un beau doublé : son Testament français [6], roman d’apprentissage largement autobiographique, a reçu le Goncourt et le Médicis. Depuis, tous ses romans emportent un succès de librairie considérable, au point que La Femme qui attendait [7] portait à sa sortie sur la jaquette le seul nom de l’auteur. Makine serait-il déjà un classique ? Ses débuts éditoriaux ne promettaient rien de tel : c’est par une supercherie révélatrice qu’une maison d’édition se laissa convaincre de publier ses premiers romans. Makine écrivait déjà en français, mais présenta les textes comme traduits du russe… Déjà le précédait, bien malgré lui, le charme qui entoure dans l’imagerie française la figure de « l’auteur-émigrant-russe [8] », selon sa propre expression. Ce mythe encore vivace est certainement partie intégrante de son succès, mais n’empêche pas les lecteurs attentifs de percevoir derrière le stéréotype la complexité du « pénible entre-deux-mondes » où évoluent sa vie et son œuvre. Il a su en effet faire naître de sa « malédiction franco-russe » un « entre-deux-langues » qui lui est propre, exploré et magnifié dans Le Testament français, véritable roman de la genèse littéraire de son œuvre.
La saveur particulière de son style y apparaît comme le produit de la greffe de sa sensibilité française sur un corps russe qui la rejette parfois. Il ne s’agit donc pas seulement de l’intégration réussie de tout un imaginaire français, qui se mêle à l’infini des steppes, aux isbas, aux appartements communautaires moscovites pour créer un monde ni trop familier, ni trop étranger pour des lecteurs français ; c’est, proprement, une refonte totale de soi dans le moule exigeant d’une langue étrangère devenue matricielle. De manière programmatique, le narrateur du Testament Français affirme : « Je voulais que la France greffée dans mon cœur, étudiée, explorée, apprise, fasse de moi un homme nouveau [9] » ; cette identité nouvelle est indissociable d’une vocation d’écrivain, dans le double sens d’homme universel et d’artisan de la langue.
Là encore, Makine prend par les sentiments le lecteur français nostalgique des beautés négligées de sa propre langue, en forgeant avec rigueur un style scrupuleux qui ne laisse rien au hasard – mais qui ne se prive pas d’effets lyriques –, au rythme impeccable, aux images pesées : « Le temps de Mirnoïé, ce temps planant, suspendu, m’aspira peu à peu. Je me fondis dans l’insensible coulée de lumières d’automne, une durée qui n’avait d’autre but que l’or flétri des feuilles, que la fragile dentelle de givre, tôt le matin, sur la margelle d’un puits, que la chute d’une pomme, d’une branche nue, dans un silence si décanté qu’on entendait le froissement de l’herbe sous le fruit tombé [10]. »
Makine dit exécrer les « exercices vains de jongleurs de mots », et l’on sent bien sa volonté de ne pas écrire pour ne rien dire, de condenser l’essentiel dans l’éclat d’une formule. Trop peut-être pour que cela sonne absolument « français » ? Le génie du classicisme de notre langue n’est-il pas justement dans l’ultime travail d’allégement de la phrase, de l’image, de la maxime, qui masque sous la légèreté de la pointe la tension de l’effort ? L’écriture de Makine semble parfois, pour tout dire, se prendre au sérieux, et pèche par un souci didactique exagéré : effets d’annonce et retours en arrière appuyés, moments décisifs forcément pathétiques. Par contrecoup, l’analyse psychologique des personnages, surtout des femmes – réduites bien souvent au stéréotype usé de la femme saine, vigoureuse et docile au désir masculin –, est sacrifiée au profit d’une réflexion systématique sur les relations entre l’individu et les grands mouvements de l’histoire.
De fait, ce n’est pas ici qu’il faut chercher l’héritage d’une tradition française du roman d’analyse psychologique. Ces neuf romans sont plutôt autant d’esquisses d’une unique fresque de la Russie soviétique vue par Makine, dont les personnages à haute valeur symbolique marquent les étapes d’un parcours vers une vérité unique. Makine ne se plaît pas dans l’équivoque, et son écriture trahit le rêve qu’il puisse « y avoir dans cette vie une clef, un code pour exprimer, en un langage bref et univoque, toute la complexité de ses tentatives, si naturelles et douloureusement embrouillées, de vivre et d’aimer [11] ». Comment, autrement, « déchiffrer dans ce lot de hasards, heureux et pénibles [12] », le sens du destin de la Russie ?
Car, bien qu’écrits en français, ses romans sont tous portés par « le souffle pesant et fort de la vie russe – un étrange alliage de cruauté, d’attendrissement, d’ivresse, d’anarchie, de joie de vivre indicible, de larmes, d’esclavage consenti, d’entêtement obtus, de finesse inattendue… [13] ». La compassion et la pitié pour le peuple russe guident les récits de ces vies broyées par la guerre, la misère, le mensonge, la manipulation, la bêtise enfin. Makine n’a pas de mots assez durs pour dénoncer le régime soviétique, dont il met brillamment en scène les aberrations. Mais, par ailleurs – trait russe peut-être, ou distance prise par celui qui voit de loin –, l’amertume et la critique peuvent se retourner contre le fameux homo sovieticus, victime mais aussi coupable de sa résignation et de son « endurance face à l’absurde [14] ».
Sans conteste cependant, la grandeur épique porte plus haut le style de Makine que la rancœur. Ainsi, revenant de manière obsessionnelle d’un roman à l’autre, le début de la grande guerre patriotique contre les Allemands (mai 1941) fixe dans la vie de héros grandioses mais attachants ce moment décisif où la grande Histoire bouleverse et donne brutalement sens à la petite : ces jours de séparation dont on se rappelle tous les détails et qui scellent pour jamais le destin d’un individu et d’une famille.
Pris dans « la discrète mécanique qui met en branle tous les vrais drames de nos vies », broyés par elles sans perdre leur innocence, les personnages de Makine sont des icônes tragiques du xxe siècle. De manière radicale, le noir désenchantement de Requiem pour l’Est, excellent roman des coulisses de la Guerre Froide, fait du récit une apocalypse moderne qui laisse un goût de désastre universel. Ici, la désillusion, passage obligé de tout roman d’apprentissage (tous les romans de Makine n’en sont-ils pas, peu ou prou ?), devient la raison d’être et d’agir du héros, et le mène finalement à un désespoir mortel, au sens propre : « Il ne restait rien d’autre dans ma vie : cette dérision usée et la charpie de souvenirs inutiles [15]. » Même la France, représentée par des Parisiens snob et ridicules (des pages très réussies, comme prises sur le vif), les mêmes que Makine critique avec constance dans ses interviews, n’est plus la terre d’exil et de salut du Testament français.
Est-ce par un effet de contraste avec les meilleurs romans ? La Fille d’un héros de l’Union soviétique, La Terre et le Ciel de Jacques Dorme ou La Musique d’une vie, bien moins aboutis, lassent. Le ressassement des mêmes thèmes ferait presque peser sur ces œuvres le redoutable soupçon du procédé, et plus encore de la complaisance. On voudrait ne pas croire que Makine, qui tient à se montrer indemne des séductions de la gloire, volontiers moralisateur, ait pu céder à la facilité de jouer de son charme auprès d’un public acquis.
Heureusement, La Femme qui attendait renoue avec la qualité des deux romans primés. Ici, la chute des illusions cesse d’être une menace pour l’identité et apparaît comme une étape nécessaire vers la vérité. En effet, le narrateur décrit l’effacement successif des images fausses qu’il a construites autour d’une femme, la mystérieuse Véra, et ce refus des clichés lui est salutaire : il accepte l’impossibilité de dire une parole définitive sur cette femme. Véritable allégorie de la Russie, dont elle emprunte tour à tour tous les visages, cette dernière ne se laisse jamais vraiment comprendre.
Les beaux paysages de Sibérie et la complexité du personnage de Véra seraient-ils les artisans d’une réconciliation entre l’auteur et son sujet ? Dans le tableau de l’hiver qui clôt le roman tout en suggérant une renaissance possible, la langue française se plie avec bonheur à l’éloge de la Russie, comme si l’auteur avait, enfin, trouvé l’exacte distance qui lui permette d’exalter sereinement le mystère russe : « Nous vîmes que toute cette splendeur cuivrée des feuilles avait reproduit sur l’eau la marqueterie qui s’était défaite dans le ciel. L’eau noire, lisse, et cette incrustation rouge et or. Une mosaïque plus ample même et qui s’élargissait lentement sous la brise, devenant un dais renversé, prêt à recouvrir le lac tout entier. Le regard était entraîné par cette extension infinie. Une autre beauté se reformait, neuve et insolite, plus riche qu’avant, plus vivante après sa mort automnale [16]. »
Agnès Passot

Jeanne et les siens [yy**]

Sous ce titre sibyllin se cache une œuvre originale et attachante, imprévue aussi quand on découvre son auteur, Michel Winock. L’historien nous avait habitués aux grandes synthèses : on se souvient encore de l’Histoire politique de la revue « Esprit », 1930-1950 (Seuil, 1975) ou du Siècle des intellectuels (Seuil, 1997). Certes, entre ces grands travaux, celui-ci a souvent aimé raconter – qu’il s’agisse de La Chronique des années soixante (Le Monde/Seuil, 1987) ou, plus récemment, de La Belle époque : la France, de 1900 à 1914 (Perrin, 2002) –, mais il gardait toujours distance et retenue, y compris dans son Journal de la fin du siècle (1991). Ici, Michel Winock se livre sans réserve en évoquant son enfance et ses origines.
L’ouvrage commence par une mort dramatique, celle de son père, modeste receveur d’autobus de la région parisienne, le 6 juin 1945, à 49 ans, tué par la tuberculose, et se termine par une autre, apaisée, celle de sa mère, le 12 mai 1992, à 91 ans. Entre les deux s’entremêlent l’histoire de ses parents et de leurs familles – d’un côté le Nord, de l’autre l’Ile-de-France –, l’enfance de l’historien et surtout le récit de la courte vie de Marcel, le frère aîné, mort lui aussi de la tuberculose à l’âge de vingt-deux ans. C’est plus que Jeanne, la mère, le personnage central de l’ouvrage, grâce à qui Michel Winock doit sa vocation (il nous l’apprend à l’avant-dernière page dans une confidence murmurée). Marcel, en effet, était un écrivain-né dont la mort prématurée a interrompu une œuvre adolescente « à peine entamée », qui sert de modèle à l’historien. En témoigne un journal tenu de 1939 à 1944, qui est l’une des principales sources du livre. S’y ajoutent la tradition orale familiale, quelques recherches en archives et la mise en contexte, le tout dans un agencement parfaitement réussi.
Dans un temps où histoire et mémoire sont souvent en concurrence – pour ne pas dire en conflit –, Jeanne et les siens offre un exemple achevé de ce que donne une bonne articulation entre les deux approches du passé se fécondant mutuellement. La mémoire transmet l’émotion et la sensibilité, ou (pour reprendre la belle expression de Paul Ricœur) la reconnaissance d’un passé qui devient terriblement proche et vivant. L’histoire met à distance, prémunit contre l’anachronisme et éclaire des épisodes qui vont bien au delà de parcours individuels ou familiaux.
Car Jeanne et les siens est pleinement un livre d’histoire, qui nous apprend autant – mais différemment – que les travaux classiques. Cette autre manière de faire de l’histoire rend plus complexes les réalités issues des documents d’archives, quand elle ne les contredit pas. Ainsi de l’existence d’un homme du peuple catholique républicain qui ne fit pas grève en 1936 ; ou d’une petite commerçante qui, en se prolétarisant, est finalement plus heureuse. Et lorsqu’elle confirme des analyses, elle en fait mieux comprendre les mécanismes : qu’il s’agisse des conséquences de la Première Guerre mondiale ou bien de la place tenue par la tuberculose dans les familles françaises avant la découverte des antibiotiques.
Prenons le cas de l’inégalité scolaire entre les deux écoles : celle du peuple et celle de la bourgeoisie sans véritable passerelle ; on connaît bien le principe depuis longtemps, mais ce n’est pas la même chose que d’en comprendre le fonctionnement à partir d’exemples. Même après la Seconde Guerre mondiale, Michel Winock n’aurait pas été au lycée si son père n’était pas mort et si son frère n’avait pas outrepassé les recommandations de l’instituteur qui voulait garder ses bons élèves. Remarque identique pour l’attitude des Français pendant la Seconde Guerre mondiale : la famille de l’auteur reflète parfaitement l’évolution de l’opinion pendant l’Occupation.
Pour qui veut comprendre la France populaire d’avant les « trente glorieuses », on ne saurait trop recommander un ouvrage dont la forme littéraire et personnelle, plus que documentaire, donne à la lecture une saveur particulière.
Philippe Joutard

Le Dieu de nos pères [yy***]

Denis Tillinac est un pamphlétaire né, et il sait, pour dénoncer ce qu’il n’aime pas – mai 1968, le progressisme, l’individualisme, la société de consommation, la mode, certains protestantismes, la laïcité, les spiritualités orientales, Bush et l’impérialisme américain, Monseigneur Lefèbvre –, trouver des mots qui cognent. Mais on peut à la fois cogner, aimer cogner, et aimer tout court : pour évoquer son enfance, les paysages de celle-ci, et la foi qu’il en a gardé, son chien, François Mauriac, la plume de l’auteur vibre d’un tout autre accent. Reste que le monde est compliqué, et que, entre autres nostalgies, l’une de celles qui possèdent Tillinac est la nostalgie d’un monde simple : un monde où la centralité de l’Occident (Athènes, Rome, peut-être Jérusalem, la France, la Corrèze) n’était pas contestée et où, en Occident, la centralité de l’Eglise catholique et romaine, l’Eglise du Christ, Dieu fait homme, des mystiques et des théologiens, mais tout aussi bien celle du peuple chrétien, des enfants de chœur distraits et rigolards dont il fut, ne faisait pas davantage de doute. Aussi la défense et illustration, non seulement du « Dieu de nos pères », mais de son Eglise (celle de Rome) et de la culture occidentale à laquelle est consacré l’essentiel de cet ouvrage nerveux, passionné, véhément, volontiers souverain, parfois péremptoire, est-elle hérissée de contradictions, contradictions qui explosent dans les trente dernières pages. Denis Tillinac exècre, entre autres, en l’homme postmoderne, produit de mai 68 et du marché, son égotisme d’ado ; l’une des dérives sociales dont la menace – qu’il reconnaît sous les formes les plus paradoxales (Bush) – ne cesse de l’occuper est l’anarchie. Mais, rarement le « je » tient autant de place dans un livre ; et, avant d’y mettre un point final, il confesse que, sans la foi chrétienne, son anarchisme forcené eût été capable du pire. Denis Tillinac discerne de fait, dans le recul de l’autorité, de la discipline et du sens de l’ascèse, en même temps que du catholicisme, l’un des signes du malheur des temps. Mais voilà que, pour pourfendre le bouddhisme ou ses manifestations contemporaines, et leur pente au renoncement, il n’hésite pas à leur reprocher de ne pas partager cette autre valeur chrétienne : l’esprit de révolte.
Ce livre plaira : pour ses professions répétées d’allégeance aux valeurs du terroir, dont le catholicisme apparaît parfois comme un prolongement ; pour son adhésion à une vision de l’histoire de la pensée, et de l’histoire tout court, enracinées dans ce terroir ; pour la familiarité chaleureusement gouailleuse avec laquelle il traite des choses de la foi, du salut, des rapports entre dogme chrétien et sexualité, y compris pour relever l’erreur que constitue, selon lui, le puritanisme de l’Eglise en ce domaine – c’est avec, pour ce qui est de l’Eglise de France, l’imprégnation soixante-huitarde, le seul reproche qu’il s’autorise contre elle ; pour son désir d’union entre catholicisme et chrétientés dissidentes (orthodoxie, protestantisme), pour peu que celles-ci rallient l’Eglise légitime ; pour l’éclatante bonne conscience, surtout, avec laquelle est articulée le défaut de goût ou, carrément, l’allergie de l’auteur à l’égard de ce qui n’est pas occidental et est, à ce titre, tout respect gardé, admis en non-valeur.
Il est juste et bon de surmonter ses doutes et ses pudeurs pour articuler qu’on croit en Dieu, au Christ, en l’Esprit Saint, en l’Eglise, en la résurrection de la chair ; et, même, pour rappeler que le catholicisme tire sa force non seulement de la solidarité du péché et de la grâce, mais encore d’un certain dosage entre autorité et esprit critique, et aussi de son enracinement dans les rythmes quotidiens du corps et de la terre. Il l’est moins d’encourager un public – qui pourrait bien n’y être déjà que trop porté – dans les voies d’une autosatisfaction attrape-tout, assortie d’un mépris gagé par l’ignorance pour ce qui lui est étranger. Il se pourrait même qu’agir ainsi soit une autre façon (avec l’oubli ou une excessive réserve à l’égard de ses propres sources) de creuser son propre tombeau. Il y eut – n’en déplaise à Denis Tillinac – ailleurs qu’en Occident des penseurs et des adeptes de la transcendance, de la discipline et de la révolte. Et pour pouvoir, avec ceux qui sont les héritiers cohérents de ces traditions, contracter les alliances qu’appelle la lutte contre l’anomie et le chaos, il faut non seulement le reconnaître, mais encore entrer avec leur façon d’être au monde et de le penser dans un minimum d’intimité. Si « l’universel c’est, comme le suggère Torga, le local moins les murs », il faut s’interdire d’édifier trop de murs. Ou bien le « camp des saints », ce beau concept auquel un vilain livre a emprunté son nom, ne sera qu’un enclos de mort, spirituelle autant que physique, pour ses défenseurs comme pour ses assaillants.
Jean-Michel Belorgey

Madeleine Delbrêl [yy****]

Christine de Boismarmin (décédée en 1999) avait été une compagne des premières années de Madeleine Delbrêl à Ivry. Son livre, publié en 1985, bénéficiait déjà d’un certain recul, et d’une exploration des documents. Cet ensemble solide est réédité, avec des mises à jour, d’ampleur limitée mais qui ont de l’importance sur quelques points, en particulier dans la rédaction d’une bibliographie (p. 273-280). La réalisation typographique, textes et documents photographiques, est de qualité, comme pour les deux autres livres. L’ouvrage donne une large et précise attention aux relations de Madeleine Delbrêl avec les communistes de son entourage et avec la réalité du marxisme. A certains égards, le compagnonnage a été étroit, allant par exemple jusqu’à la collaboration avec le Mouvement de la paix. Les réserves étaient cependant fermes, mais elles ont été exploitées, surtout par le Père Gaston Fessard, alors rédacteur aux Etudes, avec une partialité que Madeleine Delbrêl jugea sévèrement (p. 223-226). L’ouvrage décrit aussi avec une certaine précision les relations assez complexes que la « Charité » des compagnes d’Ivry eut avec la structure paroissiale locale. L’option du groupe allait dans le sens d’un respect de la structure paroissiale (ce qui correspond aux orientations du Père Loew à Marseille), mais dans une réelle indépendance quant aux modes de vie et aux engagements, ce qui ne fut pas vécu sans tension (voir, en particulier, la lettre reproduite p. 136-138), du moins avant la venue à Ivry du Père Yvan Daniel, l’un des auteurs, en 1943, de France pays de mission ? Par ailleurs, le groupe opta pour ne pas rechercher l’adhésion à une structure de vie consacrée, congrégation ou institut séculier, décision qui venait confirmer le projet d’une relation ecclésiale privilégiée aux structures de type paroissial. Se distanciant de l’une des orientations de la Mission de Paris, formée en 1944, le petit groupe d’Ivry ne se comprit pas comme le foyer possible d’une communauté chrétienne de quartier qui se distinguerait des paroisses.
La question du rapport à la paroisse est l’un des points qui sont étudiés par Bernard Pitaud, prêtre de Saint-Sulpice, dans une longue contribution à l’ensemble d’études réunies comme Livre du centenaire, contribution éclairant la question des rapports de Madeleine Delbrêl à la Mission de France et à son séminaire (formé en septembre 1941 à Lisieux). La « missionnaire » d’Ivry n’était pas hostile à la tendance qui poussa des prêtres à l’engagement en travail salarié, mais – comme le Père Loew avec lequel elle entra dans une relation confiante – elle maintenait le principe d’une insertion de la Mission dans le réseau des institutions paroissiales. Elle eut un temps l’impression que cette orientation perdait de sa clarté pour des membres de la Mission de France. On peut ajouter que, dans ce cas comme dans d’autres, Madeleine Delbrêl peut manifester par écrit une fougue retenue, inscrite dans une rédaction originale ; elle a des qualités d’écrivain, cultivées depuis ses jeunes années. L’ouvrage comporte précisément des études exploitant les premières productions de la jeune femme, des poésies réunies en partie dans un volume de 1927 qui ne passa pas inaperçu. Ces essais poétiques sont un témoignage, interrogé par Gilles François, prêtre du diocèse de Créteil auquel Ivry est actuellement rattaché, concernant la conversion de Madeleine à une foi dont elle s’était éloignée durant l’adolescence. Le même auteur s’attache à décrire la situation familiale durablement difficile à porter.
Le Livre du centenaire s’ouvre sur une chronologie détaillée (p. 11-77) établie par Agnès Spycker, qui réunit des éléments biographiques divers et offre des précisions de type bibliographique sur l’origine des productions écrites, publiées ou inédites. Un résumé de cette chronologie est donné en tête du premier volume de la Correspondance.
Ce premier volume de la Correspondance ouvre une série devant recueillir la plus grande partie des écrits de Madeleine Delbrêl, éventuellement avec des corrections par rapport aux éditions antérieures. Les lettres ici publiées sont uniquement celles de Madeleine elle-même, des notes pouvant les éclairer (parfois en rapport avec les lettres des correspondants ou correspondantes). En dehors de lettres concernant l’enfance ou la famille, deux groupes de lettres peuvent être distingués. L’un est constitué par un ensemble allant de 1926 à 1931, long échange avec une amie précédemment rencontrée dans un atelier de formation artistique. Il est souvent question de goûts littéraires, mais aussi de vie spirituelle. Le second ensemble commence en 1931 ; il s’agit alors d’échanges concernant le groupe en formation dont trois membres allaient s’engager à Ivry en 1933. Ces lettres manifestent la diversité des intérêts sociaux et culturels de Madeleine Delbrêl, et surtout les orientations spirituelles progressivement précisées concernant la vocation missionnaire. Dans ce second ensemble surtout, il y a vivacité du ton : malgré les occupations et la fatigue, Madeleine aime soigner sa rédaction.
Un texte a été reproduit en tête du volume, dans une édition critique faisant état des retouches de détail apportées à des pages écrites au début de 1922, « Dieu est mort, Vive la mort » (p. 29-42). Ce texte prend un accent neuf, éclairé par l’attachement que la « missionnaire » convertie a gardé à cette profession ancienne d’un athéisme radical (une mise en place biographique est donnée par G. François, dans le Livre du centenaire, p. 86 sq.). Si ces publications éclairent une personnalité et une œuvre, elles apportent aussi un enseignement spirituel pour les orientations et l’expression. Un aspect important a été repris par Bernard Pitaud dans le Livre du centenaire (p. 233-299) : « La souffrance chez Madeleine Delbrêl ».
Pierre Vallin s.j.
 
NOTES
 
[*]Mou Zongsan, Spécificités de la philosophie chinoise. Introduction de Joël Thoraval. Traduit du chinois par Ivan Kamenarović et Jean-Claude Pastor. Cerf, coll. Patrimoines, 2003, 244 pages, 44 €.
[1]Dernier exemple en date, la polémique dans Le Monde du 30 janvier 2004, où la revue Ligne de risque répond à une interview de Christophe Bident, le biographe de Blanchot. La lettre de la revue dénonce la « nécrophilie » de « l’un des penseurs nihilistes les plus conséquents du xxe siècle », mais « place très haut des essais comme L’Espace littéraire et Le Livre à venir ». – Tous les livres de Maurice Blanchot mentionnés sont publiés par Gallimard.
[2]Essentiellement Le Rempart, Le Journal des Débats, Aux écoutes et La Revue du vingtième siècle. Pour plus de détails sur ces publications et les activités de Blanchot en tant que journaliste, on consultera le livre de C. Bident, Maurice Blanchot, partenaire invisible (Champ Vallon, 1998).
[3]Pour une approche plus patiente de la vie de l’« autre sujet », de ce sujet « impersonnel », écrit parfois Blanchot – « il » est sujet mais n’en est pas moins autre –, nous nous permettons de renvoyer à notre livre, Qui a peur de la littérature ? (Kimé, 2001).
[4]Une phrase, probablement, illustre mieux que d’autres ce vrai retour sur soi, cette véritable résurrection de l’homme dans cette insurrection de la vie : « … peut-être déjà le pas au-delà. Je sais, j’imagine que ce sentiment inanalysable changea ce qui lui restait d’existence. » A quoi renvoie ce reste d’existence : au passé, à l’avenir ? Il faudra suivre, ailleurs, cette sorte de double je(u), le risque calculé que prend Blanchot quand le sens se double d’une autre parole qu’il tient à faire entendre.
[5]« Une scène primitive » dans L’Ecriture du désastre : la découverte immense en soi qu’il n’y a rien, qu’il y a rien, rien que le ciel et que le ciel est vide et qu’un tel rien l’habite ! Et qu’il est libre alors et libre de tout… « vivre »… tout vivre.
[6]Le Testament français, Mercure de France, 1995, « folio », 2001.
[7]La Femme qui attendait, Seuil, 2004.
[8]L’expression est tirée de la Confession d’un porte-drapeau déchu, Belfond 2002, folio, 1996.
[9]Le Testament français, p. 168.
[10]La Femme qui attendait, p. 58.
[11]La Musique d’une vie, folio, p. 114.
[12]Ibid., p. 21.
[13]Le Testament français, folio, p. 200.
[14]Tout particulièrement dans La Musique d’une vie.
[15]Requiem pour l’Est, folio, p. 49.
[16]La Femme qui attendait, p. 70.
[**]Michel Winock, Jeanne et les siens. Récit. Le Seuil, 2003, 264 pages, 18,50 €.
[***]Denis Tillinac, Le Dieu de nos pères. Défense du catholicisme, Bayard, 2004, 154 pages, 14,20 €.
[****]Christine de Boismarmin, Madeleine Delbrêl, 1904-1964. Rues des villes chemins de Dieu. Présentation de Jacques Loew, nelle éd., Nouvelle Cité, 2004, 300 pages, 18 €. – Madeleine Delbrêl connue et inconnue. Livre du Centenaire, par Gilles François, Bernard Pitaud, Agnès Spycker, Nouvelle Cité, 2004, 320 pages, 20 €. – Madeleine Delbrêl, Eblouie par Dieu. Œuvres complètes, tome 1, Correspondance, vol. 1 : 1910-1941, Nouvelle Cité, 2004, 352 pages, 20 €.
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Le Testament français, Mercure de France, 1995, « folio », ...
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La Femme qui attendait, Seuil, 2004. Suite de la note...
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L’expression est tirée de la Confession d’un porte-drapeau ...
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Le Testament français, p. 168. Suite de la note...
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La Femme qui attendait, p. 58. Suite de la note...
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La Musique d’une vie, folio, p. 114. Suite de la note...
[12]
Ibid., p. 21. Suite de la note...
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Le Testament français, folio, p. 200. Suite de la note...
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Tout particulièrement dans La Musique d’une vie. Suite de la note...
[15]
Requiem pour l’Est, folio, p. 49. Suite de la note...
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