2004
Études
Figures Libres
L’admiration
« Je parle dans l’estime »
Jean Mambrino
Le jeune Alexis Saint-Léger Léger, qui ne s’appelait pas encore Saint-John Perse, écrivit à André Gide, lors de la parution de ses premiers poèmes : « Ce titre, Eloges, est si beau que je n’en voudrais jamais d’autre, si je publiais un volume — ou plusieurs. » Plus tard, il devait dire à un ami canadien, le botaniste Louis-Marcel Raymond : « J’aime bien l’éloge pour l’éloge. Cela commande au départ un certain ton, appelle une certaine hauteur, oblige à se situer un peu au-delà de soi-même. » Dès l’abord, on pressent que cette attitude déborde non seulement le domaine littéraire, mais encore se situe sur un plan proprement spirituel, dont il sera facile de percevoir la richesse et la profondeur, comme Perse le fait lui-même, dans une lettre à Paulhan, lorsqu’il commente le fragment placé en tête de cette parole libre : « Estime. Ce mot entend évoquer l’assentiment de la louange et de l’approbation […], dans un état d’extase et d’émerveillement, aussi bien que de grâce et de révérence. » On notera dans cette litanie fervente le jaillissement des vocables heureux, entourant notre propos d’une sorte de gloire, où tous les synonymes du mot admiration sont contenus.
Bien sûr, une telle célébration de la louange n’implique aucunement une attitude superficielle d’approbation béate, un manque de lucidité ou d’esprit critique devant les situations graves de l’existence. Il faut reprendre le terme de « hauteur » pour réaliser combien cet état d’âme est plus que jamais nécessaire aujourd’hui, dans notre époque de dénigrement systématique et de culte de la laideur, toute louange se confondant avec l’adhésion au passé, attitude « ringarde », alors que seule fait loi, pour l’opinion commune, une posture de refus, afin de suivre la mode qui exige le nivellement. Refus d’assentir — comme disait le vieux français —, beau mot qui exprime l’accord, l’harmonie entre les êtres et les choses.
Pour admirer, il convient donc de cultiver l’ouverture d’esprit, toutes les vertus de détente, de souplesse, de disponibilité, de confiance, un certain goût d’approuver, de consentir à ce qui est différent de soi, d’acquiescer à ce qui nous dépasse. Il ne faut pas être enfermé dans son étroit jugement, rétracté, refoulé, identifié à ses opinions, ses appétits, mais sans cesse en quête, plein de curiosité, de bienveillance, apte à saisir les meilleurs éléments de la vie et des êtres. Goethe disait : « Quand on ne parle pas des choses avec une émotion pleine d’amour, ce qu’on dit ne vaut pas la peine d’être rapporté. » Les plus grands génies respirent naturellement à ce niveau. Claudel, que l’on jugeait intolérant, déclarait sans ambages : « Celui qui admire a toujours raison. » Et Valéry, poète de l’intelligence, murmurait comme pour lui-même : « L’être qui admire est beau comme une fleur. »
Cette image désigne bien le mouvement d’élévation, la poussée vers le haut, vers ce qui nous surplombe et nous attire, beauté-bonté se tenant embrassées. C’est ainsi que l’on sort de ses frontières, de ses limites, pour aborder à chaque fois un rivage inconnu. Le petit moi mesquin et prisonnier de son amour-propre s’est perdu en chemin, tombé dans l’oubli. Celui qui admire est saisi de stupeur, bouche ouverte, proche du cri, dans un oh ! d’émerveillement, tout le visage comme irradié par une lumière venue d’ailleurs.
Mais, parfois, la réalité qu’on admire semble en apparence plus petite que nous, une créature infime, un enfant qui vient de naître, une action humble et cachée. Nous nous inclinons alors profondément (dans un état de grâce et de révérence, disait Saint-John Perse) et nous mettons à genoux, au moins en pensée, comme si nous pressentions que la suprême splendeur aime se dérober sous un voile de lumière.
Tout cela se fait dans la joie, un véritable surgissement d’allégresse et de bonheur. L’âme se sent soudain libérée, sort de ses habitudes, des mécanismes du tout fait. L’esprit découvre la merveille de s’étonner, respire un air vierge, dans une sorte d’hilarité jaillie des profondeurs. « Tant de beauté me force à rire », s’exclamait Claudel.
L’admiration crée ainsi en nous une jeunesse neuve, comme Kafka, à la fin de sa vie, le disait au jeune Janouch :
« – La jeunesse est heureuse, parce qu’elle a la faculté de voir la beauté. La perte de cette faculté marque le début de la morne vieillesse, de la décrépitude, du malheur.
– La vieillesse exclut donc toute possibilité de bonheur ?
– Non, c’est le bonheur qui exclut la vieillesse. » Il pencha la tête en souriant, comme s’il voulait la cacher entre ses épaules : « Celui qui conserve cette faculté de voir la beauté ne vieillit pas. »
D’où l’importance d’un apprentissage de l’admiration dans les années d’école, quand un vrai maître est capable de susciter en ses élèves ce jaillissement qui durera toute leur vie. Souvenez-vous de la page merveilleuse (dans Simon le Pathétique) où Giraudoux fait avec transport le bilan de ses jeunes années, dans un lycée de province d’autrefois :
Que devais-je à ces professeurs ? Je leur devais une vie large, une âme sans bornes […]. Je leur devais de croire à l’inspiration […]. Je leur devais de croire à ces sentiments qu’on éprouve au centre d’un bois sacré, d’une nuit en Ecosse, d’une assemblée de rois – à l’effusion, à l’horreur, à l’enthousiasme. Je croyais – j’y crois – aux saules, aux harpes, aux palmes. Je croyais, comme toute ma classe, au génie.
Comme on le voit, l’admiration est communicative. C’est même l’un de ses caractères essentiels. C’est pourquoi, en méditant sur elle, au lieu de raisonner, je vous partage tant de citations — qui sont autant de souvenirs. Ainsi, l’autre jour, je suis tombé par hasard sur un passage du Journal de Charles Du Bos, en 1927. Corrigeant les épreuves de son essai sur Hofmannsthal, il écrit :
Je rencontrai soudain dans Hofmannsthal, une page si belle, si généreusement belle, sur le caractère de Brutus qu’elle me renvoya aussitôt au Jules César de Shakespeare […]. Je relus la scène entre Brutus et Portia – qui, comme sans cesse chez Shakespeare, est le sublime du familier : Shakespeare n’ayant été égalé par personne dans cette alliance si naturelle entre la jaillissante noblesse du propos et l’indéfectible quotidien de la conjoncture – de sorte que tout ensemble on n’oublie jamais qu’il s’agit de Brutus et de Portia, et que cependant l’émotion, le bouleversement intime naissent de leur application à tout mari et à toute femme.
Ce qui est magnifique dans cette communion, c’est de partager l’admiration en acte de deux grands esprits qui se fécondent mutuellement et nous amènent à relire avec le même émerveillement une page d’un autre génie.
Cet acte est bien de l’ordre de la vie intérieure, et trouve sa source dans l’intime de l’être, comme le souligne admirablement Alain :
L’admiration est ici ce qu’elle est dans l’amour ; c’est le sentiment le plus précieux et le plus enlevant qui soit ; mais aussi on ne le découvre et on ne le retrouve que dans la solitude de soi-même.
Nous sommes arrivés au seuil du recueillement.
Rien à voir avec le grandiose
Jean-Michel Belorgey
L’admiration n’est pas mon fort ; je ne suis pas de la race des fans. Peut-être suis-je trop soupçonneux ; mais les admirateurs me font toujours l’effet d’être peu ou prou manipulés. Soit que l’objet de leur admiration n’éveille de ma part aucun élan, quand ce n’est pas de la répulsion, et que l’admiration qu’ils expriment m’apparaisse, du coup, dévoyée. Soit — l’un n’excluant pas l’autre — que je trouve cette admiration, d’une façon ou d’une autre, affectée, moins nourrie de véritable émerveillement que de besoin de ralliement, d’identification, d’autolégitimation. Trop d’admirations fleurent, à mes yeux, la bonne foi injustement surprise, le légitimisme, ou la recherche éperdue d’une échappatoire à un dénuement qui ne s’avoue pas.
Car, pour admirer au vrai sens du terme, en avoir plein les yeux, plein la tête, plein le cœur, il ne suffit ni d’estimer, ni de respecter, ni même d’être ébloui, encore que l’éblouissement soit nécessaire, ce qui ne va pas sans risque d’erreur ; il faut que l’éblouissement perdure, ne se heurte pas à la raison, se renouvelle et s’approfondisse avec la fréquentation de ce qu’on admire, sans pour autant perdre de la fraîcheur, ni du mystère qui ont, au premier moment, écarquillé les yeux, dilaté la poitrine.
Aussi bien n’est-il rien, ou personne, me semble-t-il, de moins propre à l’admiration, la vraie, que ce qui, objet ou créature, a été conçu, s’est modelé, fait ou laissé modeler pour la provoquer. Aussi bien est-il moins aisé d’admirer une œuvre humaine, ou un homme qui s’est voulu, ou qu’on a voulu désigner comme objet d’admiration, qu’il ne l’est d’admirer l’éclosion de la lumière, ou celle des premiers bourgeons, la forme d’un bec d’oiseau ou des élytres d’un insecte, la couleur d’un pelage ou d’un plumage. Et en va-t-il de l’admirable, au moins dans le registre de l’humain, comme du fantastique ; ce n’est jamais là où on l’a mis, ou voulu le mettre en scène, mais là où on ne l’attend pas, au détour d’une œuvre, d’une tâche, ou d’une vie, dans une anfractuosité de celles-ci, qu’il s’affirme comme tel. A moins qu’il ne résulte, tout simplement, de la
diversité des choses humaines, en ce qu’elle prolonge celle de la Création, signe de bienveillance divine
[1] et source inépuisable d’émerveillement : « Donne-moi, mon Dieu, le div… pas le divin, mais le divers, car le divin n’est qu’un jeu d’homme
[2]. »
Autant dire encore que l’admirable n’a, sauf exception, rien à voir avec le grandiose, le majestueux, le sublime, avec ce qui « en jette », ou en impose. Non que certaines formes de grandeur ne puissent se parer d’une grâce inattendue, d’une aura, en purifiant les dimensions accumulatrices, dominatrices, spoliatrices, et désarmant la défiance que celles-ci auraient, sinon, éveillé, ou mérité d’éveiller. Mais, que ce soit dans l’homme, dans l’œuvre de l’homme ou celle de la nature, toute grandeur, parce qu’elle est grandeur, n’est pas admirable pour cela seulement. L’admiration de bas en haut est à manier avec précaution, comme celles reposant sur diverses sortes de connivences, ces admirations où le statut de ce qu’on admire et le sien, ou la préoccupation qu’on en a, tiennent autant de place, ou davantage, que l’élan d’admirer.
Visage. Regard. Sourire d’enfant, de jeune femme, ou de vieillard. Pression d’une main sur une autre main, témoignant de la tendresse, de l’attention, ou de l’inquiétude d’un être à l’égard d’un autre être rayonnant ou souffrant. Petit garçon ou petite fille trônant entre les bras de l’adulte qui le porte, ou s’y appesantissant au fur et à mesure qu’il glisse dans le sommeil. Gestes du tisserand, du potier ou du forgeron, dont la sobriété et la perfection transcendent le beau et le laid, et sont, on le sait, comme le fruit d’une longue décantation, d’une spontanéité conquise de haute lutte, mais non dans le souci d’être admirable, dans celui, seulement, d’être vrai, d’atteindre sa vérité. Seul l’éclat de la vérité, de vérités plurielles attestant la splendeur multiforme et fragile de la vie — chair irriguée, matière inspirée, esprit incarné — dans sa plénitude étrangère aux calculs du regardé et du regardant, justifie ce frisson, cette rosée, cet orage, désirés et improbables, attendus et surprenants : l’émerveillement.
Un grand Oui
Dominique Geay-Hoyaux
« Il faut voir, voir les yeux bien ouverts
et cependant n’en pas croire ses yeux. »
Gaston Bachelard, Fragments d’une Poétique du Feu
De l’admiration née de l’émerveillement de l’œil devant les astres, les étoiles et la Création entière ; de l’admiration extatique, ou esthétique — sinon académique —, jusqu’aux dithyrambes obligés des discours officiels ou nécrologiques… il ne sera pas question ici. Mais seulement, modestement, de celle qui porte de l’œil au regard.
Voir, d’abord, tout simplement être capable de voir, voir vraiment, l’œil vierge et vigilant, concentré, « les yeux bien ouverts ». Voir ce qui est, et non ce que l’on voudrait voir.
Puis consentir à être surpris, saisi, pris et repris, sans prendre. Adhérer pleinement, totalement, comme le fait Alain. Goûter et savourer. Sans restriction : une part du malheur de nos jours n’est-elle pas liée à la négation, à la suspicion, à la moue et au rejet ? Enfants trop souvent désabusés que nous sommes, et las, et lassés, et même pisse-vinaigre, voire cyniques.
L’admiration implique, certes, toute forme de beauté, de splendeur, de grandeur. « N’en pas croire ses yeux. » Cependant, la notion qu’en a Hugo semble plus importante encore : « Il y a dans l’admiration on ne sait quoi de fortifiant. » Voir, fortifié.
Puis discerner — démêler, hiérarchiser —, car l’admiration n’est pas aveuglement. Discerner, afin de passer de l’œil au regard : percevoir, sans œillères ni adulation. Puis recevoir, s’incliner, et s’incliner devant… ce qui n’est pas soi. L’égocentrisme, l’égotisme et autres narcissismes, de plus en plus envahissants, omniprésents, font obstacle à ce hors-soi qu’appelle inévitablement l’admiration. Hors soi, jusqu’à admirer parfois l’être le moins admirable, faisant preuve, notamment, d’une sorte de courage…
Admirer, comme premier et dernier mot de la re-connaissance et de la gratitude. Et prononcer au cœur de soi, en silence ou sur les lèvres très bas, ou haut et fort quelquefois, le regard véritablement limpide, un grand Oui d’admiration, qui n’est peut-être qu’un autre nom de l’amour.
De l’admiration à la louange
Claude Flipo
Est-il encore permis d’admirer ? Après l’ère du soupçon qui a inoculé la peur d’être dupe, et dans un climat de relativisme où tout se vaut, y a-t-il encore place dans la sensibilité moderne pour l’admiration ? La question mérite d’être posée dans la mesure où l’admiration, ce sentiment d’émerveillement qui élève et attire vers plus grand que soi, est le chemin de la louange. La Rochefoucauld ne faisait-il pas remarquer que « c’est un signe de grande médiocrité que de toujours louer modérément » ? Peut faire mieux ! pense-t-on secrètement. Cette manière de juger ôte à l’admiration son élan et son abandon, sa dimension d’étonnement quasi extatique et d’interrogation silencieuse devant la beauté et la grandeur de ce qui nous dépasse : « La religiosité du savant, disait Einstein, consiste à s’extasier devant l’harmonie des lois de la nature, où se dévoile une intelligence tellement supérieure qu’en regard toutes les pensées humaines avec toute leur ingéniosité ne peuvent que révéler leur néant dérisoire. » Mais aujourd’hui, le ciel étoilé et la planète bleue chantent-ils encore la gloire du Créateur ? L’admiration a fait place à l’exploration, et celle-ci — trop souvent — à l’exploitation, ce regard prédateur qui tarit la source de l’émerveillement.
Cependant, un autre regard est possible. L’enfant qui dort en chacun n’est pas tout à fait mort. Après le triomphe de la raison, une certaine naïveté seconde semble retrouver ses droits chez nos contemporains. L’objet que l’on considère, en effet, ne s’épuise pas dans un regard technique, et lorsqu’on se met à l’admirer, il suscite un étonnement inépuisable : on ne se lasse jamais de contempler un tableau de Vermeer, une rose ou un visage aimé. L’admiration contient une profusion de significations. Si bien que la disponibilité du regard l’ouvre à une sorte de révélation : quelque chose se révèle que l’on n’aura jamais fini d’interroger, un mystère qui laisse pressentir un sens toujours nouveau. Dans une page célèbre, saint Augustin exprime magnifiquement cette interrogation devant le mystère : « J’ai interrogé la terre et elle m’a répondu : ce n’est pas moi ton Dieu. J’ai interrogé le ciel, le soleil, la lune et les étoiles, et elles m’ont répondu : cherche plus haut que nous. Alors j’ai dit à tous les êtres qui entourent les portes de mes sens : Parlez-moi de mon Dieu, puisque vous ne l’êtes point. Et ils m’ont crié de leur voix puissante : C’est lui qui nous a faits. C’était par ma contemplation que je les interrogeais. Et leur réponse, c’était leur beauté. »
En consentant à l’interrogation, l’admiration peut devenir louange, quand l’étonnement admiratif s’ouvre à cette révélation. D’où vient tant de beauté, de force, d’ordre et de majesté ? « Ce que Dieu a d’invisible depuis la création du monde se laisse voir à l’intelligence à travers ses œuvres » (Rm 1,20), et l’étonnement admiratif se change alors en un sentiment de dévotion et de gratitude : « A voir ton ciel, l’ouvrage de tes mains, le ciel et les étoiles que tu fixas, qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui ? » (Ps 8) Le superbe bouquet que vous trouvez sur la table en rentrant du travail peut susciter votre admiration. Mais sans doute va-t-il encore vous intriguer, jusqu’à vous rappeler, par exemple, que ce jour est celui de votre anniversaire. C’est alors un autre sentiment qui va se greffer sur le premier, celui d’une gratitude pleine d’affection pour la personne qui a pensé à vous. Vous ne regardez plus ce bouquet comme un simple objet digne d’admiration, mais comme le signe d’une relation, le don gracieux de quelqu’un qui vous veut du bien. Ainsi peut-on regarder le monde et ses merveilles comme un objet qui vous entoure, le cosmos des Grecs, la nature des scientifiques ou l’environnement des écologistes, objet d’étude et de respect. Mais on peut aussi le regarder comme porteur d’une intention, et contempler la création à la manière du psalmiste convoquant toutes les créatures à la louange : « Les masses de la mer mugissent, la campagne tout entière est en fête, les arbres des forêts dansent de joie devant la face du Seigneur, car il vient » (Ps 95).
Les créatures appellent à la louange, mais seul l’homme la confesse par sa bouche. Du regard de contemplation jaillit la parole de confession qui fait entrer celui qui la prononce dans une nouvelle dimension de la vie spirituelle, proprement religieuse : la créature se met à exister devant son Créateur, origine de toutes choses et de son existence personnelle, dans une relation de reconnaissance et d’adoration. Comme l’a bien souligné Jean-Louis Chrétien dans son commentaire de saint Augustin
[*] : « La parole de confession, c’est la parole de
conversion, la parole qui en vient, avec l’existence même, à se tenir devant le Dieu unique, à s’adresser à lui, à se recevoir de lui, de telle façon que ce lieu se révèle comme la plus haute possibilité de la parole humaine, son lieu de vérité par excellence, celui à la lumière duquel toutes les autres possibilités peuvent être comprises. » La langue ne peut rien faire de plus digne, car jamais notre parole n’est davantage nôtre que lorsqu’elle devient une parole offerte.
Parole de confession qui est aussi parole de conversion, parce que c’est au cœur de la confession de la louange que peut trouver sa vérité la confession du péché. Si bien que la louange et l’aveu sont indissociables. Devant la croix du Christ, le chrétien découvre avec un étonnement plein de confusion qu’il est supporté et sauvé par un amour plus grand que son propre cœur. « Cri d’admiration avec un immense amour, écrit saint Ignace, invitant à parcourir toute la série des créatures, les anges, les saints, comment m’ont-ils supporté ? Comment ont-ils intercédé pour moi ? » Tous les grands mystiques ont bien compris que la création tout entière n’était pas seulement le reflet de la beauté du créateur, mais qu’elle participait de sa bonté et de sa miséricorde. Ainsi Ruusbroeck, pour qui la louange est la grande occupation d’un cœur converti : « Louer Dieu est l’ouvrage qui appartient en propre aux anges et aux saints dans les cieux, et aux hommes qui aiment sur la terre », un ouvrage qui n’engage pas que le cœur, mais le corps et l’âme, les œuvres et l’humble service, dans le désir que tous louent Dieu à leur tour.
[1]
Voir Erri de Luca : « Le don des langues », dans
Le Nuage comme tapis, Payot, Rivages/Poche/Petite Bibliothèque, 1996 : « Pour être appelé de noms variés, Dieu défit la tour, grandeur factice d’hommes réduits à l’état de main-d’œuvre. Il préféra être nommé dans mille langues et que ne tarit point la recherche. La dispersion des langues et des croyances qui s’est produite là, de la main de Dieu, témoigne d’une providence qui n’a pas encore été justement appréciée. »
[2]
Victor Segalen,
Une esthétique du divers, Fata Morgana, 1978.
[*]
Jean-Louis Chrétien,
Saint Augustin et les actes de parole, PUF, 2002.