2004
Études
Carnets d’Études
Théâtre
Jean Mambrino
Nefés de Pina Bausch. Mise en scène et chorégraphie de Pina Bausch. Décor et vidéo de Peter Pabst. Au Théâtre de la Ville. Coproduction International Istanbul Theatre Festival
On sait que depuis 1989, où elle avait choisi Palerme pour son inspiration, Pina Bausch va de pays en pays, de ville en ville, s’y installant pendant des semaines en s’imprégnant de leurs couleurs, de leurs odeurs, de leur histoire, de leurs rêves, dans un contact intime avec les habitants, d’où jaillissent des impressions poignantes ou drolatiques, sensuelles ou lumineuses, tragiques, légères, nostalgiques, passionnées. Et tout cela est métamorphosé dans les souvenirs qu’incarne la troupe changeante de ses danseurs du Tanztheater de Wuppertal
[1].
Cette fois, son inspiratrice est Istanbul, où la pièce a été d’abord créée. Istanbul, bordée au sud par la mer de Marmara et pénétrée par un bras de mer au nom magique de Corne d’or. L’eau florissante du Bosphore épousant la lumière éclatante de la mer, une sorte de feu liquide, anime toute l’atmosphère où se meuvent les corps mélangés à l’air, sans cesse en mouvement, même quand ils sont immobiles, au bord d’un vide spirituel qui les attire et les soulève, dans une aire périlleuse devenue pure respiration (c’est le sens du mot Nefés). La danse et la fête ne font plus qu’un, une fête perpétuelle de trois heures dont il semble qu’on ne verra jamais la fin, rythmée par une espèce de musique tourbillonnante de Mercan Dede, parmi d’autres musiques d’une intensité soudaine, traversées de rafales de douceur.
Mais, bien sûr, il y a en même temps une menace latente qui plane, d’autant plus oppressante que l’on ne sait ni le jour ni l’heure. Les seize millions d’habitants de la ville vivent sans cesse, en effet, à l’ombre d’une catastrophe sismique, car la ligne de faille anatolienne passe précisément par la mer de Marmara. Sans parler de la guerre en Irak, qui se profilait lors de la préparation du spectacle. Et il faudrait rajouter tout ce qui, dans la société islamique, vient brider, rétrécir, refouler les relations (déjà difficiles en elles-mêmes) entre les hommes et les femmes. Pina Bausch trouve des images qui jouent avec humour et subtilité sur des scènes de bains ou de hammams, toujours belles d’ailleurs dans leur gaieté un peu surréaliste. Ainsi, lorsqu’un homme tord une serviette qu’il gonfle en une grosse bulle de mousse glissant sur les longs cheveux des femmes en leur caressant la peau. Celles-ci, à leur tour, en brossant leurs cheveux pour les sécher, couvrent de mousse leurs partenaires couchés qu’elles effleurent en de longues caresses tantalisantes. Puis tout se dénoue en danses fluides, que les hommes ne peuvent que contempler de loin, comme fascinés par ce jeu de sirènes. Parfois, un homme seul se tient assis, immobile, en extase devant cette petite forme féminine qui tisse devant lui la toile exquise et transparente où ses yeux sont pris.
Au milieu de la vaste scène nue brille une flaque de lumière obscure que foulent ou contournent les danseurs sous des averses légères ou des trombes violentes. Et tout autour, à partir de mini-spectacles, émanent des danses alanguies qui se transforment en d’autres gracieuses, aguichantes, coquines : un homme fait signe à une jeune fille, l’appelle amoureusement ; elle va vers lui pour rejoindre sa cousine ! Ou, dans un coin, un jeune couple escalade un mur invisible pour partager quelques baisers volés. Une danse avide se transforme en acrobaties pour saisir on ne sait quel désir en fuite. Mais comment atteindre cette femme qui avance en équilibre sur la main de deux danseurs ? Elle n’appartient ni à l’un, ni à l’autre. Et que dire de celle qui glisse, allongée, au-dessus du sol entre les mains d’une ligne de danseurs qui se la passent comme si elle leur échappait sans effort et sans poids ?
Dans la seconde partie, deux films, projetés sur un écran immense, mêlent successivement les eaux furieuses du Bosphore à la circulation démente des voitures de la ville qui se croisent à toute vitesse. Les danseurs se déchaînent devant, autour, et comme à l’intérieur des images qui les enveloppent, toujours sur le point d’être engloutis par le fond obscur du plateau qui les happe et les aspire, dans la houle d’une musique issue de toutes les tempêtes de l’âme, avant de se fondre en soupirs où les couples enlacés se rejoignent, combinant des solos d’une somptueuse douceur, portés par des chansons de Tom Waits, des tangos d’Astor Piazzola, ou (surprise !) d’imperceptibles déhanchements, tournoiements paisibles, serpentements des bras et des mains d’une danse indienne qui semble éternelle. La vie embrasse tout, l’amour réconcilie tout. On voit que la danse ne doit jamais finir. On reconnaît la confidence de Pina Bausch : « Je voudrais passer ma vie à rendre la beauté que j’ai reçue
[2]. »
La Fin de Casanova de Marina Tsvetaïeva. Mise en scène d’Anita Picchiarini. Traduction de Hélène Henry. Création musicale de Joële Léandre. Au Théâtre des Abbesses – Comédie de Saint-Etienne
Née à Moscou en 1892, de père d’origine paysanne, professeur d’histoire de l’art et fondateur du musée Pouchkine, et de mère d’ascendance noble, Marina Tsvetaïeva est l’une des grandes figures de la poésie russe du xxe siècle, avec Anna Akhmatova, Mandelstam et Pasternak. Son premier recueil de vers, en 1910, est salué très vite par ce dernier. Mariée en 1912 à Serge Effron, qui sera officier dans l’Armée blanche, elle prend position contre la révolution d’Octobre, se coupant ainsi de la plupart des poètes, ses contemporains. En pleine tourmente de la Révolution, elle reste seule à Moscou, toujours intraitable, passionnée, prenant position contre le nouvel ordre établi, épousant la cause des plus faibles, privée de tout secours, en proie à la pauvreté, à la faim qui emporte sa seconde fille Irina. Sa révolte est à la source de son théâtre : « Ma voix était devenue trop forte pour les vers, mon souffle trop puissant pour la flûte. » A l’automne de 1918, elle commence un cycle de six pièces brèves, achevé par La Fin de Casanova (1919) dans le plein hiver de Moscou, son cœur d’épouse et de mère déchiré par l’absence.
Elle semble s’être identifiée, par le moyen de ce « poème dramatique », à la figure de Casanova, pris dans les soubresauts d’un monde qui se meurt, alors qu’elle-même est emportée par le torrent d’une Révolution implacable. Casanova incarne, à ses yeux, une sorte de quête de l’amour absolu, sans cesse recommencée, à travers un désir insatiable, imitant l’infini, pendant que les habitants du château de Dux (il y est relégué dans une pièce à l’écart) célèbrent un Carnaval dérisoire où l’on se moque de ce fameux séducteur désormais décrépit. Il est « seul, et seul à la lueur des bougies, abandonné de tout amour… » Sur sa table, des livres, L’Arioste, Dante, poètes de l’exil, de l’errance. Il n’a plus que des souvenirs, d’innombrables lettres d’amour répandues sur le sol, traces de ses conquêtes à travers toute l’Europe pareilles à des feuilles mortes. Il va çà et là, tourbillonne sur le plateau désert, les ramasse l’une après l’autre, lit quelques lignes, les rejette, les déchire. « Vous m’êtes odieux… » « T’aimer c’est tomber dans un puits… » « Ô vos serments, Maître en volupté… » « Merci pour les chemins que vous m’apprîtes… » Lettres de femmes enamourées, implorantes, furieuses, brûlantes d’une passion toujours vive : des duchesses, des nonnettes, des servantes, Thérèse, Rose, Carmen, Rosina, dont l’ivresse passe dans les gémissements rauques d’une musique de violoncelle jaillissant de l’ombre.
Mais, au moment de fuir ce passé disparu, à l’instant d’aller au devant de sa mort en s’enfonçant dans la tempête de neige qui fait rage autour du château, apparaît une frêle silhouette féminine, comme l’image même de la jeunesse, éblouie par le bonheur d’aimer, que rien n’arrête, ni le temps, ni l’âge, ni l’impossible recommencement. Elle avance dans le rougeoiement d’un incendie qui semble monter de la terre même. Elle se nomme Franziska. C’est alors un ultime dialogue amoureux entre le vieil homme recru de conquêtes et l’amante semblable à la promesse jamais tenue. Dialogue brûlant et absolu, que recouvre l’ombre lumineuse du Banquet de Platon. Franziska, finalement épuisée, s’endort sur le grand fauteuil de Casanova dans une pose à la fois ardente et abandonnée. Celui-ci glisse alors tendrement sa bague au doigt de la jeune fille, avant de partir vers la mort, accomplissant ainsi ses épousailles avec son impossible désir, qui est peut-être la Poésie.
Arrivée à ce point, on peut suggérer aux nombreux lecteurs qui ne verront pas ce spectacle une méditation sur les tragiques années à venir de Marina T. Elle se condamne à l’exil en 1922, d’abord à Prague, puis à Paris, où elle retrouve son mari et sa fille Ariane, se réfugiant enfin dans le silence d’un petit port vendéen (au nom mystérieusement prédestiné) : Saint-Gilles-Croix-de-Vie ! Elle y vécut dans un grand dénuement, continuant son œuvre et traduisant des poètes russes en français. C’est alors que s’établit entre elle, Pasternak et Rilke, qui se mourait en Suisse, une bouleversante correspondance amoureuse, pareille à la communion de trois éclairs dans la distance. « Je lisais ta lettre au bord de l’océan, et l’océan la lisait avec moi » (Marina T.). « Tu es mon seul ciel légitime et ma femme » (Pasternak). « Nous nous touchons comment ? Par des coups d’ailes » (Rilke). Elle confie notamment à ce dernier la souffrance de sa vie, usée par les besognes matérielles : « Toujours le fourneau, le balai, l’argent manquant […]. Ne plus balayer : voilà mon Royaume des cieux. Rainer, si j’écrivais en allemand : balayer, ce serait Fegefeuer (feu-balayant) c’est-à-dire Purgatoire ! […] Donc, pas d’angoisse, mais toujours simplement : oui ! » Dans un poème de 1920 elle écrivait : « […] Marina, mon nom./Moi périssable écume de la mer ! »
Elle revint à Paris, eut encore un enfant, un fils. Sa fille Ariane et son mari furent autorisés à rentrer en Union Soviétique, vers 1938. Elle les rejoindra peu après avec son jeune fils, Georges. Son mari fut exécuté, sa fille déportée. Marina, reléguée dans un camp au nord de la Russie, au comble de la misère, de la solitude et du désespoir, se donnera la mort par pendaison, le 31 août 1941. Elle avait traduit en français un poème de Pouchkine : « – Debout, Prophète ! Vois, écoute !/Emplis ton être de ton Dieu !/Que ta demeure soit – la route,/Et que ton verbe soit du feu. » Le génie douloureux de Marina Tsvetaïeva unissait bien le feu et l’océan.
[1]
Cf. Le somptueux spectacle chorégraphique
Agua, issu du Brésil, évoqué dans
Etudes, septembre 2002.
[2]
Il faudrait célébrer ces vingt danseurs magnifiques, dix femmes et dix hommes. Je ne puis nommer que la superbe Ruth Amarante, l’enchanteresse Shantala Shivalingappa, et la gracile petite danseuse indonésienne, Ditta Miranda Jasjfi, une pure merveille de grâce, de jeunesse et de poésie.