2004
Études
Carnets d’Études : Livres
Notes de lecture
Le génocide rwandais, dix ans après
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L’anniversaire des dix ans du génocide rwandais est passé, le Rwanda risque donc de retourner dans l’ombre plus encore que s’il n’y avait eu d’anniversaire ; et si désormais un fâcheux prétend infliger à l’écran un retour sur le Rwanda : zap, terminé ; disparition, respiration. Poser les yeux un temps, subir le déroulement d’une chaîne d’images jusqu’à son point d’implications non visuelles ne sont que des modes fragiles de perception collective, balayés au moindre coup de vent ou de vieux, puisqu’il suffit de zapper. On se délivre moins facilement d’un livre. De temps en temps, mieux vaut lire.
Deux livres, entre autres, viennent justement de paraître sur le génocide rwandais – à lire après ceux de Jean Hatzfeld parus au Seuil, Le Nu de la vie et Le Temps des machettes : l’ouvrage du lieutenant général Roméo Dallaire, J’ai serré la main du diable. La faillite de l’humanité au Rwanda, ainsi que celui d’Esther Mujawayo et Souad Bheladdad, Sur-vivantes…
L’officier canadien Roméo Dallaire était en poste au Rwanda en tant que principal responsable sur le terrain de la force internationale de maintien de la paix des Nations Unies pendant que se déroulait, entre le 6 juin et le 4 juillet 1994, les cent jours du génocide qui a exterminé plus de 800 000 Tutsi – et aussi de nombreux Hutu modérés ou récalcitrants ; ne les oublions pas, car un génocide n’est jamais purement « ethnique », il est toujours in fine politique.
Ce militaire n’a ni narcissisme d’auteur (il n’a rien écrit pendant presque dix ans après les faits), ni prétention littéraire, ni même – qu’il me pardonne, mais il s’en doute – aucune imagination littéraire, ce qui accroît l’importance de cet ouvrage qui privilégie les faits inscrits dans une quotidienneté professionnelle précise. Sauf que cette plate quotidienneté se trouve située en plein épicentre d’une histoire hallucinante, qui « aurait pu ne pas arriver » selon l’auteur, une entreprise d’extermination d’une fraction de la population par une autre, population elle-même utilisée comme arme principale… L’auteur est ressorti brisé de son expérience ; il n’a pas pu l’écrire pendant des années. En face de la quotidienneté des faits, l’énigme du génocide, de son irruption démente et toujours masquée – on ne le nomme qu’après coup, alors même qu’il est en train d’être commis dans la réalité sociale la plus matérielle sur le terrain –, ne cesse de s’accroître, non seulement pour les historiens, mais aussi pour les philosophes. La contingence de l’engrenage des occurrences, que restitue le déroulement des faits au fil des jours, confine au vertige : le pire aurait pu, à chaque phase et étape, être contredit et ne pas arriver… La contingence du crime peut rendre fou celui qui tente d’en saisir l’infinie platitude.
Le livre d’Esther Mujawayo est son récit de vie, recueilli par Souad Belhaddad. La liste en fin d’ouvrage des membres de sa famille exterminés est effrayante. Elle parle sur le papier, réfléchit en même temps ; le ton est celui d’une conversation entre amies, la nuit, très tard. Tellement tard. Cette jeune femme a fondé une association de femmes rwandaises
[**]. C’est elle qui dénonce l’incroyable situation actuelle : dix ans après les faits, les violeurs assassins séropositifs, et le sachant – qui savaient couper morceau par morceau l’enfant et le saigner lentement devant les parents qui attendaient ainsi leur tour –, laissaient en vie parfois la femme violée en lui disant : « Je te laisse pire que la mort. » Ils bénéficient en prison de programmes internationaux de trithérapie – ce qui est bien de la part des forces internationales –, pendant que leurs victimes pauvres, parce que volées de leurs biens pendant le génocide, souvent invalides après les mutilations, souvent isolées, meurent sans soin et dans le malheur après avoir vu leurs éventuels enfants contaminés et sans soins, eux aussi.
L’usage du virus du sida comme arme de guerre et d’extermination continue vient compléter, de son coefficient de « malheur en plus », ce crime spécifique que constitue le viol : le viol de l’ennemi est toujours une humiliation et une torture, pour les victimes de tout âge et sexe. Commis sur une femme, à laquelle le bourreau impose « l’enfant de l’ennemi » (selon le titre du beau livre de l’historien de la grande Guerre, Stéphane Audouin Rouzeau), il constitue un crime qui vise la capacité de se reproduire du groupe dont on veut exterminer aussi l’avenir démographique, après l’avoir effacé du paysage en violant les tombes, par exemple, après massacres et déportations…
La production de souffrance intense que constitue ce crime se déroule alors en plusieurs séquences : après le premier temps de torture physique et morale pendant le ou les viols, le crime peut se poursuivre dans les corps des victimes le temps d’une grossesse éventuelle. Le violeur continue alors son action de production de douleur, pendant toute sa durée empoisonnée et infernale à vivre pour la future mère « de force » ainsi constituée. A la fois, elle hait l’enfant du bourreau devenu, dans son propre ventre, son ennemi physiologique intime et indissoluble, porteur et signe d’un horrible souvenir dont la seule honte la tuait déjà socialement (le plus souvent) ; et, en même temps, elle sent et sait que plus seul qu’elle au monde, il y a cela, la petite grenouille violette hurlante qu’elle met au monde dans la haine – et qu’elle a essayé de faire passer par tous les moyens. L’horreur de sa propre haine est absolue, lorsqu’elle vise la figure la plus vulnérable pensable, un nouveau-né, à naître.
A ces deux durées d’un crime qui se définit par un épanouissement de sa virulence criminelle dans la durée, la contamination délibérée par le violeur séropositif du virus du sida ajoute un coefficient de malfaisance extrême, qui s’exerce alors dans le temps imaginé de toute la vie future de la victime, telle qu’elle l’anticipe en permanence dans sa vie quotidienne au travers de la présence de ses enfants et de leur futur anticipé, dans un calcul du lendemain, calcul imaginaire permanent (et pas seulement économique même pour les pauvres), ce qui s’appelle « vivre ». Cette anticipation de l’avenir en œuvre, au cœur même du présent, peut être consolante souvent dans le malheur, comme en témoigne la sagesse « des nations » et des grands-mères, qui savent qu’« au bout du tunnel, la lumière luit ». Mais ici, elle est un cauchemar de plus : c’est la survie et celle de tous ses enfants éventuels qui sont absolument dévastées en aval, et ce définitivement avec la maladie mortelle infamante et non soignée. De plus, c’est toute sa survie en tant que victime qui est en jeu, même dans un monde où le bourreau serait défait militairement et politiquement, et traîné devant les tribunaux.
Ce qui fait du bien, en principe, à une victime de crimes contre l’humanité, à savoir le jugement juridique et historique du criminel traîné derrière les verrous, lui fait du mal en plus ici : c’est bien dans ce cadre de justice restaurée que se produit l’achèvement de la victoire du criminel violeur séropositif. Soigné et nourri en prison, habillé et pris en charge, il sortira dans cinq ans, dans le meilleur état de santé possible. Pendant ce temps, sa victime isolée, invalide souvent précaire économiquement car tout lui a été volé, meurt dans l’abandon, la solitude et le malheur.
Véronique Nahoum-Grappe
Le rôle de l’Eglise catholique dans l’holocauste
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Voici un an et demi, dans les pays anglophones et en Allemagne, l’universitaire américain Daniel Goldhagen lançait bruyamment un ouvrage qui dénonçait chez le pape Pie XII et dans l’Eglise catholique les inspirateurs de la Shoah – laquelle, selon lui, était l’aboutissement de deux mille ans de massacres des Juifs dictés par la haine que diffusait le christianisme se donnant comme « religion d’amour ». L’écho des versions anglaise et allemande étant retombé, l’édition française prend la relève, complétée d’une postface particulière où l’auteur raconte comment, au lieu de lui répondre, l’Eglise a « plongé abondamment dans sa réserve de stratagèmes politiques [pour] saper la possibilité d’une discussion morale de haut vol ».
Explicite depuis soixante ans (faut-il rappeler Jacques Maritain et Jules Isaac ?), le débat s’est développé sur deux plans : l’un, historique, concerne l’élucidation de l’interprétation que les catholiques et leur Eglise donnèrent de la persécution des Juifs par Hitler, et les conduites diverses qui en résultèrent ; l’autre, théologique, remet en perspective l’élaboration de l’antijudaïsme chrétien durant un millénaire et s’interroge sur sa relation à l’antisémitisme athée des deux derniers siècles, qui a invoqué des allégations ethniques. Jean Paul II et les différents épiscopats ont accompagné l’une et l’autre recherche, par la reconnaissance des responsabilités et les « repentances » des hiérarchies et des croyants.
« On est loin du compte ! », proteste Daniel Goldhagen, qui développe dans la moitié de son livre l’inventaire des « réparations » que l’Eglise catholique devrait verser à la communauté des Juifs pour sa participation à l’holocauste. Il les partage en trois chapitres : dédommagement matériel, estimé à huit millions de dollars ; reconnaissance politique et soutien très énergique à l’Etat d’Israël et aux communautés juives menacées « dans les anciens pays communistes, ainsi qu’en France et en Allemagne » ; enfin, restauration morale par l’expurgation de « la Bible chrétienne » (c’est-à-dire les évangiles, dans le langage de Goldhagen) des passages fauteurs de l’antisémitisme – soit : Marc, 40 versets ; Luc, 60 ; Matthieu, 80 ; Jean, 130 ; Actes, 140 –, au total, 450 passages désignant les Juifs comme « ennemis ontologiques de Dieu » (p. 356). Goldhagen propose qu’un congrès de toutes les Eglises de dénomination chrétienne puisse procéder à cette rédaction nouvelle des Ecritures.
Dernière étape : l’Eglise devrait se transformer en « institution morale » ; liquider l’Etat du Vatican ; abolir son « impérialisme » et les ambitions qui l’ont inspiré depuis deux mille ans – et notamment sa « prétention à être la seule voie du salut éternel » ; se satisfaire, enfin, de sa seule mission : « impartir à ses fidèles des valeurs morales, les inciter à vivre en fonction de ces valeurs dans des sociétés souvent complexes ».
La rhétorique incantatoire de Daniel Goldhagen, procédant par accès de fièvre, l’inscrit dans la lignée des prédicateurs ambulants qui appellent au repentir en étourdissant leurs auditeurs sous la double injonction : « Parlez. Taisez-vous ! », martelée à chaque objection. Il se comporte en procureur, voire en prophète, passant du plan de la science politique à celui qu’il appelle « la morale », refusant surtout de s’abandonner à quelque « exercice d’écriture de l’histoire », à quelque « discussion avec les vues de tels ou tels auteurs qui pourraient diverger des miennes ». Lui, la vérité, il parle ! Les inévitables références données comme « constatations irréfutables », « faits de base irréductibles », sont empruntées à quelques travaux américains récents, pourvu qu’ils dénoncent les turpitudes de Pie XII. Les autres sont déclarées non crédibles.
Des auteurs catholiques américains ont trouvé matière à accepter le débat proposé, critiquant certes l’ouvrage, mais le tenant pour « stimulant » ou « posant les bonnes questions ». Celles-ci ne sont pas rendues plus pertinentes par un langage pseudo-prophétique qui atteint vite le niveau où « tout ce qui est excessif est insignifiant ». Elles ne l’avaient d’ailleurs pas attendu pour être déjà bien connues, et débattues dans des textes qui ne se donnent pas comme des règlements de comptes.
Jacques Nobécourt
Théologie et bandes dessinées, une étrange rencontre
La B.D. (bandes dessinées), média populaire ou intello, jeune, branché, et la théologie, si vieille et vénérable que la Sorbonne elle-même l’a répudiée comme une branche morte de la science : qui aurait parié sur cette improbable rencontre post-moderne ? Chassée par la laïcité de l’Université d’Etat et du débat intellectuel médiatique, la théologie réinvestit le champ culturel là où nul ne l’attendait, loin des publications savantes des cercles catholiques.
S’agit-il bien de théologie ? Pas vraiment : la théologie consiste en un effort rationnel pour rendre compte de la foi ; or, ici, il n’y a pas de foi. Mais ce qui émerge avec force, c’est une culture religieuse et, je crois, une inquiétude sur le sens – voire, au sens large, une démarche spirituelle. Au sens strict, ce n’est donc pas de la théologie : la méthode de traitement de la question n’est pas scientifique, mais elle est plus qu’un simple décor religieux pour raconter une aventure. Les questions posées relèvent de la dogmatique et font appel à des connaissances au-dessus de celles du catholique pratiquant moyen (s’il existe).
Entendons-nous : je ne parle pas des B.D. religieuses didactiques pour enfants, mettant en images la Bible ou la vie des saints, mais d’albums pour adultes et adolescents, racontant avec imagination, suspense, dérision, érotisme, violence, une fiction incluant une question théologique, généralement traitée de façon hétérodoxe. Il faut donc que les croyants s’attendent à ce que des lecteurs leur posent des questions pointues et surprenantes !
Ces œuvres apparaissent à la fin des années 90 et concernent les grandes religions présentes en France : judaïsme, islam, catholicisme. Tandis que, dans les années 70-80, J.-C. Mezières et P. Christin promenaient Valérian (Ed. Dargaud), leur héros intergalactique, dans un univers gnostique synthétisant et dépassant les clivages religieux, dans l’orbite de la prétendue ère du Verseau, les auteurs actuels s’inscrivent chacun dans une tradition religieuse spécifique. Ce retour sur une religion identitaire marque un changement d’époque par rapport au Nouvel Age qui a marqué la fin du xxe siècle. La post-modernité dans laquelle nous sommes exprime le besoin de connaître des origines, d’explorer un patrimoine, d’inventer des racines dans une communauté nettement intensifiée. Cela inverse la perspectives des années 70, où l’on entendait : Jésus oui, l’Eglise non ! On aurait plutôt : l’Eglise d’accord, pour ceux qui en sont, mais Jésus n’est pas celui que vous dites et, de toute façon, dans un contexte plurireligieux, il n’intéresse pas tout le monde.
Dans l’univers juif brille l’œuvre de Joan Sfar. Son personnage principal est le chat d’un rabbin séfarade d’Afrique du Nord à l’époque de la colonisation française. Dans le premier album (2002), ce chat se met à parler, après avoir mangé le perroquet de son maître. Il demande alors de faire sa Bar Mitsva. Le rabbin refuse d’abord : seuls les hommes créés à l’image de Dieu peuvent faire leur Bar Mitsva. Puis il consulte l’un de ses collègues, qui commence avec le chat une discussion serrée : si Dieu est Parole, un chat qui parle n’est-il pas image de Dieu ? S’ensuit une parodie de controverse rabbinique sur qui est Dieu et qui est l’homme… L’auteur juxtapose de petits épisodes joyeux et ironiques, soulevant, sans les traiter, de véritables questions philosophiques et théologiques. Joan Sfar et Emon Guih publient une autre série d’albums, Les Olives noires, située à Jérusalem et en Judée, autour de l’époque du Christ ou des écrits intertestamentaires. Ils recréent le milieu juif du temps de Jésus et font se croiser soldats romains, juifs hellénisés, pharisiens, zélotes, esséniens, que les travaux exégétiques récents nous ont fait connaître.
La culture catholique s’enrichit d’un Troisième Testament, œuvre en « quatre évangiles » de X. Darisson et A. Alice. L’action se situe dans l’Europe du xive siècle. Le style graphique, soigné, évoque les décors du Nom de la Rose, le film de J.-J. Anaud, d’après le roman de Umberto Eco. Inquisiteurs, templiers, espions de Rome – auxquels s’ajoute une inquiétante secte démoniaque – se lancent à la poursuite d’un document écrit par Dieu lui-même, porteur de toute la puissance du Verbe divin qu’il contient. Qui le détiendrait acquerrait une puissance infinie. Grâce aux conseils de bibliothécaires et d’experts, comme le dominicain Pierre Gaugué (remercié dans le premier tome), les auteurs évoquent des écrits apocryphes chrétiens oubliés, des questions exégétiques précises comme celles des « frères » de Jésus ou de la licéité d’employer de mauvais moyens pour une bonne fin.
L’islam se trouve confronté par les auteurs du Décalogue à la découverte d’une nouvelle sourate du Coran, elle aussi de la main de Dieu, qui contredit la version othmanienne du Coran. La divulgation de ce document provoquerait un ébranlement du monde musulman, nuisible à son unité et à sa suprématie. La dernière sourate délivre en effet un enseignement tolérant, féministe et pacifique, qui condamne la guerre sainte pratiquée, au nom d’Allah, par le Prophète et ses successeurs. Rédigée sur une omoplate de chameau et transcrite par un soldat français de l’armée de Bonaparte pendant la campagne d’Egypte, cette sourate et les carnets qui parlent de sa découverte entraînent leurs provisoires détenteurs dans des aventures funestes, comme si une malédiction puissante s’opposait au dévoilement de la vérité.
Dans cette série de qualité inégale, le même scénariste s’adjoint pour chaque album un dessinateur différent. Les auteurs entretiennent avec l’islam un rapport extérieur ; dans plusieurs albums, la référence musulmane, ténue, se réduit à un prétexte pour raconter une simple histoire.
La tradition maçonnique s’insère dans cette veine avec une série intitulée Le Triangle secret, où les membres d’une Loge s’efforcent de retrouver le corps du Crucifié pour dévoiler l’escroquerie à laquelle l’Eglise se livre depuis 2000 ans en prétendant que Jésus de Nazareth est mort sur la croix et ressuscité le troisième jour. Ils doivent lutter contre d’infâmes cardinaux, acharnés à maintenir en vie un pape moribond, pour faire élire leur candidat au prix d’une série de meurtres. Ces albums se caractérisent par la violence de leur attaque frontale du catholicisme. Ils ne relèvent pas d’un questionnement théologique ou religieux interne à une tradition religieuse, comme les autres séries citées, mais d’une tradition secrète transmise dans la « loge première » fondée par Jésus lui-même.
Ces séries ont rencontré un si grand succès auprès du public qu’elles ont créé un effet de mode et entraîné dans leur sillage une multitude de publications d’intérêt varié, comme les albums de la collection « La loge noire », dirigée par Didier Convrard chez Glénat. En 2003, le nombre de nouveaux albums de B.D. à thématique religieuse est surprenant. Dans bien des cas, la religion ne fait qu’habiller une aventure policière ou historique. Quelques auteurs abordent la tradition bouddhique ; et les libraires spécialistes annoncent des albums sur le chamanisme.
Malgré la personnalité différente des auteurs, ces œuvres présentent, à des degrés divers, plusieurs caractères communs :
– Leur discours sur Dieu se fonde sur une révélation et des textes sacrés transmis par une tradition dans une communauté croyante.
– Les instances au pouvoir dans les grandes religions trahissent le dépôt originel. Un savoir secret existe, qu’on cache aux fidèles parce que son dévoilement remettrait en cause l’édifice institutionnel et sa puissance. Seuls des initiés ont accès à ce savoir révélé dès l’origine et qu’il faut redécouvrir.
– L’avenir n’est plus dans le futur, la science-fiction, la guerre des étoiles, mais dans un retour au passé, aux sources.
– La fiction, l’humour, le genre littéraire choisi établissent une distanciation entre le lecteur ou l’auteur et le propos des livres. Le thème abordé est sérieux, mais pas la façon de le traiter. Les auteurs tournent en dérision une réflexion théologique et un système de pensée religieuse qui se prendraient au sérieux, tout en abordant des questions existentielles et touchant au sacré.
Comment interpréter ce phénomène culturel ?
Première hypothèse : la bande dessinée découvre un nouveau champ d’inspiration et s’y engouffre, portée par l’actualité – loi sur les signes religieux à l’école, débat sur le choc des civilisations… Le lecteur dispose des premières clefs de compréhension grâce à sa culture religieuse élémentaire, mais il découvre avec joie un monde à la fois exotique et correspondant à la réalité d’un pays multiconfessionnel. La référence aux religions cesse d’être un tabou, parce qu’elle est désormais découplée de la croyance personnelle. Nos contemporains ont à l’égard des traditions religieuses le même rapport dépassionné que les anciens Grecs à l’égard de leurs mythes : système commun de référence plutôt que foi individuelle, ensemble de rites familiaux et civiques, mêlés, selon les cas, de plus ou moins de superstition ou de réflexion métaphysique. Le message délivré par ces albums, c’est la critique de l’intolérance et de la violence de chaque tradition religieuse, au profit d’un consensus laïque et démocratique.
Seconde hypothèse : ce jeu n’est pas sans enjeu. Il permet de cantonner provisoirement la question religieuse dans un exercice ludique qui dispense de se prononcer sur la foi personnelle. Le lecteur n’est pas confronté à l’exigence d’une conversion, même s’il exprime un besoin de sens et se trouve renforcé dans son identité religieuse. Mais La Fontaine et Molière témoignent qu’on peut utiliser un ton badin et la dérision pour aborder des questions sérieuses. Est-ce à dire que, pour rencontrer un public non croyant sur le terrain religieux, il faut se servir de l’humour et de la fiction, comme du patrimoine culturel chrétien, pour sortir de la case « bouquins cathos » ? La bande dessinée, ayant atteint l’âge de la maturité, devient apte à aborder le champ spirituel, au même titre que d’autres moyens d’expression ; sa souplesse et sa créativité lui permettent de ne pas se cantonner dans le récit et d’atteindre une grande profondeur en jouant sur le registre des symboles et des atmosphères, à la manière du cinéma.
Dans une société massivement déchristianisée, cette forme de retour du religieux et de réinvestissement des traditions spirituelles interpelle les croyants comme un lieu de dialogue et d’annonce de l’Evangile : l’irruption de la théologie dans la bande dessinée pour adultes pourrait bien être un « signe des temps » (Gaudium et Spes 4, 1) qui appelle l’évangélisation.
Jean-François Galinier-Pallerola
historien et théologien, enseignant à l’Institut Catholique de Toulouse
·
– Joan Sfar, Le Chat du rabbin, Poisson Pilote, Dargaud, t. 1, 2002 ; t. 2, 2002 ; t. 3, 2003.
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– Joan Sfar et Emon Guih, Les Olives noires, Repérage, Dupuis, t. 1, 2001 ; t. 2, 2002 ; t. 3, 2003.
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– Xavier Darison et Alex Alice, Le Troisième Testament, Glénat, t. 1, 1997 ; t. 2, 1998 ; t. 3, 2001 ; t. 4, 2003.
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– Frank Giroud (scénariste), Le Décalogue, Glénat, avec comme dessinateur, t. 1, Béhé, 2001 ; t. 2, De Vita, 2001 ; t. 3, J.-F. Charles, 2001 ; t. 4, T.B.C., 2001 ; t. 5, Rocco, 2002 ; t. 6, Mounier, 2002 ; t. 7, Gillon, 2002 ; t. 8, Rolllin, 2002 ; t. 9, Faure, 2003 ; t. 10, Franz, 2003.
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– Didier Convard (scénariste), Denis Falque, Christian Gine, André Julliard, Paul-Pierre Wachs (dessinateurs), Le Triangle secret, Glénat, t. 1, 2000 ; t. 2, 2000 ; t. 3, 2001 ; t. 4, 2001 ; t. 5, 2002 ; t. 6, 2002 ; t. 7, 2003. I.N.R.I., 2004.
[*]
Roméo
Dallaire,
J’ai serré la main du diable. La faillite de l’humanité au Rwanda, éd. Libre Expression, 2004. Esther
Mujawayo et Souad
Belhaddad,
Sur-vivantes, éd. de l’Aube, 2004.
[**]
L’association d’Esther Mujawayo s’appelle Avega.
[***]
Daniel Jonah
Goldhagen.
Le Devoir de morale. Le rôle de l’Eglise catholique dans l’holocauste et son devoir non rempli de repentance. Ed. du Seuil, coll. Les empêcheurs de penser en rond, 2004, 490 pages, 25 €.