Etudes
S.E.R.

I.S.B.N.sans
140 pages

p. 268 à 287
doi: en cours

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Carnets d'Études : Livres

Tome 401 2004/9

2004 Études Carnets d’Études : Livres

Recensions

 
Littérature. Arts
 
 
Henry James, Nouvelles complètes, Tomes I et II. Préface par Annick Duperray et Evelyne Labbé. Edition établie par Annick Duperray. Gallimard, Pléiade, 2004, 1 568 et 1 632 pages, 67,50 € chaque tome
Contrairement à ce que beaucoup ont pensé, le génie de Henry James se manifeste de façon aussi parfaite dans ses nouvelles que dans ses immenses romans. Il en a écrit 113 ! Elles prennent d’ailleurs de plus en plus d’ampleur avec les années, ressemblant à ce que des esprits moins féconds nommeraient « romans ». Certes, il aime la forme brève qui lui permet de concentrer son sujet, car il désire écrire concentratissimo, mais garde au fond de lui, comme une tentation et une joie, le goût de développer les histoires qu’il invente à partir de situations infimes : « ... l’âge venant, je découvre que je possède une surabondance de manière et de style, un désir de complétude trop grand et trop irrésistible qui me pousse instinctivement à envisager les choses dans toutes leurs relations, de sorte que, même comprimé à l’extrême, le développement devient inévitable... » On s’en rendra mieux compte dans les troisième et quatrième tomes, encore à paraître dans la Pléiade ! Celles que nous pouvons lire dans ces deux premiers volumes couvrent l’activité de James entre 1864 et 1888. Elles sont déjà d’une extrême richesse par leur subtilité et la variété de leurs sujets. Il le souligne lui-même : « en faisant des choses brèves, je peux en faire de si nombreuses, toucher à tant de sujets, me déplacer en tant d’endroits, manipuler tant de fils de la vie... » Ce qui n’a rien d’étonnant, puisque « l’humanité est immense, et la réalité comprend des myriades de formes... ». Son art n’est qu’en apparence « réaliste », et ce qui est fascinant, c’est la manière dont il atteint, sous la surface visible des événements et des êtres, une zone claire-obscure où à la fois se cache et se révèle leur secret. Il peut évoquer de façon mystérieuse une situation sociale ordinaire, ou de façon toute naturelle la présence de fantômes qui ne sont pas toujours menaçants. On y trouve, bien sûr, les premiers conflits entre la jeune Amérique et la vieille Europe, avec les défauts et les qualités des deux continents. Il tire au jour les solitaires, les séducteurs, les rusés, les naïfs ; évoque le monde des heureux et des riches, mais également, beaucoup plus souvent qu’on ne l’a dit, celui des pauvres et des abandonnés, entourant les uns et les autres d’une sorte de sfumato qui les rachète et les ennoblit à leur insu, même au sein du mal et du malheur. Cet explorateur des noirceurs du cœur humain n’est jamais désespéré. Une immense compassion guide sa plume, une générosité presque shakespearienne, selon le dire de Graham Greene. Et, en même temps, une extrême lucidité : il frappe sans effort au centre de la cible, même lorsqu’il vise subtilement à côté !
Jean Mambrino
Maria Luisa Blanco, Conversations avec Antonio Lobo Antunes, Christian Bourgois, 2004, 306 pages, 23 €. Antonio Lobo Antunes, Livre de Chroniques III, Christian Bourgois, 2004, 346 pages, 23 €
Certains écrivains sont comme des montagnes : trop hautes, trop difficiles, inattaquables. On se demande par quelle face on pourra les aborder. Le grand écrivain portugais Antonio Lobo Antunes est de ceux-là, et ce n’est pas seulement affaire de notoriété. L’œuvre est là, au centre, comme un bloc inentamable, à la fois dévoilant et masquant son auteur, l’exposant et le protégeant par la force d’une écriture qui épouse le rôle et le rythme du discours délirant, colère, cynisme, indignation, obsession, ressassement, provocation ; le tout troué d’aveux de faiblesse et plombé d’« à-quoi-bon ? ». Cette puissance de l’écriture, qui paraît tout emporter sur son passage (qu’on retrouve autrement, mais pareillement imposante, chez un Thomas Bernhard, par exemple), se passerait aisément de la confidence et de la conversation, n’était le désir bien contemporain d’approcher l’intimité des auteurs autant que – sinon avant – l’œuvre elle-même. Le prodige de ces conversations menées par Maria Luisa Blanco, bien avant le souci anecdotique, est de révéler au centre même de l’intime cette passion d’écrire, l’angoisse qui l’accompagne, ses exigences envahissantes : patience et travail, reprises, recommencements, apprentissage perpétuel, tourment. Elles agissent comme une sorte de démystification, qui reconduit aux grands titres – Connaissance de l’enfer, Exhortation aux crocodiles, N’entre pas si vite dans cette nuit noire... – ou incite à les aborder. Amères et incisives, hantées d’une très particulière mélancolie, les dernières Chroniques de l’écrivain constituent, à côté de ces conversations éclairantes, un autre apprivoisement. On y retrouve quelques portraits de famille, des instants de vie, des fulgurances, un olivier dans un coin de l’hôpital Miguel Bombarda, « l’odeur des vagues à l’instant où l’air est plus froid que l’eau », la beauté éclatante des champs de tournesol en Angola. Deux livres qui révèlent Lobo Antunes tel qu’il se décrit lui-même : « toujours sur le qui-vive », solitaire, maladroit et attentif dans le concert des voix, la cacophonie des gestes et les assauts de la mémoire.
Françoise le Corre
Christian Doumet, Rumeur de la fabrique du monde, José Corti, 2004, 330 pages, 18 €
« Un livre de tous les genres et d’aucun genre, qui comble les incertains lecteurs par sa disponibilité. » Le pari est gagné : ce livre n’est d’aucun genre, il ne cherche pas à entrer dans ceux déjà exploités ni à en créer un nouveau. Un journal ? Un recueil d’aphorismes ? Des notes d’écrivain, de lecteur ? Rien de tout cela. Et tout cela. Et mieux. Des rumeurs, des bruits, des choses vues, entendues, lues, repérées, refusées, acceptées, mais avant tout écrites. « Des vestiges de temps laissés sur des traces d’écriture. » Des échos répercutés et qui se réverbèrent, comme si les étrangetés du monde (aussi bien beautés que hideurs) n’avaient jamais fini d’être épuisées. Chatoiement, prolifération qui agace et amuse, repérage des stéréotypes auxquels nul n’échappe. Temps et espaces, lieux habités, rêvés, fréquentés par nécessité ou par goût, offrent comme une chrono-topographie que l’écriture vient occuper, transfigurer parfois, relier souvent dans des instantanés toujours stimulants. Comment définir autrement le bonheur ? Les joies de rencontres qui saisissent soudain, sans pourquoi, laissant des traces vite oubliées. L’écriture ne redouble pas, évite de peser, virevolte, accentue, rythme et passe. Et le lecteur peut vagabonder au gré de ses humeurs, saisir l’occasion donnée d’une rencontre imprévue, d’un trait reconnu, d’une analyse qui fait mouche. La rumeur se fait bourdonnement animant comme une conversation lettrée, précieuse (dans tous les sens du terme) à laquelle on aime à revenir. « Ainsi de suite. Une vie. »
Francis Wybrands
Carlos Fuentes, L’Instinct d’Iñez. Traduit de l’espagnol (Mexique) par Céline Zins. Gallimard, 2003, 200 pages, 17,50 €
L’Instinct d’Iñez est d’abord le roman d’une rencontre entre une cantatrice mexicaine, Iñez Prada, et un chef d’orchestre européen. Leur amour, tout de sauvagerie contenue, de tendresse et de refus, est raconté en quatre actes, autour de quatre mises en scène du Faust de Berlioz. Entre ces chapitres se déploie une préhistoire écrite au futur, qu’Iñez porte en elle, autre monde sensuel et déchirant. Ces deux univers finissent par se mêler, dans une scène où le réel est soulevé par la magie. Le roman s’impose par plusieurs visions fortes : la rousseur d’Iñez, qui est aussi celle du Mexique et du monde sauvage qui se déploie à partir d’elle ; la sombre musique de Berlioz, jouée la nuit sous les bombes nazies, en un déchaînement de fureur souveraine ; un mystérieux sceau de cristal, enfin, passant de main en main, et où semblent recélés les univers du roman. Carlos Fuentes, dans ce livre qui appartient au premier volet de l’ensemble que constitue toute son œuvre, « L’Age du temps », parvient ici à créer un temps qui est indiscernablement passé, présent et futur, et qui prend consistance au fur et à mesure de la lecture, jusqu’à en devenir presque palpable. Il explore la part primordiale, enfouie, des rapports entre hommes et femmes, de leurs interdits, du passage des générations. Ce roman, dont les deux premiers chapitres peuvent agacer, finit par s’élever comme un chant, dépassant les individus qu’il évoque pour atteindre comme un substrat humain commun et atemporel ; il vient habiter dans son lecteur une part inconnue et souterraine qu’il révèle.
Céline Bohnert
François Solesmes, Les Murmures de l’amour, Encre Marine, 2004, 240 pages, 26 €
L’amour aime le secret. Tout comme les lettres, il fuit la vulgarité des mots, tant usés qu’ils ne disent plus rien et doivent se faire tapage pour se faire entendre. L’amoureuse, l’amoureux, l’amant, l’amante échangent leurs voix, tour à tour, et s’exposent l’un à l’autre, l’une à l’autre. Le désir est le lien et le lieu de leurs présences. Pour l’autre, avec lui, en lui, contre lui, face à lui – toujours, même dans la solitude. Restent les mots encore trop courts et la chair jamais rassasiée, qui se nourrit de ce qui la creuse autant que de ce qui la comble. Ni poème à proprement parler, ni confession, ni roman, ce livre est une sorte de cantique (on songe, bien sûr, au poème biblique) où mots et corps célèbrent leurs noces dans et hors le monde. « Ferveur et gratitude », tout comme dans les autres ouvrages de François Solesmes (Eloge de l’arbre, Marées, entre autres, parus chez le même éditeur), l’écriture ne vient pas interposer ses savoirs face à l’expérience concrète, mais s’efforce avec justesse et patience de rendre grâce. « Tu es. Jusque dans ton absence, cette pensée me repeuple, au réveil. A la façon dont l’arbre, au soir, se repeuple d’oiseaux. » Nul mieux que l’auteur ne sait dire, sans fausse pudeur, le corps lorsqu’il se fait chair désirante. Chair nue, jamais assez, dévêtue des mots qui la murmurent. A lire, à méditer : aimer s’apprend chez ceux qui savent le dire.
Francis Wybrands
Jean-Noël Liaut, Karen Blixen, Une Odyssée africaine. Payot, 2004, 248 pages, 18 €
Cette biographie partielle de Karen Blixen (l’héroïne du film Out of Africa), portée par un style dénué de superflu et pressé de dire l’essentiel, devrait séduire toutes les catégories de lecteurs. Quoi de plus romanesque, en effet, que la vie de cette jeune Danoise cultivée du début du xxe siècle, qui choisit d’épouser le frère de son amant pour vivre l’aventure, et assura, quinze ans durant, la direction d’une plantation en plein Kenya ? On l’imagine au milieu de ses Kikuyus, apprenant à son cuisinier noir les subtilités de la cuisine française, ou encore étudiant le Coran après avoir rendu visite à ses « squatters » ! On rêve de participer à ses dîners au champagne durant lesquels, après une partie de chasse exaltante, elle improvisait des histoires pour son amant magnifique ! Mais d’autres lecteurs seront plus émus par le portrait d’une femme courageuse qui, par fidélité à sa nature profonde, ne cessa d’aller à contre-courant du politically correct, une femme engagée qui clama, contre toute sa communauté, la nécessité d’élever les Noirs à la culture. Nous sommes touchée par ce que l’on pourrait appeler « l’art de vivre » de cette femme : exigente et sévère, Karen Blixen travailla, en effet, à offrir un label de qualité à chaque maille de son existence. Elle osa clamer et montrer que le luxe et le raffinement étaient une nécessité supérieure. Elle ne renia rien de ce que la vie occidentale lui avait enseigné de plus « civilisé », car c’était « beau » et à la hauteur de son idée de l’homme. Et pourtant, en même temps, elle sut être réceptive aux leçons données par ses « frères noirs ». Les aimant et les estimant de plus en plus au cours de sa longue « Odyssée africaine », elle apprit d’eux la relativité des choses : de la vie et de la mort, de l’honneur et de l’humour, du courage et de la résignation. Une telle authenticité, un tel équilibre entre fidélité à soi et remise en question permanente sont admirables. Lecture faite de cet ouvrage, il faudra pourtant vite aller chercher La Ferme africaine, l’autobiographie de notre héroïne, pour comprendre comment Karen Blixen sut encore faire de sa vie une autre œuvre d’art – durable, celle-ci…
Ariane Vuillard
Lafcadio Hearn, Aux vents caraïbes, Deux années dans les Antilles françaises. Avant-propos de Raphaël Confiant. Traduction de l’anglais par Marc Logé. Hoëbeke, coll. Etonnants voyageurs, 2004, 430 pages, 23,50 €
En 1887, le Harper’s Magazine envoie Lafcadio Hearn aux Antilles. Premier contact extasié avec une nature « dans toute sa puissance primitive comme à l’aube légendaire de la terre ». Submergé, l’écrivain en prend littéralement plein les yeux, mais n’en demeure pas moins, tout au long d’étonnantes prouesses descriptives, exact, précis, concret. Hearn restera à la Martinique deux années, au cours desquelles il va parfaire sa connaissance du mode de vie créole, ainsi qu’en témoignent ses Esquisses et ses Contes. Il manifeste, notamment, un grand intérêt pour les croyances et légendes créoles, parce qu’elles sont une composante essentielle de la vie même. Il n’y a dans cette île aucune dichotomie entre le monde visible et l’invisible. Les zombis, les âmes errantes, les serpents (qui semblent surgir des entrailles de la terre), la bête-nipié, ainsi que la figure mi-réelle mi-légendaire du P. Labat – et, bien sûr, la montagne Pelée –, tout dans cet apparent Eden participe d’une menace constamment sous-jacente, avec laquelle le peuple créole a appris à composer. Mais le personnage principal de ces textes, c’est la femme antillaise. A l’évidence, Hearn n’est pas insensible à la beauté noire – une attirance que seuls, encore à l’époque, éprouvent les forbans et quelques esprits très cultivés. Blanchisseuse ou guiablesse, ondoyante et toujours mystérieuse, elle est la véritable médiatrice entre les deux mondes, et la détentrice de cette parole créole qui tout à la fois enchante, ensorcelle, guérit et transmet, parole transcrite ici au plus près, et sans affectation patoisante. Lafcadio Hearn peut-il passer pour le découvreur de la créolitude ? Je le crois. Mais, aujourd’hui, alors que la culture créole se survit à elle-même et que la langue créole est disséquée dans les universités, ce qu’exhalent ces vents caraïbes, c’est le parfum du paradis perdu.
Franck Adani
Luis Sepulveda, Les Roses d’Atacama. Traduit de l’espagnol (Chili) par François Gaudry. Métailié, 2003, 160 pages, 7 €
Les trente-cinq chapitres des Roses d’Atacama trouvent leurs racines dans la visite du camp de concentration de Bergen Belsen racontée dans le premier d’entre eux, Histoires marginales : se lèvent hors du charnier des noms d’hommes et de femmes de tous pays, aux vies en marge de l’Histoire, mais qui ont en commun une dignité que rien ne brise. A Santiago, Vilnius, Hambourg, en Patagonie ou en Suisse, de Mister Sampah, qui mène les bateaux à leur mort en leur parlant des pays qu’ils ont connus, à Juanpa, journaliste supplicié sous Pinochet, chacune de ces histoires conte en quelques pages le surgissement de l’extraordinaire dans le quotidien, le courage et la solidarité humaine, la fraternité, fût-ce par contraste, dans l’ignominie. Elles célèbrent jusque dans sa fragilité l’image d’un homme, non pas triomphant, certes, mais debout. Le chapitre éponyme est à cet égard le plus significatif : on y voit Fredy Taberna « not[er] consciencieusement les merveilles du monde » qui sont « infinies et se multipli[ent] » et guider le narrateur dans le désert d’Atacama. Les jeunes gens se réveillent lorsque, sous la rosée, comme chaque année pour une journée, le désert s’est couvert de roses. Fredy est tué par les militaires chiliens. Mais le narrateur recueille son cahier et continue d’y consigner « les merveilles du monde ». Une lecture suivie s’avérerait certainement lassante, car le message, pour fondamental qu’il soit, ne suffit pas pleinement à fixer l’attention, et la charge d’émotion finit par devenir trop lourde. Tous les chapitres, d’ailleurs, ne se valent pas. Mais Les Roses d’Atacama peut devenir un livre-compagnon, qu’on lit par morceaux, qu’on est heureux de retrouver après l’avoir un temps oublié : il recouvre alors toute son ampleur et toute sa force.
Céline Bohnert
Angelika Schrobsdorff, Tu n’es pas une mère comme les autres, Phébus, 2004, 488 pages, 22,50 €
Grandir dans le foyer d’une mère juive et d’un hobereau prussien lorsque l’on est née, comme l’auteur, à Berlin en 1927, n’avait en soi rien de simple. Avoir une mère comme Else Friede, dont la vie intense est la trame de ce beau et intense récit, ne pouvait en atténuer le « défi ». Cette mère, manifestement très proche, n’en faisait jamais qu’à sa tête, balayant, quelles qu’en fussent les conséquences, tous les obstacles qui pouvaient entraver sa volonté. Le premier qu’elle avait eu à franchir avait sans doute été le plus difficile : elle s’était enfuie de la maison familiale pour épouser le poète de son cœur, au lieu de se plier au mariage que ses parents avaient arrangé pour elle au sein de la communauté juive. Cette première expérience d’une liberté assumée fut violente pour tous les protagonistes qu’elle impliquait. L’apaisement vint pourtant, mais pour peu de temps… Les situations paroxystiques ne cessèrent jamais de se succéder jusqu’à sa mort, en 1949. Après 1933, cette mère si maternelle, si inflexible, cette mère qui avait eu trois enfants de trois pères différents (et dirigeait de main ferme cette famille composite), refusa l’idée que le nazisme non seulement la menaçait, mais qu’il menaçait ses parents et ses enfants, qu’il menaçait la communauté juive qu’elle aimait, qu’elle rejetait aussi. Elle voulait rester à Berlin, dans son milieu de vie aisé et trépidant, rythmé d’enthousiasmes et de fêtes, tantôt familiales, tantôt libertines. Son époux d’alors, le père de l’auteur, eut grand mal à la persuader de se réfugier en Bulgarie, où finalement elle et ses filles traversèrent l’épreuve dans des conditions souvent aventurées et sinistres. Else Friede, malgré les premières atteintes d’une lourde maladie neurologique, parvenait parfois, par sa seule volonté, à transfigurer, un instant, ce contexte si lourd en un fugitif moment de fête. L’énergie vacilla après la mort de son fils, l’aîné de ses enfants, tué dans les combats de la libération en France. Pourtant, elle ne cessa jamais, jusqu’à sa mort, de surprendre son entourage. L’enquête qu’a menée Angelika Schrobsdorff sur sa mère lui a sûrement permis d’apaiser beaucoup de questions en suspens. Elle a tracé le portrait saisissant d’une femme hors du commun, rendant de ce fait un bel hommage à tous ceux qui ont été pris – qui se sont pris – dans son sillage. Au delà de l’histoire personnelle, le récit donne à voir aussi un témoignage singulier sur ce temps de l’entre-deux-guerres ; autant de questions sur les insouciances qu’il a rendu possibles, sur les profondes transformations sociales dont il a été le théâtre, sur les contrastes et les violences qu’il a sécrétés, avant que le nazisme ne s’en empare. Le livre, une fois ouvert, ne se lâche plus.
Pascale Gruson
François Berger, L’Amour à Trieste, L’Age d’Homme, Lausanne, 2004, 162 pages
Depuis Le Voyage de l’Ange, François Berger affectionne le genre intimiste, les sentiments, la parole à mi-voix, le style de Chardonne et de Marcel Arland. On retrouve ces qualités, réveillées par la mort subite d’un frère cadet très aimé. Dans L’Amour à Trieste, François Berger effectue à la plume son « travail de deuil », en même temps que celui de leur mère très éprouvée, consolée comme une Pietà. Il sait trouver les mots qui pleurent et les souvenirs qui souffrent. On regrettera seulement que la Trieste de Joyce et de Svevo soit plantée comme un simple décor de convention, et non comme la ville altière et secrète qui, du haut de Miramare, domine la mer et la lagune.
Xavier Tilliette
Babrius, Fables ésopiques, traduites du grec et présentées par Roland Duflot. Arléa, 2004, 190 pages
Dans la collection « Retour aux Grands Textes » proposée par les éditions Arléa, voici cent quarante-trois petites histoires fraîchement rapportées jusqu’à nous par une nouvelle traduction. Œuvre d’un certain Babrius, un Latin hellénisé du ier siècle, précepteur du fils d’un roi de Cilicie, ces fables, à l’instar de celles du Latin Phèdre, presque contemporain, s’inspirent de très près de celles d’Esope : l’auteur n’hésite pas à revendiquer cet emprunt comme un fait naturel et légitime. Pourtant, la différence entre elles est considérable. En effet, la fable est, à l’origine, un petit texte destiné à servir d’exemple au sein d’une argumentation. Courte, sèche, elle se doit donc d’être dénuée de détails et de tours ornementaux. Elle est, en outre – et ce, dès l’époque grecque classique –, un fait oral : L’Oriental Esope n’était-il pas d’abord « conteur » ?… Or, ainsi que l’explique Duflot dans sa préface, Phèdre et Babrius, tous deux auteurs du ier siècle, rompent radicalement avec cette double tradition en faisant de la fable un genre littéraire à part entière. Sa visée devenant par là esthétique, elle ouvre désormais la porte au pittoresque et confère à ses personnages, autrefois stéréotypés, une véritable psychologie. Perdant la rigidité des récits gnomiques d’Esope, elle offre aussi, en ces débuts du christianisme, une réflexion pertinente sur les vicissitudes de la condition humaine, le ridicule de dieux auxquels personne ne peut plus croire, la faible part de liberté offerte aux hommes. Comme le fera son très lointain successeur du xviie siècle, elle déplore le sort des malheureux dans une société qui soutient les puissants. La Fontaine, qui n’a pas connu Babrius, s’y serait sans doute retrouvé – et nous nous y retrouvons aussi : en quelques siècles, les hommes et leurs organisations n’ont pas tant changé !
Ariane Vuillard
Pétrarque, 7e centenaire (1304-2004). Textes choisis par Christophe Carraud. Jérôme Millon, Grenoble, 2004, 96 pages, hors commerce. Pétrarque, Invectives. Traduction du latin par Rebecca Lenoir. Jérôme Millon, Grenoble, 2003, 544 pages, 34 €
L’anniversaire de Pétrarque risquerait de passer inaperçu, sauf évidemment en Italie, s’il n’y avait la ténacité et l’immense capacité de travail de Ch. Carraud (éditeur de Conférence) et de son associée, Rebecca Lenoir. Sans oublier le dévouement d’un éditeur pas comme les autres. L’admirable édition de ce chef-d’œuvre polémique que sont Invectives, due à Mme Lenoir, commémore de manière grandiose le septième centenaire. Elle est précédée d’une mince publication hors commerce, un recueil anthologique préparé par Ch. Carraud, émaillé de traductions superbes (Jaccottet, Aragon, G. Nicole), parmi lesquelles manquent les contributions méritoires de Fichte et de Schelling. Quant aux Invectives, elles reprennent avec un brio diabolique la veine et la verve de Mon ignorance et des Remèdes aux deux fortunes. Ces invectives s’adressent aux médecins, hier comme aujourd’hui infatués, mais l’emploi du singulier prouve que tous les « morticoles » ne sont pas tous concernés – contre le chauvinisme français à l’encontre de l’Italie et, obliquement, contre les papes d’Avignon, enfin contre un notable important, mais de petite vertu et dénué d’intelligence. Pétrarque est un polémiste de haut vol, prolixe, nerveux, salace, que la délicatesse de sa poésie a fait oublier. On espère que le 7e centenaire va relancer et porter au zénith la gloire d’un très grand écrivain et héraut de l’humanité.
Xavier Tilliette
Pétrarque, Sans titre, Liber sine nomine, 1342-1361. Traduit par Rebecca Lenoir. Jérôme Millon, Grenoble, 2003, 262 pages, 27 €
Aux publications ci-dessus mentionnées s’ajoute, par les soins de Rebecca Lenoir, un recueil épistolaire « sans titre », en réalité libellé Liber sine nomine, qui fait penser nos contemporains vaguement au célèbre roman d’Ernst Wiechert, Missa sine nomine. Ces dix-neuf lettres à divers correspondants forment en réalité un pamphlet véhément et rageur contre les papes d’Avignon. Reclus dans la « Cité des Papes » et témoin aux premières loges, le poète donne libre cours à son indignation, au spectacle de débauche, de stupre, de dévergondage, de malversations, de simonie qu’offre le refuge du pontificat. Avignon est la honte de l’Eglise, la nouvelle Babylone. Mais Rome orpheline, livrée aux cardinaux, n’est pas plus édifiante. L’édition est bilingue. Le texte s’adresse à plusieurs destinataires, certains fictifs. Il inaugure – ou plutôt poursuit, après Dante et Occam – une longue tradition polémique qui arbore Savonarole, Valla, Machiavel, Luther, Erasme, Rosmini, Gioberti.
Xavier Tilliette
Pierre Lepape, Le Pays de la littérature, Des Serments de Strasbourg à l’enterrement de Sartre. Seuil, coll. Fiction & Cie, 2003, 724 pages, 26 €
Ce livre est monumentum, mot actif qui représente ce qu’a dérobé la mort. On peut regretter le saucissonnage, en quarante-quatre chapitres chacun autour d’une date, d’une œuvre et d’un événement (par exemple, « 842 : Serments de Strasbourg, La double naissance » ; « 1534 : Les placards, Gargantua, Le rire de Rabelais » ; « 1885 : les funérailles de Victor Hugo, Mallarmé, la langue poétique contre les idoles », etc.). Mais on admire le grossissement à la loupe de séquences littéraires scrutées dans leurs secrets historiques et sociaux. Du Haut Moyen-Age (les Serments) à l’époque contemporaine, l’auteur brosse les grands moments des lettres françaises : Arras et Adam de la Halle, l’imprimerie, Villers-Cotterêts, Malherbe, l’Académie, Les Provinciales, Phèdre, Jean-Jacques, Les Liaisons, Hernani, Larousse, Zola, Mallarmé, l’Action française, Proust, les surréalistes, Céline, Sartre… L’étonnant chapitre sur Rabelais, un modèle, démontre que les récits horrifiques font « exploser le signe et sa terreur », et que l’évangéliste combat les « paroles gelées » des papes et des rois : l’excès rieur annonce le monde libertaire et gaillard qui brise le marbre des dogmes. Dans ce Pays…, un fil rouge enlace l’écriture et l’émancipation sociale : la thèse centrale est que la littérature, par sa verve et ses fictions, fournit une trame, une texture aux désirs voilés qu’elle libère en récits pour tous, où tous se reconnaissent.
Pierre Mayol
Ricardo Paseyro, Dans la haute mer de l’air. Mortel amour de la bataille. L’Ame divisée. Poèmes traduits de l’espagnol et présentés par Yves Roullière. De Corlevour, 2003, 112 pages et 112 pages, 14 € et 14 €
Pensée sur le fil, en déséquilibre : sitôt une image surgie, elle disparaît à l’horizon, n’importe où, transformée en « lignes transparentes » qui, à leur tour, se perdent en vol de mouettes. Cette écriture en fugue poursuit rageusement un objet dont la définition même s’évanouit, tandis que se déroule la bataille. La proie n’est pas dupe qui se dérobe, alors que le poète déploie sa séduction, interroge la nature, la solitude, questionne les Coré, Orphée. La splendeur découverte ne cédera rien au voyageur, mais lui permettra une ultime requête adressée à sa compagne : « que tes yeux/-nés dans les sources des cieux /protègent mon âme de leur lumière/pour me donner la grâce que je n’ai pas eue. » En toute humilité, murmure Hölderlin.
François Denoël
Martin Pénet, Mémoire de la chanson, 1 200 chansons de 1920 à 1945. Omnibus, 2004, 1 568 pages, 28 €
Le travail réalisé par Martin Pénet, avec un répertoire de 1 200 œuvres, offre un large panorama de la chanson entre 1920 et 1945. Refrains populaires, réalisme, comique troupier, humour, poésie… nous invitent à une promenade à travers les styles les plus divers, au fil des années regroupées en trois périodes : Les années folles, 1920-1929 ; Les années inquiètes, 1930-1939 ; La grande guerre, 1940-1945. Pour chacune d’elles, l’auteur retrace l’évolution de la chanson au cœur d’une société qui se transforme au gré de l’histoire, des fluctuations économiques et sociales, des progrès techniques et du développement des moyens de communication et de diffusion. Chaque chanson fait l’objet d’indications très complètes qui en restituent la vie. Outre les auteurs des paroles et de la musique, l’éditeur et, le cas échéant, le contexte de création (opérette, film, etc.), Martin Pénet mentionne l’interprète qui l’a mise en valeur, ainsi que ceux qui, successivement, l’ont reprise et/ou enregistrée, le tout soigneusement daté. De précieux index (auteurs-compositeurs, titres, éditeurs de musique) facilitent les recherches de l’amateur curieux. « Y a d’la joie » à retrouver ainsi les œuvres qui, défiant l’espace et le temps, ont enchanté plusieurs générations. Mais c’est aussi avec émotion, amusement ou curiosité que l’on voit resurgir du passé des airs fredonnés par nos parents ou grands-parents, dont il ne nous restait que des bribes. C’est avec une impatience certaine que l’on attendra la suite de ce travail consacré à un art éternel, si intimement mêlé à notre quotidien.
Christine Ariste
Anita Albus, La Peinture, sommet des arts. Traduit de l’allemand par Eliane Kaufholz-Messmer. Seuil, 2004, 352 pages, 29 €
En allemand, le livre s’appelait « L’art des artistes, souvenirs de la peinture », ce qui correspond mieux à son contenu que le titre français. Car Anita Albus nous entraîne, avec un réel talent pour relier la peinture des xve et xvie siècles aux philosophies de ce temps, dans l’intimité de l’esprit et du travail des peintres. Elle nous fait pénétrer les secrets de leur lumière irradiante. Elle y décrit la composition des pigments colorés qui donnent leur magie aux tableaux des maîtres anciens. Elle veut nous faire prendre la mesure d’une perte irrémédiable. Cet essai est un livre de passion et de regret : passion pour un moment où les peintres touchaient le ciel de leurs pinceaux, regret d’un métier perdu. A le lire, on entend qu’aujourd’hui, et depuis deux siècles, la peinture se perd dans des couleurs ternes et plates, que les peintres ne prennent même plus la peine de les fabriquer de leurs mains en broyant lentement les pigments pour préserver les cristaux qui captent l’éclat du jour. On entend qu’elle n’est plus au « sommet des arts » parce qu’elle aurait perdu son ambition et sa patience ; mais, malheureusement, on ne comprend pas ce qu’elle est devenue ni ce qu’elle a encore d’indispensable, puisqu’elle résiste à la perte. Cet essai, aigu et trop sentimental, nous conduit heureusement vers les artistes du Nord et ceux qui étaient attachés à la maison de Bourgogne, pour rappeler à nos yeux souvent tournés vers le Sud (et l’Italie) ce que l’art français doit à l’Europe septentrionale.
Laurent Wolf
 
Histoire
 
 
Colette Beaune, Jeanne d’Arc, Perrin, 2004, 472 pages, 23,50 €
La biographie de Jeanne d’Arc que nous offre Colette Beaune est passionnante. Se pencher sur l’itinéraire unique de cette héroïne nationale est en quelque sorte un aboutissement logique pour qui est spécialiste à la fois du concept de nation dans la France médiévale et de l’histoire des femmes. Tout lecteur a en tête, en commençant la lecture de ce gros volume, une série d’images très « IIIe République » sur l’épisode johannique. Colette Beaune rappelle les grandes étapes d’un itinéraire individuel hors du commun : enfance à Domrémy en Lorraine, accueil d’abord suspicieux à la cour de Charles VII, siège d’Orléans, sacre de Reims, échec devant Paris et martyre final sur le bûcher. Toutefois, cet itinéraire ne peut être compris qu’en tant que produit d’une société, avec ses références religieuses, intellectuelles, culturelles omniprésentes. Jeanne d’Arc est celle qui, à un moment de grande crise (guerre contre les Anglais, guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons), incarne certains modèles : elle est la Pucelle, la Bergère, la prophétesse, celle qui rachète la faute d’Eve. Elle est également celle qui transgresse certaines frontières : celle des genres, en combattant – bien que femme – et en portant un vêtement masculin ; celle des classes sociales en s’autoproclamant, elle, fille de paysans aisés, soutien indispensable du roi. Colette Beaune s’intéresse ainsi à la Jeanne mythique et légendaire, comme à la personne réelle. S’appuyant sur une analyse très fine des sources, elle démontre brillamment que Jeanne d’Arc est tout autant une construction intellectuelle qu’un personnage réel. Elle est aussi un enjeu de pouvoir, et constitue une étape importante dans l’élaboration de notre identité nationale.
Maïa Werth
Bernard Guenée, La Folie de Charles VI, roi bien-aimé, Perrin, 2004, 318 pages, 23 €
Le 5 août 1392, le roi Charles VI se trouve dans la forêt du Mans, en route pour une expédition contre le duc de Bretagne, lorsqu’il est frappé d’une crise de folie violente. C’est le début d’un règne de trente ans scandé par les crises de folie du roi et des périodes de rémission. Bernard Guenée, grand spécialiste de l’écriture de l’histoire à la fin du Moyen-Age, s’est penché sur cette maladie royale dont l’irruption soudaine constitue un événement inédit dans l’histoire de la royauté française. Avec une grande finesse dans la connaissance et l’analyse des sources disponibles (il s’agit essentiellement de chroniques historiques et de quelques lettres privées), l’auteur offre un stimulant mélange d’histoire politique et d’histoire des mentalités. Bernard Guenée parvient à « ancrer la maladie du roi en son temps » : il nous décrit les réticences des contemporains à employer le mot de « folie furieuse », les différentes explications avancées par les sujets du roi pour rendre compte de cet événement inouï (sortilège, punition divine), ainsi que de l’impuissance des sorciers comme des médecins. Toutefois, la partie la plus intéressante du livre de Guenée est celle où il s’intéresse aux répercussions politiques de la maladie royale. Alors que la France connaît une crise sans précédent (guerre avec l’Angleterre, relations difficiles avec les papes de Rome et d’Avignon) et sombre dans la guerre civile (Armagnacs contre Bourguignons), comment expliquer que Charles VI demeure roi malgré sa folie ? Contrairement à quelques précédents du début du Moyen-Age, le roi n’est pas déposé et continue, au delà de sa ruine physique, à symboliser l’Etat. En se penchant sur le cas de l’unique roi fou de la lignée des Capétiens, Bernard Guenée analyse ici une étape importante dans l’élaboration de la théorie des « deux corps du roi », de l’autorité royale et de la continuité de l’Etat en France.
Maïa Werth
Alain Faure, Champollion, le savant déchiffré, Fayard, 2004, 700 pages, 29 €
Il est des hommes dont tous connaissent le nom. Champollion est de ceux-là ! Le savant déchiffreur des hiéroglyphes est pourtant mal connu du grand public. Cette biographie est divisée en deux grandes parties : la première est une étude conventionnelle du milieu d’origine, des aventures politiques et des choix personnels de Champollion en faveur du premier consul, son effacement sous la Restauration et son triomphe sous Louis Philippe, salué par son élection à l’Institut. La deuxième partie est consacrée à « l’égyptien » : le défricheur entre en action, et le talent du livre réside dans cette évocation. Sous les yeux du lecteur se déploient l’enthousiasme de la découverte, l’émotion de la contemplation de monuments connus jusqu’alors par la simple copie ou le dessin, la confirmation de la justesse des théories développées dans son cabinet de travail. Le fondateur de l’égyptologie moderne est alors unanimement reconnu par ses pairs. Le père de l’égyptologie moderne, celui que le sous-titre nomme « le savant déchiffré », est le héros attendu. Mais les méthodes et les raisonnements qui ont servi à l’élaboration de sa théorie ne sont pas véritablement traités. C’est regrettable, car la biographie est celle d’un savant à l’œuvre ; et lorsque les conditions de l’œuvre échappent, le portrait semble malmené, ou du moins incomplet. Ecrite dans une langue vivante, cette biographie devrait plaire à tous les lecteurs passionnés par l’Egypte et par ce génial savant qui fut le premier à décrypter les traces d’une civilisation perdue, mais combien présente.
Christine Bousquet-Labouérie
Lucie Favier, La Mémoire de l’Etat, Histoire des Archives nationales. Fayard, 2004, 470 pages, 28 €
Jean Favier a mené à bien la publication de l’ouvrage que son épouse venait de laisser inachevé à son décès. Tous deux ont été des responsables de la direction des Archives nationales, et Madame Favier avait eu spécialement l’occasion de suivre les questions touchant à l’aménagement des locaux du siège parisien et des services, domaine pour lequel l’ouvrage constitue une synthèse originale. Une histoire de l’institution est donnée : les rares esquisses de l’Ancien Régime, les tentatives de la Révolution et de l’Empire, les lents processus conduisant à la définition de la fonction des Archives nationales, de l’organisation administrative de celles-ci, des relations avec le gouvernement, les ministères, les services publics… Enfin, est décrit le rôle de ces instruments de conservation et de communication par rapport aux patrimoines familiaux, à ceux des entreprises et mouvements (avec le dépôt, maintenant, des fonds notariaux anciens). Est évoquée rapidement la création, à Roubaix, d’une annexe consacrée aux Archives du monde du travail, service qui a reçu récemment une documentation concernant les prêtres et groupes de laïcs engagés dans le monde ouvrier. L’histoire conduit à montrer la complexité extrême des problèmes de classification des documents et des fonds. Complexité qui est évidemment, pour une grande part, propre aux Archives nationales ou (pour reprendre la formule choisie pour le titre) aux Archives de l’Etat. Les archives locales (communes et départements en particulier) n’ont pas à gérer une telle hétérogénéité, mais elles n’ont pas non plus la simplicité institutionnelle que les amateurs pourraient d’abord imaginer. Depuis les dernières décennies, les amateurs se sont multipliés, ce qui a posé des problèmes d’organisation. Des questions touchent aux types d’aide que les archivistes peuvent apporter à ces « amateurs » – parfois fort sérieux – attachés à l’histoire des familles, mais aussi à l’histoire locale, à l’histoire des arts et des techniques. Les responsables des Archives ont été conduits, dès lors, à rédiger et publier des « guides » qui facilitent ces types de recherche, à la fois pour les dépôts centraux et pour les archives locales (cf. p. 386). L’ouvrage ne propose pas une bibliographie de ces instruments de travail – ils sont, en principe, aisément accessibles dans les divers services de consultation archivistique. Le livre a des aspects assez techniques, mais l’ensemble est bien lisible. Des planches de plans ou photographies animent la typographie. Bibliographie et Index complètent l’ouvrage.
Pierre Vallin
Giao N’Guyen Huu, Le Livre de Giao, Au cœur du Viêt-nam. Préface de Bernard Kouchner. La Table Ronde, 2003, 16,80 €
Viêt-nam, seconde moitié du xxe siècle. Voici l’histoire de Giao, un récit biographique, carnet de vie posthume livré par sa femme, France-Aimée N’Guyen Huu Giao. En des phrases sobres, factuelles, précises, se découvre une vie volontairement offerte au service de la liberté et la démocratie, la vie de Giao. Membre de la famille impériale de Bao Daï, Giao naît dans un milieu privilégié et connaît une jeunesse dorée. Etudiant à Saïgon, puis à Hué, il se heurte aux nationalistes puis aux communistes, révolte qui le conduira dans leurs geôles respectives. Avocat, il ne cesse de lutter et devient une figure emblématique de l’opposition. Giao survivra aux enfers qu’il traverse, parviendra à être libéré et à gagner la France dans les années 80, où il se mariera et exercera en tant qu’avocat luttant en faveur des droits de l’homme. De ce témoignage terrible sur l’engagement émane aussi une philosophie empreinte d’une sérénité déconcertante : Giao reste impassible et élégant malgré ses épreuves effroyables. L’écriture dépouillée évite le désespoir et l’angoisse, et invite à une lecture où peuvent se déployer toute l’intelligence et la sagesse qui furent celles de Giao.
Anne Mortureux
Benjamin Disraeli, Tancrède ou la nouvelle croisade, Fayard, 2004, 496 pages, 23 €
Les Français ignorent généralement que l’un des plus célèbres hommes d’Etat britanniques du xixe siècle, Benjamin Disraeli, était aussi un romancier de talent. De ce point de vue, la réédition de Tancrède est une heureuse initiative. Le lecteur d’aujourd’hui sera frappé par l’actualité apparente de cette histoire très romanesque, au cours de laquelle Tancrède, jeune lord anglais, part à la découverte d’un Orient qui peine à se libérer du joug des Turcs. A travers de multiples aventures, il se lie avec un prince arabe vivant dans les montagnes du Liban et un mystérieux financier juif. Il tombe amoureux d’Eva, une jeune femme, juive également, et découvre à travers elle la richesse spirituelle du monde hébreu, intimement lié à cette civilisation orientale dont il veut assurer la renaissance. Disraeli n’est cependant pas le prophète des futurs conflits du Proche-Orient qui dominent notre début de siècle. Ce fils de juifs convertis partage avec les Romantiques une vision sublimée d’un Orient mystérieux, où Arabes et serviteurs d’Israël unissent leurs forces pour conquérir leur liberté. Il rêve d’une régénérescence de l’Europe, incarnée par Tancrède, par cette autre moitié du monde qui se réveille d’un long sommeil. Il ne faut donc pas voir dans ce roman un traité de géopolitique écrit par un Premier ministre de la reine Victoria, mais un récit haut en couleur, qui tient en haleine jusqu’à une fin abrupte et un peu décevante. Il est vrai que l’excellent conteur qu’était Disraeli avait toujours du mal à finir ses romans.
Antoine de Tarlé
 
Sciences sociales
 
 
Jean-Marie Bouissou, Quand les Sumôs apprennent à danser, La fin du modèle japonais. Fayard, 2003, 636 pages, 24 €
Comment expliquer tout à la fois la flamboyante expansion de la puissance japonaise jusqu’à la fin des années 80 et la crise larvée dans laquelle la deuxième économie du monde est engluée depuis près de quinze ans ? Jean-Marie Bouissou, directeur de recherches à Sciences Po, répond à ce défi dans un livre original, qui allie le style très vivant et alerte d’un éminent connaisseur des réalités japonaises à l’exigence scientifique du chercheur : le titre et le sous-titre en contrepoint annoncent ainsi la tonalité très originale de cet ouvrage destiné à un large public et qui se lit avec un intérêt constant tout au long de ses 636 pages. Le constat de départ détermine la méthode. La crise japonaise n’est pas seulement financière, économique ou politique, elle est systémique : c’est en effet l’architecture même des différentes composantes du « modèle » japonais qui a été ébranlée. L’interprétation doit donc prendre en compte l’ensemble des dimensions économique, sociale, politique et culturelle dans une démarche globalisante ; l’auteur propose ainsi une phénoménologie – tout à la fois histoire et logique interne – de ce modèle japonais, en analysant les éléments principaux dont l’étroite interaction caractérise le système d’après-guerre. Le régime politique est fondé sur l’hégémonie quasi absolue d’un parti, sans perspective crédible d’alternance ; et l’Etat lui-même est constitué en « Etat-mosaïque », juxtaposition de « fiefs ministériels » largement autonomes. Les élites dirigeantes (administration, patronat et classe politique) sont engagées dans un processus de négociation permanente ; car la politique économique vise moins à créer de la richesse qu’à préserver tout à la fois cohésion sociale et puissance de l’Etat ; un Etat qui, par ailleurs, délègue largement la protection sociale aux entreprises. Enfin, l’image prégnante de la Nation fait de la société japonaise à la fois une « société corsetée » et « une formidable machine à intégrer et à rassurer ». Le mécanisme de ce modèle complexe s’est grippé à la fin des années 80, et les composantes de cette crise systémique sont développées par J.-M. Bouissou dans une approche pluridisciplinaire. Bulle financière dont « les dessous » révèlent « la vertu perdue du Japon » ; récession et « ratés du Japon industrieux » ; blocage politique, faiblesse de l’exécutif et « grande foire à l’influence » entre les élites dirigeantes ; crise de confiance d’une société privée des repères et du projet qui canalisaient son énergie vers l’expansion économique. La cause de cette crise multiforme ne peut être unique ; mais l’auteur voit cependant dans la mondialisation le motif essentiel de l’ébranlement d’un système clos, dont la logique interne reposait en grande partie sur la protection contre la concurrence étrangère. Pourtant, les ferments de profonds changements sont à l’œuvre dans la société japonaise, et les Sumôs commencent à retrouver l’agilité perdue. Ce n’est pas l’un des moindres mérites de l’ouvrage que de puiser autant dans l’expérience du terrain que dans les travaux universitaires, pour donner un tableau très vivant et complet de ces évolutions et brosser des portraits hauts en couleur de certains de leurs acteurs. La fin de l’ouvrage ébauche les futurs possibles du Japon. Relativement optimiste sur la reprise modérée de la croissance japonaise, l’auteur reste prudent sur l’évolution politique du pays et de son positionnement international, dont il esquisse trois scénarios possibles : s’élever au rang de partenaire privilégié des Etats-Unis comme « Grande-Bretagne de l’Asie » ; conserver ses marges d’action régionale dans un jeu de balance entre les Etats-Unis et la Chine ; ou – scénario extrême – recouvrer la plénitude de ses moyens militaires et se libérer ainsi de sa dépendance des Etats-Unis.
Claude Meyer
Robert Cooper, La Fracture des nations, Ordre et chaos au xxie siècle. Denoël, 2004, 212 pages, 20 €
Conseiller spécial de Tony Blair pour la politique étrangère, R. Cooper est aujourd’hui en charge des relations internationales et des affaires politiques et militaires auprès du Conseil des ministres de l’Union européenne. La première partie de son ouvrage est consacrée à l’évolution du système des relations internationales. Du xviie siècle au milieu du xxe, ce système est dominé par l’Europe, où se sont constitués des Etats-nations souverains, dont plusieurs ont créé des empires coloniaux et s’emploient à maintenir entre eux l’équilibre des forces. Le « concert des nations » n’a pas empêché la répétition de guerres de plus en plus meurtrières, suite à la montée des nationalismes et de l’industrialisation, qui a doté les armées de moyens de plus en plus puissants. Les guerres de 1914 à 1945 ont détruit à la fois le système multilatéral d’équilibre des forces en Europe et les empires européens. L’intervention de la Russie et des Etats-Unis, et le développement de l’arme atomique, y ont substitué un équilibre bilatéral de la terreur. Après l’effondrement de l’empire soviétique et la fin de la guerre froide, les relations internationales mettent en présence un monde prémoderne, préétatique, héritier de valeurs archaïques, fruit du chaos qui a accompagné la disparition des empires coloniaux, un monde moderne composé d’Etats qui poursuivent ouvertement une politique de puissance et un monde post-moderne correspondant aux tentatives de dépassement de l’Etat-nation, dont la plus avancée est l’Union européenne. R. Cooper ne partage pas l’avis de Robert Kagan, qui voit dans la position européenne basée sur le respect du droit un signe de faiblesse. Mais il pense que l’Europe, dans ce monde dangereux, doit consacrer à la défense plus d’efforts qu’elle ne l’a fait jusqu’à présent. L’hégémonie américaine est pour lui un fait dont il faut tenir compte. Il souhaite qu’elle s’exerce dans le cadre du respect du droit, mais s’abstient de se prononcer sur le recours actuel des Etats-Unis à la force, voire à la violence, pour imposer aux autres la démocratie. On trouve dans la seconde partie du livre des considérations intéressantes sur la manière de réunir les conditions de la paix au xxie siècle.
Jean Weydert
Esther Benbassa, La République face à ses minorités, Les juifs hier, les musulmans aujourd’hui. Mille et une Nuits, 2004, 160 pages, 10 €
Dans ce petit essai, Esther Benbassa, directrice d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, qui se présente elle-même comme une juive française, issue de l’immigration, ayant grandi en Turquie, terre d’Islam, puis en Israël, invite à une réflexion suggestive sur l’« être minoritaire » en France. Au cours d’une douzaine de brefs chapitres, elle propose une intéressante comparaison – à la fois ressemblances et différences – entre la situation de la minorité juive à la fin du xviiie siècle et celle de la minorité musulmane dans la France d’aujourd’hui. Face aux obsessions des hommes des Lumières et des révolutionnaires, et à leur projet de « régénérer » les juifs, Napoléon, nouveau Moïse, organisait le culte juif. Sarkozy, nouveau Napoléon, crée le Conseil français du culte musulman ; et la République laïque, prise entre crainte et aveuglement à l’égard de sa population musulmane, prétend régénérer l’islam en émancipant ses jeunes filles, par la loi sur l’interdiction du voile. Considérations inattendues, qui abordent, hors des sentiers battus et des idées reçues, la plupart des débats passionnés qui agitent la société française autour de l’antisémitisme ou de l’islamophobie, et dont le but avoué est de frayer les chemins d’un dialogue.
André Legouy
Gilbert Garibal, Bénévolat, Mode d’emploi – Guide des associations caritatives et organisations humanitaires françaises et internationales. Ed. De Vecchi, 2004, 220 pages, 14 €
Le monde associatif, aujourd’hui et pour l’avenir, est un élément capital du développement de la société dans tous les pays. Il l’a été dans le passé bien avant l’élan d’expansion qui a suivi la seconde guerre mondiale et, en France, bien avant la loi de 1901. En réalité, toutes les grandes institutions – hôpitaux, hospices, écoles, organismes de culte, de culture, de travail et de loisir… – ont eu pour origine et pour moteur le bénévolat, même si le statut juridique des « associations » ne s’est mis en place que progressivement. D’où l’intérêt et l’utilité du guide que présente Gilbert Garibal, psychosociologue expérimenté. Trois parties dans son ouvrage : un premier chapitre d’analyse diversifiée et de définition de ce que l’on nomme bénévolat ; un deuxième consacré à la vie associative en France, structurée par la loi du 1er juillet 1901 ; puis cinq grands chapitres de présentation, par domaines d’activités, des principales organisations qui agissent actuellement sur le terrain : « organisations caritatives de proximité », « organisations d’aide sociale et à la recherche », « organisations humanitaires internationales », « organisations sanitaires et sociales internationales », « clubs services internationaux ». Cette énumération n’est évidemment pas exhaustive, et l’on peut se demander sur quels critères a été faite la sélection, car certaines absences paraissent regrettables ; regrettable, également, le manque de regard critique sur les dérives nombreuses que permet et laisse se répandre un contrôle insuffisant de la part des pouvoirs publics. Néanmoins, les activités des différentes associations présentées sont décrites de manière vivante, chaleureuse ; elles sont faites pour susciter la solidarité, ainsi que, éventuellement, l’engagement personnel du lecteur.
André Legouy
Bernard Matray, La Présence et le respect, Ethique du soin et de l’accompagnement. Préface de Patrick Verspieren. DDB, 2004, 272 pages, 22 €
Ni présence, ni parole… Après le décès de Bernard Matray, faut-il accepter ce silence ? Patrick Verspieren ne l’a pas admis et a recueilli des documents ; apports d’autant plus précieux que Bernard Matray n’a signé lui-même aucun livre. Dans la préface, Patrick Verspieren explique le choix de textes qui témoignent de l’accord fondamental entre la pensée de Bernard Matray et son comportement auprès des grands malades, et qui justifient le titre, La Présence et le respect. En ouvrant la porte de la chambre d’un malade, soignant ou accompagnateur ne saurait être un intrus. La discrétion de son regard, la délicatesse du geste, la modestie de la parole peuvent déjà affirmer au malade gisant que celui-ci ne vient pas en prédateur mais en ami, respectueux de son intimité et de son corps. Dans cette rencontre patient/soignant, le corps est la donne immédiate ; et, dès les premiers chapitres de l’ouvrage, Bernard Matray définit une éthique de la présence et son intensité, néanmoins toujours bridée par le secret de l’intime. C’est aussi dans ses activités d’accompagnateur et dans ses responsabilités au Centre Sèvres que Bernard Matray fut très précocement confronté à l’épidémie de sida. Un chapitre de l’ouvrage en fait état, et Patrick Verspieren l’introduit en des termes qui ne se limitent pas à ces situations : « Par ses enseignements, les contacts qu’il noua et ses écrits, B. Matray fut de ceux qui contribuèrent à introduire rationalité, exigences éthiques et respect d’autrui dans les débats de cette époque. » La mort a saisi Bernard Matray soudainement, comme pour l’exempter de recevoir lui-même ce qu’il avait tant donné. Mais aurait-on pu lui apporter une telle présence et un tel respect ?
Roger Ducarre
Thomas Ferenczi (dir.), La Politique en France, Dictionnaire historique, de 1870 à nos jours. « Le Monde »/Larousse, 2004, 512 pages, 70 ill., 35 €
Ce dictionnaire est original par la multiplicité de ses entrées (255) et de ses dossiers (30). Il rassemble aussi plusieurs synthèses rapides, à côté de nombreux articles. Ce sont des clefs de sensibilisation aux arcanes de la vie politique française, depuis 1870 jusqu’à l’époque actuelle. On trouve encore une centaine de biographies, extraites des archives du Monde ; elles permettent une meilleure compréhension de ceux et celles qui ont marqué la vie politique hier et qui la façonnent aujourd’hui. Une chronologie aide à se repérer dans cette histoire, sans oublier quelques affiches et caricatures en couleur pour illustrer la période considérée. Comme le souligne Thomas Ferenczi dans son « avant-propos », il s’agit d’une mise à plat méthodique des principes, des concepts, des règles de la vie politique et des institutions qui inscrivent dans la durée sa permanente évolution. Il convient de toujours revenir à l’adage bien connu : « Si tu ne t’occupes pas de la politique, elle, elle s’occupe de toi. » On reste étonné de certains manques ou d’insistances récurrentes. Mais c’est le risque de toute entreprise de ce genre. Et l’on pourra partager le jugement de Jean-Claude Casanova : ce livre est utile parce qu’« il ouvre un nombre considérable de galeries qui permettent de creuser, de réfléchir davantage, et pas simplement de s’informer ».
Henri Madelin
Jean Mouttapa, Un Arabe face à Auschwitz, La mémoire partagée. Albin Michel, 2004, 290 pages, 19 €
Un livre remarquable, pour rendre compte d’un événement courageux et original : à l’initiative d’Emile Shoufani, le « curé de Nazareth », des Arabes invitent des Juifs à les accompagner à Auschwitz, pour vivre une rencontre qui tienne compte du « trou noir » de la Shoa. Emile Shoufani a en effet remarqué, chez ses interlocuteurs juifs, une peur de disparaître qui s’enracine dans 2 000 ans de persécutions et, plus particulièrement, dans la Shoa, et il a désiré se mettre à l’écoute de cette souffrance. Son projet audacieux se tient à distance de toute récupération politique, et n’est pas non plus un événement interreligieux proprement dit – même si des juifs, des musulmans et des chrétiens y ont participé. Le voyage à Auschwitz de mai 2003, « Mémoire pour la paix », repose sur la foi en notre commune humanité à tous, et sur la conviction que Auschwitz a quelque chose à dire à chacun. L’ouvrage retrace autant les préparatifs du voyage – que de réticences il a fallu surmonter ! – que le voyage lui-même. Il s’en dégage une saveur authentiquement évangélique, due à la belle figure du P. Shoufani.
Geneviève Comeau
 
Philosophie. Psychanalyse
 
 
Carlo Ossola, L’Avenir de nos origines, Le copiste et le prophète. Jérôme Millon, coll. Nomina, 2004, 400 pages, 28 €
Il y va dans notre histoire autrement que dans les chronologies qui placent le passé derrière nous et l’avenir devant nous. A l’image de tout homme, peut-être, entre écriture et lecture, passé et présent, « copiste et prophète », le critique s’inscrit dans le temps sur un mode inconfortable. Difficile position ! L’héritage historique, à condition qu’il ne soit pas réduit à un simple « amassement » de données à gérer et transmettre, devient d’autant plus lourd qu’il semble ne pas avoir l’avenir qu’il pouvait avoir eu dans les générations passées. « La littérature est un art qui sait prophétiser le temps où elle sera devenue muette » – pour citer, après l’auteur, J.L. Borges. Si la nostalgie est interdite, c’est que tout retour, loin de faire revivre l’origine, cherche à l’enclore dans les besoins d’un présent réduit à une indigente actualité. C’est vers l’avenir, un avenir utopique, peut-être, que cet immense héritage invite à nous souvenir. La poésie, en ce qu’elle abrite le temps au lieu de s’y écouler, permet seule de répondre (au) présent. Rarement la nécessité de la littérature sera apparue avec autant d’ampleur que dans ces conférences dont l’érudition ne pèse jamais, tant le passé nous « regarde », c’est-à-dire aussi bien nous tient sous sa garde vigilante. Orphelins des grands mythes qui servirent à constituer l’humanité tout entière (et l’humanité européenne en particulier), il nous reste à rassembler, sans violence – c’est-à-dire à faire jouer entre elles – les parties dispersées que l’art a su maintenir vivantes pour la communauté de solitaires que sont les écrivains, lecteurs et critiques. De magistrales leçons, inoubliables.
Francis Wybrands
Søren Kierkegaard, La Dialectique de la communication. Traduit du danois par Else-Marie Jacquet-Tisseau. Payot & Rivages, 2004, 94 pages, 6,4 €
« La vitesse augmentant, les communications deviennent de plus en plus hâtives, de plus en plus confuses. » Ce triste constat, formulé en 1847 par Kierkegaard, suffit à souligner l’actualité de ces pages méconnues, aujourd’hui rééditées en format de poche. Pour le philosophe danois, la question de la communication a été évacuée par la philosophie moderne, uniquement préoccupée de l’objet à communiquer, et oublieuse de la manière dont cela doit se faire. Mais l’intérêt de ce texte inachevé, laissé pour partie à l’état de notes, ne s’arrête pas à une question d’ordre général. En présentant le projet d’un cours sur la communication qui n’eut jamais lieu, Kierkegaard parle indirectement de sa propre activité d’écrivain. C’est à un véritable « discours de la méthode » qu’il convie son improbable auditoire – méthode pour lire l’ensemble de son œuvre, en évitant les ornières d’une compréhension trop immédiate, sans résonance existentielle. On doit à Jacques Lafarge – infatigable et irréprochable éditeur – l’effort pour rendre accessible un texte qui peut apparaître au premier abord comme un simple post-scriptum au reste de l’œuvre. Mais il est bien connu que l’essentiel chez Kierkegaard se trouve souvent dans les post-scriptum.
Philippe Chevallier
Gérard Bensussan, Qu’est-ce que la philosophie juive ?, DDB, 2003, 210 pages, 22 €
Pour le judaïsme, la philosophie est venue du dehors, mais par elle est arrivé quelque chose au judaïsme. Telle est, comme l’expose une lumineuse et sobre introduction, la question en quelque sorte formelle qui fait le rythme de ce livre si vif. Autrement dit – et la problématique ne cesse de faire retour en termes parfois virulents, côté juif ou côté chrétien –, la Révélation, fondement du judaïsme, pouvait-elle se maintenir étrangère, indemne, lorsqu’elle rencontra ce qui, de toute évidence, n’était pas de même facture, la pensée grecque ? Comment imaginer une scission sans rémission ? Comment faire de l’autre que soi le pur adversaire, un dehors qui est là sans atteindre au plus profond de soi, sans toucher ? Bensussan met en présence d’un dialogue malaisé et millénaire, dont le miracle est en quelque sorte un constant remodelage de l’un par l’autre, sans que soient évités l’écart, l’excès, le débordement qu’introduit la Révélation. Il propose une lecture selon trois segments décisifs : Philon, « début principiel du commerce entre Torah et hellénité » face à la philosophie grecque toute proche ; Maïmonide, l’immense Maïmonide, face à la philosophie arabe et chrétienne, Maïmonide, génie des frontières et des plus subtiles différences, voyageur qui ne renonce à rien et, sans gesticulation apologétique, défend un irréductible ; le segment allemand, de Mendelssohn à Levinas, espace de pensée que Gérard Bensussan connaît de première main et qui se distingue des deux moments précédents par « la non-centralité du religieux ». Cet essai bref impressionne par la qualité de l’argumentation et sa clarté. Une sorte d’honneur est rendu à l’autre de la Révélation, sans le dénaturer, sans l’humilier, mais qui oblige – mot cher à Levinas – ceux qu’atteint la Révélation à mieux entendre sa puissance créatrice et libératrice. « L’étranger » ne reste pas au dehors. Ce livre cristallin, nerveux, sûr de sa ligne, crée de l’espace et de la promesse par une sorte de générosité de l’acte de lecture. Il est rare de trouver en ces matières un ton aussi exact.
Guy Petitdemange
Elisabeth Roudinesco, Le Patient, le thérapeute et l’Etat, Fayard, 2004, 186 pages, 14 €
Déjà par la loi du 2 juin 2001, l’Etat français intervenait dans les communautés où un dirigeant était soupçonné d’abuser d’une autorité sectaire sur tel ou tel membre. Mais voici que cela continue : maintenant, sous l’influence de certains psychiatres, il s’agit de protéger les patients contre l’influence de psychothérapeutes qualifiés de « charlatans ». Cela a commencé avec la création par B. Kouchner, le 14 octobre 1997, de l’Association d’accréditation et d’évaluation en santé. Ainsi, le 8 octobre 2003, fut voté l’amendement Accoyer, qui exige que le titre de psychothérapeute ne puisse être garanti que par une formation universitaire, médicale ou psychologique. La protestation des psychanalystes a eu pour effet la proposition d’un nouvel amendement, qui promeut une autre garantie : l’inscription sur une liste de membres d’une association de psychothérapie ou de psychanalyse, liste de ceux et celles qui devraient être inscrits sur un registre national par un représentant de l’Etat. Cette solution est l’objet d’une désapprobation de nombreux psychanalystes… et aussi de ce livre. Celui-ci montre que l’invention de Freud est celle de la Laiennalyse, c’est-à-dire qu’il n’y a de formation à l’analyse que par l’expérience personnelle de l’inconscient dans sa propre analyse didactique. Autrement dit, la découverte de la loi du désir est absolument indépendante de tout pouvoir – étatique, médical, universitaire. Le principe de sécurité par expertise annule le principe de liberté et de recherche scientifique. C’est ainsi que la lutte contre un mal supposé engendre un mal bien pire.
Philippe Julien
Anne-Lise Stern, Le Savoir-déporté, Camps, histoire, psychanalyse. Précédé de Une vie à l’œuvre, par Nadine Fresco et Martine Leibovici. Le Seuil, 2004, 336 pages, 22 €
Le titre est énigmatique, mais le livre est dans la clarté, met dans la clarté. Anne-Lise Stern, psychanalyste lacanienne, enseigne à l’EHESS, ayant tiré, comme tant d’autres, de l’enseignement de Lacan la force de continuer et un moyen pour se comprendre. Elle naquit à Berlin en 1922, vécut son enfance à Mannheim où son père, médecin psychiatre, participa intensivement à l’effervescence créatrice de la république de Weimar, le fameux Kultursozialismus – lointain effet des spartakistes de Liebknecht et Rosa Luxemburg – qui faisait, sans dogmatisme, la part belle à Marx, Freud, à la libération des femmes et des corps, aux initiatives esthétiques, au souci social. Le judaïsme de la famille était un héritage, ni humiliant, ni dissimulé, mais pure contingence. En 1933, départ pour la France, migration ; et, en avril 1944, l’auteur, étudiante en médecine, est dénoncée puis arrêtée : Birkenau, Therensienstadt, et retour en avril 1945. Une impressionnante introduction, par le détail et le ton, fournit l’essentiel à connaître pour entrer dans les mailles serrées de ces textes. Ceux-ci se divisent en deux séries entremêlées : les récits du départ au camp, de l’arrivée, du retour d’un côté ; de l’autre, les élaborations théoriques ultérieures. Les premiers sont sans atours ni voyeurisme et racontent la descente vertigineuse vers l’état de loques, de déchets, notions devenues décisives pour préciser ce qu’est « le savoir-déporté », rebond possible vers ce qu’il reste toujours possible de faire à partir du malheur. Ce livre semble sans ambition, né de la ferveur d’amies qui ont l’oreille fine. Il est aussi sans comparaison par l’alliage si décisif entre « la force terrible, idiote, merveilleuse qui voulait que je vive » et, après la déportation, le sens de l’urgence dans « le geste immémorial du soin » pour tout ce qui est loque et déchet en tout humain. On lit et relit ces pages comme emportées par l’inverse de la pulsion de mort, vue en quelque sorte les yeux dans les yeux, quand elle agit sauvagement, sournoisement, au dehors et aussi au plus profond de soi. Ce livre est un livre de réanimation du désir de remonter de tout abîme et de « guérir » en toute vie individuelle, prise à la gorge, pourrait-on dire, dans le flux de l’histoire du monde que nous ne commandons pas.
Guy Petitdemange
Pascal Guingand, Anorexie et inédie, Une même passion du « rien » ? Erès, 2004, 256 pages, 25 €
L’anorexie dite mentale est le nom d’une refus d’absorber la nourriture venant de la mère ; c’est un appel à un pur rien, à la place du rapport étouffant mère-enfant. L’originalité de ce livre est de présenter une anorexie mystique qui se nomme inédie à partir du xiiie siècle : un jeûne permanent qui ne donne place qu’au sacrement eucharistique quotidien. Deux femmes nous l’ont bien montré : Catherine de Sienne et Marthe Robin. Ainsi est incorporé ce qui vient du père sacerdotal, et non de la mère nourricière.
Philippe Julien
 
Questions religieuses
 
 
Adolf von Harnack, Marcion, l’évangile du Dieu étranger. Traduit de l’allemand par B. Lauret, et suivi de contributions de B. Lauret, G. Monnot, E. Poulat et M. Tardieu, Le Cerf, coll. Patrimoines/Christianisme, 2003, 588 pages, 59 €
Il y a en quelque sorte trois ouvrages dans ce livre de grande importance et de grande qualité : l’évocation d’un personnage qui reste pour une part obscur au seuil de l’histoire du christianisme, Marcion ; l’œuvre d’un des plus grands universitaires allemands entre la seconde moitié du xixe siècle et le premier tiers du xxe, Harnack ; et un ensemble de quatre contributions qui à la fois expliquent les perspectives de Harnack, font le point sur les études marcionites et éclairent les implications récurrentes quant à l’« idée d’un christianisme pur » telle qu’elle ressortit à l’œuvre de Marcion. Il y a donc là une sorte de somme autour de ce personnage qui introduisit vers 140 dans le christianisme romain l’opposition malheureusement vulgarisée aujourd’hui encore entre le « Dieu bon » du Nouveau Testament et le « Dieu juif » lié à la Loi de l’Ancien. Son hérésie, vite désignée comme telle par Justin, Tertullien, Irénée…, n’en constitua pas moins l’un des grands courants du christianisme antique, dont on retient souvent à titre de parangon le rejet de l’Ancien Testament. Sans doute les choses ont-elles été plus complexes. Mais l’intervention de Harnack dans le retour à ce chapitre de l’histoire primitive du christianisme va, pour ainsi dire, réinvestir les visées de Marcion en fonction d’une sensibilité luthérienne dénonciatrice d’un catholicisme institutionnel et légaliste. Le schématisme de notre propos ne doit pas faire illusion quant à la richesse et à la complexité de cette époque de l’histoire chrétienne comme de l’œuvre de Harnack, à quoi les auteurs des contributions apportent sur près de la moitié du volume des lumières nouvelles. Aussi ne saurait-on trop recommander la lecture de cet ouvrage (heureusement complété par une bibliographie et un index) à tous ceux qu’intéressent l’histoire du christianisme primitif, l’histoire de la réception et de la lecture des Ecritures, les évolutions de la connaissance et de la réflexion quant à la théologie et à l’exégèse durant les xixe et xxe siècles. Précisons que, dans son sérieux et sa richesse, l’ensemble de ces études se lit avec une certaine aisance.
Pierre Gibert
Bruno Chenu, L’Eglise sera-t-elle catholique ?, Bayard, 2004, 160 pages, 15 €
Heureuse initiative que de rassembler en un seul volume ces sept conférences sur l’Eglise données par Bruno Chenu dans les dernières années de sa vie. Le style oral permet de saisir sa pensée comme « à l’état naissant ». Le conférencier va au cœur des questions avec un sens aigu de l’analyse et un rare courage de la pensée. Son sens de la formule et son talent littéraire sont mis au service d’une vision synthétique et d’un sens pédagogique qui cherchent à faire saisir l’essentiel. En ouverture, deux textes sur la crise de l’Eglise en Occident. Situer le sens des mots, revisiter la tradition, s’ouvrir aux autres confessions, c’est déjà exorciser les vieux démons, remiser les idées toutes faites, et mettre sur la voie des ouvertures possibles : œcuménisme, dialogue en sont les maîtres-mots. Puis c’est le long détour par l’inculturation (le christianisme noir américain), la naissance de la théologie de la libération, le christianisme africain, l’Asie enfin, pour revenir au centre de la question : lorsque nous parlons d’Eglise, de catholicisme, de mission, de quoi parlons-nous au juste ? Avons-nous conscience qu’à côté des clichés vieillis et des impasses d’une ecclésiologie repliée sur elle-même et sur Rome, notre Eglise, nos Eglises, connaissent un indéniable renouveau ? Notre monde sécularisé connaît certes la tentation de l’inhumain et de la barbarie, mais il représente aussi une chance pour la foi et pour l’Evangile – à condition d’avoir le courage de regarder en face les questions qu’il pose et d’aller jusqu’au bout des réponses. Le livre se referme comme en boucle : partant de l’« échec » du catholicisme, il aboutit au sens universel, et plus que jamais actuel, de la mission. Un livre courageux, tonique, dont le titre seul étonne : après l’avoir lu, on mesure combien la question est seconde par rapport aux enjeux majeurs posés tout au long de l’ouvrage.
Jean-Pierre Rosa
Margarete Susman, Le Livre de Job et le destin du peuple juif, Traduit par Jacqueline et Cécile Rastoin. Le Cerf, 2004, 146 pages, 19 €
Comme un corps peut exprimer dans ses nouages, nervures, distorsions l’histoire d’une vie, ce livre condense avec une rare intensité et une impressionnante et constante qualité d’écriture une vision existentielle du peuple juif. Margarete Susman (1872-1966) naquit en Allemagne, vécut longtemps à Zurich, fut un témoin ardent. Poète et artiste dans l’âme, elle fut plongée dans le renouvellement de la pensée juive de son pays (Bloch, Buber, Scholem, Rosenzweig). Elle n’aura de cesse, en position apparemment marginale, d’exprimer pour elle – sans le moindre manichéisme, sans la moindre complaisance en un triomphalisme de l’élection, sans aveuglement sur les contradictions de son peuple – ce qui, à travers l’histoire, lui semble la vocation singulière du peuple juif, « solidaire et séparé ». La catastrophe moderne n’aurait pour elle qu’un seul texte en appui, le Livre de Job, donnant seule à entrevoir ce qui échappe à toute compréhension. Son ouvrage commence par une sorte de résumé du texte biblique, puis l’auteur enchaîne, thème après thème – le destin, l’origine, la culpabilité, la persécution, le sionisme, la lutte, la création, l’espérance – les moments d’une histoire « obscure » (le mot revient souvent). Peu de livres donnent, en formules étincelantes et pathétiques, une compréhension théologique et psychologique de la mission – devoir et abri du peuple juif dans l’histoire : « rester fidèle à l’un qui n’a pas de forme ». Fallait-il le tourbillon (autre mot fréquent) moderne pour redonner vie à un ferment d’inquiétude et d’ouverture irremplaçable que, presque malgré lui, le peuple juif constitue dans l’histoire, à revers des certitudes et consolations dogmatiques de tous ceux qui, comme les amis de Job, savent tout de tout et ne reçoivent plus de questions ? En tout cas, ce livre, dont la traduction rend toute la vibration, est un traité de l’espérance et non du désespoir, énergiquement.
Guy Petitdemange
Sabine de Lavergne, Alfred Manessier, une aventure avec Dieu, Siloé, 2003, 128 pages, 40 €
Cet ouvrage est à recommander à tous les amateurs de l’œuvre du peintre et plasticien Alfred Manessier (1911-1993). On y trouve nombre de reproductions – scrupuleusement commentées – de vitraux, de tapisseries et de tableaux, lesquels sont encore aujourd’hui trop souvent confinés dans le redoutable asile des collections particulières. Trois grands chapitres structurent l’ouvrage de Sabine de Lavergne : l’élan de Foi (1943-1960), Compassion, angoisse, espérance (1960-1980), enfin Sérénité, confiance, lumière (1980-1993). Ce parti pris chronologique et linéaire, par endroits didactique, n’empêche pas leur auteur d’insister avec justesse sur la vérité des combats spirituels et esthétiques de l’artiste : bravant les opinions qui figent l’« art sacré » de son époque dans une figuration répétitive, Manessier poursuit, depuis sa naissance à la foi en 1943 jusqu’à sa mort en 1993, une recherche de sens qui creuse la beauté du monde, sans oublier les ombres de l’histoire. La conscience éprouvante du mal s’est chez lui traduite par des engagements politiques circonscrits et pointus : soutien aux otages français du Liban, hommage à Martin Luther King, contribution aux combats de dom Helder Camara en faveur des favellas de Rio par six tableaux exempts de toute désespérance. « La désespérance en face des favellas, c’est la nôtre. C’est nous-mêmes que nous jugeons », confie-t-il en 1988 à Pierre Encrevé. Loin de se laisser sidérer par la violence de l’histoire, l’artiste travaille à un émerveillement toujours plus profond : le plus infime reflet du soleil sur les hortillonnages picards dit une Création revisitée par la tendresse d’un Verbe sans discours ni calcul. Il suffit de laisser parler les couleurs. Qu’il s’agisse d’illustrer l’impossible – les cantiques de saint Jean de la Croix – ou de transfigurer les lumières de la baie de Somme, le peintre et le chrétien, indiscernables l’un de l’autre, a su déplacer les frontières du visible et de l’invisible. Cet alliage, si rare, d’une te