2005
Études
International
Le retour des armes nucléaires
Jean-Yves Calvez s.j.
Jésuite. Centre Sèvres, Paris, et CERAS
Sombre perspective pour l’humanité : l’ambition de non-prolifération est en échec. Difficile, en effet, de dissuader ceux qui aspirent à posséder des armes nucléaires lorsque les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France, la Chine les inscrivent dans leur doctrine militaire à long terme.
En mai 2005, à New York, la troisième conférence de révision du Traité de non-prolifération (nucléaire) s’est achevée sans entente ni décision. En septembre, à l’Assemblée générale de l’anniversaire de l’ONU, le document signé par quelque 170 chefs d’Etat ou de gouvernement n’a pas été plus concluant. Autant d’échecs auxquels l’opinion n’a guère prêté attention. N’est-ce pas, pourtant, l’un des sujets les plus graves pour l’avenir du monde ? C’est la première question que voudrait aborder cet article. Mais une autre est plus sérieuse encore : les « règles » actuelles de non-prolifération donnent-elles au problème une solution satisfaisante ? Où en sommes-nous dans ce domaine délicat ?
La non-prolifération et ses violations
La règle essentielle est celle de « non-prolifération ». Après les premières utilisations de l’arme nucléaire – à Hiroshima et Nagasaki (1945) –, la prolifération ne fut pas immédiate mais rapide : la Grande-Bretagne, l’Union Soviétique, la France, la Chine parvinrent assez vite à la possession de cette arme létale par excellence. Les puissances détentrices se hâtèrent alors de faire signer aux non-détenteurs un engagement de non-prolifération : ce fut le traité de 1970, que l’on cherchait à mettre à jour en 2005. Les signataires sont actuellement au nombre de cent quatre-vingt-huit.
On pensait contrôler ainsi le présent et l’avenir. On ne le contrôlait, à vrai dire, que dans le cadre de deux grands blocs capables d’imposer leur volonté et décidés à coexister plutôt qu’à s’anéantir mutuellement.
Une première faille apparut, en raison de l’absence d’engagement (de non-prolifération) de quelques pays nullement négligeables : l’Inde, le Pakistan et Israël. Tous trois (les deux premiers très ouvertement) sont devenus des puissances nucléaires reconnues, les situations de conflit qui existent entre Inde et Pakistan rendant leur possession de l’arme particulièrement dangereuse, et la situation du Proche-Orient rendant la détention par Israël presque aussi inquiétante.
Aujourd’hui, la Corée du Nord et l’Iran manifestent leur intention de se donner l’arme nucléaire. La première a dénoncé son engagement de non-prolifération. L’Iran, lui, ne postule pas la fabrication de l’arme mais affirme son droit de pratiquer l’enrichissement de l’uranium… susceptible de servir ensuite à la confection de cette même arme. Des négociations sont en cours pour obtenir de ces pays des engagements d’abstention en échange d’avantages compensatoires satisfaisants, mais elles sont toujours sans conclusion.
Il y a peu, c’est l’Irak qui avait inquiété, compte tenu de l’histoire antérieure à la guerre du Golfe, même si les inspecteurs des Nations Unies et les Américains n’ont trouvé aucune arme de destruction massive, nucléaire ou non. Le problème se reposera dans d’autres lieux du monde, en fonction des circonstances, quoi qu’il en soit des engagements souscrits. On pense à la Syrie, à l’Arabie Saoudite, à l’Egypte, voire à Taiwan, à l’Indonésie, au Soudan
[1], bien que tous nient expressément cette ambition de posséder l’arme en question
[2].
L’absence de règles véritables
J’ai parlé de « règle ». Ce vocabulaire est incertain, dans la mesure où la règle n’est pas assortie de sanctions claires. En 1981, Israël, sans compter avec qui que ce soit, prit l’initiative d’aller détruire un réacteur nucléaire de Saddam Hussein, pour l’empêcher de s’approcher des conditions de la production d’une bombe
[3]. Dans le cas de l’Inde et du Pakistan, après les premières explosions, on a pris quelques mesures de rétorsion économique, qui ont vite été abandonnées ou modulées par la suite, d’autant qu’après le 11 Septembre le Pakistan est devenu, aux yeux des Etats-Unis, l’un des alliés « majeurs » hors OTAN. Un spécialiste américain pouvait écrire, il y a quelques mois :
Il faut bien se rendre compte que les Iraniens observent attentivement le traitement réservé à la Corée du Nord. Si l’on ne fait rien à l’égard d’un grand violateur, les petits violateurs vont évidemment se sentir encouragés.
Mais il n’existe aucun plan précis sur ce que l’on pourrait entreprendre, quoi qu’on dise et en dépit des déclarations de George W. Bush qui affirme qu’on ne « tolérera » rien en aucun cas.
Un officiel de l’administration américaine, quant à lui, commentait : « Il est contre-productif de tracer une ligne rouge quelconque, les Nord-Coréens y verront seulement une nouvelle incitation, un nouveau défi à relever. » Chacun sait qu’en ce qui concerne la Corée du Nord, il est difficile d’agir sans la Chine, la Corée du Sud, la Russie, le Japon ; or, il est fort malaisé d’obtenir le concours de tous ces intéressés.
Seule solution : l’abolition
Si l’on veut la sécurité du monde à long terme, il faut de toute manière aller plus loin que le maintien de l’actuelle non-prolifération. L’abolition universelle semble en fait la seule perspective raisonnable. Car, derrière la possession il y a toujours, qu’on le veuille ou non, une menace d’emploi, au moins par rétorsion désespérée. Menace réelle, effective, « objective », même si elle n’est pas exprimée dans une rhétorique de stratégie
[4]. Là est la vraie question
[5].
Les Etats-Unis prétendent parfois que le problème n’est pas celui des possesseurs, mais celui des Etats cherchant à parvenir à la possession. Cependant, comme le disait un diplomate brésilien, « on ne peut brûler de l’encens sur l’autel des armes nucléaires et, en même temps, accuser d’hérésie celui qui cherche à devenir membre du club ». Au nom de quoi, sinon de la force, les non-possesseurs reconnaîtraient-ils un privilège définitif aux possesseurs ? Parce qu’ils sont les premiers à être parvenus à la possession ? L’argument ne tient pas. Ce sont en général des grands : cet argument est « réaliste », mais il reste faible pour créer un droit ou des obligations marquées du sceau du droit, et ne tient pas lorsque les circonstances changent ; or, elles ne cessent de changer.
Certains tentent d’ajouter à la notion de force l’idée de sagesse : les grands tendraient à être sages, mesurés, tandis que les petits – un certain nombre en tout cas – seraient davantage imprévisibles ou « voyous » (rogue), selon la qualification récemment appliquée à l’Irak, à l’Iran, à la Corée du Nord, parfois à la Syrie. On l’appliquerait de bon cœur à Cuba, s’il en était besoin.
Pour illustrer la sagesse des grands, on cite les Etats-Unis et l’Union Soviétique au temps de la guerre froide. On ne saurait pourtant idéaliser l’équilibre de la terreur, ni oublier l’épisode des fusées de Cuba. On s’est trouvé à ce moment-là au bord du précipice. Le salut aurait même dépendu de l’objection de conscience d’un officier général soviétique, et non du secrétaire général du Parti communiste, Nikita Khrouchtchev. Fidel Castro, de son côté, a manifesté qu’il n’aurait pas eu de scrupule.
Depuis longtemps déjà, l’Eglise a pris le parti de considérer l’abolition comme la seule solution à terme. L’emploi lui paraît notoirement criminel :
Tout acte de guerre qui tend indistinctement à la destruction de villes entières ou de vastes régions avec leurs habitants est un crime contre Dieu et contre l’homme lui-même, qui doit être condamné fermement et sans hésitation [6].
Du temps de la guerre froide, l’Eglise a « toléré », au contraire, une possession de caractère dissuasif, mais conditionnée autant que provisoire. Conditionnée, c’est-à-dire accompagnée par des efforts et des actions tendant efficacement et sincèrement à l’abolition grâce à la mise en place d’autres moyens que la guerre pour la résolution des différends. Le pape Jean Paul II l’a déclaré en 1982 (dans un message à la Seconde Session spéciale des Nations Unies sur le désarmement) :
Dans les circonstances présentes, la dissuasion fondée sur l’équilibre [la possession de l’arme dans ce but], non pas comme un but en elle-même mais comme une étape sur la voie d’un désarmement progressif, peut encore être jugée moralement acceptable. Cependant, pour assurer la paix, il est indispensable de ne pas se satisfaire du minimum, qui comporte toujours un danger réel d’explosion.
Cette formulation a été reprise par les épiscopats américain, allemand, français, qui eurent à se prononcer, eux aussi, sur les armes nucléaires l’année suivante, quand l’Union Soviétique prétendit installer ses fusées SS 20 en Allemagne orientale. Le concile Vatican II avait précédemment affirmé :
Avertis des catastrophes que le genre humain a rendu possibles, mettons à profit le délai dont nous jouissons et qui nous est concédé d’en haut pour que, plus conscients de nos responsabilités personnelles, nous trouvions les méthodes qui nous permettront de régler nos différends d’une manière plus digne de l’homme [7].
Pour sa part, l’épiscopat français avait poussé loin la justification morale de l’armement nucléaire – plus loin, semble-t-il, que les autres épiscopats concernés –, admettant qu’on
menace directement un adversaire dangereux. C’est la thèse formulée dans la déclaration de Lourdes du 28 novembre 1983, « Gagner la paix », dont l’artisan principal avait été Mgr Gérard Defois, alors secrétaire général de la Conférence épiscopale, tandis qu’un évêque fameux, versé lui aussi dans la matière, Mgr Riobé, d’Orléans, avait pris parti pour l’abolition immédiate de toute possession d’armes nucléaires – l’interdiction stricte
[8]. Mais la déclaration du 28 novembre 1983 se référait explicitement à celle de Jean Paul II rappelée plus haut, marquant nettement le caractère provisoire et conditionné de la concession de possession à titre dissuasif.
Onze ans après leur propre déclaration, douze ans après celle de Jean Paul II, les évêques des Etats-Unis ont procédé, en 1994, à une évaluation des efforts entrepris, notamment dans leur pays, en direction d’autres moyens efficaces de règlement des différends. Pouvait-on encore s’en tenir au jugement de légitimité provisoire de l’année 1982-1983 quant à la poursuite de la détention des armes en question ? Ils constataient évidemment de grands changements du monde, mais dans le sens suivant : « La menace d’une guerre nucléaire globale a été remplacée par la menace d’une prolifération nucléaire globale. » Dans le nouveau contexte, ils déclaraient :
Notre jugement de 1983 selon lequel la dissuasion nucléaire n’est moralement acceptable que sous certaines et de très strictes conditions constitue toujours le point de repère valable pour apprécier si les armes nucléaires continuent de mériter la même qualification morale.
Même s’ils ne portaient pas un jugement définitif sur les efforts accomplis ou en cours, cela signifiait que l’effort pour l’institution d’autres moyens efficaces de règlement des différends et pour le désarmement constituait encore à leurs yeux la seule légitimation morale de la poursuite de la dissuasion et de la possession d’armes nucléaires pour la dissuasion.
Ce point de vue est demeuré le même dans une évaluation faite par 94 évêques américains membres du mouvement « Pax Christi » en 1998. Ils ajoutaient que les conditions posées en 1982-83 n’étaient pas observées : la dissuasion était désormais considérée par les autorités américaines non plus comme une « méthode provisoire (interim policy) », mais comme un « instrument de paix à long terme » – exactement ce qu’avaient refusé le Pape et les évêques en 1983. Les Etats-Unis (dès avant l’administration Bush, donc) avaient proclamé « avoir l’intention de conserver une capacité de dissuasion nucléaire pour un temps indéfini ». L’épiscopat des Etats-Unis n’a pas eu l’occasion, depuis lors, de reprendre la question. Il maintient sa position dans le cadre des déclarations de 1982-83 sur le caractère provisoire et conditionné de toute légitimité de la possession d’armes nucléaires pour la dissuasion.
Comment la question de l’abolition évolue-t-elle dans l’actualité ? Il faut d’abord remarquer que des experts ont travaillé sur les possibilités de contrôle d’une interdiction, en particulier dans une conférence de la Commission dite de Canberra créée en 1996 – réunissant des militaires, des scientifiques, des diplomates –, où l’on a discuté du moyen d’éviter les violations ainsi que de celui d’empêcher des terroristes de mettre la main sur ce genre d’armes. Il faut des systèmes de vérification à toute épreuve. Aux yeux de Douglas Roche, ancien ambassadeur du Canada pour le désarmement, président en 1988 de la Commission du désarmement des Nations Unies, on approchait dans les années 90 d’un système de vérification efficace, s’appuyant à la fois sur le programme d’inspection de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et sur le monitoring du Traité de non-prolifération, capable de détecter toute explosion nucléaire expérimentale même de faible amplitude. L’expérience des inspections après le traité intermédiaire sur les forces nucléaires entre les Etats-Unis et l’Union Soviétique, en 1987, était également encourageante. « Faites confiance, mais vérifiez », avait proclamé le président Reagan après Reykjavik. Ces vérifications coûtent cher, mais ne sont pas impossibles.
En 2000, lors de la seconde révision du Traité de non-prolifération – précédant celle prévue pour 2005 –, les Etats s’engagèrent par « consensus » à éliminer les armes nucléaires avec un programme : « Treize étapes pratiques ». On a, hélas, reculé depuis (mais pas pour des raisons techniques), et particulièrement les Etats-Unis, avec la présidence de G.W. Bush. Non seulement ils ont renoncé au traité ABM et malmené par leurs interprétations le Traité sur l’interdiction totale des tests (CTBT
[9]), mais, en 2001 déjà, l’Administration a entrepris une révision de la « position » américaine sur le nucléaire : elle confirme que les armes nucléaires demeurent une pièce maîtresse de la politique de sécurité nationale des Etats-Unis. Le document encadrant cette révision esquisse même des plans d’expansion visant à « revivifier » les forces nucléaires des Etats-Unis et tous les éléments d’appui à ces forces.
L’administration Bush a aussi spéculé sur des scénarios susceptibles de justifier l’emploi d’armes nucléaires : conflit entre les Arabes et Israël ; conflit avec la Chine au sujet de Taiwan ; attaque nord-coréenne sur la Corée du Sud ; attaque d’Israël par l’Irak ou par un autre voisin. La nouvelle politique, en contradiction avec le Traité de non-prolifération, signifie même, pour la première fois, que les Etats-Unis pourraient menacer de l’usage d’armes nucléaires des pays ne possédant pas eux-mêmes de telles armes. Le rôle des armes nucléaires dans la politique de défense va ainsi au delà de la dissuasion mutuelle de naguère. Cette politique suppose évidemment que l’on continue de détenir des stocks d’armes en état de marche, d’autres en réserve et tous les composants nécessaires, au moins pour les cinquante prochaines années.
Les Etats-Unis ne sont pas seuls dans cette perspective. Fort de leur exemple, le président Poutine a annoncé, en 2004, que la Russie « continuera à perfectionner ses forces armées, y compris dans leur composante nucléaire ». La Grande-Bretagne, la France et la Chine ne travaillent pas moins, fût-ce plus discrètement, à une certaine modernisation de leurs arsenaux. L’OTAN a adhéré à l’idée que de telles armes sont « essentielles ». Tous ces pays et organisations voient ainsi les armes nucléaires inscrites dans leur doctrine militaire à long terme ; et des raisons nouvelles, que l’on eût naguère catégoriquement rejetées, sont aujourd’hui alléguées pour leur détention. On semble avoir renoncé à la perspective qui se dessinait vers la fin de la guerre froide et que l’Eglise encourageait. On comprend qu’il devienne plus difficile de persuader les non-possesseurs de s’abstenir. Mais c’est une sombre perspective pour l’humanité.
Terrorisme et miniaturisation
Ce recul s’appuie parfois sur la menace du terrorisme international qui s’est développé depuis 2001.
Rien de plus simple, a dit le grand physicien Frank von Hippel, pour des terroristes que de se procurer de l’uranium hautement enrichi et d’improviser un engin explosif de la puissance de la bombe d’Hiroshima. Si les terroristes du 11 Septembre avaient utilisé de tels engins, ce sont des centaines de milliers de New-Yorkais qui auraient perdu la vie.
Au moins quarante pays ont la « capacité » de produire des armes nucléaires, a dit de son côté l’Agence internationale pour l’énergie nucléaire. Mohammed el Baradei, son directeur général, a ajouté : « La marge de sécurité est aujourd’hui bien ténue et inquiétante. » Même si l’on estime que ce n’est pas en développant de grands arsenaux que l’on répondra à la menace terroriste, il ne fait pas de doute que cette atmosphère contribue psychologiquement au recul des efforts en direction de l’abolition.
La perspective de miniaturisation des armes nucléaires ne vient-elle pas, de son côté, contrecarrer l’éventualité d’une abolition ? La miniaturisation a deux sens : d’une part, la réduction des bombes à des dimensions facilitant le transport, donc l’usage de bombes plus puissantes ; d’autre part, la réduction à des engins susceptibles d’effectuer des dommages limités et circonscrits, surtout sans ignition, par explosion de fission au sens précis
[10]. C’est la miniaturisation au second sens qui est ici en cause. Elle n’est aucunement impossible, bien que non encore réalisée. Elle est recherchée en particulier par les Américains. On y voit parfois un danger du fait qu’il n’y aurait plus une ligne rouge bien visible contre le nucléaire, puisqu’il ne provoquerait plus toujours de destruction massive. A partir de combien de kilotonnes d’équivalent TNT faudrait-il interdire ? Il est vrai que, psychologiquement, l’explosion nucléaire a constitué longtemps une sorte de seuil net – depuis Hiroshima. Mais la notion d’« explosion » nucléaire à laquelle se réfère le Traité d’interdiction des essais n’est pas l’objet d’une définition scientifique acceptée
[11]. Et ceux qui soutiennent l’effort pour parvenir à quelque forme d’abolition, comme l’Eglise, ne définissent pas les armes à interdire par leur caractère nucléaire, mais par l’ampleur de leurs effets : ce qui est à prohiber, c’est ce qui permet la « destruction massive », destruction de villes entières ou de régions entières avec toute leur population. Il y aura toujours une casuistique en la matière, comme en tant d’autres, mais cela ne signifie pas que des partenaires de bonne volonté ne parviendraient pas à des déterminations satisfaisantes des stocks à interdire.
* * *
Le plus grave est aujourd’hui l’absence d’intention manifeste de travailler, fût-ce à long terme, à une telle abolition. Quelques signes encourageants existent. Une résolution du Conseil de Sécurité des Nations Unies (résolution 1540), en 2004, a demandé à tous les Etats de prendre des mesures visant à empêcher tout acteur non étatique d’acquérir ou de produire des armes nucléaires, chimiques ou biologiques. Une initiative des Etats-Unis tend, d’autre part, à empêcher tout transport de matériel nucléaire sensible en haute mer. Et les pays du G8 ont alloué une somme de 20 milliards de dollars sur dix ans pour l’élimination – tardive – des stocks d’armes de destruction massive en Russie. Mais tout cela n’équivaut en rien à une vraie reprise d’un programme d’abolition. Les signes de sens inverse demeurent accablants. Une « Coalition pour un nouvel ordre du jour » (New Agenda Coalition) – regroupant le Brésil, l’Egypte, l’Irlande, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud, la Suède – a essayé, l’an dernier, avec l’appui de huit Etats membres de l’OTAN, dont l’Allemagne et le Canada, de convaincre les puissances détentrices d’armes nucléaires de s’acquitter de leurs obligations de désarmement – fort concrètement détaillées. Mais les Etats-Unis, le Royaume Uni et la France s’y sont vivement opposés ; la Russie s’est abstenue ; et la Chine a été la seule parmi les pays détenteurs d’armes nucléaires à voter en faveur de cette résolution. Les grands se divisent donc, ce qui est, d’une certaine manière, heureux ; mais les puissances nucléaires occidentales deviennent les plus grands opposants au progrès en direction de l’abolition… Ne serait-il pas important que nos peuples réfléchissent, s’expriment et élèvent la voix pour refuser ce retour des armes nucléaires ?
[1]
David E. Sanger, « The nuclear age, minus the rules »,
New York Times, 26 février 2005.
[2]
A des moments divers, le Brésil, l’Argentine, l’Afrique du Sud ont renoncé, eux, à la fabrication ; l’Ukraine à la détention.
[3]
Parenthèse qui a son importance : l’Irak avait été aidé par la France dans la construction de ce réacteur.
[4]
Dans leur document de 1983 sur les armements nucléaires, dont il sera à nouveau question plus loin, les évêques français avaient tenu à se référer à la menace explicite, à la considérer comme légitime en raison du danger présenté par un adversaire, explicitement l’Union Soviétique. Désignation qui avait d’ailleurs surpris de la part d’évêques. On admet en général que, dans les expressions du concile Vatican II, la
possession même implique menace ou danger : « Le risque particulier de la guerre moderne consiste en ce qu’elle fournit pour ainsi dire l’occasion à ceux qui possèdent des armes scientifiques plus récentes de commettre de tels crimes [destruction massive de villes entières ou de vastes régions] ; et, par un enchaînement en quelque sorte inexorable, elle peut pousser la volonté humaine aux plus atroces décisions » (
Gaudium et Spes, n. 80).
[5]
On peut dire que le danger demeurerait du simple fait que le savoir et le savoir-faire sont disponibles dans le monde. C’est tout de même un danger plus lointain.
[6]
Gaudium et Spes, n. 80. A noter que le Concile s’est gardé de parler des armes nucléaires en particulier, mais a parlé d’« armes scientifiques modernes », plus spécifiquement d’armes de « destruction massive ». Plus exactement, il parle d’« actions » de destruction massive quels que soient les moyens employés, mais bien entendu susceptibles d’être réalisées essentiellement par des armes nucléaires de telle capacité.
[7]
Ibid., n. 80-81.
[8]
L’assemblée épiscopale française ajoutait : « On voit tout de suite le danger de la logique de la dissuasion. Pour ne pas laisser à l’agresseur éventuel des illusions sur la crédibilité de notre défense, il faut qu’on se montre résolu à passer à l’action si la dissuasion échoue. Or, la légitimité morale de ce passage à l’acte est plus que problématique [les évêques citant ici la condamnation par le Concile de toute action de destruction massive]… Mais la menace n’est pas l’emploi. L’immoralité de l’usage rend-elle immorale la menace ? Ce n’est pas évident… » On voit la complexité de la position prise (il est vrai que l’on ne s’en éloigne pas complètement par le recours à la seule notion de « possession » sans menace expresse annexée).
[9]
Comprehensive Test Ban Treaty.
[10]
Dans une arme de fusion pure il n’y aurait pas de masse critique mininale.
[11]
Et il faut se rappeler que le bombardement conventionnel de Dresde avait fait plus de morts que Hiroshima.