2005
Études
Figures Libres
A nos lenteurs !
Lenteur africaine ?
François Gaulme
La « lenteur » de l’Afrique est proverbiale ; tout autant que sa « frénésie » rythmique, au demeurant. Au delà de l’échappatoire qui consisterait, d’une manière assez hypocrite mais très « politiquement correcte », à dénoncer vertueusement des poncifs plus ou moins nourris de préjugés raciaux et culturels, examinons le sens précis, les manifestations concrètes de ce paradoxe.
Première piste, accusation la plus courante : la lenteur africaine n’est qu’une expression de l’indolence et du manque de pugnacité individuelle. Qu’en est-il, en fait, sur ce point ? Observons, par exemple, un danseur qui se déhanche au rythme de la musique « congolaise », cette variante du style afro-cubain apparu depuis un demi-siècle en Afrique centrale : un Européen fraîchement débarqué, ou demeuré dans son milieu natal, se dépensera frénétiquement et tombera, épuisé, en quelques minutes, alors que les morceaux, à la mélodie très répétitive, sont généralement très longs. Un Africain, au contraire, surtout s’il est de la région, tiendra des heures s’il le faut, grâce à l’économie de gestes et la fluidité de ses pas de danse, même lorsque le rythme deviendra très saccadé, avec une sorte de relâchement que l’on pourrait précisément assimiler à ce refus de l’effort qui caractérise aussi la lenteur.
Cet apparent abandon à la facilité n’est, en réalité, qu’un effet très profondément étudié et calculé, surgi du cœur d’une culture où, comme en Inde et dans les traditions de l’Israël davidique, la danse est l’une des expressions fondamentales du sacré, de la transmutation de forces et de relations invisibles en éléments au plus haut degré visibles, et pour ainsi dire éclatants. Il en va également de la sorte pour certains types d’agriculture forestière de clairière, où s’entremêlent en un fouillis délibéré — que des observateurs pressés ont pris pour une profonde ignorance des bonnes pratiques agricoles — des espèces variées (manioc, canne à sucre, bananes, etc.), au milieu d’arbres coupés mais qui n’ont pas été dessouchés. Ces méthodes, qui se retrouvent d’ailleurs aussi bien dans le bassin de l’Amazone que dans celui du Congo, et qui contrastent si fortement avec la régularité et la netteté des champs cultivés d’Europe ou d’Asie, sont en réalité la seule réponse rationnelle à l’érosion et aux risques de maladies et de parasites que favorisent l’extrême hygrométrie et la touffeur du milieu équatorial. De manière analogue, les mouvements enchaînés et souples du genou, synchronisés avec un déhanchement régulier, mais sans que jamais la jambe du danseur n’avance ni ne recule, l’antithèse en quelque sorte de la brutalité délibérée et de la violence intrinsèque du rock et du jerk, constituent la réponse la plus appropriée au défi que s’imposent à elles-mêmes la plupart des séances de danse africaines, de style traditionnel comme moderne, qui épuisent assez vite le courage des étrangers : la capacité à durer.
Les Africains en général, surtout ceux, toujours innombrables, dont les conditions d’existence quotidienne restent parmi les plus difficiles au monde, savent très profondément que la vie, à chaque pas, demeure incertaine, pleine de défis plus ou moins cachés, et d’une durée que nul ne pourra prévoir. La lenteur, la régularité des gestes et des actions, l’insouciance du lendemain, encouragées encore par un climat aux saisons peu marquées dans la zone intertropicale, sont la cuirasse permettant de traverser les épreuves de chaque jour, multipliées plus encore dans les immenses et informes agrégrations urbaines qui se sont formées au cours des dernières décennies, et qui sont devenues un piège plus qu’un refuge pour les plus pauvres. Quand il faut parfois soit marcher des heures, soit emprunter des transports en commun foncièrement inadéquats pour se rendre à son travail et en retourner, lenteur au physique et résignation au moral deviennent, pour employer une comparaison kantienne, des impératifs catégoriques, le cadre même de l’expérience vitale. Chez les vieillards, la lenteur d’expression et de mouvements devient ainsi, tout autant qu’un effet de l’arthrose, une expression de la sagesse tirée d’une vie qui en a trop vu…
En termes physiques, pourtant, la prétendue « lenteur africaine » demande à être sérieusement relativisée. Cette relation de type épithétique entre les deux termes est loin d’être toujours confirmée dans les faits ; sous des latitudes comparables, il y a aujourd’hui plus de conducteurs frénétiques et ivres de vitesse, sans doute, en Afrique qu’en Asie. Les mouvements de foule, les insurrections, les migrations de masse (comme celles qui ont accompagné le génocide rwandais en 1994) sont aussi parfois (et même trop souvent !) d’une rapidité et d’une soudaineté extrême sur le continent africain, avec éventuellement d’effrayantes conséquences qui font dire ensuite à des observateurs plus ou moins impliqués : « Comment aurions-nous pu prévoir ? » La communauté internationale, dans son souci de stabilisation du continent, n’a pas encore vraiment intégré cette dimension pourtant fondamentale de la réalité africaine. Toute action coordonnée de prévention des crises devra bien cependant se bâtir, à terme, autour d’une telle vélocité réactive pour devenir pleinement et directement efficace.
Quant au fonds culturel et aux habitus les plus caractéristiques du continent africain, au delà d’une impression très superficielle de « lenteur » dans l’écoulement des journées, dans le mode d’existence traditionnel de toute l’Afrique, qui tenait là, comme ailleurs, à la faible démographie et au rythme plus étiré de la « civilisation lente », antérieure aux révolutions technologiques de l’époque moderne, les contrastes demeurent en fait très marqués. Ainsi, certains ont dit des Bochimans du Kalahari, ce groupe humain si particulier, qu’ils ignoraient la marche, mais avaient pour mode de déplacement ordinaire une sorte de petit « trot » régulier. D’autres ont évoqué la tactique classique du chasseur maure, consistant à s’approcher au plus près possible du gibier sans se faire remarquer, et interrompant donc, dans des mouvements plus figés que ceux de la gymnastique extrême-orientale, sa progression au moindre regard de l’animal convoité dans sa direction. De la sorte, l’affût devient interminable, mais la proie certaine…
Encore faut-il noter que ces deux exemples opposés ne concernent justement pas des peuples dits « négro-africains », que l’on considère souvent — mais abusivement — comme les représentants exclusifs d’une « Afrique » mythifiée à l’excès par beaucoup de ses thuriféraires.
Sur et à propos de ce continent, les légendes ont en effet la vie dure ! Mais les citoyens ordinaires qui ont dernièrement contribué, par le recours systématique au téléphone portable, à combattre, très efficacement et rapidement, la fraude électorale et assurer ainsi une alternance démocratique incontestable au Sénégal comme au Kenya, n’ont certes pas fait preuve de « lenteur » dans l’adaptation culturelle comme technologique au sud du Sahara, la région du monde qui semble pourtant la plus en marge de la « globalisation » actuelle.
Car il reste, il est vrai, une forme de la « lenteur » africaine qui paraîtra manifeste et générale : une sorte d’atonie dans la compétition et d’effacement dans les débats internationaux (à l’OMC, par exemple, où l’Afrique n’a commencé à défendre un point de vue original que très récemment). Ces phénomènes sont associés, dans l’esprit de beaucoup de gens, à ce retard économique qui s’est accru durant les dernières décennies par rapport aux autres continents, et qui s’accompagne, en outre, d’une régression partielle en termes de gouvernance, avec ces guerres civiles et ces déficiences étatiques multipliées que l’on ne peut plus que constater, hélas !
Tout cela serait-il donc l’effet, au moins partiel, d’une incapacité culturelle à s’adapter aux conditions actuelles de la compétition internationale ? Certains le pensent, y compris au sein de la diaspora ou des élites africaines. Sans prétendre trancher ici — ce qui serait sans doute bien imprudent —, rappelons que toute manifestation culturelle en un temps et un lieu donnés n’est qu’un produit de l’histoire et que, à cet égard, le malheureux destin d’un continent tour à tour isolé, proie des esclavagistes et colonisé lui a donné aujourd’hui un handicap profond et multiforme dont la « lenteur » qu’on prête aux Africains n’est peut-être que l’une des manifestations, parmi d’autres.
Le temps du yoga ou la lenteur retrouvée
Isabelle Morin-Larbey
Dernière nouvelle : nous voici dotés d’un yoga du troisième type, dit « rapide ». Ce nouvel habillage, répondant au diktat de la mode de la vitesse et du tout tout de suite, voudrait transformer cet apprentissage millénaire en fast food de la pensée orientale, une sorte de « recette au yoga hyper-performant ». Très tendance outre-Atlantique, il est de bon ton d’accélérer les enchaînements posturaux, au détriment parfois de la plus élémentaire prudence articulaire et musculaire, sans parler de la respiration. Il existe aussi des concours de yoga, le dernier record étant de sept postures en trois minutes, organisés en Inde et autres lieux. Là, nous sommes dans le domaine de la prouesse physique, et pourquoi pas, mais assez éloignés de la dimension réelle de cette discipline qui est plus célèbre que connue.
Le yoga nous vient de loin, et depuis longtemps. C’est une discipline née en Inde il y a quatre mille ans environ. Ce mot sanscrit veut dire joindre, réunir, mettre ensemble, et la forme la plus répandue en Occident en est le hatha-yoga, soit l’union de la lune et du soleil, rendant les opposés complémentaires. C’est une philosophie universelle et non une religion.
La pratique va consister à harmoniser le travail du corps, du souffle et du mental, afin de réunifier l’être humain que nous sommes. Notre champ d’expérience sensorielle étant le corps, c’est avec lui que nous découvrons le monde qui nous entoure, aidés de la respiration qui va s’harmoniser avec le mouvement, et guidés par l’attention portée au geste et au souffle.
Les deux mots-clefs de la pratique du yoga sont l’aisance et la fermeté, mais le maître-mot qui sous-tend l’ensemble est : lenteur. Le propos sera d’allonger le souffle et de ralentir le geste. Les moyens pour y parvenir sont très simples :
- d’abord, une attention portée à la respiration pour prendre conscience de la façon dont elle se place et s’organise dans la cage thoracique et l’abdomen ; si elle est courte ou longue, saccadée ou fluide…
- dans un deuxième temps, on ajoute un mouvement du corps (des bras, par exemple) et l’on va tenter de faire coïncider ce mouvement avec la respiration.
- troisième temps : celui de l’allongement de l’expiration, car plus on va vider les poumons, plus on va pouvoir les remplir… ! Et, de là, le geste se ralentit, la posture est tenue, la lenteur s’installe, entraînant une meilleure oxygénation des muscles et des organes, l’échange sanguin/gazeux se faisant lentement et tranquillement. D’où une sensation de dilatation du corps tout entier, d’un espace intérieur senti, agrandi, et d’une longueur de temps étirée.
L’autre étape consistera à proposer de compter les quatre temps de la respiration, pour les combiner entre eux et obtenir des effets de dynamisation ou d’intériorisation, mais toujours dans le « faire lentement ». D’ailleurs, il est intéressant de noter que l’élève avancé fera moins de postures dans un temps donné qu’à ses débuts. La lenteur fait son œuvre, donnant l’intensité de la durée et de la tenue.
En évoquant l’intensité, une question peut poindre : qu’en est-il de la personne lymphatique ou qui « lambine » ? Cette attention portée au geste et au souffle va la recentrer, la densifier, la remobiliser, en l’obligeant à être présente dans une dynamique et à la ramener à une fermeté dans l’instant.
A l’instar du yoga, la lenteur n’appelle ni la mollesse ni le retard, elle évoque la maturité et l’épanouissement. Le monde actuel nous pousse parfois à oublier une évidence : être vivant, c’est être fait de chair et de souffle ; et, pour que l’enfant, le petit de l’homme, puisse grandir, il lui faut du temps : ni trop, ni trop peu, le temps juste de la gestation du corps (l’incarnation) et de l’esprit (le spirituel). Ce n’est pas en tirant sur un brin d’herbe qu’il poussera plus vite, il risque bien au contraire de se casser.
Le respect de notre propre rythme est source d’équilibre, de juste place, de juste attitude. C’est dans cet espace-temps respectueux de notre être profond que peut se faire la rencontre et l’ouverture à nous-même, à l’autre, au tout-autre.
Cette lenteur vécue, expérimentée, savourée sur le tapis de yoga, nous offre les fruits de la pratique, même si nous ne les recherchons pas : entre autres, la persévérance et la patience. Après chaque posture répétée, tenue dans une durée précise — proposée par l’enseignant ou par nous-même —, il vient un temps d’observation où les sensations peuvent émerger, se faire jour, où nous nous mettons à l’écoute de notre corps. S’il y a une accélération du rythme cardiaque et du souffle, nous sommes allés trop loin : un effort trop grand à « vouloir faire » la posture au détriment de la fluidité et de l’aisance. De même, rester en deçà de nos possibilités — la vigilance nous le signale car elle s’amenuise, voire disparaît au profit de quelques rêveries insondables — nous entraîne à un laisser-aller qui n’a rien à voir avec le lâcher prise… C’est peut-être là, à ce moment précis, que le yoga prend toute sa dimension : nous sommes disponibles à ce qui est, sans jugement, juste dans l’accueil et la vigilance.
Il en est de même pour le souffle qui accompagne et rythme les postures. Il est fait de quatre temps : inspir, suspension plein, expir, suspension vide. Dans la tradition indienne, il est dit que nous avons un certain nombre de respirations qui nous sont allouées lors de notre naissance ; à leur terme, nous « rendons notre dernier soupir », d’où l’intérêt de ralentir et d’allonger celles-ci afin de vivre plus longtemps !
Au delà de cette belle histoire, nous pouvons entendre l’importance du souffle, de son ajustement dans la durée. L’inspir et l’expir, les suspensions nous mettent en « creux » et en « plein » ; à chaque instant nous sommes dans cet acte fondateur de notre humanité : nous donnons de nous-mêmes en expirant, nous recevons de « l’autre » en inspirant. Donner, recevoir : nous sommes faits pour cela, et l’éternité est liée à cette présence au présent. Cadeau de la Création. Xavier Léon-Dufour ne dit-il pas que l’homme est suspendu à Dieu par son souffle ? Ces suspensions sont des silences de la respiration. Et s’il y a silence, il y a écoute. Je peux entendre. Je peux entendre que ce temps étiré, cette lenteur sont féconds, vivifiants. La patience est au rendez-vous : dans la répétition des gestes elle est ardeur, densité, rigueur, mais aussi tendresse et lâcher-prise. Et tout doucement, comme une évidence, ce qui m’anime et me porte pendant une séance de yoga va déteindre sur la vie de tous les jours : plus d’attention portée au quotidien, car il y a un véritable intérêt à en observer les détails, source de joies infimes parfois, mais si précieuses ; moins de tensions, car je suis habituée à identifier et à dénouer celles du corps ; du recul face aux menus désagréments ; mais aussi une façon d’être un peu plus capable de se « tenir debout » dans les turbulences inévitables de l’existence.
Alternance, rythme, temps nécessaire au dialogue intérieur et extérieur, goût de la lenteur.
Mais l’air du temps — si j’ose dire — n’est-il pas à la vitesse ? Et cette vitesse ne me prive-t-elle pas de cet air respiré ? Elle m’empêche de savourer, de penser, et peut mener parfois au dérapage incontrôlé ; et, de là, à la souffrance et au mortifère.
Qu’y a-t-il entre toi et moi ? Le souffle lentement déroulé. Et entre souffle et souffre, il y a une lettre de différence, une lettre qui change tout : du « r » du plaisir d’avoir au « l » du désir d’être.
Cette « heure lente » nous offre du temps, de l’espace, du silence, et cette découverte incroyable de ce que nous sommes dans notre corps, notre cœur, notre tête.
Riches de cette lenteur retrouvée qui nous ouvre la porte des joies de la vie, et à l’opposé de ce monde surmédiatisé en état d’urgence perpétuel, ne soyons plus des attachés de presse, mais des détachés de hâte, donnons du temps au temps. Ah ! la bonne heure…
L’art, le temps arrêté ?
Chantal Leroy
«
Et si vous écriviez rapidement un petit article sur la lenteur dans l’art ? » C’est en ces termes que se concluait, il y a quelques semaines, un amical et fructueux entretien sur l’art à la rédaction des
Etvdes. Je ne pus m’empêcher de sourire. J’ai souri parce dans sa formulation paradoxale, un brin malicieuse, l’épilogue inattendu, me rappela soudain les soirs de mon enfance. Je montais pleine d’espérance à la fenêtre tout en haut de notre maison pour y surprendre l’arrivée de la nuit. Je l’appelais alors : « Viens vite, avant qu’on ne me cherche. » Mais ma mère montait : « Que fais-tu là ? » « Rien. » Pouvais-je expliquer un indicible désir d’enfant ? J’en voulais un peu à la nuit, de sa lenteur. Car je savais que mon père, actif et énergique, clôturerait par : « Ne perds pas ton temps. On n’a pas le droit de ne rien faire. » Et jamais je n’ai pu saisir l’instant du rendez-vous. Toujours de gros nuages, géants efficaces comme les grandes personnes qui ne perdent pas leur temps en rendez-vous improbables, me révélaient que la nuit s’était installée, à mon insu. C’était à la fois décevant et délicieux. C’est pourquoi, ce jour-là, j’ai souri. J’ai souri car, devenue une grande personne à mon tour, invitée à écrire
rapidement quelques mots sur la
lenteur, je reconnaissais confusément la sensation paradoxale de mon enfance. La lenteur serait-elle à l’art ce que mes nuages d’enfant étaient à mon rendez-vous ? Un lieu révélateur qui vous apprend que ce que l’on attend est déjà là et que du « frémissement du passage
[1] », vous n’êtes pas maître.
* * *
Il faut en convenir : quand la vie quotidienne nous apprend à courir devant la locomotive, à ne pas « perdre notre temps », quand les sons, les odeurs, les images, les événements aussi surviennent, défilent et s’évanouissent sans que nous ayons le temps de les distinguer ni de les choisir et que, de toute façon, d’autres les ont déjà remplacés, il nous semble que leurs premiers amateurs, les artistes — « leurs gustateurs » comme les appelle joliment un critique et ami —, qui en saisissent l’aspect furtif et savent les restituer en émotions colorées ou sculptées, ces artistes semblent détenir quelques secrets que nous n’avons pas. Qui peut en douter devant les flous colorés et les huiles estompées du
Théâtre de Belleville d’Eugène Carrière ? Le peintre a usé là d’une sorte de
sfumato qui en fait un véritable chef-d’œuvre de l’agitation de la vie moderne — déjà ! Si l’on a parfois associé son œuvre à la pensée de Bergson et aux inachevés de son ami Rodin, c’est qu’avec eux, bien que d’une autre manière, Carrière a admirablement pensé cette
visualisation de la durée. Au musée Rodin, ce tableau est auprès du grand maître de l’apprentissage du temps. Est-elle hasard, la rencontre de Rodin avec Dante sur cette voie rude qui met à l’épreuve les désirs, tensions, répulsions, qui conduit à franchir la distance entre l’autre (ou l’objet) et soi ? S’il faut parler de
lenteur dans l’art, c’est peut-être ici qu’il faut la chercher : au cœur de ce long « poème sacré », ce lent apprentissage de la connaissance et de la maîtrise de soi, de sa vision, ce long combat entre la matière et les réalités célestes que Dante révèle, tensions extrêmes que tous les artistes éprouvent et que Rodin stigmatise dans les métamorphoses qu’il fait subir à Paolo. Condamné avec Francesca au brûlant feu du désir dans l’
Enfer, chez Dante, Paolo est, chez le sculpteur, l’amant accablé de
Fugit amor, comme il est le
Fils prodigue redressé sur ses genoux, les bras tendus vers le ciel, et encore
L’Homme de la chute, Icare, la tête plongeant vers le sol. On sait que Rodin conservait plusieurs exemplaires de ses plâtres, qu’il les retravaillait, les abandonnait, les reprenait, les combinait, les transformait. Il faut du temps pour unifier le temps de la terre à l’infini du ciel. L’art, précisément parce qu’il est art, requiert ce temps autant qu’il le donne. Dans ce mystérieux échange, l’artiste sculpteur — ajoutons : peintre, poète, comédien, danseur, tous arts confondus — laisse à loisir son âme puiser au fond d’elle-même ce que les strates du temps y déposent. Belles pages qu’offre François Cheng rapportant le propos du lettré chinois Su Tung-Po à son ami le peintre Wen T’ung : « Avant de peindre un bambou, il faut que le bambou pousse en votre for intérieur. C’est alors que le pinceau en main, le regard concentré, la vision surgit devant vous
[2]. » Echo extrême-oriental au flou chromatique occidental d’un Carrière, au
Penseur d’un Rodin dont la pensée féconde s’élabore lentement, aux nus en suspens d’un Bonnard qui écrivait : « L’art, c’est le temps arrêté. » «
Quizas, quizas, quizas… Peut-être, peut-être, peut-être… », fredonne Nat King Cole
in the mood for love, traduisant, le temps d’une valse au ralenti, l’intraduisible
mood… disposition, état de l’âme et du corps, attente…
* * *
Cependant, de même que la sagesse des nuages ne faisait pas renoncer l’enfant que j’étais à guetter l’instant de la nuit, la lenteur, fille de la patience et mère de la création, ne saurait nous faire renoncer à saisir l’instant de l’art,
l’éclair de l’être (Maldiney). Car, on l’a pressenti, la lenteur se meut en dialectique interne — ou en dialogue — dès qu’elle s’avance sur son propre terrain. « Cette vision, poursuivait le lettré Su Tung-Po, saisissez-la aussitôt par les traits du pinceau, car elle peut disparaître aussi subitement que le lièvre à l’approche du chasseur. » L’expérience esthétique, dans la lenteur de sa gestation, est grosse d’une expérience irréductible : « l’intuition de l’instant », terme cher à Bachelard. L’art, le temps arrêté ? Cela dépend…
Estas perdiendo el tiempo pensando, pensando… y así pasán los dias… Hasta cuando, hasta cuando..., psalmodie Nat King Cole (« Tu perds le temps à penser, à penser… et ainsi passent les jours… jusqu’à quand… jusqu’à quand… ? »). La lenteur dans l’art ? Je déteste la lenteur ! et j’en voulais à la nuit ! Le tragique Narcisse de Dali ne peut plus appeler : mort ! Pétrifié par la trop longue jouissance de son reflet ! Dante envoie les indolents au purgatoire ! Et Dubuffet avertit dans ses
Mémoires : « Les peintres qui écarquillent les yeux devant leur modèle n’en captent plus rien du tout. » J’aime la nervosité des sillons de Van Gogh autant que les festins de déclics déclenchés par Cartier-Bresson. J’aime la vitesse d’évasion du pinceau de Picasso quand, derrière la vitre translucide du film de Clouzot, elle trace l’aller-retour de la fécondité de l’instant au suspens de l’affût. Non pas « trace » mais « accomplit ». A certains moments, on se dit : « Voilà, le tableau est achevé. » Mais Picasso continue, fébrile. Et, d’un coup, prompt comme l’éclair, son geste s’arrête : « Maintenant, l’œuvre est finie. » Il n’y a pas place pour la lenteur : il faut savoir fermer à temps la porte de la cage, sinon l’oiseau ira chanter ailleurs… La plume du poète ratifie la pensée du philosophe : « O réceptivité ! Dans la peinture, qu’on la vénère et qu’on la conserve, et qu’on la mette en œuvre, de toutes ses forces, sans faille et sans trêve » (Shih-t’ao
[3]). Sans trêve ! La beauté ne se laisse apprivoiser que dans la fulgurance de son apparition ! Les impressionnistes l’avaient si bien saisi, qu’ils allaient la quérir jusque sur le motif, dans le
flou, le
bougé, l’
instantané. Que serait la Sainte-Victoire sans les mille sensations vives et fugitives du peintre, qui sur ses flans provoquent la sérénité intemporelle de son architecture antique géologique ? Mais ce
moment de tangence sait aussi se révéler quête violente, urgence, explosion, comme la main violeuse de Bacon qui fouille d’un
geste brutal les visages de ses modèles jusqu’à y découvrir le
diamant caché, le moi frissonnant.
* * *
Il y a une tyrannie de l’instant. Intuitivement, l’enfant l’avait compris. Pourtant, si tous les artistes de toutes les époques connaissent la fébrilité de l’esprit et de la main, certains gestes plastiques la sollicitent plus que d’autres. J’en veux pour exemple la peinture a fresco. C’est pourquoi, en guise de conclusion — puisqu’il n’y a pas à conclure, n’est-ce pas ? —, je convie le lecteur devant les fresques de la crypte de Tavant. Là, sans concession possible au repentir, un génial peintre roman a posé, avec une brusque autorité, l’acte pictural le plus incisif qui soit, le plus achevé des inachevés ! Une femme, brossée à grands traits farouches et impulsifs, s’offre à un événement aussi violent qu’invisible, aussi impétueux qu’imprévisible. L’ivresse du geste opérant sous la contrainte a fresco, a arqué son corps et démesuré ses mains. Entre suspension et liberté, la tension est extrême qui rencontre le seul point d’équilibre qui soit, celui de l’offrande : Fiat…
Alerte lenteur
Dominique Geay-Hoyaux
Surtout, disons-le lentement […]. Ne plus rien écrire qui ne fasse le désespoir de toute espèce d’hommes « pressés ». […] marcher à l’écart, prendre son temps, se faire silencieux, se faire lent – comme un art, une maîtrise d’orfèvre […] au beau milieu d’une époque de « travail », c’est-à-dire de hâte, de précipitation indécente et transpirante qui veut aussitôt « en avoir fini » avec tout…
Friedrich Nietzsche, Aurore, « Avant-propos », 1886
La meilleure philosophie demeure celle de l’escargot, suivie par le pas du montagnard : « Qui va lentement, va sûrement. » Sagesse bien peu retenue, néanmoins, dès les débuts de l’ère industrielle ; Nietzsche en fut déjà un témoin averti. Et les lignes qui suivent s’adressent en priorité aux sociétés occidentales, en effet trop pressées ; pendant que d’autres, démunies de tout, ne connaissent que funeste lenteur, radicalement imposée. Préalable nécessaire, si l’on veut amoindrir quelque peu l’outrecuidance et la difficulté, toujours, d’écrire et de parler.
* * *
Il est, bien sûr, des lenteurs négatives — notamment administratives, ou politiques, ou diplomatiques… Sans parler de nos colossales lenteurs personnelles, les plus lourdes, les plus réitératives, les plus excédantes tant pour soi-même qu’aux yeux des autres : celles qui perpétuellement nous réengouffrent dans les mêmes ornières, dues à nos psychismes défaillants et à nos volontés paresseuses. Accablantes lenteurs de nous-mêmes, entre avancées et retombées continuelles ; et inexorables ornières, puisque — quoi que l’on en dise — aucun état n’est jamais définitivement acquis, ni aucun havre définitivement atteint.
Et encore, de ces lenteurs désespérément passives, amorphes, atones, inertes, pathologiques, chargées de camarde.
Et de trop éprouvantes lenteurs subies, parfois jusqu’à l’écrasement : interminables jours, interminables nuits sur un lit d’hôpital, ou au fin fond d’une prison…
Il est aussi des lenteurs naturelles, à hautement respecter sans brûler les étapes, à rebours d’une tendance actuelle : de la naissance à l’enfance, de l’enfance à l’adolescence, de l’adolescence à l’âge adulte — si tant est que nous y parvenions jamais, car, tels des fruits blets, nous sommes enclins à mal « mûrir » plutôt qu’à bien « grandir » !
Mais encore, de ces très austères lenteurs formatrices que sont la spéculation acharnée du scientifique et du philosophe ; l’inlassable labeur et labour de l’inventeur et du créateur ; le geste cent fois recomposé de l’artisan et de l’artiste — geste beau, parce que lent. Superbes lenteurs d’un Dreyer, d’un Bergman, impressionnante lenteur de l’« œil » d’un Rembrandt, denses et sublimes lenteurs d’un Schubert. Adagio.
Prendre le temps qu’il faut de lenteur, dans l’extrême endurance et persévérance et vigueur. Prendre le temps qu’il faut dans les redoutables lenteurs de l’amour — d’où les ravages causés par qui ne sait attendre ni guetter les aurores. Considérables lenteurs d’une vie, au rythme de l’Avent.
Avancer lentement, délibérément, dans l’obscurité et le secret, loin des fausses urgences, ouvre imperceptiblement une lucarne, anime une flamme. Frémissement très lent de cette forme toute particulière d’éducation à la lenteur qui peu à peu éveille et met en alerte. D’une alerte lenteur. « Ces vers qui se hâtent, de tout leur silence premier, je les entends avec une ouïe de multitude » (Mallarmé). Plus le silence se fait premier, plus une certaine lenteur se fait mode d’être, plus on entend la « multitude » ; seuls le silence premier et la lenteur première conduisent à la vivante multitude de l’univers. Dimension cosmique, spirituelle, métaphysique, mystique de la lenteur.
Ample lenteur des saisons, et non moins ample lenteur des « saisons de l’esprit » : « Vous vous attribuez des saisons à votre âme. » Aride lenteur du quotidien aussi, porteur de tous les crépuscules — séparations, déchirures et déchirements, altérations, dégradations et vieillissement. Jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Lenteur de Dieu surtout, incommensurable Lenteur de Dieu, depuis les origines. Depuis que le monde est monde et que s’éternisent étroitesses et médiocrités, ambitions et aberrations, jalousies, fourberies et toutes tyrannies, prétentions et incompréhensions, contrevérités et absurdités, innombrables gâchis, douleurs, malheurs, atrocités… Depuis que d’aucuns croient encore aux « lendemains qui chantent ». Depuis que l’on nous prône l’heure de tous les Progrès. Depuis qu’une autre Terre nous est Promise… Depuis…
Lenteur de Dieu, immense Lenteur de Dieu, qui, au cœur même de son implacable Silence et de son absolue Patience, ne cesse de nous alerter sur d’indispensables renversements, alors que nous nous refusons d’entendre véritablement, et ce depuis les commencements. Alerte Lenteur de Dieu qui, nous alertant, tente inlassablement de rendre plus alertes et notre œil peu perspicace, et notre regard aveuglé, et notre esprit embrumé, et notre cœur de pierre, et notre corps entier.
Non, nous n’en avons pas « fini ». Jamais nous n’en aurons fini. Et nous ne cherchons pas à en finir dans les moments où nous consentons de tout notre être à cette vertigineuse lenteur et de nous-mêmes et des autres et du monde et de Dieu — à Qui nous ne demandons pas de répondre… vite.
[1]
Cette belle expression est de Tal-coat, citée par Maldiney,
L’Art, l’éclair de l’être, éd. Comp’act, 2003, p. 259.
[2]
François Cheng,
Vide et plein, Seuil, 1991, p. 46.
[3]
Cf. François Cheng,
op. cit., « L’art pictural chinois, à partir de l’œuvre de Shih-t’ao », p. 101.