2005
Études
Carnets d’Etudes
Théâtre
Nathan le Sage, de G.E. Lessing, au Théâtre Sylvia-Monfort
Thomas Mann disait de Lessing : « Nous avons besoin de lui. » C’est l’évidence, en cette ère marquée par des affrontements religieux si violents.
Nathan le Sage, écrit en 1779, rarement représenté en France, est donc une œuvre plus que jamais nécessaire. C’est une parabole dramatique à la fois alerte et profonde, grave et parcourue d’une sorte de gaieté surnaturelle. Sa liberté spirituelle est si grande, fait tellement pièce à tous les tabous, que ses contemporains et ses successeurs (qu’il a pourtant profondément influencés) ne pouvaient ni le comprendre, ni le recevoir
[1]. C’est pourquoi, d’ailleurs, il s’avance
masqué, camouflant ses provocations sous des plaisanteries, ses défis sous des pirouettes ou des fables. Et, par les interstices, filtre une insaisissable vérité. N’a-t-il pas mis en exergue de son ouvrage
L’Education du genre humain, contemporain de la pièce, la phrase de saint Augustin : « Tout cela est vrai d’un certain point de vue, pour les mêmes raisons qui font que d’un certain point de vue c’est faux » !
Nous sommes à Jérusalem, sous la domination bienveillante du sultan Saladin, qui accorde aux juifs comme aux chrétiens une large autonomie. Il vient de gracier un jeune Templier capturé, à cause de son étrange ressemblance avec un frère très aimé qu’il a perdu. Le Templier sauve le même jour des flammes la fille du Sage juif Nathan. Voici donc les trois héros, que rien ne relie en apparence – sauf qu’ils vénèrent, en fait, le même Dieu ! Et c’est cela justement qui les oppose, chacun étant dépositaire d’une vérité révélée qu’il prétend la seule vraie. La pièce dévoile peu à peu l’entrelacement « providentiel » de leurs destins au cœur même de l’affrontement. Par une série de « reconnaissances » (semblables aux « résurrections » des dernières pièces de Shakespeare), ils vont se découvrir liés, comme membres d’une même famille – elle-même image d’une unité qui déborde et dépasse leurs croyances.
Le centre de cette œuvre admirable est la fameuse parabole des
trois anneaux que Nathan raconte à Saladin, où l’on voit l’égale bienveillance d’un Père très sage pour ses trois fils et la « ruse » qu’il emploie pour que chacun ignore si c’est lui qui possède l’anneau magique du Pouvoir et de la Perfection. Seul l’amour, au long de chaque règne, de chaque vie, les départagera. Nulle satire ici, un grand respect des trois religions : le Père, dans cette parabole, les aime toutes les trois ; d’où l’on voit que la tolérance doit naître de l’amour, et non l’inverse
[2].
Et, plus profondément que la tolérance, on aborde ici le mystère de la transmission de la vérité, du fondement
historique des croyances, véritable nœud gordien, puisque chacun croit toujours en priorité à la parole des
siens, comme le montre Nathan : « Puis-je exiger de toi que tu traites de menteurs tes ancêtres pour ne pas t’opposer aux dires des miens ? ou inversement ? » On comprend qu’il répugne à toute volonté de
conversion. Il suggère plutôt que chacun entre dans le fond de la Volonté de Dieu, dont la source est la Raison divine qui doit peu à peu nous transformer. Telle fut l’éducation donnée par lui à sa fille adoptive (contrairement aux accusations du Patriarche catholique qui voudrait livrer le juif au feu de l’Inquisition) : il n’a pas voulu en faire une petite juive, ni une petite chrétienne, mais « une jeune fille capable d’être la parure de n’importe quelle religion
[3] ».
D’où, également, son affirmation que le bien est sans
récompense, et d’autre part sa méfiance des « miracles
[4] » : le vrai miracle, dit Nathan, est dans le « dessein » éternel de Dieu qu’il s’agit de reconnaître (on pense aux
chiffres de Jaspers), comme lorsque le sauveur de la jeune juive se révèle être précisément son frère. Mais si le juif Nathan semble favorisé en face du chrétien et du musulman, il ne faut pas oublier les reproches graves que le Templier adresse à travers lui au peuple juif : il dénonce la croyance en l’élection, parce qu’elle fut génératrice d’un orgueil qui s’est communiqué ensuite aux chrétiens et aux musulmans
[5].
Les questions que les personnages se posent ainsi sans cesse les uns aux autres, se remettant en cause, sont le signe de l’ouverture qui est le fond de la pensée comme de la dramaturgie de Lessing
[6]. Dans le contexte de l’inculture religieuse actuelle, cette ouverture peut certes être mal comprise, et interprétée comme une apologie de l’indifférence. Cependant, il y a en Lessing une dimension mystérieuse de la Quête (que Xavier Tilliette souligne dans sa belle étude sur Jaspers), un élan inextinguible vers la Vérité, dont le caractère provocant ne peut occulter la très pure lumière. « Si Dieu tenait enfermée dans sa main droite toute vérité et dans sa gauche le seul élan toujours vivace vers la vérité, quoique avec l’assurance supplémentaire de me tromper toujours et éternellement, et s’adressait à moi : “Choisis !”, je tomberais avec humilité à sa gauche et dirais : “Père, donne ! Car la vérité pure n’est que pour toi seul.”
[7] »
Dans cette perspective, ce qui est particulièrement beau en Nathan le Sage, ce sont toutes les trouvailles spirituelles, qui illuminent les profondeurs les plus secrètes des personnages. Par exemple, Saladin, qui a choisi comme intendant de ses richesses et ministre de ses bienfaits un extraordinaire petit derviche (lequel finalement abandonnera tout pour vivre en ermite au bord du Gange !), parce que seul un mendiant peut offrir de l’argent à des mendiants sans les humilier ; ou, bien sûr, Nathan lui-même, dont la femme adorée et les cinq enfants ont été massacrés par les Croisés, et qui recueille peu après la petite-fille d’un croisé blessé à mort… Quand il révèle cela au frère franciscain, celui-ci s’exclame (avec une outrecuidante et délicieuse fraîcheur) : « Nathan ! Nathan ! Vous êtes un chrétien ! Par Dieu, vous êtes un chrétien ! » ; ajoutant : « un chrétien comme il n’y en eut jamais ». A quoi le cher Nathan répond avec l’humour typique de sa race : « C’est bien ! car ce qui me fait chrétien à vos yeux vous fait juif aux miens ! » On peut ainsi rajouter ce sourire (où s’exprime dans un échange une sorte d’effacement des croyances de chacun) au paradoxe du croyant passionné qu’était Kierkegaard, affirmant avec un sévère amour : « Ceux qui confessent le christianisme sont des non-chrétiens. »
On peut alors imaginer l’instant ultime où, sans aucun mot, avec une lenteur presque liturgique et une tendresse toute surnaturelle, Saladin, le Templier, Recha et Nathan le Sage se donnent l’un à l’autre, avec des larmes de joie, le baiser de paix !
Le Pont de San Luis Rey, d’après Thorton Wilder, adaptation d’Irina Brook et Nicole Aubry. Mise en scène Irina Brook, au Théâtre Les Gémeaux, Sceaux
Ce spectacle admirable
[8] est l’adaptation d’un célèbre roman américain, d’une profondeur, d’une richesse et d’une originalité très rares
[9].
L’action se déroule au début du
xviiie siècle, au Pérou : un pont de lianes, fabriqué par les indiens, qui faisait l’admiration de tous depuis de longues années, s’effondre soudain, entraînant cinq passants dans l’abîme. Un missionnaire, choqué par cet accident terrible, va chercher dans la vie des victimes (que le hasard semble avoir rassemblées) s’il y a une logique divine à leur imprévisible et déchirante fin. Il nie le hasard, désire prouver la Providence
[10]. Le spectacle rend compte de cette longue enquête, où les vies des personnages s’entremêlent avec une émouvante subtilité.
Elles sont chacune si riches et complexes qu’il est difficile de les résumer, de faire entrevoir leur part cachée – que l’adaptation d’ailleurs simplifie. La vieille Marquesa de Montemayor, laide et richissime (qui a beaucoup souffert dans son enfance où nul ne l’a aimée), vit solitaire, aigrie, tyrannique, crainte par tous. Elle adore sa fille unique d’un amour si possessif que celle-ci la hait et s’enfuit, finalement, pour épouser un noble en Espagne. Elle lui écrit régulièrement de longues lettres (dans un style admirable que la postérité découvrira après sa mort), relatant tous les détails de l’univers qui l’entoure, mendiant des réponses que sa fille ne lui envoie jamais, car celle-ci n’ouvre même pas ses lettres : elle les passe avec négligence à son mari. Désespérée, la Marquise boit, se néglige et se méprise, sans voir que tous se moquent d’elle. Elle réclame à la Mère du Couvent (elle-même personnage singulier, fondatrice d’un hôpital pour déshérités) une jeune fille qui lui servira de compagne – et d’aide à tout faire. Ce sera Pepita, humble et orpheline, qui va se dévouer pendant des mois au service de la Marquesa, avec une simplicité bouleversante, dans une totale solitude. Puis, n’en pouvant plus, supplie la Mère du couvent de la reprendre. La Marquise lira la lettre ; ses yeux s’ouvrent, elle découvre une âme plus pauvre, plus seule, plus privée d’amour qu’elle, alors que Pepita, s’accusant de manquer de courage, déchire sa lettre et reste auprès de la Marquesa conquise par tant d’amour. Elles iront ensemble vers Lima, en passant par le Pont de San Luis Rey…
A cette esquisse (où l’essentiel échappe, avec toute l’épaisseur de la vie) se mélangent les destins d’autres personnages hauts en couleur. D’abord Camilla, une simple bohémienne qui chante et danse sur les places, et deviendra une actrice célèbre, La Perichole ; elle est découverte et formée par un extraordinaire personnage, une espèce d’aventurier sorti de rien, libertin plein de laideur et de raffinement, fou du théâtre de Calderón et de Lope de Vega, qu’elle appelle Oncle Pio et qui se consacre à elle, corps et âme, l’aimant passionnément, sans jamais l’exprimer. Elle devient, grâce à lui, une reine du théâtre, rayonnante de beauté et de séduction, maîtresse du Vice-roi, étoile de la Cour, à Lima. Elle perdra sa beauté par la petite vérole, et toute sa fortune, se cachant à l’écart, loin de la capitale. Elle acceptera finalement de confier à l’oncle Pio (qui ne demande pas d’autre récompense) son petit garçon, Jaïme, pour qu’il le forme et lui apprenne l’art de devenir un homme accompli. Ils partiront ensemble vers Lima, l’enfant sur les épaules d’Oncle Pio, en passant par le Pont de San Luis Rey…
Que dire alors des deux jumeaux, Manuel et Esteban, qui n’ont qu’une âme en deux corps
[11] ? La Mère les a découverts dans un panier à la porte du couvent. Ils ont grandi là, sous sa protection, fervents et silencieux, se parlant dans une langue à eux, vivant de la musique. Manuel est tombé amoureux de Camilla, la Perichole, mais elle, adulée par tous, le traite avec dédain et se sert de lui pour porter des billets doux à ses galants. Manuel se refuse à penser qu’il aime, ne pouvant se séparer de son double, Esteban, alors que celui-ci pousse son jumeau à aimer Camilla, acceptant d’être séparé de lui, car il comprend, sans jalousie, la passion refoulée de son jumeau. Manuel refuse encore, se blesse gravement dans un accident, et meurt entre les bras d’Esteban désespéré, qui erre partout comme une âme en peine, et manquera de peu son suicide. Il sera sauvé par un certain Capitaine Alvaro, flibustier qui rôde autour du monde, hanté par le souvenir de sa fille morte
[12]. Esteban accepte de le rejoindre et de s’embarquer à son bord, pour oublier sa douleur dans une errance sans fin ; et il part vers le port, en passant par le pont de San Luis Rey, en même temps que la Marquise, Pepita, Oncle Pio et le petit Jaïme de sept ans…
Au terme, Camilla, en deuil, le visage couvert d’un voile noir, vient se remettre entre les bras de la Mère qui lui confie le soin des fleurs, dans le jardin du couvent. Et la Mère se murmure à elle-même : « Je suis seule à me souvenir d’Esteban et de Manuel, de la Marquise et de Pepita, comme Camilla se souvient de son enfant et d’Oncle Pio. Mais nous mourrons bientôt, et personne ne se souviendra de nous. Seul restera l’amour qu’ils ont eu les uns pour les autres, à travers toutes leurs faiblesses et leurs fautes. La mémoire n’est pas nécessaire. Il y a une terre des vivants et une terre des morts, et le seul pont c’est l’amour. » Chacun peut le franchir à tout moment, car, selon le vers de Eliot : The time of death is every moment, « L’heure de la mort est à chaque instant. »
Jean Mambrino
[1]
Je ne pense pas seulement à la forme de son théâtre si moderne, beaucoup plus voisine de Brecht que de Goethe ou de Schiller (cf. son mélange des genres, des tons, le vers et la prose, le pathos et le comique, les discours subtils et les scènes silencieuses), mais au fond de son inspiration : Schiller précisément, dans son adaptation de
Nathan le Sage, a montré son incompréhension : il a éliminé aussi bien les développements sur l’argent, le commerce, le profit, que les débats théologiques !
[2]
Cf. la remarque de Jaspers : « On s’en prend à la tolérance en la réduisant à la froide indifférence des incroyants, et on refuse de voir en elle une disponibilité universelle à la communication humaine. »
Introduction à la philosophie, p. 96. Voir aussi
La Foi philosophique face à la Révélation, p. 218.
[3]
Il faut noter sur ce sujet la merveilleuse liberté du petit frère lai (qui parle comme Françoise Dolto !) : « Les enfants, à cet âge, ont plus grand besoin d’amour, fût-ce même l’amour d’une bête sauvage, que de christianisme. Pour le christianisme, ils ont bien le temps. »
[4]
A l’image de Malebranche !
[5]
« Son orgueil, qu’il a légué au chrétien et au musulman, sa prétention que seul son Dieu est le vrai Dieu… » Cf. aussi, à la scène 9 de l’acte III, le Templier (chrétien) qui supplie Nathan (le juif) de se contenter d’être un homme : « Le chrétien et le juif sont-ils chrétien et juif avant d’être homme ? Ah ! que n’ai-je trouvé en vous un homme de plus à qui suffit de s’appeler homme ! »
[6]
Cela éclate dans
L’Education du genre humain, grand texte philosophique parallèle à
Nathan le Sage, dont l’enchaînement de définitions et d’antithèses se fait de plus en plus dramatique et questionnant, jusqu’à la fin qui culmine en rafales d’interrogations…
[7]
Malheureusement, il me faut bien dire que le spectacle en question n’est pas à la hauteur de ce grand texte, pour maintes raisons (mise en scène, scénographie, jeu de l’un ou l’autre comédien) sur lesquelles je ne veux pas insister. Je préfère méditer avec vous sur la richesse de ce chef-d’œuvre, afin de vous aider à le mettre vous-mêmes en images…
[8]
Il est impossible de trop louer sa mise en scène, sobre et souple, d’un dynamisme coloré, plein d’inventions et de poésie, et les six comédiens qui interprètent plus d’une demi-douzaine de personnages.
[9]
Roman paru en 1927, et jamais traduit en français. Une adaptation cinématographique vient d’être tournée par Mary Mc Guckian, avec Robert de Niro et Harvey Keitel. Elle n’est pas encore sortie en France.
[10]
« Ou bien nous vivons et mourons par accident, ou bien suivant un plan… Certains disent que nous ne saurons jamais et que pour les dieux nous sommes comme les mouches que les enfants tuent un jour d’été ; d’autres affirment, au contraire, que le moindre moineau ne perd pas une plume qui ne lui ait été enlevée par le doigt de Dieu. »
[11]
Ici encore, leur histoire s’entremêle à chaque instant avec les deux précédentes.
[12]
« Il faut tenir, survivre, le temps est court… », dit-il.