2005
Études
Carnets d’Etudes : Livres
Notes de lecture
La Palestine comme histoire
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Penses-tu que nous pouvons construire notre patrie avec cette histoire mystérieuse ? D’ailleurs, pourquoi devons-nous la construire ? [...] Pourquoi nous faut-il, entre tous les peuples de la terre, inventer quotidiennement notre patrie au risque de tout perdre et de nous enfoncer dans un sommeil éternel ?
Elias Khoury, La Porte du soleil
L’histoire, dit-on, est écrite par les vainqueurs. Mais que serait une histoire racontée par les vaincus ? Il y a quelques mois paraissait aux éditions Liana Levi la traduction française, suggérée et préfacée par Pierre Vidal-Naquet, d’une Histoire de l’autre : une double histoire de la Palestine et d’Israël, un manuel scolaire rédigé par des professeurs israéliens et palestiniens, et présentant, en regard, leur vision respective de trois moments de l’histoire contemporaine de leur pays. Projet dont l’élaboration collective et le réalisme prudent forcent l’admiration ; antinomie d’un genre nouveau, adossée à l’impossibilité assumée d’un discours commun, matérialisée par la partition du texte, page après page, qui confronte chaque version à sa contradictoire, et parfois au seul blanc, au silence, renonçant ainsi même à un simple parallélisme, forcé et illusoire. Où l’histoire de l’autre est côtoyée, rencontrée, jamais intégrée dans une histoire une ; où « histoire de l’autre » – chacune des deux histoires pour celui qui n’en est pas – est le nom générique qui vient seul croiser et réunir, par la grâce du titre, deux récits de soi par soi. A chacun son histoire ; il est déjà beau, écrit Vidal-Naquet, qu’elles puissent coexister.
L’histoire du vaincu : voilà ce que recèle, à mille lieues d’un tel projet, La Porte du soleil, geste ambitieuse de la cause palestinienne des années quarante à nos jours, roman d’Elias Khoury tout récemment porté à l’écran par Yousri Nasrallah avec le rare bonheur de cette fidélité inventive qui fait les grandes adaptations. Non pas, ou pas seulement, au sens où le romancier se serait fait le porte-parole du peuple palestinien de l’après-Nakba – la « catastrophe » de 1948 –, dont il relaterait le devenir par personnages interposés. Mais bien parce que cette fresque, sa structure dramatique, son réseau thématique, viennent opportunément nous rappeler à quel point l’histoire – événements, choses faites – n’est rien d’autre que ce que veut bien en faire l’histoire-récit, historia rerum gestarum : unique recours pour des sujets auxquels a échappé l’action (les res gestae) ; narration où le mythe, le rêve, la fiction ont leur part, où la contingence des faits le cède à celle dont est porteur l’arbitraire souverain du créateur.
La Porte du soleil, une apologie du fanatisme ? Mais – outre la vision sans complaisance des fous de la révolution – le roi est nu : Younès, le héros, symbole de la résistance à l’oppression, combattant de la première heure pour la libération de sa patrie, est aussi un vieillard comateux régressant lentement, dans son lit d’hôpital, vers l’état fœtal. Une vision partisane, unilatérale, dont l’autre, le Juif puis l’Israélien, est absent, sinon sous les traits du soudard impitoyable ou de l’occupant méprisant ? Certes – encore que le livre soit à cet égard plus nuancé que le film –, et c’est là, assurément, l’aspect le plus profondément dérangeant d’une œuvre au demeurant guère plus tendre avec les régimes arabes. Tout à la construction de sa geste héroïque propre, l’Exodus de Preminger était-il, se hasardera-t-on, plus sensible à la cause de « l’autre » que ne l’est La Porte du soleil ? On pourrait à bon droit répondre que l’on n’est plus en 1960, et que le Kedma d’Amos Gitai a, depuis lors, mis à jour le récit israélien des origines, en y donnant à « l’autre » un visage ; mais le parallélisme entre l’art des « vainqueurs » et celui des « vaincus » n’est-il pas, encore une fois, trompeur ? En regard, cependant, on trouve dans La Porte du soleil, moins sur le mode politique qu’au travers d’une poétique, l’amertume lucide de la vision distanciée d’un autre mythe national : celui de la Palestine. Peut-être est-ce cette douloureuse clairvoyance qui, bien comprise, peut désarmer malgré tout objections et réserves.
C’est l’histoire de la Palestine vue d’une chambre d’hôpital. L’histoire de deux perdants magnifiques : Younès, le combattant de 1948, aujourd’hui cloué à son lit par le coma, par deux fois sauvé tel son homonyme biblique, Jonas – sa baleine : la mortalité infantile, puis les poursuites israéliennes –, et pour qui il n’y aura pas de troisième miracle ; Khalil, son fils spirituel, faux médecin et vrai planqué, militant de la deuxième génération égaré en route, et qui parle inlassablement à son héros pour le maintenir en vie. La Porte du soleil est le récit de Khalil. Récit du narrateur au lecteur, récit du récit qu’il fait au mourant de l’histoire que celui-ci lui a relatée, la sienne : Younès raconte à Khalil, qui raconte au lecteur ce qu’il raconte à Younès. Vertigineux enchâssement, car l’histoire de Younès, c’est-à-dire celle qu’il a bien voulu narrer, c’est aussi l’histoire de Nahîla, l’épouse passionnément aimée restée en Galilée, racontant à son mari sa Palestine à elle, qui n’est pas sa Palestine à lui, celle de l’exil ; c’est encore l’histoire de son fils rêvé, Khalil, recevant de la bouche de sa maîtresse le récit de son combat à elle, ou racontant à Catherine (une Française de passage qui ne connaît l’histoire que par la littérature et Sabra et Chatila que par le récit de Genet) son histoire à lui. Voici que le récit du témoin le plus ancien, du héros des origines, réduit à l’inconscience et au mutisme, n’est plus accessible que par le biais multiplié d’histoires toutes plus sujettes les unes que les autres à caution, car chacun a son histoire et chacun veut dire son histoire. Et Elias Khoury de manier avec un art consommé cette certaine tendance du roman contemporain, d’André Brink à Nancy Huston, qu’est la polyphonie – une anti-autofiction peut-être.
Que reste-t-il d’autre aux perdants que le récit de leur défaite, que les mots, les noms, lorsque les choses ne sont plus ? Elias Sanbar le montre dans Figures du Palestinien : l’histoire, discipline reine au sein de l’« exception culturelle palestinienne », est le refuge des exilés, avides de faire la chronique de ce qui leur échappe, d’inventorier minutieusement les lieux, d’énumérer les noms ; prisonniers, aussi, de l’illusion d’un privilège du premier occupant qui fait de « celui qui dit l’histoire » celui qui a « le dernier mot » en prouvant l’antériorité de la présence. Les héros d’Elias Khoury ne sont pas, eux, des chroniqueurs, des diaristes, des Arif al-Arif ou des Dabbâgh : ils n’écrivent pas, ils parlent, ils parlent sans discontinuer dans ce livre où la parole est le dernier remède, le dernier recours, pour le mourant dont elle ne parvient qu’à retarder l’instant fatal ; seul l’ultime niveau de récit, celui que délivre l’auteur, vient fixer cette loghorrée dans l’écriture.
Et, à vrai dire, le roman national que délivrent ces personnages n’est guère moins romanesque que celui du romancier lui-même. L’histoire du peuple, l’histoire de ses individus, se fait récit, et récit oral : au commencement est le verbe, et ce verbe est une fable. Nulle tentation de révision ici, mais une conscience aiguë de ce que l’Histoire doit à l’histoire, ses procédés, ses inventions, son enracinement imaginaire. La Palestine n’a pas d’histoire, c’est une histoire, celle par laquelle un faux médecin, dans un pseudo-hôpital, maintient artificiellement en vie un survivant des origines ; celle qui sert de perfusion symbolique à ce qui reste de l’avant-Nakba. On ne saurait mieux montrer que se raconter son histoire est aussi vital que voué à l’échec. L’invention quotidienne de la patrie dont parle Elias Khoury est une réalité pour tout peuple ; mais, plus que tout autre, le peuple dépossédé, « comme un prisonnier dont le seul loisir est d’inventer des histoires au sujet de sa liberté », se doit à cette invention, sauf à « tout perdre et [s’] enfoncer dans un sommeil éternel », tel Younès si Khalil cesse de lui redire jour après jour ce qu’il a autrefois entendu de sa bouche. Au terme du roman, le héros sera mort, mais l’histoire aura été dite, et écrite : le roman national est à la fois une gageure et une nécessité.
Eparpillée entre ses locuteurs multiples, passée de bouche en bouche, enchâssée ad infinitum, l’Histoire se sera entre-temps faite histoire, rêve, mythe. D’où la tonalité onirique d’un grand nombre de scènes de La Porte du soleil, admirablement rendues à l’écran – « Toute ma vie a consisté en rêves éveillés », dit Khalil. D’où la réinvention de l’Histoire comme d’une histoire. La littérature, disait Valéry, c’est l’arbitraire du narrateur, que le roman tend à dissimuler, et l’histoire n’est rien d’autre qu’un genre littéraire honteux de l’être. Mais, de même que « la marquise sortit à cinq heures » n’est qu’une articulation d’éléments parfaitement contingents et sujets à remplacement, de même l’histoire de notre héros peut-elle être transformée au gré de celui qui en est désormais le dépositaire et presque le poète. Trois exemples, parmi tant d’autres. Un activiste rendu fou par des années de prison a fini sa vie à l’asile où ses camarades l’avaient abandonné ? Qu’à cela ne tienne, Khalil réécrit l’histoire : « Cette fois-ci, permets-moi de donner une autre version des faits. […] Je vais raconter les événements autrement. » Et Younès d’achever héroïquement son ami d’une balle plutôt que de le laisser croupir à l’asile : « Ne penses-tu pas comme moi que cette fin est bien meilleure que la première ? » Khalil se montre lâche devant le directeur de l’hôpital ? « J’ai envisagé autrement la situation, j’ai imaginé ce que j’aurais dû dire, je l’ai dit, ou alors, c’est comme si je l’avais effectivement dit. » Et la scène réinventée de nous être à son tour racontée. Les héros sont des lâches, mais qu’importe si le roman peut les transfigurer dans les héros que tout le monde rêverait qu’ils soient ? Même l’histoire-socle, celle des origines, celle qui fait vivre toutes les autres, est faussée ; Younès, racontant à de jeunes combattants la guerre de 1948, ne peut leur dire que ce qu’ils attendent de lui : non pas que la bataille fut perdue avant même d’avoir été livrée, mais que lui et ses camarades se battirent en héros pour leur patrie.
Une patrie dont l’amour résiste à la déconstruction du mythe national, mais se fait fétichisme – par où l’objet concret, qu’avaient écarté la perte du pays réel puis la déréliction de son souvenir par fables interposées, fait retour. Chez Elias Khoury, la patrie – image classique, voire éculée – est une femme : c’est Nahîla, l’épouse, celle que l’on a eue tellement jeune qu’elle a toujours déjà été là et que l’on se surprend à l’aimer le jour où l’on découvre qu’on l’a perdue. C’est, par déplacement, un lieu : la « porte du soleil », une grotte murée de Galilée où personne n’ira plus ; ou, ironie, un hôpital, l’hôpital Galilée (!). Mais la Palestine est aussi un fétiche : une orange « déjà bien pourrie » qu’« il vaut mieux manger plutôt que de se laisser manger par elle », dit Younès, le père spirituel, ou qu’il faut au contraire garder précieusement, selon Oum Hassan, figure maternelle, parce qu’« il ne faut pas la manger, c’est la Palestine ! ». C’est un oreiller bourré de fleurs séchées du village natal, ou l’odeur du corps d’un martyr vidé de sa raison par des années d’incarcération en territoire ennemi, ou une vidéo du pays que l’on se repasse en boucle jusqu’à en user l’image à jamais. La Palestine comme métaphore était le titre par lequel le poète Mahmoud Darwich prenait le contrepied d’un lieu commun de la littérature patriotique, l’exil devenant métaphore de l’amour, le pays image de l’aimée, et non l’inverse. La Porte du soleil, au risque de la banalité, conduit au contraire à son paroxysme la figure qui fait de tout objet d’amour la métaphore du pays, qui voit la patrie en toute femme, en tout fruit poussé dans la terre des origines – tel le poète antéislamique Imrul Qais qui, nous dit le romancier, comparait les seins de son amante à un miroir parce qu’il découvrait le monde sur le corps de la femme aimée. Là, en effet, est le pouvoir poétique au sens le plus large : le réseau métaphorique que tisse Elias Khoury, à la fois impressionnant et parfois un peu facile (Younès-Jonas régulièrement enfermé dans une grotte, ou plongé dans le coma…), est une autre ressource de l’imagination créatrice pour pallier la défaite et la perte. Ceux qui n’ont plus de pays ne sont pas sans histoire, mais ils n’ont plus que des récits, des inventions, des constructions ; la terre, qui n’est plus une réalité, peut dès lors devenir indifféremment amante, objet, odeur ou image.
Les Palestiniens, écrit Elias Sanbar, sont des êtres-territoire, des porteurs de paysage qui transportent symboliquement avec eux la terre perdue. Les exilés d’Elias Khoury n’ont en partage que des histoires et des fétiches. « Pour transformer cette histoire réelle en fiction, nous avons besoin ne serait-ce que d’une victoire militaire qui nous donnerait quelque crédibilité » : La Porte du soleil fait mentir cette assertion paradoxale de son narrateur, car l’histoire d’une défaite est aussi une fiction, digne de fiction. Reste l’histoire racontée par le romancier et, peut-être, sa leçon : le roman national est aussi trompeur que n’importe quel roman, qui fait et défait les héros, mais il est plus précieux que tout à ceux qui y sont réduits.
Marianne Groulez
Maurice Giuliani Maurice Bellet
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Voici les deux premiers volumes d’une nouvelle collection de théologie spirituelle. Ils n’ont pas de numéro d’ordre. On peut entrer par l’une ou l’autre porte, puisqu’une même réalité est approchée, qui est la vie dans l’Esprit des chrétiens aujourd’hui, selon le but de la collection. De fait, à quelques chapitres près, les deux ouvrages rassemblent chacun une brassée d’articles parus dans la revue Christus et de Maurice Giuliani et de Maurice Bellet. Connaissant la spécificité affirmée depuis cinquante ans de cette revue – la spiritualité à travers le prisme ignatien –, on voit sans peine la visée commune des deux recueils. A part cela, qui n’est pas rien, tout distingue, dès le frontispice, le « temps qui vient » et le « feu ». Et si, précisément, cet écart même, reconnu et inventorié, servait à manifester, de la grande manière, ce qui est en jeu quand on aborde le domaine, désorienté dans nos présentes années, du spirituel ?
Maurice Giuliani, qui lança Christus en 1954, renvoie majoritairement à la décennie fondatrice. Même si quatre textes échappent au travail de la mémoire du commencement (les chapitres 1, 10, 15 et 16, le dernier, d’un an avant sa mort), ils ont clairement pour fonction d’attester que le fondement n’a pas cessé d’être productif, et tout d’abord dans l’interprétation de l’enseignement de saint Ignace et des Exercices spirituels. La productivité du début sur un demi-siècle est même, intentionnellement, soulignée par ceci : un premier recueil avait repris, en 1965, sept articles de la revue sous le titre Prière et action (coll. Christus, 21). L’apport de textes est ici plus que doublé, cependant que le changement d’enseigne indique dans quel sens va l’enrichissement. Le Christus du Père Giuliani a été celui d’une refonte en profondeur de la théologie spirituelle dans la ligne d’une théologie de la liberté. Les dynamiques années de l’après-guerre, à travers les controverses très rudes introduites dans le christianisme par la guerre froide, ont de mille manières favorisé ce personnalisme qui est le versant chrétien de l’existentialisme, et qui inspirait les deux Rahner comme les Teilhard et Lubac, et tant d’autres. L’existentialisme fut une décisive requête de liberté par rapport à toute espèce de tyrannie positiviste, où qu’elle se cachât. Celle-ci pouvait bien s’être infiltrée aussi dans la spiritualité. Qu’on feuillette les vénérables traités du début du xxe siècle, Tanquerey et consorts, même les plus ouverts ! Christus a représenté, de ce fait, une véritable mutation, bien qu’à des degrés divers partout récupérée. Voilà ce que rappellent les articles réunis dans Prière et action, qui est déjà un manifeste de la libération de l’homme « agissant concrètement » selon l’Esprit, puis, de façon encore plus évidente, dans L’Accueil du temps qui vient. Comment joue cette évidence plus poussée ? Il ne s’agit plus seulement, dans ce livre, de la liberté légitimement fière de son action, mais de la même fière liberté fondamentalement enfouie dans le temps. Il était bon de mettre en lumière cette valeur sûre, inscrite elle aussi dans les origines. Ainsi, ce livre, agençant de façon plus concertée la sagesse spirituelle des dix premières années de Christus, l’a assurée d’une pérennité plus intime encore.
Maurice Bellet, dans Passer par le feu, est témoin de la période qui a suivi, lorsqu’il ne suffisait plus, pour la revue, d’avoir été fondée, mais qu’il fallait continuer de porter haut une parole spirituelle dans ce moment particulièrement problématique pour la spiritualité que fut la décennie 70. On reçoit ici, comme un coup, l’à-propos du titre, lequel affiche en clair celui de l’« épilogue » daté de 1989. Bellet, en outre, n’est pas un ignatien. Sans doute trop, avec humour, il se défend de l’être, en particulier dans l’assez irrésistible chapitre 20 : « Ailleurs. Conseils aux retraitants ». Il n’est pas faux de dire que sa présence à Christus, de 1965 à 1985 – vingt ans, les années dures de la maintenance –, a étonné maints jésuites, français ou étrangers. De plus, autre différence entre les auteurs, le style de Giuliani a l’ampleur des phrases de Bossuet et la souplesse de celles de Fénelon. Tout y est fort, mais fin, fluide, doucement persuasif. Bellet éclate d’invention perpétuelle. Chaque chapitre a sa forme propre. Tous les genres passent dans ses pages, dont les paragraphes sont courts, imprévus, incisifs. Signalons ici, pour le plaisir : « … Car vous commencerez par le respect », un vrai morceau d’anthologie (p. 109-111). D’immenses problèmes sont condensés, que développent des ouvrages, quelquefois volumineux, rédigés de manière concomitante. D’intenses et subtiles requêtes sont soulevées, encore et encore, sur tous les sujets qu’aborde la revue dans son effort pour ne quitter pas l’actualité d’un pas. Nous sommes dans un autre monde. Nous revivons le feu d’une apocalypse. Oubliée, s’il est possible, la belle euphorie de la liberté des chrétiens, comme celle de Sartre et de Merleau-Ponty ! Le structuralisme bouscule le personnalisme comme ses parangons laïques. II mine les certitudes. On suspecte tout. Bellet se réfère souvent aux « maîtres du soupçon », et c’est bien un trait criant de la période. En fait, il ne s’en sert que pour allumer le brasier de façon plus implacable, non pas seulement dans le culturel, mais bel et bien dans le spirituel. Il fouille jusque-là pour brûler la fausse spiritualité du chrétien. A ce jeu, même « l’aurore » (p. 113-128) est amère. Le lecteur se cabre. Comment faire autrement ? Mais s’il saute ou, pour suivre l’image, s’il laisse brûler ses « mensonges » (p. 203-212), à vingt et une reprises, chaque chapitre en étant une, il aborde à la « naissance » dans le Christ, qui est vérité et vie, vérité parce que vie et vie parce que vérité. Préparée par une première partie qui délimite le « lieu du combat », la fin du livre ne parle que de cela.
Il faut signaler ici l’efficacité avec laquelle l’éditeur, en étroite collaboration avec Maurice Giuliani et Maurice Bellet, a soigné l’articulation interne de ces recueils. De même, on appréciera les sobres concordances et les courtes bibliographies : elles relient les sujets traités à leur environnement et les élargissent d’autant. Enfin, les brèves introductions soulignent la double utilité offerte par ces deux volumes. Ils sont des documents d’histoire de la spiritualité, en un temps assez minuté (trente ans) de refondation. Ils sont des pièces à conviction sur la vitalité qu’on est en droit d’attendre de la vie chrétienne dans l’Esprit au xxie siècle. Les deux utilités se confortent l’une l’autre. Les deux auteurs, dans la visée unique, se confortent l’un l’autre.
Dominique Bertrand s.j.
[*]
Histoire de l’autre, Liana Levi, 2004, 96 pages, 10 €. Elias
Khoury,
La Porte du soleil, Actes Sud, 2002, « Babel », 2003, 704 pages, 11 €. Elias
Sanbar,
Figures du Palestinien, Gallimard, 2004, 300 pages, 19,50 €.
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Maurice
Giuliani,
L’Accueil du temps qui vient, Bayard/Christus, 2004, 290 pages, 19,80 € - Maurice
Bellet,
Passer par le feu, Bayard/Christus, 2004, 288 pages, 19,80 €.