Etudes
S.E.R.

I.S.B.N.sans
140 pages

p. 274 à 288
doi: en cours

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Carnets d'Etudes : Livres

Tome 402 2005/2

2005 Études Carnets d’Etudes : Livres

Recensions

 
Littérature
 
 
François Mauriac, D’un bloc-notes à l’autre (1952-1969), Edition établie par Jean Touzot. Bartillat, 2004, 890 pages, 25 €
Ce volume constitue la suite de l’admirable Paix des cimes (cf. Etvdes, sept. 2000) rassemblant des pages du Bloc-notes qui n’avaient pas été reprises dans ses œuvres complètes. Il est riche de poignantes merveilles, où éclate une nouvelle fois cette forme unique du génie, le don de mêler la vie intime de l’âme et de l’esprit à tous les combats pour la justice, parmi les remous les plus sanglants de l’Histoire. Le 10 décembre 1952, François Mauriac reçut le Prix Nobel. La veille, les forces armées françaises avaient massacré des manifestants marocains dans un bidonville de Casablanca. Le vieil écrivain, chargé de chaînes, celles du succès et des honneurs, les sentit tomber de lui d’un seul coup, et il s’engagea à fond dans un long combat pour tous les humiliés et offensés, dont le nombre ne cessa de croître autour de lui, jusqu’à sa mort. Il y a d’abord cela, dans ce livre. L’art étincelant d’un polémiste, animé par sa foi chrétienne, alors que les guerres coloniales, principalement celle d’Algérie, vont prendre la virulence implacable que l’on sait. Ce qui est frappant, c’est l’actualité de ces pages (écrites chaque semaine, il y a 50 ans), dont notre monde contemporain offre tant de nouvelles applications. Mais ce sont toutes les manifestations de la vie qui l’intéressent, le passionnent : les événements les plus éphémères, les faits divers quotidiens où le pire et le meilleur s’entremêlent, les ridicules, les drames, la magie des souvenirs, le regard tendu vers l’horizon, au-dessus des vignes de l’adolescent d’autrefois, l’odeur du feu de sarments dans la vieille maison, aux derniers jours de l’automne ; et les lectures sans cesse reprises : Pascal, Baudelaire, Rimbaud, mêlés à Hugo, Bossuet, Sévigné, Chateaubriand, sans oublier Jammes, Claudel, Proust ou Péguy, pendant qu’il observe d’un œil de chat, à demi fermé, les jeunes romanciers insolents qui piétent et se bousculent autour de lui. Il est sensible, bien avant nous, à la destruction de la terre qui s’étend comme une épidémie : « Le coucou sera le nom d’un oiseau fabuleux, le dernier rossignol donnera sa suprême note dans la nuit pestilentielle. » Mais, au milieu de tant de tumultes, la musique demeure, celle de Mozart entre tous, comme un enfant consolateur nous rappelant notre âme pareille à la sienne, « aussi exigeante, aussi tendre, aussi perdue, au milieu d’un monde qui la nie... mais d’où vient-elle ? » Et il y a surtout sa foi dans le Christ, qui resurgit presque à chaque page, avec une ardente, bouleversante sincérité, à l’ombre de la vieille Eglise d’avant le Concile qu’il aime avec tous ses travers, car elle protège toujours le mystère d’une Présence ineffable, inter mundanas varietates. Comme le vieillard Siméon aux détours de sa vie, il accueille et serre contre son cœur, avec une confiance sans âge, l’humble abandon du Dieu enfant.
Jean Mambrino
Florence Delay, Trois désobéissances, Roman. Gallimard, 2004, 216 pages, 16,50 €
Il ne faut pas s’arrêter au caractère énigmatique et un peu rebutant du titre de ce livre (sans grand rapport, d’ailleurs, avec l’histoire ici contée), car ce roman original rayonne d’une émouvante profondeur spirituelle. L’intrigue, simple en apparence, est subtile. L’héroïne, Nine (ou Nina), part au Pérou retrouver le souvenir de son mari défunt, Nestor Arzola, le seul homme qu’elle ait vraiment aimé, sans savoir lui exprimer son amour car sa vie amoureuse a toujours été fluctuante. Lui, au contraire (qui avait tout quitté pour la suivre en France), était profondément amoureux d’elle et malheureux de sa légèreté. Il avait fini par s’effacer discrètement, retournant au Pérou vivre sa vie d’homme-enfant, d’une grande bonté, charmeur, désinvolte, irrésistible. Il est mort d’une chute de cheval. Nina le découvre en suivant ses traces à travers les souvenirs savoureux de sa famille péruvienne, notamment de son neveu, le jeune Arturo, fasciné par cette belle femme de France. Parallèlement à ce voyage-pèlerinage, se déroulent à Paris les histoires de deux personnages : un universitaire libertin, qui a été l’amant de Nine, et un médecin, spécialiste de l’oreille interne, que notre héroïne a consulté lors d’un de ses vertiges. C’est un personnage original, farouchement célibataire, et dont le violon d’Ingres est l’étude de l’hébreu pour mieux comprendre l’Ancien Testament (notamment le livre de Jonas) dont il se nourrit chaque jour. Comment se relie le destin de ces trois personnages que tout sépare, donne au livre sa densité. Mais, en vérité, le secret se joue ailleurs, car celle qui parle sans cesse – comme à l’intérieur de Nine –, c’est la voix de sa mère défunte, toujours mystérieusement vivante, dans un au-delà tout proche et presque familier. Elle intervient sans cesse dans l’âme de sa fille, l’accompagnant avec une tendresse merveilleuse tout au long de son cheminement, nous faisant percevoir que « le temps seul sépare » et que l’amour dépasse la vie.
Jean Mambrino
Aline Bergé, Philippe Jaccottet, trajectoires et constellations, Lieux, livres, paysages. Payot, coll. Etudes et documents littéraires, Lausanne, 2004, 474 pages, 29 €
Sa vie durant, Philippe Jaccottet aura été un voyageur de textes, un voyageur attentif et curieux qui empruntera de préférence les petites routes discrètes, celles qui s’ordonnent dans un espace où le regard poétique traverse les apparences et s’ingénie à définir la réalité le plus « justement » possible. Pour explorer cette exigence de vérité – « l’âpre vérité » –, il faut suivre l’itinéraire que nous propose Aline Bergé. Elle nous guide tout d’abord dans les lieux d’enfance : paysages d’alpages suisses – parfois menaçants car « peu favorables à ses propres écrivains », où le poète reviendra « en touriste », apaisé par la légèreté qu’il trouvera dans un autre environnement : celui de Grignan, sa terre d’élection qui deviendra son « lieu de vie et d’écriture ». Grignan, « au carrefour de la Suisse, de la France et de l’Italie », permettra à Jaccottet « de vivre de traductions et d’une activité critique à double sens entre pays natal et pays d’adoption ». L’essai d’Aline Bergé mêle – et démêle – les différentes relations du poète face à l’espace et à cette « pensée des lieux » qui le caractérise. L’auteur nous emmène ensuite à travers ce qu’elle nomme joliment la « cartographie imaginaire » des pays de lectures de Jaccottet : le poète se fait alors arpenteur de littératures étrangères. Tous ces lieux, ces faisceaux d’images, d’auteurs, de livres viennent imprégner et nourrir l’œuvre poétique, lui donner d’autres lumières, bien qu’elle soit déjà elle-même à la recherche de la transparence. Cet ouvrage, dense, touffu et passionnant, à la bibliographie copieuse, devrait faire référence : il rassemble avec justesse versants poétique et critique dans une trame historique, sans lourdeurs universitaires.
Marie-Noëlle Campana
Philippe Jaccottet, Truinas, le 21 avril 2001, La Dogana, 2004, 56 pages, 16,50 €
Les livres de Philippe Jaccottet se lisent maintenant comme on recevrait des nouvelles d’un ami. Proses, plutôt que poésies, familiarité du ton de la voix, événements de la vie de l’auteur partagés. De précédents recueils, sans parler des carnets, nous y avaient en quelque sorte habitués. Il semble que l’on retrouve la même chose dans ce livret, à peine cinquante pages, écrit à l’occasion de l’enterrement du poète André du Bouchet, le 21 avril 2001, à Truinas. La fidélité à la rigueur éthique de son écriture est toujours là (ne dire que ce qui est ressenti), mais il s’est passé quelque chose. L’hésitation, un temps, a disparu. Du poète défunt, la « noblesse d’âme » rayonne. Expérience sensible de la présence du monde, joie sourde – étonnante, miraculeuse, à la limite du scandale – que l’invisible et le visible, les vivants et les morts « s’entretissent ». Les quelques « Feuillets joints », écrits trois ans plus tard, semblent ne plus pouvoir croire à cette timide « merveille extrême » de ce matin-là. Publiées par amitié, ces pages sont pour le lecteur infiniment plus qu’un dernier froissement d’aile dans l’hiver, « la nuit qui fleurit au lever du jour ».
Patrick Goujon
Philippe Ségur, Poétique de l’égorgeur, Roman. Buchet Chastel, 2004, 240 pages, 16 €
Plusieurs histoires « pour le prix d’une » dans ce polar psychologique qui séduit par la vigueur de son style et de son rythme. Nid, un universitaire à la vie aseptisée, de plus en plus à l’étroit dans le quotidien fade qu’il entretient lui-même soigneusement, lâche chaque soir la bride de son imagination en racontant à ses petites filles l’horrible histoire de Yagudin, un être sanguinaire, égorgeur de femmes et d’enfants. Le conte se déroule dans une Norvège mythique, terre de froid, de guerres sanglantes et de héros sans peur – exact opposé de l’univers de Nid. La frontière entre le réel et l’imaginaire s’amincit au fil des soirs et des pages : les signes de la présence malfaisante et moqueuse de Yagudin se multiplient dans la vie de son inventeur, contraint d’entrer dans une lutte aveugle contre cette manifestation bien réelle des chimères de son esprit. De fable moderne, souvent drôle et savoureuse, sur les effets pervers de la routine, le roman devient le récit de la poursuite de Yagudin par un Nid prêt à tout pour sauver les siens des griffes de sa créature. Notre héros, jusque-là transparent et plutôt antipathique, se mue en un chevalier pathétique. Cette quête paraît de plus en plus étrange, et révèle les incohérences du personnage ; à travers cette métamorphose, le lecteur découvre bientôt qu’il est embarqué depuis le début dans une troisième histoire qui explique les deux autres, et dont la clef est, on l’aura deviné, le mystérieux Yagudin. Le fin mot de l’histoire, sans être totalement imprévisible, réserve au lecteur une ultime surprise et enrichit le roman d’un sens supplémentaire. Espérons que le titre, très « tendance » mais trop peu justifié, n’empêchera pas les amateurs d’histoires de se plonger sans attendre dans celle-ci.
Agnès Passot
Gérard Mordillat, Les Vivants et les Morts, Roman. Calmann-Lévy, 2005, 656 pages, 20 €
S’il est un rappel qu’impose ce nouveau roman de G. Mordillat, c’est bien celui de la maintenance d’une veine romanesque qu’on a eu tendance, ces derniers temps, à oublier sinon à mépriser. Car, malgré certaines théories et l’invasion écumeuse d’une littérature vertigineusement et souvent ennuyeusement narcissique, résiste et, ajoutons-le, doit résister cette veine qui, depuis Zola notamment, ne cesse de nous rappeler à d’autres urgences. Démodé ou ringard, penseront certains. Voire. Car avec une écriture comme celle de Mordillat, affûtée comme un cutter, sobre et presque janséniste dans son économie de moyens, et ce, malgré quelques pages, telles celles d’ouverture décrivant l’angoisse de l’inondation et de la noyade, nous sommes bien en ce début du xxie siècle, loin des cloaques de la fin du xixe, où l’humanité exploitée des cités de l’industrialisation finissait de s’abrutir dans la misère, la crasse et l’alcool, au risque d’une littérature misérabiliste qui bientôt ne convaincrait plus personne. Or, avec son écriture « moderne », Mordillat nous convie à un tout autre univers, celui que nous connaissons bien, de logements sans doute confortables dans leur modestie, de moyens de distraction réels pour le plus grand nombre, mais aussi de cette plaie à la fois économique, sociale et psychologique que sont le chômage et ses précurseurs, précarité de l’emploi, plans sociaux, dévaluations, etc. On vit donc à l’heure des multinationales, de l’économie planétaire, des licenciements « nécessaires » et des nouvelles à la télé, dans cette petite ville suspendue au sort d’une usine menacée de tous les « lieux communs » de l’heure. Mais ce serait sans compter avec l’écriture de Mordillat, avec son sens des réalités économiques et sociales certes, mais tout autant avec une finesse psychologique loin de tout manichéisme, un sens de la complexité des intentions, des relations, des réactions et des comportements humains, qui malgré tout interviennent et jouent leur jeu dans celui des « superstructures » à la Marx. Ce sont donc d’abord des héros de chair, de sang, de sensualité et parfois de médiocrité qui vivent devant nous, s’imposant très vite à notre imaginaire, pour nous entraîner dans une histoire qui ne nous lâchera pas avant la fin, c’est-à-dire pas avant l’inévitable tragédie. Sans nous référer trop vite à quelques modèles, tel celui déjà cité, Mordillat dit une histoire qui se déroule sous nos yeux, qui touche des héros que nous connaissons tous dans notre environnement immédiat, et cela, avec une force de narration et une vigueur d’expression qui ont déjà fait sa réputation, dans des œuvres moins graves sans doute, du moins apparemment, en particulier dans ce merveilleux livre de souvenirs, Rue des Rigoles. A côté du succès douteux, ces derniers temps, de « pavés » évoluant entre pseudoscience, obsession du complot et du secret, sur fond de mystique gélatineuse, on aimerait qu’un ouvrage comme celui-ci fasse oublier des inepties que d’aucuns disent troublantes. Les héros de Mordillat dans le destin qui les domine et parfois les écrase sont autrement troublants, parce qu’en vérité. Faut-il alors poser la question qui n’en est peut-être pas une : et si Mordillat avait écrit là un grand roman français ?
Pierre Gibert
Philippe Grimbert, Un secret, Grasset, 2004, 200 pages, 16 €
Un secret est un roman sensible à conseiller absolument, tout en en préservant le mystère. Car il est lui-même construit sur le dévoilement pudique et rétrospectif d’un secret de famille. Le narrateur, qui s’est longtemps imaginé avoir un frère aîné protecteur, découvre que la sensation d’être accompagné par cet être invisible n’était pas qu’une simple fantaisie de l’enfance. L’histoire montre, sans démontrer, comment la culpabilité fait retour et trace son sillon transgénérationnel. Epurée et précise, l’écriture est au service du travail de deuil et de la renaissance, elle traque la mémoire et la vérité qui accompagnent ceux-ci. Elle ne s’encombre ni de la complaisance du pathos, ni du pittoresque de la rétrospective. Comme en psychanalyse, l’urgence est avant tout celle de dire, pour éviter de s’enfoncer toujours plus et sans retour possible dans l’épaisseur du silence qui paralyse la vie. Sur fond d’événements historiques marquants, grâce à la parole d’une voisine témoin du passé, l’enfant va pouvoir à la fois découvrir ses origines et donner un visage et un nom aux êtres qui peuplent sa vie inconsciente. Un secret est un livre intéressant et extrêmement touchant, car il se situe à l’exacte intersection de la grande et de la petite histoire, à cet endroit même où la réalité, tout en se dérobant à la maîtrise de chacun, se révèle complexe, touffue et non manichéenne. L’ouvrage a obtenu le prix Goncourt des Lycéens qu’il mérite largement.
Pascale Roger
Félix de Azúa, L’Heure du choix, Traduit de l’espagnol (Mexique) par Eric Beaumartin. Seuil, 2004, 348 pages, 21 €
« Ces années de jeunesse, ce monde stagnant comme une eau morte » que fut l’Espagne du début des années soixante, voilà ce qu’explore le roman de Félix de Azúa, avec une puissance et une autorité admirables, dans un style personnel, dense et modulé. Le livre s’organise en un concert romanesque, où alternent récits à la première et à la troisième personne, où s’entremêlent les voies croisées de différents personnages, ménageant des perspectives variées par lesquelles on a le sentiment de saisir une société entière, dans ses strates, ses recoins, ses masses figées, ses espaces émergeants. C’est une lettre d’un certain Alberto qui rouvre le passé et décide l’écriture, c’est sur lui qu’ils se ferment ; entre deux, chacun des nombreux jeunes personnages, dans le contexte asphyxié de la dictature, aura connu « l’heure du choix » et suivi sa voie : départ, suicide, complot, puis pardon, incapacité de choisir ou simple posture d’héritier, tandis que la génération précédente, qui a vécu ou reçu la guerre en héritage, se partage entre nouveaux riches, anciens aristocrates ou vieux enfants des républicains qui ont vu tout idéal tomber avec le corps des fusillés. En suivant Alberto, Félix de Azúa fait vivre aussi une révolution artistique alors frémissante et ses apories : le personnage peint, hésite, déchire, analyse l’art de son siècle, déteste Picasso, rencontre Marcel Duchamp, cherche comme il le dit lui-même. Le narrateur fermera ces pages par un jugement sans appel sur le jeune homme ; mais, avant ses derniers mots, le roman aura ouvert un large espace, fouillé un monde complexe et passionnant.
Céline Bohnert
Paula Fox, Le Dieu des cauchemars, Traduit de l’anglais par Marie-Hélène Dumas. Ed. Joëlle Losfeld, 2004, 220 pages, 18,90 €. Personnages désespérés, Traduit de l’anglais par Marie-Hélène Dumas. Ed. Joëlle Losfeld, 2004, 196 pages, 11 €
Les Editions Joëlle Losfeld annoncent la publication de l’intégralité de l’œuvre de Paula Fox. C’est une bonne nouvelle pour la littérature et la possibilité pour les lecteurs français de découvrir la grande romancière américaine, née en 1923. Sombres titres pour une écriture qui n’a rien de paroxystique : une perfection d’économie et de justesse, une sobriété quasi « classique » et qui sert mieux que tout excès le tragique enfoui de l’existence et les tentatives de chaque personnage pour le porter, le supporter, s’en défaire ou périr. Le champ est circonscrit – le quartier français de La Nouvelle-Orléans dans Le Dieu des cauchemars, la maison cossue des Bentwood dans Personnages désespérés ; le hors-champ pèse de ce vrai/faux poids qu’il a dans les existences ordinaires : c’est la guerre en Europe ; c’est une lettre non cachetée tombée d’une cellule de prison pour des individus qui marchent libres ; c’est la misère à deux pas du quartier où l’on vit dans le luxe… Fugacement, les personnages donnent l’impression d’émerger de la neutralisation en eux de la vie ; et sourdement, durablement, ils se débattent dans des tentatives inégales pour stabiliser leur peur de l’autre, leurs fascinations, leurs violences intérieures. L’immense du désir et son impossibilité sont d’autant plus palpables qu’ils se devinent à travers des gestes très précis, dans des lieux identifiables. Les choses, les odeurs, les lumières, les heures, rien ne tient au hasard. Elles sont, d’une certaine façon, « certifiées » ; et c’est cette concision même qui, mystérieusement, donne à l’ensemble du récit une telle portée symbolique. Il y a de l’attestation dans le regard et l’écriture de Paula Fox ; peut-être est-ce pourquoi le lecteur est renvoyé à ce lieu de lui-même, différent de tout autre, où chacun reconnaît l’écho de l’indéracinable inquiétude. Du grand art.
Françoise Le Corre
 
Histoire
 
 
Ibn Hicham, La Biographie du prophète Mahomet, Texte traduit et annoté par Wahib Atallah. Fayard, 2004, 450 pages, 25 €
Le texte que nous présente Wahib Atallah, professeur émérite à l’université de Nancy, est l’un des textes les plus importants de la tradition musulmane. La biographie du prophète composée par Ibn Hicham (mort en 834), en abrégeant celle de son prédécesseur Ibn Ishaq, est la source de toutes les biographies postérieures. A ce titre, elle mérite un traitement particulier. Mais cet abrégé est encore d’une longueur considérable et le travail de W. Atallah a été, dans un premier temps, d’opérer un choix dans cette matière : il a cherché à respecter l’esprit du texte original, à en conserver l’essentiel et à ne mettre de côté que ce qui n’était pas directement nécessaire au but de l’ouvrage, qui est de retracer la vie du prophète de l’islam. Ce n’était pas une tâche aisée, car la vie de Mahomet (570 environ – 732) est inséparable des débuts de l’islam et mêle constamment les aspects privés et publics. La traduction se lit aisément. Le choix des textes retenus est judicieux, et le lecteur arabisant peut, grâce aux références, se reporter au texte original s’il le souhaite. Le récit des batailles occupe une place importante, et l’on s’y reporte aisément grâce à une présentation claire et détaillée de la table des matières. Ces batailles ont jalonné la vie publique de Mahomet et la constitution de la première communauté musulmane et son histoire. De même, le texte permet de suivre la première émigration en Abyssinie, avant l’émigration définitive à Médine. On remarquera, à travers les récits, le mélange de merveilleux et de faits de la vie quotidienne la plus ordinaire, ainsi que de l’histoire politique et sociale, qui affleure dans cette relecture par les générations successives de l’histoire des débuts de l’islam et de son prophète. W. Atallah livre ici le résultat d’un patient enseignement auprès de ses étudiants. En publiant cette traduction, il permet à un large public, non spécialiste, d’accéder à une œuvre qui éclaire de nombreux aspects de l’islam et de son prophète, et d’avoir une connaissance précise de faits souvent méconnus. A une époque où les préjugés sont fréquents et tenaces, ce ne peut être que bénéfique.
Jacques Langhade
Françoise Hildesheimer, Richelieu, Flammarion, 2004, 592 pages, et un cahier de reproductions, 26 €
Les sources concernant la vie et le gouvernement du Cardinal posent des problèmes d’érudition dont l’éclaircissement a progressé récemment grâce à Françoise Hildesheimer. Le présent ouvrage oppose assez souvent une fréquentation méthodique des sources à des opinions avancées par les historiens précédents. L’exposé des événements est assez souvent accompagné de réflexions récapitulatives. L’attention se porte en premier lieu sur le personnage lui-même, avec ses problèmes de santé physique ou psychique, ses relations au clan familial – donc aux richesses – et au Roi, dont il fut dix-huit ans le « principal ministre », ses convictions religieuses. Sur ce dernier point, l’auteur établit que Armand de Richelieu n’était pas seulement un théologien resté clairement attaché à la foi catholique, mais qu’il n’a pas séparé de cette fidélité religieuse l’engagement exercé – avec quel acharnement ! – dans l’action politique. Il s’agit en effet d’un domaine où vient à se jouer « l’établissement du règne de Dieu », selon une formule citée p. 490. Dans une tradition théologique que l’on peut faire remonter à saint Augustin, Richelieu ne pense pas que la Cité, l’Etat, puisse ou doive devenir le lieu d’exercice d’un pouvoir théocratique. C’est un domaine que régit la « raison » (p. 329 sq. : chapitre « Au nom de la raison ? »). Non pas la « raison d’Etat », au sens du machiavélisme que certains historiens ont pensé découvrir dans les décisions du Premier ministre de Louis XIII, mais une estimation méthodique, inspirée à la fois des circonstances et des enjeux humains quant à la paix – et la gloire du Roi –, « raison » qui peut appeler des compromis, ou encore des violences détestables, mais qui ne dispense pas des perspectives religieuses et morales. L’auteur reste clairement sur la réserve par rapport à son héros pour de nombreux aspects de sa politique, mais elle lui reconnaît un rôle historique significatif. Selon une expression qu’elle utilise plusieurs fois, et qu’il faudra retenir, l’action du Cardinal a nourri une vie politique marquée désormais par la sécularisation moderne, mais cela n’impliquait pas, en son temps, une désacralisation de l’Etat (cf. p. 237, 334, 488). Une dé-confessionnalisation de la vie politique ? Le terme est utilisé (rarement) par Françoise Hildesheimer : il semble discutable, du moins par rapport à la façon dont des historiens, allemands par exemple, parlent de l’Etat « confessionnel » moderne, postérieur à la Réforme. Le royaume de Louis XIII et celui de Louis XIV, évidemment, peuvent mériter cette qualification. Quoi qu’il en soit, voici un grand livre, précieux à la fois par ses mises au point sur des questions particulières, par les documents et instruments de travail offerts en annexes, et par la proposition de vues originales fortement argumentées.
Pierre Vallin
Jacques Cantier, Eric Jennings (dir.), L’Empire colonial sous Vichy, Odile Jacob, 2004, 400 pages, 29 €
Les contributions, sans viser à un tableau exhaustif, donnent des éclairages qui se complètent sur les dispositions qui ont touché les dépendances coloniales de la France placées plus ou moins longtemps sous le gouvernement issu de l’armistice. Globalement, on peut dire que l’application des mesures de Vichy a été effective, et menée d’une façon autoritaire. La situation des populations autochtones a souvent empiré politiquement, juridiquement, tandis que la vie économique, de toute façon, était sérieusement blessée. Plusieurs amiraux ont été parmi les exécutants de ces mesures, mais certaines contributions mettent plutôt en cause l’influence exercée, à partir de l’Algérie, par le comportement du général Weygand (ainsi dans le cas du statut des Juifs). Le rôle des responsables ecclésiastiques catholiques n’a pas été systématiquement analysé dans les contributions réunies ici, en dehors du cas exemplaire de Carthage, du « primat d’Afrique » (p. 287-304). Est évoquée brièvement l’attitude des évêques de Fort-de-France (p. 56) et de Dakar (p. 240). Les événements touchant le Liban et la Syrie font l’objet seulement de remarques brèves, sans mention des établissements catholiques latins. Les auteurs de cet ouvrage semblent s’accorder pour estimer que l’avenir des « colonies » et de leurs relations à la France a été marqué négativement par l’application des mesures de « révolution nationale ». Les diverses contributions reposent sur des recherches originales récentes. Leur rédaction est précise. Des interprétations pourront certes être discutées, mais l’ensemble est de tout premier intérêt.
Pierre Vallin
 
Sciences sociales
 
 
Bernadette Avon, A l’écoute du symptôme IVG : accompagner la relation, Chronique Sociale, coll. Comprendre les personnes, 2004, 168 pages, 16 €
La réalité des interruptions volontaires de grossesse (IVG) dans notre société reste grave, dérangeante et difficile même à envisager. C’est elle que cet ouvrage invite à voir, ou plutôt d’abord à écouter. Bernadette Avon fait partie de cette discrète cohorte des conseillères conjugales qui, durant ces dernières décennies, ont pratiqué, loin de toute militance idéologique, « l’entretien social » prévu par la loi de 1975 – entretien dont l’obligation a été supprimée par les dispositions censément « libératrices » de 2001, mais incohérentes, au regard de l’auteur, quand il s’agit d’offrir une écoute à tant de femmes victimes de ces « accidents » graves. Les nombreux dialogues ici transcrits permettent d’approcher les formes et situations multiples de la demande d’IVG, que le terme officiel de « détresse » ou celui souvent entendu de « convenance » voilent tous deux, presque autant que celui de « liberté de choix ». Invitant d’abord à la rencontre des acteurs de l’IVG que sont les femmes, les médecins, les aides-soignantes, les secrétaires, les conseillères, Bernadette Avon introduit ensuite au fil directeur de sa propre pratique : écouter la demande comme le symptôme de ce qui s’éprouve au profond de la vie, des désirs, de la recherche d’un sens. « Ce que disent les femmes » est toujours au départ, au centre et jusqu’à l’issue de ces rencontres et de ce qu’elles peuvent signifier. Ce n’est pas simple ; c’est, au milieu de bien des larmes, « l’IVG dans tous les sens » ! Ici, pas de conclusions indiscrètes sur l’issue des entretiens ; aucun jugement sur les personnes. Mais, chez l’écoutante et dans sa douleur même, l’espoir qu’avec et au delà d’une décision rendue plus personnelle, un rebond de vie aura lieu, une étincelle aura jailli. Pourtant, après ces heures et années d’écoute, les dernières pages laissent déborder comme une sourde colère face à tant d’inattentions et de démissions sur les relations humaines les plus essentielles. Ces erreurs et mensonges tolérés se traduisent dans les dérives violentes d’une société où se développent des « cloaques relationnels ». Comment agir ? La logique de cette expérience invite à mettre en place de petites structures où s’échangent des paroles vives, à développer une éducation qui apprenne à assumer les différences sexuelles, à redonner aux centres de planification les moyens d’accompagnements véritables, à modifier le regard aujourd’hui convenu sur la sexualité qui conduit à l’incohérence.
Olivier de Dinechin
Patrick Verspieren,, Marie-Sylvie Richard, Jacques Ricot, La Tentation de l’euthanasie, Repères éthiques et expériences soignantes. Desclée de Brouwer, 2004, 296 pages, 22 €
Ce livre se recommande par la pondération de ses vues et l’ampleur de son approche du problème considéré. Il conjugue les points de vue à la fois du médecin, du psychologue, du moraliste, du philosophe ; il aborde la question du traitement par la loi de l’euthanasie, en proposant un regard instructif sur l’expérience faite aux Pays-Bas ; il apporte aussi une réflexion aiguë sur les prises de position du Comité national consultatif d’éthique à propos du concept discuté – et si discutable – d’euthanasie d’exception. Rassemblement d’articles déjà parus, surtout dans la revue Laënnec, il illustre la possibilité d’une attitude humaniste, attentive à la détresse humaine, lucide sur la nécessité des moyens techniques de la soulager, ainsi que sur leur limite. Contre des emballements vers des solutions radicales qui jouent sur l’émotion et la compassion immédiate, ce livre contribue au débat essentiel qui traverse et divise nos sociétés. Le titre ne doit d’ailleurs pas tromper : il ne s’agit pas seulement de parler d’euthanasie, mais, plus largement, de réfléchir aux moyens de venir en aide aux malades de longue durée ou en fin de vie, en respectant jusqu’au bout leur essentielle dignité d’êtres humains.
Paul Valadier
Xavier Lacroix, Passeurs de vie, Essai sur la paternité. Bayard, 2004, 318 pages, 19,90 €
Par les temps qui courent, les conseillers ne manquent pas au chevet de la famille et de la paternité : psychanalystes et sociologues sont en première ligne, consultés et relayés par les médias, et tenus pour recours par beaucoup de nos contemporains. Curieusement, comme le signale Xavier Lacroix, les philosophes paraissent absents du débat. Or c’est bien en philosophe et théologien que l’auteur conduit sa recherche, invitant le lecteur à se libérer de la pensée du « on » aussi bien que de constats pseudo-scientifiques qui relégueraient comme vaines et hors de propos des questions pourtant inesquivables : « Le père est-il à l’origine de l’enfant ? La paternité passe-t-elle essentiellement par la chair ou par la parole ? Quelle portée a le fait qu’il faille être deux pour donner naissance à un enfant ?… » Cette visée ontologique, éthique et spirituelle n’exclut pourtant aucune des disciplines susceptibles d’être concernées, à commencer par le droit, en passant, bien sûr, par les apports sociologiques, psychologiques et psychanalytiques. Elle intègre aussi bien toutes les projections de l’art, et s’appuie sur de très nombreux témoignages de fils et de filles, de leur mémoire vivante, confortée ou meurtrie. Ce faisant, la démarche du philosophe, qui dit son ambition de trouver quelque « irréductible » dans le lien père/enfant, par delà les particularismes sociaux ou culturels, se trouve sauve de l’accusation d’idéalisme. Mais il est vrai que cette démarche fondamentale, en des temps de relativisme incontesté, est à contre-courant. C’est une preuve de courage. Le neuf n’est pas toujours là où l’on voudrait nous le faire croire.
Françoise Le Corre
Robert Boyer, Théorie de la régulation, 1. Les fondamentaux. La Découverte, coll. Repères, 2004, 124 pages, 7,95 €
Ce petit livre fera date, non seulement de par la qualité de son auteur, qui est l’un des fondateurs de l’école de la régulation et l’un de ses animateurs les plus féconds, mais également parce que, pour la première fois, acte est pris de la complexité, c’est-à-dire des multiples logiques inconciliables qui président aux relations entre les institutions et les politiques économiques. L’école de la régulation, on le sait, née dans le courant d’un marxisme soft, éclaire les rapports sociaux de production à la lumière des institutions capitalistes : rapport salarial, monnaie, marchés, finances. Son analyse du mode de production fordiste (politique keynésienne associée à la consommation de masse) a marqué la théorie économique récente. Ses recherches actuelles sur les régulations post-keynésiennes autour de la notion de capitalisme patrimonial, chère à M. Aglietta, sont assez suggestives. Mais l’essentiel n’est pas là ; il est dans le constat selon lequel le capitalisme – par ses innovations non seulement technologiques (tout le monde en est convaincu depuis que Schumpeter, voici plus de soixante ans, en a fait son fonds de commerce), mais également institutionnelles et politiques (cela est nouveau) – engendre des configurations singulières qu’aucune régularité historique ne saurait enfermer dans un schéma évolutif simpliste. « Le développement des forces productives ne détermine pas la dynamique des rapports sociaux » (p. 105). On est décidément plus près de Guizot que de Marx, et finalement pas très éloigné non plus de Chiapello & Boltansky ! En devenant plus complexe, l’analyse gagne en scientificité. En contrepartie, elle devient de moins en moins opératoire pour l’économiste praticien. Mais, comme disait Kipling, ça, c’est une autre histoire, qui colore la mondialisation d’aujourd’hui, et que Robert Boyer compte aborder dans le second tome, très attendu.
Etienne Perrot
Chantal Delsol, La Grande méprise, Justice internationale, Gouvernement mondial, Guerre juste… La Table Ronde, 2004, 170 pages, 18 €
Un essai alerte, faisant face à nombre de naïvetés qui courent au sujet de la justice internationale, du gouvernement mondial (plus rarement), de la guerre juste (souvent chez des gens qui n’ambitionnent aucun gouvernement mondial, tels les généraux américains qui en ont beaucoup disserté pour aller en Irak !). Le problème est qu’on se laisse séduire par le droit « naturel » ou par la morale (plutôt que le droit) ; on veut appliquer directement la morale, à quelque prix que ce soit, à tout prix. Je suis notre auteur très loin en tout cela, mais pas jusqu’au bout. D’abord, ce que C. Delsol reproche à la justice internationale, au gouvernement mondial, on peut souvent le reprocher aussi à la justice nationale et au gouvernement national, non moins absolutistes/légalistes dans bien des cas, non moins idéologiques parfois. La différence peut être en ceci : au niveau de nos Etats, dans une certaine mesure, on a, depuis quelque temps, franchi un pas dans la division des pouvoirs, countervailingpowers, qui protège de l’abus, comme l’avait demandé Montesquieu (qui n’en a certes pas toujours lui-même protégé). Face à une accélération de l’histoire qui provoque des problèmes de plus en plus vastes, appelant une régulation à cette échelle, nous n’avons pas encore eu le temps de réaliser des combinaisons d’équilibre prudent semblables à ces niveaux plus élevés (jusqu’au mondial compris). Il y a urgence à en négocier aujourd’hui, même avec (dans) la puissance centre du monde contemporain. Par réalisme.
Jean-Yves Calvez
 
Philosophie
 
 
Théodore Colardeau, Etude sur Epictète, Encre Marine, 2004, 340 pages, 35 €
Publiée en 1903, la thèse de Théodore Colardeau (1866-1923) sur Epictète, ainsi que le soulignent Pierre Hadot et Jean-Baptiste Gourinat en préface, demeure non dépassée à ce jour en langue française. A partir de tous les documents dont il disposait en tant que philologue (langue grecque), l’auteur trace un portrait très vivant de la personnalité d’Epictète, de son enseignement, de son milieu, de sa pensée. Un Epictète dépoussiéré, débarrassé des images du stoïcien insensible, doctrinaire et moraliste, présenté au contraire comme un philosophe tourné vers la vie pratique et l’enseignement. Pour lui, comme pour une bonne part des philosophes de l’Antiquité, le savoir n’est pas une fin en soi, il est moyen d’atteindre une vie bonne, c’est-à-dire vertueuse. De même, enseigner n’est pas transmettre une doctrine, mais, par son exemple, montrer la voie la meilleure. La forme même des écrits qui nous ont été transmis par Arrien (Manuel et Entretiens) est inséparable du contenu doctrinal et de la personnalité du philosophe. Colardeau aime l’auteur qu’il a pris pour sujet d’étude, d’où l’empathie qu’il a pour son modèle ; empathie tempérée par le sérieux du philologue attentif à la lettre des textes. On ne peut que saluer la publication de cette thèse oubliée, souligner la qualité de l’édition (tous les textes latins et grecs ont été retraduits en note par Jean-Baptiste Gourinat) et, bien sûr, les qualités matérielles exceptionnelles du volume. Avec Colardeau, c’est aussi Epictète qui, par delà les siècles, nous est rendu, vivant, présent, à écouter, voire à suivre.
Francis Wybrands
Nicolas Poirier, Castoriadis, L’Imaginaire radical. PUF, coll. Philosophies, 2004, 160 pages, 12 €
Ce petit livre, clair et bien informé, permet une approche d’ensemble de l’œuvre encore trop peu reconnue de Castoriadis. Du militant de Socialisme ou Barbarie au penseur de l’être-imaginaire, en passant par le « déconstructeur » du marxisme, nous suivons ici la trajectoire d’une pratique soucieuse de responsabilité exposée. L’accent est mis, finalement, dans les deux derniers chapitres, sur l’originalité singulière d’une philosophie qui, à partir de la découverte de l’imagination radicale à l’œuvre dans la création historique, se risque à esquisser les linéaments d’une ontologie « magmatique », le projet pratique d’autonomie s’avérant intérieur à la cohérence contradictoire et ouverte d’une totalité en mouvement d’auto-altération sans fin. On se félicitera que place soit ainsi faite, dans notre paysage philosophique, à ce penseur vigoureux et atypique dont les thèses et orientations n’ont pas encore reçu la réception et la discussion qu’elles méritent.
Francis Guibal
Levent Yilmaz, Le Temps moderne, Variations sur les Anciens et les contemporains. Gallimard, 2004, 288 pages, 19,50 €
Levent Yilmaz propose un essai sur le rapport au temps dans l’Occident à la lumière de la Querelle des Anciens et des Modernes. Cette crise de la fin du xviie siècle est connue des historiens de la littérature, mais aussi d’un public plus large du fait de publications récentes sur le sujet. Levent Yilmaz fait de la Querelle un symptôme qui manifeste l’accès de l’Occident à un nouveau rapport au temps. Le présent rompt avec le passé, l’histoire n’enseigne rien, mais il se caractérise par « la cohabitation conflictuelle de diverses temporalités ». La thèse est séduisante, la matière de la démonstration ample et exposée de manière alerte. Le livre remonte aux origines de la Renaissance, saisit les frémissements de la crise et déploie la question à partir de l’esthétique, de la philosophie, de la science et de la théologie. Apparaissent dans la réflexion de nombreux interlocuteurs contemporains, tels Lévi-Strauss, F. Hartog ou C. Ginzburg. En cela l’essai réussit la gageure que la modernité assigne : « dans la dichotomie entre ancien et moderne, un troisième terme apparaît, qui est le contemporain, voire le futur, et qui peut à son tour être rejeté comme ancien ». L’entreprise cependant déçoit. Outre des raccourcis ou des imprécisions polémiques, la thèse n’est guère démontrée.
Patrick Goujon
Pierre Sansot, La Beauté m’insupporte, Payot, 2004, 280 pages, 16 €
Tombée du ciel des idées où la tradition platonicienne l’avait logée, la beauté est devenue affaire de goût : est beau ce qui est trouvé beau, ce qui plaît. Gagnant en popularité, elle a perdu en noblesse et récupéré en pouvoir. Plaire est souhaitable, mais devoir plaire impose des obligations liées à un imaginaire social contraignant qu’il faut analyser, voire dénoncer, afin de libérer les pouvoirs créateurs propres à chacun. Rien de plus attristant que les attitudes mimétiques qui, sous prétexte d’indépendance, ne font que reproduire les stéréotypes d’un milieu. En « moraliste » (à la façon lucide d’un La Bruyère), Pierre Sansot fustige des travers ruineux pour la liberté de chacun. Nous avons à inventer nos existences, non à nous conformer à des modèles véhiculés par les puissants moyens de propagande dont disposent nos sociétés. Entre un eudémonisme illusoire et un dolorisme tout aussi éprouvant, il y a place pour des attitudes plus inventives, faisant place aux autres dans leurs différences affichées (ou subies), moins attachées au « spectaculaire ». « Vivre à propos », comme le recommandait Montaigne, est simple et difficile ; la beauté, rare et omniprésente à qui sait porter un regard libéré sur le monde, ne saurait être un but ni un moyen. Ni de l’ordre de l’être, ni de l’ordre de l’apparaître (ruineuse distinction), elle naît dans la rencontre (d’un visage, d’un geste, d’une œuvre d’art, d’un paysage, d’un instant) et ne saurait devenir un impératif de conformation sociale. C’est en philosophe attentif à ses contemporains que l’auteur dégage en douceur, mais non sans fermeté, un « art de vivre », de se plaire à la vie, à perpétuellement réinventer.
Francis Wybrands
 
Sciences
 
 
Francis Kaplan, L’Irréalité de l’espace et du temps, Cerf, coll. Passages, 2004, 248 pages, 20 €
Cet ouvrage propose une reprise de la réflexion philosophique sur les concepts de temps et d’espace, informée par les sciences de la nature et la psychologie contemporaine. Entre le réalisme de l’expérience commune, mis en cause aussi bien par la philosophie que par les sciences, et les solutions idéalistes plus ou moins extrêmes, peut-on trouver une voie moyenne ? De proche en proche, les choses se précisent, au gré d’un parcours sinueux et érudit. Références classiques et matériaux plus récents font la richesse d’une réflexion qui n’est pas seulement théorique.
François Euvé
Georges Charpak, Roland Omnès, Soyez savants, devenez prophètes, Odile Jacob, 2004, 274 pages, 21,50 €
La capacité de vulgarisation du Prix Nobel de physique Georges Charpak est bien connue. Elle trouve à s’exercer dans ce livre pour aider à comprendre la mutation formidable qui s’est opérée dans la vision scientifique du monde au xxe siècle. La réflexion se prolonge sur les conséquences de cette mutation à l’égard des représentations traditionnelles, philosophiques ou religieuses. Le souci d’une éducation à l’intelligence est fort présent, et urgent au regard des menaces fondamentalistes actuelles. Cette réflexion à deux voix, et de la part de deux grands esprits, est très fraîche. Sur certains points délicats, religieux en particulier, la discussion mériterait d’être poursuivie, mais les questions sont à entendre.
François Euvé
Demain la physique, Odile Jacob, 2004, 380 pages, 29 €
Cette présentation synthétique de la physique contemporaine est une initiative de l’Académie des Sciences, qui a demandé à dix spécialistes d’exposer leur propre domaine de recherche. La haute technicité des théories physiques actuelles les met largement hors de portée du public cultivé, à moins d’une bonne vulgarisation. C’est le défi que relève cet ouvrage, et qu’il traite avec succès, même si telle ou telle question garde sa complexité. Les grands secteurs sont abordés : astrophysique, physique des particules, géophysique. De longs chapitres sont consacrés aux domaines plus récents : matière molle, théories du chaos et leur application à la climatologie. La dernière partie, « La physique en action », s’ouvre aux questions technologiques : du problème de l’énergie à l’imagerie médicale. L’enjeu est de montrer que la science, loin de donner réponse à tout, reste encore une aventure. Les fantastiques progrès de la connaissance de l’univers au siècle écoulé ouvrent de nouveaux champs à explorer.
François Euvé
 
Questions religieuses
 
 
Jacques de Voragine, La Légende dorée, Préface de Jacques Le Goff. Ed. publiée sous la dir. d’Alain Boureau. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 2004, 1 550 pages, 67,50 €. Sylvie Barnay, Les Saints, Des êtres de chair et de ciel. Découvertes/ Gallimard, 2004, 176 pages, 13 €
Qui n’a pas plus ou moins entendu parler de cette « légende dorée » à laquelle ont puisé nombre d’histoires édifiantes de saints et de saintes à miracles et prodiges dont l’extraordinaire le disputait au pittoresque pour le plus grand émerveillement, parfois teinté de léger scepticisme, des enfants que nous avons été ? Mais qui, par contre, savait qu’il s’agissait aussi de l’œuvre d’un dominicain qui la composa entre 1264 et 1267, en plein xiiie siècle, ce qui le fait exact contemporain de Thomas d’Aquin ? Au risque d’étonner, on ne peut totalement séparer l’auteur de la Légende de celui de la Somme théologique : tous deux entendent présenter une somme, l’un pour une « théorie de la connaissance », l’autre pour une « pratique de la théorie de la connaissance », ainsi que l’a noté, parmi les meilleurs hagiologues contemporains, Sylvie Barnay, qui vient de publier un excellent volume de la collection Découvertes/Gallimard, Les Saints. Des êtres de chair et de ciel. Les deux œuvres ne sont évidemment ni du même ordre, ni de même contenu, ni du même style ; mais il est heureux que l’une puisse conduire à l’autre, sans s’exclure. Le souci de J. Voragine est de rassembler une mémoire chrétienne, la mémoire de la sainteté, donnée « à lire », ce que signifie pour l’époque, et étymologiquement, le terme de « légende ». Il ne s’agit donc pas d’abord d’histoires plus ou moins fiables, mais d’un corpus édifiant qui se veut historique, ouvrant ses chapitres sur l’étymologie du nom du saint ou de la sainte dont les traits de la vie vont être rapportés. D’autre part, le corpus est organisé selon l’ordre du cycle liturgique annuel qui lui impose en quelque sorte sa signification profonde, une proposition d’« images » ou de modèles liés, en amont, à la figure et à l’itinéraire du Christ, et proposés, en aval, à l’imitation du chrétien. Sans doute s’agit-il d’images et de modèles « célestes », mais, tant par la mémoire que par le miracle, il n’y a pas, il ne peut y avoir de coupure totale avec les réalités terrestres actuelles. Et l’appartenance de Voragine au grand Ordre prêcheur devra empêcher qu’on s’étonne de la plus grande place qu’il accorde à saint Dominique, dont la notice est particulièrement intéressante. L’édition est irréprochable, selon la réputation de la série dans laquelle elle est faite. Outre les différentes introductions, les indispensables notes finales, les index, signalons particulièrement les cinquante pages sur « La légende dorée et ses images », riches d’illustrations (miniatures, bois gravés…) et de sa bibliographie. Si l’ouvrage de S. Barnay déborde largement le cadre de la « Légende » de Voragine, c’est d’abord par son projet même, une sorte de « phénoménologie » de la sainteté telle qu’elle ressortit certes à la tradition chrétienne de la vénération de ces personnages « édifiants » par leur vie, leurs prouesses, leur martyre et leurs miracles, mais aussi à leur « présence » dans le calendrier comme dans les « prénominations », voire les dénominations. Comment fait-on ou se fait un saint ? pourrait être la question à laquelle répond brillamment et richement ce petit livre, à joindre au précédent.
Pierre Gibert
Paul Beauchamp, Conférences, Une expérience biblique. Avant-propos de Michel Fédou. Ed. Facultés Jésuites de Paris, 2004, 176 pages, 20 €
Les axes d’une grande œuvre se trouvent avec bonheur synthétisés dans cette reprise. Elle livre au large public les interventions de Paul Beauchamp au Centre Sèvres au cours des deux dernières décennies. L’excellent Avant-propos de Michel Fédou en signale les enjeux : « Qu’entend-on par vérité des Ecritures ? […] Et si c’était leur accomplissement ? » Extraite du premier texte – « La démarche d’un exégète. Pour une stylistique de l’accomplissement » – de la première partie (« Un style d’exégèse »), cette citation (p. 21) exprime la question fondamentale et la manière sapientielle de l’aborder. Il convient d’arpenter l’ensemble du corpus biblique pour que cette vérité des Ecritures s’avère une vérité pour nous de relations actuelles. Le rapport de l’un à l’autre Testament ne fonde pas ainsi seulement toute théologie et spiritualité chrétienne possible – ce qui fut bien assuré déjà par Origène relu par Henri de Lubac, il dicte surtout le sens de l’existence, selon la vie de Jésus, au plus vif du texte biblique, reçue de son Père. L’éthique (second texte), mise en série entre la loi et la morale, en est constitutive. La deuxième partie – « Lectures dans l’un et l’autre Testament » – reprend des études marquantes sur « Le genre littéraire apocalyptique », « Le possédé de Gérasa », la typologie de l’Epître aux Hébreux et quelques pages étonnantes sur « la nouveauté de l’Esprit ». La troisième partie – « Israël et les Nations » – donne davantage corps à cette vérité de l’Ecriture comme vérité de la relation entre juifs et chrétiens. Deux textes (le dernier était inédit) sont encore retenus : « Les catégories en œuvre dans la rencontre du judaïsme et du christianisme », en tenant compte de la Shoah, dépiste ses antécédents et ses suites ; « Israël et les Nations hors et dans l’Eglise. Lecture de Rm 9-11 », aiguise le regard sur ce texte-clef. Une bibliographie complète vient couronner ce beau volume. Un charisme exemplaire qui donne à vivre l’Ecriture de Dieu !
Yves Simoens
Henri Denis, Semences, Desclée de Brouwer, 2004, 112 pages, 14,50 €
Henri Denis, théologien lyonnais bien connu, qui a blanchi sous le harnais pendant trente-six ans d’enseignement, nous propose une théologie d’enfance. L’enfance et l’âge mûri par une longue expérience peuvent communier dans la même simplicité, toute fraîche dans le premier cas, clarifiée et décantée par le retour à l’essentiel dans le second. Cela nous vaut, sous le titre Semences, un petit livre plein de sagesse, de modestie aussi, « débarrassé de tout dogmatisme », mais non de la forte espérance qui habite l’auteur de passer le flambeau de la foi à la génération qui vient, dans la certitude évangélique qu’autre est le semeur et autre le moissonneur (cf. Jn 4,37). Le terme de semence est décliné selon de multiples rubriques qui tiennent compte de l’évolution de notre culture, où la question de Dieu se trouve posée au sein d’une mentalité scientifique, où le rapport de Dieu au monde ne peut plus être pensé avec la même immédiateté qu’autrefois. Le rapport à l’Ecriture n’est pas non plus le même, il doit s’ouvrir sans crainte à la vérité du mythe et du symbole, dans bien des cas où la parole de révélation transcende tout ce qui peut monter au cœur de l’homme. Dans ce climat d’une foi plus humble que par le passé, le chrétien d’aujourd’hui et de demain doit vivre le sens du péché, le pardon, la prière (définie comme un temps où « l’on est bien avec Dieu »), la vie liturgique, une conception « convertie » du sacrifice, et une vive conscience ecclésiale du sacerdoce commun des fidèles. L’auteur a été aussi très marqué par Vatican II, qu’il a suivi de près comme secrétaire personnel du cardinal Gerlier. Il estime que ce concile est resté en quelque sorte au milieu du gué, qu’il fut un concile de « transition » qui aurait plus besoin d’une large confirmation que de divers « coups d’épingle ». L’ouvrage s’achève sur des perspectives de résurrection et d’éternité, de semences d’amour et d’espérance pour de nouveaux croyants, des semences qui conduisent vers le Dieu sans nom qui est au delà de tout.
Bernard Sesboüé
Pierre Talec, En chemin, Desclée de Brouwer, 2004, 156 pages, 16 €
Avec un talent d’écrivain qui, après une trentaine d’ouvrages de théologie et de spiritualité, ne se départ pas de sa justesse d’écriture, Pierre Talec se livre ici à un genre plus personnel, celui des confessions d’un prêtre du siècle : naissance d’un appel au sein d’une famille pauvre et profondément religieuse, confinement du séminaire, guerre d’Algérie, ordination à Notre-Dame, années de ministère au Quartier latin et à Montmartre, le Centre Jean-Bart, puis, après ce qu’il appelle la déchirure de 1978, la pastorale du tourisme… le tout pris dans le mouvement d’une composition musicale : préludes, allegro, andante, nocturne, finale. Sans renoncer à l’humour, ni parfois à l’humeur, ces confessions, proches de la confidence, sont d’abord un témoignage d’honnêteté : envers Dieu dont l’amour n’épuise pas la question du mal, envers l’Eglise dont la rudesse cache trop souvent l’humanité, envers l’islam qu’un discours religieusement correct absout bien facilement de sa violence originelle et congénitale. Mais la dominante, c’est, à travers tout, la fidélité à cette Eglise dont le Concile a manifesté la dimension sacramentelle, et ce sens de la foi qui ne trouve que dans la beauté et dans l’écriture sa juste élévation, la mise au monde d’un langage dont Dieu a fait sa Parole afin de converser avec les hommes.
Claude Flipo
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