2005
Études
Figures Libres
L’or des rues
Rien de plus familier qu’une rue, la sienne, celle que l’on s’est appropriée, qui balise le parcours que le corps connaît pour le faire tous les jours, que l’on mesure à la longueur de ses pas ; celle qui est presque une extension de soi, l’aire de circulation repérée, des bruits identifiés, des agacements récurrents, des rythmes répétitifs, des visages connus. Elle est l’espace public apprivoisé. La bonne habitude, qui polit les angles, nous repose ici en ne nous obligeant pas à nous étonner de tout, à tout regarder, à tout voir. Dans sa rue, on peut naviguer presque à l’aveugle. Ainsi va la vie courante.
Nul lieu pourtant où il y ait plus à voir que les rues, leurs routines et leurs délires, leur modestie ou leur prétention. Nul lieu où l’étrange, l’étranger se rencontrent davantage. Le lieu où se donne à voir ce qu’on ne soupçonne pas, un vrai lieu de révélation, de déplacement, de surprise : c’est l’histoire et le présent, la foule et le vide, l’opulence et la détresse, le calme ou la peur, l’exaltation ou la tristesse, les couleurs ou le gris, le concert des voix ; les cris, les courses, la vie : c’est l’or des rues. Invitations à voir par soi-même, les quatre textes qui suivent en donnent quelques éclats.
Le ciel dans la rue
Gérard Bailhache s.j.
Oui, la rue. Mais surtout le ciel dans la rue, le ciel insolemment bleu et la lumière qui l’accompagne. Les murs sont tachés de raies de lumière bleue, de lumière donnée par le ciel bleu. Les yeux ni le corps ne s’y habituent, car le bleu de l’hiver n’est pas celui du printemps et le bleu de l’été est différent de celui de l’automne. Et c’est toujours le bleu. Mystère de la couleur, énigme de la lumière. Rue de lumière. Rue du bleu du ciel.
Le ciel dans la rue éclaire autrement les murs, les visages, les passants, les souvenirs. Car ces rues aixoises sont vieilles et chargées de visages connus et inconnus. Rue d’histoire et d’histoires, rue de mémoires anciennes lorsque les robes de la magistrature caressaient les pavés des trottoirs, rues foulées par les pas de philosophes et d’étudiants se hâtant en luttant contre le mistral.
Le ciel est dans la rue : saisissante première perception dans ces ruelles et ces divers cours du dédale aixois. Et le ciel éclaire les divers clochers de lieux de culte plus ou moins affectés par la lente érosion de la foi au Dieu de notre histoire. Les rues portent des traces de vies qui ont tourné leurs yeux vers une lumière encore plus intense que celle offerte jour après jour ici. Niches et statues au pignon des maisons font lever les yeux étonnés : de quoi nous parlent ces visages de pierre ? Vestiges de la foi d’hier, qui surprennent nos interrogations maintenant ailleurs.
Quelques fontaines égayent la marche qui est essentiellement flânerie. Certes, il est toujours possible de courir, mais chacun sait que cette hâte n’est qu’exceptionnelle ; il est bon de goûter à la douceur que le ciel fait descendre sur ces rues aux détours inconnus et aux pierres pleines de mémoires encore vives, conviant à la lenteur.
Aix est une ville aux rues où les passants parlent, où les cris ne sont pas violence mais interpellation amicale, car un visage en a reconnu un autre. Les voix chantent, et durant tous les mois de l’année le chant est une polyphonie babélienne : touristes et étudiants viennent de multiples pays pour découvrir ce je ne sais quoi qui fait d’Aix cette ville attachante gardant ses secrets. Aix est une ville de province qui attire le monde entier par son ambiance, son passé et son présent de culture et de recherche. Elle ne se livre pas, elle se découvre pas à pas, au gré de votre fantaisie, au fil des innombrables détours chaque jour nouveaux.
Les murs des vieilles demeures conservent le noyau des histoires qui font qu’une ville est devenue ce qu’elle montre à ses visiteurs : à la fois un ensemble d’édifices et une atmosphère à nulle autre pareille. Si Aix s’offre dans tous ses dédales, elle ne se donne que lorsque les rues conduisant vers des demeures anciennes vous déposent devant une porte qui pour vous s’ouvrira. Alors cette ville, qui se cache pour une bonne part, vous laissera entrer dans sa mémoire blessée et belle. La ville est une ville à secrets. Les rues les murmurent la nuit lorsque vous marchez lentement dans le silence tombé sur les travaux du jour.
Les arbres, les oiseaux et les clochards ne cessent de vous sortir de vos rêveries. Les platanes du cours Mirabeau sont le poumon de cet espace maintenant bien pollué ; ils déploient leur stature tout au long de l’année et, qu’ils soient habillés somptueusement de feuilles ou nus comme des arbres en attente de parure, leur perspective alignée n’écrase pas le regard mais l’aère, simplement. Cachés dans leurs branches, les oiseaux sont là. Vous ne les voyez pas. Vous les entendez et vous ne vous lassez pas de les entendre. Ils chantent dans la ville, tant pour ceux qui en jouissent que pour ceux qui y souffrent. Oui, il y a des clochards dans les rues d’Aix et les oiseaux chantent aussi pour eux lorsque leurs mains tendues ne recueillent que regards de commisération. La pauvreté est là sur ces trottoirs où l’opulence s’étale, et ces visages rongés par la solitude, l’absence, l’alcool inscrivent dans la suffisance toujours menaçante un coin de vérité et de réalité. Dans nos rues impeccables, ces corps déglingués disent par leurs cris, leurs requêtes ou leurs effondrements que le sable est sous les pavés et que nos assurances sont fragiles. A Aix comme ailleurs, la misère du monde vient loger au centre et inscrit la trace des injustices et des violences.
La rue aixoise, c’est aussi la rue de l’avenir. Etudiants et étudiantes empruntent ces divers chemins d’un espace urbain assez resserré. Jeunesse qui s’affaire pour comprendre le monde et peut-être le transformer, qui fait la fête avec plaisir, qui déverse ses habits colorés venant se mêler aux ocres des murs et des façades, jeunesse sourdement inquiète pour demain, elle offre à regarder des visages habités par l’insolence que donne la certitude d’avoir des dizaines d’années devant soi.
Les marchés : ils sont uniques, que ce soit le marché aux fleurs ou le marché aux légumes et aux fruits où se mêlent les senteurs du sud ; ils tirent nos corps vers l’autre rive de la Méditerranée, ils ouvrent nez et yeux vers des espaces de campagne très proches. Ce sont les marchés aux voix, ces voix qui vantent les produits à acquérir, pour trois fois rien alors qu’ils sont les meilleurs, ces voix qui s’appellent les unes les autres, voix de ceux qui se connaissent et se cherchent, voix qui sollicitent le passant, voix de la mère qui cherche son enfant gentiment planté devant une énorme fraise. Nul besoin de musique sur les places : les voix jouent toutes les partitions, et la mélodie est celle du bonheur de vivre sous un ciel indéfectiblement bleu ; et si, aujourd’hui, par malheur, il est un peu gris, vous savez que demain il sera bleu, bleu, bleu.
Aix s’endort peu à peu. Les nuits ici sont étoilées et donnent à la ville une profondeur rappelant les nuits dans le désert. Oui, la ville est là dans le sommeil de ses habitants, en attente du bleu de demain, ouverte sur l’infini du monde. Les peintres l’ont visitée, l’ont habitée et en sont sortis pour tracer sur leurs toiles les alentours, les montagnes, les arbres, les cieux. Leur labeur infini voulait nous donner l’insaisissable d’un détour, la profondeur d’un ciel d’automne, le tracé du vol d’un oiseau dans l’espace si pur où ses ailes se déploient.
Aix la fière est une petite ville à la grande histoire et aux grandes ambitions. Aix la belle ne cesse de s’ouvrir à tous ses voisins, proches et lointains : si le monde vient à elle parce que Cézanne est venu vers elle, elle n’est pas le centre du monde. Elle est, plus simplement, une ville où les rues vous redisent avec bonheur et simplicité, avec force et douceur, que notre humanité déambule, affairée, soucieuse, rieuse, triste, joyeuse, et que la couleur du ciel lui importe lorsque la vie semble si grise. C’est à Aix que se murmurent à vos oreilles ces mots insensés lus autrefois dans un vieux grimoire : Les hommes sont des êtres de couleur. Ne les effacez pas, regardez-les, aimez-les.
« Château-Rouge
[yy*] » noir, jaune, bleu…
Anne Pommatau
La rue ? Ici, elle commence à la sortie du métro. 6 heures du soir : salariés asthéniques, s’accrocher ! Dans le flot plus agglutiné qu’ailleurs, soudain, un quidam pile devant les portes métalliques de la sortie, déclenchant leur ouverture et libérant le passage à la horde qui piétinait derrière. Bousculade. Il faut remonter ce courant frénétique. Ensuite, l’épreuve des escaliers dans lesquels la rue tout entière semble se déverser, fébrile, encombrée de cabas, de caddies et d’enfants, et qui repart gare du Nord rejoindre ses lointains pénates : Sarcelles, Bruxelles… Timbres arabes, africains, indiens, asiatiques, yougoslaves, toutes les langues fusent du haut des marches ; ceux qui regardent, ceux qui sollicitent, ceux qui attendent, ceux qui distribuent des tracts, et même des touristes égarés par les accroches « au pied de la Butte » de leurs dépliants.
Prendre pied dans la rue : cars de CRS et de Médecins du monde à gauche, et le marché Dejean qui ouvre à main droite son espace sans loi. Tour à tour dépotoire — cartons, cageots et couffins éventrés, fruits avariés, gadoue — ou caverne d’Ali Baba… antres odorants d’herbes et de condiments, étals de fruits, légumes, poissons exotiques, tout y claironne l’Afrique. A l’autre bout, la rue des Poissonniers : chemin de la marée — poissons séchés — au 14e, aujourd’hui, banlieue du golfe de Guinée qui nous envoie congelés ses plus beaux monstres marins — à découper à la tronçonneuse.
Et le trafic-pagaille des fins de journée : armada bruyante de phares — blancs dans un sens et rouges dans l’autre, tout aussi impatients et combatifs : avancer en force… et klaxonner quand c’est impossible. La conduite-barracuda, une certaine esthétique.
L’éclairage public parcimonieux est violemment ponctué d’éblouissants halogènes qui donnent une ambiance de clair-obscur brutale et magique. Souvent guère plus que des échoppes, « wax joli », « spécial femme riche », « tel père, telle mère », « Kin contact » (communication) « exo sympa : poissons-cosmétiques », « pizza halal »… Achalandage à la verticale contre la vitrine, empilements précaires où bouillon-cube et Dakatine voisinent avec les lotions et crèmes, les mèches de toutes couleurs — du bleu électrique au blond le plus improbable —, les cassettes-vidéo, les posters des reines du ndombolo, du zouglou ou du zengué, les avalanches de basins, wax et bogolans — des textiles qui racontent : blanc/paix, rouge/honnêteté, jaune/fertilité, bleu/pouvoir…
Trottoir de gauche : les boucheries halal et le ballet affairé des tabliers blancs saignants à qui des mamas impératives et volumineuses disputent le prix de la tête de chèvre ou du pied de bœuf. Trottoir de droite, le marché aux voleurs. Sur les voitures en stationnement est déballée la fripe look-dernier-cri… Ça vante sa marchandise, ça rit beaucoup, ça se chamaille, ça roule des hanches ou des épaules, avec l’insolence de la frime télégénique. Entre les voitures, s’insinuent les vendeurs à la sauvette d’articles fauchés dans les grandes surfaces, de cigarettes de contrebande ou de Rolex made in Taiwan. Ici, tout se négocie, c’est la débrouille sauvage : un monde brutal et secret, même si toute la vie a l’air de se passer au dehors. Les drogueurs (dealers), les prostituées, les maquis (petits resto-cabarets clandestins) sont ailleurs, dans les rues adjacentes ; les trafics se déplacent au gré des traques des îlotiers ; des négoces parallèles se développent et disparaissent (crack, faux papiers, marabouts, singes boucanés, médicaments, maïs grillés…) ; transactions tous azimuts d’une économie sous-marine « florissante » : beaucoup d’argent circule et puis s’envole.
Effervescence ouverte ou souterraine, c’est en continu. En témoigne l’hyperactivité immobilière : si on démarre ou redémarre d’ici, en revanche on y reste peu ; ceux qui échouent sont poussés vers la banlieue, ceux qui réussissent partent pour des contrées moins
destroy. Mosquées, églises baptistes, évangéliques, synagogue, temple bouddhiste côtoient les boucheries halal, le resto casher, le resto bulgare, le grossiste
Parivic, débiteur de barracudas et de requins-marteaux. Toutes les religions, les cultures, les nourritures… Les vagues d’arrivants se succèdent au rythme des chaos de la planète ; on vit la guerre en direct avec les Yougoslaves, les Albanais ; l’éclatement du Zaïre avec l’arrivée des Congolais. On vit les élections législatives algériennes avec la bataille symbolique des affichages. Pendant la guerre d’Irak, les drapeaux arc-en-ciel
Pace fleurissent aux façades. On vit le tsunami avec les caissières sri lankaises, le drame des sans-papiers avec l’église Saint-Bernard. Mais on vit aussi les coupes de foot en
live avec la victoire (sur la France !) des
Lions de la teranga
[**], et la liesse qui soudain déborde des cafés, qui se scande, se danse, se klaxonne, se pavoise de vert-jaune-rouge et converge en cortège dansant, traversé d’enfants hilares… et le retour annuel du ramadan, avec sa lente attente du jour pour la nuit.
Affronter ou se faire avaler ; on ne peut circuler dans sa bulle, dans sa topographie coutumière sous blister : touché, heurté, excité, amusé, agacé, écœuré, séduit, conquis, agressé. Visages, peaux, formes, vêtements, tissus, couleurs, on est sollicité par mille stimuli. Ici, on cesse d’être invisible ; on ne peut se fondre dans la foule comme à New York ou à Paris ! On est toubab pour les « blacks », fumeur pour les criseurs (éternels désargentés), gogo potentiel pour les coopérants (traficants).
Mais, à Château-Rouge, l’hiver stigmatise la misère ; le matin, tôt, quand se télescopent les derniers égarés de la nuit et les déprimés de la journée qui s’amorce, il faut braver les chaussées défoncées, leurs déclivités incrustées de déchets, ignorer les rejets déposés par le ressac de la nuit ; ne pas se laisser entamer par la misère qui exsude des façades, le béton crevassé, les vitres obturées par du carton, les pathétiques mobiliers au rebut sur les trottoirs. Quand il fait un temps de chien, tout se referme en nous et, partant, autour de nous. Tout est discordant : les foules sont plus inquiétantes, car plus tendues, plus nerveuses ; les hurlements des sirènes de police n’augurent que des drames. Toute nonchalance fuit devant la dureté de la météo. Le moche saute aux yeux, les couleurs sont poissées par le gris sale ambiant. La crasse sent encore plus mauvais dans la froide humidité. Glauque, la rue — sa vétusté, ses ombres — se dresse dans son opacité en ennemie incompressible ; tout devient suspect. Pourquoi fait-il plus froid dans ces rues ? Tout est agression, donne l’impression que ça va vous mordre, ou vous engloutir.
C’est qu’ici, tout peut exploser : un regard mal interprété, une cigarette refusée, une bousculade accidentelle. Et ça vire à la démonstration de force. Tout carrefour est une agora potentielle où l’on s’attarde en attendant l’occasion de pouvoir s’agglomérer autour du noyau de discorde. Pour les gens confinés dans des taudis (l’intime débordant sur le palier), le moindre différend est une récréation, une occasion de participer au « spectacle », de donner son avis, d’y aller de ses imprécations, de crier plus fort que les autres ; les femmes y ont la part belle : guerrières ou matrones, elles sont maîtresses des codes !
La tribu protège, et compense l’ignorance et le dénuement ; les lieux sont investis, annexés, détournés : familiers — on s’adosse aux capots des voitures, y étale sa marchandise — ou coutumiers — telle marche de boutique désaffectée, dès les premiers soleils, les vieux Algériens, burnous et babouches, s’y asseyent pour leur rituel devisement du monde — et de Château-Rouge ! Les mendiants du quartier (patentés par leur religion) n’ont rien à voir avec la manche habituelle — clodos avachis, zonards, leurs grands chiens et leur dégaine agressive. Assis aux endroits stratégiques, avec plastiques ou vieilles couvertures selon les intempéries, on les salue, et leur dignité nous épargne la gêne habituelle.
Souika
Christophe Ravanel s.j.
Dans la nuit, les pavés résonnent des pas du voyageur qui se presse à la recherche d’un transport, puis c’est de nouveau le grand silence.
Clic de la mise en route du micro, toussotements de réglage, raclements de gorge… Puis, chant dans la nuit : « Dieu est grand. Il n’y a pas de dieu à part Dieu. Mohammed est son envoyé. Venez à la prière. Venez au bonheur. La prière est meilleure que le sommeil. Dieu est grand. Il n’y a pas de dieu à part Dieu. »
Quelques pas furtifs, quelques bruissements de djellabas, le claquement des chaussures ôtées sur la pierre au seuil de la mosquée sont alors perceptibles. Le murmure de la psalmodie du Coran appartient, lui, aux croyants. A la sortie, quelques éclats de voix, puis le seul claquement des chaussures qui va en s’estompant.
L’aube est proche maintenant. Le train d’Alger siffle à son entrée en gare de Constantine. Cliquetis des clefs dans les serrures des cadenas. Grincements métalliques des rideaux de fer que l’on roule ou que l’on replie. Mise en route de la machine à café, préparation des verres : les croissants vont arriver, in châa Allah.
Départs au travail. Arrivées aux commerces. « La paix avec vous » — « Et avec vous la paix ». « Matin de bien » — « Matin de lumière ». « Pas mal ? » — « Pas mal ! »… les salutations fusent, la rue s’anime.
Les commerçants sortent balais et seaux pour nettoyer leur pas de porte : carrelage, faïence ou simple ciment de la devanture, pavés jusqu’au milieu de la rue. Moment d’interpellations joyeuses, vives, moqueuses parfois. Embrassades avec le voisin, le cousin, l’ami. Salutation du passant connu ou isolé. Indifférents à ce spectacle, les plus jeunes se rendent en groupes volubiles de garçons ou de filles, qui à son école, qui à son collège.
Pendant que les uns installent leurs vitrines, d’autres déploient leurs étalages, sortant de partout tubes métalliques à assembler, plateaux de bois, et grands sacs à carreaux rouges ou bleus, sans oublier les accessoires indispensables : toiles plastiques pour le soleil et pour la pluie, crochets de rideaux et ficelles qui relient tout avec tout, et manches à balai pourvus de crochets — et souvent de rallonges — qui permettent depuis le sol de déployer la voûte de la rue.
Un bon mot interrompt volontiers le travail, le temps d’un rire. Regarder l’autre qui s’applique, admirer, commenter. Allumer la première cigarette de la journée, boire une goutte de ce café très serré servi dans un petit verre, mais qui, de goutte en goutte, tiendra compagnie jusqu’à dix heures ou midi. Partager ce café avec l’ami de passage.
La rue principale de Souika, non carrossable, commence au pont Sidi Rached, patron de la ville. Quelques grossistes pour commencer, avec d’énormes sacs de fruits secs (amandes, noix, dattes, figues, cacahuètes…), mais aussi de bonbons aux papiers multicolores. A côté d’eux, des vendeurs sans commerce fixe proposent des zalamites à la boîte ou par paquets de dix boîtes, des grattoirs à vaisselle par cinq, des chaussettes par trois, des piles par deux ou par quatre, des ampoules de 75 watts à baïonnette, quelques paires de chaussures, des œufs, des fruits. Les jours de pluie, vêtements imperméables et parapluies ; les jours de neige, gants, bottes et appareils photographiques jetables. Parmi eux, seul le vendeur de cigarettes au détail se déplace. Il est jeune, et c’est évidemment un garçon, comme tous les vendeurs de rue, même pour les sous-vêtements féminins.
Il remonte la rue en croisant sur son passage des livreurs en tout genre, avec leurs carrioles à bras ou leurs « diables » qu’ils manient avec dextérité. Après les grossistes en confiserie, une série d’étals de bouchers présentent viande hachée, viande congelée, lapins, quartiers de bœuf ou de mouton. Perdu au milieu d’eux, un magasin de plats et de cruches en métal, qui ferait au touriste l’effet d’un magasin de souvenirs. Plus loin, le parfum qui vient aux narines laisse pressentir la proximité de marchands de café : de grands sacs de grains, un moulin, des sachets préparés, mais aussi la possibilité de faire soi-même un mélange. Seuls de leur espèce, entre bouchers et marchands de café, un grossiste en cigarettes et un vendeur d’appareils électroménagers.
A la hauteur de la mosquée, quelques gargotes proposent des parts de pizza rectangulaires ou des bourèques, sortes de crêpes très légères garnies et frites dans l’huile. C’est la pause de midi, pendant laquelle chacun se restaure de peu, debout le plus souvent. La rue est pleine de monde et il faut jouer des coudes pour avancer. Cela n’empêche pas un livreur de remonter la foule en poussant devant lui une carriole contenant quatre bouteilles de gaz.
Plus loin, c’est le coin des épiciers et des droguistes. Au milieu d’eux, une minuscule boutique transmet la rumeur d’un match de football. Il faut s’approcher du groupe agglutiné devant les deux écrans pour voir s’il s’agit de matchs sur console entre deux joueurs ou d’une retransmission télévisée.
Nous voici arrivé au Bain Maure, avec à droite l’entrée des femmes et à gauche celle des hommes. La rue, ici, se sépare en deux ruelles plus petites ; l’une s’enfonce dans les profondeurs de la vieille ville, l’autre comporte encore quelques commerces plus disparates : un magasin de vêtements, un autre de chaussures, le café « Le Vieux Rocher », un épicier, une gargote.
Vers quatre heures, les visiteurs commencent à regagner les stations de bus ou de taxi pour rentrer chez eux avant la nuit. Un peu plus tard, les écoliers reviennent de l’école, certains restant dans la rue pour jouer. C’est l’heure des dernières courses au retour du travail, avant la fermeture des commerces.
A la nuit tombante, les derniers rideaux se baissent et les employés municipaux descendent la rue, chargeant les ordures sur des ânes qui les transporteront jusqu’à la grande benne près du pont. De rares ampoules s’allument pour éclairer les passants.
Les soirs de match, des télévisions sont branchées, rassemblant quelques hommes, pendant que d’autres, assis sur des cartons, bavardent en attendant l’heure du coucher, bien après la prière du Maghreb. Les chats peuvent alors se nourrir tranquillement des restes des hommes.
Entre onze heures et minuit, on peut encore entendre dans le lointain le train d’Annaba qui entre en gare, puis repart en direction d’Alger. Le silence retombe alors sur Souika.
Dans les rues de Beijing
Brice Leboucq
Beijing
[1] est une grande ville, et les Chinois y sont nombreux. Je n’ai pas de meilleure formule que ce truisme décevant pour décrire l’impression saillante d’un séjour estival dans la capitale chinoise.
Arrivée en train vers la mi-journée ; il fait 36 °C, l’air est saturé d’humidité. Je suis descendu à la grande gare centrale. Dans la grande gare centrale : j’ai emprunté les couloirs piétonniers drainant les voyageurs sous les voies ferrées et, comme un infime fétu d’humanité, aussitôt été emporté par le flux compact et affairé des Chinois en transit, brouhaha inouï de multitude réfléchi par les carrelages et multiplié par les voûtes, avant de remonter, ou plutôt d’être remonté vers les orifices, tirant ma valise à roulettes sur une rampe doucement inclinée, autant qu’expulsé, évacué, proprement refoulé des entrailles de la gare par cette indifférente foule moite aux cheveux monochromes. Aligné avec la vingtaine de ses confrères, chacun à son guichet, un contrôleur à casquette, sourcilleux comme un sphincter attentif, a saisi mon billet avant de me laisser sortir sur le trottoir, en plein air. La porte s’ouvre, et tout est différent : je voyais des nuques dans la pénombre électrique souterraine, je dévisage maintenant des inconnus sous un ciel plombé, aux yeux plissés, regards tendus, dressés vers moi, vers mon suivant, vers ces innombrables passagers attendus avec impatience, et qui me scrutent, m’évitent, à la fois surpris de ma présence et déçus que je ne sois pas celui qu’ils espèrent. Je suis sur la grand-place, il commence à tomber de grosses gouttes tièdes.
Trouver un taxi libre n’est pas chose facile. Il en circule pourtant beaucoup de ces petites berlines à quatre portes, ces Volkswagen ou Citroën qui vous emportent dans leur confort climatisé à l’autre bout de la ville pour une quarantaine de yuans
[2]… Mais l’affluence des voyageurs à la grande gare de Beijing impose un débit qu’aucune flotte de taxis ne saurait étancher. Concurrents éparpillés le long d’une avenue, il nous faut héler les conducteurs et, alourdis de bagages, se précipiter tout de même vers celui qui s’arrête et qui pourra choisir sa clientèle. Ma qualité d’étranger n’est pas un handicap, mais il faut peut-être alors se serrer et partager la course avec d’autres voyageurs partant dans le même sens, selon une arithmétique pacificatrice mais non réglementaire. Des artères puissantes nous propulsent enfin dans le flot autoroutier du cœur de la ville.
De l’ancienne capitale dynastique protégeant de ses remparts la Cité Interdite
[3] et les quartiers de
hutong
[4], les communistes avaient voulu faire une vitrine de la modernité. Conseillé par des alliés soviétiques adeptes d’un urbanisme de prophète, et saisi d’ambitions impériales, Mao Zedong avait rêvé dès 1950 d’une métropole concentrant les pouvoirs politiques, administratifs, culturels et économiques sur une surface alors dédiée à l’habitat traditionnel. Rasés, les
hutong laissèrent le terrain au logement collectif révolutionnaire. Abattus, les remparts séculaires tracèrent la route de l’actuel « deuxième périphérique », et leurs briques vénérables finirent en triviale maçonnerie. Des avenues de 100 mètres de large
[5] furent alignées Nord-Sud/Est-Ouest, des usines dotées de leur avant-garde prolétaire furent semées, et la ville s’étendit, sans limites topographiques ni conceptuelles. Maintenant, les usines ont disparu. La réhabilitation des
hutong subsistants coûte plus cher que leur destruction au profit de l’habitat collectif : le problème du logement constitue en Chine un enjeu périlleux pour le pouvoir. Et un sixième périphérique tente de circonvenir la prolifération urbaine qui gagne par tous les bords…
De mon taxi réfrigéré, je découvre que les immeubles de Beijing montent haut vers les nuages
[6]. Les nombreux bâtiments officiels semblent frappés par le syndrome du « géant solitaire », dessinés comme s’ils régnaient seuls sur la ville, hautains, symétriques, couronnés de leurs impressionnantes émergences de télécommunication, ces grandes paraboles de science-fiction et ces petites tours Eiffel posées sur les toits-terrasses, avec des percements sur toutes leurs façades pour mieux surveiller les alentours, et ne laissant aucune chance à un urbanisme de la continuité. Fièrement séparés les uns des autres, ces immeubles sont conçus pour intimider : ils paraissent plus forts que les hommes et leur imposent la traversée aventureuse des grands espaces vides qui les protègent. Quant aux tours dédiées au logement, elles sont souvent surchargées de toits en pastiche de pagode
[7] ! Mais, en dépit de sa démesure, c’est à pied que j’en goûte le meilleur, dès lors que j’adopte la tenue adaptée : je parcours alors ses avenues rectilignes qui relient les deux horizons en dégageant le ciel et qui, traversant le monde, se retrouvent ici-même devant moi pour se croiser, à angle droit, avec soin.
Car Beijing est une ville malade, mais une ville soignée, civile, une ville d’urbanité. Un papier jeté à terre n’y reste guère plus de dix minutes : vêtu d’une veste orange et surmonté d’un chapeau chinois, un(e) préposé(e)
[8] vient d’une longue pince le saisir et l’enfouir dans un sac-poubelle. L’œil est au repos : les murs sont indemnes de ces prurits que l’on appelle
graphs à Paris ou à New York. Çà et là, des agrès urbains aux couleurs vives, permettant aux habitants d’y pratiquer aux petites heures une heureuse gymnastique, tandis que d’autres, groupés et mimétiques, dansent en cadence des musiques anciennes. Ma présence est remarquée : les regards sont curieux mais discrets, un petit sourire de complicité m’est parfois offert. Et puis l’esprit positif, actif, entreprenant de ces habitants, une saisissante impression palpable de leur emprise sur le destin collectif ; ici, tout n’est qu’une question de temps. Il y a des riches (dans leur Audi noire aux vitres noires), il y a des pauvres (peinant sur des tricycles surchargés), et il y a tous les autres, ces innombrables gens ordinaires, circulant en vélo électrique et délicatement protégé des ultra-violets, ou regardant la télévision sur les écrans plasmas de leur bus. Tous travaillent, tous y croient. Ils sont nombreux, et ils sont fiers de leur grande ville.
[*]
Paris, 18
e arrondissement.
[**]
Equipe nationale du Sénégal.
Teranga : « hospitalité ».
[1]
Anciennement Pékin ; la réforme, voulue par Mao Zedong, de la transcription phonétique du chinois en alphabet latin, le
pinyin, date de 1958.
[2]
Soit un peu moins de 4 €.
[3]
Le palais impérial proprement dit, dessiné par les Ming au début du
xve siècle, qui est protégé par une muraille formant rectangle, entouré d’eau, d’à peu près un kilomètre sur 750 mètres.
[4]
Ce sont ces maisons populaires en brique, petites et basses, à cour carrée, traditionnelles à Beijing.
[5]
Deux fois quatre voies, six voies, huit voies !
[6]
J’ai même cru comprendre qu’aujourd’hui plus de cinq cents immeubles atteignent les 100 mètres de haut…
[7]
C’est le reliquat naïf et un peu ridicule d’une directive imposée en son temps par un édile soucieux de siniser la capitale.
[8]
Dans les grandes villes chinoises et pour toutes les fonctions, hommes et femmes semblent indifféremment recrutés.