2006
Études
Carnets d’Études : Livres
Notes de lecture
Feng Youlan
[yy*]
Feng Youlan (1895-1990) est depuis longtemps connu en France grâce à son Précis d’histoire de la philosophie chinoise, publié en traduction française en 1952. Dans les dernières pages de ce livre, Feng montrait qu’il n’était pas seulement historien de la philo- sophie chinoise, mais aussi un philosophe présentant les fondements de sa propre pensée. Avec la parution en traduction française du Nouveau traité sur l’homme (1943), nous avons aujourd’hui accès au cœur de sa pensée.
Feng y expose ce qu’il appelle les quatre milieux existentiels de l’homme : naturel, utilitariste, moral et transcendant. Le milieu naturel correspond à un stade préreflexif de fusion avec la nature et le cosmos. Pour Feng, si l’intuition fondamentale des personnes vivant dans ce milieu est juste, ce naturalisme, explicité notamment dans le taoïsme, se présente comme un leurre. Cet idéal de communion avec le cosmos ne peut être atteint qu’au terme d’un long parcours. Les personnes vivant dans le second milieu, le milieu utilitariste, sont d’abord intéressées par leur gloire ou leur profit, et seulement indirectement à faire bénéficier l’humanité des résultats de leurs efforts. Feng critique ici les tenants de l’hédonisme et de l’utilitarisme, dans la tradition tant chinoise (Mozi) qu’occidentale (Bentham, Mill). Alors que les deux premiers niveaux d’existence restaient liés à la réalité prosaïque de la nature et du monde, les deux suivants s’avèrent être des créations de l’esprit humain. Dans le milieu moral, l’homme vertueux œuvre pour autrui et pour la société. Feng exalte la valeur morale des actes, indépendamment des échecs rencontrés et du manque de résultats. On peut lire en arrière-fond le tragique de nombreux Chinois de cette époque dans leurs efforts maintes fois contrariés pour redresser leur pays. Mais c’est au quatrième milieu, le transcendant, que Feng donne la plus haute place. Là, le sage se comprend comme inséré dans l’univers, en communion avec le Ciel. Cette expérience est décrite d’abord comme intellectuelle. Il s’agit de l’accès à la réalité métaphysique, à sa fondation conceptuelle et logique, à ce que la tradition néo-confucéenne nomme le principe (li) du monde. Toutefois, Feng souligne les limites de l’intellect à appréhender cette réalité, et il développe l’idée d’un mysticisme philosophique. L’expérience décrite n’est pas statique, puisqu’elle entraîne une transformation spirituelle du sujet. Aussi bien pour la description du milieu moral que pour celle du milieu transcendantal, Feng s’appuie sur le néo-confucianisme, surtout sur la branche intellectualiste de Zhuxi. Il souligne aussi la stimulation positive qu’ont apportée le bouddhisme et le taoïsme dans l’explicitation du niveau transcendantal dont le néo-confucianisme s’est démarqué en développant cette spiritualité non pas comme refus du monde, mais comme présence dans le monde.
Feng est conscient de faire un travail de philosophe moderne. Il relit sa propre tradition et la réinterprète avec les outils d’une discipline philosophique qu’il a étudiée en Occident. Il en découle une pensée rigoureuse et systématique. Cette ouvrage s’appuie sur de nombreux exemples concrets et se lit sans grande difficulté. Seul le huitième chapitre est assez technique, traitant des différences d’approche et de méthode entre les deux principales écoles néo-confucéennes, celle de Zhuxi et celle de Wang Yangming. Feng a, d’ailleurs, été accusé d’occidentaliser la pensée chinoise, accusé de lire Confucius et Zhuxi à partir de Platon et de Hegel, et de disjoindre les sphères de la morale et du transcendant. Malgré ces limites réelles ou supposées, il faut reconnaître l’effort de Feng, qui a été l’un des premiers à réinterpréter à l’époque moderne une tradition confucéenne largement incomprise et dénigrée.
Nous devons saluer ici la traduction très minutieuse et érudite du Père Michel Masson s.j., qui offre de nombreuses références bibliographiques et d’utiles éclaircissements pour le non-spécialiste de la langue et de la culture chinoises. Michel Masson est lui-même très familier de l’œuvre de Feng Youlan, puisque ce fut le sujet de sa thèse de doctorat à l’université de Harvard. Alors qu’en Chine nous ne comptons plus les philosophes contemporains occidentaux, notamment français, disponibles en langue chinoise, l’Occident affiche un retard considérable dans la diffusion de la pensée contemporaine chinoise. Dans le domaine du néo-confucianisme contemporain, la France fait quelque peu figure d’exception : après les récentes parutions d’œuvres de Liang Shuming (Les Cultures d’Orient et d’Occident et leurs philosophies, PUF, 2000) et de Mou Zongsan (Spécificités de la pensée chinoise, Cerf, 2003), le lecteur francophone a maintenant la chance d’avoir accès au trois principaux représentants de ce courant de pensée qui donne lieu aujourd’hui, en Chine, à des développements très significatifs.
Thierry Meynard s.j.
Université Sun Yat-sen, Guangzhou
« Les Bienveillantes
[yy1] » de Jonathan Littell
Un viol de l’histoire ? L’esthétisation malheureuse d’un cauchemar ? Une parole suspecte venue d’un après-coup trop éloigné pour parler vrai ? Une surabondance dans l’écriture qui ne dirait rien d’autre que l’excès de la représentation compensatrice et obscène devant ce qui déborde toute représentation ? L’incursion d’un jeune Américain dans « le sanctuaire » de la langue française où, sans forcer la note, sans aucune prétention d’en remontrer, il fait preuve d’un talent prodigieux qui bouscule les habitudes dans notre littérature ? Cet immense récit stupéfiant et remuant frappe, indispose, affole. Il est tout sauf naïf. Il est difficile de parler d’un tel texte-roman, qui ne peut être une tocade pour indigner ou pour plaire, ni une somme qui dirait la vérité des choses.
D’un côté ce livre emporte. Sa puissance d’évocation, contrôlée par une documentation historique assez difficile à prendre en défaut
[2], nous vaut des pages souvent hallucinantes sur l’ivresse victorieuse des armées allemandes et la débandade finale, sur les rêves cruellement échoués face à la Russie, sur les camps, sur les impitoyables rivalités dans l’appareil nazi, sur l’ordre et le chaos, tous deux portés à l’extrême, comme ce fut le cas dans ce climat d’exaltation générale sidérante dans toute l’Allemagne. D’une main sûre, Jonathan Littell esquisse les portraits des sinistres personnages dominants (les Himmler, Kaltenbrunner, Heydrich, Frank, Schellenberg, Mengelé, Höss, Oehlendorf, Streicher, Bormann, Wisliceny, Brandt, Speer…), ainsi que les grandes figures militaires (Rundstaedt, Guderian, Paulus, Manstein, Stauffenberg…), fait entendre le fracas des batailles, dont Stalingrad, reconstitue des atmosphères, laisse ici ou là filtrer les paysages, théâtre offert par l’indifférente nature, fait entendre les échos des autres fronts de guerre, lointains, non encore menaçants. Peu de textes condensent et ramassent comme celui-ci des centaines de récits ou de souvenirs sur la guerre à l’Est, sur la frénésie nazie, sur ce moment fou de l’histoire où allaient ensemble le génie germanique de l’organisation et du chiffrage, le faste pompeux, les atrocités, l’idée d’une mission civilisatrice et l’impératif catégorique (aux antipodes des Lumières kantiennes) du secret, du clandestin, de ce qui ne doit surtout pas se savoir ou se voir. L’écriture au galop, le souffle, la richesse concrète de la remémoration, un sens physique du réel, une sorte de modestie ou de retenue face à l’immensité des choses à dire et le talent pour dire ce qui reste, un entassement de ruines dans l’éboulement, peuvent expliquer un premier attrait de la lecture. Attrait qu’une seconde lecture renforce, car elle fait entrer dans l’énigme du genre littéraire de cet ouvrage-« roman » ; pas seulement le déroulement des choses et l’échafaudage des impressions, mais la réflexion de l’auteur qui déborde de très loin les capacités du narrateur. Ni roman, ni histoire, le livre est à travers tous ces prismes une sorte d’essai qui ne prétend même pas à ce titre. A mesure, on entre dans cette sorte de double écriture, et le flux de la méditation silencieuse – sur le mal, l’envoûtement du vertige, si l’on peut se risquer à des généralités – est aussi intéressant, indétachable de lui, que le rapport froid de tous les événements qui déferlent sur le narrateur et le portent comme une paille.
D’où vient donc la gêne devant cette « vénéneuse fleur du mal », comme le dit Claude Lanzmann
[3] ? Peut-être du projet lui-même, les mémoires d’un homme inventé, sorte de sujet de synthèse qui, à force de tout dire comme il le dit, alors même que pour l’auteur le propre des bourreaux est qu’ils ne parlent pas, ferait tout comprendre et tout pardonner. Ce livre, en effet, présente les souvenirs griffonnés après-guerre par un officier supérieur SS rescapé, Max Aue, de mère alsacienne, de double culture donc, culture fine, riche, nullement ornementale, docteur en droit, qui mit tout son entrain et son intelligence au service, sans pitié aucune, de « la solution finale ». Sur le même ton, sur des centaines de pages, de froideur, de distance, de « vaste indifférence » (526), défilent cinq années des pires massacres au dehors et la chronique, exprimée tout au long, d’une histoire personnelle, elle aussi champ de bataille, une famille à l’étrange destin, remplie d’ombres, de meurtres, d’enlèvements supposés, une homosexualité brutale, les égarements dans la crypte d’une passion incestueuse brûlante et durable pour sa sœur jumelle. Partout des corps anéantis, blessés, mécanisés, moins que des objets, plus encombrants que des objets. Et, au-dessus de tout, ce trop de conscience de Max Aue qui voit tout, comprend tout, traverse tout, justifie tout, parce qu’il a des raisons qui deviennent en quelque manière la raison. Il ferait presque figure de héros que le destin accable, mais qui s’en sort. Mis ailleurs, il aurait peut-être vu les choses autrement. Là où il a été mis, il ne pouvait agir autrement, non tant par une obéissance servile qu’en toute intelligence du présent, l’Allemagne, le nazisme, le bolchevisme, l’environnement international. A la limite, il serait même presque innocent, si l’on voit que nulle part il n’y a de raison pure, de mains pures, de corps purs, mais partout des êtres entamés, des victimes, des blessés, des corps dégoûtants comme le sien. On peut certes comprendre la pitié ou la grandeur d’âme, mais ces sentiments se donnent trop le beau jeu dans le maelström de l’histoire. Il y a sûrement mieux que soi – ce criminel calculateur au service d’une idée et d’un pouvoir politique, enchaîné aussi dans une histoire personnelle sans issue –, mais qui donc élit sa destination, qui peut s’arroger de juger du dehors une conscience et une conduite à la lumière d’un absolu que tout le monde se façonne à sa manière ? Max Aue n’est pas l’homme idéal, et le sait. Quel homme l’est ? A la limite, qui ne comprendrait ce discours ? Mais quel SS peut être censé avoir tenu ce discours ? Jonathan Littell fait presque peur par l’évidence du problème. Cette évidence tient-elle ? « Fleur vénéneuse » ?
La tension qui donne à l’ouvrage tant de fièvre et qui porte Max Aue au plus haut de son engagement provient évidemment de la démesure acceptée de sa mission, l’extermination des Juifs, « bien pires que les hégéliens » (207)
[4]. Cette mission n’est pas qu’un ordre reçu auquel il obéit
zu Befehl, elle est une conviction, susceptible peut-être de lui faire oublier son chaos intime : l’heure est venue de régénérer la race allemande par une sorte de plan hygiénique de grande ampleur, où le pouvoir politique prend en main ce que la nature et l’histoire ont fabriqué hors toute décision des hommes, les mélanges. Il y aura des naissances nouvelles programmées (les fameux
Lebensborn) qui préservent des sauvageries du sexe, et il y aura l’éradication programmable de tous les corps qui ne sont ni purs, ni sains, ni forts ; le peuple juif en serait un amalgame tératologique. Jonathan Littell fait remarquablement ressortir comment la hantise juive est devenue le cœur de « la révolution allemande » : la traque partout, jusque dans les recoins les plus reculés des contrées et des langues (301-307)
[5], les équilibres difficiles – chiffres toujours à l’appui – entre les exigences de la productivité en temps de guerre et l’élimination, l’invention presque dans la panique des solutions les plus définitives, la peur d’îlots de rébellion, la parade sournoise, maléfique, des fameux « Conseils juifs
[6] », l’effroi dans la solution finale devant « la résistance muette de l’autre » (574), là même où l’éradication est voulue sans reste (556-569), le cauchemar face à ce qui semble n’aboutir jamais, le Juif semblant revenir de partout, auréolé d’étrange paix dans les rêves, ou celui, plus concret, du capitaliste américain, du bolchevique, du savant, du mendiant, de la femme belle, servante ou maîtresse avec ses bijoux, ses cheveux, son simple corps, des fétiches, autant d’alluvions dont on ne sait comment se défaire. Subtilement, par la simple mention des noms (Lemberg, Lublin, Kiev, les forêts de Biélorussie, la Lithuanie, la Bucovine…), Jonathan Littell rappelle l’immensité éparpillée de cette présence juive à l’Est, donc l’immensité de la tâche qu’est la destruction, donc l’immensité indéterminable du fantasme. Max Aue n’en démord pas, quitte à conclure, dans le labyrinthe le plus noir de lui-même, ce périple étonnant qui conduit de la proscription de l’autre à un moi irrespirable : tout finit par s’effondrer, comme la belle demeure de sa sœur en Poméranie, au bord de la dévastation imminente par « les barbares » russes aux aguets dans un silence effrayant. La chute de l’Allemagne hitlérienne est très cher payée sur la scène publique ; elle n’est pas à la hauteur du crime accompli des années durant dans le secret de quelques camps qui ont tous un nom précis (Sobibor, Mauthausen, Maïdaneck, Theresienstadt, Bergen-Belsen…), et sur de vastes champs de la terreur de Berlin à l’Oural et à tout le sud de l’Europe.
Que cherche donc – si pareille question a le moindre sens à propos d’une œuvre littéraire – ce livre si violent, si imprévisible, plus pudique néanmoins qu’il n’y paraît, ou dans la distance, au milieu d’atrocités en cascade ? Ce livre, où il n’y a pas de sentiment, pas d’amour, pas de femme, pas de rire, pas de religion (hormis une allusion à saint Paul ou à un jésuite romain caricaturé
[7]) ? Où seules quelques amitiés fugaces, utilitaires, surnagent ? Où ne se déploient que délires et calculs, la gigantesque machine efficace d’une grande puissance mettant en marche des millions d’hommes, la mort ? Il a été comparé à
Kaputt de Malaparte, mais il n’y a pas ici la jouissance esthétique et sadique de la décomposition ; ce n’est pas non plus, de toute évidence, Tolstoï, Pasternak ou Grossmann, car il n’y a pas la moindre lueur d’espoir, le moindre geste d’humanité ou le moindre romantisme. L’auteur – d’origine juive, militant contre la faim dans le monde, en retrait des salons et discret – dit avoir cherché à comprendre un réel brutal et obscur : « Le but, bien entendu, est de tenter de comprendre. Donc d’interpréter. La Shoah, en tant qu’objet historique, a ceci d’unique qu’elle est extrêmement documentée et étudiée, mais demeure rétive à l’interprétation… L’énigme ne cesse de s’épaissir
[8]. » Tentative d’allure spinoziste : « En ce qui concerne les choses humaines, ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas s’indigner, mais comprendre », formule très chère à Simone Weil. Ni témoin, ni historien, ni psychologue, ni théologien, Jonathan Littell imagine un acteur sur le front de l’action et engagé en elle résolument, sans quoi elle n’aurait jamais pu avoir lieu. Qu’est-il donc ? Il est sans repentir, sans compassion, tout à fait semblable aux accusés de Nuremberg ; pas non plus animé d’une rage satanique ; bien au contraire, il feint ne jamais oublier la distinction entre le bien et le mal, mais dans le chaos de l’histoire il lui semble bien présomptueux de vouloir départager les hommes et leurs actes, de faire le juste tri. Rony Brauman a peut-être le mieux perçu la note de fond de ce livre, ou l’une des intentions de l’auteur, dans le fouillis de tout ce qui peut lancer dans l’écriture d’un tel livre : « Ce n’est pas le mal qui est banal, ce sont les hommes
[9]. » Parce que la bonne conscience étouffe et aveugle, parce que l’esprit critique se lasse, parce que la peur finit par gagner, parce que, de manière insidieuse et obscure, un jour, un certain consensus collectif, où rampent des vengeances non assouvies et des jalousies ataviques, une fatigue de soi-même, paraît encore la cause la plus convaincante. N’importe qui, c’est-à-dire « chacun de nous » (R. Brauman), peut décider de devenir un Max Aue, un bourreau
[10]. D’ailleurs, celui-ci ne prétend pas être autre chose que n’importe qui, ni héros, ni ignoble, ordinaire, disponible à la « bonne cause » qui se présente, qui dans l’absolu n’est sûrement pas la meilleure ; mais on la choisit et on s’y jette. On gagne, on perd. Lui a perdu. Les plus forts ont gagné, non sans des cruautés égales. Sur eux, les Bienveillantes célestes d’Eschyle exerceront leur justice.
* * *
On sort de ce texte étouffant assoiffé de respirer un autre air. Presque aux mêmes dates paraissait, en automne, le cours de Dietrich Bonhoeffer sur le début de la
Genèse à l’Université de Berlin en 1932, trois ans avant que son auteur ne soit interdit d’enseignement, cours de contre-attaque politique non déguisée
[11]. Quelle joie de retrouver le monde à son commencement, le jour, la nuit, l’homme, la femme, la faute, un monde orienté, le temps de la promesse qui n’est pas celui du Reich millénaire, la liberté native de la condition d’homme, non pas un attribut méta-physique, mais l’éveil ici et maintenant, nulle part ailleurs que dans le combat historique. Quelle joie aussi de redécouvrir, mêlée à cette histoire même, l’intelligence lumineuse et rebelle de Hannah Arendt, qui trouve chez Augustin et Kant non pas des idées générales, mais des angles d’attaque, par ce que nous donnent toute nouvelle naissance et notre capacité de jugement, de quoi faire face, sans trembler, aux forces qui portent à abdiquer parce que le goût de la mort, et la peur devant elle, est lui aussi actif en nous
[12]. Ou quelle stupéfaction devant l’invraisemblable renversement, à Auschwitz même, dans un monde qui s’engloutit dans la folie et l’embrasement d’individus solitaires tout comme Max Aue, de lire les paroles, d’une paix, d’une ouverture, d’une lucidité invraisemblables, chez une jeune femme, Etty Hyllesum, corps et esprit bien vivants, précipités dans la catastrophe, ouvrant le monde comme la
Genèse : d’une main, d’un regard, d’un toucher, d’un mot possible, elle fait exister l’autre et s’oublier soi-même, par delà toute crainte et toute haine : « Je regarde ton monde du fond des yeux, mon dieu… et je m’entête à louer ta création, mon dieu, en dépit de tout
[13]. » Quel passage paradoxal, si ce glissement lexical n’est pas jeu de mots, de l’
Endlösung à l’
Erlösung, de la « solution » à la dilatation, au grand Large.
De telles écritures si peu ordinaires, si diverses, en présence sur « le même théâtre d’opérations », si lourdes du même poids de l’intolérable du monde, qui font poindre, paraissant ou disparaissant, un même horizon de délivrance possible, ne s’excluent pas, elles s’incluent, si claires que soient les différences. Adam, l’homme ordinaire, est faible. Le pire serait qu’il ne voie plus la force qui lui est donnée par la nouveauté de sa parution au jour de ce monde et à son nom, une chance pour lui, non de s’enliser comme Max Aue dans son image et la spirale du mensonge, mais de s’exposer avec son intelligence et son corps.
Guy Petitdemange
[*]
Feng
Youlan,
Nouveau Traité sur l’homme. Introduction, traduction, et notes par Michel
Masson. Institut Ricci/Cerf, 2006, 300 pages, 39 €.
[1]
Gallimard, 2006, 906 p., 25 €.
[2]
L’historien de métier trouvera toujours à redire. Cf., parmi d’autres, les réserves de Peter Schöttler dans
Le Monde du 13 octobre 2006 et, en mieux, l’interview de Günther Grass dans la
Frankfurter Allgemeine Zeitung du 11 août 2006 ; mais autant faire du Bernanos des
Grands cimetières sous la lune l’universitaire de la guerre d’Espagne.
[3]
Le Journal du dimanche du 10 septembre 2006 et
Le Nouvel Obvservateur du 21-27 septembre 2006, p. 27.
[4]
Avec le film de C. Lanzmann, J. Littell avoue que l’autre de ses références majeures est l’œuvre monumentale de Raul Hilberg,
La Destruction des Juifs d’Europe. Edition définitive, complétée et mise à jour, Gallimard, Folio/histoire, 2006, coffret de 3 volumes, 2 402 pages, 30 €. Cf. les deux interviews de R. Hilberg, dans
Libération du 5 octobre 2006 et dans
Le Monde du 20 octobre 2006. Rien de plus instructif que de lire ensemble ces deux textes : la réalité y apparaît plus dure que la fiction, plus embrouillée aussi.
[5]
La discussion dans le Caucase à propos des
Bergjuden, p. 198 sq. et 272 sq.
[6]
Cf. Raul Hilberg,
op. cit, et « Les Conseils juifs dans l’Europe allemande »,
Revue d’histoire de la Shoah, sous la direction d’Albert Bensoussan, n° 185, juillet-décembre 2006, 576 pages.
[8]
Nathalie Crom,
Télérama, n° 2954, 23 août 2006.
[9]
Le Nouvel Observateur, 21-27 septembre 2006, p. 26.
[10]
Il est facile de tuer : « J’ai eu le sentiment, pour moi, que lorsque les autorités temporelles et spirituelles ont mis une catégorie d’êtres humains en dehors de ceux dont la vie a un prix, il n’est rien de plus naturel à l’homme que de tuer. Quand on sait qu’il est possible de tuer sans risquer ni châtiment ni blâme, on tue ; ou du moins on entoure de sourires encourageants ceux qui tuent… » Lettre à Bernanos sur la guerre d’Espagne. On peut aussi aisément se complaire par habitude acquise dans la description de la mort.
[11]
Dietrich Bonhoeffer,
Création et chute. Exégèse théologique de « Genèse » 1 à 3. Traduction de l’allemand de Roland Revet, Bayard, 2006, 116 pages, 14 €. Il faut lire la longue introduction de Marc de Launay.
[12]
Miguel Abensour,
Hannah Arendt. Contre la philosophie politique ? Sens/Tonka, 2006, 17 €.
[13]
Cf. le livre extraordinaire de Catherine Millot,
La Vie parfaite. Jeanne Guyon, Simone Weil, Etty Hillesum, Gallimard, 2006, 256 pages, 17,50 €. Etty Hillesum n’annule en rien les cris de révolte, tout au contraire. Zvi Kolitz,
Yossel Rakover s’adresse à Dieu, Maren Sell/Calmann-Lévy, 1998, 116 pages, 11,75 € (Sur ce livre, lire E. Levinas, « Aimer la Thora plus que Dieu »,
Difficile Liberté, Albin Michel, 1976, p. 189-193.)