2006
Études
Carnets d’Études : Livres
Recensions
— Daniel Arasse, Anachroniques, Gallimard, coll. Arts et artistes, 2006, 186 pages, 20 €. Patrick Vauday, La Décolonisation du tableau, Art et politique au xixe siècle. Delacroix, Gauguin, Monet. Seuil, coll. La Couleur des idées, 2006, 174 pages, 20 €
Christophe Bataille, Quartier général du bruit, Grasset, 2006, 124 pages, 11,90 €
Curieux hommage rendu à Bernard Grasset, par l’un des éditeurs de la maison parisienne, que ce petit roman à l’écriture éclatée, psychotique comme le personnage qu’il met en scène. Le portrait – si l’extrême liberté prise avec les codes du genre permet encore de le qualifier ainsi – effraie par la noirceur de cet homme dément, fou d’argent et de vente (« Vendre à en crever » est son mot d’ordre) ; mais, plus saisissant encore est son rapport cannibale à la littérature. Bernard Grasset n’apparaît pas, en effet – ou pas seulement –, comme un vendeur avisé et sans scrupule de livres, un « commercial » qui viendrait « salir » la pureté du monde des livres – cette vision-là serait naïve ; discours aujourd’hui rebattu et souvent hypocrite sur la réalité de l’édition. Le maître et l’initiateur, dans les années 30, des coups et des trahisons littéraires dévore le livre, ingurgite les mots pour les vomir en argent, en chiffres, en livres ou en insultes. Au fil des pages et sous le regard amusé, fasciné, haineux aussi, du narrateur Kobald – fidèle au patron jusque dans le mensonge –, il se mue en un personnage bien dans le style de Christophe Bataille, objet poétique violent propulsé par sa force propre, fût-elle mauvaise, hors du champ des jugements moraux. Alors, oui, on trouvera sans peine dans ces pages des échos de nos rentrées littéraires, impitoyables jusque dans leur éternel retour, des combats de coqs entre les éditeurs, et des méthodes modernes de la vente du livre. Mais est-ce là du nouveau, et de la littérature ? Le véritable et plus durable intérêt du roman est dans la transformation par l’écriture d’un homme déjà historique en un composé déroutant de mots cinglants et recherchés, d’images tordues et de pensées acérées. On est loin du crime de lèse-majesté.
Agnès Passot
Yasmina Khadra, Les Sirènes de Bagdad, Julliard, 2006, 338 pages, 19 €
Un jeune Bédouin venu d’un village du désert iraqien bascule peu à peu dans le terrorisme. Les Sirènes de Bagdad (« – Celles qui chantent ou bien celles des ambulances ? – C’est à chacun de voir ») sont le troisième volet d’une trilogie ouverte par Les Hirondelles de Kaboul (2002) et continuée avec L’Attentat (2006), qui retraçait – déjà – le parcours d’une kamikaze palestinienne. Yasmina Khadra s’y attache de nouveau au cheminement qui peut mener un individu, au cœur d’un Moyen-Orient dévasté par la guerre, du désespoir à l’action violente. Nous suivons donc le héros, de Beyrouth, où commence le roman, à son village de Kafr Karam, via un flash-back, puis à Bagdad, enfin derechef à Beyrouth, pour « la mission finale », qui « ramènera le 11 Septembre à un chahut de récré ». Le projet est délicat, du fait du risque toujours présent de facilité, de sensationnel, d’invraisemblance ou d’artificialité du propos. Il n’est guère surprenant que le thème séduise a priori lecteurs français et étrangers, parfois jusqu’à Hollywood. (L’Attentat va être adapté aux Etats-Unis et, sur un projet proche, le film Paradise Now, avec l’atout « glamour » de l’actrice d’origine marocaine Lubna Azabal, a été nominé cette année aux Oscars, une première pour un long-métrage palestinien). Mais faire fond, fût-ce avec talent et style, sur l’actualité internationale et sur la légitime fascination du public pour le terrorisme et ses soubassements, n’est pas faire œuvre littéraire. Telle est l’impression teintée de déception qui se dégage au terme de la lecture des Sirènes de Bagdad. Déception, et frustration, non seulement parce que l’on partage la curiosité des nombreux lecteurs que compte déjà le roman, mais aussi parce que celui-ci, après un incipit somptueux, possède de belles pages. L’intérêt grandit, puis faiblit au cœur du livre, pour décroître à mesure que le héros avance vers sa mission, dont le dénouement, traité d’une façon simpliste et qui frôle par moments le ridicule, paraît peu vraisemblable.
Marianne Groulez
Norman Manea, Le Retour du hooligan, Traduction du roumain par Nicolas Véron. Seuil, 2006, 456 pages, 22,50 €
Ce récit autobiographique nous plonge dans deux tragédies qu’a connues la Roumanie, la guerre et la déportation. Agé de cinq ans, le petit Norman est enfermé avec sa famille dans un camp nazi durant quatre ans, en compagnie de son père et de sa mère, en Ukraine. Tous en réchappent miraculeusement et sont libérés en avril 1945, avec pour seul bagage un « titre tout neuf de survivants ». « J’étais un vieillard qui allait avoir 9 ans », ironise Manea, qui raconte ensuite son interminable séjour dans la grande arène de Caucescu, qu’il nomme encore prudemment la « Jormanie ». Séduit par les promesses d’un avenir flamboyant et marqué par son enfance, il s’engage avec enthousiasme dans la propagande communiste. Le jeune ingénieur Manea adhère spontanément à l’idéologie marxiste, puis prend peu à peu ses distances, tandis que son père est injustement emprisonné. Ce qui retient alors Manea en Roumanie, dans la forteresse d’un pathétique exil intérieur, c’est l’amour de sa langue natale et sa conversion à l’écriture, dans les années 1970 : « La littérature allait me sauver de la mutilation imposée par l’Autorité », se souvient-il douloureusement. Il quittera la Roumanie en 1986, s’exilera à New York, après ces quatre décennies meurtrières qui firent de lui un étranger dans sa propre patrie – un hooligan. Il reviendra en Roumanie en 1997, pour un bref « pèlerinage » de dix jours. Dans la seconde partie, il raconte son retour vers une nation en ruine où la démocratie n’est qu’une parodie, où les anciens complices du « Clown des Carpates » continuent de frayer avec l’idéologie fasciste, et où sa mère a fini par mourir. Des pages poignantes, lorsqu’il va se recueillir dans le petit cimetière juif de Suceava. Norman Manea ne témoigne pas à la manière de Primo Lévi, de Robert Musil ou de George Orwell ; il dissèque cette machine politique où tout est étatisé – la gestion du quotidien, la vie privée, la langue, l’imaginaire, les amours et la pensée, donc les destins des hommes. Il expose avec férocité et regret un constat philosophique du système totalitaire. Un livre magistral sur la tragédie des pays de l’Est, sur l’exil, sur la solitude de l’écrivain.
Marie-Noëlle Campana
Norman Rush, Accouplement, Traduction de l’anglais (Etats-Unis) par Marianne Véron. Fayard, 2006, 560 pages, 23 €
A ceux qui s’affligent de l’état d’épuisemement d’une certaine littérature, on ne peut que conseiller de se précipiter sur ce roman étincelant, publié en 1991 aux Etats-Unis et traduit aujourd’hui seulement en français. Le livre échappe à ce que pourrait laisser entendre son titre. Loin d’être scabreux et complaisant, c’est une formidable poussée d’aventure, dans tous les sens du mot : exploration territoriale, confrontation des idées, rencontre des cultures, utopie politique, épreuve de la personnalité, passion amoureuse et rivalité des sexes… le tout exposé par une jeune anthropologue américaine, perdue au Botsawana pour les besoins d’une thèse en anthropologie nutritionnelle – une vraie fausse piste sur laquelle elle ironise : « En Afrique, on veut plus, je pense. Les gens y sont pris d’avidité… Je n’ai pas échappé à la règle. » Ce sont les premiers mots du livre. Le ton est donné. Observatrice méticuleuse d’elle-même et des autres, des institutions et des sociétés, des oiseaux et des plantes, la jeune femme, aussi maîtrisée que caractérielle, est une surdouée des interprétations multiprises qu’elle démonte aussi vite qu’elle les monte. Elle est à elle seule un prodige de méfiance et de détermination, une virtuose en dialectique, mélange détonant de cérébralité et de sensualité. Quand elle entend parler d’un certain Nelson Denoon, intellectuel qui aurait fondé une cité secrète au fin fond du Kalahari – « ce vide replié dans le vide jusqu’à l’Atlantique » –, elle sait qu’elle ira le rejoindre. Ce qu’elle fait seule avec deux ânes, avant d’arriver à moitié morte à Tsau, la fameuse communauté de Denoon où des femmes tentent d’émerger de leur asservissement séculaire. Là sont Denoon, l’utopie… et un temps immobile qui recèle sa propre capacité de destruction. Contrairement au royaume des hauteurs où s’accouplent les vautours, ce repaire qui prétend écarter la violence ne pourra protéger l’accouplement de chair et d’esprit qu’elle aurait voulu comme une confrontation loyale, équitable et jamais achevée. L’illusion se défait, sans que le mouvement s’épuise, sans que cessent de tenailler l’envie de comprendre et le grand, l’insatiable appétit de vivre.
Françoise Le Corre
Philip Roth, Le Complot contre l’Amérique, Traduction de l’anglais (Etats-Unis) par Josée Kamoun. Gallimard, 2006, 476 pages, 22 €
Et si, en 1940, Roosevelt n’avait pas obtenu son troisième mandat ? Si Lindbergh avait été élu président à sa place ? Si les Etats-Unis, devenus pro-nazis et antisémites, avaient choisi une politique isolationniste, à quelles pressions aurait été soumise la communauté juive américaine ? Quelle aurait été sa réaction ? Philip Roth fait prendre à l’histoire des Etats-Unis entre 1939 et 1942 un cours différent de la réalité, mais cette parenthèse qu’il ouvre dans l’Histoire repose sur des bases bien réelles. Il mêle si habilement vérité et fiction que les repères biographiques et chronologiques livrés en annexe du roman sont fort utiles au lecteur français peu familier des réalités historiques américaines. Philip K. Dick, auteur de science-fiction dans Le Maître du Haut-Château, imaginait la vie aux Etats-Unis après la victoire de Hitler et plongeait son lecteur dans une « uchronie » logique mais désincarnée. Philip Roth, lui, donne à son récit de politique-fiction la profondeur de ses souvenirs d’enfant. Il l’ancre dans la réalité en décrivant avec abondance de détails la vie quotidienne des familles juives américaines des années 40. Les personnages surgissent de son passé, la mémoire alimente la fiction, et son tableau d’une Amérique en proie au populisme et aux démons de l’antisémitisme gagne en force et en vraisemblance. Les mécanismes qu’il décrit sont, hélas, de tous les temps et de tous les pays : les minorités prises pour boucs émissaires, les manœuvres sordides des politiques, la violence du racisme, les familles divisées, les dérives paranoïaques. Le grand talent de l’auteur, c’est de rester un romancier. Il entremêle avec un art maîtrisé les situations dramatiques aux découvertes, aux peurs et aux naïvetés de l’enfance. Car c’est à travers les yeux de Philip Roth petit juif de 10 ans que l’on assiste à la dérive de tout un pays. Ce regard lui permet d’envelopper d’une tendresse cocasse ce qui aurait pu n’être qu’une chronique violente et amère. Chaque épisode est vécu comme un assaut inexorable de « cette maladie infantile banale qu’on appelle pourquoi-c’est-plus-comme-avant » : le complot contre l’Amérique ; celui, fictif, des Juifs contre la nation américaine ; celui, bien réel, du monde adulte ligué contre l’enfance.
Jacqueline Diot
Ismail Kadaré, Dante, l’incontournable, Traduction de l’albanais par Tedi Pavrami. Fayard, 2006, 100 pages, 12 €
Le grand écrivain albanais se penche sur le mystère de la réception d’une œuvre, mystère redoublé quand cette réception traverse les frontières et les cultures. L’œuvre de Dante arriva en Albanie après l’effondrement de l’Empire ottoman, et fut célébrée tour à tour par les dictatures fascistes et communistes. Dot de Mussolini pour un mariage forcé entre Rome et Tirana, le Homère chrétien devint le poète officiel de la Grande Albanie. Mais la mauvaise traduction d’alors fournit une bonne excuse aux communistes pour le redécouvrir peu après et l’offrir une deuxième fois au peuple. En quelques chapitres lumineux, où abondent des formules savoureuses (« peut-être ce qu’il ne put accomplir avec Béatrice, Dante l’a-t-il fait avec la langue italienne »), Kadaré ressaisit l’histoire de cette réception très politique, tout en traçant les lignes de fuite que permet l’œuvre. Avec autant d’acuité que d’émotion, il montre comment les ténèbres et la lumière de la Divine Comédie renvoient à celles de l’histoire albanaise. Ainsi de ces prisons communistes « dantesques » où les prisonniers devaient purger leur peine jusqu’au bout, même morts. A lui seul, ce livre bref et étincelant comme une étoile filante, commencé à Paris et terminé à Durrës (Albanie), suffirait à donner sa substance à une Europe qui se cherche encore.
Philippe Chevallier
Miklos Banffy, Que le vent vous emporte, Traduction du hongrois par Jean-Luc Moreau. Phébus, 2006, 380 pages, 20 €
Promesses de bonheur paisible et certitudes difficiles jalonnent les péripéties du dernier volume de la trilogie romanesque tissée de fragments historiques (Vos jours sont comptés, Phébus, 2002 ; Vous étiez trop légers, Phébus, 2005). L’évocation nostalgique et critique du passé se termine dans une ambiance tragique en relation avec la prophétie biblique du livre de Daniel : « Vous serez divisés. » Aristocrate calviniste de Transylvanie, Balint Abady renonce à épouser une charmante cousine catholique par fidélité à la femme aimée, victime d’un mari tyrannique devenu fou. Cette liaison est enfin admise par sa mère, qui règne sur le château familial en cohabitation harmonieuse avec l’environnement domestique. Député au parlement de Budapest, Balint s’insurge contre la démagogie des politiciens, qui ne se soucient que de broutilles et ne réalisent pas la gravité de la crise balkanique. Cet humaniste accepte la direction de coopératives pour favoriser le développement économique de sa chère province. Son intégrité lui assure l’aide surprenante d’un nationaliste roumain qui lui permet de déjouer une intrigue hostile. Bouleversé par de rudes épreuves, le conservateur social très attaché à la Double-Monarchie est convaincu que le pays court à sa ruine après le drame de Sarajevo et les cris de « Vive la guerre ! » Il refuse une fonction aux affaires étrangères et rejoint un régiment de hussards. « L’horizon était couleur de sang. »
Jean Duporté
Walter Stephens, Les Géants de Rabelais, Folklore, histoire ancienne, nationalisme. Traduction de l’anglais (Etats-Unis) par Florian Preisig. Honoré Champion, 2006, 590 pages, 102 €
Les publications concernant Rabelais sont toujours un événement, car elles mobilisent aussitôt les grands partages de la société française, tant il est vrai que Rabelais demeure un mythe fondateur pour notre identité si fuyante et si controversée. Laïque, clérical, humaniste évangélique, initié, linguiste, structuraliste, postmoderne, Rabelais le fut tour à tour dans des oppositions qui appelaient toujours la polémique. L’ouvrage proposé va droit au but, car il fournit un dossier sur l’indispensable dimension gigantesque de l’œuvre du Tourangeau. Les géants ne sont pas seulement un artifice de narrateur, ils procèdent d’une littérature, font partie de débats repérables dans la culture de la Renaissance et répondent à des tâches multiples : d’abord complexifier l’histoire biblique en se rappelant que les géants de l’origine aimaient les filles des hommes ; ensuite donner des lettres de noblesse au roi de France quand il se voulait Hercule gaulois. Le livre de Walter Stephens sonne étrangement à nos oreilles, d’abord par l’effort sensible de traduction d’un livre à l’érudition considérable, ensuite par le ton. D’emblée, on nous annonce qu’avant ce livre on n’avait rien compris aux géants et que tout ce qui avait été écrit était faux. On veut bien reconnaître qu’il y a là un ton de géant, mais encore faut-il un souffle de géant pour poursuivre dans ce style. Or que trouve-t-on ? Trop de ces oppositions académiques entre la sophistique et la « typologie », entre la sottise et la fantaisie, entre la parodie et le sérieux, entre le nationalisme français et la science américaine. Rabelais en redresseur de torts ? Rabelais fustigeant à coups redoublés Alcofrybas ? Le lecteur cherche sa voie entre ces certitudes panurgesques, en se disant qu’il y a là un gros tas de pierres, mais que les pierres ne sont pas vives. Et puis soudain il se souvient : peut-être que ce géant américain croit que la vérité se dit « toute ». Mais, du côté de Paris, un autre géant nous a enseigné qu’on pouvait bien dire toujours la vérité, à condition qu’on ajoute : « pas toute ». Mais pour cela il faut rencontrer la question de l’inconscient… Courage ! de Rabelais à Lacan, le pantagruélisme a toujours ses fidèles ; il faudrait cependant être un peu meilleur compagnon pour entrer dans la taverne des averlans.
Bruno Pinchard
Daniel Arasse, Anachroniques, Gallimard, coll. Arts et artistes, 2006, 186 pages, 20 €. Patrick Vauday, La Décolonisation du tableau, Art et politique au xixe siècle. Delacroix, Gauguin, Monet. Seuil, coll. La Couleur des idées, 2006, 174 pages, 20 €
Comment parler d’art ? Y a-t-il une manière adéquate, compétente, informée qui vaudrait mieux que les autres ? Et n’y a-t-il, entre le « j’aime – j’aime pas » et les commentaires érudits, quelque chose qui serait à la portée de tous sous la seule condition de voir ? Face à l’expertise, on peut toujours calquer son jugement sur la longueur des files d’attente à la porte des musées, ou se réfugier derrière les écouteurs des audio-guides qui donnent l’impression d’avoir vu alors qu’on a entendu. Certains discours aveuglent, d’autres heureusement aident à voir. Ainsi Anachroniques de Daniel Arasse et La Décolonisation du tableau de Patrick Vauday. Daniel Arasse est mort en décembre 2003. C’est un subtil spécialiste de la peinture de la Renaissance, érudit, bien sûr, incontestable par son savoir, qui a écrit l’un des plus beaux livres qui soient sur Léonard de Vinci. Mais c’est surtout un homme qui savait regarder. Et il a mis ce regard au service de la compréhension de l’art contemporain avec des textes assez courts, qu’il rassemblait au moment de son décès et qui paraissent maintenant sous le titre qu’il leur destinait : Anachroniques. Des chroniques, c’est-à-dire des textes très écrits, qui relatent une expérience personnelle de l’œuvre. Un anachronisme, parce que cette expérience ne se réfère pas au contexte du temps dans lequel cette œuvre a été produite, mais seulement au regard d’un individu exercé à la fréquentation de l’art. A propos des photographies de cadavres d’Andres Serrano intitulées La Morgue, Daniel Arasse dit la perplexité qui est le moment initial de la vision. « J’essayais de comprendre : que me propose-t-il ? Qu’est-ce qu’il me veut ? Que cherche-t-il ? » Il se fraie une voie dans des images a priori terrifiantes, et qui sont pourtant sereines. Devant les tableaux d’Anselm Kiefer, il s’interroge : « D’où voir ? Comment regarder ? » Ces questions sont simples ; elles ouvrent l’esprit ; elles apprennent à voir comme si c’était la première fois, sans méfiance et sans préjugé. De Rothko, il écrit : ses tableaux « sont des temples, en attente de notre regard ». En attente, comme toute grande peinture prête à être renouvelée par le regard. Comme les œuvres qu’analyse le philosophe Patrick Vauday dans La Décolonisation du tableau – Les Femmes d’Alger de Delacroix, leur interprétation par Picasso et par une artiste algérienne, les œuvres de Paul Gauguin –, dont il écrit qu’elles prouvent que la peinture peut prendre ses distances « avec l’espace politique et culturel dans lequel elle s’inscrivait ». Pour dire ensuite que Gauguin ne s’est pas jeté dans une quête de l’innocence sauvage en s’en allant vers les îles. « A l’envers des musées officiels, dit-il, qui prennent soin d’historiser, de classer et de hiérarchiser, de distinguer entre l’art primitif et l’art civilisé, d’opposer l’art au non-art des peuples inférieurs, et c’est bien pour cela qu’ils ont besoin d’être colonisés, Gauguin invente un musée décolonisé […]. Sa dignité aura été d’emprunter à ceux-là mêmes auxquels le colonisateur prétendait tout apporter, et bien plus que de simples motifs exotiques destinés à ne rien changer d’essentiel ; et de reconnaître sa dette en la faisant prospérer dans sa peinture comme dans ses écrits. » Daniel Arasse comme Patrick Vauday nous disent qu’il faut accepter l’étonnement – défi que les œuvres lancent à nos préjugés – et qu’avant de se précipiter sur leur mode d’emploi, il faut les voir comme si personne ne les avait jamais vues.
Laurent Wolf
Charles Nicholl, Léonard de Vinci, Traduction de l’anglais par Christine Piot. Actes Sud, 2006, 704 pages, 34,50 €
Charles Nicholl a travaillé à la manière de celui qu’il présente : avec une minutie « léonardesque ». Attention : l’ouvrage n’est pas un énième hommage à « l’homme de génie ». S’il nous plonge dans les milieux humanistes, à Florence, à Milan, à la cour de François Ier en France, et nous transfère dans les lieux magiques de Toscane, de Lombardie ou de la vallée de la Loire, c’est pour nous faire découvrir un autre homme. Certes, curieux, inventif, et investigateur, et soigneux, et méticuleux… Et surtout, et avant tout, un homme à l’esprit toujours en éveil, éternellement insatisfait, fasciné par l’énigme du monde autour et à l’intérieur de lui-même. La biographie quasi exhaustive est moderne, loin de tout romantisme. Résolument pragmatique, le scepticisme y prévaut, agrémenté d’un brin d’humour circonstancié à l’égard des rocambolesques circonvolutions actuelles qui circulent autour de Mona Lisa ou de l’homosexualité de Léonard – pour ne prendre que ces deux exemples. Sous-tendu par la fameuse thèse freudienne – l’empreinte que l’enfance laisse sur la vie de chacun (longuement décrite ici, enfant illégitime, en Toscane) –, alimenté par l’éventail prodigue et prodigieux des manuscrits et carnets de Léonard (C. Nicholl fait le tour des bibliothèques qui les archivent), éclairé aussi par la part de lui-même que révèlent ses peintures et dessins, l’ouvrage est servi par une écriture vive qui tient en haleine et souligne une question récurrente, inattendue : l’inachevé. Au risque de l’anecdote, C. Nicholl la pose d’entrée de jeu : tandis qu’il écrit une note sur la géométrie, Léonard s’arrête brusquement, car « la soupe se refroidit » ! Ces brusques arrêts ponctuent la biographie : notes, projets savants, architectures, tableaux, aussi étonnant que cela paraisse, beaucoup d’œuvres nous sont parvenues inachevées. Comme en état d’urgence, Léonard passait d’une tâche à une autre, conscient, semble-t-il – et c’est ce qui nous le rend si proche –, qu’une vie ne suffit pas à étancher notre soif de connaître, d’observer, de savoir, d’aimer la vie et de la comprendre.
Chantal Leroy
Frédéric Denhez, Les Voyages du Sel, Kubik Ed., 2006, 192 pages (grand format, 24,5 x 33), 42 €
Ce magnifique livre invite à un voyage au pays du sel : en 150 photos, nous sillonnons tous les continents, des lacs salés des hauts plateaux de Bolivie au lac rose du Sénégal, en passant par les salines du Sichuan ou de Sicile, des mines du Mali aux salins de Camargue ou de Thaïlande. Nous découvrons les manières de l’exploiter, des méthodes traditionnelles au plus industrielles. L’histoire rappelle aussi combien la place du sel fut occasion de développements et d’échanges, comme le fut la route de la soie. Objet d’un commerce lucratif, il donna naissance à l’impôt et à la contrebande dès le Moyen-Age, où sa valeur était parfois plus grande que l’or. Le sel était aussi le moyen indispensable pour conserver le poisson pêché par les Terre-Neuviens. Les voyages du sel sont l’occasion de parcourir avec saveur histoire et géographie, économie et ethnologie, pour se laisser émerveiller. Après L’Art de la terre d’Olivier Lasserre, publié l’année dernière, les éditions Kubik nous offrent à nouveau un ouvrage à faire partager.
Franck Delorme
Philippe Taquet, Georges Cuvier, Naissance d’un génie. Odile Jacob, 2006, 540 pages, 29,90 €
« Comment le fils d’un obscur militaire de carrière, aux revenus plus que modestes […], fut-il conduit à mener une carrière scientifique hors du commun […] et à remplir de multiples fonctions à la tête des grandes instances de l’État français ? » Dans le premier des trois tomes de cette passionnante biographie scientifique de Georges Cuvier (1769-1832), Philippe Taquet met en lumière les premières étapes de la carrière scientifique et administrative du naturaliste, devenu l’une des figures emblématiques de l’anatomie comparée. Dans cet ouvrage foisonnant d’extraits de correspondance ou de travaux, Philippe Taquet analyse le parcours de Cuvier, depuis son enfance à Montbéliard jusqu’à l’obtention d’un premier poste au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris. A travers ces correspondances et des recherches approfondies sur les contextes scientifiques et politiques traversés par le jeune naturaliste, P. Taquet produit un tableau complet et critique des éléments décisifs autant que de ceux, en apparence futiles, qui ont façonné sa personnalité ainsi que sa créativité scientifique. Après de brillantes études à Stuttgart, Cuvier obtint une place de précepteur en Normandie, afin de subvenir aux besoins de sa famille. S’y sentant isolé, il établit une correspondance prolifique et nostalgique avec ses anciens camarades, mêlant des comptes rendus d’exploration de la nature l’environnant à des discussions variées, souvent politiques. Après avoir occupé diverses charges administratives pendant la Révolution française sous le régime de la Terreur, il eut enfin l’occasion de débuter une carrière à Paris, passant, selon l’expression de Ph. Taquet, « en neuf mois […] de l’ombre à la lumière ».
Etienne Aucouturier
Claude Combes, Darwin, dessine-moi les hommes, Le Pommier, 2006, 528 pages, 25 €
La théorie de l’évolution est souvent méconnue du grand public dans ses développements actuels. Les bouleversements qu’elle occasionne dans la représentation du vivant sont source de craintes et parfois même de rejets. Elle fascine et déconcerte. Cet ouvrage a le mérite de fournir un panorama très complet de l’état actuel des connaissances. Une première partie présente les composantes du vivant, du niveau atomique jusqu’à l’espèce, et fournit une explication des principaux mécanismes. Une deuxième partie retrace les étapes du processus évolutif. Une troisième aborde les grandes questions soulevées par cette représentation du vivant. Les derniers chapitres traitent, en particulier, de la position singulière de l’homme. Le propos est précis, mais ne cache pas les tâtonnements de la recherche, ni ce qui reste encore énigmatique. Les positions antagonistes sont aussi exposées. La forme dialogale, entre un biologiste et une jeune fille, rend le propos très abordable au non-spécialiste. De nombreux renvois bibliographiques permettent de compléter l’information aux meilleures sources. Un ouvrage à recommander à tout public.
François Euvé
Jean Andreau & Raymond Descat, Esclave en Grèce et à Rome, Hachette/Littératures, 2006, 308 pages, 22 €
Dans l’Antiquité grecque et romaine, les esclaves sont fort nombreux, constituant dans certaines cités de la Grèce la moitié de la population totale ! Ils jouent un rôle difficile à cerner. Car, expliquent Jean Andreau et Raymond Descat, l’esclave est invisible et réduit à ce qu’on a pu nommer la mort sociale. Sur ce point comme sur beaucoup d’autres abordés dans l’ouvrage, la continuité apparaît quasi totale entre la Grèce et Rome. Et le double regard porté sur l’esclavage par les historiens des deux civilisations est d’autant plus précieux, et leur livre riche en découvertes. Prenant appui sur des textes littéraires fort divers, leur enquête porte sur l’origine ethnique des esclaves (pas seulement ramenés des guerres de conquête) aussi bien que sur leur place. Cette dernière apparaît souvent « en creux » dans la vie de la cité, et même dans la sphère privée qui pourtant fonde leur existence comme objets du patrimoine. Si les esclaves participent de manière notable aux activités économiques, guerrières parfois, leur absence de statut, surtout, est mise en lumière. Aux esclaves ne sont dévolus que des interdits (vestimentaires, juridiques, etc.). Mais toute généralisation est difficile, constatent par ailleurs les auteurs dans les conclusions des différents volets de leur enquête, tant sont fortes les inégalités qui existent en fonction des époques et des familles. Parmi les points communs à tous les esclaves, il est un rêve : sortir de sa condition. Bien peu le réaliseront, même si Rome se distingue de la Grèce avec ses nombreux affranchis de l’époque impériale, désormais dotés de droits civiques. Une évolution se manifeste. Les philosophes – Aristote, Platon, les Stoïciens – évoquaient la condition des esclaves, mais loin de toute perspective de dénonciation et davantage pour s’interroger sur ses justifications naturelles. Dans la Rome impériale, un tournant important se dessine, dans lequel l’Eglise est amenée à se situer. L’avènement du christianisme a-t-il entraîné une condamnation du statut des esclaves, ces objets dotés d’une âme ? La question est fort controversée. Car la réponse, selon Jean Andreau et Raymond Descat, ne fut ni rapide ni claire, jusqu’à saint Augustin et ses virulentes dénonciations des trafiquants d’esclaves. C’est dire si la condition des esclaves a peu posé problème et s’est entourée d’un opaque silence, que l’essai des deux auteurs pemet de comprendre et de percer.
Marie Goudot
Serge Berstein, Léon Blum, Fayard, 2006, 838 pages, 30 €
La carrière politique de Léon Blum a commencé tardivement : il était âgé de 42 ans en 1914 ; elle aura cependant une grande intensité, jusqu’à sa mort en 1950, malgré cinq années (de 1940 à 1945) de captivité et de déportation. Serge Berstein fournit une riche analyse des positions théoriques et tactiques du dirigeant socialiste – positions que celui-ci a toujours argumentées de façon précise. La documentation est importante : écrits (réédités en 9 volumes) et correspondance sont désormais largement accessibles. S. Bernstein, qui a une longue expérience de recherches historiques sur cette période, l’investit dans les détails, ce qui alourdit parfois la rédaction de l’ouvrage. La logique des prises de position de Léon Blum est scrutée, en vue de la confirmer ou parfois de la contester. L’historien, à juste titre, ne joue pas un détachement prétendument neutre. Il admire son héros, mais n’hésite pas à faire des réserves, qui concernent surtout la qualité du mouvement socialiste français et le retard entretenu par rapport aux vues de Léon Blum, jusqu’à Guy Mollet. L’ouvrage contribue ainsi à éclairer des années plus récentes de la vie politique française.
Pierre Vallin
Bénédicte Vergez-Chaignon, Vichy en prison, Les épurés en prison après la Libération. Gallimard, 2006, 424 pages, 24,90 €
C’est un regard d’historienne que porte l’auteur sur les années d’épuration, centré sur la prison de Fresnes, qui verra passer 18 000 inculpés de collaboration en trois ans. Bénédicte Vergez-Chaignon se tient à l’écart des polémiques pour approcher au plus près la vie des hommes politiques, chefs militaires, intellectuels, mais surtout des gens ordinaires, soudain confrontés à la police et à la prison après avoir échappé de peu à un traitement plus expéditif, pour passer devant les Cours de justice. Soucieuse de faire la part du « légendaire noir » de l’épuration, les témoignages sur les mauvais traitements sont recoupés comme sont décrits, à travers une grande diversité de documents, les conditions de détention et l’état d’esprit des détenus. Les stratégies de défense restent classiques, et certains inculpés soutiennent, sans convaincre leurs juges, que s’ils ont servi Vichy, c’est par sacrifice, pour mieux tromper les Allemands sur leurs actions de résistance. Les certificats de résistance ont pour concurrents les certificats médicaux, ces derniers étant plus souvent authentiques que les premiers. Cependant, là encore, l’historienne, par un regard objectif sur cette période de forte turbulence, fait la part des choses à partir d’un travail rigoureux sur les sources, sans se départir d’un style alerte. Cet itinéraire s’achève, après le procès, par la description du sort réservé aux condamnés, dont le très dur régime de droit commun des maisons centrales sous la IVe République, auquel une poignée de privilégiés échappent, jusqu’à l’amnistie de 1953.
Pierre Kramer
Paul Lendvai, Les Hongrois : mille ans d’histoire, Traduction de l’allemand et du hongrois par Georges Kassai et Gilles Bellamy. Ed. Noir et Blanc, 2006, 676 pages, 28 €
Rien d’un manuel, plutôt une galerie de fresques, des flashes donnant une idée très complète de l’extraordinaire destin des Hongrois, ce peuple original au cœur de l’Europe centrale/orientale. Ils furent d’abord appelés « le fléau de Dieu ». « Artistes et autres génies », dit le titre du dernier chapitre. Pas d’Autriche-Hongrie sans eux. Et tant d’autres choses encore, en dépit de leurs malheurs et de leurs erreurs. Petite Hongrie aujourd’hui, avec de nombreux Hongrois hors des frontières. « On ignore généralement, dit l’auteur, que sans les pionniers hongrois il n’y aurait ni bombe atomique, ni ordinateurs, ni Hollywood, et que le génie hongrois, sans considération d’appartenance ethnique ou religieuse, a marqué de son empreinte, souvent de façon décisive, et ce dans le monde entier, les sciences, les arts, l’économie et l’industrie. Cette contradiction entre de brillantes performances individuelles et des fiascos collectifs à répétition est une des caractéristiques les plus frappantes de l’histoire turbulente de ce peuple d’ex-nomades. » Voilà qui est très bien dit, et exprime le sens de l’ouvrage de Paul Lendvai.
Jean-Yves Calvez
Henri Minczeles, Une histoire des Juifs de Pologne, Religion, culture, politique. La Découverte, 2006, 370 pages, 24 €
Cette synthèse, rédigée dans un style d’une grande clarté, fait découvrir depuis ses origines le judaïsme polonais, dont il faut rappeler l’importance : il forma à certains moments la plus grande communauté juive mondiale. Henri Minczeles décrit son organisation interne, sa culture, les grands courants religieux et politiques (ces derniers apparaissent tardivement, lorsque les valeurs religieuses ne suffisent plus à structurer la communauté). Les rapports avec la société polonaise ou les autres nations de la Pologne-Lituanie sont analysés sans angélisme. Ils se caractérisent par des cycles relativement pacifiques, interrompus par des éruptions antisémites (pogromes cosaques, de la période russe, de l’entre-deux-guerres). L’auteur polémique à ce sujet avec l’historiographie polonaise, qui a tendance à oublier ces pogromes, au moins ceux de 1918-1919, tout en rappelant qu’il y a des exceptions. Il est, en revanche, moins convaincant dans sa description de l’Église catholique, jugée uniquement à travers le prisme de son attitude envers les Juifs, qui ne fut certes pas exempte de reproches. Cela n’en fait pas pour autant un adversaire du pouvoir royal au Moyen-Âge… De même sa prise de position sur le conflit de mémoire autour de Auschwitz-Birkenau (« c’est une nécropole juive ») ne peut-elle mettre fin au débat : il serait temps de reconnaître que différentes mémoires peuvent coexister, sans exclusivisme… Signalons, pour conclure, la qualité pédagogique remarquable de cette synthèse, dont les efforts pour rendre le sujet accessible au plus grand nombre (glossaire, chronologie, index) devraient être plus souvent imités dans ce type d’ouvrages.
Damien Thiriet
Mohammed Arkoun (dir.), Histoire de l’islam et des musulmans en France du Moyen-Age à nos jours, Albin Michel, 2006, 1 216 pages, 49 €
Plus de 70 historiens et écrivains ont apporté leur contribution à cet énorme ouvrage préfacé par Jacques Le Goff. Puisqu’il s’agit d’une « histoire », la démarche suit un ordre chronologique. Il n’a pas été facile de faire coïncider dans la même période la rencontre de deux mondes. Finalement, les auteurs se sont décidés à adopter la division la plus familière aux lecteurs français : périodes médiévale, moderne, contemporaine, suivies du « temps présent ». Chaque partie aborde trois sujets distincts : la présence musulmane en France ; les relations de la France avec le monde musulman ; la perception en France de l’islam et des musulmans. Le traitement de ces sujets se fait de façon différenciée, soit par des articles de fond, soit par des nota bene, des encadrés thématiques ou biographiques, soit par des « contrepoints » à partir de documents d’époque ou d’articles d’écrivains ou d’intellectuels. Le but visé par cet ouvrage est, selon les auteurs, d’« aller à l’encontre d’un certain nombre de préjugés et de rendre compte à la fois des ruptures, des ignorances et des liens développés sur longue durée ». L’ouvrage ne se prétend pas exhaustif, mais il fait prendre conscience au lecteur que les aléas de l’histoire, « faite de blessures et de lumières », marquent l’identité française en profondeur : à travers les confrontations guerrières et les emprunts culturels réciproques, le Français est habité d’un héritage complexe, dont l’islam fait partie d’une façon ou d’une autre. Si le poids du livre et son prix ne découragent pas le lecteur, celui-ci découvrira – ou retrouvera – avec plaisir les multiples facettes de sa propre identité, quelle que soit son affiliation religieuse ou idéologique. Qui que nous soyons, la rencontre de l’autre nous façonne et nous fait ce que nous sommes. Ce livre l’illustre avec bonheur.
Jean-Marie Gaudeul
Stéphane Chauvier, Justice et droits à l’échelle globale, Six études de philosophie cosmopolitique. Vrin/EHESS, 2006, 186 pages, 18 €
On sait combien les questions portant sur les problèmes globaux qu’affronte de nos jours l’humanité sont vitales et difficiles à cerner. Il est rare qu’un philosophe moraliste s’aventure à en traiter autrement que de manière descriptive ou très générale. Il faut donc saluer comme elles le méritent ces six études qui abordent, non sans audace et avec réelle compétence, les problèmes d’une organisation mondiale entre Etats qui s’écarte du mythe d’un Etat global, ceux de la guerre légitime entre nations, ceux des tribunaux internationaux qui se mettent péniblement en place, ceux d’une juste répartition des ressources ou de la justice entre pays riches et pays pauvres, ceux encore de la fuite des cerveaux dans le cadre de la mondialisation, ou enfin le thème d’une commune possession de la terre. Quiconque s’intéresse à ces problèmes (mais qui n’est pas concerné par eux ?) trouvera ici des réflexions originales, bien argumentées, plus sensibles sans doute aux problèmes juridiques qu’aux problèmes proprement politiques. On ne partagera pas toujours les positions souvent trop déductives de l’auteur, notamment sur le privilège accordé à des tribunaux nationaux à compétence universelle, ou sur le traitement de la justice au niveau global à partir du thème de la justice attributive ; mais nombre de réflexions, même discutables, apportent une contribution essentielle à des débats où est en jeu l’avenir de notre commune humanité et de la Terre elle-même.
Paul Valadier
Jean-Louis Vieillard-Baron, Hegel penseur du politique, Ed. du Félin, 2006, 262 pages, 22 €
Idéalisme allemand – singulièrement Hegel : Jean-Louis Vieillard-Baron a souvent analysé, dans leur relation mutuelle, les thèmes de la philosophie politique et de la dimension théologique de cette pensée. Deux préoccupations largement servies dans le nouvel ouvrage qu’il vient de publier. En ouverture, rappel de la différence entre les concepts de « domination » et de « pouvoir politique », ce dernier se situant du côté d’une gestion raisonnable de la vie des hommes dans les sphères de la famille, de la vie économique et culturelle, nationale et internationale. – Trois parties dans cette étude : « Pour entrer dans la pensée politique de Hegel » montre d’abord comment les Principes de la philosophie du droit entendent prendre position sur la vie politique de ce temps : Révolution française, « cet événement historique qui a changé la face du monde » ; Napoléon (« car pour Hegel l’histoire n’est rien sans les hommes qui la font ») ; et la Restauration, avec Metternich, de l’absolutisme monarchique. Tous événements que Hegel entend traiter philosophiquement, comme expression de l’« Esprit objectif », tel qu’il trouve signification dans l’ensemble du système. Le « Droit », selon Hegel, énonce les règles d’un « Vivre ensemble » que l’auteur, usant d’une formule blondélienne, définit comme « réconciliation de la volonté voulante et de la volonté voulue ». Avec « Invention de la Philosophie du droit par Schelling » et le premier écrit de Hegel sur le « Droit naturel », est montré comment ce procès s’accomplit dans « la catégorie réflexive de l’effectivité », laquelle ne qualifie pas le donné empirique, mais « ce que la pensée crée à partir d’elle-même, non pas grâce à la construction du philosophe, mais par son mouvement immanent ». Ainsi la rationalité du politique n’est-elle pas une sacralisation des événements historiques – selon un reproche souvent fait à Hegel –, mais le fruit d’un engagement qui montre comment le spéculatif peut travailler au cœur de l’événementiel. Une troisième partie aborde des « problèmes actuels » touchant à l’articulation de l’éthique et de la politique : conflits, guerre et paix, rapports entre Etat et religion. Est souligné ce que l’auteur appelle « l’élément tragique du droit », expression de « la tragédie éternelle de l’absolu, ou de Dieu », telle qu’exprimée dans « l’histoire du Christ ». Donnant sens dernier à la construction du politique, « on peut [donc] dire que l’Absolu se sauve lui-même comme Esprit absolu dans l’art, dans la religion et dans la philosophie ».
Pierre-Jean Labarrière
Pierre-François Moreau (dir.), Les Passions à l’âge classique, PUF, coll. Léviathan, 2006, 308 pages, 30 €
La thématique des passions constitue à l’évidence un lieu privilégié pour l’observation et la compréhension du comportement humain – lieu d’autant plus remarquable que s’y croisent des disciplines et des approches qui expriment une grande diversité de registres (philosophiques, littéraires, religieux). De ce point de vue, le présent volume est exemplaire et du plus haut intérêt. A travers l’âge classique, de Machiavel et Vivès aux Lumières, en passant par les grands systèmes du xviie siècle, faisant droit aux diverses formes de l’expression des passions, il montre une dynamique de l’humanité particulièrement riche et complexe. Les passions ne relèvent pas seulement des perturbations de l’âme ou du domaine de l’individualité, elles sont aussi – et peut-être avant tout – le langage où se déchiffrent la politique et de nouvelles compositions sociales ; elles mettent en œuvre le corps et l’imagination, les foules et leurs systèmes d’action ; elles obligent à s’interroger sur tout rapport à la raison. L’humanité s’y rencontre dans ses voies ordinaires, heureuses ou tragiques, comme dans celles du héros. De tous ces enchevêtrements l’ouvrage rend bien compte. On doit reconnaître que, par son orientation et la richesse de ses contributions, il ouvre des perspectives de recherche particulièrement stimulantes.
Henri Laux
Catherine Colliot-Thélène, La Sociologie de Max Weber, La Découverte, coll. Repères, 2006, 122 pages, 8,50 €
Ce petit livre est troublant. Certes, son propos – celui de tisser les fils conducteurs qui aident à se repérer dans une œuvre réputée difficile – est bien légitime. De plus, ce à quoi l’auteur attache du prix, la compétence comparatiste de Max Weber, est l’une des dimensions fascinantes d’une œuvre qui a brassé des informations venues de tous les continents, de tous les horizons culturels, de temps historiquement divers. Pourtant, un certain sentiment de malaise se fait jour à ne retenir que cette qualité transversale, la seule qui, pour Catherine Colliot-Thélène, serait vraiment utile à la sociologie contemporaine. Tout se passe, en effet, comme si, hormis la prodigieuse culture qu’ils révèlent, les travaux de Max Weber n’étaient ni vraiment sociologiques, ni vraiment psychologiques, ni même historiques. En tout cas, les principaux concepts que Weber a construits (le fameux idéal-type) sont ici présentés en des termes qui veulent en surligner toutes les maladresses supposées et en confirmer l’impossible usage pour comprendre le social. Mais la lecture transversale d’une œuvre peut-elle éviter d’être une lecture partielle ? Par exemple, est oublié ce fait que, lorsque Weber définit l’action sociale et ses divers niveaux de rationalité, il a préalablement précisé qu’une action n’est sociale que dans la relation d’un acteur à un autre acteur, et ce dans une situation donnée – précision pourtant indispensable à l’opérationalité du concept. De même, il est difficile de comprendre l’enjeu du livre le plus célèbre de Max Weber, L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme, si l’on ne souligne pas d’emblée que, pour le sociologue, ce qui définit le capitalisme moderne se rapporte à l’organisation rationnelle du travail ; si l’on omet de dire aussi que les théologiens de la Réforme proposaient un regard particulier sur l’altérité. Sans ces précisions, la dimension éthique de l’action sociale devient bien floue ; les débats auxquels elle peut prêter, y compris dans notre monde contemporain, sont évités. Certes, les démonstrations de Weber sont souvent très longues. Mais, si l’on accepte vraiment d’entrer dans les détails, leur rigueur s’impose. Ce fait n’échappe sûrement pas à la spécialiste qu’est Catherine Colliot-Thélène. Le parti qu’elle a pris mérite donc une vraie discussion.
Pascale Gruson
Pierre Salama, Le Défi des inégalités, Amérique latine/Asie : une comparaison économique. La Découverte, 2006, 168 pages, 17 €
Les inégalités des revenus sont-elles favorables à la croissance économique ? On l’a cru dans les années 1960-1970 en considérant les prouesses du Brésil. La réponse est inverse lorsque l’on examine la croissance de ce même pays depuis 1980. La comparaison entre l’Amérique latine et l’Asie apporte sur cette question des réponses apparemment contradictoires. La croissance fulgurante de la Chine s’accompagne d’un écart grandissant entre les revenus, tandis que d’autres pays bénéficient d’une croissance comparable sans voir davantage d’écarts entre leurs revenus. L’une des raisons tient à l’inadéquation des systèmes statistiques dont les catégories sont souvent trop grossières. Une autre raison tient à la taille économique des pays : les plus gros pouvant offrir une tranche de population aux revenus moyens apte à absorber une production de masse, alors même que l’écart entre les revenus s’accroît. Dans la bonne tradition des économistes de la régulation, Pierre Salama est attentif aux conditions institutionnelles de la croissance économique. Sur ce point, un fait curieux est mis au jour : les carences institutionnelles – notamment une certaine insécurité juridique touchant la propriété privée – ne sont pas forcément rédhibitoires pour la croissance. Car (l’auteur ne le dit pas) les institutions ne sont rien sans les forces sociales capables de subvertir les « élites », qui sont le plus souvent facteur de conservatisme. La Chine est ici exemplaire… pour combien de temps ? Dans ces domaines, l’approche empirique de l’auteur est un atout ; elle souligne que les « lois » économiques sont à la fois fugaces et relatives au contexte historique.
Etienne Perrot
Thierry Montbrial & IFRI, Rapport RAMSES 2007 :, L’Europe et le monde, Dunod, 2006, 342 pages, 25 €
Le Rapport annuel RAMSES 2007 apporte toujours son lot d’analyses pertinentes et solides. La première partie thématique est centrée, cette année, sur l’Europe, ses mutations, sa sécurité, sa gouvernance et ses relations extérieures. Ses auteurs sont les plus compétents qui soient. Ils renouvellent nos analyses et nos perspectives. Les articles sur les relations extérieures de l’Europe permettent aussi de comprendre les changements récents aux Etats-Unis, en Russie, au Proche-Orient ou en Afrique. La lecture de ces textes est une bonne mise à jour de notre regard sur le monde. Selon l’habitude de ce rapport, une seconde partie présente une quarantaine de courts textes sur des pays (de l’Afghanistan au Venezuela, en passant par la Bolivie, le Brésil, le Tchad, ou le Japon) ou des problématiques particulières (l’espace, les Frères musulmans, les pandémies, le pétrole). Quelques cartes très parlantes viennent fixer notre attention sur les conflits dans le monde, sur la dynamique de la richesse ou de la population mondiale. Quelques tableaux de chiffres donnent toutes les précisions que l’on voudra sur la démographie, l’économie ou la sécurité. Voilà un ouvrage de référence fort utile à qui veut comprendre les changements dans notre monde d’aujourd’hui.
Pierre de Charentenay
Daniel Cohen, Trois leçons sur la société post-industrielle, Seuil, coll. Républiques des idées, 2006, 92 pages, 10,50 €
Comment sommes-nous passés de la société fordiste, construite sur un secteur industriel dominant adossé à un mode de protection sociale « assurantiel », à la société « post-industrielle », dénuée de racines productives stables et de protection sociale équitable ? Dans ce court recueil issu d’une série de trois conférences données au Collège de France, Daniel Cohen répond à cette question à l’aide de termes simples, illustrés d’exemples concrets et compréhensibles par tous. S’emparant du titre de l’ouvrage de Raymond Aron, Dix-huit leçons sur la société industrielle, notre économiste brosse à larges traits le portrait de la nouvelle « société post-industrielle », née de la double révolution de la sphère financière et de l’Internet. Au cœur de cette société, la firme post-industrielle se recentrerait sur des activités à très forte valeur ajoutée. Désormais, cette nouvelle entreprise ferait fi de toute fonction d’intégration sociale des salariés les moins qualifiés. Cette rupture des modes de rémunération du capital et de gestion du travail nous conduirait à une dangereuse dissociation des sphères économique et sociale. En somme, comme l’illustre la « question » des banlieues, nous répéterions la « Grande transformation » décrite par Karl Polanyi, porteuse de risques majeurs. Face à cette aporie économique et sociale, la réponse du politique est capitale, affirme le professeur de sciences économiques. Et Daniel Cohen de lancer un appel solennel à la refondation d’institutions laïques pour « échapper à l’alternative d’un monde réel trop pauvre et virtuel trop riche ». Car, prédit l’auteur, le spectre du religieux planerait dangereusement sur notre monde, comme les classes laborieuses semblaient menacer le paisible univers bourgeois du xixe siècle.
Marie Lecerf
Yannick L’Horty, Les Nouvelles politiques de l’emploi, La Découverte, coll. Repères, 2006, 122 pages, 10,50 €
Ce petit livre témoigne de l’intelligence économique qui, enfin, commence à se répandre en France. On est loin des simplismes de naguère qui s’égaraient dans des explications dignes du scientisme le plus primaire : une seule cause – le coût salarial, la demande globale, la facilité de licenciement, la technologie, ou encore le poids de la Fonction publique – était supposée engendrer un seul effet, l’emploi, le chômage, ou encore la croissance. L’approche s’intéresse aujourd’hui aux multiples causes entrelacées et conduit à des politiques à la fois plus modestes et plus empiriques. Il est intéressant de remarquer que les politiques issues de cette prise de conscience sont moins idéologiques et moins enfermées dans un outil unique (la baisse des cotisations sociales, la diminution du temps de travail ou la flexibilité du travail), bien qu’aucune de ces manettes politiques ne soit a priori à écarter.
Etienne Perrot
Laurence Théry (dir.), Le Travail intenable, Résister collectivement à l’intensification du travail. La Découverte, coll. Entreprise et société, 2006, 246 pages, 19 €
Qu’elle soit due à de nouvelles méthodes managériales, à des contraintes économiques accrues ou à des exigences de qualité plus strictes, l’intensification du travail se traduit souvent par une altération de la santé des salariés. Par une approche très concrète, cet ouvrage présente ses différentes formes en confrontant le lecteur à des situations professionnelles variées : Loïc sur sa chaîne de montage automobile, Hélène, télé-opératrice pour un établissement bancaire, Annie, aide-soignante dans une maison de retraite, deviennent autant de visages de cette intensification du travail. L’enquête de terrain, menée au départ par une vingtaine d’équipes syndicales, est ici relayée par une variété d’experts qui éclairent cette problématique chacun de son point de vue : l’analyse médicale des troubles musculo-squelettiques, l’approche de l’ergonome, mettent en évidence les difficultés d’adaptation aux nouvelles configurations du poste de travail, ou bien l’étude critique des théories managériales à l’origine des changements organisationnels. Cette approche transversale révèle ce qui, dans le travail, est véritablement structurant pour l’équilibre de la personne, comme ce qui menace potentiellement sa santé. Le but affiché de l’ouvrage est de comprendre pour agir, en s’écartant de tout a priori politique et en cherchant des solutions pragmatiques, quitte à bousculer les méthodes traditionnelles d’analyse en proposant de nouvelles pistes à l’action syndicale. Cette question très actuelle, trop souvent abordée à travers la seule polémique, est traitée en profondeur et de façon constructive.
Cécile Ezvan
Danièle Granet & Catherine Lamour, Mediabusiness, Fayard, 2006, 416 pages, 22 €
En quinze ans, le monde des médias a profondément changé. Les entreprises, qui restaient d’une taille relativement modeste et dont l’objectif principal était de collecter et de diffuser l’information par l’écrit ou par les ondes, se sont intégrées dans des ensembles beaucoup plus vastes, animés par le seul souci du profit. Les PME d’autrefois sont devenues une véritable industrie, employant des centaines de milliers de salariés et brassant des dizaines de milliards d’euros. Au surplus, grâce à la numérisation, à la généralisation du haut débit et à l’ubiquité d’Internet, les frontières entre médias se sont effondrées. Les géants des Télécom rachètent des droits sportifs ou cinématographiques ; les grands fournisseurs de services sur Internet proposent de l’information et du divertissement. En Europe, comme aux Etats-Unis, les activités liées à la communication sont devenues un élément essentiel du développement économique. C’est le grand mérite de Mediabusiness que de retracer de manière claire et complète cette évolution, si rapide qu’on en perd aisément le fil. Les auteurs ne se laissent pas pour autant éblouir par les nouveaux titans des médias. Ils soulignent les dangers de ces bouleversements mal maîtrisés qui débouchent trop souvent sur une chute impressionnante de la qualité de l’information. Dans les médias comme dans n’importe quelle autre branche d’activité, les batailles portent désormais sur la conquête de parts de marché ou la maîtrise très lucrative de nouvelles technologies. La défense de l’éthique et du pluralisme devient secondaire. Le lecteur de Mediabusiness ne pourra pas se plaindre d’avoir été tenu dans l’ignorance de ces menaces sur le fonctionnement de l’information dans nos sociétés démocratiques.
Antoine de Tarlé
Denis Vasse, Né de l’homme et de la femme, l’enfant, Chronique d’une structure Dolto. Seuil, 2006, 390 pages, 24 €
Ce titre, d’emblée, nous plonge au cœur du sujet : l’enfant, sa relation à son père et à sa mère et, forcément, celle des parents entre eux. Denis Vasse y rend compte des vingt ans d’existence du Jardin Couvert de Lyon. Cette structure, d’inspiration psychanalytique, comparable à la Maison Verte créée à Paris par Françoise Dolto, est ouverte aux enfants de la naissance à quatre ans. En quoi consiste cet accueil ? En quoi cette structure se différencie-t-elle d’une garderie ? Ici, point de conseils pédagogiques ou autres, point de remarques ni de critiques, encore moins de jugements, les « jardiniers », parmi lesquels un psychanalyste, se contentent d’être là, avec cette qualité particulière de présence – corps et esprit – faite d’ouverture à l’autre et de disponibilité qui permettra au père ou à la mère, plus souvent l’accompagnatrice de l’enfant, de laisser naître leurs paroles. Ainsi, ce lieu devient le révélateur des ratés de la relation parents-enfant et, souvent, de l’imbroglio familial. Les parents retrouvent leurs souffrances enfantines, découvrent la répétition de comportements qui leur furent à eux-mêmes si douloureux, laissent éclater la violence de ce qu’ils éprouvent. Fragments d’histoires, ébauches de personnages, portraits d’enfants, découvertes fulgurantes, analyse des situations, des résistances et des émotions dont la joie n’est pas exclue, le livre de bord de Denis Vasse occupe le centre de l’ouvrage. Les nombreux témoignages des accueillants qui l’entourent complètent la description de ce lieu, apportent des précisions sur la formation des accueillants, leur vécu de « jardiniers » et leur travail d’équipe. Jardin Couvert ? Jardin ouvert à la reconnaissance possible de l’enfant comme sujet, jardin du passage où la relation d’emprise laisse place à la relation d’amour. Comme le disait, naïve et admirative, une mère en quittant le jardin où elle se rendait pour la première fois : « Vraiment, ici, on apprend beaucoup de choses. »
Cécile Sales
Olivier Bonnewijn, Ethique sexuelle et familiale, Ed. de l’Emmanuel, 2006, 330 pages, 15,80 €
Ce manuel de morale familiale et sexuelle aborde dans sa largeur et sa profondeur le champ de ces questions dans son actualité : du mariage et du célibat, de la chasteté et de la liberté sexuelle, en passant par la régulation des naissances, les désordres sexuels, l’avortement, l’homosexualité, ainsi que la médicalisation de la régulation des naissances et de la procréation. Sur un ton posé et de façon fort documentée, il s’adresse à des catholiques convaincus pour leur expliquer au mieux les propositions de l’Eglise et les inviter à les mettre en œuvre. Trois axes structurent cette présentation. En tête, celui d’une théologie spirituelle du mariage chrétien, dans sa haute réalité théologale et sa riche vérité humaine. Au centre, une morale des règles et déterminations objectives des comportements, descendant parfois jusqu’au détail d’actes humains qu’il s’agit de juger d’abord dans leur objectivité morale, indépendamment des circonstances ou des conséquences. Enfin, une visée pastorale, qui reconnaît les difficultés réellement et souvent vécues par les personnes dans ce domaine de la sexualité, et qui admet que l’imputation de la malignité objective d’un acte puisse être relativisée dans les situations objectives et subjectives des personnes, ce qui ouvre la porte à des cheminements. Ces trois axes donnent lieu à des développements inégalement répartis selon les chapitres, certains humainement attentifs, d’autres fort rigoristes. Cette manière de procéder néo-classique permet à l’auteur de rester au plus près des textes magistériels, assurant ainsi au lecteur une certaine sécurité doctrinale. Elle invite ce dernier à une critique des doctrines convenues de la culture présente, notamment de l’utilitarisme matérialiste en matière de sexualité. Elle le tourne vers le haut. Il est moins sûr qu’elle l’aidera, même s’il est de bonne volonté, quand il devra se décider en conscience face à une situation comportant non pas une défaillance morale, mais la rencontre d’un réel dilemme. L’histoire de la théologie morale montre qu’une telle difficulté entre casuistes et rigoristes ne date pas d’aujourd’hui.
Olivier de Dinechin
Bernard Perret, La Logique de l’espérance, Une approche anthropologique de la foi chrétienne. Presses de la Renaissance, 2006, pages, 16 €
L’homme du xxie siècle peut-il reconnaître dans la foi chrétienne la proposition d’un chemin de vie qui soit en consonance avec ses aspirations les plus profondes ? Pour Bernard Perret, la réponse est oui, quoique son propos ne soit pas d’ordre apologétique au sens habituel du terme. Pariant sur la « justesse anthropologique » du message évangélique, il cherche à « rendre compte de la foi du point de vue d’une expérience universellement partagée de la vie » : celle de la nouveauté. Si la naissance est la figure de l’irruption fondatrice, c’est tout au long de notre existence que l’événement se révèle capable de changer non seulement l’avenir, mais encore le passé, en lui conférant un sens neuf, fruit d’une réinterprétation toujours ouverte. Et la science elle-même, que l’opinion publique imagine à tort campée sur des certitudes objectives et rationnelles, découvre sans cesse davantage d’imprévisibilité dans l’irréductible plasticité du vivant et de la matière. Dès lors, cet événement inouï qu’est la Résurrection, surgissement dans notre monde et notre histoire du neuf le plus radical qui soit, peut se laisse accueillir comme le modèle et la promesse qui donnent force et fécondité aux multiples renouveaux et renaissances dont toute vie humaine est tissée. A l’issue de ce parcours original et stimulant, qui emprunte librement à la philosophie et à la théologie, la foi chrétienne ne s’impose certes pas, mais elle montre sa pertinence par rapport à la crise contemporaine de l’espérance, qui est d’abord une crise du sens de notre destinée.
Christelle Javary
Philippe Abadie (dir.), Mémoires d’Ecritures, Hommage à Pierre Gibert. Lessius, 2006, 332 pages, 28 €
Une nouvelle fois, les éditions Lessius offrent un beau livre dans leur collection « Le livre et le rouleau ». Il s’agit d’un amical hommage à Pierre Gibert, exégète, historien, poète, amateur d’art, aujourd’hui directeur de la revue Recherches de Science religieuse. L’exégèse, bien sûr, avec plusieurs contributions intéressantes, notamment sur les « deux Décalogues » de la Loi de Moïse (Ex. 20 et Dt. 5), sur l’élaboration du livre des Juges ou sur les rêves de Genèse 40 ; mais aussi l’histoire de l’exégèse, avec une brève mais passionnante mise en contexte historique dans l’Allemagne de leur temps des trois grands exégètes que furent Wellhausen, Gunkel et Rad. Une section originale se penche sur le statut de l’image dans la religion – question d’actualité s’il en est – et sur les regards bibliques de grands peintres anciens (Rembrandt ou Caravaggio) et contemporains (Music, Arickx…). Seul Alexis de Tocqueville n’est pas évoqué, mais ce grand ami de Pierre Gibert ne risque cependant pas l’oubli ! Dans cet ouvrage, tout ne sera sans doute pas lu par chacun, mais tout mériterait de l’être.
Marc Rastoin
Catherine Millot, La Vie parfaite, Jeanne Guyon, Simone Weil, Etty Hillesum. Gallimard, 2006, 270 pages, 17,50 €
Catherine Millot livre un essai stimulant sur trois figures aux prises avec Dieu. « Pourquoi, diable, Dieu leur est-il tombé dessus ? », s’interroge en finale leur amie. A ce qu’il semble, ce n’est pourtant pas la question qui retient l’attention. L’auteur retrace l’itinéraire de vie de chacune, successivement, dans une lecture nourrie de psychanalyse lacanienne. Affirmatives et combattantes, toutes trois s’affrontent à l’épaisseur du réel, dans l’anéantissement de soi (Jeanne Guyon), la traversée de l’horreur des camps (Etty Hillesum), le naufrage (Simone Weil). Le lecteur découvre, avec toute l’empathie de son guide, les espaces infinis de la liberté, éprouvée aux limites du corps et de la parole. A tous ces titres, le livre vaut qu’on s’y arrête. Une gêne s’éveille, malgré tout. Le reproche de ne pas adopter une lecture chrétienne n’a pas lieu d’être, mais on s’étonne de ce que l’on parle de Dieu comme si, par avance, il était bien connu. A tout le moins, celui de Madame Guyon est-il celui de Simone Weil ? Et celui de l’auteur, d’où vient-il ? « Notre époque ne croit plus au salut. Peut-être est-ce là sa chance. » On ne demande pas à l’auteur de rendre orthodoxes ses lectures, mais des affirmations plus nuancées, reconnaissant la richesse du nom de Dieu dans la culture occidentale, auraient évité des raccourcis qui trahissent un parti pris bien français d’ignorer le dialogue au nom de la liberté de penser.
Patrick Goujon
Bernard McGinn & Patricia Ferris McGinn, La Transformation en Dieu, Douze grands mystiques. Traduction de l’anglais par Micheline Triomphe. Cerf, 2006, 242 pages, 25 €
Entrepreneur d’une monumentale histoire de la mystique chrétienne occidentale (quatre volumes parus, couvrant les quatorze premiers siècles), Bernard. McGinn, professeur à l’université de Chicago, est un spécialiste reconnu. Son épouse et collaboratrice donne ici, pour le grand public cultivé, un aperçu de son travail. D’Origène à Bernard et Guillaume de Saint-Thierry, donc jusqu’au xiie siècle, la doctrine spirituelle de quelques-uns des grands maîtres qui ont marqué la tradition est présentée en une vingtaine de pages claires et synthétiques : Evagre, Grégoire de Nysse, Augustin, Cassien, Denys, Grégoire le Grand, Jean Scot, Hildegarde, Richard de Saint-Victor. Le parcours repose sur une définition large et consensuelle du phénomène complexe, polymorphe et évolutif qu’on appelle la mystique : « tradition ecclésiale de prière et de pratique visant à amener les croyants à une prise de conscience transformante de la présence divine ». La traduction est coulante et scrupuleuse, précisée par des notes éclairantes. Excellente invitation à lire les auteurs eux-mêmes.
Dominique Salin
Céline Béraud, Le Métier de prêtre, Ed. de l’Atelier, 2006, 158 pages, 17,90 €
Cette étude sociologique sur les prêtres diocésains est une nouvelle occasion de s’interroger sur leur identité et leur place dans l’Eglise et dans la société française. Aujourd’hui, rapporte Céline Béraud, 13 000 prêtres en activité ; demain, à l’horizon 2014, ils seront autour de 4 500 âgés de moins de 65 ans au service des diocèses. Face à cette évolution, que faire ? Quelles seront les incidences sur l’identité des prêtres eux-mêmes ? L’enquête repose sur une quarantaine d’interviews qui offrent de percevoir la réalité de ce qu’ils vivent sur le terrain apostolique où ils sont engagés. L’organisation ecclésiale demande au prêtre de coordonner un ensemble d’activités et de personnes, d’être un « chef d’orchestre » à même de travailler avec d’autres, de partager réflexions et questions, afin que la communauté chrétienne puisse vivre sa foi dans les meilleures conditions. Un tel contexte exige aussi que les prêtres trouvent les moyens qui les aident à vivre leurs responsabilités souvent lourdes et complexes (formation, lecture, réflexion, collaboration). Les problèmes rencontrés ne sont pas très nouveaux, car depuis plusieurs années la confrontation à la surchage d’activité se fait sentir, même si, aujourd’hui, elle invite à prendre des décisions sans attendre. Le petit nombre appelle à penser la réalité de manière différente, à chercher ensemble une forme ecclésiale adaptée aux évolutions. Comment, en effet, durer dans sa vocation lorsque les conditions deviennent extrêmes ? Solitude, suractivité, épuisement, dispersion, manque de temps pour prendre du recul et nourrir sa foi… Le titre d’un petit texte de Breuning et Bremmer – Prêtres : vivre plutôt que survivre (Nouvelle Cité, 1995) – n’en est que plus actuel. Les questions qui se posent aux prêtres viennent ainsi interroger la figure même de l’Eglise locale. Certains diocèses se sont mis au travail, afin de se préparer aux mutations à venir. La lecture de cet ouvrage relance la réflexion.
Franck Delorme
Abdelwahab Meddeb, Contre-prêches, Chroniques. Seuil, 2006, 504 pages, 25 €
Depuis mars 2003, Abdelwahad Meddeb, auteur bien connu d’un ouvrage sur les difficultés de l’islam actuel, La Maladie de l’islam (Seuil, 2002), donne une chronique hebdomadaire diffusée à partir de Tanger sur Radio-Méditerranée Internationale – Médi-I. Le présent ouvrage est inspiré de ces courts billets préparés, semaine après semaine, au fil des événements et des soubresauts de l’actualité, tant culturelle que politique. Le titre indique bien comment l’auteur entend se démarquer, tant par le style que par le contenu, de la version de l’islam proposée par les prédicateurs traditionnels. Une centaine de sujets sont ainsi abordés. Impossible de les ranger en ordre logique ou didactique ; ils surgissent de la vie du monde dans lequel se meut l’auteur, un entre-deux où lui sont présents l’Europe (la France en particulier), le monde arabe, dont le Maroc, mais aussi le vaste monde où l’Amérique s’affronte à l’Iraq, où la violence se pare de déguisements idéologiques ou religieux, mais où le présent évoque les richesses du passé : on n’est jamais très loin du monde des Troubadours ou des Mille et Une Nuits quand on sait en discerner les traces dans la culture contemporaine. A. Meddeb évoque ainsi la fauconnerie, l’amour fou, le voile, le droit des femmes, l’arabité de Séville, l’Alcazar, les émirats modernes, la guerre des images, le 11 septembre, l’assassinat, le désir d’Europe, le mal, le Coran créé, la maladie du takfir (anathème)… La brièveté de ces interventions et la légèreté du style, comme la pertinence des propos, rendent attrayante la lecture de cet ouvrage où le lecteur découvre qu’il est possible d’être croyant et de parler clair sans biaiser.
Jean-Marie Gaudeul