2006
Études
Editorial
ETVDES une commune aventure
Pierre de Charentenay s.j.
Rédacteur en chef
Le 150e anniversaire de la revue Etvdes a été l’occasion de multiples manifestations de soutien dont nous voudrions remercier nos lecteurs et nos amis. A notre invitation à participer à la soirée anniversaire des 150 ans d’Etvdes, le 13 juin à l’Unesco, vous avez répondu en remplissant 1 200 places de cette grande salle un peu solennelle. Les réponses n’avaient pas tardé à venir nombreuses. Elles ont été souvent accompagnées de mots sympathiques qui voulaient transmettre votre amitié à la Revue. Pour soutenir cet anniversaire et différentes initiatives qui lui étaient liées, nous avons fait divers appels de fonds. Là encore, les réponses ont dépassé nos espoirs les plus optimistes. Que chacun trouve ici nos remerciements les plus chaleureux.
Toutes ces réactions à nos propositions manifestent votre attachement à la revue Etvdes. C’est une occasion pour s’interroger sur ce que représente ce lien existant entre une revue et ses lecteurs. Dans un monde surmédiatisé, surchargé d’informations et d’écrans, des analyses plus approfondies sont nécessaires et sont appréciées. Car la multiplicité des moyens de communication dilue leur efficacité et leur pertinence. Internet donne la capacité à chacun de tracer son chemin dans cette forêt de nouvelles sans que l’on sache ce qui est vrai ou faux, authentique ou trompeur. Le doute s’insinue sur la crédibilité des informations reçues. La parole y perd son sens et son poids. Pris dans une dramatisation de l’actualité, le citoyen ne sait plus qui il peut suivre, qui l’utilise et pour quelle motivation. Les contorsions de certains hommes politiques à l’occasion du référendum européen ont jeté le doute sur le rapport à la vérité du discours public dans nos sociétés démocratiques. Les prémices de la campagne présidentielle 2007 et la multiplication des affaires troubles ont de quoi inquiéter.
En cherchant à rester en dehors des polémiques pour mieux viser l’essentiel de ce qui fait nos sociétés contemporaines, Etvdes devient un point de repère crédible pour discerner les grandes transformations sur les plans politiques, sociaux, philosophiques ou théologiques.
Autour de cette recherche, se constitue ce que l’on pourrait appeler une communauté, non pas une communauté d’appartenance qui demanderait des gages de fidélité, mais une communauté de connivence, un réseau de lecteurs qui attendent régulièrement la livraison mensuelle, qui montrent leur intérêt annuellement par leur réabonnement, et, en certaines occasions comme cette année anniversaire, par leur appui et leur présence. S’il n’y a pas de relations régulières entre les lecteurs eux-mêmes, ils participent de la même recherche et la soutiennent en nous suivant et en nous stimulant année après année. Ils sont pour nous des amis un peu lointains, fort discrets, mais dont nous savons la présence et percevons la confiance.
Ainsi se forme une communauté de vues, d’idées, d’exigences autour de la proposition exprimée dans la Revue. Elle rassemble des lecteurs d’origines et de motivations différentes, mais qui se retrouvent sur les mêmes recherches, la même exigence de comprendre notre réalité.
Cette connivence est une création continue, une commune aventure qui suit les évolutions nécessaires de la recherche d’une parole vraie dans les différents champs de la société d’aujourd’hui. La Revue propose une libre réflexion à partir des articles publiés. Un rédacteur en chef sait bien qu’il ne tient pas en laisse ses abonnés qui, à tout instant, peuvent le quitter. Mais il doit garder fermement une ligne éditoriale autour de laquelle s’articulent les différentes contributions, choisies, calibrées, adaptées. Ainsi se développe une réflexion de fond sur les moyens de mieux connaître et d’éclairer une problématique. Elle véhicule ses propres traditions en raison de ses motivations spécifiques, qui sont connues de tous ; mais elle regarde ce monde avec des yeux et un esprit libres autant qu’il est possible. Je ne parle pas d’objectivité, car celle-ci n’existe pas véritablement, je parle de liberté, qui est un combat de tous les instants.
En ces temps où les appartenances aux organisations intermédiaires – comme les Eglises, les syndicats, les partis politiques – ne donnent plus les éléments d’identification attendus, ce nouveau modèle d’appartenance répond à cette recherche d’identité sans identification, de positionnement sans enfermement, de communauté sans communautarisme, d’invitation sans contrainte. Il n’est pas sans exigence, puisqu’il demande un effort constant pour suivre une réflexion qui se développe sans cesse et qui invite à un approfondissement aussi bien de l’analyse que de l’inscription dans la société. Une revue permet à ses lecteurs de se situer dans la diversité intellectuelle de tous les possibles, rendant capable de décider et de choisir grâce à l’éclairage reçu.
Un tel soutien, dont bien des lecteurs ont témoigné par leur courrier, s’avère plus important que jamais en un temps où la culture chrétienne a été dissoute dans la société de consommation et dans l’individualisme. Les regrets ne servent à rien ; le retour au passé encore moins. Mais des ancrages nouveaux sont nécessaires pour ceux qui veulent, malgré tout, avoir des références. L’extension de la société technicienne et démocratique appelle à l’élaboration de nouvelles problématiques et de nouveaux rattachements face aux questionnements auxquels la citoyenneté, comme projet rationnel, ne peut répondre. Passé en si peu d’années de particularismes culturels très situés à une universalité abstraite, le citoyen peut être perdu dans cette démocratie totale qui ne connaît plus de limite. Des affiliations nouvelles, qui savent inclure la dimension religieuse, permettent à l’individu de retrouver une place et un sens.
Etvdes, revue de culture contemporaine, inspirée par les valeurs chrétiennes, cherche à faire ce lien entre l’universalité d’un monde très divers et les motivations particulières qui nous caractérisent dans cette référence à un fondement, l’Evangile. Celui-ci ne nous donne ni un système ni une réponse, mais, au delà des récits de la vie du Christ, il est une exigence d’humanité, un appel à un dépassement des préoccupations individuelles que beaucoup peuvent partager. Ainsi, l’ouverture que nous voulons est aussi échange, écoute et débat avec ceux qui ne partagent pas nos convictions, croyants d’autres religions ou incroyants ouverts au questionnement sur l’existence humaine.
Plus encore, notre propos n’est pas d’organiser une réflexion qui tournerait sur elle-même. Il invite à l’action dans le monde concret, dans le monde politique ou économique. Notre humanité est conditionnée par cette présence au monde.
Pour poursuivre cette tâche, la revue Etvdes a constamment besoin de votre participation. Nous n’en parlons pas souvent, mais une fois n’est pas coutume : nous allons bien, mais nous pourrions aller mieux encore ; il n’existe pas de revue sans lecteurs, ni de communauté d’idées sans support d’idées : si la revue se porte bien, elle pourrait encore renforcer sa position, notamment en affermissant sa notoriété, et en développant son lectorat. Déjà disponible sur Internet, la Revue va mettre au service d’un plus grand nombre son patrimoine inégalé, grâce aux propositions de la Bibliothèque nationale de France, en proposant un accès ouvert à tous les numéros passés depuis l’origine.
Plusieurs moyens sont à votre disposition pour nous aider efficacement : le réabonnement régulier ; une aide financière directe par la Fondation de Montcheuil (35 bis, rue de Sèvres, 75006 Paris) ; la diffusion d’exemplaires de la Revue que vous pouvez nous demander ; l’abonnement par vous-mêmes au profit d’une personne que vous voulez intéresser à la Revue, ou qui n’aurait pas les moyens de s’y abonner mais que vous voulez aider. Cette proposition vous sera faite à plusieurs reprises.
C’est par ce travail de fourmi que le réseau d’Etvdes pourra s’étendre. N’hésitons pas à sortir d’une trop grande discrétion. Qu’on le veuille ou non, nous sommes dans une société médiatique. Nous devons y prendre notre place pour que soit mieux connue notre manière de faire et de comprendre la foi dans le monde.