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Études

2006/9 (Tome 405)

  • Pages : 140
  • Éditeur : S.E.R.

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L’évolution de la recherche sur les évangiles ressemble à celle des volcans, tantôt au repos, tantôt en activité. C’est ainsi que se succèdent, dans une alternance difficile à prévoir, des phases d’assimilation des acquis, transformés progressivement en certitudes (en particulier dans les revues de vulgarisation) et des phases agitées par des hypothèses nouvelles. Celles-ci provoquent alors la tempête aussi bien parmi les responsables des Eglises que chez les chercheurs – sans oublier le trouble des lecteurs façonnés par une fréquentation dogmatique des Ecritures, réfractaires à la critique. A quelle étape sommes-nous parvenus actuellement ? Celui qui veut faire le point sur l’état du savoir sur les évangiles s’aventure sur un territoire particulièrement mouvant. Les diverses disciplines liées à la Bible se sont en effet de plus en plus spécialisées ; et, à la différence des années 1900, quand l’exégèse était encore une science à l’état naissant, le chercheur d’aujourd’hui, enfermé dans sa spécialité, n’a le plus souvent qu’une connaissance indirecte des autres disciplines : critique textuelle, archéologie, méthode historico-critique, étude littéraire, approche socio-religieuse, sémiotique, narratologie, etc. De plus, la recherche se développe tellement vite sur tous les continents et dans toutes les directions, que personne ne peut prétendre en avoir la maîtrise en temps réel.

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Tout en prenant acte de ces difficultés, il apparaît qu’après un siècle de travail critique, les études sur les évangiles ont abouti à quelques certitudes partagées par la communauté universitaire dans son ensemble. On peut en trouver une confirmation dans l’étude remarquable de François Laplanche [1][1] F. Laplanche, La crise de l’origine. La science catholique... sur la naissance et l’évolution de la science biblique (surtout catholique) tout au long du xxe siècle. En effet, la crise moderniste qui s’est ouverte autour des années 1900 portait, en très grande partie, sur des questions critiques touchant les évangiles (datation, auteurs, historicité, vérité, etc.). Ces débats se sont prolongés tout au long du xxe siècle et ont conduit à des déplacements significatifs, acceptés aujourd’hui, pour l’essentiel, par la communauté universitaire. Sans perdre de vue l’arrière-fond éclairant du xxe siècle dans son ensemble, nous centrerons notre apport sur une période plus courte, qui va du concile Vatican II (1962-1965) jusqu’à l’entrée dans le xxie siècle. Nos propositions reprennent largement les exposés d’un colloque qui s’est tenu en 1998 à l’Institut Catholique de Paris sur le thème : « Vingt ans de publications françaises sur Jésus » [2][2] J-F Baudoz et M. Fédou, Vingt ans de publications françaises.... Nous reprendrons plusieurs des constats qu’avec trois autres enseignants [3][3] Il s’agit de Henri Bourgeois, Michel Quesnel et Pierre... nous avons présentés à l’occasion de ce colloque [4][4] A. Marchadour, « L’histoire de Jésus à travers une....

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Jésus et l’histoire

Les évangiles, document historique ?

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L’un des acquis de la critique enseignés dans quasiment toutes les institutions universitaires chrétiennes concerne le statut des textes évangéliques. Tous admettent que ce ne sont pas des documents historiques au sens moderne du terme. À quatre-vingts ans de distance, chacun signerait la célèbre formule du Père Lagrange qui, dès 1928, dans la préface de son ouvrage, L’Evangile de Jésus-Christ, après avoir rendu hommage aux « admirables vies de Jésus » de ses prédécesseurs, avouait :

J’ai renoncé à proposer au public une « vie de Jésus » selon le mode classique, pour laisser parler davantage les quatre évangiles, insuffisants comme documents historiques pour écrire une histoire de Jésus. Les évangiles sont la seule vie de Jésus qu’on puisse écrire. Il n’est que de les comprendre le mieux possible[5][5] M.-J. Lagrange, L’Evangile de Jésus-Christ, Gabalda,....

Ce constat est l’aboutissement d’un travail critique qui couvre 200 ans que nous pouvons résumer ainsi à grands traits [6][6] Pour de plus amples développements, cf. D. Marguerat,.... La première quête historique sur Jésus, ouverte par Hermann Samuel Reimarus (1694-1778), qui se développe tout au long du xixe siècle, rêve de reconstituer la véritable identité de Jésus, en la dépouillant de toutes les relectures dogmatiques des Eglises. Ce sera un échec, sanctionné en particulier par Albert Schweitzer (1906) et Rudolph Bultmann (1920). Commence alors une période agitée de trente années de soupçon par rapport à la réalité historique des évangiles. La réaction vient de plusieurs disciples de R. Bultmann, en particulier de E. Käsemann (1953). C’est le temps de la seconde quête. Tout en sauvant l’historicité globale des évangiles, cette étape privilégie les paroles, controverses et paraboles de Jésus au détriment des éléments narratifs. Jésus, prédicateur eschatologique, retrouve sa place dans le panorama de l’histoire du Ier siècle, à la fois proche et distant du judaïsme dont il est issu, éclairé par la lumière pascale qui a inspiré les communautés et les rédacteurs des évangiles. Ce courant, dominant jusqu’aux années 1980, est mis en question par une troisième quête conduite par des chercheurs en majorité américains. Portée par une puissante vague médiatique, cette recherche plutôt hétéroclite a perdu, au fil du temps, de son pouvoir de séduction. En fonction du point de vue des auteurs, Jésus y est présenté tantôt comme un philosophe cynique itinérant, tantôt comme un maître de sagesse, parfois comme un homme rempli par l’Esprit, ou bien sous les traits d’un révolutionnaire paysan, etc.

Le genre littéraire des évangiles

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Si les évangiles ne sont pas des livres historiques et si la plupart des historiens ont renoncé à écrire une vie de Jésus [7][7] Avec, en France, la tentative, assez isolée et peu..., peut-on aboutir à un consensus sur le type d’historicité propre aux évangiles ? Ici, il faut rendre hommage à quelques exégètes catholiques qui, avant et après le concile Vatican II, ont maintenu le dialogue avec la communauté universitaire – dominée, dans la première moitié du xixe siècle, par les protestants. Dès le point de départ de l’approche critique, la remise en cause de l’historicité des évangiles a en effet provoqué de fortes résistances dans le milieu catholique, tout particulièrement dans les dicastères romains. Grâce à la recherche courageuse de quelques pionniers, l’Eglise catholique a fini par prendre acte du caractère littéraire particulier des évangiles. Dans une Instruction sur la vérité historique des évangiles (1964) [8][8] Sancta Mater Ecclesia, texte français dans La Documentation..., la Commission biblique a reconnu la valeur de certaines thèses vulgarisées par R. Bultmann. Tout en en soulignant les limites, ce document intègre dans l’exégèse catholique plusieurs apports de la Formgeschichte, en soulignant en particulier que les évangiles relèvent d’un genre littéraire sans devancier et sans successeur : ce sont des documents qui racontent tout à la fois l’histoire du personnage Jésus, sa relecture pascale par les premiers chrétiens, et l’œuvre créatrice propre à chacun des évangélistes. Cela signifie que les récits évangéliques ont une épaisseur historique particulière, qui tient à ces trois niveaux : l’histoire de Jésus, le credo des premiers chrétiens qui s’y enracine, et le travail rédactionnel de chacun des auteurs des évangiles. Un consensus s’est dégagé sur cette base – ce qui n’empêche pas les divergences dans l’appréciation de l’historicité de tel ou tel récit.

Le Jésus historique

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Adossée à ce consensus général, la recherche sur le visage historique de Jésus s’est développée dans des directions différentes. Faute de pouvoir écrire une vie de Jésus, est-il possible de dégager quelques traits indiscutables de la figure historique de Jésus ? En France, Jacques Schlosser, spécialiste confirmé des évangiles, s’y est risqué avec une réussite certaine [9][9] J. Schlosser, Jésus de Nazareth, Noésis, 1999 (200.... Dans son étude, il entend présenter Jésus comme « un personnage de l’histoire en utilisant exclusivement les méthodes et les approches qui ont cours dans la pratique de l’histoire ». Dans la même ligne, mais de manière plus fouillée, l’exégète américain John P. Meier propose une étude monumentale en quatre volumes sur le Jésus de l’histoire. Son objectif est d’aboutir à des résultats que devrait pouvoir signer tout historien spécialiste des mouvements religieux du Ier siècle au Proche-Orient – qu’il soit catholique, protestant, juif ou agnostique. Depuis E. Käsemann, des critères ont été formulés pour apprécier la valeur historique des récits. En fonction du tamis choisi, on peut considérer comme données difficilement contestables de l’histoire les éléments suivants : ce qui est en rupture avec la pensée et la pratique juives ; ce qui ne semble marqué ni par l’Eglise, ni par la foi pascale – les traits araméens, les éléments attestés par plusieurs sources ; enfin, les données en cohérence avec l’ensemble du parcours de Jésus [10][10] Cf. Ch. Perrot, Jésus et l’histoire, 1979 (19952),....

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Toute approche historique contient inévitablement une large part qui dépend du choix de l’historien. Les critères proposés plus haut disent bien que l’appréciation de l’historien est largement tributaire du tamis utilisé pour faire la sélection des faits et gestes de Jésus. Cette sélection ne saurait revendiquer l’objectivité que prétendaient avoir les historiens positivistes. Les intuitions de Henri Irénée Marrou sur l’engagement personnel de l’historien dans sa recherche ont été appliquées avec succès aux évangiles par Xavier Léon-Dufour [11][11] X. Léon-Dufour, Les évangiles et l’histoire de Jésus,....

L’éblouissement pascal et le Jésus de l’histoire

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Pour le croyant, la résurrection de Jésus est en effet l’événement fondateur qui permet au « cas Jésus » d’échapper au seul critère de l’objectivité historique. Quelle historicité accorder aux récits de résurrection ? Quel jugement porter sur le langage utilisé ? Ce débat a dominé l’exégèse depuis Bultmann, et il reste présent aujourd’hui. Xavier Léon-Dufour, l’un des premiers, s’est risqué, dans son étude sur la résurrection de Jésus [12][12] X. Léon-Dufour, Résurrection de Jésus et message pascal,..., à adapter pour la langue française la distinction allemande entre Historish (historique) et Geschischtlich (réel). Actuellement, la distinction s’est imposée entre les faits relevant des outils de l’historien et ceux qui sont d’un autre ordre, accessible aux seuls croyants. C’est le cas de la résurrection, mystère fondateur où Dieu arrache le crucifié à la mort dans le face-à-face unique qui ne peut qu’échapper à l’observateur.

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Le blanc de la résurrection demeure, inaccessible à l’homme. Mais le témoignage des premiers disciples transmet une expérience réelle qui engage des hommes et des femmes sur le chemin de ce maître sans égal qu’est Jésus. Pour eux, il est impensable de creuser, comme une certaine exégèse l’a fait, un fossé infranchissable entre le crucifié et le ressuscité. Selon l’expression vigoureuse de E. Käsemann :

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Le motif du Jésus terrestre ne doit être ni évacué ni réduit par la proclamation de la seigneurie du Christ ; autrement, l’essence de cette seigneurie devient obscure et inintelligible. Il s’agit en vérité d’un contraste fondamental entre deux aspects : d’une part, le Seigneur exalté ne porte les marques de la croix que comme les signes de sa victoire ; d’autre part, il reste le crucifié. Il ne faut donc sous aucun prétexte perdre de vue que son règne est celui du crucifié[13][13] E. Käsemann, «Die Neu Jesus-Frage», Jésus aux origines....

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Quelques déplacements significatifs

Jésus sous l’éclairage du judaïsme

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Dès l’application de la critique aux évangiles, la judaïté de Jésus est apparue avec une clarté qui avait été jusque-là largement sous-estimée, et même parfois rejetée. Notons, parmi les ouvrages précurseurs, l’étude sur Jésus publiée à Jérusalem en hébreu en 1922 [14][14] Traduction française : Jésus de Nazareth, son temps,... par un juif, Joseph Klausner : « Jésus était juif et il resta juif, jusqu’à son dernier souffle. Il n’aspirait qu’à faire pénétrer dans la nation l’idée de la venue du messie et à hâter la fin par le repentir et les bonnes œuvres [15][15] O.c., p. 530.. » Cette approche fut souvent reçue avec réserve dans les milieux chrétiens. Il faudra la tragédie de la Shoah pour conduire les chrétiens à une révision déchirante de leur propre origine et de leurs antécédents antijudaïques. C’est alors qu’ils ont redécouvert les racines juives de Jésus et du mouvement qu’il a instauré. L’œuvre magistrale de Marcel Simon [16][16] M. Simon, Verus Israël. Etude sur les relations entre... a montré que le judaïsme, loin d’être moribond après les années 130, se montre dynamique et réussit même parfois à séduire les chrétiens. Jean Daniélou fait connaître aux chrétiens l’existence de divers courants judéo-chrétiens dans les premiers siècles de l’Eglise. Depuis, cette recherche s’est affinée, et de nombreuses études ont permis de mieux connaître ces « témoins oubliés [17][17] J.-P. Lemonon, « Les judéo-chrétiens, des témoins oubliés »,... » que furent ceux que, à défaut d’un terme plus rigoureux, l’on nomme les judéo-chrétiens.

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Cette sensibilité nouvelle a été à l’origine de nombreuses études de biblistes chrétiens visant à réinsérer Jésus dans le judaïsme de son temps. Elle a été favorisée par la publication de nombreux textes juifs, midrash et targums, donnant accès aux méthodes exégétiques utilisées par les juifs. Le plus original est venu des juifs eux-mêmes, qui ont osé, après de longues réticences, proposer leur propre vision du juif Jésus. Citons d’abord deux précurseurs, Schalom Ben Chorin [18][18] Sch. Ben Chorin, Mon frère Jésus, Seuil, 1983 (éd.... et David Flusser [19][19] D. Flusser, Jésus, Seuil, 1970 (éd. allemande 1968.... L’un et l’autre portent un regard sympathique sur l’homme Jésus. Prophète pour Flusser, docteur pour Ben Chorin, Jésus est classé par eux dans la famille pharisienne. Bien connu du monde anglo-saxon, Geza Vermes est un juif hongrois, devenu religieux catholique, puis retourné au judaïsme après être devenu un spécialiste des textes de Qumrân. Dans plusieurs ouvrages, dont quelques-uns ont été traduits récemment en français [20][20] G. Vermes, Jésus le Juif, coll. Jésus et Jésus Christ,..., il relit les évangiles à travers le filtre du judaïsme, rejetant ce qu’il estime provenir de l’Eglise, et conservant Jésus « maître charismatique et religieux incomparable ».

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La découverte, près de la mer Morte, des textes de Qumrân, à partir de 1947, a ouvert une nouvelle étape dans la connaissance des divers visages du judaïsme des premiers siècles et a, du même coup, fortement enrichi notre connaissance de Jésus et de son mouvement. Tout à coup, par un miracle de l’archéologie, nous avons eu accès à une grande bibliothèque racontant une expérience religieuse communautaire née dans le désert de Juda cent cinquante ans avant Jésus, et encore vivante au Ier siècle. Ainsi une communauté juive, contemporaine et voisine du mouvement de Jésus et des premiers chrétiens, a lu les Ecritures, les a interprétées, a produit ses propres textes, comme le fera la communauté chrétienne peu après. Quels liens unissent les deux groupes ? Maintenant que tous les textes de Qumrân sont accessibles à l’ensemble des chercheurs, le débat peut se développer. Plus de cinquante ans après la découverte, un travail d’interprétation est encore à faire sur les affinités et les différences entre le mouvement de Jésus et cette communauté du désert. Les chercheurs disposent ainsi d’une documentation complète qui permet à la fois de mieux connaître le judaïsme pluriforme du Ier siècle et de mieux comprendre l’originalité de Jésus, ainsi que les rapports des Esséniens avec le christianisme.

La redécouverte des textes apocryphes

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Aujourd’hui, grâce aux nouvelles découvertes du xxe siècle et aux études systématiques des textes apocryphes, notre connaissance des commencements de l’Eglise a fait de grands pas. Les écrits canoniques accessibles ne constituent qu’une petite partie de la production chrétienne des premiers siècles. L’accès aux textes apocryphes permet de mieux prendre la mesure de la diversité et de la fécondité de la communauté primitive. Par des sources indirectes, nous connaissons l’existence d’évangiles aujourd’hui perdus, comme l’Evangile selon les Hébreux, des Nazaréens et des Ebionites. Cette quasi-disparition raconte à sa façon comment les disciples de Jésus d’origine juive ont été entraînés dans la tragédie qui a éloigné la communauté juive de Palestine. Faute de lecteurs, ces livres sont entrés en agonie, puis ont cessé de vivre.

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Autour des évangiles officiels, gravitait une littérature populaire intéressée par les premières années de Jésus. Ces écrits ont rempli ces années silencieuses de nombreux signes merveilleux, qui prouvaient que Jésus s’est comporté comme un Dieu depuis son enfance. On pense, en particulier, au protévangile de Jacques. Cet écrit, sensible au merveilleux dans la vie de Marie enfant, a obtenu un grand succès au Moyen-Age. Il a donné naissance à quelques fêtes religieuses, telles la célébration d’Anne et de Joachim, la conception et la nativité de Marie, la présentation de la Vierge. C’est un excellent miroir de la foi populaire des premiers chrétiens.

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La découverte la plus sensationnelle date de 1945. Dans la ville de Nag Hammadi, située à une centaine de kilomètres de Luxor, en Egypte, une cinquantaine de textes dont l’écriture s’échelonne entre le iie et le ive siècle après Jésus-Christ ont été exhumés. La pièce maîtresse de cette bibliothèque gnostique est sans conteste l’évangile de Thomas, un récit constitué de 114 paroles attribuées à Jésus. Cette découverte, qui, pour la première fois, donne accès de l’intérieur à un système gnostique, permet aussi de mieux comprendre ce qui fait la différence entre des textes rejetés et des textes canoniques.

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Grâce à notre connaissance de nombreux textes des deux premiers siècles, nous mesurons mieux à la fois la fécondité du « fait Jésus », la part contingente des choix de certains livres et l’exclusion de certains autres. A travers ces textes rejetés, nous comprenons aussi que la canonisation des écritures s’est faite dans la durée, selon des critères variés. Ainsi l’évangile de Pierre, qui pourtant avait de quoi séduire, en faisant assister comme en direct à la résurrection de Jésus, n’a finalement pas été conservé, à cause soit de ses traits trop anti-juifs, soit de ses excès apologétiques. Comme en creux, les écrits apocryphes transmettent quelque chose de la conscience que l’Eglise primitive avait d’elle-même. Comme l’écrit D. Marguerat :

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Lieu du meilleur et lieu du pire, les écrits apocryphes témoignent d’un temps où déjà être chrétien ne va pas de soi. Le besoin de redire le vieux message en des termes neufs a déclenché une intense créativité. Il est frappant de voir que cette créativité foisonne autour d’une conviction : la vérité chrétienne ne s’étale pas comme une évidence, elle est à chercher. Comme un chemin. Comme un mystère[21][21] Collectif, Le Mystère apocryphe. Introduction à une....

Les sciences du langage

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L’exégèse scientifique est une science en mouvement. Dans le monde catholique en particulier, c’est un savoir qui s’est élaboré au commencement du xixe siècle sur une cinquantaine d’années, en se focalisant sur les questions d’histoire. A partir des années 1960, une sensibilité nouvelle, perceptible dans les études littéraires, retentit sur l’interprétation des évangiles. C’est ce que l’on a nommé « le tournant linguistique [22][22] Pour de plus amples développements, nous renvoyions... ». A travers diverses disciplines, regroupées d’abord sous l’appellation générale de « structuralisme », puis de plus en plus spécialisées (sémiotique, rhétorique, analyse narrative), le texte évangélique se place au premier plan, en même temps que le lecteur et le groupe lecteur. La recherche sur l’histoire du texte garde sa pertinence, mais le déplacement du texte vers le lecteur conduit à mieux prendre en compte la subjectivité du lecteur, son rôle dans l’acte de lecture. L’évangile, qui s’est écrit dans une histoire réelle mais souvent difficile d’accès, rejoint l’historicité du lecteur, avec son univers, son horizon d’attente, ses engagements et ses croyances. Avec ces méthodes nouvelles, apparaissent de nouvelles façons d’entrer dans les textes évangéliques, en les partageant avec d’autres lecteurs aux sensibilités différentes, en se mettant à leur écoute, pour s’en inspirer et en vivre. Ce qui est mis ici au premier plan, ce n’est plus l’avant-texte, ni même le texte seul, mais la réception du texte, toujours imprévisible, par le lecteur. C’est l’expérience de l’homme lecteur (homo legens) ou de la communauté lectrice qui permet au texte de redevenir vivant, et de faire sens pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui. Cet accent mis sur la lecture consacre aussi, dans l’Eglise, l’aboutissement de ce qui était au cœur de la crise du modernisme : le deuil, enfin accepté, du paradis perdu des évangiles, reçus comme une vérité absolue, donnant accès directement à la Parole de Dieu, sans la médiation des hommes et de l’histoire.

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Il y a déjà longtemps que l’Evangile n’est plus entre les mains des seules Eglises. Amorcé au xixe siècle, ce mouvement s’est amplifié au point que la figure de Jésus échappe à toute mainmise sur lui. Dans notre présentation, nous n’avons pas voulu porter de jugements de valeur sur telle ou telle interprétation. Notre objectif était ailleurs : montrer comment les évangiles trouvent des échos au delà des Eglises, parfois même dans une opposition et un rejet par rapport à elles. Nous avons noté comment Jésus le juif a été « rendu aux siens [23][23] Selon le titre du livre de Victor Malka, Jésus rendu... » ; en même temps, nous percevons qu’il échappe à toute appropriation, au point, dans la troisième quête évoquée plus haut, de rejoindre les hommes au delà de leur croyance, dans leur recherche d’un modèle d’humanité et de sagesse. La certitude d’Albert Schweitzer, au début du xxe siècle, en un temps où la quête historique de Jésus traversait une grave crise, est toujours d’actualité :

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En vérité ce n’est pas Jésus connu par l’histoire qui l’emporte, c’est Jésus vivant spirituellement parmi les hommes qui est significatif pour notre temps et qui peut nous aider[24][24] A. Schweitzer, dans la conclusion de son livre Histoire....

Notes

[1]

F. Laplanche, La crise de l’origine. La science catholique des évangiles et l’histoire au xxe siècle, coll. Bibliothèque de l’évolution de l’humanité, Albin Michel, 2006.

[2]

J-F Baudoz et M. Fédou, Vingt ans de publications françaises sur Jésus, coll. Jésus et Jésus Christ 75, Desclée, 1997. Il est dommage que ce petit ouvrage, pour des raisons de marketing, n’ait pas été accessible en librairie.

[3]

Il s’agit de Henri Bourgeois, Michel Quesnel et Pierre Vallin.

[4]

A. Marchadour, « L’histoire de Jésus à travers une sélection éditoriale depuis Vatican II », o.c., 11-39.

[5]

M.-J. Lagrange, L’Evangile de Jésus-Christ, Gabalda, 1928, VI.

[6]

Pour de plus amples développements, cf. D. Marguerat, « La troisième quête du Jésus de l’histoire », dans P. Gibert et C. Theobald, Le cas Jésus Christ, Bayard, 2002, p. 105-139.

[7]

Avec, en France, la tentative, assez isolée et peu convaincante, de René Laurentin, Vie authentique de Jésus Christ, Fayard, 1996.

[8]

Sancta Mater Ecclesia, texte français dans La Documentation Catholique, n° 1425, 7 juin 1964.

[9]

J. Schlosser, Jésus de Nazareth, Noésis, 1999 (2002e).

[10]

Cf. Ch. Perrot, Jésus et l’histoire, 1979 (19952), Desclée, p. 65.

[11]

X. Léon-Dufour, Les évangiles et l’histoire de Jésus, Seuil, 1963.

[12]

X. Léon-Dufour, Résurrection de Jésus et message pascal, Seuil, 1971.

[13]

E. Käsemann, «Die Neu Jesus-Frage», Jésus aux origines de la christologie, Ed Duculot, 1975, p. 53.

[14]

Traduction française : Jésus de Nazareth, son temps, sa vie, sa doctrine, Payot, 1933.

[15]

O.c., p. 530.

[16]

M. Simon, Verus Israël. Etude sur les relations entre chrétiens et juifs dans l’Empire romain (135-425), Paris, 1948 (19642).

[17]

J.-P. Lemonon, « Les judéo-chrétiens, des témoins oubliés », Cahiers Evangile 135 (2006).

[18]

Sch. Ben Chorin, Mon frère Jésus, Seuil, 1983 (éd. allemande 1967).

[19]

D. Flusser, Jésus, Seuil, 1970 (éd. allemande 1968).

[20]

G. Vermes, Jésus le Juif, coll. Jésus et Jésus Christ, Desclée ; Enquête sur l’identité de Jésus. Nouvelles Interprétations, Bayard, 2003 ; L’Evangile des origines, Bayard, 2004.

[21]

Collectif, Le Mystère apocryphe. Introduction à une littérature méconnue, Labor et Fides, 1995.

[22]

Pour de plus amples développements, nous renvoyions à notre intervention : « La lecture de la Bible hier et aujourd’hui. Etat de la question », dans Les nouvelles voies de l’exégèse (LecDiv 190), Cerf, 2002, p. 25-55.

[23]

Selon le titre du livre de Victor Malka, Jésus rendu aux siens. Enquête en Israël sur une énigme de vingt siècles, Albin Michel, 1999.

[24]

A. Schweitzer, dans la conclusion de son livre Histoire des recherches sur la Vie de Jésus.

Résumé

Français

L’évolution de la recherche sur les évangiles ressemble à celle des volcans, tantôt au repos, tantôt en activité. C’est ainsi que se succèdent des phases d’assimilation des acquis, transformés progressivement en certitudes, et des phases agitées par des hypothèses nouvelles.

Plan de l'article

  1. Jésus et l’histoire
    1. Les évangiles, document historique ?
    2. Le genre littéraire des évangiles
    3. Le Jésus historique
    4. L’éblouissement pascal et le Jésus de l’histoire
  2. Quelques déplacements significatifs
    1. Jésus sous l’éclairage du judaïsme
    2. La redécouverte des textes apocryphes
    3. Les sciences du langage

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