Etudes
S.E.R.

I.S.B.N.sans
144 pages

p. 119 à 141
doi: en cours

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Carnets d'Études : Livres

Tome 406 2007/1

2007 Études Carnets d’Études : Livres

Recensions

 
Littérature
 
 
Agnès Desarthe, Mangez-moi, Ed. de l’Olivier, 2006, 308 pages, 20 €
L’histoire commence par un mensonge : Myriam usurpe face à son banquier un titre de cuisinier pour ouvrir son « Chez moi ». C’est grâce à ce petit restaurant, d’à peine vingt mètres carrés, qu’elle revient à Paris après avoir été bannie par son mari et sa famille. La faute autrefois pesait sur les héros de roman et les lançait dans le monde. Aujourd’hui, la question semble s’être déplacée. Comment vivre quand on ne parle plus de faute, qu’elle opprime pourtant et rend l’amour impossible ? Passionnée, entreprenante, Myriam se bat dans sa cuisine – truculente, sensuelle, autant que cérébrale et rongée de contradictions. Poussent alors la porte du restaurant tous ceux dont elle va vivre : les premières clientes, lycéennes sans le sou ; apprentis philosophes ; Ben, l’étudiant génial et fauché ; le fleuriste, voisin amoureux ; le fournisseur de légumes, magicien des saveurs et éveilleur de passions. Et Madame Cohen, figure d’un songe que l’avenir débordera. Myriam est toute à tous dans sa cuisine, offerte. Mangez-moi. On pourrait garder de ce roman la seule impression d’un récit vif, certes au meilleur du goût du jour, mais flirtant de trop près avec les illusions d’une vie sans désir et d’un désir sans amour. Myriam ne juge pas, elle qui fut rejetée pour un égarement coupable. Frêle dans sa force, folle dans sa sagesse, avide de se donner, elle reçoit ce qui lui manquait si cruellement et que, inespéré, elle ne finissait d’attendre : le pardon qui donne d’aimer. Avec ce sixième roman et après des livres pour enfants desquels elle tire un talent de vrai conteuse, Agnès Desarthe signe un livre savoureux et sapientiel.
Patrick Goujon
Richard Millet, Dévorations, Gallimard, 2006, 220 pages, 16,50 €
Une voix monte, comme seul Richard Millet sait l’écrire ou plutôt la faire entendre. Une voix de femme où chaque mot a la « lourdeur d’une pierre roulée devant un tombeau », où chaque geste semble l’ombre tremblante d’un autre, où la soumission obéissante est le plus heureux des mensonges, la plus lâche des affections. Estelle, la trentaine, survit avec son oncle dans un hôtel-restaurant qu’il a fallu reprendre à la mort accidentelle de ses parents. Elle avait dix ans ; et le frère de son père, jusque-là homme à tout faire, s’est mis à apprendre la cuisine. Depuis, il se terre entre ses feux pour ne pas affronter l’effet de ses sempiternelles « côtes de porc grillées et pommes de terre sautées à la ciboulette » sur les rares survivants de sa clientèle. Surgit, un soir, le « Maître », le nouvel instituteur, un homme revenu de tout, qui ne s’aime pas, aurait dit la mère d’Estelle, experte dans ce type d’homme, un revenant qui a choisi de retrouver la terre et la chaleur du bois coupé après avoir trop écrit sur son Limousin natal. Estelle perd alors pied, soudain mise entre deux mondes, deux ordres du temps. Tout est ravages, soubresauts, des pulsions de son corps jusqu’aux entrailles du désir. La tragédie est déjà jouée, mais Richard Millet lui offre la force et la dignité des pudeurs ancestrales affrontées à la « maudissure » de ceux qui ne sont plus paysans ni tout à fait des ruraux. Comme dit le Maître : « Ce n’est pas le temps qui nous tue mais nous qui, incarnant le temps, ne cessons de nous dévorer nous-même. »
Pascal Sevez
Alain Mabanckou, Mémoires de porc-épic, Seuil, 2006, 230 pages, 16,50 €
Alain Mabanckou est un écrivain connu depuis son roman Verre cassé (Seuil, 2005). Pourtant, ceux qui ont lu dès le début de son parcours romanesque, notamment avec Bleu Blanc Rouge (Présence Africaine, 1998) et surtout Les Petits-Fils nègres de Vercingétorix (Le Serpent à plumes, 2002), ont la nostalgie de son écriture. Mémoires de porc-épic est un texte joyeux, brillant sans doute, féru de connaissances sur une culture africaine congolaise. Le motif du double nuisible et de l’autre de soi-même est troublant, et laisse songeur, au delà de la farce. Le procédé des références littéraires implicites qui nous font croiser, entre autres, Sanctuaire de William Faulkner à travers le monologue d’un animal, est amusant. Le déplacement de proverbes et maximes du langage humain à celui d’un porc-épic fait sourire : « Un animal averti en vaut deux… » Mais… que l’annexe du récit soit une lettre explicative, écrite par le patron du bar « Le crédit a voyagé », où se déroulaient les histoires de Verre cassé, n’arrange rien. « Dans ce texte, Verre cassé s’efface et n’est plus un narrateur omniprésent, encore moins un personnage de l’histoire. » Cependant, le « je » du porc-épic joue exactement la même fonction et, pour le lecteur, le procédé est identique… « Au fond, il était persuadé que les livres qui nous suivent longtemps sont ceux qui réinventent le monde, revisitent notre enfance, interrogent l’Origine, scrutent nos obsessions et secouent nos croyances. » Bien sûr, mais autant la narratrice bouleversante des Petits-Fils nègres de Vercingétorix correspondait à ce bel enjeu de l’écriture, et le livre tout entier par la subtilité de sa structure et la force de ses images, autant le porc-épic, un peu potache, nous divertit tout au plus. Le lecteur qui sait qu’Alain Mabanckou est un écrivain ne peut donc qu’espérer que cette ultime chronique de Verre cassé soit bien l’ultime, et que l’auteur retourne à la profondeur de son écriture.
Véronique Petetin
Stéphane Audéguy, Fils unique, Gallimard, 2006, 264 pages, 17,50 €
Pourquoi Rousseau a-t-il oublié l’existence de son frère François ? Puisque l’auteur des Confessions se présente comme « fils unique » après la disparition volontaire de son frère, Stéphane Audéguy s’engouffre dans cette ellipse littéraire inexpliquée et redonne vie à ce frère oublié dont on ignore tout, de sa vie comme de sa mort. Ces angles morts fournissent la trame du récit, qui commence le jour où les cendres de Jean-Jacques sont transférées au Panthéon. François, âgé de 91 ans, assiste à l’enterrement et se souvient de son enfance : aimé et adulé par sa mère jusqu’au retour de son père, parti et revenu sans explication, il joue une comédie d’enfant-adulte. Lorsque sa mère meurt des suites de l’accouchement de son frère, il multiplie les fugues et les forfaitures. Il fait ensuite la connaissance du marquis de Saint-Fonds, qui se « met en tête de lui donner une éducation » et lui ouvre les portes de sa somptueuse bibliothèque. Placé en maison de correction à cause d’un ancien délit, il revient à Genève et apprend le métier d’horloger. Mais il n’exerce pas et part, comme il l’a toujours fait, à l’aventure des hommes et des femmes. Il rejoint Paris et s’engage comme factotum dans une luxueuse maison de passe. Insatiable libertin, il fréquente quelques cercles érudits, où se réunissent les amateurs de Lucrèce et se font des lectures licencieuses. Embastillé à la suite d’un méfait d’ordre sexuel, il s’accointe avec le marquis de Sade. Libéré trente-sept ans plus tard, sa première tâche est de faire publier clandestinement le manuscrit des 120 journées de Sodome. Il vit ensuite la Terreur sans engagement véritable, à l’image de sa vie turbulente. Fils unique joue de l’Histoire et de la littérature : sous couvert de traits historiques vécus par François Rousseau, le lecteur d’aujourd’hui reconnaît des faits du xxe siècle ou les écrits du frère cadet. La mystification fondamentale de Jean-Jacques Rousseau commande trop visiblement cette fable divertissante, car l’auteur, dont on doit saluer l’incontestable talent de romancier, s’appesantit souvent sur cette astuce qui prend parfois des allures d’exercice de style pour initiés.
Marie-Noëlle Campana
Anita Brookner, Loin de soi, Traduit de l’anglais par Simone Manceau. Fayard, 2006, 238 pages, 19 €
« J’étais destinée à être une oreille attentive, pas même une observatrice, quelqu’un dont aucun commentaire hostile, aucune question déplacée n’est à craindre. » Autoportrait tout en grisaille que livre Emma, personnage principal (on n’ose écrire héroïne…) de la romancière anglaise Anita Brookner. Loin de soi, son dernier ouvrage traduit en français, se présente comme la confession à la première personne d’une jeune fille suspendue entre une vie étriquée, craintive, et des aspirations dont la témérité – cependant bien raisonnable – lui paraît hors de portée. De Londres à Paris, où elle rédige une hypothétique thèse sur les jardins à la française, juste avant et juste après le décès d’une mère elle-même fragile, Emma flotte à la lisière de la tristesse. Mais sa lucidité, teintée d’humour, et une sorte de sociabilité involontaire la retiennent du côté de la vie. Elle n’abdique pas tout à fait et s’obstine à débusquer un peu de bonheur au creux de son morne quotidien. Minutieuse observatrice de l’âme humaine, Anita Brookner accompagne Emma dans ses hésitations, ses rares emballements, sa lassitude. On retrouve dans Loin de soi la musique simple de sa prose, la subtilité avec laquelle elle entrelace descriptions, monologues intérieurs, scènes de groupe… tissant une narration envoûtante. Ses pages sont baignées d’une brume automnale et bruissent du chuchotement pudique de cette introspection psychologique d’une cruelle délicatesse. Et si le lecteur se laisse parfois gagner par une certaine langueur, c’est pour mieux goûter, au détour d’une phrase, une de ces petites notations parfaitement justes qui donnent sa force discrète au récit. De deuils en épreuves, de solitude en amitiés chancelantes ou amours en demi-teintes, Emma va apprendre à tracer son chemin, à apprivoiser son destin, peut-être même à l’influencer. « Le temps, jadis gaspillé, doit désormais être consacré à ce qui est réel, possible, et peut-être à cet espoir insaisissable d’une issue favorable qui ne nous fait jamais défaut et à laquelle on ne devrait jamais renoncer. »
Emmanuelle Giuliani
Sandor Marai, Métamorphoses d’un mariage, Traduit du hongrois par Georges Kassai et Zéno Bianu. Albin Michel, coll. Les Grandes traductions, 2006, 448 pages, 22,50 €
Cette œuvre de fiction psychologique et sociologique explore les mystères de l’amour au sein d’une famille de la bourgeoisie hongroise de l’entre-deux-guerres, dans un foisonnement de réflexions sur la complexité des sentiments. Les incertitudes de l’attente et les déchirements de la vengeance donnent une tonalité mélancolique aux vanités d’un monde bouleversé par le chaos de Budapest en 1945. La vérité émerge peu à peu des confidences de trois acteurs de la rupture d’un couple. Très éprise, Honka conçoit le mariage comme une union totale pour la vie, tandis que Peter recherche le charme de la beauté et la perfection de l’éducation. Ce n’est qu’une apparence de bonheur, car la courtoisie ne peut combler le désir de tendresse. Après la mort d’un enfant de deux ans, l’épouse ne parvient pas à conquérir son mari et découvre le secret d’une passion inassouvie. La solitude de l’enfance dans un foyer sans amour et une éducation austère exaltant l’ordre avaient sans doute prédisposé le riche bourgeois à un ébranlement sentimental. Fasciné par la beauté sauvage d’une jeune paysanne domestique chez ses parents, Peter ne veut pas en faire sa maîtresse et lui propose un mariage qu’elle refuse. Dix ans plus tard, Judith réveille son souvenir enfoui dans le passé, brise le couple comme une fatalité impitoyable, et s’impose avec l’assurance d’une dame de la haute société. Devenue l’épouse du patron d’une grosse usine, elle savoure sa revanche contre la pauvreté. Proie d’une femme avide d’argent, Peter renonce alors aux espoirs de l’amour pour se retrouver solitaire.
Jean Duporté
Jacques Darras, Les Iles gardent l’horizon, Marches poétiques dans la littérature de langue anglaise. Hermann, 2006, 312 pages, 18 €
La littérature de langue anglaise est exceptionnellement riche en grands poètes. Cela était vrai pour le xxe siècle, avec Eliot, Auden, Yeats, Dylan Thomas et bien d’autres, et le demeure au xxie à travers l’œuvre d’un poète vivant nobelisé comme l’Irlandais Seamus Heaney, ou encore celle de l’Anglais Geoffrey Hill, éminemment nobelisable, qui, a l’âge de soixante-quatorze ans, vrai phénomène littéraire, n’a jamais été aussi prodigieusement fécond. Plus que sur ces auteurs-là, le livre de Jacques Darras, de longue date lecteur et traducteur inlassable de littérature de langue anglaise, s’attarde sur certains écrivains britanniques ou américains qui sont peu connus en France, comme Hugh MacDiarmid, dont l’auteur de ce recueil de textes rédigés depuis trente ans fait ici l’émouvante apologie. Il raconte son coup de foudre pour la poésie anglaise alors que, jeune homme, il faisait un séjour d’études en Ecosse. Depuis lors, son âme s’empresse de partir explorer les extrémités de ce royaume pas si uni du point de vue littéraire, pour dépasser toutes les frontières à la découverte de l’autre. Esprit curieux, en éveil, avide de nouveautés, à l’affût de nouveaux modes de penser, de parler, d’écrire, Jacques Darras nous entraîne dans ces voyages vers et à travers quelques temps forts de la poésie de langue anglaise. Il réfléchit sur les racines linguistiques, culturelles, politiques et mythologiques de la littérature anglaise, en faisant fréquemment référence à leurs analogues français. Plus que de la simple critique littéraire, l’auteur propose une interrogation de sa propre identité nationale, ce qui lui permet de mieux faire ressortir la qualité proprement étrangère des auteurs et des thèmes abordés. Ainsi l’ouvrage dépasse ses propres objectifs pour entreprendre une réflexion sur l’identité culturelle française et sur la distance culturelle qui sépare la France de l’Angleterre. Le livre est également, en partie, l’autobiographie intellectuelle d’un poète et traducteur, ne rechignant pas de lire et traduire des auteurs réputés être parmi les plus difficiles, comme Pound, Bunting, David Jones ou encore Geoffrey Hill. Son livre et la poésie dont il est question sont finalement moins de l’ordre de la littérature du voyage que de la littérature comme voyage, traversée, découverte, rencontre, dont Jacques Darras partage ici généreusement sa passion.
Adrian Grafe
Bernard Knox/Simone Weil, L’« Iliade », poème du xxie siècle, Edition établie par E. Escobar, M. Gondicas et P. Vernay. Arlea, coll. Post-scriptum, 2006, 164 pages, 20 €
Titre et avant-propos nous préviennent de ce qui a présidé à la réunion des deux textes de Bernard Knox et Simone Weil, publiés à quelque cinquante ans de distance et proposés ici en introduction à la lecture de l’Iliade (introduction destinée, en particulier, aux non-spécialistes, à ceux qui demeurent rebutés par la lecture du poème homérique). Par delà leur connaissance et leur amour de la Grèce, les deux auteurs ont en commun leur manière de faire entrer l’épopée d’Homère en résonance avec leur temps, qui est aussi le nôtre. C’est au tout début de la Seconde Guerre mondiale que Simone Weil écrit ces pages magnifiques, rendues encore plus émouvantes par le contexte de leur rédaction. « La force, c’est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose. » A la lumière de ce constat, S. Weil nous invite à relire l’Iliade (en une très belle traduction qui est la sienne). Dans le récit de la guerre de Troie, cette force est partout, et nul n’échappe à ses effets : ni le fier Achille, réduit à l’immobilité par l’humiliation que lui a infligée Agamemnon ; ni les femmes, qui, sans mourir, sont vouées à devenir pour le reste de leur vie des choses. Cette œuvre (où Homère décrit, dans un regard presque semblable pour chaque camp, la force qui pétrifie) est empreinte, explique l’auteur, de l’amertume qui procède de la tendresse. Les rares moments de grâce (d’amour, d’amitié) sont d’autant plus poignants, où les hommes retrouvent leur âme. Le lecteur que l’Iliade ennuie ne doit pas manquer la lecture de ces pages, sombres en leur fin, certes, où Simone Weil, s’interrogeant sur l’aptitude des hommes à accepter leur fragilité face au sort, à ne jamais admirer la force, doute que « ce soit pour bientôt » (le texte a été écrit en 1939 !). Le texte de Bernard Knox, conçu comme une introduction à une traduction anglaise de l’Iliade (1991), offre une entrée nécessairement différente, mais accessible à tous les lecteurs. Elle leur permettra de comprendre et de suivre avec intérêt l’histoire, l’épopée, du texte homérique, de sa transmission et de ses commentaires. Plus nouvelles apparaîtront aux familiers d’Homère les pages dans lesquelles B. Knox aborde de plus près le récit de la guerre de Troie, s’interrogeant sur les valeurs de l’héroïsme, sur la manière dont les protagonistes envisagent et vivent ce conflit, héros peut-être, mais mortels et voués à prendre conscience de leurs limites. Autant de questions que B. Knox se pose à partir de sa connaissance du tragique grec, mais qui n’en apparaissent pas moins en prise sur notre temps.
Marie Goudot
 
Arts
 
 
Dominique Berthet, Les Défis de la critique d’art, Kimé, coll. Esthétiques, 2006, 120 pages, 16 €
Ce livre veut établir la spécificité de la critique d’art et la lier au processus créateur. Il retrace successivement l’apport de Lessing, qui souligne la singularité des arts et ouvre ainsi de nouvelles perspectives ; de Diderot, qui invente une critique personnelle et créatrice « par delà les arts », parfois au détriment des œuvres ; de Baudelaire, enfin, qui prône une critique « partiale, passionnée, politique » (Salon 1846), réserve une place centrale à l’imagination et procède à des analyses solidaires d’une réelle réflexion esthétique. L’auteur montre aussi l’intérêt d’une « approche sociologique », incarnée par Panofsky (ce qui peut étonner) et surtout par Francastel, dont la position nuancée est rappelée. Après cet historique rapide, mais discontinu, le propos est plus prospectif et envisage la critique d’art contemporaine dans ses difficultés propres et propositions (s’arrêtant, pour des motifs circonstanciels, aux années 1995), pour revenir aux rapports à l’esthétique. Après un retour (qui semble une redite) à Baudelaire, l’apport central de Benjamin est examiné. La question du plaisir et de l’émotion esthétiques est aussi posée. En conclusion, D. Berthet souhaite que la critique puisse prolonger l’œuvre, sans renoncer à la « rationalité esthétique ». Fait de chapitres écrits séparément de 1995 à 2001, comme le dit la préface, cet essai embrasse beaucoup, mais n’évite pas toujours le morcellement et les limites temporelles d’un ensemble qui aurait dû être davantage retravaillé pour assurer son unité, son actualisation, la précision enfin de son écriture et de ses références – pas toujours données, souvent de seconde main (chap. V en particulier) et parfois mal orthographiées.
Marianne Massin
Esteban Buch, La Cas Schönberg, Naissance de l’avant-garde musicale. Gallimard, coll. Bibliothèque des idées, 2006, 356 pages, 22,50 €
Peu d’artistes ont dû essuyer des attaques aussi nombreuses, aussi soutenues et virulentes qu’Arnold Schönberg. Ses adversaires ont fait de lui « un cas » – comme Nietzsche de Wagner – et ont ainsi contribué, sans le vouloir ni le savoir, à bâtir sa réputation de figure de proue de l’avant-garde musicale au début du siècle dernier. Ce livre retrace l’histoire de la « grandeur » de Schönberg, montrant comment elle est fondée sur la reconstruction des premières controverses autour de son œuvre. C’est une histoire des évaluations de son œuvre, entre la création de La Nuit transfigurée, le 18 mars 1902, et le concert du 31 mars 1913, célèbre par le scandale qu’il provoqua, en passant par Pelleas und Melisande, le Premier et le Deuxième Quatuor à cordes, la Symphonie de chambre, les Trois Pièces pour piano et les Lieder d’après Stephan George. La thèse d’Adorno, selon laquelle ceux qui rejettent les œuvres d’art authentiques font preuve de plus d’intuition que ceux qui les défendent, plane sur cet ouvrage. Il apparaît ainsi, au fil des pages, que cette rage des critiques n’est que l’expression d’un symptôme : celui d’une société confrontée à des œuvres d’art qui lui disent une vérité qu’elle ne veut pas entendre. L’auteur rassemble une documentation critique impressionnante, expression des inquiétudes et de la mutation anarchique des valeurs d’un monde qui bascule. Son livre passionnant répond certainement au vœu qu’il en attend : « servir à mieux entendre comment, autour de la musique d’Arnold Schönberg, l’histoire n’en a jamais fini de gronder ».
Philippe Charru
Olivier Föllmi, Hommage à l’Afrique, Ed. La Martinière, 2006, 334 pages, 54 €
Les photographies de ce magnifique ouvrage appellent à la contemplation. Elles nous entraînent dans un voyage au cœur d’une Afrique traditionnelle, de la Namibie au Mali, en passant par le Tchad et l’Ethiopie. La nature s’expose dans toute sa beauté, généreuse et dépaysante. Des villages de brousse survolés, des animaux en liberté, des fleuves au coucher du soleil, offrent l’impression d’être projeté comme hors du temps. Mais, le livre refermé, ce sont les visages qui restent vivants, des visages d’une grande beauté, jeunes et vieux, hommes et femmes, tous se laissant approcher avec simplicité. Ce voyage en images est l’occasion d’apprendre ce que vivent ces peuples : de la cueillette à la pêche et la chasse, des cases aux mosquées en banco, de la cuisine aux marchés animés et colorés, l’Afrique se dévoile au gré des rencontres. Un autre monde s’ouvre à nos yeux. Et, dans sa préface, Alassane Ndaw ouvre nos oreilles à la culture de ces pays, dont quelques auteurs nous sont bien connus – Senghor ou Hampaté Ba. Puis, à la fin du livre, Olivier Föllmi glisse quelques pages de son carnet de voyage. Une occasion pour les amoureux de l’Afrique de retrouver une terre familière, et pour les autres de se laisser surprendre et émerveiller.
Franck Delorme
 
Sciences
 
 
Jean-Marc Lévy-Leblond, La Vitesse de l’ombre, Seuil, 2006, 264 pages, 22 €. Jean-Marc Lévy-Leblond, De la matière, Seuil, 2006, 116 pages, 19 €
Jean-Marc Lévy-Leblond signe deux ouvrages sur la physique d’aujourd’hui. Le premier, La Vitesse de l’ombre, cherche à mieux faire comprendre ce qu’est la science (physique), et surtout ce qu’elle n’est pas. L’idée principale est que la physique d’aujourd’hui n’est pas ce que Descartes ou les Lumières ont annoncé, et qu’elle ne correspond pas souvent à l’image que nous en avons. Ainsi, J.-M. Lévy-Leblond relativise l’idée d’un immense pouvoir technique qui découlerait de la science : de fait, des techniques importantes se sont développées sans la science ; cette dernière se montre impuissante lorsqu’il s’agit de dominer le climat ou l’environnement de la Terre. Il discute l’idée qu’elle pourrait, sans nuances, éclairer l’humanité sur le monde et sur elle-même : ses connaissances portent sur des domaines circonscrits, elle n’est pas une « théorie du Tout » ; la réduction de la biologie et de la chimie à la physique reste un espoir, voire un fantasme. Revenant sur l’affaire Sokal, l’auteur admet que la science est souvent utilisée par des imposteurs, mais il montre aussi comment des scientifiques versent dans des idées philosophiques fumeuses, et comment le langage de la science est métaphorique, voire ambigu. Enfin et surtout, il s’attaque à l’image trop simple et trop lisse que notre société a de la science. Ainsi, nous apprenons que des scientifiques très sérieux écrivent des articles sur l’Enfer ! Que l’esprit scientifique s’enseigne par des anecdotes croustillantes qui sont de vraies paraboles ! Ou que l’ombre va beaucoup plus vite que la lumière ! Le second ouvrage, De la matière, également passionnant, tente d’expliquer ce qu’est la matière pour la science physique d’aujourd’hui. Sans détails historiques ou techniques, il montre comment la théorie quantique révolutionne nos conceptions habituelles : un quanton, c’est-à-dire un objet quantique (par exemple un électron), n’est pas impénétrable, ni permanent. Son extension et sa figure dépendent de son environnement. Dans certains cas, il est indiscernable d’autres quantons. J.-M. Lévy-Leblond aborde ensuite l’apport de la Relativité : la fin de l’identification entre masse et inertie. Enfin, il montre à propos des interactions entre éléments matériels comment le concept de quanton peut remplacer à lui seul ceux de particule et de champ. L’élémentarité matérielle est alors interrogée. Qu’est-ce qu’un atome ? Pas seulement un noyau et des électrons, car des photons font la liaison.
Joël Dolbeault
 
Histoire
 
 
Alain Rey, Antoine Furetière, Un précurseur des Lumières sous Louis XIV. Fayard, 2006, 220 pages, 19 €
Les amoureux de la langue française apprécieront cet ouvrage d’un de ses bons serviteurs. Alain Rey y retrace la carrière de l’homme de lettres atypique que fut l’auteur éponyme du premier vrai dictionnaire de notre langue, à visée déjà encyclopédique. C’était un battant, moins prudent que son ami Boileau, moins poète que son autre ami La Fontaine, et qui le paya cher. Son statut d’académicien ne le protégea pas de la vindicte de ses confrères. Mais le succès de son dictionnaire lui assure une immortalité justifiée. Sa publication, posthume et en Hollande, en 1690, par les soins de Pierre Bayle, coiffa sur le poteau le dictionnaire de l’Académie, enlisé dans son interminable gestation. Sa valeur tient surtout à la nouveauté et à l’impertinence du propos : non pas fixer le « bon usage » d’une langue pure et réglée sous les auspices du plus grand roi du monde (souci qui avait été aussi celui de Richelet), mais refléter la langue et la vie quotidiennes de son temps. La nomination des « choses » compte plus que la bienséance. Renvoyer à son époque son image « réelle » et non rêvée, comme il l’avait fait dans son Roman bourgeois : le propos de Furetière fait de lui le premier témoin de l’esprit des Lumières, plus qu’un notaire de l’âge classique.
Dominique Salin
Hubert Masaryk, Le Dernier témoin de Munich,Un diplomate tchécoslovaque dans la tourmente européenne (1918-1941). Traduit du tchèque par A. Marès. Ed. Noir sur Blanc, 2006, 458 pages, 25 €
Hubert Masaryk est mort en 1982 sous le régime communiste. Ses mémoires ne parurent, en tchèque même, que vingt ans après sa mort, éclairant toute une histoire que l’on n’avait pas le droit de dire jusqu’à une date récente. Histoire complexe, en vérité ; et le lecteur français a bien des choses à apprendre ici, car il ne sait à peu près rien – par exemple du Protectorat de Bohême-Moravie, au début de la Seconde Guerre mondiale. L’auteur, qui abandonna alors Benes, collabora avec le général Elias, qui put être à la fois au service du gouvernement du Reichsprotektor et à la tête de la résistance aux Allemands, symbole de l’ambiguïté de la situation. Hubert Masaryk fut mis en jugement après la guerre, et blanchi par le tribunal. Pour comprendre l’intérêt de ses mémoires, il suffit de lire ces lignes sur ses sentiments à la fin de 1937 : « L’année 1937 s’achevait […] Je voyais tout en noir : un entretien avec Mackensen m’avait persuadé d’un coup prochain de Hitler contre nous ; la Petite-Entente et la Société des Nations étaient mortes pour moi ; je voyais l’Angleterre complètement entre les mains de la clique de Chamberlain, qui aspirait à un accord avec Hitler sur notre dos ; j’avais des doutes sur la France et je sentais que l’annexion de l’Autriche était pour bientôt. » Le traducteur, A. Marès, explique dans une introduction : « Comment un nouvel Etat de petite taille pouvait-il vivre au centre de l’Europe ? C’est le défi auquel la Tchécoslovaquie de 1918 a été confrontée. Entourée de voisins hostiles aux dépens desquels elle a été en partie créée, il lui a fallu trouver des alliés dans un contexte troublé. La France est devenue sa marraine, par choix délibéré (la France victorieuse, la France capitale des libertés et de la culture) et par défaut (qui d’autre qu’elle aurait pu jouer ce rôle une fois les Etats-Unis repliés sur eux-mêmes ?). La SDN et la Petite-Entente complétèrent ce pilier français. Rares furent alors, en Tchécoslovaquie, ceux qui relevèrent les faiblesses qui en résultaient : une France exsangue et incertaine, un système de sécurité collective affaibli par la défection américaine et l’absence de moyens coercitifs réels […] Hubert Masaryk est un observateur attentif et lucide de toutes ces menaces. » Tout un monde pour le lecteur français…
Jean-Yves Calvez
Waciny Laredj, Le Livre de l’Emir, Sindbad/Actes Sud, 2006, 542 pages, 25 €. Madeleine Hardy, Antoine-Adolphe Dupuch, Premier évêque d’Alger (1838-1846). Hora Decima, 2006, 254 pages, 20 €
Ces deux ouvrages nous replongent dans l’histoire des premières années de la présence française en Algérie. Sous une forme légèrement romancée, Le Livre de l’Emir conte l’histoire de la révolte puis de la reddition et de la captivité de l’émir Abd el-Kader. Ce gros volume va et vient en d’incessants flash-back qui reprennent de façon détaillée les épisodes de cette passionnante histoire. Le lecteur y découvre un émir qui, même dans l’action et la guerre, ne cesse jamais d’être un mystique épris de la pensée d’Ibn’Arabi. Il apprend aussi un grand nombre de détails sur les diverses étapes de son séjour en France, à Pau puis Amboise. Traduit avec bonheur de l’arabe en français par Marcel Bois, ce « roman », fidèle aux moindres détails historiques, fait découvrir une autre vision des événements et des personnes que celle que nous gardions des manuels scolaires d’autrefois. C’est au fil de ce récit que l’on découvre l’amitié qui lia l’émir et le premier évêque d’Alger, Mgr Antoine-Adolphe Dupuch. Leur dialogue se noue à l’occasion d’un échange de prisonniers et se poursuivra, par lettres d’abord, en Algérie, puis par une série de rencontres lors de la captivité de l’émir en France. Cette amitié devait marquer les deux hommes : l’évêque y découvre la dimension spirituelle de l’islam, et l’émir s’ouvre à un dialogue interreligieux qui le conduira même à défendre les chrétiens contre ses propres coreligionnaires, plus tard, en Syrie. Le livre de Madeleine Hardy permet de découvrir qui était cet interlocuteur chrétien d’Abd el-Kader. Le récit de sa vie nous plonge dans une époque qui risque de dépayser : la France s’installe, non sans peine, en Algérie. L’Eglise qui s’y fonde est une Eglise dépendante du pouvoir politique, qui vote son budget et tente de brider son action caritative et son organisation naissante. Les initiatives du nouvel évêque, son action auprès des pauvres de la population algérienne, son amitié pour l’émir en révolte, susciteront la méfiance et les manœuvres pour lui couper les vivres et l’acculer à la démission. La parution simultanée de ces deux livres permet à un public intéressé par l’histoire de découvrir deux volets complémentaires d’une même aventure que nous risquions d’oublier.
Jean-Marie Gaudeul
 
Philosophie
 
 
Anne Baudart, Naissances, de la philosophie politique, Athènes, Rome… Ed. Le Pommier, 2006, 286 pages, 23 €
Le titre peut faire craindre l’une de ces histoires des idées politiques bien ennuyeuses, mais il n’en est rien : le présent ouvrage a la saveur de l’essai. Il mêle histoire tout court et histoire de la philosophie politique. On voit ainsi les idées naître d’un socle, d’événements. Platon n’apparaît qu’au terme de plusieurs siècles d’histoire grecque, quand la démocratie est en déclin, sous la forme d’un gros animal irrationnel et sauvage qui a perdu tout repère. Il est accompagné d’Aristote, mais c’est Platon, bien évidemment, l’inspiré – qui reste présent jusqu’au terme du livre, alors qu’on parle de christianisme, de Jésus, de Paul (ici, avec Alain Badiou). « Cet essai, dit l’auteur, a voulu montrer comment Platon, le fondateur de la philosophie politique, ‘disposait au christianisme’, pour reprendre le mot de Pascal. Comment un philosophe païen pouvait, dans sa dette vis-à-vis de Socrate, dans ses orientations métaphysiques, politiques, éthiques, ‘préparer’à comprendre, à assimiler même, une autre culture, éprise, elle aussi, de justice, de vérité, d’amour du monde et des hommes qui le constituent. » Augustin a, à cet égard, une place fondamentale (au ve siècle, « siècle d’or » du christianisme, comme celui de Périclès l’avait été d’Athènes). A propos d’Augustin, j’aurais pourtant souhaité voir ébaucher au moins la dérive qui conduira à l’augustinisme politique, si important au Moyen-Age – le pouvoir spirituel de l’Eglise s’imposant, très temporellement et dangereusement, aux pouvoirs terrestres. Nous connaissons la distance d’Augustin à cet augustinisme, mais il y a bien quelques amorces aussi, un certain pessimisme sur la cité terrestre. En tout cas, cet ouvrage est de bout en bout stimulant.
Jean-Yves Calvez
Vincent Delecroix, Singulière philosophie, Essai sur Kierkegaard. Le Félin, 2006, 258 pages, 18,90 €. Søren Kierkegaard, Exercice en christianisme, Trad. de Vincent Delecroix. Le Félin, 2006, 310 pages, 24,90 €
Kierkegaard et la philosophie : le mariage n’a jamais été simple, tant l’œuvre du Danois est protéiforme, et même plurilingue, compte tenu de ses multiples pseudonymes. La tentation est grande alors de la refouler dans les marges, d’en faire une pensée limitrophe, une voix solitaire et peut-être inaudible – ce qui convient finalement très bien à notre modernité. Contre ces dérives, le bel essai de Vincent Delecroix remet Kierkegaard au cœur de la philosophie : « Il est bien au centre, et c’est cela le problème. » Problème, car il occupe cette place avec un style qui lui est propre, souvent déconcertant. Il réintroduit en philosophie des éléments que le diktat de la logique avait fait fuir : la littérature, la rhétorique, l’exhortation religieuse. C’est donc la forme du discours qui doit être d’abord étudiée. Vincent Delecroix s’y emploie dans une méditation libre et limpide, qui ne manque justement pas de style ; le contraire eût étonné (rappelons que le jeune philosophe est par ailleurs romancier). Il montre ainsi comment l’acte d’écrire effectue chez Kierkegaard l’acte de philosopher et le transforme. Ce véritable livre de la méthode permet d’entrer tout naturellement dans la nouvelle traduction de Indøvelse i Christendom, qui paraît conjointement. Editée par Kierkegaard en 1850, cette œuvre majeure avait été traduite par Tisseau en 1936 sous le titre L’Ecole du christianisme ; traduction juste mais un rien prudente, presque timorée. Cette fois, Vincent Delecroix prend le risque de nous faire entendre la phrase kierkegaardienne, d’épouser ses courbes amples et de scander ses ruptures soudaines. Cet effort remet le lecteur face à la radicalité d’un texte qui veut présenter au lecteur la vérité chrétienne, non comme savoir doctrinal mais comme rapport existentiel au Christ. Effort couronné de succès, tant le livre donne l’impression de renaître enfin dans notre langue. Grâce à ces deux publications complémentaires, Kierkegaard vient de rajeunir sous nos yeux.
Philippe Chevallier
Paul Magnette, Judith Shklar, Le libéralisme des opprimés. Michalon, 2006, 120 pages, 10 €
Farouche défenseur du libéralisme, Judith Shklar (1928-1992) échappe aux catégorisations trop simples : si elle développe une conception négative de la liberté comme lutte contre l’oppression et prévention des abus de pouvoir, dans la ligne d’Isaiah Berlin, elle insiste aussi sur sa face positive, sur les droits des plus vulnérables, victimes fréquentes de la domination et de l’humiliation. Si elle se réclame de la veine sceptique et humaniste de Montaigne, c’est pour promouvoir une éthique libérale qui se situe à égale distance du perfectionnisme moral et du cynisme. Si elle critique le libéralisme de Hayek et la place excessive du marché, elle rejette également les solidarités communautaires et toute espèce de conformisme social. Son libéralisme, empreint d’inquiétude, vise à redonner toute sa place au politique : au delà des utopies, il s’agit de réhabiliter la pluralité et la critique sociale par une « démocratie du quotidien », un exercice constamment renouvelé de tolérance et d’accueil critique des particularités. Ce petit ouvrage synthétique ouvre à une pensée subtile, suggestive et trop souvent méconnue en France, pensée marquée par l’expérience propre de l’intellectuelle : juive lituanienne émigrée aux Etats-Unis, Judith Shklar fut éminemment sensible au risque d’oppression, au sentiment d’injustice et au besoin de reconnaissance des membres les plus fragiles de nos sociétés.
Cécile Renouard
Philippe Raynaud, L’Extrême-gauche plurielle, Entre démocratie radicale et révolution. Autrement, 2006, 206 pages, 17 €
On se tromperait beaucoup si l’on ne voyait dans ce livre qu’une description des divers groupuscules de l’extrême-gauche française. C’est bien pourtant ce qu’on y trouve dans la première partie, et le lecteur ne peut que lire avec grand intérêt l’étude de ces mouvements proliférants, profondément divisés entre eux, animés par des querelles sibyllines, voire franchement obscures ; leur influence sur la scène politique et leur poids dans les conflits sociaux, disproportionnés par rapport à leur petit nombre et malgré les incohérences de leurs positions doctrinales, mérite l’attention. D’où des pages éclairantes sur les altermondialistes et les divers trotskismes, dont l’importance (relative) constitue une sorte d’exception française. Cependant, à s’en tenir là, on méconnaîtrait sans doute le plus important : un tel livre fournit aussi une méditation de première main sur le devenir du marxisme dans ce pays, doctrine qui eut une très grande influence sur le plan intellectuel, au point de constituer une vulgate à laquelle bien peu ont échappé. Philippe Raynaud montre fort bien à la fois la continuité d’une critique radicale du capitalisme et les inflexions survenues depuis l’effondrement du communisme, notamment une sorte de fascination pour la démocratie ; car si les théoriciens de l’extrême-gauche ne peuvent la renier entièrement, ils se doivent d’en opérer la critique radicale. Mais, parce que cette gauche est pénétrée profondément par l’imaginaire démocratico-libéral, elle ne peut guère proposer une alternative crédible, malgré son anti-libéralisme foncier. L’attention portée à trois théoriciens – Antonio Negri, Alain Badiou, Etienne Balibar – illustre les contradictions de ces pensées radicales et parfois délirantes ; elle montre aussi le prestige intellectuel dont cette extrême-gauche peut se prévaloir, et qui explique assez son influence dans certains milieux.
Paul Valadier
 
Sociétés
 
 
Axel Honneth, La Société du mépris, Vers une nouvelle théorie critique. Édition établie par O. Voirol. La Découverte, 2006, 350 pages, 25 €
Axel Honneth appartient à la grande tradition de la théorie critique, celle qui, depuis Rousseau, s’attache à débusquer les évolutions pathologiques du social pour essayer de faire advenir les conditions de la « vie bonne ». De cette tradition, son livre (construit sur des articles qui relatent son itinéraire intellectuel et ses projets) retrace les moments les plus importants – argumentations fortes et impasses récurrentes. En effet, qu’il s’agisse des travaux de Marx sur les pathologies du capitalisme, de ceux de Horkheimer et d’Adorno dénonçant les abus d’usages de la raison instrumentale ou, plus récemment, de ceux de Habermas sur l’agir communicationnel, il n’a pas été possible d’éviter que, une pathologie ayant été repérée, une solution ayant été proposée, les injustices sociales en aient pour autant été ignorées. En ce début de xxie siècle, celles-ci sont démultipliées, tandis que beaucoup de souffrances qui leur sont attachées sont ignorées, voire niées, dans l’invisibilité où les tient une société du mépris. Il ne faut pas se tromper de cible : les théories critiques sont des instruments heuristiques puissants ; la philosophie sociale qui est leur terreau a encouragé bien des travaux de sociologie empirique, enrichissant la description du monde vécu et la connaissance des interdépendances qui le traversent. Le problème vient plutôt des limites de leurs enchaînements causaux : leurs fondements normatifs ne sont pas appropriés. Trop centrés sur les progrès de la connaissance et ses dérives, il leur manque ce que Hegel a magistralement exposé dans la dialectique du Maître et de l’Esclave, soit ce qui tient à la lutte pour la reconnaissance. Qu’est-ce que la critique, dès lors qu’elle ne peut prendre en charge le désir de chacun d’être reconnu par l’autre, l’exigence pour chacun de reconnaître l’autre ? Or cette lutte, constitutive de relations fortes, échappe pour l’essentiel au langage. Le réajustement que propose Axel Honneth – la conjugaison de la reconnaissance et de la connaissance – est passionnant. Il suppose une pluridisciplinarité capable de mettre en regard des rationalités diverses. Et, parce qu’il ne sous-estime plus le fait que les souffrances échappent trop souvent à la verbalisation, il pourrait bien raviver aussi le sens de nos responsabilités partagées.
Pascale Gruson
Olivier Rey, Une folle solitude, Le fantasme de l’homme autoconstruit. Seuil, 2006, 330 pages, 22,50 €
L’ouvrage s’ouvre sur une remarque apparemment aussi anodine que plaisante : le sens des poussettes dans lesquelles sont promenés les tout-petits. D’abord tournés vers l’adulte qu’ils avaient en vis-à-vis, ils sont désormais tournés vers l’avant. Vers le monde ? Vers l’avenir ? Vers ce qui vient, après avoir été face à ce qui précède ? Quels imaginaires collectifs sous une telle volte-face ? Ainsi pénétrons-nous, comme par effraction, dans la longue histoire de l’émancipation de l’individu, partant du présent pour remonter vers le bel élan de l’idéal démocratique et du projet scientifique et technique, avant d’en revenir à l’apogée de la montée en puissance à laquelle on se trouve rendu aujourd’hui : celle de l’individu qualifié de désaffilié par les uns, d’hypermoderne par d’autres ; en tout cas, condamné à s’inventer à partir de ses propres forces et, par là-même, plombé de solitude. D’où le sous-titre du livre : le « fantasme de l’homme autoconstruit » ; comme si le soulèvement héroïque qui visait de passer de l’hétéronomie à l’autonomie s’était durci pour aboutir à d’inextricables contradictions. L’analyse n’est jamais ennuyeuse. Elle est à la fois alerte et grave, appuyée aussi bien sur l’histoire de la culture et des idées que sur les observations les plus quotidiennes. Les incursions dans le domaine symbolique et les champs de la fiction, la clarté de l’exposition dénuée de toute affectation, agissent sur le lecteur comme un stimulant critique particulièrement efficace. Ce livre n’est certainement pas un opus de plus à verser au compte du pessimisme contemporain ou de sa nostalgie stérile. Plus élégamment et brillamment que d’autres, il se joint à toute l’attention portée à l’impensé de la culture occidentale qui polarise nombre de recherches actuelles. Reste devant nous l’investigation sur les rééquilibrages plus ou moins bricolés, plus ou moins conscients, plus ou moins heureux qui travaillent néanmoins des sociétés où la vie est vivable en dépit de solitudes réelles et de conduites éventuellement mortifères.
Françoise Le Corre
Zygmunt Bauman, La Vie liquide, Traduit de l’anglais par Christophe Rosson. Le Rouergue/Chambon, 2006, 202 pages, 19 €
Dans ce nouvel essai dense et stimulant, Zygmunt Bauman fait la peinture de la société à laquelle nous appartenons et de la vie que nous menons. Elles seraient, toutes deux, « liquides ». Ce tableau laisse entrevoir l’état de liquéfaction qui nous attend : une crainte permanente de laisser échapper une nouveauté, la peur de l’obsolescence, l’obsession de lier, délier et relier toute chose au gré des circonstances, dans l’angoisse de nouer des attaches trop fortes… La société actuelle incarnerait le triomphe du consumérisme, avec son cortège de « discontinuité, de désengagement et d’oubli, de vitesse (et) de déchet », affirme le sociologue et philosophe polonais émigré au Royaume-Uni. Tout, y compris l’homme, devient alors objet de consommation périssable et jetable. Aucun champ de l’activité humaine n’est épargné : les biens consommés permettent la production massive du déchet, élément distinctif de cette société ; les célébrités sont adulées en lieu et place des martyrs et héros ; l’intelligence se conçoit comme la faculté d’oublier pour progresser, effaçant toute trace de culture ; l’amour durable est rejeté au profit de l’instantanéité du désir… Au fil de l’ouvrage, la description de ces périlleux glissements est étayée de références fort sérieuses (Adorno, Arendt, Baudrillard, Benjamin ou Bourdieu sont, par exemple, volontiers cités) et toujours maniées avec force humour. Un seul regret nous effleure à la fin de ce voyage intellectuel séduisant et dérangeant, au pays de la « modernité » : malgré une ultime recherche pour concevoir un avenir viable, les solutions proposées par Zygmunt Bauman paraissent, en comparaison de la « déliaison » finale de la société et de nos vies, bien peu consistantes.
Marie Lecerf
Patrick Artus & Marie-Paule Virard, Comment nous avons ruiné, nos enfants, La Découverte, 2006, 166 pages, 12,50 €
La question de la solvabilité du déficit public français trouve aujourd’hui sa place dans le débat public. Parmi les différents ouvrages qui l’abordent, celui-ci présente l’avantage d’une approche factuelle et documentée, qui n’empêche pas un certain sens de la dérision, mais évite de céder à un catastrophisme paralysant. Le diagnostic est néanmoins sévère. Sur le problème du vieillissement, qui touche tous les pays occidentaux, la France a clairement fait le choix d’un système favorisant les retraités par rapport aux actifs ; l’investissement dans l’avenir, via l’université et la recherche, se fait à un degré bien moindre qu’aux Etats-Unis et dans la plupart des autres pays européens ; en constatant une série de faits similaires, les auteurs théorisent l’idée d’un « sacrifice des baby-losers » au profit de la génération des baby-boomers. Dans ce panorama, la dette publique apparaît comme le résultat emblématique d’une erreur politique répétée depuis le début des années 70 – et de façon inconsidérée compte tenu d’un processus constant d’ouverture des frontières : en tentant de relancer la croissance par la consommation, les politiques ont surtout contribué à stimuler les importations, sans pour autant encourager l’adaptation de l’offre industrielle nationale. Le prix à payer pour changer l’orientation de la politique économique française est donc élevé, d’autant qu’il ne suffira pas d’agiter le slogan de la rupture sans une remise en cause profonde des choix de toute une génération. Et cela s’annonce douloureux, bien au delà de la sphère économique.
Sylvain Dufeu
Didier Fassin & Eric Fassin (dir.), De la question sociale, à la question raciale ?, Représenter la société française. La Découverte, 2006, 262 pages, 20 €
Une douzaine de sociologues, politologues, anthropologues et historiens croisent leurs regards sur le racisme ordinaire en France. La notion de race est depuis longtemps réduite en miettes par les biologistes et anthropologues ; le racisme n’en perdure pas moins, non seulement dans les classes populaires, mais encore – et ce, avec une reviviscence accentuée par les événements dans les banlieues à l’automne 2005 – chez les politiciens français, tous partis confondus. La « question sociale » qui domine le paysage politique depuis la fin du xixe siècle cède-t-elle la place à la « question raciale » ? Telle était la question initiale que, dans les pages introductives, Didier et Eric Fassin sont tentés de retourner au vu des bouleversements récents, pour repérer la question sociale sous la question raciale. Les diverses contributions tournent autour d’une hypothèse intéressante : le racisme ambiant s’enracine moins dans une recherche d’identité liée à un communautarisme plus fantasmé que réel, et davantage dans la lutte contre les discriminations. La reconnaissance du fait discriminatoire devient ainsi le véritable enjeu politique actuel dans notre pays. Ce qui conduit les coordonnateurs de cet ouvrage à s’engager, non sans risques, en faveur de la discrimination positive.
Etienne Perrot
Stéphane Beaud, Joseph Confavreux, Jade Lingaard (dir.), La France invisible, La Découverte, 2006, 644 pages, 26 €
Il y a des gens qui n’intéressent ni les médias, ni les politiques. Sans doute n’intéresssent-ils pas non plus le citoyen de base, car ils font peur. Non pas qu’ils soient dangereux, mais parce qu’ils sont dans des situations socio-économiques peu enviables. Ce sont ces gens qui n’ont pas de travail et ne sont pas comptés comme chômeurs, car ils sont las d’en chercher en vain. Ils ont parfois du travail qui leur procure un revenu insuffisant pour les faire vivre. Ils sont SDF, car l’administration les a perdus de vue, alors même qu’ils ont une adresse. Bref, les invisibles sont ceux qui n’entrent dans aucune catégorie administrative bien définie et n’émargent dans aucune comptabilité publique. Cet ouvrage décline par ordre alphabétique une liste hétéroclite de ces invisibles : accidentés du travail, sans papiers, délogés pour cause de rénovation urbaine, surendettés, vieux pauvres, précaires du public, stagiaires… En dépit de son intérêt, cet ouvrage original laisse une impression ambiguë : ni monographie rigoureusement menée, ni analyse sociale argumentée. Faisant appel à la fois à des universitaires et à des journalistes, cet ouvrage a tout du scoop humanitaire intelligent que l’on trouve dans les bons magazines.
Julio Schumacher
Pierre Bréchon, Comportements, et attitudes politiques, Presse Universitaires de Grenoble, 2006, 186 pages, 15 €. Philippe Breton, L’Incompétence démocratique, La Découverte, 2006, 262 pages, 18 €
L’ouvrage de Pierre Bréchon est didactique, clair, bien ordonné. Il reprend l’ensemble des théories sur les comportements politiques en partant de la base des définitions du politique. Les différents éléments de la socialisation, depuis la famille jusqu’aux médias, sont bien mis en valeur. Il étudie les facteurs de la participation électorale et de l’abstention, mais aussi les autres formes de participation politique comme les manifestations ou les grèves. La seconde partie est consacrée aux explications des comportements électoraux, notamment ce qu’il nomme les variables lourdes de ces comportements dans la sociologie électorale française. Plusieurs pages traitent de la mobilité électorale, en nette augmentation sur une vingtaine d’années, ce qui est un point nouveau valant d’être souligné. Ce travail, sérieux et très abordable, est nourri des nombreuses études qui ont précédé sur les comportements électoraux. – Le livre de Philippe Breton s’attaque d’emblée à la démocratie et à son fonctionnement. L’auteur remarque d’abord que le désir de démocratie existe dans nos pays et qu’il est solidement enraciné. Encore faut-il évaluer, dans une deuxième partie, l’état réel des compétences démocratiques – évaluation qui manifeste un déficit dans les capacités de prise de parole et de formation des opinions. Le troisième temps de ce livre montre les causes et les conséquences de ce déficit. Une solution, selon l’auteur, serait d’introduire l’idée d’une « subsidiarité démocratique » qui permettrait de renouveler les pratiques démocratiques au niveau le plus proche des citoyens, par le travail sur les lieux d’apprentissage comme à l’école. Le ton est bien différent du précédent ouvrage, plus philosophique, plus abstrait, parfois plus difficile, mais toujours très suggestif.
Pierre de Charentenay
Hélène Constanty & Vincent Nouzille, Députés sous influences, Le vrai pouvoir des lobbies à l’Assemblée Nationale. Fayard, 2006, 500 pages, 22 €. Guillaume Courty, Les Groupes d’intérêt, La Découverte, coll. Repères, 2006, 122 pages, 10,50 €
Ces dernières années, plusieurs ouvrages levant le voile sur les pratiques des lobbyistes ont été publiés en France, certains comportant même dans leur titre le terme longtemps tabou de lobby. Hélène Constanty, Vincent Nouzille et Guillaume Courty viennent ajouter leur pierre à cet édifice en cours de construction qu’est la sociologie française des groupes d’intérêt. Les deux livres sont bien différents et, d’une certaine manière, complémentaires. Mieux vaut, peut-être, commencer par l’excellente synthèse de G. Courty, qui réussit le tour de force de résumer en une centaine de pages les principaux travaux produits depuis un siècle sur les groupes d’intérêt. Une grande partie de cet ouvrage est consacrée au fonctionnement des lobbies à Washington et à Bruxelles, mais des passages remarquables sont dévolus à l’éclosion du phénomène des groupes de pression en France et à leur émergence comme objet d’étude dans le champ académique au début des années 1950. Si le travail de G. Courty possède le ton neutre d’un ouvrage universitaire, l’étude d’H. Constanty et V. Nouzille se veut plus polémique. Pendant plusieurs mois, les deux journalistes ont arpenté les couloirs du Palais Bourbon, multipliant les entretiens avec des députés, des assistants parlementaires et des « spécialistes des relations institutionnelles », expression « politiquement correcte » pour désigner les lobbyistes. Assistants parlementaires travaillant en parallèle pour des cabinets de lobbying, groupes d’intérêt possédant une adresse postale au sein même de l’Assemblée Nationale, députés présents dans le capital de sociétés qui organisent des colloques – pas toujours très objectifs – dans les locaux du Parlement : les pratiques décrites sont parfois surprenantes. La conclusion de l’ouvrage est sans appel : « A l’Assemblée, l’absence de règles sur le lobbying favorise son déploiement et son dévoiement. L’hypocrisie et l’opacité qui prévalent autour de son existence au sein du Palais Bourbon confinent à l’absurde. » Si ce livre peut contribuer à déclencher une véritable réflexion sur l’encadrement des groupes d’intérêt en France, H. Constanty et V. Nouzille auront atteint leur objectif.
Marc Hecker
Sadek Sellam, La France et ses musulmans, Un siècle de politique musulmane (1895-2005). Fayard, 2006, 392 pages, 22 €
Auteur de L’Islam et les musulmans de France (Tougui, 1987) et Être musulman aujourd’hui (Nouvelle Cité, 1989), Sadek Sellam publie aujourd’hui un ouvrage très documenté sur la politique suivie par la France et ses gouvernements successifs à l’égard de l’islam et de ses adeptes. Il s’agit d’une recherche historique plutôt que d’une étude sociologique. L’auteur procède en trois étapes chronologiques. D’abord le rappel d’une présence séculaire : installation de plusieurs milliers de morisques expulsés d’Espagne dans le Sud-Ouest, le séjour d’Abd el-Kader en France, la tradition d’islamologie comtiste au Collège libre de sciences sociales (1895), la présence dans l’Hexagone d’une pléiade de musulmans modernistes au xixe siècle, puis les débuts de l’immigration avec ses élites, ses associations et ses confréries, son implantation dans le milieu ouvrier. La 2e partie aborde un sujet peu connu du grand public : la façon dont la France, de 1830 à 1947, a tenté de contrôler ses « sujets » musulmans en refusant même de leur appliquer la loi de 1905 sur la Séparation. Enfin, la 3e partie suit les méandres de la politique française à l’égard de ceux qui, nés et vivant en France, ne sont plus des « sujets » mais des « citoyens » à part entière. Entre régime de laïcité et mise sous tutelle du ministre des Cultes, qu’en est-il du statut des musulmans et de leurs organisations ? Il est difficile de répondre correctement à cette question sans avoir lu ce livre. L’ouvrage est accompagné de notes abondantes et d’un index des noms de personnes.
Jean-Marie Gaudeul
Fabien Eboussi Boulaga, Alain Didier Olinga (dir.), Le Génocide rwandais, Les interrogations des intellectuels africains. Ed. CLE, Yaoundé, 2006, 206 pages, 15 €
Cet ouvrage collectif rassemble les réflexions d’intellectuels africains dix ans après le génocide rwandais de 1994. Cette relecture du génocide, en vue de tirer des leçons pour l’avenir, cherche d’abord, dans une première partie intitulée « Ethnisme et génocide », à explorer les origines de ce génocide dans un travail de mémoire, tentative de « penser l’impensable », de comprendre l’incompréhensible. La deuxième partie cherche à établir les responsabilités de l’Etat, de la société internationale et des Eglises dans ce qui est arrivé au Rwanda en 1994. Les différentes contributions montrent combien l’action ou l’inaction de l’Etat rwandais, de la communauté internationale et des Eglises, dans les années qui ont précédé le génocide, ont joué un rôle déterminant dans l’assassinat de la paix signée à Arusha en août 1993 et le passage à « la solution finale ». La troisième partie de l’ouvrage se tourne vers l’avenir et aborde le thème de « la prévention des conflits comme exigence éthique de la guérison et de la vie communautaire ». Le rôle de la justice et celui de l’éducation sont mentionnés comme des balises dans la prévention des conflits en Afrique, et plus largement. On saluera l’initiative de ce groupe d’intellectuels africains qui, à travers leurs réflexions, manifestent non seulement leur solidarité africaine avec l’histoire tragique du peuple rwandais, mais aussi « la nécessité de mettre nos intelligences en veille contre les risques de perversion des identités culturelles et des valeurs humaines ». L’histoire du génocide rwandais sera longue à écrire, et cette « entreprise inhumaine imaginée par des humains » demeurera « trop folle et trop méthodique pour être comprise ». Néanmoins, faire mémoire du génocide, établir les responsabilités, en vue de prévenir et de guérir d’autres « Rwanda 94 », permettra peut-être de susciter l’action des « hommes de bien » au Rwanda, en Afrique et ailleurs – pour un « plus jamais ça » !
Michel Kamanzi Segatagara
Yulia Yuzik, Requiem pour Beslan, Trad. du russe par Antonina Roubichou-Stretz. Préface de Svetlana Alexievitch. Actes Sud, 2006, 234 pages, 20 €
La tuerie de l’école n° 1 de Beslan, ville d’Ossétie du Nord jusque-là inconnue, a coûté la vie à plus de mille personnes, dont de nombreux enfants, prises sous les feux croisés des terroristes tchétchènes, prêts à tout pour se faire entendre, et des forces russes, envoyées pour réaffirmer à n’importe quel prix la puissance de la Russie. L’auteur de ce Requiem prend le parti très fort de supprimer justement toute explication d’ordre politique (mis à part un bref historique au début), qui risquerait de donner un sens à ce qui n’en a pas, la mort d’innocents. En présentant les témoignages de rescapés sous la forme d’un abécédaire, Y. Yuzik laisse entendre que cet événement oblige à revoir notre conception de l’humanité dans ses éléments fondamentaux. Et, à lire ces récits de parents massacrés sous les yeux de leurs enfants, de tout-petits inventant des stratégies de survie face à la soif et à la peur, il y a bien de quoi douter de l’homme. Ce qui révolte le plus, peut-être, au fil des entrées de ce « dictionnaire » (des mots anodins en eux-mêmes, argent, coca-cola, père…), ce sont les preuves de bassesse du côté des victimes : il faut savoir, par exemple, que certains otages adultes mettaient les enfants sous les charges explosives placées dans l’école, comme des boucliers. Prenant le contre-pied inattendu de la révolte inévitable du lecteur, la préface, écrite par la journaliste S. Alexievitch, connue, entre autres, par son travail sur les anciens combattants d’Afghanistan, appelle au contraire à résister au mal en s’efforçant de discerner l’amour et l’espoir au cœur de l’enfer ; cette femme qui a tout vu, qui connaît plus que personne la cruauté dont l’homme est capable et le cynisme du gouvernement russe, au moins aussi coupable que les rebelles tchétchènes de ce carnage, invite à contempler, en dépit de tout, la beauté et la pureté des enfants. Il faut peut-être considérer cela comme un véritable acte de courage.
Agnès Passot
 
Questions religieuses
 
 
Bernard Sesboüé, Yves de Montcheuil, 1900-1944, Précurseur en théologie. Cerf, coll. Cogitatio fidei, 2006, 430 pages, 44 €
Après une longue formation et quelques années consacrées à l’enseignement de la théologie, Yves de Montcheuil fut arrêté en 1944 dans le Vercors, puis fusillé à Grenoble. Il accomplit là le « ministère d’un témoin », en pleine cohérence avec ce qu’il avait lui-même dit et écrit. Mais il connut aussi une sorte de « seconde mort », car sa pensée, comme celle de son ami le P. de Lubac, devait faire l’objet de vifs soupçons. Cette pensée a pourtant constitué un apport essentiel au renouveau théologique du xxe siècle. Yves de Montcheuil fut profondément marqué par saint Augustin, et c’est dans le cadre de sa filiation augustinienne qu’il faut comprendre son intérêt pour Malebranche, ainsi que ses prises de position sur « nature et surnaturel ». Il fut également très redevable à Maurice Blondel, comme plusieurs jésuites de sa génération. Il se révèle un précurseur dans plusieurs champs de la théologie, en particulier par son christocentrisme, par sa compréhension de la rédemption, par sa doctrine de l’eucharistie et par sa vision de l’Eglise. Il apparaît aussi comme un maître spirituel qui invite à un engagement total pour le Royaume – celui-ci allant de pair avec l’exercice de la responsabilité chrétienne dans le monde. L’ouvrage de Bernard Sesboüé ne s’appuie pas seulement sur les livres et articles d’Yves de Montcheuil, mais aussi sur de précieux documents d’archives (telle la note sur la « présence réelle », reproduite en annexe). Cette étude magistrale rend vraiment justice à un homme qui fut témoin du Christ par sa pensée comme par sa vie – et par sa mort même.
Michel Fédou
Guy Stroumsa, Le Rire du Christ, Essais sur le christianisme antique. Trad. de l’anglais par Jacqueline Carnaud. Bayard, 2006, 284 pages, 34 €
Que le lecteur ne se méprenne pas sur ce titre alléchant. Non seulement les évangiles ne nous parlent jamais d’un rire de Jésus, mais seule la première contribution de ce recueil évoque le rire d’un Jésus gnostique et docète. Le sous-titre, en revanche, donne une bonne idée du contenu : il s’agit d’une série d’études documentées et assez techniques sur les origines chrétiennes et la période patristique, faites par un professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem compétent sur le christianisme. Nous signalons, en particulier, sa réflexion sur un thème délicat, jadis déjà abordé par Marcel Simon : « De l’antijudaïsme à l’antisémitisme dans le christianisme ancien. » L’auteur fait, à juste titre, la distinction, trop souvent oubliée, entre la compétition religieuse entre juifs et chrétiens de l’antiquité tardive, qui est un antijudaïsme, et l’anti- sémitisme racial au sens moderne de ce terme. Sans doute l’auteur voit-il un peu tôt « la transformation du discours théologique antijuif en préjugés antisémites ». Il a raison de souligner que les conflits entre juifs et chrétiens doivent être situés dans la triangulation des relations entre païens, chrétiens et juifs. Mais l’on peut regretter que le procès ne soit instruit qu’à charge, et que rien ne soit dit de l’attitude des juifs à l’égard des chrétiens aux mêmes époques. Un anachronisme inconscient risque toujours de grever ces recherches : on juge du passé à l’aune de nos valeurs contemporaines sans tenir assez compte des codes culturels anciens de la polémique. Mais, sur un thème aussi délicat et douloureux, un chrétien tire toujours du fruit à se pencher sur cette lecture « autre », nuancée mais sévère, de son histoire.
Bernard Sesboüé
Jean-Michel Maldamé, Création et providence, Cerf, coll. Initiation, 2006, 224 pages, 22 €
L’ouvrage s’attache à élucider la notion biblique de création comme un carrefour où se rencontrent toutes les disciplines : théologie, philosophie et sciences. Le titre indique que le regard se porte sur l’ensemble de l’œuvre de Dieu jusqu’à son terme, et non pas sur le seul commencement du monde. Une première partie s’intéresse à la Bible, avec pour originalité de partir du discours de Paul à l’Aréopage (Ac. 17). Sont ensuite présentés les lieux plus classiques, d’Isaïe aux deux récits de la Genèse. Il ressort de cet examen que la notion spécifiquement biblique de création s’enrichit dans la rencontre de cultures voisines. Ce diagnostic se vérifie dans une deuxième partie, qui présente la confrontation avec la pensée grecque, en particulier sous son aspect scientifique, jusqu’à la synthèse thomiste au Moyen-Age. La pensée chrétienne souligne l’autonomie et la responsabilité de la créature. La troisième partie aborde l’époque moderne, marquée par l’émergence de la science et l’affirmation du sujet. Cette nouvelle confrontation provoque la théologie à réaffirmer la bonté et l’ouverture du créé, marqué par la promesse d’un Dieu qui donne la vie, pour que celui qui la reçoit existe par lui-même. Ce petit ouvrage, dans un style très clair, propose un panorama complet de ces questions qui nous concernent tous. Une riche bibliographie et un index faciliteront le travail ultérieur.
François Euvé
Maurice Bellet, Le Meurtre de la parole, Bayard, 2006, 154 pages, 13 €
Maurice Bellet, philosophe et théologien, livre dans cet essai une belle réflexion en termes accessibles sur un enjeu absolu : préserver l’homme de la destruction perpétrée à travers le meurtre de la parole, ce meurtre qui veut tuer l’humanité en l’homme et qui a culminé au Golgotha. Il s’agit là d’une invitation au « dialogue radical » qui naît d’une pure disposition d’écoute, par delà tout clivage, sans rien prétendre. Forme de la relation qui en devient le paradigme et le but en soi, et qui, par sa manière même, est à la fois le contenu du message et le lieu originaire d’humanité, constitutif du sujet et de sa dignité. Ascèse aride, d’où peut jaillir la source éveillant en l’autre sa propre parole, et qui remet en cause le statut même de cette dernière, devenant humble écoute. Dans ce « nouvel abîme qu’a magistralement ouvert la psychanalyse », où se tient déjà tout bon thérapeute, se défait toute âpreté à dominer, toute prétention au pouvoir, au discours qui sait. Une telle posture, non sans rapport avec le dépouillement mystique, requiert un renoncement radical, non à la foi mais au rapport même à ce que nous croyons, appelé à la désappropriation, dans une foi du second degré, assumée mais critique, sans idole, même doctrinale. Cette pensée est une philosophie du dialogue, qui espère, et ne veut avoir en acte d’autre puissance que celle qui opère comme proposition du possible, appelant une parole demeurant hors de toute maîtrise. Franchissement du néant meurtrier dont toutes les peurs sont hantées, ce redoutable combat désarmé auquel l’auteur invite, qui défait l’opposition entre parole et silence ou action, devient, chaque fois qu’il est livré, aurore d’humanité.
Marie-Emmanuelle Gillet
Armand Abécassis, Judaïsmes, De l’hébraïsme aux messianités juives. Albin Michel, 2006, 502 pages, 28 €
« Lire la Bible, c’est d’abord tenir compte du milieu culturel au sein duquel ses écrits apparurent. » Si un Père de l’Eglise, voire un commentateur chrétien du Moyen-Âge, n’eût sans doute pas souscrit à cette phrase d’ouverture du beau livre d’Armand Abécassis, l’exégèse critique actuelle, qu’elle soit chrétienne ou juive, souscrit sans peine, disons même à l’évidence, à cette condition première. Autrement dit, tout lecteur de la Bible aujourd’hui se doit d’explorer les « judaïsmes » qui, après l’avoir élaborée, nous l’ont transmise, y compris le judaïsme du Christ et des premières générations chrétiennes. En fait, A. Abécassis offre au lecteur une excellente initiation non seulement à l’Ancien Testament, mais à son intelligence. Se fondant sur une « relecture » de l’histoire, il part de l’« interprétation » – des interprétations, qu’il voit premières dans le prophétisme, transcendant les problèmes d’historicité insaisissable de tout ce qui le précède, au bénéfice de cette intelligence d’abord prophétique du destin d’Israël, de sa foi au Dieu unique, de son alliance « ancestrale » avec Lui. Ensuite de quoi, à partir de l’Exil, les « interprétations juives » ouvrent, dans cette multiplicité, aux déploiements que nous connaissons et dans lesquels prendront place différents courants d’où émergeront, entre autres, le christianisme et le judaïsme contemporains. La construction de l’ouvrage, qui rejoint celle de l’ouvrage de l’historien italien Mario Livrani (dont on attend avec impatience la traduction en français), et qui rejoint par là aussi les meilleures études exégétiques actuelles, ne peut que satisfaire un lecteur auquel importe avant tout le sens de cette aventure biblique et judaïque. En quoi il ne pourra que se réjouir de ce propos en conclusion : « Aujourd’hui, nous nous sommes convaincus que l’étude en commun entre juifs et chrétiens pourrait à nouveau changer la face du monde en rétablissant les continuités entre le christianisme et le judaïsme. » Il ne s’agit plus seulement d’une sorte d’œcuménisme plus ou moins tiède ou sentimental, mais d’une exigence à la fois d’intelligence et de science. Et les questions que pose A. Abécassis, qui sont loin d’avoir toutes leur réponse, en sont aussi la preuve.
Pierre Gibert
Hans-Josef Klauck, Judas, un disciple de Jésus, Exégèse et répercussions historiques. Trad. de l’allemand par Joseph Hoffmann. Cerf, coll. Lectio Divina n° 212, 2006, 204 pages, 20 €
A l’occasion de la sortie en librairie de l’Evangile de Judas (Flammarion, 2006), un texte gnostique ancien, les éditions du Cerf publient une petite monographie d’un exégète allemand enseignant aux Etats-Unis sur la figure de Judas. Hans-Josef Klauck y fait le point non seulement sur ce que l’on peut savoir de l’apôtre Judas Iscariote (soit peu de chose), qui fut l’un des Douze, mais aussi – et peut-être surtout – sur l’histoire des différentes interprétations de son destin. Il montre, par exemple, comment le récit de sa fin s’inspire fortement d’un topos antique sur la mort de l’impie. Le travail exégétique est mené de façon claire et pédagogique. L’auteur est conscient des enjeux théologiques et historiques de cette figure, qui eut notamment une influence néfaste sur la représentation des Juifs dans l’histoire de l’Occident. Ce destin pose des questions théologico-philosophiques redoutables sur le mal et la liberté humaine devant le dessein de Dieu. Dans ce domaine, la tradition chrétienne n’a souvent pas su garder une nécessaire sobriété. Sans prétendre « réhabiliter » Judas ou en faire la psychanalyse, H.J. Klauck permet de le réinsérer dans le monde des humains confrontés à des choix difficiles : « Il plane au-dessus de l’acte de Judas un voile de mystère que nous ne pouvons et ne voulons pas lever. Mais il s’agit du mystère personnel d’un homme qui se tient devant son Dieu. »
Marc Rastoin
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