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Études

2007/10 (Tome 407)

  • Pages : 130
  • Éditeur : S.E.R.

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Le terme d’addiction est aujourd’hui largement utilisé tant par les spécialistes (les nouveaux « addicto-logues ») que par le grand public. On applique à des conduites de plus en plus diverses un mode de compréhension jusqu’ici réservé aux drogues, à l’alcool ou au tabac, ce qui est à l’origine autant de faux consensus que de débats prévisibles et passionnels, la plupart du temps basés sur des considérations hâtives et des analyses superficielles.

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L’extension actuelle de l’emploi de cette notion concerne à la fois l’émergence de nouvelles formes de « pathologies », comme la « cyberaddiction », la dépendance aux jeux en réseau sur Internet, et une relecture de problématiques éternelles, comme les avatars de la passion amoureuse, la dépendance « sacrificielle » à un conjoint maltraitant, la sexualité incontrôlée, voire l’engloutissement dans un travail répétitif et stérile. Les débats les plus techniques et les plus savants n’évitent pas toujours l’écueil des poncifs et des réactions affectives, et dans les plus doctes assemblées certaines discussions tiennent davantage de la brève de comptoir que de l’exposé de recherche ou de la réflexion théorique.

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« Médicalisation » de la déviance puis de toutes les conduites humaines, « pathologisation » du plaisir, « normalisation » de l’existence : l’addictologie est souvent accusée d’être le masque d’un nouvel hygiénisme ou du retour à peine masqué d’un certain ordre moral. A contrario, la transformation en « malades » d’intempérants de toutes sortes – ivrognes, jouisseurs, débauchés, joueurs et prodigues – est parfois donnée comme exemple du laxisme d’une société ne sachant plus poser clairement ses limites et ses interdits, et qui, sous couvert de compréhension, se dérobe devant son devoir de sanctionner ou de punir.

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L’addiction mérite mieux que ces effets de manche faciles, et la passion de ces débats est à prendre, elle aussi, comme objet de réflexion : l’histoire récente des maladies addictives, parallèlement au caractère éternel de ces conduites, doit être regardée comme une évolution des modes de régulation entre des sujets et des modalités de plaisir susceptibles de devenir envahissants, engloutissants, aliénants.

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Il ne doit pas y avoir de frontières étanches entre des abords « scientifiques », qui diraient une vérité inattaquable sur des maladies du cerveau, et des discours populaires, qui parleraient du droit au plaisir, de la passion, de l’habitude envahissante. Au contraire, les recherches scientifiques doivent être incluses dans une réflexion plus vaste, qui ne peut faire l’impasse sur les fonctions sociétales de la construction de l’addictologie : la santé publique, par exemple, s’intéresse de plus en plus aux comportements des individus, et ne peut être considérée comme indépendante de toute considération éthique. Un aperçu de l’histoire des addictions peut nous aider à mettre au jour ces enjeux éthiques.

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Les modèles de compréhension des addictions voient, par ailleurs, s’opposer les tenants d’approches scientifiques et objectives, et ceux pour qui le « sens », le désir du sujet, l’histoire singulière de chacun restent indépassables. Une réflexion sur cette opposition, qui prend parfois des formes polémiques, est aussi indispensable pour saisir les enjeux soulevés par la possibilité même de l’addictologie, et qui sont considérables.

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La régulation de l’accès aux jeux d’argent et de hasard dans la société est, par exemple, au cœur d’une controverse mondiale sur le rôle de l’Etat dans un univers d’économie libérale : doit-on, ou non, considérer le jeu comme une « marchandise comme les autres » ? Et l’application pure et simple des « lois du marché » ne risque-t-elle pas de faire l’impasse sur les souffrances des joueurs excessifs, alors que le jeu pathologique est considéré par tous les spécialistes comme l’addiction sans drogue la moins discutable ?

Le « modèle religieux ou moral »

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Les toxicomanies, le jeu pathologique, les addictions ne seront jamais des maladies tout à fait comme les autres. Cela provient de ce qu’elles entretiennent un lien étroit avec l’abus, l’excès ; bref, avec ce que nombre de patients – toxicomanes ou joueurs pathologiques – continuent eux-mêmes d’appeler un « vice ».

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Que certaines sources de plaisir puissent devenir l’objet d’un désir incontrôlable, engloutissant, est le fondement même de la morale des Anciens. La morale du juste milieu, du « ni trop ni trop peu » d’Aristote, est aujourd’hui remplacée par des considérations pragmatiques et utilitaristes de santé publique. Mais, dans tous les domaines de consommation ou d’activité, les statistiques tendent à montrer que les attitudes modérées sont le meilleur garant d’une bonne santé : la science actuelle s’attache aux mêmes objets et parvient aux mêmes conclusions qu’une morale qu’elle prétend parfois dépasser.

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Plus profondément, il convient de souligner que tous les champs des actuelles addictions ont été, depuis les débuts de l’humanité, au cœur des préoccupations religieuses. Si « la drogue » est, comme on le dit souvent, un sujet tabou, c’est qu’elle a, depuis toujours, comme la sexualité, un lien étroit avec le sacré et le secret.

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Le théologien Philippe De Félice s’est interrogé, dès 1936, sur les liens étroits entre religion et usage de drogues, montrant que nombre de religions ont utilisé des substances psychoactives comme « véhicule », et que la trace de ces pratiques anciennes persiste dans les rites les plus actuels. Il montre aussi comment les ivrognes, toxicomanes et autres intempérants peuvent être vus comme des « dévots » particuliers, cherchant dans l’extase chimique un substitut à leur foi défaillante : pour eux, l’opium serait la religion du peuple…

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Cette interprétation est valable pour d’autres addictions que l’usage de drogues : la nourriture est, à l’évidence, à l’origine des principales pratiques cultuelles de toutes les civilisations : les rites religieux sont souvent des rites de semailles et de moisson, et le mystère de la vie est célébré à travers celui de la mort et de la renaissance saisonnière de la nature. Dans les religions archaïques, le don d’une vie devait magiquement permettre à la source de toute vie de rendre le don au centuple, les sacrifices humains faisant ensuite place aux sacrifices animaux, l’agneau remplaçant l’enfant comme offrande au dieu.

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Le péché de gourmandise, le manque de retenue coupable envers la bonne chère, a donc été, lui aussi, précédé par la sacralisation de la nourriture, bien avant nos formes actuelles de culte de la santé, de la « ligne », de la mode des régimes, et nos modernes « troubles des conduites alimentaires ». Il reste que l’obésité est toujours, plus ou moins consciemment, reliée au manque de retenue, alors que le jeûne, voire l’anorexie, évoque la pureté et le détachement des choses matérielles. La régulation de la sexualité est, elle aussi, un des fondements de la civilisation : c’est en elle, à la suite de Freud et du mythe de la horde primitive, que l’on tend à voir la principale forme de structuration des sociétés humaines.

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Il est donc évident que les plus actuelles addictions – sexualité compulsive, troubles des conduites alimentaires, toxicomanies et alcoolisme – relèvent de conduites qui ont toutes été de l’ordre du sacré, du religieux, puis de la morale et du nécessaire maintien de soi.

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Et cela s’applique à l’évidence au jeu pathologique : le jeu d’argent et de hasard s’est en effet progressivement séparé des activités sacrées que sont les procédures oraculaires, comme des ordalies. Il porte encore, de nos jours, la trace de cette origine, ou plutôt de ce lien dialectique avec le monde du sacré, et reste, au moins en germe ou dans les représentations sociales, une forme de profanation. L’usage des osselets, des dés, aux fins de décisions ou de tirage au sort, est présent dans les textes les plus anciens : la Bible, la mythologie grecque… Il s’agit d’une forme de jugement ou de moyen de prise de décision, dans des cas où l’homme est impuissant à trancher seul : la réponse des dés est un moyen de produire du sens, en cherchant ce sens à la source, auprès des puissances divines. Dans leur prière muette à la chance, les joueurs actuels interrogent, comme leurs ancêtres, les oracles et les puissances supérieures ; et lorsqu’ils sont dans l’excès et la démesure, puis dans la dépendance, ils se vivent davantage comme des « vicieux » ou des marginaux, que comme simplement des malades.

La maladie addictive

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L’histoire des maladies addictives est celle de l’autonomisation du regard médical par rapport à ces perspectives religieuses et morales. Elle rejoint la sociologie, voire la politique, dans la mesure où ce partage des champs d’intervention entre l’Eglise, l’Etat, la médecine, est toujours en débat. Les frontières entre vice, transgression, maladie, sont dans ce domaine extrêmement mouvantes, et l’actuel élargissement de la notion d’addiction participe de ces évolutions.

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S’intéresser à l’histoire n’est pas ici un jeu gratuit : les enjeux de pouvoir sont prégnants, dès qu’il s’agit d’édicter des normes, des critères de santé et de maladie en matière de conduites qui mettent en avant le plaisir, le risque, le désir…

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L’un des premiers textes fondateurs du champ des addictions, l’article de Benjamin Rush de 1785 sur l’ivrognerie, montre déjà l’intérêt et les limites de la construction de ces maladies. Selon Rush, il est important de considérer les intempérants comme des malades, afin de leur apporter de l’aide et non simplement de les stigmatiser. Mais ce projet humaniste transfère en quelque sorte au médecin des responsabilités qui étaient celles des prêtres, sans que les bénéfices attendus pour les patients soient toujours évidents. Depuis cette époque se pose, en effet, la question de la régulation de l’accès à des substances dangereuses, susceptibles d’entraîner des maladies de la volonté. C’est désormais pour des raisons de santé que l’on pourra interdire des pratiques auparavant prohibées pour des raisons morales et religieuses.

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L’hygiénisme a représenté une alliance du pouvoir, de la médecine et de la religion, qui aujourd’hui prend l’apparence plus scientifique et technique de la santé publique. Les débats théoriques les plus actuels – ceux, par exemple, qui opposent partisans et adversaires de la notion d’addiction – sont très souvent le masque de luttes d’influence entre des « entrepreneurs de morale », qui voudraient tous être en mesure de définir les critères du bien et du mal. Pour chaque addiction vont être discutées les responsabilités relatives du sujet : par exemple, son impulsivité, sa difficulté à différer les plaisirs, sa « psychopathie », etc. ; et celles de l’objet d’addiction, la « drogue », l’alcool, la machine à sous…

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La politique en matière de jeu est la démonstration très actuelle de l’importance pratique de ce problème : assis sur une prohibition millénaire d’origine religieuse, l’Etat français a canalisé l’offre de jeu à travers les dérogations accordées aux grands monopoles de la Française des Jeux, du PMU et des casinos. Cette prohibition partielle est aujourd’hui remise en question par les règles économiques européennes, qui poussent à la liberté de l’offre et à la concurrence. Une autre politique devient nécessaire, mais la prise en compte des problèmes liés au jeu excessif devrait imposer à tout le moins des modulations d’un pur et simple libéralisme économique, l’addictivité différentielle des jeux devant être prise en compte… Les considérations les plus théoriques sur le sens et la fonction du jeu, comme sur les mécanismes des addictions, vont donc avoir des implications politiques extrêmement importantes.

Processus ou quête de sens ?

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Parmi les nombreuses questions que soulèvent les addictions, celle de savoir en quoi il s’agit de « vraies » maladies est particulièrement débattue. Selon certains scientifiques, les addictions sans drogue, au premier rang desquelles il faut placer le jeu pathologique, ne seraient que des pathologies en attente d’authentification, les seules addictions avérées étant les dépendances aux substances psychoactives. D’après eux, la frontière entre « vraie » maladie et maladie métaphorique est à rechercher dans l’existence ou non d’une marque biologique, d’un dysfonctionnement objectivable des circuits cérébraux de récompense. Quantité de recherches s’attachent donc à démontrer l’existence, chez les « addicts », de ces perturbations durables, et il existe des éléments indirects de preuve assez convergents en sens : le jeu peut être considéré comme une sorte de drogue excitante, l’adrénaline produisant à la fois le « mystérieux frisson », qui fait le piment des machines à sous, et la mise en branle des circuits cérébraux en cause dans l’addiction.

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La recherche, ici, vise donc un processus morbide qui serait le même dans toutes les formes de dépendance, avec ou sans substances, et l’objet de l’addiction en devient en quelque sorte secondaire. A ces approches de type biomédical vont s’opposer des perspectives qui vont, au contraire, nier toute réalité « ontologique » à la maladie, en la considérant comme un effet « normal » de conduites pratiquées à grande échelle dans la population : il y aurait continuité entre le normal et le pathologique, les joueurs pathologiques ne correspondant, par exemple, qu’à l’extrémité d’une courbe de Gauss, dont l’autre extrémité serait constituée par les non-joueurs.

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En pratique, il est évident qu’il existe un saut qualitatif, une rupture entre joueur et joueur pathologique, de même qu’il y en a une entre obèse et gros, boulimique et gourmand, ou entre anorexie mentale et simple frugalité.

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Ce qui signe ce passage est le sentiment subjectif d’aliénation, le fait que la conduite du sujet lui apparaît comme étrangère à lui-même, la perte de contrôle devenant « perte de la liberté de s’abstenir ». Les patients en viennent eux-mêmes à considérer leur conduite comme un processus, peut-être sur des bases biologiques, qui marque une rupture avec le sens que prenait, auparavant, le fait de consommer une substance ou de jouer « pour le plaisir ».

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L’opposition entre des approches processuelles et des approches centrées sur le sens de la conduite conduit, de fait, à des tentatives de solution diverses, qui constituent les différentes visions psychopathologiques des addictions. D’un côté, les tenants de l’intoxication, du processus addictif, du primat de la biologie, tendront à considérer la « maladie addictive » comme autonome, indépendante de la structure psychologique et de l’histoire du sujet ; de l’autre, les tenants de la « manie » mettront l’accent sur la « toxicophilie », les déterminants historiques et structuraux d’une conduite qui se rapproche d’une production symptomatique.

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Dans tous les courants de la psychologie ou de la psychanalyse, les auteurs se partagent entre ces deux pôles, et souvent tentent de tenir compte du statut intermédiaire des addictions, qui relèvent à la fois, ou successivement, des deux, gagnant tantôt à être conçues comme des symptômes, tantôt comme des processus.

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Toutes les addictions ne sont pas tout à fait équivalentes, et il doit exister un lien entre le « choix » de telle ou telle addiction et le sens initial de la conduite : même si l’addiction constitue une rupture, il est difficile de comprendre le jeu pathologique sans s’intéresser au jeu « normal », comme il est difficile de traiter un toxicomane sans s’interroger sur les raisons qui l’ont poussé à prendre de la drogue.

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Les addictions elles-mêmes peuvent être conçues comme des entités à deux faces : l’une processuelle, de « désubjectivation » et de mécanisation de l’existence, à travers l’instauration d’une dépendance physiologique ; l’autre de quête de sens, à travers les efforts du sujet pour reprendre sa vie en main, mais aussi à travers sa façon, parfois violente, de questionner sa place dans l’existence. La transgression et la conduite ordalique, qui correspondent au versant le plus risqué et le plus actif des addictions, s’opposent à leur autre versant de dépendance, qui est recherche d’oubli de soi, de refuge, de répétition.

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Ce modèle « dépendance/ordalie » est en fait une sorte de monstre hybride, qui mêle des données d’ordre scientifique (la dépendance inscrite dans le corps, avec la tolérance, la sensibilisation, etc.) à des données d’un autre ordre (le jugement de Dieu, l’aperception par le sujet de son besoin de « sens », etc.). Cette hybridation s’oppose à la plupart des modèles qui, généralement, s’inscrivent à l’intérieur d’un champ de recherche particulier et prédéterminé.

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Mais elle peut avoir un intérêt, d’autant que c’est dans le caractère mutuellement exclusif des champs de la science et du sens que doivent être cherchées les causes des prises de position radicales, voire guerrières, qui sont fréquentes dans le champ des addictions : les « guerres de la substitution » qui ont secoué le milieu des intervenants en toxicomanie en furent un exemple éclatant ; les polémiques sur la psychanalyse ou sur l’évaluation des psychothérapies en sont d’autres. A chaque fois, les cliniciens ou les chercheurs sont choqués de voir remettre en cause ce qui est pour eux plus qu’une position théorique, puisque les débats touchent à leur conception du monde, à leur « épistémologie » fondamentale. Pour les uns, on prend les gens pour des choses ; pour les autres, on menace de retomber dans un obscurantisme préscientifique…

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La particularité des addictions est justement d’être constituées d’objets mixtes, situés au cœur de cette frontière mouvante sans cesse remodelée et travaillée de forces antagonistes. Elles relèvent de la science et de sa rigueur, mais aussi de toutes les dimensions « littéraires », « narratives » ou « spirituelles » de l’existence.

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Dans le jeu, la dimension de quête de sens est évidente : c’est l’addiction, relativement rare, qui secondairement vient « désymboliser » la conduite, sinon « désubjectiver » l’individu, le « chosifier » à travers la mécanisation de son existence. Une fois le sujet « addict », le besoin devenu vital d’un objet extérieur, objet maîtrisable, prévisible, devient le centre de son existence. Ainsi s’effacent les autres questions existentielles, les incertitudes quant aux choix difficiles de la vie. Le jeu pathologique et son lien au sens du jeu sont particulièrement emblématiques de cette opposition dialectique.

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Parmi ce qu’il convient aujourd’hui d’interroger, nous trouvons donc non seulement les mécanismes de l’addiction, mais le sens même du jeu de hasard et d’argent, dans le cours de la vie du sujet comme dans la société et la culture qui l’environnent.

Sens du jeu et jeu pathologique

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Le jeu se prête tout particulièrement à cette interrogation sur le sens, dans la mesure où ses liens avec le sacré sont évidents et ont été soulignés par tous les auteurs qui s’y sont intéressés.

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Marcel Neveux, à la suite de Roger Caillois, voit ainsi dans les jeux de hasard et d’argent une « futilisation » des oracles et des ordalies. Le jeu serait, dans notre monde désenchanté, naturalisé, déserté par les dieux, la trace, le squelette, l’enveloppe vidée de sens de pratiques cultuelles abandonnées, obsolètes. Récréation, parenthèse, ces survivances fantomatiques serviraient à nous délivrer passagèrement du souci de l’existence, à nous détourner des choses graves et importantes, selon la perspective pascalienne du « divertissement ». On peut voir les casinos comme des simulacres de temples, dans lesquels nous nous livrons à des simulacres de prière devant les machines à sous… Mais ce culte ne peut pas être simplement l’écho vide de sens de pratiques disparues : il faut bien, pour qu’il ait tant de succès, qu’il constitue une forme active, même non consciente, de « mantique » et d’ordalie.

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La recherche du sens de la vie traverse en fait la plupart des jeux, qui peuvent, sous des formes simples et enfantines, d’apparence gratuite, futile, légère, renvoyer à des perspectives cosmologiques ou eschatologiques. Les marelles sont ainsi l’exemple d’une forme ludique qui survit depuis la nuit des temps, en parallèle aux nombreux dérivés qui en sont issus (des grilles de loterie au plateau du jeu d’échecs…). La terre, le ciel, l’enfer se retrouvent dans un univers dessiné à la craie ; et, pour les petites filles qui y jouent, il s’agit d’une activité pleine, identifiées qu’elles sont au palet qu’elles poussent de leur pied. Caillois en cite une variante, où le « sens » relève de la narration plus que de la représentation cosmologique : de petites Américaines, dans les années soixante, ont inventé une marelle où ciel, terre et enfer étaient remplacés par boys, colours, show et movie star : rencontrer un garçon, se farder, faire un spectacle, devenir une vedette de cinéma – la trame d’une existence idéale est posée, dont on peut faire l’exploration sans risques, puisque, si l’on perd, on sait qu’on pourra rejouer. Dans les jeux de hasard, l’argent peut être considéré comme l’équivalent du palet, le représentant du joueur, mais ici on le mise et risque de le perdre : une dimension supplémentaire, ordalique, s’ajoute ici au jeu.

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Le jeu peut donc être particulièrement investi par des jeunes gens en quête de sens, comme la drogue peut être une tentative d’accéder à une autre dimension existentielle.

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Dans le cas de nombre de joueurs pathologiques, le défi à la chance et au destin sont premiers, la dépendance s’instaurant par la suite. Dans d’autres cas, le jeu a d’emblée fonction de refuge devant les difficultés de l’existence, dans une utilisation qui en fait un équivalent d’anti-dépresseur ou d’anesthésique. Mais, dans ce dernier cas, le sens du jeu ne disparaît pas totalement derrière la mécanique de la dépendance.

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Une personne qui, vivant une situation très difficile – l’annonce d’une maladie grave, un licenciement, une rupture –, se réfugie dans l’anesthésie du jeu compulsif, attend sans doute, de façon généralement non dite et non consciente, une réparation : dans la pratique répétée, mécanique, de la machine à sous, du Rapido, des courses du PMU, c’est le hasard qu’elle défie et, à travers lui, ce sont les grandes figures du destin et de la chance qui sont convoquées…

De nouvelles addictions : les jeux en réseau

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Moins risquées, moins « ordaliques » sont d’autres formes de nouvelles addictions, notamment la dépendance aux jeux en réseau sur Internet.

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C’est avec les « MMORPG » que l’engloutissement passionnel dans un univers parallèle est le plus problématique pour certains sujets. Les massively multiplayer online role playing games (jeux de rôle en ligne massivement multijoueurs) peuvent être si captivants que, durant un temps plus ou moins long, cet univers aura autant d’importance que l’autre, le réel… Ici, le joueur dirige un « avatar », un personnage qu’il a créé, dont il a choisi la « race » (elfe, nain, etc.), la « profession » (magicien, guerrier, etc.), le sexe… Et cet avatar va progressivement, au fil des aventures, gagner en pouvoir, en habiletés diverses, en fortune qui lui permet d’acheter des armes plus performantes.

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Mourir, tuer, aimer, mais dans un autre monde, où les enjeux n’en font pas des événements absolument irréversibles : la fonction est toujours la même que pour les premiers romans ; et il est remarquable que, à la suite de « Donjons et Dragons », l’univers fantastique y soit souvent proche d’un univers médiéval, celui de la Table Ronde, du Graal et de Tristan et Iseut ; bref, celui des premiers romans au sens étymologique de textes en langue profane destinés à la distraction d’un public, et non à l’étude du Livre Saint ou des écrits des Anciens grecs ou romains…

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Mais la relation au risque vient de façon très tranchée distinguer ces nouvelles formes de dépendance des classiques toxicomanies. Ce qui distingue les univers « virtuels » – le monde du jeu – de la vie réelle, c’est en effet d’abord le fait que la mort n’y est qu’un événement secondaire, fréquent, et nullement irréversible… Risquer sa vie, tuer des ennemis, dans ces conditions, est certainement l’un des buts mêmes du jeu, qui correspond parfaitement à la fonction que Freud attribuait au théâtre, à la littérature – bref, à ce monde d’évasion et de créativité où Winnicott verra le prolongement, chez l’adulte, de l’espace transitionnel.

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Ici, d’une certaine façon, il est possible de soutenir que le sens du jeu entre en résonance avec l’un des sens qu’il est possible de conférer à nombre de conduites addictives : celui d’une fuite devant les difficultés de l’existence, dans un univers qui paraît trop injuste, mais surtout trop aléatoire, trop rempli d’incertitudes…

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La plupart des auteurs hésitent, en fait, à considérer cette addiction aux jeux en réseau comme une « vraie » maladie addictive. Des jeunes gens se réfugient un temps dans le jeu, retardant le moment d’affronter les dures réalités et, surtout, les incertitudes de la vie adulte. On serait tenté d’en déduire, de façon générale, une moindre « dureté » des addictions sans drogue, comparées à l’alcoolisme ou aux toxicomanies. Le saut qualitatif – de la passion et de l’habitude envahissante à la maladie – se trouverait donc encore dans la « dureté » différentielle des objets d’addiction : pharmaco-logie et neurobiologie, d’une part ; moment de l’histoire du sujet, de l’autre.

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La réalité est évidemment plus complexe, comme le soulignent à l’évidence, d’une part les usages non problématiques d’alcool ou de drogue, de l’autre les dépressions graves ou les suicides de joueurs pathologiques.

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Dans l’espace mouvant de la théorisation de leur pratique, les thérapeutes continueront, parce qu’ils n’ont heureusement pas le choix, à osciller, dans leurs références, entre des approches scientifiques et des approches de « sens ».

Résumé

Français

On applique à des conduites de plus en plus diverses un mode de compréhension jusqu’ici réservé aux drogues, à l’alcool ou au tabac ; ainsi parle-t-on de « cyberaddiction » pour évoquer la dépendance aux jeux sur internet. Mais peut-on, en toute rigueur, parler de « maladie » ?

Plan de l'article

  1. Le « modèle religieux ou moral »
  2. La maladie addictive
  3. Processus ou quête de sens ?
  4. Sens du jeu et jeu pathologique
  5. De nouvelles addictions : les jeux en réseau

Pour citer cet article

Valleur Marc, « A propos des addictions sans drogue », Études, 10/2007 (Tome 407), p. 331-342.

URL : http://www.cairn.info/revue-etudes-2007-10-page-331.htm


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