Études 2007/11
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2007/11 (Tome 407)
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mort et transfiguration

AuteurMarc Hecker du même auteur

Chercheur au Centre des études de sécurité de l’Ifri et doctorant au Centre de Recherches Politiques de la Sorbonne

1 En 1998 paraît aux Etats-Unis un ouvrage intitulé Inside Terrorism, publié par Bruce Hoffman, l’un des meilleurs experts mondiaux dans le domaine de la sécurité. Ce livre de référence fait le point sur l’état de la menace terroriste. Le terme Al Qaïda n’y figure pas. Ce n’est que dans la postface à l’édition française, parue un an plus tard sous le titre La Mécanique terroriste, que l’organisation jihadiste est mentionnée à plusieurs reprises. Entre-temps, Al Qaïda a réalisé un coup d’éclat en faisant exploser quasi simultanément deux camions piégés à proximité des ambassades américaines de Dar es Salam et Nairobi, tuant plus de 250 personnes.

2 Si l’organisation s’est, à cette occasion, fait connaître du grand public, elle existait déjà depuis plusieurs années. Elle trouve son origine dans l’intervention soviétique en Afghanistan (1979). Des dizaines de combattants arabes affluent alors pour lutter contre les envahisseurs. Un « Bureau des Services » – souvent considéré comme l’ancêtre d’Al Qaïda – est créé au milieu des années 1980 pour recruter et encadrer ces combattants. A sa tête se trouvent un riche Saoudien, Oussama Ben Laden, et un théoricien d’origine palestinienne, Abdallah Azzam[1] [1] Sur les débuts d’Al Qaïda, voir Daniel Benjamin et Steven...
suite
, assassiné dans des circonstances mystérieuses en 1989.

3 A la fin des années 1980, les troupes soviétiques se retirent d’Afghanistan. Les organisateurs du « Bureau des Services » se divisent alors sur la suite à donner à leurs actions. C’est à cette époque que Oussama Ben Laden se rapproche d’Ayman al-Zawahiri, un médecin issu de la mouvance islamiste réprimée en Egypte. D’abord tentée par un retour au jihad contre les régimes arabes « impies », Al Qaïda effectue le choix stratégique – après la guerre du Golfe de 1991 et l’installation des troupes américaines en Arabie Saoudite – de s’attaquer à « l’ennemi lointain », à savoir les Etats-Unis et leurs alliés. S’ensuit une série d’actions spectaculaires. En 1993, une bombe explose dans le World State Center à New York. En 1996, Oussama Ben Laden publie sa « déclaration de jihad contre les Américains qui occupent le pays des deux lieux saints[2] [2] Cf. Christopher M.  Blanchard, « Al Qaeda : Statements...
suite
 ». Le 7 août 1998, soit huit ans, jour pour jour, après le lancement de l’opération « Bouclier du désert » et le déploiement des troupes américaines en Arabie saoudite, se produisent les attentats de Dar es Salam et Nairobi. En octobre 2000, une embarcation piégée percute le destroyer USS Cole, alors au mouillage dans le port d’Aden. Si toutes ces actions attirent l’attention des services spécialisés et entraînent certaines contre-mesures[3] [3] Voir, par exemple : Jamie Mc Intyre et Andrea Koppel, « US...
suite
, ce ne sont véritablement que les attentats du 11 septembre 2001 qui exposent l’ampleur de la menace.

4 Ces attentats constituent non seulement un saut quantitatif – ils font près de 3 000 morts, de surcroît sur le sol américain –, mais induisent également un bouleversement qualitatif. Pour la première fois, un groupe non étatique réussit à infliger des destructions d’ordre militaire à une entité étatique. Pour un coût total de l’opération estimé à un demi-million de dollars – soit la moitié du prix d’un missile Tomahawk –, les pirates de l’air ont causé des dégâts directs de plusieurs milliards de dollars. La démocratisation de technologies potentiellement destructrices combinée au jusqu’auboutisme des jihadistes font craindre bien pire encore.

5 La riposte ne se fait pas attendre. Elle est proportionnelle à l’ampleur du choc subi. Le 20 septembre 2001, George W. Bush annonce devant le Congrès que « la guerre contre le terrorisme ne s’arrêtera que quand chaque groupe terroriste international aura été repéré, empêché d’agir et vaincu ». Une coalition internationale est rapidement mise sur pied et, le 7 octobre 2001, démarre l’opération Enduring Freedom en Afghanistan.

6 L’hypothèse développée ici est que le 11 septembre 2001 est un moment paradoxal pour Al Qaïda. Si les attentats contre le World Trade Center et le Pentagone constituent le « chef-d’œuvre » de l’organisation terroriste, ils marquent également le début de son déclin ou, plus exactement, de sa mutation. Al Qaïda, aujourd’hui, ne ressemble plus vraiment à ce qu’elle était en 2001. Elle a laissé la place à un courant plus diffus qui peut être qualifié de « mouvance jihadiste internationale ». Cette mutation, liée en partie aux réussites et aux échecs de la « longue guerre » contre le terrorisme, se caractérise notamment par une présence accrue des jihadistes sur Internet, l’émergence de groupes régionaux se réclamant d’Al Qaïda et une focalisation marquée sur l’Iraq.

Du sanctuaire afghan au « sanctuaire virtuel » ?

7 Al Qaïda a très probablement subi un coup sévère suite au déclenchement des frappes – majoritairement américaines – sur l’Afghanistan, en octobre 2001. Certes, Oussama Ben Laden et son bras droit, Ayman al-Zawahiri, survivent, mais d’autres chefs sont tués, à l’instar de Mohammed Atef, responsable présumé des opérations militaires d’Al Qaïda. Certains experts estiment que 80 % des combattants d’Al Qaïda en Afghanistan sont éliminés ou arrêtés[4] [4] Lawrence Wright, « The Master Plan », The New Yorker,...
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. Surtout, une grande partie des camps, qui avaient permis d’entraîner des milliers de moudjahidines[5] [5] Les chiffres varient généralement entre 10 et 20 000. ...
suite
dans les années 1990, est mise hors d’état nuire.

8 Cette donnée est importante, car mettre en œuvre un attentat nécessite des connaissances techniques réelles, notamment pour confectionner et utiliser des bombes. Les camps situés dans les montagnes afghanes – très peu peuplées et difficiles d’accès – permettaient de s’entraîner au maniement des explosifs et de tous types d’armes, avec la bienveillance des Talibans au pouvoir à Kaboul. Dans ses mémoires, Omar Nasiri, qui a infiltré les camps dans les années 1990 pour le compte de la DGSE, décrit en détail l’entraînement reçu. Très exigeant physiquement (les pertes humaines n’étaient pas rares), il consistait aussi bien à tirer à la kalachnikov qu’à utiliser des lance-roquettes. Les moudjahidines les plus persévérants étaient envoyés vers un autre camp, où des techniques plus complexes étaient enseignées, comme la conduite de chars d’assaut ou l’expérimentation de produits chimiques[6] [6] Omar Nasiri raconte, par exemple, comment le « professeur »...
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.

9 L’opération Enduring Freedom permet la destruction du sanctuaire afghan tel qu’il existait avant 2001. Toutefois, les régions du sud de l’Afghanistan, notamment les zones tribales proches de la frontière pakistano-afghane, demeurent extrêmement difficiles d’accès pour les troupes occidentales. Le regain de l’insurrection au cours des dernières années prouve que la situation est loin d’être stabilisée, et les récents troubles observés au Pakistan voisin sont des plus inquiétants[7] [7] Faisal Aziz, « Le chef de la mosquée rouge d’Islamabad,...
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. En 2006, au moins 136 attaques-suicides ont lieu en Afghanistan, soit six fois plus que l’année précédente[8] [8] Human Rights Watch, The Human Cost : The Consequences of...
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.

10 Certains auteurs soutiennent que le sanctuaire afghan aurait cédé la place à un « sanctuaire virtuel[9] [9] David Kilcullen, « Counter-insurgency Redux », Survival,...
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 ». Il est vrai que les activités jihadistes sur Internet ont augmenté dans des proportions considérables au cours des dernières années. Il y aurait aujourd’hui plus de 4 000 sites liés – directement ou indirectement – à un mouvement terroriste, qu’il soit jihadiste ou non[10] [10] Gabriel Weimann, Terror on the Internet. The New Arena,...
suite
. La nouveauté d’Internet, par rapport aux médias classiques, est qu’il n’est pas utilisé uniquement à des fins de propagande[11] [11] Nadya Labi, « Jihad 2. 0 », Atlantic Monthly, juillet-août...
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. Certes, la fonction de propagande existe : il suffit, pour s’en convaincre, de se rendre sur un site de partage de vidéos comme youtube.com, où sont disponibles, entre autres, les discours des chefs historiques d’Al Qaïda et les images des attaques les plus spectaculaires. En tapant « Bin Laden », l’internaute a immédiatement accès à plus de 7 500 vidéos. Ayman al-Zawahiri est moins populaire, mais il totalise tout de même plus de 300 vidéos. Outre la diffusion de la propagande, Internet permet également de récolter des fonds, de recruter de nouveaux sympathisants ou encore d’échanger des conseils tactiques.

11 L’expression « sanctuaire virtuel » appelle toutefois deux commentaires. Le premier sur l’adjectif « virtuel ». Si un sanctuaire territorial permet de s’entraîner au maniement des armes et des explosifs, tel n’est pas le cas d’un « sanctuaire virtuel ». La différence est de taille, car, si des manuels pour fabriquer des bombes sont effectivement disponibles sur le web, la mise en œuvre ne va pas de soi. L’exemple des attentats manqués de Londres et de Glasgow, en juillet 2007, est à cet égard évocateur[12] [12] Plusieurs articles sont disponibles à ce sujet sur le site...
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.

12 Le deuxième commentaire a trait au terme « sanctuaire », qui est sans doute exagéré. En tout cas, si sanctuaire il y a, il n’est pas inviolé. Les gouvernements ont en effet mis en place des contre-mesures. Le FBI, notamment, disposait jusqu’à peu d’un logiciel appelé « Carnivore » – un packet sniffer dans le jargon des informaticiens – qui permettait, entre autres, de passer au crible des échanges de courrier électronique[13] [13] Gabriel Weimann, op. cit. , p.  183-187. ...
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. Outre la surveillance d’informations sensibles circulant sur le net, une autre méthode employée est la suppression des sites jihadistes. Il s’agit là d’un véritable travail de Sisyphe, car, à peine supprimés, les sites réapparaissent sous une autre URL. Le Mujahideen Explosives Handbook, par exemple, est disponible sporadiquement sur Internet depuis la fin des années 1990. Il peut être présent sur un site Internet pendant quelques mois, jusqu’à ce qu’il soit repéré et supprimé. Il est ensuite absent du web pendant plusieurs semaines, avant de réapparaître. Notons que le monitoring et la suppression des sites jihadistes ne sont pas l’apanage des autorités étatiques. Des associations et des individus se sont également spécialisés dans ce domaine à l’instar du SITE Institute ou de la Internet Haganah.

13 Que le mot « sanctuaire » soit approprié ou non, il est incontestable qu’Internet est un des vecteurs qui contribuent à répandre l’idéologie et la pratique jihadistes dans le monde musulman et au delà.

Un jihad de plus en plus mondialisé

14 Il est rassurant de pouvoir associer une organisation à une personne et vice versa, en se disant que, si la personne disparaît, l’organisation disparaîtra aussi[14] [14] Audrey Kurth Cronin, « How al-Qaida Ends. The Decline...
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. Eu égard à Oussama Ben Laden et Al Qaïda, il y a bien peu de chances que ce schéma fonctionne ; et ce, pour deux raisons. La première est que le rôle opérationnel de Oussama Ben Laden est probablement moins important aujourd’hui que sa fonction de rayonnement. C’est pour cela que la question souvent posée : « Est-il toujours vivant ? » est en réalité secondaire. Une mort en « martyr » pourrait même renforcer son aura. Pour employer une comparaison forcément simplificatrice, Oussama Ben Laden serait aujourd’hui au jihadisme international ce que Che Guevara était au courant tiers-mondiste à la fin des années 1960.

15 La seconde raison a trait à la nature de la mouvance jihadiste internationale. Quand bien même Al Qaïda aurait été, par le passé, un groupe structuré et hiérarchisé, ce n’est plus aujourd’hui, semble-t-il, une organisation au sens classique du terme. Abu Mus’ab al-Suri – un vétéran des camps d’Afghanistan, remarqué notamment pour son livre[15] [15] Le titre de ce livre, téléchargeable en arabe sur Internet,...
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de plus de 1 500 pages parfois présenté comme « l’encyclopédie du jihad » – écrivait, en 2000 : « Al Qaïda n’est pas une organisation, ce n’est pas un groupe, et nous ne nous voulons pas que cela le devienne. C’est un appel, une référence, une méthodologie[16] [16] Lawrence Wright, « The Master Plan », The New Yorker,...
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. »

16 Le moins que l’on puisse dire est que l’appel a été entendu. Il convient d’évoquer, tout d’abord, les groupes préalablement constitués qui ont choisi d’utiliser le label Al Qaïda. Le cas le plus préoccupant, pour la France, est celui d’Al Qaïda au Maghreb islamique. Les contours de ce groupe, constitué officiellement à la fin du mois de janvier 2007, demeurent flous. S’il inclut une partie des membres du Groupe Salafiste de Prédication et de Combat (GSPC) algérien, il se composerait également de jihadistes du Groupe Islamique Combattant Marocain (GICM) et peut-être d’autres pays d’Afrique du Nord. Al Qaïda au Maghreb a notamment revendiqué des attaques contre des travailleurs étrangers en Algérie et les attentats d’Alger et de Casablanca en avril 2007. Les forces de l’ordre et les touristes constituent deux autres cibles potentielles, comme en témoignent, par exemple, l’attaque contre un poste militaire de Lakhdaria, à 100 kilomètres d’Alger, le 11 juillet 2007, et l’attentat manqué contre un car de touristes à Meknès, en août. Hasard ou non, le jour même de l’attentat de Lakhdaria, des membres présumés de la « branche française du GICM », comparaissant pour leur rôle supposé de soutien logistique et financier dans les attentats de Casablanca en 2003, sont condamnés à des peines de prison ferme par un tribunal parisien.

17 Viennent ensuite les home-grown terrorists. Cette expression anglo-saxonne est utilisée pour désigner les personnes nées ou vivant de longue date dans un pays occidental, dont le processus de radicalisation s’est déroulé essentiellement dans ce même pays. Le cas des kamikazes qui se sont fait exploser dans les transports en commun de Londres le 7 juillet 2005 est à cet égard intéressant. Ces quatre hommes, âgés de 18 à 30 ans, étaient citoyens britanniques. Trois d’entre eux, d’origine pakistanaise, étaient nés au Royaume-Uni ; le quatrième, né en Jamaïque, était arrivé en Angleterre alors qu’il était encore enfant, et s’était converti à l’islam à l’âge de quinze ans.

18 Deux points méritent d’être soulignés à propos des home-grown terrorists. Le premier est que le processus de radicalisation paraît rarement se faire entièrement dans les pays occidentaux. Au cours de ce processus, au moins un membre du groupe tend à se rendre dans un pays où il est possible de rencontrer des jihadistes expérimentés. Il est maintenant avéré que Mohammed Siddique Khan et Shazad Tanweer, deux terroristes impliqués dans les attaques du 7 juillet 2005, ont séjourné au Pakistan, où ils pourraient avoir eu l’occasion de rencontrer certains membres historiques d’Al Qaïda[17] [17] Peter Bergen, « Al Qaeda, Still in Business », The Washington...
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. Le second point concerne les lieux de recrutement. Un aspect récurrent dans les affaires de terrorisme mises au jour dans les pays occidentaux est que le recrutement et la radicalisation ne se font pas nécessairement dans des mosquées salafistes, mais dans des lieux bien plus ordinaires. Dans le cas des attentats de Londres, il semblerait que Mohammed Siddique Khan, le chef du groupe, ait recruté les autres terroristes dans des salles de sport[18] [18]suite. Le fait que des individus davantage habitués à fréquenter les salles de sport que les mosquées radicales puissent basculer dans la violence jihadiste a donné lieu à une théorie connue sous le nom de bunch-of-guys (BOG) theory, popularisée notamment par Marc Sageman, auteur d’un des meilleurs ouvrages publiés, à ce jour, sur les réseaux jihadistes[19] [19] Marc Sageman, Understanding Terror Networks, University...
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.

19 Dans la vidéo enregistrée par Mohammed Siddique Khan et diffusée sur Al Jazira quelques semaines après les attentats, le chef du groupe de Londres explique les motifs de son geste. L’un des principaux griefs faits au Royaume-Uni est sa participation à la guerre en Iraq[20] [20] Daniel Mc Grory et Michael Theodoulou, « Suicide Bomber’s...
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, une guerre devenue centrale pour la mouvance jihadiste.

L’Iraq : nouveau centre névralgique du jihad

20 A l’aune du nombre d’attentats réalisés, l’Iraq arrive de loin en tête des pays les plus touchés. En 2005, plus de 11 000 attentats ont été comptabilisés dans le monde, dont un tiers en Iraq. Les attentats qui touchent ce pays sont, de surcroît, plus meurtriers qu’ailleurs puisque, toujours pour l’année 2005, les victimes du terrorisme sont plus nombreuses en Iraq que dans tous les autres Etats cumulés[21] [21] Karen De Young, « Terrorist Attacks Rose Sharply in 2005,...
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. Et ce n’est guère étonnant, car l’ancien fief de Saddam Hussein apparaît désormais comme un laboratoire pour les jihadistes. Des techniques terroristes particulièrement létales sont en effet expérimentées, comme les véhicules piégés avec des bombes contenant du chlore[22] [22] Communiqué de l’ONU du 19 mars 2007 intitulé « Le...
suite
. Certaines de ces techniques seraient ensuite exportées vers d’autres zones de combat, notamment l’Afghanistan[23] [23] Scott Peterson, « Taliban Adopting Jihad-Style Jihad »,...
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.

21 Par ailleurs, de nombreux jihadistes internationaux partent se battre en Iraq pour affronter les forces de la coalition menée par les Etats-Unis. Il est, bien entendu, difficile de chiffrer le phénomène. Le contingent le plus important semble être celui des Saoudiens, qui ne dépasserait toutefois pas les 1 500 hommes[24] [24] Thomas Hegghammer, « Combattants saoudiens en Iraq :...
suite
. Il est également avéré que de jeunes Européens sont partis combattre. Leur nombre, incertain, se chiffre probablement en dizaines[25] [25] Peter R.  Neumann, « Europe’s Jihadist Dilemma »,...
suite
. Certains sont morts, d’autres ont été arrêtés ; d’autres, enfin, courent toujours.

22 La crainte du retour des combattants aguerris en Iraq est réelle – d’autant que des vétérans d’Iraq sont passés à l’acte dans d’autres pays. Pour le moment, seul le Moyen-Orient a été touché ; mais une contagion plus large ne peut être exclue. En novembre 2005, trois attentats-suicides ont visé de grands hôtels de la capitale jordanienne, Amman. Ces attaques, qui ont fait plus de 60 morts, portent la marque d’Al Qaïda en Mésopotamie, organisation dirigée alors par le Jordanien Abu Mussab al-Zarqaoui, tué lors d’un raid américain en 2006. Autre exemple, les récents affrontements qui ont secoué le camp de réfugiés de Nahr el-Bared, au Liban, semblent avoir été instigués, au moins en partie, par des anciens d’Iraq[26] [26] Robert Fisk, « The Road to Jerusalem (via Lebanon) »,...
suite
.

23 Si autant de combattants étrangers affluent vers l’Iraq, c’est notamment parce que ce pays est désormais omni-présent sur les sites jihadistes. Des scandales comme celui d’Abou Ghraïb ou de Haditha sont largement utilisés pour légitimer la rhétorique présentant les Américains comme des agresseurs venus pour humilier des musulmans, et non pour démocratiser le Moyen-Orient. Le jihad est alors présenté comme une obligation incombant à chaque musulman, en vertu de la distinction entre « jihad offensif » et « jihad défensif », développée, entre autres, par Abdallah Azzam. Il n’est sans doute pas anecdotique de remarquer que, dans les vingt-deux allocutions de Oussama Ben Laden et Ayman al-Zawahiri diffusées depuis 2003, dix-sept font référence à l’Iraq, contre seulement quatorze à la Palestine[27] [27] Thomas Hegghammer, « Global Jihadism after the Iraq War »,...
suite
.

24 Si la nécessité de se battre en Iraq ne provoque guère de débats au sein des cercles jihadistes, des dissensions apparaissent toutefois sur la manière de faire la guerre ; la lettre de Zawahiri à Zarqaoui en est un exemple flagrant. Dans cette lettre, qui date de la fin de l’année 2005, le numéro 2 d’Al Qaïda reproche au chef d’Al Qaïda en Mésopotamie, d’une part, de décapiter les otages – une pratique qui détourne, selon lui, certains combattants potentiels ; d’autre part, de s’en prendre aux chiites alors que la priorité devrait être de mener des actions contre les troupes américaines[28] [28] Letter from al-Zawahiri to al-Zarqawi, 11 octobre 2005,...
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. Le cheikh Abu Muhammad al-Maqdisi, qui fut un temps le mentor d’Al-Zarqaoui, a lui aussi critiqué les décapitations, dont les images diffusées dans les médias ont été jugées contre-productives[29] [29] Thomas Hegghammer, « Global Jihadism after the Iraq War »,...
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. Les options tactiques de Zarqaoui au moment de la bataille de Fallouja auraient également été remises en cause. Le choix de rester se battre dans la ville plutôt que de s’enfuir pour continuer à mener une guerre d’attrition aurait, en effet, été contesté par certains combattants[30] [30] Mahed Abedin, « New Security Realities and al-Qaeda’s...
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25 Ces dissensions ne doivent cependant pas être surestimées. D’une manière générale, la guerre en Iraq est un puissant vecteur d’unification et de mobilisation au sein de la mouvance jihadiste – à tel point que les agences de renseignements américaines n’hésitent plus à afficher leur scepticisme sur la guerre en cours. Un rapport du National Intelligence Council (2006) soutient ainsi que la guerre en Iraq n’a fait que renforcer la menace terroriste[31] [31] Mark Mazetti, « Spy Agencies Say Iraq War Worsens Terrorism...
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La France, cible potentielle ?

26 Les trois lignes directrices de cet article – présence accrue du jihadisme sur Internet, mondialisation du jihad et focalisation sur l’Iraq – n’incitent pas à conclure à une baisse significative de la menace au cours des prochaines années. Il ne s’agit pas, pour autant, de jouer les Cassandre et de parler, comme certains observateurs alarmistes, d’« insurrection globale[32] [32] En tapant « global insurgency » sur google, l’internaute...
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 ». Il n’est pas question, par exemple, d’employer en France des méthodes de contre-insurrection, alors que seules quelques dizaines (voire centaines) d’individus sont potentiellement dangereux et qu’une approche policière et judiciaire est sans doute mieux adaptée. Employer les mauvaises méthodes pour contrer un problème mal diagnostiqué serait probablement un très bon moyen de provoquer une « prophétie autoréalisatrice ».

27 Cependant, il ne faudrait pas non plus tomber dans l’excès inverse en niant l’existence d’un problème. Ce n’est pas parce que la France n’a pas participé au conflit en Iraq qu’elle est immunisée contre le terrorisme. Le territoire français n’a plus connu d’attentats liés à la mouvance islamiste depuis 1996. Mais des intérêts français ont été visés à l’étranger, comme en témoignent l’attaque contre le pétrolier Limbourg en octobre 2002, ou encore l’attentat contre des ingénieurs français à Karachi en mai de la même année.

28 En outre, de nombreuses menaces ont été émises à l’encontre de la France par différentes personnalités jihadistes, en particulier Ayman al-Zawahiri et Abdelmalek Droukdal, émir du Groupe Salafiste de Prédication et de Combat (GSPC)[33] [33] La France face au terrorisme. Livre blanc du Gouvernement...
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. En septembre 2005, par exemple, ce groupe diffusait un communiqué sur Internet contenant la phrase suivante : « La France est notre ennemi numéro 1, l’ennemi de notre religion, l’ennemi de notre communauté. » En novembre 2006, Ali Bel Hadj, ancien numéro 2 du Front Islamique du Salut, confirmait que le GSPC pourrait frapper en France s’il en avait l’occasion[34] [34] Entretien accordé par Ali Bel Hadj au Figaro, 21 novembre...
suite
.

29 Autre signe de la menace pesant sur la France : plusieurs réseaux qui projetaient des attentats dans le pays ont été démantelés au cours des dernières années. Des arrestations significatives ont eu lieu, comme celle de Safé Bourada, en novembre 2005, suspecté de préparer trois attentats : un contre l’aéroport d’Orly, un dans le métro de Paris et un contre le siège de la Direction de la surveillance du territoire (DST). Des procès ont également eu lieu, à l’instar de celui de Menad Benchellali, accusé d’appartenir au réseau dit des « filières tchétchènes » et condamné à dix ans de prison.

30 L’ampleur de la menace a incité les autorités françaises à renforcer leur arsenal antiterroriste en adoptant, entre autres, une nouvelle « loi relative à la lutte contre le terrorisme » en janvier 2006. Celle-ci permet, notamment, de faciliter l’installation de caméras de surveillance et de contrôler plus simplement les communications électroniques. Certains n’ont d’ailleurs pas manqué, à cette occasion, de dénoncer une restriction des libertés individuelles.

31 Sans vouloir conclure sur une note excessivement pessimiste, il faut cependant rappeler qu’aucun système de prévention du terrorisme, aussi performant soit-il, n’est infaillible. Comme le révélait récemment l’ancien chef du Service de renseignements de la sécurité de la DGSE : en août 2001, il recevait l’ordre de diviser les effectifs chargés de la lutte antiterroriste par deux ; le 12 septembre, ces mêmes effectifs étaient à nouveau doublés[35] [35] Alain Chouet, « Le renseignement en France et aux Etats-Unis »,...
suite
. L’anecdote incite à la modestie et, surtout, à la vigilance.

 

Notes

[ 1 ] Sur les débuts d’Al Qaïda, voir Daniel Benjamin et Steven Simon, The Age of Sacred Terror, 2002, New York, Random House, 2002 ; et Lawrence Wright, The Looming Tower. Al Qaeda and the Road to 9/11, New York, Knopf, 2006. Sur Abdallah Azzam, voir Gilles Kepel et Jean-Pierre Milelli (dir.), Al Qaïda dans le texte, PUF, 2005, p. 115-217. Retour

[ 2 ] Cf. Christopher M. Blanchard, « Al Qaeda : Statements and Evolving Ideology », Congressional Research Service, CRS Report for Congress, November 2004. Retour

[ 3 ] Voir, par exemple : Jamie Mc Intyre et Andrea Koppel, « US missiles pound targets in Afghanistan, Sudan », 21 août 1998, www;cnn." target="_blank">http:// www;cnn. com/ US/ 9808/ 20/ us. strikes. 02/ Retour

[ 4 ] Lawrence Wright, « The Master Plan », The New Yorker, 11 septembre 2006. Retour

[ 5 ] Les chiffres varient généralement entre 10 et 20 000. Voir, par exemple, Bruce Hoffman, « The Changing Face of Al Qaeda and the Global War on Terrorism », Studies in Conflict and Terrorism, vol. 27, n° 6, p. 552. Retour

[ 6 ] Omar Nasiri raconte, par exemple, comment le « professeur » de chimie du camp a pu élaborer puis tester un obus contenant du gaz moutarde. Omar Nasiri, Au cœur du jihad, Flammarion, 2006, p. 291. Retour

[ 7 ] Faisal Aziz, « Le chef de la mosquée rouge d’Islamabad, promet la révolution », Reuters, 8 juillet 2007 ; et Mariam Abou Zahab, « Le Pakistan : entre l’implosion et l’éclatement ? », Politique étrangère, 2/2006. Retour

[ 8 ] Human Rights Watch, The Human Cost : The Consequences of Insurgent Attacks in Afghanistan, avril 2007, p. 73. Retour

[ 9 ] David Kilcullen, « Counter-insurgency Redux », Survival, vol. 48, no. 4, hiver 2006-2007, p. 113. Retour

[ 10 ] Gabriel Weimann, Terror on the Internet. The New Arena, the New Challenges, Washington, USIP, p. 15. Retour

[ 11 ] Nadya Labi, « Jihad 2.0 », Atlantic Monthly, juillet-août 2006. Retour

[ 12 ] Plusieurs articles sont disponibles à ce sujet sur le site du Royal United Service Institute for Defence and Security Studies : www. rusi. org/ bombplot2007Retour

[ 13 ] Gabriel Weimann, op. cit., p. 183-187. Retour

[ 14 ] Audrey Kurth Cronin, « How al-Qaida Ends. The Decline and Demise of Terrorist Groups », International Security, vol. 31, no. 1, été 2006, p. 18-24. Retour

[ 15 ] Le titre de ce livre, téléchargeable en arabe sur Internet, est Da’wah lil-Muqawamah al-Islamiyyah al-Alamiyyah (Appel à la résistance islamique mondiale). Retour

[ 16 ] Lawrence Wright, « The Master Plan », The New Yorker, 11 septembre 2006. Retour

[ 17 ] Peter Bergen, « Al Qaeda, Still in Business », The Washington Post, 2 juillet 2006. Voir également le rapport suivant : Paul Murphy (MP, Chairman), Intelligence and Security Committee Report into the London Terrorist Attacks on 7 July 2005, mai 2006, p. 18. Retour

[ 18 ] Report of the Official Account of the Bombings in London on 7th July 2005, ordered by the House of Commons, mai 2006, p. 15-16. Retour

[ 19 ] Marc Sageman, Understanding Terror Networks, University of Pennsylvania Press, 2004. Voir notamment le chapitre 4 intitulé « Joining the Global Jihad ». Retour

[ 20 ] Daniel Mc Grory et Michael Theodoulou, « Suicide Bomber’s Confession Blames Iraq War », The Times, 2 septembre 2005. Retour

[ 21 ] Karen De Young, « Terrorist Attacks Rose Sharply in 2005, State Department Says », Washington Post, 29 avril 2006. Retour

[ 22 ] Communiqué de l’ONU du 19 mars 2007 intitulé « Le secrétaire général condamne la série d’attentats au chlore en Iraq ». Retour

[ 23 ] Scott Peterson, « Taliban Adopting Jihad-Style Jihad », The Christian Science Monitor, 13 septembre 2006 ; et Sami Yousafzai et Ron Moreau, « Unholy Allies », Newsweek, 26 septembre 2005. Retour

[ 24 ] Thomas Hegghammer, « Combattants saoudiens en Iraq : modes de radicalisation et de recrutement », Cultures et Conflits, n° 64, 2006, p. 111-127. Retour

[ 25 ] Peter R. Neumann, « Europe’s Jihadist Dilemma », Survival, vol. 48, n° 2, Summer 2006, p. 76. Retour

[ 26 ] Robert Fisk, « The Road to Jerusalem (via Lebanon) », The Independent, 23 mai 2007. Retour

[ 27 ] Thomas Hegghammer, « Global Jihadism after the Iraq War », Middle East Journal, vol. 60, no. 1, 2006, p. 18. Retour

[ 28 ] Letter from al-Zawahiri to al-Zarqawi, 11 octobre 2005, www. fas. org/ irp/ news/ 2005/ 10/ dni101105. htmlRetour

[ 29 ] Thomas Hegghammer, « Global Jihadism after the Iraq War », Middle East Journal, vol. 60, no. 1, 2006, p. 19. Retour

[ 30 ] Mahed Abedin, « New Security Realities and al-Qaeda’s Changing Tactics : An Interview with Saad al-Faqih », Spotlight on Terror, Jamestown Foundation, vol. 3, issue 12, 15 décembre 2005. Retour

[ 31 ] Mark Mazetti, « Spy Agencies Say Iraq War Worsens Terrorism Threat », The New York Times, 24 septembre 2006. Retour

[ 32 ] En tapant « global insurgency » sur google, l’internaute obtient près de 30 000 réponses. Retour

[ 33 ] La France face au terrorisme. Livre blanc du Gouvernement sur la sécurité intérieure face au terrorisme, La Documentation française, 2006, p. 133-134. Retour

[ 34 ] Entretien accordé par Ali Bel Hadj au Figaro, 21 novembre 2006. Retour

[ 35] Alain Chouet, « Le renseignement en France et aux Etats-Unis », contribution à la conférence organisée par la French-American Foundation et le Centre des Amériques de Sciences-Po, 26 mars 2007. Le texte de la conférence est disponible sur site http:// alain. chouet. free. frRetour

Résumé

Si les attentats contre le World Trade Center et le Pentagone ont constitué le « chef-d’œuvre » de l’organisation terroriste, ils marquent également le début de son déclin ou, plus exactement, de sa mutation. Al Qaïda, aujourd’hui, ne ressemble plus vraiment à ce qu’elle était en 2001.


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POUR CITER CET ARTICLE

Marc Hecker « Al Qaïda », Études 11/2007 (Tome 407), p. 440-450.
URL :
www.cairn.info/revue-etudes-2007-11-page-440.htm.