Etudes
S.E.R.

I.S.B.N.sans
140 pages

p. 404 à 407
doi: en cours

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Carnets d'Études : Livres

Tome 406 2007/3

2007 Études Carnets d’Études : Livres

Notes de lecture

María Zambrano [yy*]

María Zambrano n’a pas encore, dans notre paysage culturel, l’audience qui devrait être sienne. Célèbre en Espagne, son pays natal, mais aussi en Italie, en Suisse et en Amérique Centrale, elle n’avait connu dans notre langue, jusqu’à une date récente, que des publications, certes éclairantes et savoureuses, mais qui ne permettaient que de pressentir l’essentiel de sa pensée [1]. Quinze ans après sa disparition (1991), José Corti nous propose d’elle enfin un livre fondamental, fortement enraciné dans la culture occidentale, de la Grèce à notre postmodernité et à son culte du néant, en passant par Nietzsche et par bien d’autres courants de notre tradition. L’Homme et le divin, publié pour la première fois en 1951 et traduit ici à partir de sa seconde édition (1955), s’offre à nous comme l’ouvrage fondamental de celle qui, à la suite de son maître et inspirateur Ortega y Gasset, sut s’illustrer autant par la profondeur de sa pensée que par la beauté de son écriture.
Philosophe, oui, mais infiniment attentive aux pulsions de vie qui portent nos histoires. Une parabole évoque « la naissance des dieux », dans l’espace du sacré originaire que l’homme dut ordonner pour créer sa propre temporalité ; de là une histoire de grande richesse, dont la fine fleur est cette piété tragique dont un Platon faisait la trame de son discours, s’attachant à « transformer en connaissance » cela même « dont la vie se déroulait dans l’ombre, qui refusait de se laisser éclairer par la lumière de l’intelligence ». Débat de toujours entre philosophie et poésie qui scande, dans la suite de ce livre, les étapes des « processus du divin », pour une « histoire de l’amour » entre « l’enfer terrestre » marqué par « l’envie » et la « trace du paradis » annonçant le « dieu inconnu » promis par « le futur ».
En finale, dans un développement trop court consacré à « la tradition judéo-chrétienne », une méditation évocatrice intitulée « Le Livre de Job et l’oiseau », où se perçoit la sacralité quasi théâtrale de ce livre qui donne à goûter « quelque chose de plus que la lumière et l’ombre de Dieu » : « sa voix et son silence ». Quoi d’autre alors que d’« aller à sa recherche […] vers le septentrion, vers l’orient, vers le midi et vers le couchant sans le rencontrer jamais » ? Salvatrice est ici la plainte, car « les yeux qui ne pleurent pas se trompent ». Job et Dieu jouent parole contre parole : « La révélation de l’homme a lieu, dans cette histoire de Job, mêlée à la révélation divine. » Libre de « la solitude spécifique du philosophe », Job souffre en effet « le pur abandon […] où se révèle la transcendance de l’être humain dans ce qu’elle a d’invincible ». En concédant qu’il ne sait rien de la création ni du futur, Job est « dépossédé de tout, sauf de ce qu’il éprouve […] Avec la douleur Job a reçu la révélation de soi. Stade plénier où l’être humain se manifeste comme celui qui subit sa propre transcendance. Job est maintenant […] dans une incessante naissance. Job est en train de naître. Entre la vie et la mort réunies il est un souffle […] Plus rien à dire, ni à faire, ni à vivre […] Un souffle qui ne se vide dans l’expiration ni ne s’emplit dans l’inspiration » […] « Demeuré sans parole, plongé dans le silence, Job serait-il arrivé à faire l’expérience de lui-même dans cet oiseau, avec cet oiseau, sous cet oiseau invulnérable qui laisse grandir ses petits comme s’ils n’étaient pas les siens, tout en sachant qu’ils lèveront leurs ailes ? [2] » Cum tempus fuerit, ajoute le texte : quand le temps sera venu.
Aborder ce livre au niveau qu’il requiert peut se préparer en lisant d’abord le volume plus court qui, sous le beau titre L’Inspiration continue, présente un florilège des textes majeurs de María Zambrano. Délicieusement sous-titrées « Essais pour les perplexes », ces pages, qui s’efforcent moins d’argumenter et de convaincre que d’entraîner en traçant une voie d’esprit et de lumière, rassemblent des textes que María Zambrano désigne comme des « guides », des écrits qui, selon le préfacier de ce recueil, « font voir la pensée en train de se former, et qui donnent à concevoir plutôt qu’ils ne fournissent des concepts “clefs en main”. » Mouvements d’esprit « qui se relaient et se prolongent, s’épaulent les uns les autres pour conduire à une sorte de site où tout à coup tout s’éclaire, donnant lieu à une vision ou une visibilité nouvelles ». Une écriture originale (images, mouvements), pour laquelle on a pu évoquer Maïmonide, Dante ou Jean de la Croix. Thèmes inattendus : le chemin, l’expérience, la vie, l’exil, l’inconnu, la sécheresse et les pleurs, le désert, les arches du pont, qui portent « le pas de l’espérance ». Car, « le courant de la rivière est en permanence divisé par les arches du pont. » Au-dessus, le pont lui-même, « étendu et calme, a quelque chose des ailes qui s’ouvrent ». Ainsi « le courant des sentiments, des pensées, des désirs » est-il « divisé par les arches de l’espérance pour ensuite se rejoindre dans le large courant dompté au-dessus duquel l’homme peut suivre son chemin, […] se soutenir en s’appuyant sur sa propre profondeur ».
Deux livres : une pensée, un style qui réconcilient l’homme avec lui-même, dans cette transcendance indicible qui est si proche de lui.
Pierre-Jean Labarrière s.j.

Essai sur le jeu [yy**]

Après les monographies de O. Grussi et de F. Freundlich sur les jeux de hasard à la Cour et dans la capitale aux xviie et xviiie siècles, les jeux attendaient encore leur histoire… Omniprésents dans la société de l’époque moderne mais fragiles dans leur matérialité, les jeux, notamment populaires, ont laissé peu de traces. Il convenait donc de croiser les sources, les regards et les méthodes d’analyse. Défi relevé par E. Belmas dans cette passionnante étude du « jouer », abordé comme phénomène social global durant les trois siècles de l’Ancien Régime.
Sont d’abord examinées les « figures du jeu » au filtre des discours normatifs de l’Eglise, de la loi, de la littérature (théâtre et roman). A partir du xviie siècle, les jeux de hasard et d’argent y sont surtout stigmatisés, au nom d’une morale rigoriste issue des deux Réformes, dont l’acmé se situe sous Louis XIII. Invoquant l’origine diabolique des jeux d’« aléas » qui outragent la Providence divine en provoquant le sort, elle s’accompagne de la criminalisation des pratiques ludiques par l’intervention exponentielle de la législation royale (cf. l’ordonnance de 1629). Avec le déploiement d’une police des jeux dans la capitale après 1667, se développe une conception restrictive de la licéité du jeu pratiqué avec modération dans un cercle familial ou amical restreint. La normalisation de la société ludique et ses métamorphoses témoignent ainsi de la reconfiguration des pratiques, des codes et des comportements dont les jeux sont le creuset social entre le xvie et le xviiie siècle.
Des pratiques connectées à leur environnement social, on retiendra la constellation des jeux physiques et d’adresse dont les villageois sont friands entre 1500 et 1650 : quilles, palets, balles, choule, soule, boules, boulets, billes, lancés au pied, à la main ou à l’aide de bâton, crosse, maillet, battoir, raquette. En plein air ou en salles fermées, pratiquée par l’élite aristocratique puis diffusée aux bourgeois et artisans parisiens, la paume emblématise ce goût des jeux de balle.
Progressivement, pourtant, les jeux physiques reculent devant l’invasion des jeux de hasard (dés, cartes, oie, loto) dont la taxinomie pléthorique englobe des jeux de table et de raison (hombre, picquet, triomphe et leurs prolifiques dérivés : coucou, homme d’Auvergne, mouche, sixte, beste…), ou de paris (hoca sur table, biribi, cavagnole, loto). De la paume au billard ou au mail, ainsi que des jeux physiques à ceux d’« aléas », la rupture ludique des années 1650 témoignerait du processus d’autocontrainte et de contrôle des pulsions caractéristique de la société de cour et du « processus de civilisation » (N. Elias).
Diffusée au reste de la société, la passion des jeux aléatoires naîtrait de la sécularisation du jeu dans une conjoncture intellectuelle (1680-1715) où la pensée mathématique du hasard, détachée du providentialisme, devient possible. A rebours de R. Caillois faisant du jeu une activité improductive, l’auteur déploie une étude, inédite à ce jour, de l’économie du jeu. De « la nébuleuse paumière » à « l’industrie cartière », la « fabrique » ludique relève des communautés des paumiers-faiseurs d’esteufs, des vergetiers-raquetiers et des cartiers.
Génératrice de profits et d’emplois, cette puissante économie entraîne la production de bois, cuir, parchemin, toiles, boyaux, papiers et peintures… Réglementée et taxée, elle miniaturise aussi les contradictions de l’Etat monarchique, qui interdit les jeux d’argent et de hasard, tout en autorisant leur fabrique, allant jusqu’à créer, en juin 1776, la Loterie royale française. Or cette institutionnalisation fiscalisée du jeu nourrit le discrédit du régime à la fin du siècle. La Loterie royale n’est-elle pas perçue comme un « fléau inventé par le despotisme pour faire taire le peuple sur sa misère » ? Dissoute en 1793, elle reparaît pourtant en. Autorisée par l’Etat ou réprimée par sa police, légale ou clandestine, l’économie ludique se révèle en effet lucrative. Redistributrice des richesses dans le royaume, elle ne cesse de déborder les limites que lui assignent la loi et la morale.
A l’heure où l’Union européenne veut mettre fin au monopole des loteries nationales et où l’immoralité de leurs profits provoque la polémique, cette belle reconstitution de l’univers ludique moderne rappelle la profondeur historique d’un débat révélateur des mutations profondes d’une société.
Julie Doyon
 
NOTES
 
[*]L’Inspiration continue, Traduit de l’espagnol par Jean-Marc Sourdillon, avec la collaboration de Jean-Maurice Teurlay. Jérôme Million, coll. Nomina, 2006, 132 pages, 20 €. L’Homme et le divin, Traduit de l’espagnol par Jacques Ancet. José Corti, coll. Ibériques, 2006, 426 pages, 22 €.
[1]Aux Editions de l’Eclat : De l’aurore et Les Clairières du bois ; et, dans la collection Ibériques de José Corti : Aphorismes, Les Rêves et le temps, Philosophie et poésie.
[2]Job 39,13-18. Il s’agit de l’autruche, que la traduction de Chouraqui appelle « le virtuose ailé ».
[**]Elisabeth Belmas, Jouer autrefois. Essai sur le jeu dans la France moderne (xvie-xviiie siècles). Champ Vallon, coll. « Epoques », 2006, 440 p., 26 €.
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