Etudes
S.E.R.

I.S.B.N.sans
130 pages

p. 834 à 838
doi: en cours

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Carnets d'Études : Livres

Tome 406 2007/6

 
Les intellectuels européens
 
 
Wolf Lepenies, Les Intellectuels et la politique de l’esprit dans l’histoire européenne. Seuil, coll. Traces écrites, 2007, 450 pages, 27 €
« Un bricoleur doué », a dit un jour Wolf Lepenies de Pierre Bourdieu. « Bricoleur doué toi-même, voire surdoué », peut-on rétorquer à cet Allemand de Berlin, invité naguère au Collège de France (1991-1992) pour des Leçons qui sont aujourd’hui publiées dans leur intégralité et leur spontanéité, brassant l’histoire de l’intellectuel européen sous ses mille facettes. On note la passionnante concentration sur le « dialogue » – éternel conflit – entre l’intellectuel allemand et l’intellectuel français, qui domine jusqu’à nos jours la réalité sans unité de « l’intellectuel européen ». La méfiance allemande typique à l’endroit de la Révolution française est l’expression la plus caractéristique de cette distance. Mais les deux intellectuels ont cependant beaucoup en commun, comme avec l’intellectuel anglais du xixe siècle dont il est aussi question [*].
La naissance de l’intellectuel européen dans la « mélancolie » occupe une grande place au début de ces Leçons. La mélancolie, voisine des Lumières et, bientôt, du progrès des sciences de la nature, met hors jeu la moralité et renonce à donner une « orientation ». Elle est conséquente à la « grande absence de Dieu » dans le nouveau savoir spécialisé. Les disciplines de l’esprit et la (libre) littérature sont alors des substituts face à la spécialisation et à la démoralisation de la vie publique – dont le grand exemple, longuement commenté, est Sainte-Beuve.
On remarque vite, chez Wolf Lepenies, que la mélancolie est souvent productrice d’« utopie » – par un processus de remplacement de l’absent, l’un des grands thèmes des dernières Leçons, avec le naufrage des intellectuels dans les utopies du national-socialisme et du communisme, en Allemagne de l’Est comme de l’Ouest. Le clerc « mélancolique » s’est d’abord détourné du monde, mais reste capable de se retourner et de se vendre. Il bascule parfois aisément « de l’abstinence politique à l’engagement » ; et Lepenies de remarquer, en référence à Ernst Jünger, que n’ont pas manqué des mouvements d’« esthétisation » même de la politique.
Sur les intellectuels de la RDA, W. Lepenies rappelle ce mot qui leur fut adressé : « C’est grâce à vous qu’on a pu faire l’Etat » – l’Etat communiste, bien entendu ; cela venant après Martin Heidegger et Carl Schmitt, qui reprennent curieusement vie en Allemagne aujourd’hui par le détour de la France.
W. Lepenies aborde, ensuite, la plus immédiate actualité. Après le moment lyrique de la « fin de l’histoire », nous en sommes sans doute actuellement à la « fin du mythe de la fin de l’histoire ». A tel moment du propos, il semblerait que l’unité économique harmonisatrice serait presque en passe de réussir ; Lepenies se demande simplement si elle sera assez rapide pour cela. A d’autres moments, il dit plutôt que toute cette uniformisation de style euro-américain est impuissante à l’harmonisation des chances dans le monde – voire dans la seule Europe. « Les conflits sociaux, qui vont s’aggravant en Europe comme dans le monde entier, et qui résultent d’une universalisation du style de vie occidental en contradiction croissante avec les conditions de vie effectives, n’opposeront plus pour longtemps le socialisme en tant que système à son rival honni, le “capitalisme”. » La diversité des cultures se refait jour, du coup, avec les régionalismes comme les nationalismes, et l’on semble débordé.
Enfin, dit W. Lepenies, « la question décisive que nous devons nous poser, nous, les intellectuels européens, est : quels sont les contenus des Lumières qui n’ont pas été formulés dans un esprit ethnocentriste et sont susceptibles d’être universalisés ? » En existe-t-il ? A la fin du cours, il a montré à ses auditeurs une photographie de bons élèves de lycée français entourant Leopold Sedar Senghor, assis au milieu d’eux mais significativement « tourné de côté » – clairement héritier de l’intellectualité européenne, mais ne pouvant cependant pas seulement la continuer. Tout, en ces pages d’une densité presque toujours extrême, donne formidablement à penser sur hier… et pour aujourd’hui.
Jean-Yves Calvez s.j.
 
Une initiation à l’éthique chrétienne
 
 
Stanley Hauerwas, Le Royaume de paix. Une initiation à l’éthique chrétienne. Traduit de l’anglais par Pascale-Dominique Nau. Bayard, 2006, 272 pages, 34 €
Stanley Hauerwas (né en 1940) est l’un des théologiens les plus débattus et les plus influents aux Etats-Unis à l’heure actuelle. Protestant méthodiste très proche des catholiques, depuis 1984 professeur d’éthique théologique à la Duke University (Caroline du Nord), après avoir enseigné pendant quinze ans à l’Université Catholique Notre-Dame (Indiana), il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages. Chef de file des éthiciens « communautariens », il s’est fait connaître depuis le milieu des années 70 par sa défense d’une éthique qualifiée de « chrétienne », fondée non pas sur les présupposés rationnels de l’ethos libéral ambiant, mais sur l’adhésion à une communauté de foi formée par le récit de Jésus-Christ. La vie morale n’est pas d’abord la recherche et l’application de règles ou de principes supposés universels et abstraits, elle est l’art de former des sujets en leur donnant un character. La personnalité ou le « caractère » chrétien est à entendre comme la cohérence d’un sujet ayant acquis un ensemble de vertus au sein d’une communauté (l’Eglise) qui transmet un ethos particulier et se constitue à partir de la tradition narrative de la Bible. Ainsi S. Hauerwas adopte-t-il une attitude très critique vis-à-vis de ce qu’il nomme « l’accommodement » dont a fait preuve la réflexion éthique chrétienne vis-à-vis de l’éthique des Lumières et du libéralisme politique individualiste. Très combatif sur les questions d’avortement et d’euthanasie, défenseur passionné de la non-violence, personnage atypique et politiquement inclassable, « pro-life » et « anti-Bush », sa pensée est d’autant plus difficile à bien saisir pour un public européen qu’elle s’insère dans un contexte américain où les communautés religieuses sont des acteurs politiques à part entière.
Cet ouvrage, paru aux Etats-Unis en 1983, est le premier traduit en français ; il est le plus à même de faire entrer dans une pensée foisonnante et peu systématique, car toujours attachée à répondre aux questions concrètes et urgentes de l’actualité. Dans ce qui se veut une initiation au geste théologique de l’éthique chrétienne, S. Hauerwas choisit pour thème le « Royaume de paix », car il s’agit de la réalité centrale dont les chrétiens sont appelés à témoigner dans le monde, à la suite du Christ. Dans sa lecture des Ecritures, il privilégie un axe d’interprétation du récit biblique en faisant du Royaume annoncé et vécu par Jésus l’accomplissement de l’histoire d’Israël et la promesse eschatologique du don de Dieu. Fidèle à une position qui évite toute ontologie abstraite, S. Hauerwas soutient que la compréhension de qui est Jésus n’est pas d’abord une connaissance théorique, mais suppose, comme les premiers disciples, une réponse pratique dont la forme narrative de l’Evangile rend bien compte. L’identité de Jésus, son message éthique et la compréhension de l’Eglise sont dès lors fortement corrélés. Imiter le Christ consiste à entrer dans une communauté qui s’efforce de mettre en œuvre les vertus du Royaume de paix que sont le pardon, la miséricorde, l’accueil et l’amour. La résurrection du Christ est la véritable instauration de ce Royaume de pardon et de paix. Car la paix véritable n’est possible que pour un peuple qui se reconnaît pardonné. De même, « cet amour qui est la caractéristique du Royaume de Dieu est possible uniquement pour un peuple pardonné – pour des personnes qui ont appris à ne pas avoir peur les unes des autres. Car l’amour est l’appréhension non violente de l’autre comme autre ».
Pour l’auteur, il n’est pas d’éthique en général, et toute éthique est « qualifiée » car elle reflète la particularité d’une histoire et d’une expérience collectives. De ce fait, toute éthique est sociale, et la communauté chrétienne, par nature chargée de manifester le Royaume à l’œuvre, peut toucher l’ensemble des relations humaines de la société. « L’Eglise n’a pas d’éthique sociale, elle est une éthique sociale. » Elle est appelée à donner un témoignage d’unité, de paix et d’accueil de l’étranger dans un monde divisé et violent.
Comme nous le voyons, la position de S. Hauerwas se veut prophétique et contre-culturelle. Pour lui, l’Eglise n’existe pas pour fournir un ethos à la démocratie ou à quelque forme d’organisation sociale, mais se positionne comme une alternative politique à toute nation, en témoignant de la sorte de vie sociale rendue possible pour ceux qui ont été formés par le récit de Jésus. Si cette position de résistance rend bien compte de la spécificité chrétienne au sein d’un monde postmoderne fragmenté, et si elle permet de mettre en lumière les ressources de la tradition chrétienne en matière de morale, on peut s’interroger sur le danger de tribalisme qu’elle implique. Comment répond-elle à la vocation du christianisme à une prise en charge de la commune humanité ? Quelle place, en particulier, la raison occupe-t-elle dans cette réflexion éthique très contextualisée ? Et quel dialogue autorise-t-elle avec d’autres traditions, religieuses ou non, présentes dans la société ? La position de S. Hauerwas risque de virer au fondamentalisme lorsque la raison critique a du mal à y trouver une place pour remettre en cause les interprétations de l’Ecriture qu’il propose, ou pour argumenter en vue d’une discussion éthique ouverte à tous. Or, en matière de morale, la tradition catholique a toujours tenu à justifier en raison ce qui était demandé au nom de la foi, afin de préserver la possibilité d’une éthique universelle. Même si sa pensée n’est pas sur ce point systématique, le débat avec S. Hauerwas porte donc sur sa conception de la Révélation et sur l’anthropologie sous-jacente à cette théologisation de l’éthique, par ailleurs bien nécessaire. Signalons que la dernière livraison des Recherches de Science Religieuse (janvier-mars 2007) consacre un dossier à ce débat sur la place des communautés de foi dans l’élaboration d’une morale, en particulier à partir de la pensée de Hauerwas. En définitive, et en dépit des réserves qu’on peut formuler, cette pensée stimulante bouscule les normes établies et le consensus parfois trop tranquille des moralistes européens ; elle mérite d’être étudiée et débattue avec attention. Ce livre nous en fournit une belle occasion.
Alain Thomasset s.j.
 
NOTES
 
[*]W. Lepenies a publié naguère Die drei Kulturen (« Les Trois cultures »).
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