2007
Études
Carnets d’Études : Livres
Recensions
— René Char, Lettera amorosa, Illustrations de Georges Braque et Jean Arp. Poésie/Gallimard, 2007, 98 pages, 6 €., Poèmes en archipel, Anthologie de textes. Folio/Gallimard, 2007, 448 pages, 11 €. René Char/André Velter, Lettera amorosa. La fiancée bleue, Audiolivre. Voix : Alain Carré ; guitare :Frédéric Vérité. Ed. Autrement dit, 2007, CD, 19,50 €
— Roland Meynet, Traité de rhétorique biblique, Lethielleux, 2007, 680 pages, 29 €. Michel Cuypers, Le Festin, Une lecture de la sourate Al-Ma’ida. Lethielleux, 2007, 460 pages, 23 €
— Alexis Léonas, L’Aube des traducteurs, De l’hébreu au grec : traducteurs et lecteurs de la Bible des Septante (iiie s. av. J.-C.- ive s. apr. J.-C.). Cerf, coll. Initiations, 2007, 240 pages, 29 €. André Wénin, D’Adam à Abraham, ou les errances de l’humain. Lecture de « Genèse » 1,1-12,4. Cerf, coll. Lire la Bible, 2007, 254 pages, 19 €. Sophie Ramond, Leçons de non-violence pour David, Une analyse narrative et littéraire de « 1 Samuel » 24-26. Postface de Jean-Pierre Sonnet. Cerf, coll. Lire la Bible, 2007, 238 pages, 22 €
— Mgr Hilarion Alfeyev, Le Chantre de la Lumière, Introduction à la spiritualité de saint Grégoire de Nazianze. Cerf, coll. Théologies, 2006, 412 pages, 40 €., Le Nom grand et glorieux, La vénération du Nom de Dieu et la prière de Jésus dans la tradition orthodoxe. Cerf, coll. Théologies, 328 pages, 35 €
Jordi Soler, Les Exilés de la mémoire, Trad. de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu. Belfond, 2007, 264 pages, 19 €
L’exil des opposants à Franco est une donnée fondamentale de l’histoire et de la culture hispaniques. Jordi Soler aborde cette histoire sous un jour inédit. Car, pour lui, l’exil est un héritage, il lui vient de son grand-père Arcadi. Né d’une tribu catalane transplantée dans la forêt mexicaine, Soler n’a pris conscience que très tard de sa position entre-deux : pleinement mais non exclusivement mexicain, catalan sans l’être. Démêlant l’écheveau de vies recomposées à l’étranger, filant les traces du passé de documents en souvenirs, il offre un récit alerte et contrasté, tissé entre la biographie, l’histoire familiale, le témoignage historique et la fiction. Il y conte l’existence d’une communauté métissée qui inclut, outre des Mexicains, des républicains et leurs descendants, un éléphant échappé d’un cirque, image cocasse de l’adaptation improbable de ces êtres à un milieu qu’ils investissent à leur façon. Cette quête personnelle des origines pénètre les espoirs et les drames secrets, tus pendant des années, d’un émigré qui, malgré lui, fait souche à l’étranger. Ouvrant une fenêtre sur l’histoire de France, il rencontre aussi des lieux désertés par la mémoire : les camps où les républicains de la Retirada ont été parqués. Arcadi est resté dix-sept mois à Argelès-sur-mer, vivant à même le sable dans d’atroces conditions, avant de fuir l’Europe grâce à l’infatigable ambassadeur du Mexique, Luis Rodriguez. Ce roman, qui est celui d’un ambassadeur, d’un anthropologue et d’un homme grandi à l’ombre de ces histoires enfouies, ouvre généreusement l’espace du souvenir − un peu comme Arcadi et ses compères dessinent dans la jungle le cercle d’une communauté échappée à la défaite.
Céline Bohnert
Lázsló Krasznahorkai, La Mélancolie de la résistance, Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Gallimard, 2006, 394 pages, 24 €
L’accès au roman de Lázsló Krasznahorkai n’est pas immédiatement aisé, mais le lecteur qui acceptera de se laisser entraîner dans une prose dense ne le regrettera pas. Le romancier hongrois l’invite, en effet, à participer à une troublante « conspiration des détails ». Dans une petite ville, des signes étranges annoncent la remise en mouvement d’un univers figé. L’arrivée de forains présentant la dépouille d’une baleine provoque un déferlement de violence. Les références peuvent être multiples (s’agit-il d’un pogrom ? d’une manifestation anarchique ? d’une révolte programmée ?), et on n’oubliera pas, à cet égard, que le roman, adapté au cinéma par Béla Tarr (Les Harmonies Werckmeister, 2000), a paru en Hongrie en 1989 et que son élaboration s’inscrit dans l’Europe divisée par le mur de Berlin. Toutefois, ce sont surtout des images qui retiennent l’attention et demeurent, longtemps, vivantes dans l’esprit et le cœur du lecteur. Ainsi, un naïf, figure saisissante de clown céleste, porte sur toute chose le regard de la bonté et recompose, avec les habitués d’un café, le mouvement des planètes ; un intellectuel reclus se révolte contre l’harmonie de la gamme et produit des sons dissonants à la limite du supportable. Ce sont précisément ces dissonances qu’explore L. Krasznahorkai, parce qu’elles sont l’affirmation de l’individu dans sa singularité. Dans un récit qui épouse étroitement sensations et réflexions des personnages, elles s’opposent à un discours, mis en relief par un usage sarcastique de guillemets qui impose la voix commune des stéréotypes, garants illusoires d’une communauté. Le romancier propose ainsi à son lecteur une réflexion remarquable sur l’ordre et le chaos, dont la portée dépasse toute détermination historique ou géographique.
Anne-Rachel Hermetet
David Baddiel, Les Intentions secrètes, Traduit de l’anglais par Dominique Peters. Calmann-Lévy, 2007, 510 pages, 20,50 €
Les constats d’antisémitisme en Europe laissent habituellement de côté le Royaume-Uni, comme s’il avait constitué une exception culturelle. Le très attachant roman de David Baddiel montre qu’il n’en est rien en sortant de l’oubli un événement généralement méconnu : l’internement sur l’île de Man, au large des côtes anglaises, de 30 000 Juifs allemands réfugiés en Grande-Bretagne. On y suit les tribulations d’un jeune couple qui a fui Königsberg et a échoué à Cambridge avec un enfant. Ces nouveaux venus, qui parlent la langue de l’ennemi, déconcertent une population ignare et méfiante, tandis que l’administration tente de mettre de l’ordre dans cet afflux mal identifié : en tant qu’Allemands, ils sont un danger potentiel ; et puisqu’ils sont juifs, il y a certainement quelque chose à leur reprocher – l’on sait ce qui s’engouffre quand on entr’ouvre cette porte. Le grand art de David Baddiel, c’est d’échapper à une démonstration convenue, en donnant au lecteur de ressentir l’ambiguïté des situations. Si nettes qu’elles paraissent, s’y mêlent toujours des « intentions secrètes » qui brouillent les cartes. C’est vrai des cultures, des modes de vie, des styles, des pratiques religieuses, des appartenances. C’est vrai des gouvernants, des administrations, des lois, comme le découvre la jeune traductrice du ministère de l’Information, qui ne tarde pas à découvrir la désinformation dans les textes qu’elle a à traduire. C’est vrai des individus, jusque dans les relations interpersonnelles exposées aux ruses de l’inconscient… C’est même vrai de tous les combats, si haute en soit l’ambition. Le livre s’achève, bien des années plus tard, sur un voyage d’Isaac : destination Auschwitz, un choix de sa fille vieillissante ; comme pour y déposer enfin l’épaisseur secrète de l’histoire.
Françoise Le Corre
Missie Vassiltchikov, Journal d’une jeune fille russe à Berlin (1940-1945),, Traduit de l’anglais par A.-M. Jarriges et Anne Guibard. Phébus, coll. Libretto, 2007, 506 pages, 12 €
Document sociologique tissé de commentaires historiques, cet ouvrage dévoile la vie quotidienne d’une capitale évoluant de l’euphorie victorieuse aux perspectives désastreuses, et les comportements d’un milieu aristocratique écartelé entre certitudes patriotiques et résistance au nazisme. Issue d’une famille princière russe émigrée après la révolution bolchevique, Missie arrive en janvier 1940 à Berlin, où elle trouve un emploi à la radio, puis au ministère des Affaires étrangères. Ses fonctions de proximité du pouvoir et ses relations avec des diplomates lui permettent de bénéficier d’informations plus ou moins confidentielles. La jeune fille confie à son journal émotions et conversations, amitiés et conflits, jours heureux et tragiques bonbardements. Informée, dès août 1943, d’un complot contre Hitler, elle donne un compte rendu de la tentative du comte von Stauffenberg pour mettre fin au nazisme, de son échec, et de la terreur qui frappe des amis. En septembre 1944, Missie quitte Berlin pour Vienne, où elle travaille dans des hôpitaux militaires, puis épouse, le 28 janvier 1946, un officier américain. Ainsi s’achève ce journal d’une femme libre et engagée.
Jean Duporté
Giorgio Manganelli, Italies excentriques, Traduit de l’italien par Dominique Ferault. Le Promeneur, 2006, 232 pages, 22 €
Amoureux de l’Italie, ce livre vous réjouira par les évocations et le bonheur d’une langue superbe. Sous la plume de Giorgio Manganelli, grand voyageur, Florence revit, la Toscane et les Abruzzes dévoilent leur beauté et leur mystère. « Le voyage est d’abord fait de lui-même. C’est un espace longiligne dans lequel, comme en une fissure de la planète, tombent images, profils, mots, sons, monuments et brins d’herbe. » Florence, devenue un chef-d’œuvre pour mieux se cacher, dont Giorgio Manganelli essaie de nous parler comme dans un rêve. Comment, alors, regarder Florence ? Pourquoi ne pas l’envisager comme la fable d’une rixe géométrique entre Baptistère et Campanile, Santa Maria del Fiore, San Lorenzo ou Santa Croce ? Ces chroniques, écrites entre 1971 et 1989, nous apprennent à regarder ce qui nous entoure, afin de révéler « la secrète étrangeté du connu et la perturbante familiarité de ce que l’on voit pour la première fois ». Entrer dans l’histoire, marcher « immergé dans la littérature italienne, et c’est une littérature domestique, quotidienne », se rappeler les habitants célèbres de ces contrées visitées, réapprivoiser sa propre identité, tel est le chemin ouvert par ces pages. Le voyage invite à d’autres horizons : comment ne pas être tenté de suivre ce grand écrivain, plein d’humour et de vie, en Inde (Itinéraire indien, Le Promeneur, 1993) ou même en Chine (Chine et autres orients, Le Promeneur 1996). Les vacances approchent…
Franck Delorme
Marie Sizun, La Femme de l’Allemand, Arléa, 2007, 246 pages, 17 €
Qui sait ce que sont les terreurs d’un enfant, comment elles voisinent avec les rires et les jeux, trouvera dans ce deuxième livre de Marie Sizun l’écho des commencements tragiques. Marion, devenue adulte, fait face à l’enfant qu’elle fut, avec pour premier souvenir le cri, la peur et l’urgence de fuir, souvenir originel, « noyé dans le temps », difficile à dater – 1947, peut-être. Cet effroi n’est pas la banale peur du noir, mais celle, bien pire, de voir sa mère tout à coup étrangère, défigurée, méconnaissable, sa mère vociférant, gestes anarchiques. En dehors des crises, que la petite Marion peine à nommer, la vie est plutôt gaie, même si l’argent manque ; la relation de l’enfant avec cette très jeune mère en rupture de famille est presque fusionnelle. Entre elles deux, un silence fondateur, celui qui entoure le père, l’Allemand de vingt ans qui serait mort en Sibérie, dont le nom n’est jamais prononcé. Certes, le thème des drames qui ont suivi l’Occupation et la Libération n’est pas nouveau, pas plus que celui des non-dits familiaux ou celui de la folie, mais ce qui est tout à fait saisissant et prouve l’écrivain en Marie Sizun, c’est la venue progressive de la fissure intérieure qui marquera l’existence entière. Elle excelle à suggérer les basculements : de la confiance à la défiance, de la fierté à l’humiliation, de la tendresse à la répulsion, de l’innocence à la culpabilité. On n’oubliera pas ce livre, roman de l’enfance magnifique deux fois blessée, pour ces deux femmes si proches en âge ; c’est le cri de l’amour arrêté, offert et désarmé, tel le portrait d’Edith Schiele, reproduit en première page, associé à l’image de la mère et à jamais présent dans la mémoire de sa fille.
Françoise Le Corre
Lina Lachgar, Vous, Marcel Proust, Journal imaginaire de Céleste Albaret. La Différence, 2007, 158 pages, 15 €
Un Journal imaginaire savoureux, dans lequel Lina Lachgar, respectant scrupuleusement les données biographiques, s’amuse au contre-pied, s’amuse à contredire, en particulier, quelques récits de Céleste Albaret dans son Monsieur Proust (1973). La Céleste qui parle ici tient un hôtel rue des Canettes avec son mari Odilon, comme elle le fit dans la réalité, tout en continuant de ne penser qu’à celui qu’elle a servi de 1914 à 1922, jusqu’à la mort de l’écrivain qu’elle évoque à touches légères et précises. La dent dure, vivace et jalouse dès qu’il s’agit des secrétaires « inconsistants » qui envahissaient l’appartement. Céleste n’ignorait rien des goûts de son maître pour les hommes, elle faisait semblant de les ignorer pour lui complaire. C’est la thèse du livre tout entier, traversé par une rue obsédante avec ses becs de gaz qui ne laissaient rien dans l’ombre, cette rue de l’Arcade tantôt gorgée d’eau (photos d’archives 1910), tantôt dévorée par le feu (rêves de Céleste). Quelle idée Monsieur avait-il de l’envoyer remettre en mains propres des messages à Le Cuziat qui tenait dans cette rue un hôtel singulier ? Elle en ferait encore des cauchemars, s’exagérant, comme tous les innocents, ce qui se passait en ces murs. Cet hôtel, on croyait au bout d’un siècle tout en savoir. Et pourtant, voici un rapport de police inédit en fin de livre. On pourrait craindre une insistance dévoyée, une délation tapageuse et de mode ; il n’en est rien. Tout est de qualité ici, le texte et la présentation, le choix photographique, la minutie des notes et des annexes. Ce livre, qui mêle la fiction à l’extrême rigueur documentaire, recrée en un condensé élégant tout un univers qui devrait enchanter par son humour et sa poésie bien des lecteurs de Proust.
Marianne Bourgeois
André Gorz, Lettre à D., Histoire d’un amour. Galilée, 2006, 76 pages, 13,40 €
Des mots pour dire l’amour dont on aime aujourd’hui celle que l’on a épousée il y a près de soixante ans, des mots pour relire une histoire commune, pour dire la joie de l’aventure, d’une aventure qui se poursuit avec le même émerveillement. « Si tu t’unis avec quelqu’un pour la vie, vous mettez vos vies en commun et omettez de faire ce qui divise ou contrarie votre union. La construction de votre couple est votre projet commun, vous n’aurez jamais fini de le confirmer, de l’adapter, de le réorienter en fonction de situations changeantes. Nous serons ce que nous ferons ensemble. » Ainsi parle André Gorz, écrivain, journaliste à L’Express, qui met en lumière le socle sur lequel cet amour avec D. s’est bâti. Cette passion amoureuse est « une manière d’entrer en résonance avec l’autre, corps et âme, et avec lui ou elle seuls ». Avec simplicité et pudeur, il relit ce cheminement d’un amour qui se dessine jusque dans l’élaboration de son œuvre maîtresse, Le Traître (1958), de cette relation unique qui donne de naître à soi comme de découvrir ce qui refuse cette venue au jour. « Tu m’as tout donné de toi pour m’aider à devenir moi-même », écrit-il avec un sentiment de reconnaissance, « comme si ta vocation était de me conforter dans la mienne ». Cette belle lettre est un témoignage touchant de ce qu’est apprendre à aimer.
Franck Delorme
René Char, Lettera amorosa, Illustrations de Georges Braque et Jean Arp. Poésie/Gallimard, 2007, 98 pages, 6 €., Poèmes en archipel, Anthologie de textes. Folio/Gallimard, 2007, 448 pages, 11 €. René Char/André Velter, Lettera amorosa. La fiancée bleue, Audiolivre. Voix : Alain Carré ; guitare :Frédéric Vérité. Ed. Autrement dit, 2007, CD, 19,50 €
L’amitié que René Char entretenait avec les peintres, ses « alliés substantiels », donne tout son sens à l’édition du manuscrit de 1952 qu’avait illustré le peintre alsacien Jean Arp – manuscrit inédit conservé à la Bibliothèque nationale de France. On voit ainsi les phrases et les images sourdre de l’écriture même de Char, parfois biffée, toujours posée. L’écriture de ce magnifique hymne à l’Absente, toujours en mouvement, trouve son aboutissement dans l’édition de 1963 illustrée par Georges Braque – édition rare que reproduit également ce beau petit livre. C’est ce même surgissement sur fond de silence que propose la vaste anthologie des Poèmes en archipel, dans une visée clairement pédagogique cette fois. Les œuvres du poète, « conservateur des infinis visages du vivant » (Feuillets d’Hypnos, 83), y sont présentées selon les grandes évolutions de la poésie au xxe siècle : le surréalisme critique (Dehors la nuit est gouvernée…), l’inscription de la poésie dans l’engagement (Seuls demeurent, Feuillets d’Hypnos, Fureur et mystère…), l’abolition de la frontière des genres (Les Matinaux, Parole en archipel, Recherche de la base et du sommet…). De nombreuses illustrations scandent ce beau choix de poèmes, que de brèves notices permettent d’élucider. C’est encore une amitié –celle de René Char et André Velter – qui a guidé le choix des éditions Autrement dit, qui proposent depuis quelques années d’écouter sur CD ou MP3 de grands textes littéraires en langue française. « Ecrits au rythme d’un pas caressant l’allée, les poèmes d’André Velter exaltent l’univers poétique de René Char et sèment leur offrande dans le vent » (Marie-Claude Char). La voix chaude et puissante d’Alain Carré mêle les vers de Char (essentiellement Feuillets d’Hypnos et Lettera amorosa) et de Velter (L’Arbre seul, Le Haut pays) aux mélodies que le guitariste Frédéric Vérité interprète ou improvise superbement. « Ah ! le pouvoir de se lever autrement !.… » On ne peut que recommander ce très bel hommage sonore à Char, qui avait désiré que Lettera amorosa fût l’écho explicite d’un madrigal de Monteverdi. Écouter lire Char, c’est retrouver avec bonheur cette harmonie qu’avait désirée le poète entre la ligne musicale et le dessin des mots.
Elsa Kammerer
Joseph Joubert, Le Repos dans la lumière, Textes choisis et présentés par Jean Mambrino. Arfuyen, 2007, 142 pages, 14 €
Les éditions Arfuyen accueillent, dans leur collection « Les Carnets spirituels », un écrivain d’une rare densité. Chateaubriand, qui le révéla au grand public en 1838, quatorze ans après sa disparition, soulignait « la puissance de son génie ». Jean Mambrino propose, en une centaine de pages, l’essentiel de ses Carnets, précédés d’une préface qui met bien en valeur la beauté de cette œuvre passée presque inaperçue de son vivant, et encore aujourd’hui marginalisée par l’édition. On y découvre avec admiration une pensée subtile et exigeante, souvent proche, par sa lucidité sans concession, de celle de Pascal, mais avec une douceur, une bonté qui l’éloignent de tout jansénisme, pour faire de lui un esprit fraternel. Jean Mambrino souligne son « attitude spirituelle imprégnée de lenteur et de recueillement ». Et Philippe Jaccottet dit qu’« il est de cette race d’écrivains discrets et très purs dont la voix persiste à travers les changements les plus brutaux de l’histoire ». Formulons le souhait que ce (trop) court florilège donne envie d’aller lire l’œuvre entière !
Claude Dandréa
Jean-Pierre Martin, Le Livre des hontes, Seuil, 2006, 338 pages, 20 €
Le sous-titre de l’ouvrage de Jean-Pierre Martin pourrait être : Ethnologie de la relation entre déconsidération de soi et création littéraire. C’est à cet exercice de description que cet essai convie le lecteur. En cela, il est réussi. Les références sont nombreuses et pertinentes. Henri Michaux construit son œuvre autour de la honte du corps en vie. Il écrit pour les honteux : les malades, les fous, les pauvres. L’écriture les sauve, car elle conduit vers le partage. Ecrire la honte et la lire, c’est être dans l’humanité. Pour Gilles Deleuze, la honte est le lieu de l’origine d’où l’homme a surgi. La honte d’être nu est originelle pour Adam et Eve. La honte est une pathologie de la comparution devant l’autre. Jacques Lacan forge un néologisme, l’« hontologie », qui signifie que la honte est constitutive de l’être. Ecrire transforme la honte en puissance de vie, en créativité. Écrire renverse l’énergie de la honte. L’homme honteux se transforme lui-même en écrivain. La honte est un processus qui transforme un sujet en objet par le regard. L’écriture en est un autre, qui reconstruit l’objet en sujet. Mais le lecteur aurait aimé lire l’étude d’une figure littéraire, au sens de Barthes, celle de la honte. Elle est un motif, aux deux sens du terme : ce qui pousse à agir (à écrire) et ce qui est écrit – les scènes, les circonstances de la honte. Il est regrettable que ce livre ne travaille pas davantage sur le comment s’écrit la honte, quel registre d’écriture, quelles structures de texte, quelles figures stylistiques ? Ecrire la honte, et pas seulement écrire par honte. Il aurait pu s’intéresser autant, si ce n’est plus, au comment qu’au pourquoi ; ouvrir ce dossier et y déposer tous les motifs qui en constituent la figure dans la littérature du xxe siècle ; dresser une cartographie, scénographie de la honte, plutôt que d’écrire des « fragments d’un discours de la honte » – qui n’en sont pas. Car, dans les Fragments célèbres de Roland Barthes, ce sont les figures du discours amoureux qui sont décrites, et non pas les réelles situations amoureuses de l’auteur !
Véronique Petetin
Jacques Dubois, Stendhal, une sociologie romanesque, La Découverte, 2007, 252 pages, 23 €
Fin lecteur de Simenon, qu’il a placé à côté de Balzac dans son essai Les Romanciers du réel (Seuil, 2000), Jacques Dubois porte sur le roman le regard d’un sociologue, étiquette qui suffit à faire froncer le nez aux « littéraires » : à tort ici, car cet auteur aime les écrivains dont il parle ; on partage, avant tout, son plaisir, comme à lire son essai sur le « sens du social » chez Proust (Pour Albertine, Seuil, 1997). C’est dans cet esprit-là aussi qu’il aborde Stendhal : trois chapitres pour situer sa lecture, et huit sur les cinq romans – du premier, Armance, à l’ultime, inachevé, Lamiel –, afin de savoir en quoi l’étude des différences sociales, omniprésentes chez Stendhal, aide à pénétrer son univers. Dans ce parcours, rien n’est durci : toujours l’auteur privilégie la « fertile ambiguïté » du récit. Il redit la place politique centrale de la révolution de Juillet dans la démarche du romancier, mais interroge aussi, avec goût et nuances, le rapport entre le préjugé social et l’amour : pour chacun des trois grands romans – Le Rouge et le Noir, Lucien Leuwen, La Chartreuse de Parme –, deux chapitres se succèdent, dont le second affronte l’attachant mystère de ces « individus hybrides » que sont les personnages féminins. Tels spécialistes jugeront que ce livre n’apporte guère du nouveau ; pis, que c’est le livre d’un amateur. Voilà, me semble-t-il, une raison de le recommander à ceux qui aiment qu’un essai ne jargonne pas, et exprime d’abord un regard personnel. Or ce livre, probe et sobre, ne s’interdit jamais l’élan subjectif, comme le prouve le voisinage, dans une conclusion en principe consacrée à marteler des vérités intellectuelles, de mots comme « charme » ou « enchantement » ; il dit l’urgence de relire ces chefs-d’œuvre dont il détaille la richesse. À d’autres l’échenillage !
Patrick Berthier
Sylvie Lindeperg, « Nuit et brouillard », Un film dans l’histoire. Odile Jacob, 2007, 284 pages, 29 €
Alain Resnais, dans son documentaire sur les camps de la mort, ne s’est pas contenté de monter des images d’archives, il a pris le risque d’un regard impossible, accepté la blessure d’une image qui n’est que la trace fugace, pauvre et lointaine, de ce qui s’est réellement passé. Si certains plans du film de 1956 ont définitivement marqué la mémoire collective, c’est surtout par leurs blancs et leurs silences. Sylvie Lindeperg retrace l’aventure de ce film, de sa douloureuse gestation à sa diffusion internationale. Tour à tour, le livre suit Olga Wormser dans son travail de conseillère historique, Alain Resnais dans ses recherches documentaires, Jean Cayrol dans sa rédaction du commentaire. Mais le livre va bien au delà du seul goût de l’archive : confrontant les choix d’Alain Resnais à ceux de Claude Lanzmann (Shoah), Sylvie Lindeperg rouvre le débat philosophique sur l’image absente, celle de ce qui ne se montre pas. Que n’a-t-on à ce sujet reproché à Nuit et brouillard : ses confusions entre des séries photographiques distinctes, sa discrétion sur la solution finale, son acceptation docile de la censure (la silhouette d’un gendarme français gardant le camp de Pithiviers fut biffée d’un photogramme), ses travellings dans les petites fleurs… Par son souci de réinscrire le film dans le contexte des connaissances de l’époque, l’historienne évite les jugements anachroniques dont Alain Resnais et Jean Cayrol ont été l’objet. Mais elle refuse tout autant la sacralisation qui permet à l’œuvre d’échapper à la critique. Dans l’espace ouvert par ce juste regard, elle déploie une analyse d’une ampleur et d’une précision remarquables.
Philippe Chevallier
Giulio Tononi, Galilée et la photodiode, Odile Jacob, 2006, 192 pages, 25 €
Giulio Tononi, professeur de psychiatrie, tente de formuler ici une théorie matérialiste de la conscience qui apporte une solution à plusieurs énigmes. L’originalité de l’ouvrage réside dans sa référence à Galilée : imaginons que le grand scientifique italien soit parmi nous, comment procéderait-il à propos de la conscience ? Selon Tononi, il utiliserait, autant que faire se peut, une approche mathématique. L’auteur propose alors deux expériences de pensée. Par opposition à une photodiode (i.e. une cellule sensible à la lumière), Galilée, avec nous, constate que la rétine est capable d’être dans de nombreux états différents, et que ce nombre d’états peut être mesuré, grâce à la formule de Shannon, qui donne l’information effective d’un système physique. Puis, par opposition à une caméra, Galilée comprend que le substrat de la conscience est, non pas un simple ensemble d’éléments, mais une entité intégrée dont les éléments interagissent. Et, avec les mathématiques d’aujourd’hui, il cherche à mesurer le degré d’intégration du cortex cérébral humain. En conclusion, Tononi, guidé par l’esprit galiléen, identifie la conscience associée à un système physique à sa complexité. Dorénavant, il faudrait donc parler de la « complexité/conscience ». D’après lui, cela explique pourquoi le cervelet a plus de neurones que le cortex, sans jouer un grand rôle dans la conscience : car le cervelet est moins intégré que le cortex. Cela explique aussi pourquoi le cortex peut travailler pendant le sommeil, sans toujours donner lieu à des images mentales : car son état est alors moins intégré.
Joël Dolbeault
Dominique Proust & Jean Schneider, Où sont les autres ?, A la recherche de la vie dans l’univers. Seuil, coll. Science ouverte, 2007, 312 pages, 22 €
Le développement récent des connaissances sur la vie et la structure de l’univers permet de penser sérieusement que d’autres foyers de vie que terrestre existent quelque part dans le cosmos. L’« exobiologie » est devenue une discipline à part entière, qui associe biologistes et astrophysiciens dans une même recherche. L’ouvrage présente d’abord schématiquement l’histoire des croyances ou refus d’autres « mondes habités ». Puis il se penche sur le schéma vraisemblable de l’évolution du vivant sur terre, en considérant, en particulier, les formes extrêmes (très hautes températures ou pressions). Les chapitres suivants sont consacrés à la formation des éléments chimiques dans la galaxie et à la formation du système solaire. Un chapitre s’intéresse à la détection très difficile des planètes extérieures au système solaire (« exoplanètes »), dont certaines pourraient porter des formes de vie ; tandis que le dernier relate les tentatives d’entrer en contact avec ces « autres » vies, en particulier d’éventuelles vies « intelligentes ». L’ensemble du livre est une présentation compétente de ce que l’on peut dire honnêtement aujourd’hui. Les auteurs reconnaissent que beaucoup d’hypothèses restent très ouvertes, mais, désormais, les interrogations philosophiques sur la vie ou l’intelligence ne peuvent ignorer ces données.
François Euvé
Paul Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien (312-394), Albin Michel, 2007, 320 pages, 18 €
Plus qu’une étude historique de ce ive siècle, Paul Veynes, professeur honoraire au Collège de France, spécialiste reconnu de l’Antiquité, livre ici un essai sur cette période lourde de conséquences pour l’avenir de l’Europe, puisqu’elle voit la mutation de l’Empire païen en un Empire chrétien, acquise non pas soudainement à l’issue de la bataille du Pont Milvius, mais s’étalant dans une durée où tout n’était pas acquis d’avance. Paul Veyne permet de revisiter ce siècle « court » de manière très argumentée, mais sans alourdissement technique et dans un style clair qui rend le livre accessible même à des non-spécialistes. Il tord le cou à de nombreuses idées reçues, en particulier sur le thème de la conversion de Constantin et des rapports Eglise/Etat. Les théologiens et les historiens trouveront sûrement matière à discussion sur telle ou telle affirmation, comme, par exemple, sur la psychologie supposée de Constantin, ou sur le fait que l’auteur peine quelque peu à dégager une spécificité véritable du christianisme. Gageons que le dernier chapitre, « L’Europe a-t-elle des racines chrétiennes ? » (le point d’interrogation est primordial), un peu surajouté et rapide – mais le thème à soi seul justifierait un ouvrage complet –, fera grincer quelques dents en ramenant la religion à la portion congrue dans la formation de notre société actuelle. A notre époque, où l’on s’interroge sur l’identité européenne et ses fondements, voici un ouvrage en tout cas stimulant pour comprendre l’un de ces moments importants qui, nolens volens, forment notre héritage.
Bernadette Truchet
Christian Jouhaud, Sauver le Grand Siècle ?, Présence et transmission du passé. Seuil, 2007, 316 pages, 23 €
Le siècle de Richelieu et de Mazarin, de Louis XIII et de Louis XIV, est-il à sauver, comme on s’attache à sauvegarder une pièce du patrimoine national ? Quels dangers le menacent ? Christian Jouhaud ne propose pas la restauration d’un vénérable ensemble, que certains laisseraient se ruiner. Sauver ce siècle, n’est-ce pas plutôt refuser de ramener cette époque à un moment, qui resterait glorieux mais serait enrobé dans la dialectique que cherchent à reconstituer la science des érudits et l’élégante mise en récit pratiquée par des écrivains d’histoire ? La réponse de l’auteur s’appuie sur des réflexions développées dans les années 30 en Allemagne par des héritiers du judaïsme, en particulier Walter Benjamin. Le travail publié ici comporte érudition et habileté sur un projet complexe, dont l’ambition pourrait être décrite comme la quête d’un contact avec des fragments du passé. Tableaux souvent « encadrés », formant des espaces auxquels il est possible de se reporter comme si nous en étions les occupants, les contemporains. Selon une certaine analogie avec les techniques d’écriture de Michel de Certeau (RSR, 2003/4), les métaphores du lieu et de l’espace ont une large place. Comme chez ce dernier, il ne s’agit pas d’éliminer les mouvements qui prennent du temps, mais au contraire de s’attacher à révéler le jeu sur ces espaces d’une temporalité complexe, faite de tensions, de tremblements, voire de fêlures (un terme que C. Jouhaud aime à utiliser, à la suite de W. Benjamin). L’ambition de ces analyses subtiles est de montrer qu’il n’est pas impossible de reconstituer le passé, par morceaux, par pièces du passé – comme « présence », comme « transmission » qui les lie à nous, selon le sous-titre du livre. L’œuvre est originale et séduisante. De nombreux jeunes chercheurs la méditeront, à leur profit. En apprécier la portée suppose une certaine familiarité avec la connaissance et les démarches historiques de type classique.
Pierre Vallin
Claire Andrieu, Philippe Braud, Guillaume Piketty, Dictionnaire De Gaulle, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2006, 1 266 pages, 31 €
Fruit d’une heureuse initiative, cette somme rassemble près de mille entrées rédigées par trois cents spécialistes dont la compétence et l’objectivité sont évidentes. Leur démarche vise à nous donner une meilleure connaissance de l’homme d’Etat, en explorant sa formation culturelle et spirituelle, sa vie privée, son action pour la France, des certitudes du militaire au pragmatisme du politique, ses relations avec ses contemporains. La conception par ordre alphabétique facilite la recherche de précisions ou de révélations sur tel ou tel thème. On découvre l’influence des jésuites dans l’enracinement catholique de Charles de Gaulle, la fonction d’interprète de sa fille Elisabeth lors de rencontres très confidentielles avec Churchill ou une note déposée aux Archives nationales qui envisage une nouvelle version du refus de grâce à Robert Brasillach. Il serait consécutif à un texte du journaliste réclamant le « poteau » pour Georges Mandel, dont le rôle a été décisif dans la destinée de Charles de Gaulle en juin 1940. Les rubriques consacrées aux compagnons et aux résistants issus des milieux les plus divers permettent de répondre à bien des interrogations. René Rémond analyse finement l’habileté du retour en 1958 après l’erreur stratégique du départ de 1946. Les goûts littéraires du talentueux mémorialiste sont évoqués, de la fréquentation des grands écrivains à l’admiration pour Chateaubriand et Péguy. La faiblesse du drame des harkis contraste avec l’image forte du chef de la France libre et du fondateur de la Ve République. Ce dictionnaire est une excellente biographie.
Jean Duporté
Peter L. Bernstein, Le Pouvoir de l’or, Histoire d’une obsession. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par André Cabannes. Ed. Mazarine, 2007, 566 pages, 22 €
Ce gros volume est un livre de récréation, de ceux qu’on lit volontiers en vacances avec le sentiment de se distraire intelligemment, sans se laisser entraîner dans les canulars grotesques à la Dan Brown. Suivant une chronologie linéaire, depuis le mythique Jason à la recherche de la toison d’or jusqu’à la décision des banques centrales de se défaire de leurs stocks d’or à la fin des années 1990, en passant par le roi Midas, le veau d’or des Hébreux, le coup de force de Crésus, les actes d’autorité de Constantin, les tripatouillages de Philippe le Bel, la conversion des dollars en or par la France gaullienne en 1965, la décision du président Nixon durant l’été 1971 de suspendre la conversion du dollar en or, sans parler des excursus en Chine et en Inde, toute cette histoire suit le fil rouge désigné par le sous-titre : une obsession. L’auteur s’intéresse donc aux personnages, cherche les raisons de leur appétit d’or. Parmi ces raisons, le pouvoir, illustré par de nombreux chiffres. Le pouvoir corrompt, disait Lord Acton ; et Peter Bernstein en donne de multiples illustrations, depuis les plus intimes, la fascination pour le métal jaune imputrescible et inutile, jusqu’aux plus massives, lorsque l’afflux d’or est tel qu’il affaiblit l’économie, selon l’exemple archétypal de l’Espagne du xvie siècle. Ce récit d’une obsession permettra au lecteur cultivé de revisiter, avec un certain plaisir, ses connaissances en histoire des civilisations.
Etienne Perrot
Jean Chardin, Voyages en Perse, Textes choisis et présentés par Claude Gaudon. Phébus, 2007, 278 pages, 19,50 €
Jean Chardin (1643-1713) avait entrepris son premier voyage en Perse et en Orient en 1664. De retour à Paris, en 1670, il repart quinze mois plus tard pour un second et dernier voyage, au terme duquel il ne passera que dix jours à Paris, avant de se réfugier à Londres en 1681, fuyant, huguenot qu’il était, les persécutions des « prêtres et des dragons ». C’est de là qu’il publiera, en 1686, une première version de son Voyage de Paris à Ispahan, dédiée au roi d’Angleterre, avant d’en donner une relation complète en 1711, à Amsterdam, en dix volumes. Montesquieu le lira, il s’en inspirera et le citera. C’est dire l’importance de cette œuvre. L’édition de référence reste celle de 1811 par L. Langlès, à Paris, en dix volumes et un atlas. Les extraits ici présentés sont tirés des différents tomes de cette dernière édition, et non, comme il est indiqué par erreur (p. 117), des seuls tomes III et IX. Le choix des extraits est judicieux et tend, sans suivre l’ordre de J. Chardin, à couvrir le champ le plus large : le pays, les rois, les ministres, l’administration, les Persans, leur nourriture, les genres de vie, les langues et les sciences, les croyances, les métiers et le voyage de Paris à Ispahan. Comme tout choix, il est arbitraire, mais donne un tableau cohérent de la Perse et de ses habitants à cette époque. Il retient, en particulier, les passages dans lesquels Chardin insiste sur l’effet de l’air et du climat sur la santé de l’homme et ses productions. Ce livre donne une approche très heureuse de l’œuvre de Jean Chardin.
Jacques Langhade
Rémi Brague, Au moyen du Moyen-Age, Philosophies médiévales en chrétienté, judaïsme et islam. Ed. de la Transparence, 2006, 316 pages, 22 €
Sur le Moyen-Age, les préjugés courent les rues. Rémi Brague n’a pas l’illusion de redresser de si profondes injustices ; mais, du moins dans le domaine qui est le sien, celui de la philosophie médiévale de langue arabe, il tente, avec beaucoup d’humour et une liberté d’esprit qui réjouit, de remettre quelques pendules à l’heure. Le ton souvent ironique ne doit pas cacher l’érudition qui sous-tend ces analyses ; et, tout au long de ces chapitres, articles déjà publiés mais remaniés, le lecteur en apprend beaucoup ou est amené à rectifier ses vues sur nombre de sujets. Rectifications d’autant plus précieuses que Brague traite de thèmes disputés et/ou mal connus, celui de la philosophie au sein du monde arabe, de l’islam, chez les juifs de l’époque et, évidemment, en chrétienté. Ces considérations savantes rejoignent avec une force étonnante nombre de problèmes posés de nos jours, par exemple sur le rapport de l’islam à l’Antiquité grecque et à la philosophie, sur les relations intellectuelles entre les trois monothéismes qui, fortes, ne peuvent pourtant pas être tenues pour des dialogues au sens où nous l’entendons ou souhaitons les voir s’instaurer ; il offre aussi une approche très originale de la notion de Jihâd ; il donne des citations d’auteurs musulmans tels que Farabi, Avicenne ou Averroès, pour lesquels la relation aux « infidèles » ne passe guère par la recherche de compréhension et dont les positions par rapport à la guerre surprennent. Et un dernier chapitre consacré à Averroès, tant exalté de nos jours, est franchement « politiquement incorrect ». Ces pages devraient donc intéresser des lecteurs non spécialistes de la philosophie médiévale, soucieux de mieux comprendre les relations complexes et souvent riches entre les trois monothéismes et la philosophie. On y découvre la fécondité des dettes mutuelles, en vérité surtout l’étonnante curiosité intellectuelle des chrétiens et des juifs envers les apports du monde arabe et musulman. Et Brague de rappeler à quel point l’Europe a su se constituer dans une large réception de ce qui n’est pas elle, thème déjà développé dans son Europe, la voie romaine (1992).
Paul Valadier
Pierre Dardot, Christian Laval, El Mouhoub Mouhoud, Sauver Marx ?, Empire, multitude, travail immatériel. La Découverte, 2007, 260 pages, 23 €
Un livre (trois études) sur d’autres livres, ceux de Michel Hardt et Antonio Negri – Empire (Exils, 2000) et Multitude (La Découverte, 2004) –, consacrés au même thème. On sait que, pour sauver Marx, on a cherché maintes fois, naguère, à trouver des substituts à la classe prolétarienne qu’il avait, lui, mise au centre de l’histoire : le tiers-monde, les femmes, les nations premières (indigènes)… Hardt et Negri ont mis leur confiance dans « la multitude ». Nos trois auteurs – face à ces deux – constatent, eux, qu’ils demeurent fidèles à l’idée de retournement en positif de la situation négative, si caractéristique de Marx. Pierre Dardot, Christian Laval et El Mouhoub Mouhoud débattent, pour leur part, au sein d’un univers constitué par les œuvres de Foucault, Deleuze, Guattari, à bonne distance du monde des économistes, voire des politiques. On parlerait presque d’une « Idéologie française » un peu à la manière de l’« Idéologie allemande », ce monde intellectuel enfermé que dénonça Marx (cela ne promet pas une lecture facile, on s’en doute). L’idée la plus intéressante est celle du General Intellect, devenu force productive essentielle, puissance aujourd’hui des savoirs. Mais on s’éloigne par trop de l’analyse du capital financier propre à notre temps. La quatrième page de couverture indique que les auteurs « entendent renouer avec la meilleure tradition de la discussion théorique et politique » marxienne, prenant distance par rapport au « marxisme comme discours sur l’Histoire ». Or, s’il paraît prudent de s’écarter de ce discours sur l’Histoire, il semble qu’il ne faille pas renouer seulement avec un marxisme de « discussion théorique et politique », car le meilleur en Marx demeure l’économique – en tout cas la sociologie de l’économie du capitalisme inégal, nullement aboli.
Jean-Yves Calvez
Norberto Bobbio, Le Futur de la démocratie, Trad. de l’italien par S. Gherardi et J.-L. Pouthier. Seuil, 2007, 304 pages, 23 €
Roberto Bobbio, mort en 2004, fut un grand acteur sur la scène politique italienne, non moins que par son enseignement et ses écrits dans le domaine de la philosophie politique. Jean-Luc Pouthier présente ici quelques textes importants d’une œuvre qui a compté. Deux thèmes ont été retenus : celui des Droits de l’homme, dont Bobbio est un défenseur convaincu, bien qu’il ne pense pas pouvoir les fonder « absolument » et dont il imagine que l’avenir les multipliera selon les aspirations et les attentes des peuples ; celui de la démocratie, dont il retient surtout une version procédurale : plus que fondée sur des valeurs, elles constituerait essentiellement un jeu de règles, notamment celle de la majorité. Tout en voyant les limites de nos démocraties, Bobbio pense que l’avenir en étendra l’emprise à d’autres domaines de la société (entreprise, école). Pensée généreuse, plutôt optimiste, assez courte toutefois quant à l’exploration des bases intellectuelles de la démocratie. Ces textes ne bouleversent rien, mais ils donnent à réfléchir en des termes justes.
Paul Valadier
Jean-François Marquet, La Philosophie du secret, Etudes sur la gnose et la mystique chrétienne (xvie-xixe siècles). Cerf, 2007, 400 pages, 39 €
Les articles et contributions de Jean-François Marquet nous mettent en présence de penseurs en quête des « choses cachées depuis la fondation du monde » que sont Paracelse, Guillaume Postel, Jacob Boehme, Athanase Kircher, Swedenborg ou Saint-Martin… Dans les marges de l’orthodoxie, tant religieuse que philosophique, ces auteurs gnostiques, fascinés par « l’infracassable noyau de nuit », ont cherché à en cerner le secret – non sans influencer ceux qui, parmi les penseurs orthodoxes, ont été en contact avec cette face ésotérique de l’histoire de la pensée : Descartes a des liens, du moins indirectement, avec le physicien paracelsien Fludd, Kant avec Swedenborg, Hegel et Fichte avec Jacob Boehme, ou encore Michelet avec Ballanche. Chez ces penseurs moins connus, aux œuvres « foisonnantes et parfois inextricables », sont inlassablement explorés, noués, déployés, et à nouveau imaginés, décryptés et chiffrés les habituels schèmes de ce qu’il en est d’être homme. Les Ecritures, les mythes, les sciences et ce grand livre qu’est la Nature sont les lieux revisités par « cet art de la gnose qui est, selon la définition de Mallarmé, « commentaire des signes purs à quoi obéit toute littérature, jet immédiat de l’esprit ». Ce détour, auquel nous convie J.-F. Marquet, éclaire d’une manière nouvelle le bien connu, pour nous qui sommes habitués à manier sans y prendre garde ces signes dont la gnose a aimé entendre jusqu’aux résonances les plus lointaines. Il est à noter que, malgré ce qu’en annonce le sous-titre, l’ouvrage de Jean-François Marquet traite plus spécifiquement de la gnose chrétienne que de la mystique, même si une étude sur l’expérience religieuse de Jeanne Guyon y est présente.
Marie Walckenaer
Sandra Laugier & Christiane Chauviré (éds.), Lire les « Recherches philosophiques » de Wittgenstein, Vrin, 2006, 150 pages, 10 €
Les Recherches philosophiques sont le résultat d’une des périodes les plus fructueuses dans la pensée de Wittgenstein (1889-1951). Ecrites en allemand entre 1929 et 1949, elles sont organisées en 693 paragraphes, suivis d’une seconde partie de 14 sections, le tout publié deux ans après la mort de l’auteur. Wittgenstein y développe diverses techniques pour essayer de voir avec plus de perspicacité la manière dont le langage fonctionne dans la vie ordinaire. Deux fois traduites en français, elles occupent une place monumentale dans la philosophie du xxe siècle. Lire les Recherches philosophiques n’est pas, à proprement parler, un commentaire de ce texte, mais un recueil d’interventions de treize chercheurs, explorant chacun une question différente : la signification, la proposition, les règles, la grammaire de la subjectivité, l’intentionnalité et la volonté, entre autres. Très abordables, ces essais illustrent bien les enjeux majeurs de ce qu’on nomme la « deuxième » philosophie de Wittgenstein. L’excellente introduction fournit un véritable état des lieux de la recherche wittgensteinienne, montrant ses divers courants d’interprétation. En outre, partout dans le livre, les analyses rendent compte de cette bibliographie vertigineuse, en France comme à l’étranger. On peut, dès lors, regretter qu’il n’y ait pas d’index pour mieux se repérer dans cette mine d’informations ; mais cela n’empêche pas le livre de remplir sa mission de compagnon de lecture d’une œuvre aussi gratifiante que difficile.
Gerhard Schmezer
Sylvie Tissot, L’Etat et les quartiers, Genèse d’une catégorie de l’action publique. Seuil, 2007, 290 pages, 22 €
Ce livre est une invitation à déplacer notre regard sur les quartiers « sensibles ». Il nous propose moins d’adopter un point de vue sur une réalité sociale objective que de l’appréhender comme une catégorie construite d’action publique. Celle-ci répond à des choix politiques et s’est imposée non sans difficulté : une action publique centrée sur les « quartiers » n’a rien d’évident. L’approche résolument constructiviste de l’ouvrage trouve, en outre, son originalité renforcée par la globalité de l’analyse : tous les éléments ayant contribué à mettre en place la politique de la ville sont décryptés, mis en relation pour former un réseau de réformateurs, de l’administration aux intellectuels, des statisticiens aux récents « professionnels du lien social ». L’enquête s’enrichit d’allers-retours entre le niveau national et la traduction locale de la réforme, et permet de comprendre comment se met en place une politique publique et comment celle-ci s’impose face à d’autres choix possibles. Ces mécanismes permettent ainsi d’analyser le semi-échec de la politique de la ville, qui a paradoxalement préparé l’avènement d’une approche sécuritaire et d’une gestion pénale de la pauvreté. La réforme centrée sur les quartiers a en effet conduit à réduire le rôle de l’Etat social pour lui confier un rôle d’animateur ; elle a masqué des mécanismes, dépassant l’échelle du quartier, d’inégale redistribution des richesses, et a abandonné le paradigme de la domination économique et sociale pour celui de l’exclusion. L’insistance sur l’anomie des cités a permis le passage d’une perception de quartiers en danger à celle de quartiers dangereux.
Lucie Moreau
Mireille Delmas-Marty, Les Forces imaginantes du droit, III : La refondation des pouvoirs. Seuil, 2007, 300 pages, 22 €
Après Le Relatif et l’universel, puis Le Pluralisme ordonné, voici le troisième volet des réflexions que développe Mireille Delmas-Marty à propos du droit et des relations internationales, et des effets de leurs interactions sur l’organisation de la vie des sociétés. Si le diagnostic, décrivant un monde dominé par la complexité croissante de l’univers juridique, a été posé clairement, les propositions pour ordonner cet ensemble sont moins convaincantes, sans doute parce que plus difficiles à imaginer. L’auteur se cale pourtant au plus proche de l’actualité récente, dont le contre-exemple du « non » français à la Constitution européenne, ce « monstre juridique », hybride de traité et de constitution, illustre combien les voies de la refondation des pouvoirs sont ardues à défricher. Une refondation qui passe – compte tenu, par exemple, d’une montée en puissance des juridictions internationales – par un rééquilibrage entre différentes forces : organisations non gouvernementales, coopérations régionales, institutions internationales spécialisées, experts… La principale difficulté demeure : comment accompagner d’un cadre démocratique cette refondation des pouvoirs ? Les systèmes d’évaluation externe et le devoir de transparence sont, en l’état, les seuls palliatifs efficaces aux risques inévitables d’abus de pouvoir. Mais il s’agit de contraintes flexibles, qui sont insuffisantes pour assurer un état de droit mondial qui reste à construire. A partir des frémissements observés, Mireille Delmas-Marty dresse une esquisse de ce qui émerge dans ce domaine, grâce aux forces imaginantes du droit en mouvement, démontrant ainsi la continuité de sa pensée.
Pierre Kramer
Christian Chavagneux, Les Dernières heures du libéralisme, Mort d’une idéologie. Perrin, 2007, 176 pages, 13,50 €
Le blocage des négociations dans le cadre de l’OMC, le retour des nationalistes de gauche dans des pays d’Amérique latine, les connotations protectionnistes des discours démocrates aux Etats-Unis, avec leur corollaire, la multiplication des accords bilatéraux, la taxe internationale sur les billets d’avion, tout cela annonce la fin d’une certaine idéologie libérale. Même s’il n’a rien d’original, le diagnostic est justifié ; à condition de préciser que ce qui meurt sous nos yeux, ce n’est pas le libéralisme originaire, celui qui luttait contre l’absolutisme au nom de la raison, de l’empathie ou du respect, mais le libéralisme réduit aux procédures marchandes et prolongé par les politiques de libre-échange. A vrai dire, ce libéralisme réducteur n’existe que sous forme d’idéologie, c’est-à-dire d’instrument pour affaiblir les partenaires internationaux. Il n’a jamais été vraiment pratiqué. Depuis toujours, les politiques menées au nom du libre-échange cachent un mercantilisme où chaque pays, par des règlements idoines, des subventions plus ou moins déguisées ou des manipulations monétaires, soutiennent leurs champions nationaux. Sur un ton de bateleur de foire qui nuit à la rigueur de la pensée, le rédacteur en chef-adjoint d’Alternatives économiques illustre la fin de cette idéologie. De cette nouvelle donne théorique les altermondialistes ne peuvent déjà se réjouir, car elle laisse pour l’instant la place aux réseaux, aux accords régionaux et bilatéraux, qui témoignent de l’incapacité de réguler au profit de tous les échanges internationaux. La faiblesse de l’arbitre (l’OMC) renforce la morgue des puissants et le cynisme des négociateurs, Christian Chavagneux en donne maints exemples ; ce constat ne peut pas enchanter les vrais libéraux.
Etienne Perrot
Azouz Begag, Un mouton dans la baignoire, Fayard, 2007, 378 pages, 20 €
Même si cet ouvrage d’un « ancien ministre » est sorti au moment où la dernière campagne électorale battait son plein, il ne faut pas s’y méprendre : il s’agit de l’œuvre d’un écrivain à l’écriture vraie, juste et forte. Si une part de son succès est due aux « révélations » que Azouz Begag faisait de sa dure expérience de l’exercice ministériel, il devrait se perpétuer dans le témoignage qu’il donne par delà les circonstances d’un moment : la condition ministérielle quand on est originaire d’une famille de Sétif en Algérie et qu’on a été enfant dans un bidonville lyonnais, la violence de ces Conseils et de cette assemblée de notables à l’« ego dilaté » (disait en son temps Françoise Giroud), les coups bas, l’abjection des réflexes et des mots – tout fait de ce témoignage un livre poignant, dont on voudrait tant qu’il se réduisît à quelque règlement de comptes ou à quelques révélations plus ou moins croustillantes. Même si des noms sont donnés, même si des faits sont rapportés, c’est avant tout le drame d’un homme qui se livre dans cette écriture magnifique, et qui nous dit la condition de l’homo politicus : pas de quoi être fier ; mais l’auteur en sort la tête haute et plus estimable que jamais.
Pierre Gibert
Jean-Louis Briquet, Mafia, justice et politique en Italie, L’affaire Andreotti dans la crise de la République (1992-1994). Karthala, 2007, 390 pages, 29 €
Ce n’est pas un livre de plus sur la mafia, ses collusions, son rôle dans l’histoire italienne, mais le récit du procès contre la mafia, le « maxiprocès », et son échec qui – après tant d’autres procès du même genre – sont devenus l’occasion d’un renouvellement des élites, du remplacement de celles, définitivement usées, de la Première République par de tout autres élites, dont se servira Silvio Berlusconi en 1994. L’échec du procès est le moment où, après s’être loué de la vigoureuse action des « juges » – Mani pulite (Mains propres) –, on a commencé à en avoir assez, à dénoncer un complot de ces juges et leur prétention à la toute-puissance (« gouvernement des juges »). On a tendance à voir dans ce tournant la réédition des épisodes anciens, une page de « l’historiographie négative de l’Italie unifiée, dans laquelle la constance de la criminalité politique – à l’instar de la permanence du clientélisme ou de la partitocratie, de la fixité des codes culturels censés encourager l’utilitarisme amoral et le déloyalisme civique des populations – était une autre manifestation de l’anomalie italienne ». Tout revenait donc, après « la période extraordinaire de Tangentopoli ». En fait, il s’agissait, fût-ce à travers un nouvel épisode d’émergence de la « question morale » et de la lutte contre la mafia, de la recomposition des forces, de l’accession d’une nouvelle génération de professionnels de la politique : c’est la thèse de Jean-Louis Briquet. Peut-être la réalité ne pouvait-elle être que les deux à la fois, les mécanismes du jeu ancien n’ayant pas été mis véritablement hors d’usage. On devine, en tout cas, qu’il s’agit d’une lecture passionnante.
Jean-Yves Calvez
Sigmund Freud, Lettres à Wilhelm Fliess, PUF, 2007, 720 pages, 59 €
Editée dans son intégralité et dans une nouvelle traduction, la correspondance massive adressée entre 1887 et 1904 par Freud à cet autre médecin qu’était W. Fliess nous fait entrer dans la confidence d’une relation d’amitié et de collaboration qui a contribué à la naissance de la psychanalyse. Ce lien très personnel a en effet été pour Freud le creuset de ce que l’on a coutume d’appeler son « auto-analyse », concourant ainsi à la genèse de ce qui deviendra la véritable technique analytique. Cette correspondance livre un portrait du Freud de cette époque, au travers de documents d’une haute teneur et d’une grande valeur théorique, rassemblant aussi les monographies qu’il joignait parfois à ses lettres et le « projet de psychologie » dont l’activité épistolaire relate les avancées. Cet ensemble de textes, chronique de sa psychopathologie en voie d’émergence et de notions qui deviendront des pivots de la pensée et de la pratique ultérieure de l’auteur, a aussi le mérite de resituer ses travaux dans le contexte de l’époque et de nous dévoiler un Freud trop souvent méconnu : fidèle en amitié, sensible, délicat, attentionné, plein d’humour, tendre avec ses enfants, souvent déçu de lui-même, atteint parfois de découragement, de doute, de lassitude dans l’adversité, la solitude ou face à ses symptômes ; mais qui demeure avant tout un passionné de son métier et de l’aventure de la découverte, nous révélant ici l’étonnant labeur de ses élaborations. A travers cette correspondance, écrite de sa plume toujours fine, aisée et parfois acerbe, Freud reste décidément un grand écrivain tout autant qu’un profond humaniste, un exceptionnel témoin de son temps et un éclaireur de la modernité.
Marie-Emmanuelle Gillet
Ludwig Binswanger & Aby Warburg, La Guérison infinie, Ed. D. Stimilli. Trad. de l’allemand par M. Renouard et de l’italien par M. Rueff. Rivages, 2007, 316 pages, 23 €
La curiosité qu’éveille cet ouvrage émane sans doute de son statut particulier. Ce livre n’est pas le récit romancé de la maladie d’Aby Warburg, cet historien allemand (1866-1929) qui, à la fin de la guerre de 1914, est littéralement foudroyé par la psychose. Ce dernier, dans son délire à la suite duquel il sera interné à la clinique Bellevue du docteur L. Binswanger (éminent psychiatre suisse du début du xxe siècle et correspondant de Freud), se croit responsable de la défaite de son pays et tente, pour sauver sa famille proche, d’en exterminer les membres. La Guérison infinie rassemble pour la première fois en français les archives de son internement, relatant l’histoire clinique du patient, son quotidien, ses délires, ainsi qu’un certain nombre de fragments autobiographiques, parmi lesquels on trouve des lettres adressées pendant et après la maladie. Ce texte est, à lui seul, un document précieux pour le psychiatre ou le psychanalyste, et une lecture entraînante pour qui veut se familiariser avec la pathologie psychiatrique. En effet, d’une part, le cas clinique envisagé est singulier puisque, après six années de psychose délirante, Warburg guérit à la suite d’une conférence qu’il donna à la clinique Bellevue ; il reprendra ensuite son travail scientifique jusqu’à la fin de sa vie. D’autre part, il ne s’agit en rien d’un ouvrage d’érudition, mais plutôt de récits cliniques aux teintes parfois burlesques, parfois poignantes, qui relatent les fantasmes anthropophagiques du patient ou ses disputes avec l’infirmière. A quoi s’ajoute l’intérêt que suscitent les témoignages de sa surprenante guérison dans la correspondance des dernières années de sa vie.
Valérie Aucouturier
Roland Meynet, Traité de rhétorique biblique, Lethielleux, 2007, 680 pages, 29 €. Michel Cuypers, Le Festin, Une lecture de la sourate Al-Ma’ida. Lethielleux, 2007, 460 pages, 23 €
Il pourrait paraître étonnant de regrouper sous le même chef un ouvrage traitant de la Bible et l’autre du Coran, si une même méthode de lecture ne les inspirait l’un et l’autre. Mais l’étonnement redouble à considérer que c’est bien avec les mêmes principes d’analyse que ces deux livres peuvent être interprétés. L’intérêt et la nouveauté de ces approches résident dans la notion commune de « rhétorique sémitique ». Développée d’abord par le bibliste Roland Meynet, enseignant de l’Université Grégorienne à Rome, elle repose sur une analyse des composantes de la langue biblique. C’est à partir des éléments linguistiques que peuvent être dégagées des règles de composition des textes. Alors que les textes bibliques ont longtemps paru mal composés pour un esprit occidental – et ce d’autant plus si on les lisait à partir des canons de la rhétorique gréco-latine –, l’approche rhétorique permet de jeter sur eux une nouvelle lumière. La composition éclaire les questions centrales de chaque texte ; l’intertextualité se précise et fait voir le sens qui circule de livre en livre. Le Traité vient maintenant comme une somme, faisant le point sur une trentaine d’années de recherches et de patientes études du corpus biblique. Loin d’être figées dans le marbre, les analyses font voir la valeur d’une telle démarche et les enrichissements que l’interprétation de la Bible peut en attendre. Entée sur des racines sémitiques communes, la langue du Coran permet de tenter semblable analyse. M. Cuypers, chercheur à l’Institut Dominicain d’Etudes Orientales au Caire, étudie la Cinquième sourate du Coran. A nouveau, la lecture donne forme et sens à ce qui le plus souvent paraît difficile à saisir tant les codes de composition coranique le sont eux-même. En outre, en choisissant une sourate-clef dans le rapport de l’islam aux autres religions, M. Cuypers ouvre un nouveau chemin à l’interprétation du Coran par le biais d’un de ses textes les plus sensibles. Le sérieux de ces travaux suscitera intérêt et débats.
Patrick Goujon
Alexis Léonas, L’Aube des traducteurs, De l’hébreu au grec : traducteurs et lecteurs de la Bible des Septante (iiie s. av. J.-C.- ive s. apr. J.-C.). Cerf, coll. Initiations, 2007, 240 pages, 29 €. André Wénin, D’Adam à Abraham, ou les errances de l’humain. Lecture de « Genèse » 1,1-12,4. Cerf, coll. Lire la Bible, 2007, 254 pages, 19 €. Sophie Ramond, Leçons de non-violence pour David, Une analyse narrative et littéraire de « 1 Samuel » 24-26. Postface de Jean-Pierre Sonnet. Cerf, coll. Lire la Bible, 2007, 238 pages, 22 €
Le mérite de ces trois ouvrages, outre celui d’attirer l’attention sur deux collections de qualité des éditions du Cerf, est de proposer des moyens rigoureux d’acquisition de connaissances (pour l’ouvrage d’Alexis Léonas sur la Septante, aux origines directes de l’intelligence chrétienne de la Bible), et d’études précises de sections de la Bible. Les « lectures » ici proposées par André Wénin sur les premiers chapitres de la Genèse pour dire les fondements visionnaires de l’histoire biblique, et par Sophie Ramond sur les chapitres édifiants et paradoxaux de l’histoire des relations mouvementées de Saül et de David, sont à ces titres remarquables. Le regroupement de ces ouvrages, qui mériteraient une analyse plus fouillée, permet tout au moins de les recommander à un lectorat exigeant dans son approche des Ecritures.
Pierre Gibert
Pierre Vilain, L’Avenir de la terre ne tombera pas du ciel, Préface de Mgr Albert Rouet. Desclée de Brouwer, 2007, 248 pages, 18 €
Depuis les prophètes de la Bible jusqu’aux déclarations épiscopales d’aujourd’hui, en passant par Jésus et ses épigones, transparaît un fragile équilibre entre le souci envers les individus et les besoins de la société. En évoquant, à l’occasion du quarantième anniversaire de Populorum Progressio, les grandes figures de la tradition sociale chrétienne, Pierre Vilain ne nous présente pas ici une énième lecture de la doctrine sociale de l’Eglise, encore moins un programme d’action, ce qui réduirait ces textes à une idéologie, respectable certes, mais dépourvue de sel. « L’avenir de la terre ne tombera pas du ciel », autant dire que nul ne peut se débarrasser, sur une idée, une théorie, un expert ou un parti, de sa responsabilité envers la terre, notre bien commun. Il ne s’agit donc pas de rappeler des principes, ni d’évoquer un idéal, mais bien de toucher les sentiments et la conscience, de telle sorte que chacun soit motivé pour agir. Cette posture est la plus respectueuse de l’être humain : ce que chacun ne fait pas pour autrui manquera pour toujours à l’humanité. L’idéal reste sauf, même lorsqu’il n’est pas atteint ; le principe demeure intouchable, même lorsqu’il n’est suivi d’aucun effet ; la théorie plane en surplomb, même lorsqu’elle n’inspire aucune pratique. Autant dire que l’idéal, le principe et la théorie n’ont pas besoin des hommes. Le chrétien Pierre Vilain s’inscrit en faux contre ce subtil mépris.
Etienne Perrot
Mgr Hilarion Alfeyev, Le Chantre de la Lumière, Introduction à la spiritualité de saint Grégoire de Nazianze. Cerf, coll. Théologies, 2006, 412 pages, 40 €., Le Nom grand et glorieux, La vénération du Nom de Dieu et la prière de Jésus dans la tradition orthodoxe. Cerf, coll. Théologies, 328 pages, 35 €
Ces deux ouvrages, traduits du russe, portent sur un auteur et un thème particulièrement chers à la théologie orthodoxe. Le premier est une étude très complète sur l’un des Pères cappadociens du ive siècle, Grégoire de Nazianze. Il présente les diverses étapes de sa vie, puis son engagement dans la société et dans l’Eglise de son temps, avant de mettre en évidence les grands thèmes de sa théologie dogmatique et mystique ; il évoque enfin ses panégyriques et ses oraisons funèbres, notamment celle que Grégoire composa en l’honneur de Basile. Il montre très bien l’importance de son apport à la théologie trinitaire, ainsi qu’à la spiritualité, très centrée sur les thèmes de la Lumière divine, sur l’expérience de la prière et sur la perspective de la divinisation. L’un des intérêts de l’ouvrage est qu’il cite de nombreux textes de Grégoire, y compris des extraits de ses poèmes qui, aujourd’hui encore, sont beaucoup moins connus que ses Discours. Le second ouvrage commence par rappeler la controverse « onomatodoxe » qui divisa les moines russes du Mont Athos dans les années 1910 : devait-on dire que « le nom de Dieu est Dieu lui-même », ou bien fallait-il souligner le caractère relatif de tout nom, y compris du nom de Dieu ou du nom de Jésus ? Ce rappel donne l’occasion d’un vaste parcours qui, partant d’un exposé sur le nom de Dieu dans la Bible, présente la doctrine des noms de Dieu dans la tradition grecque et orientale jusqu’à Grégoire Palamas ; l’ouvrage étudie ensuite la vénération du nom de Dieu et la « prière de Jésus » dans la liturgie orthodoxe, puis dans la théologie russe depuis le xve siècle jusqu’au début du xxe ; il présente enfin l’écrit du moine Hilarion, Sur les monts du Caucase, qui donna lieu à la controverse « onomatodoxe », et retrace les péripéties de cette crise. L’ouvrage apporte de précieuses informations sur un thème central de la spiritualité chrétienne, et l’on saura gré à l’auteur de citer de si beaux textes sur le nom de Dieu et la prière de Jésus.
Michel Fédou
Gérard Cholvy, Le Cardinal de Cabrières (1830 1921), Un siècle d’histoire de la France. Cerf, 2007, 520 pages, 39 €
Gérard Cholvy, durant une quarantaine d’années et parallèlement à d’autres travaux, a consacré des recherches approfondies et de riches publications à l’histoire religieuse du diocèse de Montpellier depuis le xixe siècle. Le Nîmois François-Marie-Anatole de Cabrières eut la responsabilité active de ce diocèse de 1874 jusqu’à sa mort. Ce long épiscopat aurait pu faire l’objet d’un bilan historique des évolutions du catholicisme dans l’Hérault durant cette période. Gérard Cholvy ne l’a pas tenté dans le présent ouvrage, ce qui peut s’expliquer du fait que le diocèse était peu homogène du point de vue religieux, et peut-être aussi parce que les transformations qui peuvent être décelées ne semblent pas comporter de rapports significatifs, en bien ou en mal, avec les positions conservatrices du prélat. Il était un monarchiste viscéral, mais aussi un aristocrate assez représentatif de traits caractéristiques de tels gens à cette époque : un certain sens social, de la simplicité dans les relations, le goût des livres et de l’histoire locale. Son action pastorale, sérieuse certes, ne s’est pas particulièrement distinguée par des qualités d’imagination ou d’efficacité administrative. Un moment fut marquant dans cet épiscopat, celui des lois de séparation au début du siècle. Les inventaires des biens d’Eglise et la discussion autour de la définition légale des associations cultuelles ont vu l’évêque jouer un rôle national et donner de lui une image aux couleurs vives, ce que couronna l’appel au cardinalat en 1911. C’est l’occasion pour l’historien de mettre en œuvre des documents inédits, qui éclairent l’opposition de Pie X aux compromis que cherchaient d’autres évêques. Le Cardinal a beaucoup écrit, mais n’a pas laissé de textes qui retiennent l’attention. Gérard Cholvy, qui a pu utiliser une correspondance étendue, n’a pas disposé de documents intimes traçant un itinéraire spirituel. Le récit biographique est donc quelque peu décevant, mais le tableau donné du diocèse durant le cours de ce demi-siècle est impressionnant.
Pierre Vallin
Francis Vachette, Sur cette parole s’appuie ma confiance, Une vie recomposée. Ed. de l’Atelier 2007, 156 pages, 17,50 €
Un étudiant en Droit de 21 ans entre au noviciat des dominicains en 1951. Il quitte l’Ordre à 42 ans. Trente ans après cette rupture, il fait le récit réfléchi de son itinéraire. Une histoire semblable à celle de beaucoup de sa génération, rapportée avec sérénité et sobriété. L’auteur décrit le régime austère et studieux du Saulchoir, le climat de belle amitié fraternelle à l’intérieur de l’Ordre, les activités nombreuses et prenantes d’un Prêcheur, mais, plus encore, après le grand élan heureux de Vatican II, les turbulences qui suivirent mai 1968, avec beaucoup de remises en question dans l’Eglise et dans la vie religieuse. Cette déstabilisation l’oblige alors à prendre en compte ce qui avait été court-circuité au départ, et insuffisamment interrogé en chemin : cette tension intérieure douloureuse, dans le cœur et dans le corps, qui dure depuis trop longtemps. Avec lenteur la vérité se fait, le porte-à-faux se confirme et, un jour : « Ça ne peut plus continuer comme ça ! » Une nouvelle vie commence : travail, mariage, épreuves et relations. Cependant, après un temps d’éloignement, c’est une redécouverte, à même « le terreau humain », d’un Evangile tant de fois enseigné à d’autres par le passé, lorsque « je ne parvenais pas à vivre ce que je célébrais ». Si « le discours lissé, oublieux de la dramatique humaine, est là comme une vieille défroque, inutilisable », cet ancien Prêcheur a su pourtant rejoindre le fil conducteur de sa vie, la Parole, et trouver encore les mots pour nous le dire.
Edouard O’Neill
Michel Remaud, L’Eglise au pied du Mur, Juifs et chrétiens, du mépris à la reconnaissance. Bayard, 2007, 100 pages, 12 €
Pourquoi l’enseignement de l’Eglise sur les juifs a-t-il été pendant si longtemps un « enseignement du mépris » ? Et pourquoi cet enseignement a-t-il changé au xxe siècle ? Michel Remaud s’attaque à ces questions dans un petit livre clair et accessible à tous. Après un chapitre sur la séparation entre l’Eglise et la Synagogue au Ier siècle, viennent des chapitres présentant l’œuvre du concile Vatican II sur cette question (Déclaration Nostra Aetate), ainsi que la mise en œuvre des orientations conciliaires par le Magistère de l’Eglise, et en particulier Jean Paul II. Le dernier chapitre, « Espoirs, craintes et questions », fournit quelques pistes intéressantes, par exemple sur l’importance de viser une certaine réciprocité dans les relations. En cent pages, l’auteur retrace à vive allure le parcours du mépris à la reconnaissance dans l’attitude de l’Eglise vis-à-vis du judaïsme, et en expose les raisons. On peut regretter que soit passé sous silence le travail des théologiens contemporains qui se sont emparés de la question dans les dernières décennies.
Geneviève Comeau
Moshe Idel, Chaînes enchantées, Essai sur la mystique juive. Bayard, 2007, 330 pages, 39 €
Moshe Idel, héritier – sans être disciple – de Gershom Scholem, plaide en phénoménologue pour une vision « ascendante » de la mystique : les techniques, les rites, la liturgie façonnent les mystiques. Une vue selon lui trop « descendante » a, jusqu’ici, vu la mystique comme expérimentation d’une théologie : la conceptualisation de Dieu informe les expériences mystiques. Selon M. Idel, une analyse de la praxis rend mieux compte de la mystique sous ses formes universelles, à l’exception de sa version occidentale chrétienne, qui se veut détachée des techniques et de toute langue sacrée. Dans la sphère juive, il s’agira de techniques linguistiques liées à la cantilation de la Torah, au Nom divin et, dans le hassidisme, à la prière. Ces techniques, créant à la fois distance et relation, instaurent des « chaînes » mystiques dont l’extrémité supérieure, Dieu, est attirée vers le bas et dont l’extrémité inférieure – le mystique – est parfois hissée vers le haut. Cette chaîne, que le mystique sait faire vibrer, est un continuum de rites ou d’entités hypostatiques (sefirot, anges…). M. Idel propose donc un renouvellement méthodologique de l’étude de la mystique, incluant aspects émotionnels et intellectuels d’un côté, rituels et disciplines corporelles de l’autre. Son analyse phénoménologique embrasse la diversité juive, dans l’espace et le temps, des hekhalot jusqu’aux hassidim du xixe siècle, et présente les interactions fécondes de ces mystiques avec les philosophies aristotélicienne et néoplatonicienne, les courants musulmans et chrétiens. Une démonstration érudite et dépaysante de la complexité, incarnée et existentielle, de la mystique.
Cécile Rastoin